‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 3)Chapitre 509 sur 527 · BRUMAIRE · texte numérisé non relu

BRUMAIRE

très-facile de se débarrasser d’un collègue importun ; il dit aussi au ci-devant abbé membre du Directoire que le moment était venu où sa constitution devaitètre mise à l'épreuve et triompher de toutes les moqueries; que Bonaparte, d’ailleurs soldat par nature et par goût, bornerait son ambition à la direction des détails purement militaires du gouvernement, et que lui, Sieyès, embrassant tout le reste, l’effacerait complétement : il le leur dit, et les persuada tous deux. Quant à Roger-Ducos, doublure de son collègue défroqué, il n’agissait que sous ses inspirations. Bonaparte songea ensuite à séduire Gohier et Moulin ; mais il ne trouva en eux que des républicains austères , incorruptibles, à la sagacité desquels, malgré la médiocrité de leur génie, son ambition n'avait point échappé, et qui, loin de se prêter à la favoriser, étaient disposés, au contraire, à la combattre de leur mieux: Ces deux directeurs, qui d’ailleurs admiraient les talents militaires du jeune conquérant de l'Italie, l’auraient volontiers mis à la tête des armées de la république : ils auraient consenti tout au plus à l'admettre au nombre des directeurs, mais ils ne voulaient pas d’un changement de constitution, de la substitution violente d’un gouvernement à un autre, dussent-ils y trouver eux-mêmes leur part toute faite. Quant à Barras, qui sentait s'échapper de ses mains son cinquième de royauté républicaine, il eût bien voulu associer ses intérêts à ceux de Bonaparte; mais ce dernier le méprisait, et d’ailleurs sa maladresse, qui dans l'intimité d’un tête-à-tête laissa percer aux yeux du jeune général une ambition ridicule et déplacée, coupa court à tout arrangement.

Si presque tous les généraux s'étaient groupés autour du vainqueur de l'Orient, il en restait quelques-uns ne manifestant pas hautement leur répugnance pour la révolution qui se préparait, mais cachant à grand’peine leur dépit sous leur maladresse; Bernadotte surtout, qui affectait alors des sentiments républicains, qu'il se chargea plus tard de démentir en montant sur un trône, refusa positivement d’abord de s’atteler au char de Bonaparte. On dit même que le 18 brumaire il offrit à Gohier et à Moulin de repousser la force par la force, et de combattre le coup d'État; mais il demandait qu'un ordre signé par la majorité du Directoire légitimt au moins son intervention armée , et lui donnât un droit en lui imposant un devoir. Gohier et Moulin y consentirent, dit-on ; mais le timide Barras, redoutant un revers et les ressentiments de Bonaparte, paralysa par son refus le bon vouloir de Bernadotte. Jourdan et Augereau, plus sineères dans leur républicanisme, mais moins redoutables et bien moins résolus, ne dissimulaient pas mieux leurs sympathies pour le gouvernement usé que Bonaparte allait faire tomber pour en ramasser les débris. Mais ce qui surprit tout le monde, ce fut de voir Moreau, ce républicain qui conspira plus tard contre le premier consul, se laisser en-

traîner par cette puissance de séduction dont Bonaparte se.

servit si souvent pour charmer jusqu’à ses ennemis el prêter son concours au coup d’État qui se préparait.

Le 15 brumaire, trois jours seulement avant l'explosion, plusieurs membres des deux Conseils donnèrent à Bonaparte, dans l’église Saint-Sulpice, un banquet par souscription, Ce fut au sortir de ce banquet, où il ne fit que paraître peu d’instants, et où sa froideur et son silence calculé surprirent tout le monde, qu’il se rendit immédiatement chez Sieyès, pour arrèter avec lui leurs plans définitifs : ils convinrent qu’ils suspendraient les Conseils pendant trois mois ; que dans cet intervalle les trois consuls ( Bonaparte, Sieyès et Roger- Ducos }, s’investissant eux-mêmes des pouvoirs extraordinaires réclamés par les circonstances, feraient une constitution nouvelle, après quoi le gouvernement rentrerait dans l’ordre régulier nouvellement tracé. Voici les moyens d’exéeution dont ils convinrent également : le Conseil des Anciens supposerait un complot de jacobins contre la représentation nationale, et transférerait à Saint-Cloud, sous ce prétexte, le Corps législatif; Bonaparte serait chargé par le décret d’en

faire protéger l’exéculion par la force armée, La constitution armait bien le Conseil des Anciens du droit de transférer, dans certains cas, le Corps législatif, mais elle lui refusait celui de faire intervenir la force des armes dans cette translation : ainsi, si la première moitié du décret était légale, la seconde ne l'était pas. Sieyès et Bonaparte pensèrent qu’à Saint-Cloud un appareil militaire contiendrait plus aisément la résistance des républicains du Conseil des Cinq Cents ; qu’il serait là moins difficile d’en obtenir ou de leur arracher, s’il le fallait, le décret constitutif du Consulat, une fois que Sieyès et Roger-Ducos auraient donné leur démission de directeurs, et entrainé par leur exemple celle de leurs collègues, moins dociles. Cependant Dubois-Crancé, instruit de cette conspiration si menaçante pour le Directoire, voulut en informer Gohier et Moulin, qui, malgré les défiances que leur inspirait l'ambition de Bonaparte , refusèrent de croire qu'il dût si tôt les prendre corps à corps, et s’endormirent dans leur imprudente sécurité.

Cependant Bonaparte prenait ses mesures : il fit dire le 17 aux divers officiers généraux qui d'ordinaire se rassemblaient chez lui pour lui faire leur cour, qw’il les recevrait le 18 au matin ; Moreau ne fut pas oublié; il annonça, en outre, à quelques colonels (entre autres à Sébastiani), qui tous avaient donné des gages d’un dévouement complet à sa fortune, que le même jour 18 il passerait leurs régiments en revue. Au Conseil des Anciens la proposition fut faite; on omit à dessein d'envoyer des lettres de convocation aux membres dont on se méfiait : elle fut adoptée, et Cornet, président de la commission des inspecteurs, fut chargé d’apporter à Bonaparte le décret qui lui attribuait le commandement des troupes cantonnées à Paris. Alors ce dernier harangua rapidement les généraux et les officiers qui se pressaient dans son antichambre : pour s’accommoder aux exigences du temps, il leur parla patrie et liberté, et sortit accompagné de cette brillante escorte, de quelques régiments sous les armes, et d’une foule de curieux ou de militaires, qui inondaient les rues Chantereine et du Mont-Blanc. Il courut au Conseil des Anciens : là il s’écria : « Citoyens représentants, la république allait périr, votre décret vient de la sauver.» Son discours produisit sur l’assemblée une vive impression. Cependant tout Paris, instruit de ces événements, en attendait l’issue avec anxiété; les Cinq-Cents, étonnés, s'étaient rendus à la salle de leurs séances; là, Lucien , le décret de translation à la main, leur avait enjoint de se retirer ; les plus fougueux avaient bien protesté contre ce décret imprévu, mais force leur fut d’obéir à un acte régulier et légal, émané d’un pouvoir compétent. Bonaparte, dont le coup d’œil pénétrant avait déjà pris la mesure des hommes qui l’entouraient, chargea l’intrépide Murat d’occuper Saint-Cloud à la tête de sa cavalerie; quant à Moreau, il accepta une mission bien peu digne de lui : il fut chargé de garder les directeurs à la porte du Luxembourg, avec un millier de soldats. Aussi, le directeur Moulin, auquel il eut à signifier les ordres qu’il avait reçus de Bonaparte, le consigna avec mépris à l’antichambre, en lui disant que c'était là la place qui lui convenait. Fouché rendit aussi un grand service en suspendant les douze municipalités de Paris, redoutables par lesprit de jacobinisme qui les animait presque toutes. Sieyès et Roger-Ducos avaient donné leur démission; et le pusillanime Barras n’avait pas osé refuser la sienne à l’intervention de Talleyrand,

Mais le lendemain la face des affaires changea tout à coup, et la fortune sembla abandonner un instant Bonaparte : les membres du Conseil des Cinq-Cents, seul asile où le républicanisme à cette époque se fût réfugié, ébranlèrent ceux d’entre les Anciens qui n’avaient pas reçu de lettres de convocation. Augereau et Jourdan attendaient à Saint-Cloud qu’une décision législative leur permit de se prononcer contre le coup d’État. Au Conseil des Cinq-Cents, Gaudin avait pris la parole en faveur de Bonaparte, mais inutile-

ment; des cris : À bas le dictateur ! vive La constitution de l'an III! étouffèrent sa voix. La Constitution ou la mort! s’écria l’impétueux Delbrel; un grand nombre de voix répondirent à ce cri; on prêta serment à la constitution de l'an HI, et l'enthousiasme avec lequel on le prêta rappela presque le fameux serment du jeu de paume : c'est alors qu'Augereau, croyant le coup d'État définitivement manqué, diten raillant à Bonaparte, que ses affaires élaient désespérées : « Elles allaient plus mal à Arcole, répondit Napoléon; et en effet il se rendit immédiatement au Conseil des Anciens, y ranima le dévouement refroidi des membres favorables, paralysa par ses protestations de républicanisime la résistance des membres républicains, et, quelques instants après il parut au Conseil des Cinq-Cents , à la tète de quelques grenadiers ; des cris menaçants relentirent à sa vue. Le tumulte fut tel, qu’il le déconcerta lui-même ; il prononça, ou plutôt il balbutia un discours emphatique et froid qui n’émut personne. C’est alors qu'Aréna, député corse, le secoua, dit-on, par le collet de son habit, en le menaçant de l’assassiner ; mais un grenadier, qui ne le quittait pas, l’arracha du milieu de cette foule orageuse, irritée. Les républicains des Cinq-Cents demandaient ardemment sa mise hors La loi; mais Lucien, qui présidait le conseil, refusa obstinément de la mettre aux voix. En vain vouluton l'y contraindre : « Misérables, s’écria-t-il, moi! mettre hors la loi mon propre frère ! » Alors, Bonaparte qui écoufait dans le jardia de Saint-Cloud, et auquel pas un mot, pas une menace, pas un cri poussé dans cette lutte, n’échappait, harangua ses troupes lui-même; Murat aussi harangua sa cavalerie : « Ils sont là cinq cents avocats, dit-il à ses soldats , qui voudraient nous priver de notre général! Soldats, pourriez-vous le souffrir ? — Non ! non ! s'écrièrent-ils {ous ; » et c’est alors que les habitants du village assistèrent à un douloureux spectacle : l'assemblée envahie par les baïonnettes , qui arrivaient à temps au secours de Lucien menacé. Les députés furent réduits à s'élancer par les fenêtres dans les jardins de Saint-Cloud, pour échapper à la pointe des baïonnettes dirigées contre leurs poitrines, et à fuir çà et là, pêle-mêle, encore revétus de leurs toges.

On voit par le récit qui précède que Bonaparte, dans ce premier succès, fut merveilleusement servi par la fortune; si les cinq trônes popu'aires n’eussent pas été envahis par Ja médiocrité ou la faiblesse, si le Directoire eût compté un seul homme d'énergie et de talent, le 18 brumaire n’eût pas eu lieu peut-être. Si Barras se fût rallié à ses collègues Gohier et Moulin; si, bravant Bonaparte, ils eussent investi Bernadotte des pouvoirs extraordinaires qu’il réclamait, peut-on savoir qui aurait triomphé dans cette lutte? Enfin si Lucien, intimidé, eût laissé voter la mise Lors La loi de son frère, ou si l’on eût jeté à sa place, sur le fauteuil du président, un membre plus républicain, qui eût pu répondre que ces soldats, ces généraux eux-mêmes , groupés derrière Bonaparte, ne l’eussent pas abandonné? Cet immense ascendant qu’il prit sur eux plus tard ne faisait que commencer, et n'avait pas encore subi de grandes épreuves : ne complait-on pas, d’ailleurs, à cette époque des généraux qui, eux aussi, avaient été l'idole de leurs soldats, et que leurs soldats avaient pourtant laissé proscrire, et mourir sur les échafauds de la Convention ? Disons cependant, pour être justes et vrais, que la révolution du 18 brumaire satisfit à une grande nécessité ; que la France éprouvait alors le besoin d’un gouvernement jeune, fort au dehors comme au dedans, à la place de ce gouvernement décrépit du Directoire, qui végéta si misérablement jusqu’au jour de sa chute. La

France craignait les jacobins; elle les repoussait, elle les !

distinguait à peine des républicains purs ; le Directoire, au contraire, ménageait les jacobins ou sympathisait avec eux : il fallait donc quelqu'un qui délivrât la France de ses importunes terreurs. Masséna, par la victoire de Zurich,

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