BRUNCK — BRUNE
premiers membres de la Société populaire de Strasbourg ; et s’il y montra une modération qui le mit à couvert de tout reproche, il lui dut son incarcération durant la Terreur. La mort seule de Robespierre le rendit à la liberté. Ruiné deux fois , il vendit deux fois ses livres, qu’il pleurait, diton, comme il eût fait de ses propres enfants, Dès lors il prit en haine cette science dont les fruits sont ordinairement si amers : il ne voulut plus entendre parler d'auteurs grecs. Toutefois, il se laissa aller aux charmes de la poésie latine ; en 1797 il donna une magnifique édition de Térence ; Plaute, qui devait succéder, allait être mis sous presse, quand la mort le surprit, le 12 juin 1803.
Avec moins d'emportement que le savant J. Scaliger, Brunck avait plus de causticité ; sa lettre française sur le Longus de Villoison, espèce de polémique littéraire, en est une preuve; elle existe manuscrite à la Bibliothèque Nationale de Paris. Brunck fut membre associé de l'Académie des Inscriptians, et depuis de l’Institut. DENNE-BaroN.
BRUNDUSIUM, aujourd’hui Brindisi. Voyez BRiNves.
BRUNE (GuiLcaume-MaRiE-ANNE), maréchal de l’empire, naquit à Brives-la-Gaillarde ( Corrèze), le 13 mars 1763, d’un père avocat, qui le destinait à la même profession, 11 suivit en conséquence à Paris les cours de l’École de Droit et ceux du Collége de France, Mais la littérature était plus de son goût que la procédure. Ayant eu occasion de passer ses vacances chez quelques amis du Poitou et de l’Angoumois, ç’avalt été pour lui une existence toute de plaisir et de bonheur, dont il esquissa le tableau dans un ouvrage intitulé : Voyage pittoresque et sentimental dans quelques provinces occidentales de la France. Cet essai, en prose et en vers, offrait des détails gracieux et spirituels ; il fut publié en 1788, sans nom d’auteur. La révolution vint distraire Brune de ses études ; il se fit inscrire des premiers dans la garde nationale parisienne , improvisée après les journées de juillet 1789 : c'était l’un des plus beaux grenadiers de la nouvelle armée citoyenne. Il se dévoua avec toute l'énergie de son âme et toute la candeur de son âge à la cause de la révolution, écrivit dans quelques journaux, et se lia avec les principaux orateurs des sociétés patriotiques. En 1790 il établit une imprimerie. Des pertes imprévues , d’injustes persécutions , le forcèrent, au bout d’un an, d'abandonner son entreprise. Cependant la guerre étrangère était imminente ; Brune s’enrûla dans le 2° bataillon de volontaires de Seine-et-Oise, et fut élu, le 18 octobre 1791, adjudant-major.
L'année suivante, à l'ouverture de la première campagne, il fut nommé adjoint aux adjudants généraux. Il était à Rodenach, près de Thionville, lorsqu'il fut appelé à Paris; il y arriva le 5 septembre, et le 7 le conseil exécutif privisoire le nommait commissaire général, chargé de diriger les mouvements militaires et l’organisation des nouveaux bataillons, la remonte, la confection et l’envoi des armes et des munitions, le service, enfin, des transports de la guerre dans tous les départements, et spécialement entre Paris, Châlons et Reims. L’ennemi avait franchi les frontières ; la trahison lui avait ouvert les portes de Blusieurs places fortes, et ses colonnes n'étaient qu’à 120 kilomètres de la capitale. Une administration aussi vaste, aussi compliquée, n’était pas au-dessus des moyens de Brune et de son infatigable activité : c’eût élé pour tout autre moins désintéressé une source de fortune ; mais, préférant la gloire et les dangers du champ de bataille aux séduisantes éventualités d’une grande spéculation, il demanda comme une faveur et obtint enfin, le 25 septembre 1792, l'autorisation d’aller reprendre sa place dans l'état-major de l’armée, alors aux prises avec les vieilles bandes prussiennes, dans les plaines de la Champagne.
H partit done pour le camp de Meaux, et prit une part honorable aux brillants faits d’armes de cette première campagne ; à partir de ce jour son nom se rattache à l’histoire de la longue et glorieuse lutte de la France contre l’Europe
coalisée. Il gagna tous ses grades au champ d'honneur. On le trouva toujours prêt pour les missions les plus difficiles et les plus périlleuses ; partout il se montra, avec une égale supériorité, homme d’État et homme de guerre. Il avait heureusement arrêté les progrès des fédéralistes du Calvados et prévenu l'explosion d’une guerre civile imminente. Le gouvernement voulut le rapprocher du ministère; mais Brune aima mieux partager les fatigues et les périls de ses frères d'armes. Après la bataille de Hondschootte, et tandis qu’il faisait ses dispositions pour faire lever le siége de Dunkerque, le comité de salut public l’appela à Paris, et lui confia une mission à la fois politique et militaire dans la Gironde. Après avoir ramené le Calme par le seul appareil de la force, il protégea l’entrée des représentants Isabeau et Tallien à Bordeaux, et prit le commandement de la division. Son départ excita de justes regrets; et les Bordelais lui conservèrent longtemps un souvenir d'estime et de reconnaissance, Il avait été rappelé à Paris pour une nouvelle organisation de l'infanterie française. Les anciens régiments de ligne et les bataillons de volontaires formèrent des demibrigades, composées d’un bataillon de ligne et de deux bataillons de volontaires. Tous avaient reçu le baptême du feu. Il prit, après la révolution de thermidor, le commandement de la dix-septième division militaire, et fut mis à la tête d’une de celles qui avaient été réunies sous les ordres de Barras et de Bonaparte dans la journée du 13 vendémiaire. Envoyé dans le midi, il dispersa les bandes de pillards et d’assassins qui infestaient ces belles contrées. Paris le revit, en 1796, au camp de Grenelle, combattre la même faction avec le même courage et le même bonheur. Il n’était que général de brigade quand il vint prendre sa place dans l’armée d'Italie, commandée par Bonaparte.
Brune assista à toutes les affaires où combattit la division de Masséna, dont il faisait partie, et qui s’immortalisa par sa conduite. Seul, à la tête des grenadiers de la soixantequinzième , il repoussa les colonnes autrichiennes qui attaquaient le village de Saint-Michel. Ses habits furent percés de sept balles ; aucune ne l'avait grièvement atteint. Il fut aussi un des héros de Rivoli, Le général en chef l’appela ensuite au commandement de son avant-garde , et le promut au grade de général de division sur le champ de bataille. Après la paix de Campo-Formio , il rentrait en Franceavec sa division , destinée à l’armée dite d'Angleterre, lorsqu'il reçut en chemin une dépêche du Directoire qui le nommait ambassadeur extraordinaire de la république à Naples. Il s’a gissait de faire expliquer le roisur les motifs de ses nouveaux armements. Un vaste plan avait été combiné par les princes d'Italie pour opérer une contre-révolntion, et lPassassinat du général Duphot avait été le prélude de cette violation du droit des gens; Brune, au lieu d'accepter cette mission, aima mieux continuer sa route vers Paris, où il obtint son changement de destination, et peu après le commandement en chef de l’armée dirigée sur la Suisse par le pays de Vaud. Cette expédition fut rapide et glorieuse; la Suisse se vit sauvée de ses propres excès et des calamités de la guerre civile. Le vainqueur n’abusa point. de ses avantages : un plan d’administration sagement combiné garantit les personnes et les propriétés publiques et particulières. Talleyrand écrivit à celte occasion au général Brune : « Tout ce qui sait apprécier les hommes trouve que vous avez atteint la perfection de conduite en Suisse, et pense.que les plus belles destinées vous sont réservées. »
Brune fut appelé en 1799 au commandement de l’armée qui entrait en Hollande ; les talents qu'il déploya dans cette campagne le placèrent au rang des meilleurs généraux de l’époque. Ilbattitles Anglais à Bergen, et forçaleduc d’York à signer une capitulation humiliante. Chargé en 1800 du commandement des troupes qui occupaient la Vendée, il eut une grande part à la pacification de ce pays. Placé à la tête de l’armée d’Italie, il montra son habileté ordinaire dans ce
788 = poste important. En 1803 il fut nommé ambassadeur à Constantinople; et, après avoir exercé cette mission pendant deux ans, il revint à Paris en 1805. Lors de l’organisation de l’empire, Napoléon l'avait fait, en son absence, maréchal de France et grand aigle de la Légion-d’Honneur, Il lui donna un commandement dans l’armée des Côtes-du-Nord, à Boulogne, et le nomma ensuite gouverneur des villes anséatiques et chef de l’armée qu’il destinait à s'emparer de la Poméranie. Cette campagne se termina par la prise de Stralsund ; mais, après avoir signé avec la Suède le traité qui mettait la France en possession de Rugen et des îles adjacentes, Brune fut rappelé pour avoir, disaient les uns, fait mention dans cet acte de l’armée française, el non de l’armée de sa majesté impériale et royale, pour avoir, selon d’autres, prêté les mains aux concussions de Bourrienne à Hambourg. Quoi qu'il en soit, il cessa d’être employé jusqu’à la chute de Napoléon. Il envoya, en avril 1814, au sénat son adhésion aux changements politiques provoqués par l'entrée des alliés dans Paris; mais, mal accueilli par les Bourbons, il reprit l'épée durant les Cent jours, et fut mis à la tête de l’armée du Var.
Après le désastre de Waterloo, il avait résolu de s’embarquer à Toulon et de se retirer en Bretagne, pour éviter la rencontre des bandes de Verdets qui infestaient le midi, où elles avaient déjà égorgé beaucoup de soldats et d'officiers de l’ancienne armée. Les nouvelles autorités établies par les Bourbons s’y opposèrent, et il fut obligé de prendre la voie de terre. Il échappa comme par miracle à un guet-apens qui l’attendait à Aix ; mais d’autres assassins épiaient son passage à Avignon, et cette fois, moins heureux, il succomba. La France entière jeta un cri d'horreur et d’indignation en apprenant la fin déplorable de l’illustre victime. Le gouvernement royal fut forcé plus tard de faire droit à sa malheureuse veuve; toutefois un seul des assassins fut traduit aux assises de Riom, et cela quand déjà cinq années s'étaient écoulées depuis le fatal événement. Nous emprunterons à l'acte d'accusation le récit des faits.
« Dans la matinée du 2 août 1815, le maréchal Brune traversait la ville d’Avignon pour se rendre de Marseille à Paris. Pendant que l’on changeait les chevaux de sa voiture et de celle. de ses aides de camp, un officier de la garde nationale alla présenter les passeports au visa du commandant de la place, ce qui retarda de quelques moments le départ. Cependant, un groupe, qui s'était formé autour des voitures dès le premier moment où l’on avait su qu’elles sntenaient le maréchal Brune et sa suite, s'étant considérablement augmenté, des cris de menace et de fureur se firent entendre, et des gens du peuple dételèrenteux-mêmes les chevaux. Instruit que M. de Saint-Chamans, nouveau préfet de Vaucluse, arrivé à Avignon depuis quelques heures, était logé, comme lui, à l’hôtel du Palais-Royal, devant lequel se passait cette scène de désordre, le maréchal réclama sa protection. Cet administrateur parvint à faire ouvrir une issue au maréchal, qui sortit par la porte de l'Oule, pour suivre la route de Paris, resserrée entre le Rhône et les remparts de la ville. Mais à l'instant où les voitures quittaient l'hôtel les furieux qui avaient accablé le maréchal d'outrages et de menaces coururent après lui en prenant des rues détournées; ils se trouvèrent en nombre considérable et munis d'armes de toutes espèces sur son passage, et lui fermèrent la route. Les voitures furent assaillies à coups de pierres; on cria qu'il fallait le tuer. Le préfet et quelques magistrats, avertis de son nouveau danger, accoururent. L'impossibilité absolue de lui faire continuer sa route ne fut que trop facilement reconnue : il n’y eut d’autre parti à prendre que de le ramener en ville, la foule menaçante entourant et suivant la voiture,
« De retour à l'hôtel, le maréchal descend à la porte, et se précipite dans l’intérieur; la voilure des deux aides de “amp entre dans la remise, Aussitôt on ferme, on barri-
BRUNE
cade toutes les portes de l'hôtel, malgré les efforts des assaillants, dont un avait même interposé son bras entre les battants pour empêcher qu’on ne la fermät, et ne le retira qu’après la menace sérieuse de le lui casser s’il ne le retirait rapidement. Les autorités de la ville, dès que l'on put disposer des troupes, s'assemblèrent devant l'hôtel du Palais-Royal. Leur voix fut méconnue; leur force devint impuissante, leurs efforts inutiles : elles ne purent empécher le pillage des voitures, de divers effets et d’une partie de l'argent qu’elles contenaient. On résista même avec violence à la force publique et aux officiers ou agents de l'autorité administrative et judiciaire, qui cherchaïent à rétablir l’ordre et à prévenir des crimes. L'acharnement de la foule contre le maréchal était au comble; on criait qu’il fallait lui faire éprouver le sort de la princesse de Lamballe, dont on lui imputait d’avoir porté la tête au bout d’une pique; des furieux conseillaient même, si l’on ne pouvait pénétrer jusqu'au maréchal, de mettre le feu à l’hôtel. Des gens armés se portèrent sur les toits des maisons, des fusils furent braqués sur les fenêtres et les cheminées, se disposant à faire feu sur Brune s’il cherchait par là un moyen d’évasion, quand un homme se montra à la croisée de l’appartement du maréchal, indiquant par ses signes qu’il n’échapperait pas et que sa dernière heure était venue. Déjà on était parvenu, par les foits des maisons voisines, sur celui de l'hôtel; de là on s'était introduit dans le grenier, d’où des gens armés étaient descendus dans la chambre du maréchal. Un premier coup de feu lui fut tiré : il n’en fut pas atteint; mais l'instant d’après il fut renversé mort d’un second coup, et tomba la face contre terre. Aussitôt un homme, signalé pour être un portefaix d'Avignon (le fameux Trestaillon), parut à la croisée de l'appartement occupé par le maréchal, et annonça sa mort à la populace, qui y répondit par des cris de joie. Les officiers de justice firent constater l'état du cadavre par des gens de Part : il fut physiquement reconnu que le maréchal avait été atteint d’un coup d’arme à feu, qui, ayant pénétré par le derrière du cou, était sorti par le devant, et dans une direction indiquant que le coup avait été tiré de haut en bas, mais cependant assez horizontalement encore pour qu'après avoir traversé le cou, la balle eût pu frapper le trumeau de la cheminée à une hauteur à peu près égale à celle d’un homme debout. Sur le milieu de l'appartement, et particulièrement à la place sur laquelle gisait le cadavre, on remarquait un trou à la poutre du plafond, qui ne pouvait être que l'empreinte de la balle du premier coup, que le maréchal avait évité en relevant avec son bras le pistolet au moment où l’on faisait feu sur lui.
« Dans la crainte que le séjour prolongé du corps dans l’hôtel ne fût la cause de quelques excès nouveaux, soit sur la personne des deux aides de camp, renfermés dans une chambre, soit même sur l'hôtel, que la bande menaçait de piller ou de brûler, on ordonna que la sépulture du maréchal eût lieu incontinent. En vain un détachement armé, sous la conduite d’un officier, chercha à protéger les porteurs du cadavre : à peine le cortége eut-il passé la porte de l'Oule, que le corps fut enlevé aux porteurs, précipité dans le Rhône, et au moment où il surnagea on le cribla d’une cinquantaine de coups de fusil. Enfin sur une des poutres formant le parapet du pont on grava ces mots, qui sont restés lisibles pendant longtemps :