BICÈTRE
Sous Louis XVI Bicêtre fut destiné à recevoir les hommes et les filles publiques atteints du mal syphilitique. Avant de les panser dans les deux salles qui leur étaient spécialement consacrées, les chirurgiens les faisaient fustiger. Les aliénés, hommes et femmes, y étaient traités aussi dans un local particulier. On appelait petite correction une autre partie de la maison , où des jeunes gens étaient renfermés pour cause d’inconduite, de fainéantise ou de sévices envers leurs parents ; ceux que leur famille faisait mettre à Bicêtre payaient pension, ceux qu'on y conduisait par ordre supérieur ne payaient rien. On les employait tous aux travaux les plus rudes, on ne les nourrissait que de pain et d’eau avec un potage. On y ajoutait un peu de viande et quelques rafratchissements quand ils s’amendaient, Pendant longtemps Bicêtre a été à la fois prison, hospice et raison de retraite. Le plan de l'édifice, sauf quelques additions, offre un carré d’environ 150 toises de chaque côté, renfermant trois principales cours. La première sert d’entrée par une avenue aboutissant à la grande route de Fontaiuebleau. Dans la seconde on voit, au sud, l'église, fort simple et en forme de croix , avec l’ancienne prison, et au nord le principal corps de bâtiment, où est placée l’infirmerie générale. La face opposée de cet édifice donne sur un jardin qu'entourent des bâtiments moins élevés, occupés depuis longtemps par des vieillards infirmes. La troisième cour est formée par un grand nombre de constructions non symétriques. Là sont les portes d'entrée de la division des aliénés.
La position de Bicêtre, sur une colline et en pleine campage, en fait un lieu très-agréable, et aucun hospice de la capitale ne lui serait comparable sous le rapport de la salubrité si l'on pouvait y conduire la Seine. On a remplacé cet avantage inappréciable par des canaux qui amènent l’eau d’Arcueil , et par deux puits, dont le principal, que tous les étrangers vont admirer , peut être placé parmi nos plus grandes curiosités d'architecture. JI1 fut construit de 1733 à 1735, sur les dessins du célèbre Boffrand. Son diamètre est de 5 mètres ; sa profondeur de 57, et la hauteur de l’eau, intarissable, est de 3 mètres, tout le fond ayant été creusé dans le roc. La machine qui fait monter l’eau est fort simple. Une charpente tournante de 12 mètres de diamètre est fixée horizontalement autour d’un gros arbre, au sommet duquel est un tambour qui sépare deux câbles de 76 mètres de long, filant en sens contraire; à ces deux câbles sont attachés deux seaux garnis de fer, pesant environ 600 kilogrammes, et dont l’un monte tandis que l’autre descend. Ils contiennent chacun près de 270 litres d'eau, et on en tire environ 500 par jour. Cette eau se rend dans un réservoir voûté, de 6 mètres 66 en carré sur près de 3 mètres de profondeur, et contenant 10,728 hectolitres ; ressortant de ce réservoir, 72 conduits distribuent cette eau dans l’établissement. Douze chevaux furent longtemps employés à faire mouvoir cette machine ; on en attelait quatre, et quelquefois huit. Le lieutenant général de police Lenoir y fit employer des prisonniers vigoureux. Aujourd'hui vingt-quatre hommes choisis parmi les aveugles et les idiots font marcher cette machine. On leur donne pour ce travail un supplément de ration. Avant la construction de ce puits, plusieurs voitures à tonneau allaient chercher de l’eau de la Seine au port de l'Hôpital pour la consommation de la maison.
La prison se composait de six corps de bâtiment à plusieurs étages , dont toutes les fenêtres étaient garnies d’énormes barreaux de fer, Là ont été longtemps confondus ensemble des prisonniers d’État, des hommes suspects à la police, des détenus par voie correctionnelle , des réclusionnaires, des condamnés à mort, des forçats attendant le départ de lachaîne. On fit d'abord un triage, et les trois dernières classes furent seules conservées. Des cachots noirs, construits en pierre de taille, étroits, humides et malsains, où un faible rayon de jour pénètre à peine à travers des piliers percés obhi-
quement, recevaient des malheureux qu’on précipitait dans ces antres funèbres avec du pain noir et de l’eau pour toute nourriture. Avant la révolution chacun des habitants de ces tombeaux était retenu par quatre chaînes. Et pourtant, ainsi privés - d'air, de lumière et d'espérance, des hommes ont pu vivre dans ces sombres demeures ! Le complice, le délateur de Cartouche, y vécut quarante-trois ans : comme deux ou trois fois il avait contrefait le mort, pour qu’on lui fit respirer un peu d’air au haut de l'escalier, lorsqu'il mourut tout de bon, on eut peine à y croire. Vers 1789 on trouva dans un de ces cachots un nommé Isidore, menuisier, voleur de profession , qui pour avoir menacé le lieutenant de police, Sartine, de le tuer, y avait été enterré vivant depuis quatorze ans ; il jouissait, dans son tombeau , d’une santé parfaite.
Bicêtre fut témoin de plusieurs révoltes. En 1774 un espion des condamnés fut crucifié par eux. D’autres tentatives d'évasion amenèrent encore des rixes dans la prison. En 1756 les prisonniers du local appelé la petite fosse forcèrent la sentinelle, et se saisirent des armes du poste ; mais la garde s'étant rassemblée à un coup de sifflet, un combat s’engagea : deux archers et quatorze mutins furent tués. Ceux qui s’échappèrent, reconnus à leur costume, furent bientôt raltrapés; et comme ils dirent que, las de la vie, ils n'avaient écouté que leur désespoir, on les prit au mot: plusieurs furent pendus, et les autres fouettés et resserrés plus étroitement.
En septembre 1792 Bicêtre fut compris dans les fameux massacres de cette époquesanglante. Une troupe d’assassins, munie d’armes et d'artillerie, se présenta devant cette maison. Le concierge fut tué au moment de mettre le feu à deux pièces de canon qu’il avait fait braquer contre eux. Les prisonniers, conduits par leurs gardiens, se défendirent avec courage, armés de pierres, de barres de fer arrachées de leurs cachots. Plusieurs se servirent des fers qu’on n’avait pas eu le temps de leur ôter. On vit alors des insensés recouvrer la raison et vendre chèrement leur vie. Les assaillants pointèrent enfin leur artillerie sur une cour où les détenus avaient établi leur principale défense, et tirèrent à mitraille. Pétion, arrivéau moment où l’on poursuivait dans les cours et dans les cabanons quelques fugitifs échappés à cette boucherie, et qu’on allait inonder avec des pompes dans leurs asiles, fit d’inutiles efforts pour arrêter le carnage. La mort plana pendant trois jours et trois nuits sur Bicètre; les meurtriers n'épargnèrent personne : prisonniers, malades, gardiens, tout périt, excepté 200 individus, qui furent enfermés dans l’église. Depuis 1801 jusqu’en 1813, et particulièrement en 1806, plusieurs tentatives d'évasion eurent lieu, A la dernière , quelques détenus montèrent sur les toits ou gagnèrent les champs. L'un d’eux se sauva, un autre fut tué, et le reste fut promptement ressaisi ; un seul, prisonnier d’État, assis encore sur un toit d’où il criait qu’il se rendait, fut précipité de haut en bas par un féroce guichetier, Un autre prisonnier d’État, qui, malade dans son cabanon, n’en était pas sorti, fut arraché de son lit, frappé avec une barre de fer, et mourut trois jours après. C’est à Bicètre que mourut, en 1812, Hervagault, fils d’un tailleur de Saint-Lô, qui s'était hardiment fait passer pour le fils de Louis XVI. C’est là aussi que le marquis de Sade fut enfermé. En juillet 1815 on transféra les détenus de Bicêtre à Paris, à cause de l’approche des armées ennemies. En 1818 et 1819 beaucoup d'abus furent réformés dans celte prison, Enfin, sous le règne de Louis-Philippe la prison de la Roquette remplaça petit à petit la prison de Bicêtre, et toute la maison put être transformée en hospice,
Celui-ci n'avait jamais eu du reste aucune espèce de communication avec la prison, Avant la révolution il contenait des individus des deux sexes et de tout âge, atteints de toute espèce d’infirmité ou de maladie, Il y avait des lits où six malheureux couchaient ensemble, et se communiquaient leurs principes morbifiques. M”*° Necker, lorsque son mari