‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 3)Chapitre 97 sur 527 · BICHAT · texte numérisé non relu

BICHAT

tien. — La vie de Bichat n’est connue que par ses ouvrages et ses découvertes : c’est une vie pleine de choses, sans aucune aventure.

Bichat naquit le 12 novembre 1771, à Thoirette-en-Bresse (Ain), et ii est sans contredit le plus beau génie de cette province, où reçurent le jour en même temps que lui Richerand et Brillat-Savarin. Après de bonnes études au collége de Nantua, puis au séminaire de Lyon, il était en âge de choisir un état à l'époque où la révolution française venait d’éclater. Il n’y avait alors que trois carrières praticables avec probabilité de succès : proclamer à la tribune les droits du peuple, courir aux frontières pour les défendre, ou bien secourir humblement les blessés : il fallait opter entre ces rôles, et c’est au dernier des trois que se destina Bichat. Aussitôt voilà son parti pris, son plan conçu.

« Comme Bordeu , je suis fils de médecin : c’est un grand avantage. J'ai appris à lire dans J.-L. Petit, dans Haller et dans Sydenham ; je sais le langage de la profession presque aussi bien que ces mots plus doux dont ma mère a bercé mon enfance ; et de bonne heure, sous le toit paternel, j'ai été initié à des secrets précieux, qu’il serait long de deviner soi-même et qu'aucun maître ne peut enseigner. J’ai fait de bonnes études, puisque j’ai obtenu des couronnes ; j'en obtiendrai de plus brillantes , ou jy perdrai la vie. En philosophie j'ai rivalisé avec mes professeurs et brûlé mes cahiers : il doit exister une philosophie plus profonde : je veux l'apprendre ; où la faire ? Je vais à Lyon. J’étudierai là sous un maitre habile, sous Antoine Petit, tout ensemble chirurgien, médecin et poëte, consolant le soir, d’une voix harmonieuse, es douleurs qu’il a causées le matin. Le beau théâtre d’observation qu'un hôpital de grande ville! que de douleurs à adoucir, que de misères dues à l’imprévoyance , que d’infirmités engendrées par les vices ! mais aussi quel champ fertile en découvertes ! que de moissons j’y ferais, si la France était tranquille, si Lyon n’était pas assiégé, et si ma jeunesse même n’y semblait pas un crime digne de l’échafaud, ou un motif suffisant pour être envoyé aux frontières !

« Courons done à Paris. Il est bien vrai que le crime y suscite la terreur (1793); mais l'obscurité est une protection , et la foule un refuge assuré. J'irai m’enfermer à l'HÔtel-Dieu ; je suivrai là le célèbre Desault, et saurai mettre à profit son expérience et son uabileté. L’Hôtel-Dieu est d’ailleurs le seul lieu de Paris où règnent l’ordre et la tranquillité, et où l’on retrouve l’image d’un État gouverné par une seule volonté à qui tous obéissent.…. Desault a déjà remarqué mon zèle et ma personne (1794) : c'est à moi, dans son immense amphithéâtre, qu'il adresse avec prédilection ses paroles; sans doute, le feu de mes regards lui aura révélé combien je sympathise avee son génie. Mais le voilà qui vient à moi! il m'écoute, il m’accueille, il m’adopte; me voilà done certain de la gloire: ila son trône, j'aurai le mien. Quelle révolution nous allons faire! Nous allons renouveler la science, l’éclairer et la féconder. Sans cesse occupé de malades et d'opérations, Desault n’a pas le temps de méditer et d'écrire; je composerai pour lui des ouvrages (il publia en effet, de 1796 à 1800, le dernier volume de son Journal de Chirurgie et ses Œuvres chirurgicales en 3 vol.), et ferai qu’ils resplendiront de ce vernis de philosophie générale et de pénétrante sagacité dont il n’aurait pu les empreindre; je lui ferai don de mon style et de mon savoir, en retour de ses conseils et de sa protection. Pour éviter jusqu'aux vains prétextes de désunion entre nous, dès ce jour je quitte la chirurgie pour la médecine (1795). Plutôt né pour une science de méditation que pour un art d'adresse, j'avouerai d’ailleurs que mon cœur s'agite toujours à la vue de ces chairs palpitantes que le bistouri divise douloureusement et d’où le sang jaillit par flots : les cris des opérés me remplissent d’émotion ; je prends trop de part à leurs souffrances. Il faut au chirurgien une fermeté de caractère dont le ciel ne m'a pas assez

DICT, DE LA CONVERS. — T. Il.

pourvu, et qui, après tout, se concilierait difficilement avec des méditations habituelles,

« Ainsi, je serai médecin ; mais il faut qu’à moi seul j'opère en médecine une révolution équivalant à celle qui s’accomplit en politique. D'abord j’effacerai jusqu'aux dernières traces de l’zumorisme, qui règne encore, et, pour mieux éfablir le solidisme, j'omettrai presque entièrement ce qui concerne les humeurs dans les ouvrages d'anatomie dont je médite le plan. Puisque j'ai déjà découvert les membranes synoviales, je m'autoriserai de cette découverte pour composer un 7railé complet des Membranes, qui perpétuera ma célébrité. Je dois par-dessus tout affranchir la médecine de la tyrannie des sciences physiques; je veux la soustraire au moins pour un temps au joug systématique de Boérhaave et de Fourcroy. Tous ces dons qu’on veut lui faire l’appauvrissent de jour en jour, outre qu'ils la rendent méconnaissable. D’ailleurs les fonctions de la vie n’ont rien d’identique avec les phénomènes de la physique et de la chimie; et même je défierai les meilleurs chimistes de l'avenir de composer une seule goutte de sang ou de salive. Je prétends donc en revenir au vitalisme de Bordeu et de Barthez; mais je veux être plus clair que l’un, mieux coordonné et plus complet que l’autre , plus utile que tous les deux. J’étudierai chaque propriété vitale dans chacun des tissus élémentaires, et j'éluderai ainsi lécueil de ces généralités d’abstraction qu'une simple objection fait crouler.

« Aristote et Buffon ont eu raison, il existe en nous deux sortes de fonctions : les unes, purement aufomatiques , s'effectuent sans repos, sans interruption, et à notre insu même, dans le sommeil comme durant la veille; les autres sont arbitraires, intermittentes, car le sommeil les interrompt, et elles ne sont pas indispensables à la vie. Les premières servent à entretenir et à conserver les organes; les autres, à éclairer notre intellect, à multiplier nos rapports. Les instruments des unes diffèrent beaucoup des organes des autres : je noterai scrupuleusement ces différences. Je m'approprierai en le modifiant le érépied vital de Bordeu, et j’analyserai avec {ant de soin le jeu concordant des trois organes que ce mot désigne (cœur, poumon, cerveau), leurs influences respec: tives et leurs synergiés, que cette partie de la physiologie paraîtra aussi évidente que le mécanisme d’une machine des arts et métiers. Je composerai sur ces différentes idées, ainsi que sur la manière dont les fonctions de la vie s’embarrassent dans l’agonie, puis s’interrompent à l'instant de la mort, un ouvrage rempli d'expériences curieuses, et presque aussi étonnant par son exécution même que par la hardiesse et l'originalité des vues.

« Cependant ces premiers ouvrages ne seront encore qu’un essai de mes forces, et comme le prologue d’une composition plus vaste à laquelle j’attacherai mon nom. Jusqu'à présent on s’est borné à étudier les organes un à un et tour à tour, les os, les muscles, les vaisseaux, puis les nerfs, puis les viscères ou les entrailles : voilà ce que je veux changer. Je réduirai le corps humain à peu près comme Montesquieu a réduit le corps social, dont il voulait scruter les lois, je veux dire en ses plus simples éléments. Je prendrai les uns après les autres chaque espèce de fibre, chaque tissu analogue, tissu cellulaire, diverses membranes, veines, artères, os, cartilages, muscles, nerfs, peau, épiderme, glandes et organes à parenchyme, vaisseaux lymphatiques; j'aurai de la sorte vingt-un ou vingt-cinq tissus : n'importe, j’en voudrais avoir cinquante au lieu de vingt, car ce seront à autant de cases où viendront se ranger sans désordre mes observations et mes pensées, assez nombreuses pour les remplir toutes. A l’occasion de chaque genre de fibre, je dirai ses propriétés, sa sensibilité vive ou obscure, ses mouvements de cause purement physique, et sesmouvements instinctifs et arbitraires; je dirai quels organes ce tissu concourt à former, à quelles souffrances il peut donner lieu, ses altérations maladives, les remèdes qui agissent sur lui, son déveioppement chez l’en-

fant, son degré d'usure chez le vieillard, et cent autres choses souvent nouvelles, constamment vraies, et toujours utiles au praticien comme au savant spéculatif. Du tissu simple je remonterai ensuite à l’organe même que plusieurs tissus composent, et j'étudierai les fonctions de cet organe, ses sympathies, ses maladies spéciales et leurs moyens de guérison. Je grouperai enfin les organes par familles, ou par appareils, dans le même ordre où ils coopèrent aux fonctions de la vie, et j'en ferai la description sous le titre d’Anatomie descriptive.

« Ainsi, j'aurai soigneusement analysé les éléments du corps dansl' Anatomie générale, groupéet fait l’histoire des organes dans la descriptive, exposé, dans mes Recherches sur La Vie et la Mort, mes opinions sur les organes des deux vies (expression qu’on critiquera sans doute, mais dont j’ai besoin pour peindre une idée grande etneuve). Quelques années m’auront donc suffi pour reconstituer la médecine sur des bases s0lides et nouvelles, et peut-être alors me trouverai-je entraîné malgré moi à faire de la médecine ailleurs qu’à l’hôpital.…. Mais, en attendant, il me faut redoubler d’activité : j'ai des cours à faire, des dissections et des autopsies à multiplier, mes observations cliniques à suivre, des essais thérapeutiques à réitérer. J'ai d’ailleurs à méditer sur les grandes lois de la nature. Je sais mal la chimie, il me faut l’apprendre. J'aurai beau faire, beaucoup de choses me manqueront : je ne suis pas assez érudit, je n’ai le loisir de lire ni du latin ni de Vanglais; et l’allemand me demanderait dix grandes années d’études que j'aime mieux employer à ma science personnelle. On se récriera si l’on veut; mais, pour ne point commeftre de nombreuses erreurs, je ne citerai que quelques grands noms pour les idées les plus importantes.

« Mon projet après tout est d’une exécution facile. La médecine à l’heure où je prends la plume ne compte presque aucun homme éminent, aucun de ces maîtres hors de foule et qui doivent à l'étude moins qu’au génie. L’anatomie de Boyer est d’une exactitude rigoureuse, et profitable au chirurgien sans vues capitales; celle de Gavard est un sommaire; celle de Sabatier, une compilation. La physiologie est négligée ailleurs qu'à Montpellier; mais Barthez l’obscurcit et Dumas la rabaisse et la morcelle. Reste l’illustre ouvrage de Haller, que personne ne consulte, et les tableaux synoptiques fort arides de Chaussier, plutôt faits pour guider ou remémorer que pour instruire. En thérapeutique, Despois de Rochefort est sans portée, Peyrilhe sans instruction et sans profondeur. Quant aux médecins, Pinel suit trop servilement les naturalistes; Hallé, dont la vaste mémoire fatigue infructueusement la raison, rapporte tout à l'hygiène, et n’en fait rien sortir, Corvisart, le grand médecin de nos jours, n’a ni le loisir ni la patience de faire un bon livre ou de lier des idées en doctrine; d’ailleurs, le médecin de Bonaparte ne doit prendre aucun souci de sa gloire : la postérité saura son nom, quoi qu'il arrive. Pour Cabanis, il ne laissera jamais que des paraphrases d’Helvétius, quelques secours que Locke lui prête. J'espère donc à moi seul tout embrasser, et faire plus que tous ensemble. Si je réussis, je mériterai qu’on dise un jour : Vers la fin du dix-huitième siècle, la médecine était en France assujettie à la physique quant aux dogmes, comme esclave de la chirurgie quant à la pratique de l’art; détournée des voies sûres de l’observation et tributaire de la chimie; livrée à la médiocrité et aux sophismes, seule, entre les sciences humaines, elle restait sans progrès. Un jeune homme la sortit de cette ornière; il se nommait Bichat, et n'avait pas trente ans. Inconnu hors de l'Hôtel-Dieu, sa demeure habituelle, il n’était ni médecin titulaire de cet établissement (il ne fut nommé qu’en 1800), ni professeur à l'École de Médecine (il concourut, mais sans succès ), ni membre d'aucune académie ; il n’était pas même docteur, »

Voilà ce qu'aurait pu dire Bichat; mais il avait trop de modestie et trop de circonspection pour agir de la sorte, 11 se

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