BICHAT
borna à surpasser ses rivaux et ses maitres, sans montres jamais ni présomption ni jactance. ]1 avait une si grande simplicité de mœurs, si peu d’attache pour le lucre, et sf peu de sentiment de la valeur vénale de ses ouvrages, qu’il abandonna au libraire Gabon pour vingt-cinq louis le manuscrit de l’Anatomie générale, ouvrage en 4 volumes in-8° dont il a été placé 30,000 exemplaires.
Si jeune que soit mort Bichat, l'anatomie lui doit plus qu’à Chaussier, qu'à Sæmmering, et peut-être plus qu'à Scarpa, lui cependant au nom de qui se rattachent tant de découvertes et d’admirables productions. Corvisart, âme noble et sans envie, écrivit au premier consul lorsque Bichat eut cessé d’exister : « Bichat vient de mourir, Il est resté sur un champ de bataille qui veut aussi du courage et qui
compte plus d’une victime. Personne en si peu de temps n’a
fait tant de choses et aussi bien. » Cette lettre fait honneur à Corvisart; car elle est la preuve, puisqu'il n’ajoute aucun commentaire, qu’il n'avait pas attendu la mort de Bichat pour entretenir Bonaparte de ce talent illustre.
Quelques jours après sa mort, le 2 août 1802, on grava sur une table de marbre les noms réunis de Desault (mort dès 1795) et de Bichat. On voit encore ce très-simple monument sous les dômes de l’Hôtel-Dieu, où 1l fut placé dès l’origine. La ville de Paris a depuis donné le nom de Bichat à l’une de ses rues; les départements de l’Ain et du Jura lui ont érigé une statue dans la ville de Bourg (août 1843). Ant. Miquel et M. Ph.-G. Roux ont fait son éloge, et David son buste et sa statue, après l’avoir placé déjà au fronton du Panthéon,
Parmi les vérités qu’on doit à Bichat, il faut mettre au premier rang la découverte des membranes synoviales, comme aussi la généralisation du feuillet adhérent des membranes séreuses ; découvertes d’autant plus belles qu’elles sont dues non au hasard , mais au raisonnement et à l’analogisme. L'anatomie des tissus est de sa création, 11 a fait de l’anatomie pathologique une science toute française, qu’avant lui Morgagni avait comme concentrée dans l'Italie. Il a pour ainsi dire renouvelé toute la médecine, non par des conjectures et des systèmes, mais par des observations avérées et décisives.
Les ouvrages de Bichat seraient presque irréprochables, s’il n'avait pas ignoré l’action de la moelle épinière, supposé, puis décrit les vaisseaux exhalants, omis le tissu érectile, trop négligé l'histoire des humeurs, exagéré son idée abstraite des deux vies, et déraisonné sur les passions, causes malheureusement fécondes en erreursdetoute espèce.
La fin si prématurée de Bichat laissa un vide immense dans la science. Il ne se trouvait personne pour remplacer cet homme étonnant : on fut réduit à partager ses dépouilles scientifiques, ses conquêtes. Ses principaux élèves, et il en comptait de remarquables, la plupart fort jeunes, se conduisirent en quelque sorte comme les lieutenants d’Alexandre. Roux et Marjolin s’emparèrent en maîtres de l’anatomie ; Laënnec, Broussais, Bayle et Dupuytren s’adjugèrent l'anatomie pathologique; Alibert et Schwilgué se réservèrent la matière médicale et la thérapeutique, comme Legallois et Nysten la physiologie. D’autres, plus paresseux à le suivre, ou perdant l'espoir de l’égaler en le continuant, prirent pour eux le rôle, moins fraternel, de joindre à ses œuvres des critiques ou de futiles annotations,
Sans doute l’époque où parut Bichat fut propice à ses travaux. La liberté de penser était alors à son comble : point de censeurs, si ce n’est les émules et quelques envieux passionnés ; une foule de rivaux de gloire dans toutes les carrières, et nuls préjugés qui vinssent entraver les investigations ou les expériences. Dans ces temps de révolution fondamentale, les esprits, plus exaltés, sont plus
féconds; l'ambition, plus ardente, convoite et ose davan= …
tage : le cliquetis des armes et le bruit des tambours électrisent les imaginations et communiquent au génie plus