‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 4)Chapitre 202 sur 552 · GEOFFROY — GEOFFROY SAINT-HILATRE · texte numérisé non relu

GEOFFROY — GEOFFROY SAINT-HILATRE

Geoffroy avait été jugé digne de succéder à Fréron dans la rédaction de l'Année littéraire. Dans les premieres années de la révolution, ses opinions monarchiques s’associèrent à celles de Royou pour rédiger L'Ami du Roi. Toutefois, il ne portait pas le dévouement à cette cause aussi loin que les martyrs de la légitimité ; car lors de la Terreur de 93 il alla cacher sa tête proserite dans un village, où il se fit maître d’école. En revanche, sa femme montra un admirable courage, en refusant aux menaces des assassins du 2 septembre la révélation du lieu de retraite de son mari. Revenu à Paris après le 18 brumaire, Geoffroy fut choisi pour rendre compte des théâtres dans le Journal des D ébats. Un de nos collaborateurs, un de ceux qui ont le plus de droits à son héritage, a déjà dit combien ajoutèrent à l’immense vogue de cette feuille ces comptes-rendus, remplis d’une érudition sans pédantisme, de la critique la plus mordante et la plus spirituelle ; mais dans cette biographie spéciale, où le mal doitentrer comme le bien, il faut reconnaître que cette censure fut souvent injuste et partiale; qu’elle le fut surtout à l'égard des acteursles plus remarquables de son temps : Talma, M*° Contat, M'° Duchesnois, etc., etc.; que la guerre déclarée à Voltaire par Geoffroy fut aussi acharnée que ridicule, et que ses louanges pour les auteurs vivants furent plus d’une fois très-suspectes de vénalité, Du reste, si le mérite littéraire devait s’apprécier à la oise, les feuilletons de Geoffroy, comparés à ceux que nos critiques nous servent maintenant tous les lundis, paraïîtraient bien peu de choses. Il n’en ont pas moins été réimprimés en trois volumes in-8° qui ont leur place dans les bibliothèques, Geoffroy eut pour successeur Duvicquet, qui ne le fit pas oublier, mais qui ne laissait pas d’être un homme de goût.

Geoffroy mourut septuagénaire, le 28 février 1814. La reconnaissance des propriétaires du Journal des Débats assura à sa veuve une pension viagère de 2,400 francs. Sa traduction de Théocrite, son Commentaire sur Racine, œuvres fort négligées, avaient obtenu peu de succès. On accueillit avec plus de faveur le choix de ses plus piquants feuilletons, publié après sa mort, sous le titre de Cours de Littérature dramatique, et qui eut, en 1823, une seconde édition. Geoffroy vécut et mourut à temps. Le calme des esprits sous l’empire lui procura des lecteurs attentifs ; sous la Restauration, ses malices littéraires auraient pâli devant les passions politiques. Ourry.

GEOFFROY SAINT-HILAIRE (ÉrmEenne), né à Étampes (Seine-et-Oise) , le 15 avril 1772, fut destiné par ses parents à l’état ecclésiastique, et pourvu d’un canonicat en 1784. Envoyé au collége de Navarre pour y faire ses études philosophiques, il se sentit entraîné sympathiquement vers cet excellent Brisson, qui alors y professait la physique expérimentale, et la sympathie qu'il ressentait pour le professeur fit dévier son activité intellectuelle de l’étude de la théologie à l'étude des sciences naturelles. Quand il eut fait sa philosophie, il supplia son père qu’il lui permit de diriger vers un autre but que la théologie son ardeur d'apprendre : il voulait venir à Paris et suivre les cours du Collége de France, afin de {éter, ainsi qu'il le disait luimême, quelle était la spécialité scientifique qui cadrait le mieux avec ses aptitudes intellectuelles. IL vint donc à Paris : il se fit pensionnaire libre au collége du cardinal Lemoine; ef le hasard voulut qu'il rencontrât au réfectoire du collége le célèbre cristallographe Haüy, qui le prit en amitié. Cette circonstance le décida, et il suivit le cours de Daubenton, qui professail alors la minéralogie au Collége de France, parce qu’il lui était facile de soumettre à Haüy les difficultés, les doutes, les aperçus synthétiques que ses études faisaient naître en lui. Mais le mode que Daubenton avait adopté dans ses cours devait établir un autre ordre de rapports entre lui et Je jeune Geoffroy. En effet , Daubenton avait pour habitude de donner, après sa leçon faite, à ses élèves tous les éclaircissements qu'ils pouvaient demander, et les questions de Geoffroy, tout imprégnées qu’elles étaient des idées générales de Haüy, parais-

saient souvent étrangement nouvelles au vieux Daubenton. Il le distingua donc de ses autres élèves; et si Geoffroy avait trouvé un ami dans Haüy, il put espérer de rencontrer un protecteur dans Daubenton.

Les événements du 10 août 1792 déterminèrent les conséquences des rapports que nous venons d'indiquer : Haüy fut arrêté comme prêtre réfractaire , et son jeune ami ne voulut se donner ni paix ni trêve qu’il ne fût parvenu à délivrer de prison son excellent maître. Il s’adressa donc, et tout d’abord, à Daubenton : l'énergie de ses supplications fut grande; et Daubenton, ému, fit agir l'Académie des Sciences; enfin, tant furent pressantes les instances du jeune Geoffroy, que Haüy fut, presque en un seul jour, incarcéré comme réfractaire, réclamé au nom de l’Académie et remis en liberté, comme utile aux intérêts de la science. Cet épisode eut une influence marquée eur la vie de Geoffroy; car, encore inconnu à la science , il devint connu de la plupart des savants. Haüy avait écrit à Daubenton : « En retour de tous les services que je vous ai rendus, aimez, aidez, adoptez mon jeune libérateur. » Et le 13 mars 1793 Daubenton Je fit nommer démonstrateur au cabinet d’histoire naturelle , à la place de Lacépède, qui s'était démis de ses fonctions ; et plus tara lorsque la Convention nationale , au sortir d’une de ces luttes terribles dans lesquelles elle usa son existence, érigea, par la loi du 10 juin 1793, le Jardin du Roi en une école de haut enseignement, appliqué à toutes les branches des sciences naturelles, Geoffroy, à peine âgé de vingt-et-un ans! fut pourvu, par les soins de Daubenton, de la chaire de zoologie des vertébrés, qu’il partagea plus tard avec Lacépède; et ce fut encore Daubenton qui, après lui avoir frayé la route au professorat, lui fit accepter les fonctions qu’il ne s’estimait pas encore capable de remplir : « J’ai sur vous, lui dit-il, autorité d’un père, et je prends sur moi la responsabilité de l'événement. Nul n’a encore enseigné à Paris la zoologie proprement dite ; à peine s’il existe de loin en loin quelques jalons pour la science; tout est encore à créer : osez le tenter, et faites que dans vingt ans d’ici on puisse dire : La zoologie est une science, une science toute française. »

Ce fut à celte époque qu’un jeune naturaliste inconnu , qui s’occupait sur les côles de la Normandie de faire des recherches sur la structure anatomique des mollusques, envoya quelques travaux manuscrits à l’inspection de Geoffroy, déjà puissant dans la science, et celui-ci lui répondit aussitôt : « Venez vite à Paris, venez remplir parmi nous le rôle d’un nouveau Linné, d’un nouveau restaurateur des sciences naturelles. Et il recueillit chez iui cet enfant perdu de la science : deux années (1795-96), ils vécurent ensemble à la même table, dans les mêmes collections publiques, qu’ils étudiaient ensemble ; dans les mêmes travaux, qu’ils signaient ensemble; dans ce cabinet zoologique du Jardin des Plantes, qu’ils fondèrent ensemble, et dont l’Europe ne connaît pas le pareil. Dans une monographie manuscrite d’un jeune homme inconnu, placé presque par hasard sous ses yeux, Geoffroy Saint-Hilaire avaitreconnu Cuvier, et il fit tous ses efforts pour produire au grand jour ce trésor alors perdu pour la science : il en est qui l’eussent enfoui.

En 1798, Geoffroy Saint-Hilaire, désigné pour faire partie de cette grande expédition d'Égypte, qui pourrait suffire seule à la gloire scientifique d’une nation, concourut à la fondation de l’Institut des Sciences et des Arts au Caire * alors il voulut explorer tout entière cette terre antique où dorment tant de générations, tant de peuples ensevelis; 1 remonta le Nil par delà ses cataractes ; il s’assit sur les ruines de Memphis l’éternelle; il s’isola dans la désolation de Thèbes la superbe; ilfouilla jusque dans leurs entrailles £es géants, les Pyramides; il recueillit avec dévotion toutes ces saintes reliques sur lesquelles tant de siècles se sont éteints , et il revint à Alexandrie chargé des dépouilles de tous les âges. Là, il se livra à l'étude avec une exaltation qui compromit gravement sa santé : il avait hâte de conquérir par intelligence tous ces matériaux, tous ces documents, qu’il vossédait

matériellement, et le bombardement de la ville, que les Anglais assiégeaient, ne put le distraire de ses recherches sur la structure anatomique de l'appareil électromoteur chez la raie-torpille et le silure électrique. Alexandrie capitula, et la commission d'Égypte, qui, fuyant les désastres militaires du Caire, avait voulu y chercher un abri pour ses richesses , abandonnée par le général en chef, et livrée par un article formel de la capitulation , allait être spoliée de tous ces trésors qu’elle avait recueillis au prix de tant de sacrifices, et que le vainqueur qualifiait déjà de dépouilles opimes. Et certes, si la France possède aujourd’hui toutes ces richesses, c’est à l'énergie du savant qu’elle les doit, car le général les avait livrées et l'ennemi, s’apprêtait à les recueillir : « Hamilton, répondit Geoffroy Saint-Hilaire au fondé de pouvoirs du général Hutchinson, qui exigeait l’accomplissement rigoureux des conditions stipulées par les deux armées, vos baïonnettes ne doivent entrer dans la place que dans deux jours ; dans deux jours nous vous livrerons nos personnes ; d'ici là, ce que vous exigez n’exisfera plus; notre sacrifice va s’accomplir, mais cette odieuse spoliation ne s'accomplira jamais : nous-mêmes nous brûierons toutes nos richesses. Oh! c’est de la célébrité que vous voulez! Eh bien! comptez sur les souvenirs de l'histoire : vous aussi vous aurez brûlé une bibliothèque d’Alexandrie! »

De retour en France, Geoffroy reprit au Jardin des Plantes ses leçons orales. Le 14 septembre 1807 il fut nommé membre de l’Institut, et le 20 juillet 1809 professeur de zoologie à la Faculté des Sciences. Chargé en 1810, par le gouvernement impérial, d’une mission scientifique en Portugal, il y porta une multitude d’objets que le muséum de Paris possédait en double, et il reçut en échange ces richesses brésiliennes dont les musées du Portugal regorgeaient, et qui manquaient à nos collections. Il en usa’de inême avec les bibliothèques publiques ; car sa mission, disait-il aux moines étonnés, était d'organiser les études publiques en Portugal, et non pas d’en enlever les premiers éléments. » Et cependant, après la capitulation en vertu de laquelle les armées françaises évacuèrent la Péninsule, Geoffroy eut encore à défendre contre la rapacité des Anglais des collections aussi loyalement acquises : lord Proby et le général Beresford déclarèrent formellement qu'ils ne rempliraient les conditions du traité que lorsque ces collections leur seraient remises ; et le duc d’Abrantès souscrivit à leurs exigences. Ce fut encore au savant qu'il appartint de donner la leçon de courage national à un général français. Geoffroy refusa net : il déclara que ces collections lui appartenaient en propre; et les membres de l’'Académie de Lisbonne, et les conservateurs du musée d’Ajuda, vinrent déclarer à leur tour que Geoffroy avait en effet acheté ces objets, et qu’il les avait payés et au delà par Les minéraux qu’il leur avait donnés en échange, et par les soins qu’il avait mis à organiser leurs bibliothèques et leurs musées. Les commissaires de l’armée anglaise se virent forcés de céder : ils demandèrent seulement que pour apaiser la clameur populaire, quatre caisses sur dix-huit leur fussent remises ; du reste, ils en laissaientile choix à Geoffroy lui-même; et Geoffroy trouva dans ce choix l’occasion d’un nouveau sacrifice : les caisses qu’il abandonna renfermaient tout ce qui lui appartenait en propre, tout,jusqu’à ses livres et ses effets ; celles qu’il conserva ne contenaient que les objets qu’il avait recueillis pour les musées de France.

En 1815, Geoffroy fut nommé membre de la chambre des représentants par les électeurs d’Étampes ; mais il ne prit aucune part à des discussions politiques complétement étran- £ères aux études scientifiques que jusque là il avait exclusivement poursuivies. Nommé membre de la Légion d’Honneur dès la création même de cct ordre, officier en 1838, associé libre de l’Académie royale de Médecine, et membre de la plupart des sociétés savantes de l'Europe, Geoffroy Saint- Hilaire, frappé de cécité, mourut à Paris, le 20 juin 1844, à la suite d’une longue maladie,

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