GERMANICUS — GERMANIE
Thusnelda, épouse de Hermann. Apprenant que Hermann provoquait à la guerre les Chérusques et les peuplades voisines, Germanicus entreprit une nouvelle campagne. Avec une flotte, il pénétra par le canal de Drusus dans la mer du Nord , puis remonta le cours de l’Ems, où il opéra sa jonctions avec Cæcinaet avec la cavalerie. IL dévasta ensuite la sontrée environnant la forêt de Teutoburg, y pénétra et rendit les honneurs de la sépulture aux ossements, déjà blanchis, des légionnaires morts avec Varus. Une victoire remportée par Hermann sur sa cavalerie et ses alliés, le détermina à une prompte retraite, dans laquelle il perdit ur.e partie de sa flotte, par suite d’une tempête ; et Cæcina ; qui s’en revenait par la voie de terre, éprouva, lui aussi, de grosses pertes de la part des Germains, qui le poursuivirent ans relâche pendant cette retraite. Avant que la flottille de mille petites embarcations qu’il faisait construire par les Basaves, fut complétement armée et équipée, le siége mis par les Germains devant la forteresse d’Aliso sur la Lippe, dont les Romains venaient à peine de reprendre possession, le rappela précipitamment de l’autre côté du Rhin, en l’an 16. Les Germains furent repoussés, et les Romains rétablirent leurs retranchements dans la forêt de Teutoburg. Alors Germanicus, remontant encore une fois le cours de l’Ems avec saflotte, pénétra sur le territoire des Chauces et des Angrivariü sur le Weser, franchit ce cours d’eau et battit Hermann en deux rencontres, la première dans les plaines d’Idistavisus, aux environs de Minden. Toutefois, il se décida de nouveau à battre en retraite, et perdit encore une fois une très-grande partie de sa flotte dans une tempête. Pour que ce désastre ne relevât point le courage des Germains, il envahit encore une fois dans le courant de la même année le territoire des Marses et fit marcher son légat Silius contre les Cattes. Il se proposait de poursuivre Pannée suivante les avantages qu'il venait de remporter ; mais Tibère, jaloux de la gloire qui s’était attachée à son nom, le rappela, et, en lui prodiguant les hypocrites démonstrations d’une feinte bienveillance, il lui accorda les vains honneurs du triomphe. Dans cette circonstance solenpelle Thusnelda figura au milieu des captifs qu’on fit défiler devant le peuple romain.
Pour se débarasser de Germanicus, que l'affection du peuple rendait dangereux à ses yeux, pour le séparer des troupes dont il s’est concilié l'affection, Tibère se décide à l’envoyer en Orient. Cette contrée, lui dit-il, a besoin de son expérience; la Syrie et la Judée murmurent contre la pesanteur des impôts ; une défiance mutuelle menace de mettre aux mains l’Arménie et les Parthes ; la Cappadoce n’est pas encore faite aux idées d’une province, les esprits sont divisés en Cilicie et dans la Comagène : les uns veulent un roi, les autres une administration romaine. En même temps qu’il se couvre de ces prétexes, le tyran ôte le gouvernement de la Syrie à Si- Janus, parent de Germanicus, et le confie à Pison, homme au caractère hautain et dominateur, qui bientôt s'attache à contrecarrer en toute circonstance le fils de Drusus ; car il a compris ou plutôt deviné les intentions secrète, de Tibère.
Germanicus mourut à l’âge de trente ans à peine, l’an 19 de J.-C., vraisemblablement des suites du poison , à Épidaphné, près d’Antioche, hautement regretté par les provinciaux comme par les habitants de Rome, où son épouse Agrippine rapporta ses cendres pour les déposer dans le tombeau d’Auguste. Tibère ne tarda pas non plus à la faire perir, ainsi que d'eux de ses fils ; letroisième seul, Caligula, trouva grâce à ses yeux. Des trois filles de Germanicus qui lui survécurent, lune ,Agrippine, fut aussi célèbre par ses crimes que sa mère l’avait été par ses vertus.
La vie de Germanicus n’était pas tellement remplie par les armes, qu’une place n’y füt laissée aux Muses. Pline vante les vers qu'il avait composés sur le cheval d’Auguste. Suétone rapporte qu’il écrivit des tragédies en grec. Ovide range son nom parmi ceux des poëtes distingués, et lui dédie ses Fastes.Les œuvres oratoires de Germanicus sont à jamais perdues; ef nous ne possédons non plus delui, en fait d’œu-
yres poétiques, qu’une épigramme, une imitation des PAænomena d’Aratus, et des fragments d’un poëme du même genre, imité également d’un poëme grec, Diosemea ou Prognostica ; le tout imprimé pour la première fois à Bologne, en 1474. L'édition la plus correcte et la plus complète est celle qu’en a donnée Orelli, à la suite de son Phèdre (Zurich,1831 ).
GERMANIE ( Germania). Les Romains appelaient ainsi le pays habité par les Germains ou Teutons; il était borné à l’ouest, vers la Gaule celtique, par le Rhin; au sud, par le Danube, depuis sa source jusqu’à Grân (Granua), au delà de la March ( Warus), vers la Vindélicie et le Noricum, contrées habitées toutes deux par des Celtes, et vers la Pannonie. A l’est, on lui reconnaissait pour ligne de démarcation la Vistule (Vis{ula); cependant au delà de ce fleuve habitaient encore des peuplades germaines, voisines de populations wendes , sarmates et esthes. Au nord, les limites en étaient formées par la mer que la Chersonnèse cimbrique partage en mer Germanique (mer du Nord) et mer Suève ( Ballique). A l'égard de cette dernière, on croyait qu’elle se rattachait à la mer Glaciale du Nord. Quant à la partie la plus méridionale de la Scandinavie, on croyait que c’était une île; et avec les iles danoïises on la comprenait sous le num de Scandie ou de Scandinavie. Quand les Romains eurent érigé en province la partie de la Gaule riveraine du Rhin, qu’ils désignèrent sous les noms de Germania Prima et de Germania Secunda, la Germanie proprement dite fut souvent désignée plus particulièrement par l'addition de l’épithète de Magna ou encore Barbara et Transrhenana. On césignait sous le nom de Forét Hercynienne la région montagneuse et boisée s’élendant depuis l’angle formé au sudouest par le Rhin jusqu'aux monts Carpathes ; c'était là, du reste, une dénomination générique que souvent on appliquait à des parties isolées, dont les dénominations particulières étaient, par exemple, l'Arnoba ou Forêt Marcianique (aujourd’hui la Forét-Noire), le Taunus, la montagne boisée du Teutoburg à l’ouest du Weser, le Bacenis (Harz), les monts Sudètes (Forét de Thuringe, Fichtelgebirgeet Erzgebirge), la montagne Asciburgienne ou Vandale (Riesengebirge) et le mont Gabreta (les montagnes de l’ouest et du sud de la Bohême). Les affluents germains du Rhin, que le canal de Drusus unissait au Flevus (Æ{y) , devenu plus tard le Zuydersée, étaient tous connus des Romains. Il est mention, par exemple, du Neckar (Wicer), du Main (Mænus) et de la Lippe (Zuppia). De bonne heure aussi ils connurent les fleuves qui vont se jeter dans la mer du Nord, l’Ems ( Amisia), le Wéser ( Visurgis ) et l’Eder ( Adrana ), ainsi que l'Elbe (41bis) dont Dion Cassius le premier place bien la source, avec la Saale ( Sala), cours d’eau jusqu'aux bords desquels pénétra Drusus. Ptolémée mentionne l’Oder sous le nom ds Viadrus; et Pomponius Mela ainsi que Pline parlent déjà de la Vistule (Vis{ula).
Ce pays, dont la partie nord-ouest fui celle où les Romains pénétrèrent pour la première fois, leur parut sauvage et inhospitalier, abondant en marécages, couvert sur d'immenses superficies de forêts épaisses où le chêne et le hêtre étaient les essences dominantes, richeen gibier de toutes espèces, où l’on ne trouvait pas seulement des ours, des loups et des lynx, mais encore l’aurochs ( Urus) et l'élan ( Alces ), espèces étrangères à ces climats. Les habitants se livraient à l'élève des porcs , des oïes et des abeïlles ; et ils savaient trouver de bons pâturages pour leurs nombreux troupeaux de bêtes à cornes d’assez chétive apparence, et pour leurs chevaux dont on vante la solidité. Ils cultivaient l'orge et le froment, qui leur servaient à fabriquer une espèce de bière, l’avoine, le milet et le chanvre. Ce furent les Ro-. mains qui introduisirent chez eux le plus grand nombre des arbres fruitiers; etles premières plantations de vignes sur les coteaux du Rhin eurent lieu sous l’empereur Probus, Van 281 après J.-C. Déjà le Massilien Pythéas avait parcouru, vers l’an 320 avant J.-C., les rivages de la Baltique à la recherche de l’ambre, Au temps de Néron, un chevalier ro-
main entreprit par terre ce voyage, aussi pénible que dangereux, et partit à cet effet de la Pannonie, En l’an 39 de notre ère les Cattes et les Hermundures guerroyèrent entre eux pour la possession de certaines sources salines; autant en flrent les Alemans et les Bourguignons au quatrième siècle, Les sources thermales qui avoisement les rives du Rhin étaient mises à profit par les Romains, celles d’Aguæ Matfiacæ (Wiesbaden) et celles de Civitas Aurelia aquensis {Baden-Baden) surtout.
La première rencontre des Romains avec les Germains remonte à l’an 113 avant J. C., au moment où les hordes des Cimbres et des Teutons apparurent à l’improviste dans sa contrée qu’on désigne aujourd’hui sous le nom de Styrie, où elles battirent le consul Papirius. Rome dut alors son salut aux victoires remportées par Marius sur les Teutons en l’an 102, et sur les Cimbres en l’an 101. Longtemps après, lan 58 avant. J.-C., Jules César, au début de ses campagnes des Gaules, dut commencer par combattre et vaincre, dans Arioviste, chef et général des Marcomans suèves, un redoutable compétiteur à la domination des Gaules. 11 soumit à la puissance romaine en même temps que le reste de la Gaule les peuplades germaines fixées sur la rive gauche du Rbin et distinguées par les noms de Triboci, de Vangiones et de Nemelæ. Les Usipiens et les Teuctères ayant envahi la Belgique, il les rejeta de l’autre coté du Rhin, sur le territoire des Sicambres, Le premier de tous les généraux romains, il effectua à deux reprises le passage de ce fleuve, d’abord l'an 55, puis l’an 53 avant J.-C. ; et la partie du sol de la Germanie qu’il envahit fut le pays des Ubiens, peuple que plus tard, l’an 39 avant J.-C., Agrippa transféra sur la rive gauche du Rhin. Ce sont d’ailleurs les celèbres commentaires de César qui nous fournissent les plus anciens renseignements que nous possédions sur la Germanie et sur ses habitants.
La paix qui régnait depuis César sur les bords dn Rhin, dont il avait fait la ligne de démarcation de l’Empire Romain, fut troublée l’an 16 avant J.-C. par les Sicambres, les Usipiens et les Tenctères, qui franchirent le fleuve et battirent le gouverneur romain Lollius. On fut encore assez heureux pour réparer cet échec sans combattre. Mais Auguste, qui était accouru de sa personne dans les Gaules, reconnut l’indispensable nécessité de prendre des mesures de précaution contre les Germains. Huit légions reçurent donc ordre d’aller établir leurs quartiers dans la partie de la Germanie située à l’ouest du Rhin ; et après avoir subjugué les contrées situées au sud du Danube, Drusus commença avec bonheur, en l’an 12 avant J.-C., une série d’expéditions militaires destinées à soumettre à l'autorité de Rome, au nord, la contrée où déjà du temps de César les Bataves étaient pour les Romains d’incommodes voisins, et à l'est du Rhin celle qui s'étend jusqu’an Main. Ses expéditions et celles des généraux qui lui succédèrent furent dirigées tantôt contre les Celtes, en partant du Rhin central; tantôt contre les peuplades fixées sur la rive droite de l’Emns, en partant de la Frise et par mer, où les flottes romaines purent arriver plus commodément au moyen d’un canal qu'il fit construire; tantôt contre les populations riveraines du Weser, en partant des contrées du Bas- Rhin et de la Lippe, où il fonda la forteresse d’Aliso qu’une route militaire reliait au camp le plus septentrional occupé en Gaule par les légions ( Castra vetera, Xanten). Drusus mourut en l’an 9, après avoir construit un grand nombre de forteresses sur les bords du Rhin ainsi que duns les localités les plus importantes du Taunus; dans sa dernière expédition, il s'était même avancé jusqu'à l’Elbe, Son œuvre fut contimuée en l'an 8et en lan 7 par Tibère, qui transporta 40,000 Sicambres en Gaule, et de l’an 6 à l'an 1 par Domitius Ahenobarbus, qui, parti du Haut-Danube, traversa toute la Germanie jusqu'à l'Elbe et construisit à travers la contrée maré- Cageuse située au nord de la route militaire d'Aliso, une belle ot solide route dans les Ponts-Longs (Pontes longi). Sous lui et ses quccesseurs, Marcus Vinicius et Tibère, qui Pan B après 3.4, pénétra avec l'armée et la flotte des Romains
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jusqu’à l’Elbe , après la soumission des Caninéfates et des Bructères, la tranquillité se trouva assurée dans le pays situé entre le Rhin et le Wéser, et où dès lors aussi des lés gions romaines occupèrent des camps et des stations fixes. On était en paix avec les Frisons, avec les Chauces et avec les Chérusques. C’est vers cette époque qué le Marcoman Marbod fonda au sud-est un puissant État, qui sembia compromettre la domination des Romains au sud du Danube. Une tentative faite simultanément l’an 6 après J.-C. par Sextius Saturninus, parti des bords du Rhin, et par Tibèrz, parti des bords du Danube, pour détruire cette puissance naïssan: échoua, parce que la révolte des Pannoniens et des Illyriens contraignit Tibère à traiter de la paix avec Marbod. L'organisation en province romaine de la partie de la Germanie conquise au sud-ouest, organisation dont avait été chargé Quintilius Varus, devait y consolider la puissance romaine; mais le Chérusque Arminius ou Herman n sauva la liberté de ses compatriotes par la victoire qu’il remporta dans la forèt de Teutoburg sur les légions de, Varus. Ce désastre, dans lequel périrent trois légions de Varus et leur général lui-même, eut pour résultat d’anéantir momentanément la puissance romaine dans les cogfrées de la Germanie où elle avait déjà pénétré, de la refouler jusqu’àda ligne des forteresses construites sur le Rhin, et d'assurer de nouveau l'indépendance des populations germaines demeurées libres jusqu'alors.
Germanicus, envoyé dans ces contrées en l’an 14, dut recommencer entièrement l’œuvre de la conquête. Ses victoires rétablirent, il est vrai, la domination romaine dans la contrée située entre le Rhin et le Weser, de même qu'il reprit aux Germains la forteresse d’Aliso; mais la jalousie de Tibèrel’empêcha de consolider sa conquête; etil se vit rappelé peu de temps après la victoire qu’il venait de remporter sur Arminius (Hermann) à Idistavisus (an 16 de J.-C.).
Tibère renonça au projet d'étendre davantage en Germanie la puissance romaine par la force des armes; mais il réussit à lui assurer dans ce pays une infiuence considérable en mettant habilement à profit les divisions intérieures des Germains et en sachant les entretenir. Dès l’année 17 la lutte éclata entre Arminius et Marbod. C’est ce dernier qui eut le dessous, Le Goth Catualda, qui le força à se réfugier chez les Romains, fut à son tour contraint par les Hermundures à en faire autant. Le royaume ou État qui, des débris de la puissance de ces deux chefs, se formasous le Quade Vannius, entre le March et Grân, dépendit des Romains jusqu'à ce qu’ileut succombé, en l’an 50, sous les attaques des Hermundures et autres nations germaines. Au nord-ouest, la puissante influence d'Arminius avait aussi fini par provoquer des jalousies; on l’aecusait de viser à la souveraineté, eten l'an 21 il périt assassiné par des hommes de sa tribu, Depuis lors, la décadence de la nation chérusque fut rapide; mais en revanche on vit s'élever et grandir la puissance des Longobards et des Cattes. Les armées romaines triomphèrent encore une fois en pays ennemi, sous les ordres de Domitius Carbulo ; il châtia les Frisons révoltés; il combattit avec succès les Chauces, qui, anciens alliés des Romains, étaient maintenant leurs ennemis et venaient commettre sur les côtes de la Gaule des déprédations de tous genres. Un ordre de l’empereur Claude, qui lui enjoignait d’avoir à ramener sur la rive gauche du Rhin tout ce qui se trouveit de troupes romaines sur la rive droite, l’arrêta brusquement au milieu de ses succès.
Dès lors les Romains se bornèrentà conserver et à défendre la frontière que le Rhin constitua depuis son embouchure jusqu’à Cologne ; contrée qui se trouvait couverteet protégée d'un côté par Pallisnce des Bataves et de l’autre par un système de places fortes. Un rempart fortifié partait des bords du Rhin, à Cologne, et s’étendait jusqu'au mont Tau nus ; en deça de cette ligne de défense habitaient les Mattiaci, débris des Calles qui s'étaient soumis à la puissance romaine, Une ligne partant du mont Taunus , et se dirigeant au sud-est jusqu'au Danube, à Ratisbonne, séparait la
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contrée tributaire des Romains (voyez DÉGUMATES [Champs]) de la Germanie proprement dite. Au nord-ouest, quelques luttes interrompaient bien encore de temps à autre la tranquillité générale; la plus importante de toutes fut celle à laquelle donna lieu l'insurrection du Batave Civilis, que les Romains parvinrent à réprimer. Depuis Trajan , qui apporta une grande sollicitude à toujours améliorer la ligne de défense, une paix non interrompue, pour ainsi dire, régna dans ces contrées jusqu'au commencement du troisième siècle. Au sud-est, il s'écoula également un siècle avant que de sérieuses hostilités y eussent lieu ; mais sous le règne de Marc-Aurèle, il y éclata, en l’an 166, une guerre furieuse, connue dans l’histoire sous le nom de guerre des Marcomans, et dans le cours de laquelle les hordes germaines et sarmates purent s’avancer jusque sous les murs d’Aquilée. L'empereur mourut en lan 180, après avoir, notamment dans les dernières années de son règne, combattu avec tant de succès que les principaux peuples germains , les Marcomans et les Quades, réduits au dernier degré d’épuisement, durent conclure ayee son successeur Commode une paix qui assura désormais aux Romains une autorité incontestée sur eux. Au commencement du troisième siècle, les luttes acharnées dont les rives du Rhin devinrent le théâtre commencèrent par la confédération des Alemans, qui dans les dernières années de l’autre siècle s'étaient déjà emparés du territoire tributaire des Romains. De même que les Francs, qui, vers le milieu du troisième siècle, se joignirent à eux pour attaquer la puissance romaine, ils rencontrèrentune résistance opiniâtre et souvent heureuse, quand le trône impérial se trouva occupé par des princes capables, tels notamment que Maximin, Aurélien, Probus, Maximien, Constance et Canstaniin, et plus tard encore Julien, Quand, en l’an 360, ce dernier alla en Orient s'assurer la couronne impériale, les Romains abandonnèrent la Germanie à elle-même; et c’est aussi à partir de ce moment que l’Empire Romain se trouva attaqué et envahi sur tous les points par des peuples germains, et que lesAlemans, les Francs,les Vandales, les Suèves, les Hérules, les Goths, les Longobards ou Lombar d s, fondèrent autant d’États particuliers dans les pays romains,
Ce que nous connaissons des antiquités germaines, c’est-àdire de lPépoque où la Germanie et ses populations, non encore converties à l'Évangile, étaient plongées dans les ténèbres du paganisme, provient de sources soit contemporaines, mais étrangères (grecques et romaines), soit indigènes, mais en ce cas de beaucoup postérieures et de la nature la plus diverse. Pendant des siècles cette contrée sauvage, pauvre, éloignée du mouvement commercial de la Méditerranée, resta étrangère et indifférente aux Grecs el aux Romains, jusqu’à ce que l’effroyable attaque des Cimbres et des Teutons attira pour toujours les regards inquiets des Romains terrifiés. A peu de temps de là les Romains étaient entraînés à y entreprendre des guerres offensives, moins dans un esprit de conquête, que pour défendre leurs frontières menacées ; et dans les luttes séculaires où ils se trouvèrent dès lors engagés, ils surent assez occasion de connaître, si non la totalité, tout au moins d'importantes parties de ce territoire ct leurs habitants. Pourtant ils n’observèrent qu’au point de vue romain, s’écrivirent que pour des lecteurs romains; et ce sont précisément leurs écrits.les plus complets, les plus détaillés sur ce sujet, qui ne sont pas parvenus Jusqu'à nous, Ainsi, nous n'avons plus les livres de Tite-Live qui avaient rapport à la Germanie, l’histoire des guerres d'Aufidius Bassus, et surtout l'ouvrage de Pline l’Ancien, en vingt livres, sur les guerres des Teutons. Parmi les ouvrages arrivés jusqu’à nous, mais qui pour la piupart ne parlent qu’accidentellement et très-succinctement de la Germanie, il faut mentionner en première ligne les œuyres historiques de César, de Dion Cassius, des écrivains désignés sous lenom de Scriptores Historiæ Auguster, d'Ammien Marcellin, de Priscus et de Procope; les ouvrages géographiques de Strabon, de Pomponius Méla et de Pto-
lémée, la carte routière militaire connue sous le nom de Tabula Peutingerana, et la Notilia dignitatum, espèce de manuel politique de l’Empire Romain, composé vers l'an 400 de l'ère chrétienne. Mais tous ces ouvrages sont éclipsés par la Germania de Tacite, description des pays et des peuples Teutons, écrite avec une rare impartialité et d’après des recherches consciencieuses, ouvrage d’une inestimable valeur, qui commande la confiance, et où l’auteur fait preuve de la plus admirable sagacité. Que si toutes ces différentes sources, Tacite lui-même y compris, sont loin encore de nous offrir un tableau complet de l’ancienne Germanie, si ce ne sont qu'autant de fragments ou tout au plus d’esquisses reproduisant à grands et rapides traits les principaux contours du sujet, on doit dire que les sources indigènes offrent des renseignements encore autrement vagues et obscurs. En effet, appartenant généralement à l’époque chrétienne placée dans un perpétuel antagonisme à l'égard de l’époque païenne qui l’a précédé, elles n’en peuvent guère faire mention que très-sommairement, et ne traitent que de ce qui s’en est conservé en dépit du christianisme ou à l’aide d’un déguisement chrétien. A cette catégorie appartiennent, en fait de sources écrites, les chroniques, les décrets des conciles, les descriptions des anciens droils populaires, enfin les poëmes, surtout les poëmes épiques, qui traitent de la tradition mythologique et héroïque; et en fait de sources non écrites, les traditions, les fables, les mœurs, les usages, les formes revêtues par la superstition, les symboles et les formules de droit qui disparurent en partie à une époque postérieure ou bien qui subsistent encore de nos jours; enfin, les ustensiles conser vés dans les tombeaux et ailleurs, et quelques autres objets encore, mais surtout la langue germanique dans tout son développement suivant les temps et les lieux. Les sources écrites de ceux des pays germaniques où le christianisme ne pénétra que beaucoup plus tard et seulement avec plus ou moins de difficulté, des pays scandinaves et anglo-saxons, nous offrent aussi à cet égard de précieux secours; et on ne laisse pas que d'obtenir encore de vives lumières d’un examen comparatif fait avec soin de la situation respective des populations appartenant à la même race.
Aux yeux des Romains, du moins depuis l’époque de Jules César, les Germains constituaient un peuple divisé en un grand nombre de tribus, sans doute, mais étroitement uni par les lois d'une commune nationalité; aussi les désignèrent-ils par un nom générique, appliqué dans l’origine à une seule peuplade, celle des Tungres, par une peuplade celte, sa voisine, laquelle habitait la contrée que nous appelons aujourd’hui la Belgique. C’est par conséquent à la langue celte qu’il faut demander l'explication d’un nom dont l’étymologie se trouve dans le rot Gairin ( cri, invocation), de telle sorte que ce mot Germani répondait à l'idée de guerriers fougueux, faisant beaucoup de bruit; étymologie parfaitement conforme à ce qu’on connait du caractère de ce peuple. Mais les Germains n'avaient alors et n’eurent pas encore pendant plusieurs siècles de dénomination commune pour désigner comme nation leurs diverses tribus, de même qu'aucun lien extérieur ne les réunissait en unité nationale et politique. Toutefois, la similitude existant entre leurs langues, leurs croyances religieuses, leurs lois et leurs mœurs, les portait à penser qu’ils provenaient d’une même souche. Tacite nous apprend qu'ils faisaient naître de la terre un Dieu appelé Tuisco, lequel engendra de lui-même un fils appelé Mannus, qui fut le premier homme, et dont les trois fils donnèrent leur nom à chacune des trois grandes divisions qui à la longue s’étaient constituées dans la nation Germaine, et habitant la Germanie proprement dite, c’est-à-dire le territoire compris entre l'Océan, le Rhin, le Danube et la Vistule : les Zngévons, les plus rapprochés de l'Océan; les Herminons, fixés au centre du pays, et les Zscévons, occupant les autres parties du terrifoire. Il n’est point fait ici mention des Geths, qui à cette époque semblent avoir résidé plus au voisinage des
populations septentrionales, et qui plus tard périrent loin des frontières de la Germanie. La même remarque est à faire au sujet des tribus septentrionales ou scandinaves, que Pline désigne sous le nom d’Æallévions, et chez lesquelles on ne ‘trouve pas non plus la moindre trace qu’elles aient jamais eu la conscience de leur proche aftinité avec les Teutons. Quant à savoir dans quelles proportions et jusqu'à quel point toutes les autres peuplades germaines habitant la Germanie proprement dite figuraient parmi les descendants de ce Mannus, c’est là une question qu'on ne saurait espérer résoudre, à cause des renseignements contradictoires ou insuffisants qu’on peut à cet égard trouver dans les sources historiques; il règne même beaucoup d'incertitude et d’obscurité sur les dénominations particulières à chacune de ces tribus, de même que sur le nom de la portion de territoire qu’elles habitaient. Parmi celles dont fait mention Tacite, les plus importantes, au centre et au sud de la Germanie, sont les Hermundures, les Marcomans et les Quades ; au nord-ouest, entre le Rhin et l’Elbe, les Frisons, les Usipètes et les Tenctères, les Bructères, les Chauces, les Chérusques, les Cattes, les Marses et les Sicambres ; au nord-est, entre l’Elbe et la Vistule, les Cimbres, les Angles et Verini, les Suèves, les Semnones, les Longobards et les Vandilii. La tradition nous a transmis bien d’autres noms encore, mais sans que le même sens y füt toujours attaché, s'appliquant, au contraire, tantôt à de populeuses tribus tout entières, tantôt à certaines de leurs subdivisions (voyez Gau [ géographie |). La difficulté qu’il y a à les désigner d’une maaière bien fixe et bien précise s’accroit et se complique à l'infini en raison des continuelles modifications subies par elles à la suite des siècles dans leur composition et dans leurs tendances, et en raison aussi de leurs luttes et de leurs émigrations incessantes. Après l'événement désigné dans l'histoire par les noms d’invasion des barbares ou de grande migralion des peuples, la plupart de ces dénominations disparaissent, les peuplades auxquelles elles appartenaient s'étant fondues dans de plus grandes associations politiques, dont les unes allèrent périr bien loin du sol de la Germanie et dont les autres réussirent à sy maintenir. Du nombre des premières sont les Go{hs, les Vandales, les Longobards; et du nombre des secondes, les Francs, qui des deux rives du Rhin s’étendirent jusqu’à la Seine; les Aemanni, fixés avec les Souabes entre le Neckar et la Limmat ; les Bajuvarii, généralement regardés comme d’origine marcomanne, établis entre le Lech et l’Ens, les Fichtelgebirge et les Alpes ; les Saxons el les Westphaliens, depuis le bas Rhin jusqu’à la basse Elbe el au delà; les Frisons, sur les côtes de la mer du Nord; les Burgundions, fixés d'abord aux environs de Worms, et dont plus tard une partie disparut en Gaule, tandis que quelques débris de l'autre subsistent encore dans la Suisse occidentale; enfin les Thuringiens, sur les bords de la haute Saale. Les Romains, gâtés, à vrai dire, par le beau ciel de leur Italie, et qui ne voyaient et ne connaissaient guère de la Germanie que la partie nord-ouest, celle qui s’etend entre ia Lippe et la mer du nord; les Romains nous dépeignent le pays des Germains cemme inhospitalier et sauvage, comme formant une suite nous interrompue de steppes sablonneuses et de plaines marécageuses, toutes couvertes de bruyères et de jones, se terminant sur les bords de l'Océan par une côte plate et désolée, sur laquelle la mer en fureur empiète continuellement, et dont les habitants, vivant misérablement sur quelques hauteurs ( appelées aujourd’hui War/en ), ne subsistent que du produit de leur pêche, et pour faire cuire leurs aliments brûlent de la terre. Un ciel toujours gris et nébuleux, des brouillards fréquents, des pluies torrentielles, des vents d’une violence extrème, enfin des hivers aussi longs que rigoureux , complètent la peinture d’une contrée qui ne pouvait plaire qu’à celui qui avait le droit de lui donner 16 nom si doux de patrie. Sous le rapport des produils du sol, Pline la trouve fort pauvre. L'or y manquait complétement ; l'argent y était d’une rareté excessive, mais le fer l'était un peu
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moins. En revanche, on y trouvait du cuivreet du plomb, et on oblenait du sel en faisant réduire l'eau de lamer par l'action du feu; depuis un temps immémorial l’ambre y constituait aussi un article de commerce très-recherché. Le règne végétal
semblait offrir plus de richesses. Pline vante les pâturages de
la Germanie, et Tacite la fécondité de ce sol, qu’il ditêtre émi-m
nemment favorable à la culture des céréales. Et en effet, outre l’élève du bétail, les Germains pratiquaient l’agriculture sur une vaste échelle, encore bien que les Romains, jugeant au point de vue de l’agriculture si perfectionnée ct si sayante de l'Italie, ne parlent d’eux sous ce rapport qu'avecle plus grand mépris ; jugement qui contribua »endant longtemps
à fausser à cet égard l’opinion des générations suivantes. AM
cette époque en effet il s’en faut que la Germanie fût parcou: rue par des hordesnomades, etune population fixe élait, au
contraire, répartie sur toute l'étendue de son territoire. Sans
doute il arrivait bien de emps à autre à quelques peuplades d’être expulsées des contrées qu’elles habitaient par des peuplades plus puissantes; et tantôt la manie de l’émigration, tantôt le goût pour la vie mililaire,ou encore la misère, portaient certaines autres à abandonner les parties de terriloire qu’elles occupaient pour aller s'établir ailleurs ; mais ce qu’elles demandaient avant fout aux Romains, quand elles faisaient invasion sur leur territoire, c'était de leur assigner des terres à culliver.
Il n'existait point dans l’ancienne Germanie de villes, avec le sens particulier que les Romains attachaient à ce mot, et pendant plusieurs siècles encore les Germains les envisagèrent comme autant d’entraves à la liberté; mais on y rencontrait deux espèces de bourgades : les bourgades fermées par une enceinte, où les habitations se trouvaient agglomérées et juxta-posées; et les bourgades de culture, composées de métairies isolées, Or, c’est encore cequi se voit de nos jours en Allemagne, où dominent, suivant les provinces, tantôt l’un, tantôt l’autre de ces modes de groupes de population. 11 devait nécessairement en dépendre des terres à blé, et l’étendue en était d’autant plus grande, qu’on employait alors moins d’art et moins de forces de travail à la mise en valeur du sol. Les pâturages, les pacages et les, forêts étaient généralement la propriété commune de tous les habitants d’un ou de plusieurs villages ; mais pour les terres labourables, du moins dans les bourgades fermées, on répartissait chaque année entre les différents membres de la commune, et au prorata de leurs droits respectifs, l'étendue de terrain que chacun d’eux était tenu de mettre en culture, yraisemblablement de la même manière que de nos jours encore, dans certains villages de la Thuringe, à chaque maison d'habitation est attachée la possession d’une pièce de terre. Les maisons étaient petites, construites en pisé, couvertes en paille ou en jonc, et déccrées, tout au moins sur certaines de leurs parties, d’un enduit blanc ; des espaces sous terrains, recouverts de fumier, servaient de retraite pendant l'hiver et aussi à la conservation des approvisionnements, Des étables, des granges et des hangars mettaient à l'abri les bestiaux, le produit des récoltes et les outils contre les intempéries de Phiver, et toutes les constructions étaient entourées d’un espace de terrain jouissant à peu près des mêmes priviléges d’inviolabilité que de nos jours la maison d’un Anglais. En fait de céréales, on cultivait Pavoine, qui servait à faire de la bouillie; l'orge, dont un préparait une bière sans houblon, et peut-être bien aussi le froment, cependant beaucoup moins. En revanche, le seigle était in= connu aux Germains comme aux Romains; l'usage nue s’en introduisit chez eux que beaucoup plus tard, à uné époque qu'on peut avec certitude fixer aux temps du premier Clotaire frank; et il y vint des contrées slaves du nord-est. La culture du chanvre dut dès une époque très= reculée y donner des produits importants, 11 est en outre fait mention de raiforts d’une très-grande espèce et d’asperges d'assez médiocre qualité. Toutes les autres plantes de grande culture ou d'horticulture, si la nature ne les faisait pas croître d’elles-mêmes sur le sol de la Germanie,
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notamment la plupart des espèces d'arbres fruitiers et la vigne, n'y furent introduites que par les Romains ou par les Celtes, et les Germains se montrèrent à cet égard leurs trèshabiles élèves dans les contrées limitrophes de l'Empire. La culture de l'orge implique, pour tout agronome , la conséquence que les Germains connaissaient déjà la pratique des jachères et du fumage; et il est formellement fait mention d'un engrais minéral dont faisaient usage les Ubiens, la marne, Il est probable qu’on donnait peu de soins aux prairies et aux jardins. La vaste étendue du territoire, jointe à l'excellence des pâturages, permettait denourrir presque sans peine d'immenses troupeaux. La race chevaline, surtout chez les Chauces, donnait des produits remarquables; on excellait à les dresser et à les monter, et on en mangeait aussi la chair. Faute d’être l’objet d'assez de précautions contre les gelées, l'humidité ou l’extrême chaleur, l'espèce bovine n’y acquérait que de frêles proportions , et les Romains en faisaient peu de cas, à cause de l’exiguité de ses cornes. On y élevait aussi des moutons, des chèvres et des porcs. Dès cette époque lelait de vache et le lait de brebis, agités dans de longs vases pourvus d’un orifice à leur extrémité supérieure, servaient à confectionner des fromages et du beurre ; et il se peut qu’on expédiât même jusqu’à Rome des jambons marses (par conséquent des jambons de Westphalie). En fait de volailles, on sait, à n’en pas douter, qu’il y avait en Germanie des canards et surtout des oies, dont les plumes étaient fort recherchées et payées très-cher par les Romains, qui les regardaient comme les meilleures qu’on pôt se procurer. A l’agriculture et à l'élève du bétail venait s'ajouter la chasse, qui se pratiquait à l’aide de chiens, peut-être même déjà à l’aide de faucons, et qui avait aussi pour objets le buffle et l’élan, espèces qui n’existent plus de nos jours en Allemagne. Enfin, il faut encore mentionner la pêche, tant celle, des fleuves et rivières, que celle des côtes de la mer ; et de la pratique de cette dernière résultait pour les populations riveraines de la mer une habileté assez grande dans l’art de la navigation. Parmi les produits du règne animal, il ne faut pas non plus oublier le miel. (Consultez l’Histoire de l'Agriculture en Allemagne, de Langethal [ 2 vol., Iéna, 1847-1850 |).
La famille du Germain était close à l’instar de sa métairie; rattachée par des rapports étroits à la liberté civile, elle formait une communauté réglée par des mœurs sévères ; et la juridiction domestique qui en résultait explique comment, pour des questions rentrant dans le cercle des affaires de la famille, aucune difficulté ne pouvait être soumise à l’appréciation de la justice populaire, de même que les anciennes lois nationales n’offrent aucune prescription à leur appliquer. Dans cette famille, la différence établie par la nature entre les sexes était consacrée par la coutume, qui voulait qu’à l’homme seul appartint le pouvoir exécutif, tandis que depuis sa naissance jusqu’à sa mort la femme demeurait sous sa tutelle. Mais cette infériorité relative était compensée par le caractère de sainteté attaché à l’union conjugale, par le respect dont toujours le sexe le plus fort faisait preuve pour le sexe le plus faible, enfin par la consciencieuse sollicitude dont en toute occasion on témoignait pour les femmes faisant partie d’une famille. D’ordinaire, l’homme ne contractait pas mariage avant vingt ans, ni la femme avant quinze; partout l'égalité de conditions était exigée en pareil cas, c’est-à-dire que le mariage contracté par un homme libre &rec une femme esclave emportait pour lui la perte de sa liberté, et même parmi certaines tribus impliquait la peine de mort, tandis que le mariage d’un noble avec une femme du commun n’était point partout prohibé. Un mariage n'était
éputé légitime que lorsque le mari avait acheté sa femme à son tuteur, que ce fût son père, son frère ou fout autre membre de la famille, au prix d’un certain nombre d'esclaves, de chevaux, de bêtes à cornes, d'armes, de biens immobiliers, d’anneaux et autres objets dont la valeur pouvait s’élever juqu’à environ 1,209 francs de notre monnaie actuelle ou représenter celle de 300 bœufs de seize mois, Le mariage
DICT, DE LA CONVERS, — T, X
tantôt conclu sans désemparer, tantôt convenu provisoirement (d’où la cérémonie des fiançailles), pour être solennellement ratifié à une époque dite, par devant des témoins pris dans la famille des deux conjoints, se célébrait comme tous les actes auxquels on voulait imprimer un caractère légal, en employant des symboles, dont les uns avaient trait à la domination immédiatement constituée en faveur de l’honm me, et les autres aux attributions d’ordre et d'économie qui incombaient désormais à la femme. Ces idées continuèrent à faire partie des mœurs populaires de l'Allemagne jusqu’à une époque fort avancée du moyen âge. Que si en effet, au huitième siècle, l'État et l'Église tombèrent d'accord pour faire désormais dépendre la légitimité du mariage de la présence et de la bénédiction d’un prêtre, ce fut seulement au quinzième siècle que dans ce pays la célébration du mariage fut exclusivement réservée, en tant que sacrement, au ministère du clergé. Si en vertu du pacte d'achat, la femme était devenue la propriété de mari, celui-ci, par contre, avait pris l'engagement de la protéger. Il est vrai de dire qu’il avait acquis en même temps le droit de la châtier, de la vendre, et de la répudier en cas d’infidélité, et même alors de la tuer avec son complice. Mais la chasteté des Germains, reconnue tout dune voix et hautement vantée par les Romains, n’était pas seulement l'apanage de la femme; elle était strictement observée aussi par l’homme, et l’on netrouvait d’exemple de polygamie que parmi les chefs, qui par là cherchaïent à se donner pour beaux-frères d’autres chefs puissants. La femme, d’ailleurs , était dans toute la force du terme maîtresse au logis; et le mari s’occupait peu ou pas du tout des soins du ménage.
L'autorité du mari s’étendait de même sur les enfants, qu’on pouvait exposer, tant qu’ils n’avaient point encore pris le sein, mais qui devenaient membres de là famille du moment où le père se décidait à les garder, tout en conservant cependant le droit de pouvoir, en cas de nécessité absolue, les vendre comme valets et hommes de peine. Si les enfants étaient à l'égard de leur père dans les mêmes rapports que les serfs à l'égard de leur maître, il était naturel que les enfants du maître de la maison fussent élevés sans la moindre différence, pendant leur première jeunesse, avec les enfants de ses esclaves et de ses domestiques, partageant leurs jeux et leurs travaux. Jusqu'à l’âge de dix ans, les fils restaient sous la garde des mères, qui les nourrissaient, les élevaient et instruisaient. En effet, de même quéjadis la connaissance des runes avait été un des avantages possédés par la femme, celle de l'écriture constitua longtemps encore dans le moyen âge l’un des attributs de la mère de famille. Au treizième siècle, le Miroir de Saxe mentionne le psautier et le livre des prières comme faisant partie des apports matrimoniaux de la femme ; et dans ses sermons Frère Berchthold s'adresse toujours aux femmes, comme chargées du soin de donner lecture du psautier à la famille. Les enfants apprenaient ensuite le maniement des armes ; à l’âge de quinze ans, ils acquéraient dans une assemblée publique le droit de marcher armés (d’où, parmi les nobles, l’usage des réceptions dans l’ordre de la chevalerie); et à l’âge de vingt -et-un ans, le jeune homme cessait d’être soumis à l’autorité paternelle, pour se trouver une femme et devenir chef d’une famille nouvelle, ou bien encore pour gagner d’abord sa vie au service d’un autre chef de famille en le secondant, soit à la guerre, soit dans ses travaux agricoles. Mais à leur tour, quand ils avaient dépassé l’âge où l’homme perd desa force et s’avance vers sa tombe, une fois qu'ils avaient plus de la soixantaine, les pères cessaient d’être les chefs de la famille. C'était alors le fils dans la force de l'âge qui devenait le futeur de son père ou de sa mère, et qui était libre de les employer aux travaux des champs ou de l’intérieur de la maison, suivant son caprice. Aussi le vieillard, las de la vie, et imbu en même tamps de cette idée que ceux qui mouraient dans leur lit n’entraient point dans le Wathalla, se donpait-il lui-même la mort; et même chez certaines peuplades il éfait mis à mort, comme ayant assez vécu. Étaient
considérés comme faisant partie de la famille les vassaux ct les serfs : les premiers placés dans une dépendance trèsdouce et établis sur les domaines du maître moyennant une redevance en nature; les seconds, employés au service personnel de leur maître ét retenus dans la plus sévère dépendance ; les uns et les autres, d’ailleurs, ne possédant point de propriétés personnelles, ne pouvant jamais faire acte de Volonté individuelle, et incapables d’ester en justice.
Chez lui, le père de famille vivaiten maître absolu , suivant que le lui permettait sa fortune. Habitué à se lever tard, il prenait d’abord un bain chaud ; puisil vaquaitaux soins de sa longue et blonde chevelure et de sa barbe, dont il secondait la croissance et avivait la couleur au moyen d’une pommade composée de suif et de cendre de hêtre, Il faisait ensuite un premier et léger repas, puis s’er allait vaquer aux occupations de la journée, à la bataille, à l'assemblée du peuple, à lachasse, ou encore aux travaux qu’exigeait l’exploitation rurale à la tête de laquelle il se trouvait; travaux qui ne paraissaient point indignes d’un homme libre. Mais en quelque lieu qu’il aliât, ses armes ne le quittaient jamais. Il n'existait point de gens de métier chez les Germains. Il n’y avait qu’un seul métier qui fût exercé pour le compte d'autrui et moyennant salaire; et encorele con- Sidérait-on plutôt comme un art. C'était celui qui consiste à forger et à fondre le fer et les métaux précieux. Le commerce était aussi chezeux sans importance et restreint à des matières brutes, parmi lesquelles l'ambre et les pelleteries tenaient le premier rang. Les cheveux blonds étaient vivement recherchés aussi, parce qu’ils servaient à confectionner des perruques pour les dames romaines, C’est seulementsur les frontières méridionales et occidentales qu'il existait des marchés établis dans les possessions romaines; et c’est là aussi seulement qu’on rencoutrait quelques marchands romains ambulants, lesquels cependant s’aventuraient parfois dans l’intérieur de la Germanie. La monnaie romaine avait également cours dans ce rayon des frontières, tandis que vraisemblablement il ne pénétra pas de grandes masses de numéraire dans l’intérieur de la Germanie avant les guerres faites aux Marcomans dans le cours du second siècle de l'ère chrétienne. De ce que nous venons de dire il résulte que toute qui était nécessaire à une maison, nourriture, vêtements, ustensiles, construction, était l'ouvrage de la famille même. La construction de la maison, la fabrication des ustensiles et des armes rentraient dans les attributions de mari ; tout lereste, soins à donner aux bestiaux, aux champs etau jardin, filage, tissage et travaux de couture, incombait aux femmes, aux vieillards et aux serfs. Pour vêtements on se servait de pelleteries el d’étoffes de lin ou de laine. Le vêtement le plus ordinaire consistait en une peau ou bien un morceau d’étoffe pendant sur le dos et attaché sur la poitrine au moyen d’une épine, d’une aiguille ou d’une agrafe, Les grands personnages portaient en outre des vêtements qui leur serraient étroitement le corps; et le costume / des femmes ne différait de celui des hommes que parce qu’il laissait nus les bras et le haut de la poitrine. L’atelier de tissage était un de ces réduits souterrains comme on en avait pour habitation d'hiver et pour magasin d’approvisionnement, Les mets consistaient en produits des champs, des prairies, des forêts, des rivières et de la mer : viande fraîche et gibier,
oissons , herbes comestibles, orge mondé, bouillie, lait,
eurre, miel, bière, hydromel, et même vin, au voisinage des frontières romaines. Le travail culinaire était confié à des hommes; mais quand il ne s'agissait que de repas donnés de un à quatre ou cinq hôles, les femmes suffisaient à ce soin, C’étaient elles qui offraient aux convives la corne a Loire ; et à cet effet dans les bonnes maisons on se servait de préférence de cornes de buflle incrustées d’ornements en argent, Ces festins fournissaient une occasion toute naturelle aux divertissements favoris des populations germaines; boire jusqu'à s'eniver et jouer jusqu’à risquer sur un coup de dé le fonds et le tréfonds, femmes, enfants, et jusqu’à sa propre liberté, Mais on y tenait aussi de graves délibérations, de
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même qu’on y faisait entendre des chants à la louange des
ancêtres et des héros ( dans les sokenuités religieuses, d’au- .
tres chants célébrant les hauts faits des dieux), pendant que les jeunes gens, déjà assez avancés en âge pour cela, donnaient des représentations delenr habileté dans des exercices dangereux. Nombreuses d'ailleurs étaient les occasions de festins et de réjouissances. Tantôt les choses se passaient en public, par exemple à l’occasion des grandes fêtes expiatoires ; tantôt elles avaient pour théâtre le sein même de la famille. Survenait-il un étranger, on lui offraitavec empressement l'hospitalité ; il pouvait en outre demander à titre de présent ce qui lui était agréable; et son hôte lui faisait ensuite la conduite jusqu’à quelque autre habitation, où il était comme lui l’objet de la même hospitalité et des mêmes prévenances. A la naissance d’un enfant, on le baïignaïit en présence de témoins invités à cet effet ; le plus considérable d’entre eux le plongeait dans l’eau et lui donnait un nom, emprunté le plus souvent aux témoins eux-mêmes, ou bien au frère de la mère, et encoreau grand-père. On y ajoutait aussi un cadeau de parrain, renouvelé encore plus tard, à l'apparition de la première dent. Naturellement un gala était l'accompagnement obligé de cérémonies de ce genre. A la mort du chef de la famille, les solennités célébrées à l’occasion de ses funérailles duraient quelquefois plusieurs semaines. La sépulture constituait en effet! un devoir élévé, se rattachant à la croyance en l’immortalité de l’âme; et celui qui dans les bois où dans les champs troùvait un cadavre, était tenu de lui donner la sépulture : le guerrier] lui-même ne pouvait la refuser à l'ennemi qui venait de succomber sous ses coups. On abandonnait {ce cadavre à un des éléments, à la terre, au feu, ou bien aux ondes de la mer; et quelquefois on ne le lançait sur les flots qu’après l'avoir placé sur une embarcation à laquelle on avaitmis le feu. On plaçait à côté de lui ce qu’il avait le mieux aimé de son vivant; à l'enfant on donnait son jouet, à la femme ses parures, à l’homme ses armes, quelquefois aussi son cheval et ses ustensiles de forgeron, parfois même quelques sérviteurs des deux sexes, Quant aux pauvres, on avait soin de leur donner tout au moins une paire de souliers neufs pour pouvoir entreprendre le voyage de Walhalla. Puis, quand on plaçait en terre le défunt ou une urne contenant ses cendres, on rangeait des pierres tout à l’entour, et on recouvrait cet endroit de terre qu’on accumulait souvent de telle sorte qu’il en résultait un petit monticule, tantôt isolé, tantôt situé au voisinage d’autres tombeaux, et de préférence sur les collines et les isthmes. Au retour des funérailles d’un père, la famille célébrait un repas où, soitle fils aîné, soit l’heritier le plus proche prenait la première place naguère occupée par le défunt, auquel il succédait dans ses droits de même que dans ses obligations comme tuteur de tons les autres membres de la famille, des plus pauvres d’entre lesquels il était tenu de prendre plus particulièrementsoin. A ce moment aussi avait lieu le partage de l'héritage du défunt, par parts égales, entre tous ses frères ou entre ses différents héritiers mâles légitimes : son épée seule passait de droit au plus âgé. Quant aux sœurs et autres héritières féminines, elles ne recévaient que ce que le tuteur voulait bien leur accorder ; les veuves mêmes, lorsqu'on ne les enterrait pas toutes vivantes avec leur époux, ainsi que cela arrivait souvent dans les temps les plus reculés, ne recevaient rien que leur dot et leur cadeau de noces. En déposant leurs clefs sur le corps du défunt, elles avaient déjà symboliquementexprimé qu'elles n'avaient plus la même position dans la maison, et l'usage était qu’elles ne convolassent pas en secondes noces, ( Cunsultez Le droit et la Vie de famille des Germains, par Wackernagel, dans le Manuel d'Histoire et d'Archéologie de l'Allemagne du sud, de Schreïber [ Fribourg, 1846 ]).
La commune ou village se composait d'un certain nombre de familles liées entre elles par les liens alors très-solides et très-puissants de la parenté et de l'affinité, comme si elles n’eussent formé qu'une seule et thème grande famille où les divers propriétaires fonciers avaient les uns à l'égard des
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autres les mêmes droits, et étaient chargés de faire les affaires de la commune dans des assemblées. De même, en remontant de proche en proche, plusieurs villages formaient un groupe désigné sous le nom de centaine (hundertschaft), plusieurs centaines un gau, et un ou plusieurs gaus une tribu ou peuplade. Tous ces fractionnements nous montrent ce qu'il y a d’essentiellement germanique et de basé sur la famille même dans ce caractère de la commune, association ayant surtout en vue le maintien de la paix et l'assistance mutuelle. II en résultait que si dans l'État germain chacun jouissait de la plus grande somme possible de liberté et d’indépendance personnelles, chacun aussi savait faire partie d'un tout ayant des droits et des attributions plus élevées encore, à l'égard duquel il ne devait pas seulement faire abnégation de ses caprices personnels, mais encore était tenu d'apporter sa coopération personnelle dans la poursuite 4. bien-être général. L'organisation et administration d’un tel État, ayant pour forme la plus essentielle la division en gaus, étaient donc toutes démocratiques ; et la puissance, tant législative qu’exécutive, résidait dans l'assemblée de
tous les propriétaires fonciers libres du gau, se réunissant : RL Re autour du chef. Enfin, quand il s'agissait de repousser une
à certaines époques fixes, sousla présidence d’un fursé ou président élu du gau. L'existence d’une antique noblesse, qui, ilest vrai, commençait alors à disparaître peu à peu, ne nuisait en rien à œette organisation sociale, parce que cette noblesse ne possédait de priviléges politiques d’aucune es-
pèce; et on en peut dire autant de la royauté qui existait |
chez quelques tribus et se trouvait en rapports étroits avec cette noblesse de race. Ce ne fut qu’à une époque de beaucoup postérieure, à la suite de guerres incessantes et de l'initiation des populations germaines aux idées romaines et bibliques, que la royauté en vint à gagner et plus d'éclat extérieur et plus de pouvoir intérieur, en même temps que d'importantes restrictions et diverses gradations étaient introduites dans le principe de la liberté et de l'égalité de droits des libres possesseurs du sol. (Consultez les ouvrages allemands de Eïichhorn et de Waitz sur l'histoire de la constitution de l'Allemagne ; le premier publié à Berlin [5 vol. ] en 1844; le second [2 vol.], à Kiel, en 1847).
La constitution militaire des Germains avait d’étroites relations avec leur organisation civile et politique, car, en raison même de leurs dispositions naturelles, développées encore par l'éducation et les mœurs, le caractère des Germains était essentiellement militaire; et les occasions de se produire et d'agir ne lui manquaient pas, tantôt contre quelque ennemi extérieur, Romain ou Gaulois, tantôt dans leurs fréquentes guerres et querelles intérieures. Cette constitution militaire paraît remonter aux temps les plus reculés, à l’époque même de la première immigration, car la centaine, qui dans la constitution politique formait un élément essentiel, moins apparent dans la répartition de la propriété du sol, reposait, suivant toute apparence, sur l'antique et primitive division de l’armée, dont la base était le système décimal, pour lequel lesGermains montraient beaucoup de prédilection. En général, il faut bien se garder de juger d’après notre point de vue actuel et avec nos opinions d’aujourd’hui les divers états et expressions de la vie sociale des Germains. La nation tout entière, dans ses paisibles occupations, cultive le sol, garde et soigne ses troupeaux, à cette seule exception près que ses véritables représentants, les chefs de famille, prennent le moins de part possible à ces occupations, qu’ils regardent comme au-dessous d’eux ; la nation tout entière encore s’administre et se juge, mais seulement par l'intermédiaire de ces représentants naturels dont nous venons de parler, de ces chefs de famille, à qui seuls convient ce rôle supérieur, Dans les guerres nationaks, c’est aussi la nation tout entière qui forme l’armée, dont chacun fait partie suivant sa position, mais où le principal rôle revient encore naturellement à ces mêmes représentants de l’ensemble de la nation, et aussi, suivant les idées guerrières de ces peuples, à la jeunesse mâle en état
porter les armes. C’est dans l’assemblée du peuple que la *
guerre était mise en délibération et décidée; et comme ici le prêtre avait mission d'interroger les dieux en consultant le sort, comme il garantissait la paix de Dieu et en avait le pouvoir ,'toutes les fois qu’on s’en allait en expédition, on tirait du bois sacré les figures d’animaux et les enseignes symboliques; on interrogeait la volonté des dieux au moyen de présages, et le prêtre, en sa qualité de ministre de la divinité, de la divinité qu'on s’imaginait toujours n’être pas loin de tout endroit où le peuple se trouvait réuni, exerçait en outre dans l’armée le pouvoir de châtier. IL y avait aussi certaines autres guerres au sujet desquelles on ne délibérait point dans les assemblées nationales, mais qu’on se bornait à y approuver, alors qu'un chef se présentait, proposait une expédition et ralliait volontairement sous ses ordres un grand nombre d'hommes et de jeunes gens. Arioviste était un chef ainsi improvisé , et il en fut de même de son armée. Ce qu’on appelait le gefolge ou bande, troupe d'élite, qui contribuait beaucoup à refréner les dispositions querelleuses et guerrières des tribus juxtaposées, en différait essentiellement, en même temps que dans les batailles elle constituait toujours un corps compacte et solide combattant
invasion subite de l’ennemi, à un signal donné la nation tout entière se levait comme un seul homme, et couraïit aux armes avec une rapidité presque incroyable. Ces masses étaient mal armées et mal vêtues. Faute de fer, les grandes lances et les grandes épées étaient rares; les cuirasses l’étaient encore plus, et un petit nombre de chefs portaient seuls des casques. Généralement la tête restait nue, et le corps était protégé par un bouclier de branchages entrelacés ou encore de planches peintes d’une couleur foncée. L’arme principale était la framée, consistant en une hampe garnie d’un morceau de fer étroit, court et effilé, également propre à servir d'arme d'estoc, de taille et de jet. Beaucoup portaient de longues lances, maïs le plus grand nombre seulement des gourdins, dont on durcissait l'extrémité en la soumettant à l’action du feu, et des pierres propres à être projetées au moyen de la fronde. Il est à présumer toutefois que cet armement défectueux ne tarda point à être amélioré, par suite de leur contact avec les Romains, de même qu’on voit que leur tactique, art dans lequel les Chauces se distinguaient plus particulièrement, n'avait pas peu gagné non plus à ce voisinage. Les Tenctères brillaient par leur habileté à guider des chevaux sans selle ni étriers; mais la principale force de Varmée consistait dans l'infanterie, qui souvent aftaquait avec des cavaliers mêlés dans ses rangs. On allait à la bataille au bruit rauque des cornets, au fracas des boucliers frægés les uns contre les autres, aux accents de chants de guerre, dont le mode, appelé barditus, était rendu encore plus effrayant au moyen du bouclier qu’on se piaçaiten l'en tonnant devant la bouche, enfin au retentissement des cris et des gémissements des femmes et enfants. La première attaque était terrible, mais soutenue avec peu de persévérance et d’opiniâtreté. Les Germains n’enlevaient le plus ordinairement que d'assaut les places fortes et les camps retranchés des Romains, car l’art de construire des machines de siége ou encore des places fortes pour eux-mêmes leur demeura toujours inconnu. (Consultez Stenzel, Essai historique sur l’organisation militaire de l'Allemagne [ Berlin, 1820. |)
Les notions des Germains sur la justice et l’'administration de la justice, étaient déterminées par la prééminence qu'avait à leurs yeux la liberté personnelle sur toute autre idée, par un caractère national dont la franchise, l’orgueil et un vif sentiment d'honneur constituaient les traits principaux, et en outre par une énergie particulière provenant des habitudes de la vie de famille. Il en résultait que l'assemblée du peuple n'avait à apprécier que des questions et des faits échappant à la juridiction de la famille; de même, le droit pénal ne trouvait d'application proprement dite que là où il y avait crime commis contre l’ensemble de la nation, ou bien lorsque l'intérêt général semblait l’exiger. La commune politique ne pouvant subsister qu'autant qu'il y régnât un
ordre de choses régulier, en d’autres fermes, la paix, comme disent les plus anciennes sources du droit germanique, toute violation grave et intentionnelle du droit constituait une-atteinte portée à la paix publique; celui qui s’en rendait coupable était exclu de la paix de la commune. Déclaré à l’état de wargus, de loup, animal objet des poursuites et de la guerre de tous, personne ne lui venait en aide, et chacun avait le droit de le tuer là où il le rencontrait. Ces idées sauvages ne tardèrent pas cependant à se modifier; on établit des catégories de crimes et de pénalités. L’exclusion de la société humaine fut commuée en un bannissement du pays avec possibilité de retour. On offrit des moyens d’expiation , et emploi en fut même exigé. Les crimes commis contre la nation, portant atteinte à l’existence mème de la commune, entraînaient la peine de mort. La commune intervenait sans doute encore dans les cas de crimes contre le corps, la vie, l'honneur ou la propriété d’un particulier ; mais elle ne les punit plus de la peine capitale, et pour combattre l'esprit de vengeance elle essaya d'établir des compensations pécuniaires. Une partie de ces compensations, dites argent de paix, était attribuée à la commune où à son chef à titre de réparation pour le trouble apporté à la paix publique; l’autre partie, ou amende, et le wehrgeld, revenaient à titre de réparation de l’offense et du dommage à l’offensé ou à ses héritiers. Peu à peu la legislation en vint à {décider que Poffenseur, pas plus que l’offensé, n’auraitle droit de choisir entre une vengeance personnelle et une réparation judiciaire, et que tous deux, au contraire, seraient mis hors de la paix publique s'ils négligeaient de s'adresser à la justice. Or, ici la famille reprenait l'exercice de ses droits. Comme elle avait une part dans les biens et héritait de [ce que laissait le défunt, elle héritait aussi, d’après les anciennes coutumes, de la vengeance, ou bien elle y participait et se partageait le produit du wehrgeld. En général son devoir était défendre et de représenter chacun de ses membres vis-à-vis de la commune comme à l'égard des individus. L'assemblée du peuple ne connaissait, en fait d’affaires de famille, que de celles qui intéressaient la commune même, el qui avaient besoin de garanties d'authenticité, comme l'acte qui déclarait les jeunes gens en état de porter des armes ou la vente de parcelles de terre faite à des hommes d’autres familles, attendu que des droits politiques se raltachaïient à la propriété territoriale. Un trait remarquable de l’ancien droit germanique, c'est sa vigueur, sa franchise, et malgré sa barbarie, l'absence de toute cruauté. On ne trouve non plus dans cette antique législation aucune trace de la loi mosaïque du talion ; en revanche , tous les actes juridiques y sont accompagnés de symboles qui souvent ont un sens profondément poétique; et la langue judiciaire ellemême présente ce caractère jusqu'aux temps chrétiens. (Consultez J. Grimm, Antiquités judiciaires de l'Allemagne [Gœttingen, 1828]); et Wilda, Le droit des Germains ( Halle, 1842 ]).
Il n’est pas de partie de l'archéologie allemande qui soit demeurée entourée de plus d’obscurité que la religion des Germains. Ceci tient, d’une part, à ce que comme toutes les religions païennes, elle ne se composait que de mythes ; de l’autre, cette difficulté est encore accrue par la très-minime quantité de traditions mythologiques qui nous sont parvenues directement, et aussi à l'insuffisance des sources postérieures. Les Germains apportèrent de l'Asie, leur patrie primitive, leur langue, les rudiments de leur civilisation et les bases de leur croyance en des dieux; et ce furent les peuplades scandinaves qui, sous l’influence des conditions physiques de leur nouvelle patrie, des progrès de leur propre intelligence et des vicissitudes aux quelles se trouvèrent soumises leurs divérses tribus, développèrent ces bases de la manière la plus large et sans antagonisme ( voyez Myrno- LOGIE pu Norp). Leurs idées en matières de religion étaient surbordonnées à une cos#ogonie où à un mythe relatif à la création du monde et à l’origine des dieux, ayant ses raciues en Asie, mais modifiésuivant les raceset suivant les temps,
GERMANIE
Ce mythe nous représente les dieux, non pas semblables au Jéhova des Hébreux, non pas comme créateurs, mais seulement comme régulateurs du monde, sorti en même temps qu'eux du chaos. Aussi ne sont-ce pas des êtres purement esprits et en dehors de la nature physique, maïs au contraire les forces mêmes de Ja nature personnifiées ; et ils sont divisés en trois classes, dont les limites ne sont pas toujours très-rigoureusement tracées, à savoir : les géants, ou les forces furieuses, violentes de la nature, et les masses informes ; les dieux proprement dits, ou les grandes forces élémentaires sans cesse agissant; enfin, les essences divines secondaires agissant dans le calme, limitées par l’espace et rattachées davantage aux localités. Mais ces formes ne purent pas se Conserver longtemps dans la pureté originelle de leur signification physique. A l’époque de Tacite, elles avaient déjà envahi le monde moral ; cependant les divers dieux continuèrent à prendre des formes différentes chez chaque peuple. Les uns dégénérèrent, et ne furent plus que de simples héros, ou bien disparurent complétement, pour être remplacés par de nouveaux êtres ; et chaque tribu enarriva de la sorteà avoir son principal dieu particulier. Tous n’en conservèrent pas moins un type essentiellement germain, de même que tous ils exercèrent une influence plus ou moins visible sur la guerre, sur la bénédiction attachée aux travaux du sol, aux troupeaux, à la famille, à l’État. Parmi ces dieux germains, incontestablement d’origine scandinave et représentés comme en lutte perpétuelle avec les géants, on aperçoit tout d'abord : Wwotan, l'Odin du Nord, divinité aérienne d’après son origine, le dieu principal des Iscévons; Ziouw, le Tyr du Nord,' que Tacite appelle Mars, à l’origine la personnification du ciel, dieu principal des Irminons; Fro (Freyr), probablement divinité maritime, à l’origine le dieu principal des Ingévons, dont le temple ou sanctuaire principal était situé chez les Reudingen, à peu de distance de la côte, ou dans quelque île, soit de la mer du Nord, soit de la Baltique. Au point de vue moral, Wuotan était le protecteur de l’ordre politique, le directeur de la guerre; Ziou, l’impétueux dieu des combats, tandis que Fro, plus calme, avait plutôt le caractère du dieu présidant à la paix. Tous trois étaient sur tous les points de la Germanie l’objet d’une profonde vénération. On trouve ensuite généralement honorés, quoiqu'il soit impossible de préciser les lieux où se trouvaient leurs principaux sanctuaires, Donar, le Thor du Nord, protecteur de l’agriculture et de la famille; et, à la place de l'antique dieu du feu, Loki, dont la forme a complétement disparu, des formes plus récentes de cet être divin, Paltar ou Phol (Balder) et Fosile ( Forseti), dont le dernier était surtout adoré chez les Frisons et avait son principal sanctuaire dans l'ile d'Helgoland ( c’est-à-dire {erre sainte). Des figures dont les traits se sont encore bien plus profondément effacés que ceux des Dieux, ce sont les déesses, en raison même de leur cercle d'activité plus restreint. Il s’est conservé quelques traces de Fria,(Frigga), l'épouse de Wuotan, dans laquelle il est permis de voir la Tanfana dont nous parle Tacite, et de Frouwa (Freyja), l'épouse de Fro, et qui rappelle la Nerthus de Tacite. Toutes deux président à la fécondité et à tout ce qui regarde la famille et la maison. On trouve ensuite les noms de beaucoup d’autres déesses exerçant des influences analogues, mais toutes d’origine plus récente et substituées à des divinités antiques, dont les traits ont à la longue fini par s’effacer et devenir complétement méconnaissables. Enfin, des êtres divins d’un ordre secondaire président au ciel et à la terre, à lair et à l'eau, aux plaines et aux forêts, et même à la maison et à la métairie, sous les noms de fées, de nains, d'ondines, de vierges-cygnes, de larfadets, ete., etc. Quelques-unes de ces divinités ont fini par revêtir un caractèremoral élevé, telles que les Nornes, comparables aux Parques des Grecs, et les Walkyries. À l'existence de ces dernières se rattache la croyance à l'immortalité de l'âme. Toutefois, l'idée que se firent les Germains du séjour futur des âmes ne fut pas la même dang