GREENWICH — GRÉGOIRE
actes qui émanent du juge, en dresser les procès-verbaux, conserver les minutes et délivrer les expéditions. Les grelliers des tribunaux sont nommés par le chef de PÉtat, qui peut les révoquer à volonté. Les grefiers des justices de paix et des tribunaux de première instance doivent être âgés de vingt-cinq ans. Ceux des cours d’appel doivent avoir l’âge de vingt-sept ans accomplis. Les grefliers sont donc à la fois en quelque sorte secrétaires et archivistes des tribunaux près desquels ils exercent, et ils sont par conséquent chargés d’assister aux audiences, soit en personne, soit en se faisant remplacer par des commis assermentés, qu'ils doivent faire agréer aux tribunaux. Leur ministère est tellement indispensable, qu’ils font partie intégrante de la cour ou du tribunal auquel ils appartiennent, de telle sorte que leur présence est essentielle à la validité des décisions judiciaires. Les greffiers reçoivent à titre d’émoluments un traitement fixe et des droits de greffe, qui varient suivant la nature et l'importance des actes. Comme ils sont chargés d’un maniement de fonds assez considérable, et qu’ils ont entre les mains de graves intérêts, la loi, comme garantie de leur gestion, les assujettit à un cautionnement, qui est fixé en raison de la population et du ressort des tribunaux près desquels ils remplissent leurs fonctions. Ils sont soumis à la surveillance des présidents des tribunaux et du ministère public, qui ont le droit deles réprimander et de les dénoncer au ministre de la justice. E. DE CHABROL.
Greffier vient de yoxpebs, écrivain. En France, Philippe le Bel réserva à la couronne le droit de les nommer. Leur charge fut érigée en titre d’office par François 1°'. Ils furent supprimés avec les anciens tribunaux par l'assemblée constituante.
GREFFE ANIMALE. L'analogie a fait donner ce nom à certaines opérations qui consistent à insérer sur un individu vivant des parties qui lui sont empruntées ou même qui proviennent d’autres individus : telle est implantation de l’ergot d’nn coq sur sa crète, exécutée par Duhamel du Monceau, et répétée depuis avec succès. La nature semble agir dans ce cas comme dans celui des greffes végétales. On doit encore ranger parmi les greffes animales les différentes sortes d’autoplasties que la chirurgie exécute sur l’homme.
GREGEOIS (Feu). Voyez FEU GRÉGEOIS.
GRÉGOIRE (Saint), Le Thaumaturge, ou faiseur de miracles, naquit à Néocésarée, dans le Pont, au troisième siècle. I1 suivit d’abord les leçons d’Origène, mais, s'étant bientôt converti au christianisme, il fut baptisé à Alexandrie, et manifesta dès ce moment la foi la plus ardente. Appelé, vers l’année 240, à l’épiscopat de sa ville natale, il ne se crut pas digne de cet honneur, et essaya de l'éviter par la fuite ; mais les sollicitations du peuple furent si vives, qu’il dut se résigner. Malgré les persécutions contre les chrétiens suscitées sous le règne de l’empereur Dèce, il travailla avec persévérance à l’œuvre à laquelle il était appelé ; etles conversions qu'il fit dans la province du Pont furent tellement nombreuses, qu'à peine ÿ resta-t-il quelques hérétiques. Lorsqu'il monta sur le siége de Néocésarée, on ne comptait dans cette ville que dix-sept chrétiens; au moment de sa mort il nes'y trouvait plus qu’un pareil nombre d'idolâtres : aussi saint Grégoire s’écria-t-il, près d’expirer : « Je dois à Dieu de grandes actions de grâces; je ne laisse à mon successeur qu’autant d’infidèles que j'ai trouvé de chrétiens. » Saint Grégoire le Thaumaturge mourut en 264, suivant quelques-uns, en 270, ou même 271, selon d’autres. On célèbre sa fête le 17 novembre, On a de lui un Panégyrique de son ancien maître Origène ; une Épitre canonique concernant les règles de la pénitence; et une Paraphrase de l'Ecclesiaste. La meilleure édition de ses œuvres est de Paris , 1621 (in-folio). On à encore attribué à ce saint docteur des sermons qu’on a lieu de croire de saint Proclus, disciple et successeur de saint Jean Chrysostôme, mort en 447.
GRÉGOIRE (Saint) ne Nazianze, surnommé le Théologien, naquit vers lan 328, dans le petit bourg d'Arianze,
GRÉGOIRE
voisin de la ville de Nazianze en Cappadoce. Son père, nommé Grégoire, appartenait à une secte qui, n’adorant que le Très-Haut , admettait des pratiques du paganisme et du judaïsme. Sa mère, chrétienne fervente, convertit son mari, et inspira à ses trois enfants Grégoire, Césarius et Gorgonie une piété vive. L’ainé fit de brillantes études à Césarée de Palestine, à Alexandrie d'Égypte, et enfin à Athènes, où il se lia avec le célèbre Julien l'Apostat. A peine eut-il quitté cette dernière ville, où il s'était fait remarquer par ses mœurs simples et évangéliques, qu'il se retira dans la solitude d’un désert, avec saint Basile, auquel lunissait une étroite amitié. Il aurait continué à vivre dans la retraite, si son vénérable père, Grégoire, évêque de Nazianze, succombant sous le poids des années, ne l’eût rappelé pour l'aider à gouverner son épiscopat. Élevé par lui au sacerdoce, puis sacré évêque de Sasima en Cappadoce, il ne tarda pas à abandonner ce siége à un autre évêque, pour retourner de nouveau dans le désert; mais son père , sur le bord de la tombe, le rappela à Nazianze, et il se résigna à remplir les fonctions d’évêque de cette église, sans consentir à en prendre le titre. Comme on tentait de le contraindre à acccepter l’épiscopat, il retourna dans sa retraite, et y mena la vie des anachorètes de la Thébaïde. A cette époque l’Église de Constantinople se trouvait dominée par les ariens ; les progrès de ces hérétiques devenant effrayants, saint Grégoire accourt dans cette capitale pour les combattre, les terrasse, fait un grand nombre de conversions, y institue une congrégation qui professe les principes du concile de Nicée, et dont Théodose se déclare le protecteur, et se trouve consolé par eette marque de la plus honorable confiance des calomnies que ses ennemis ne cessaient de répandre contre lui. L'empereur ne s’en tint pas à cette démonstration bienveillante : il installa lui-même Grégoire sur le siége archiépiscopal de Constantinople, et assembla un concile des évêques d'Orient, qui le confirma dans cette dignité; mais, attaqué par les évêques d'Égypte, il ne voulut pas que son élection devint le sujet de troubles dans l'Église: il se démit donc de ses fonctions, retourna gouverner pendant quelque temps l’épiscopat de Nazianze, y fit établir un évêque, et rentra dans la retraite, où il mourut, vers l'an 389, dans sa soixante-deuxième année.
Cette passion irrésistible pour la retraite, qui a dominé toute sa vie, l'avait rendu d’une humeur triste, chagrine, et quelque peu satirique ; cependant, on ne saurait lui en faire un crime , car toutes les villes épiscopales étaient alors en proie à des troubles suscités par les ariens. Il s’éleva contre la hardiesse avec laquelle cette secte et celle des macédoniens formaient des assemblées et s’emparaient des églises ; mais il y a loin de là à l’intolérance et au zèle outré contre les hérétiques dont quelques censeurs imprudents ont voulu l’accuser. Ce fut dans la retraite que saint Grégoire de Nazianze Composa ses œuvres : la partie qui nous en est parvenue consiste en cinquante discours ou sermons sur divers sujets, deux cent trente-sept lettres, des poëmes, et deux cent vingt-huit épigrammes, dont nous sommes redevables au savant Muratori. Une profonde connaissance de la religion, une énergie singulière dans l'expression des vérités, soit du dogme, soit de la morale, caractérisent la plupart de ses écrits, qui brillent aussi par une éloquence dont aucun de ses contemporains n’a approché, et qui l’a fait surnommer l’Jsocrate des Pères grecs.
GRÉGOIRE (Saint), évêque de Nysse, en Cappadoce, docteur de l'Église, et frère de saint Basile, naquit à Sébaste, en 331 ou 339, de parents distingués par leur noblesse, et épousa Théosébie, dont saint Grégoire de Nazianze nous a laissé un brillant éloge. D'accord avec elle, et pour se vouer plus spécialement à la pratique de la vertu , il entra dans Vétat ecclésiastiqne et reçut l’ordre de lecteur, tandis que Théosébie était admise parmi les diaconesses. Mais bientôt , son goût pour les lettres profanes se réveillant avec plus de force, il renonça aux fonctions cléricales, abandonna le sanctuaire, rentra dans le monde et l’étonna par l'éclat des
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ses brillantes leçons de rhétorique, auxquelles la jeunesse courait en foule. Le clergé vit avec peine un clerc abendonner les fonctions saintes auxquelles il avait été inilié; saint Grégoire de Nazianze fit entendre au jeune professeur des paroles fortes et sévères, et il n'eut pas de peine à le convaincre que sa conduite, peut-être seulement irréfléchie, avait été généralement regardée comme une apostasie dont il devait se hâter de réparer le scandale. Grégoire, renonçant à la brillante carrière qui s’ouvrait devant lui, se retira dans la solitude pour expier sa faute, puis se rendit auprès de saint Basile, son frère, qui avait été élevé, en 370, sur le siége de Césarée, métropolitain de la Cappadoce. Il y demeura peu de temps, adonné aux humbles fonctions de la cléricature; car en 371 ou 372 ilfut, malgré sa résistance, appelé à l'évêché de Nysse, suffragant de Césarée.
Son attachement à la foi de Nicée, son opposition constante à l’arianisme, et la supériorité de son talent, tout contribua à l’exposer aux persécutions de cette secte fanatique. Obligé de fuir, de se cacher, pour éviter la prison, peut-être la mort; forcé d'abandonner son siége, dénoncé à un concile exclusivement composé d’ariens , et qui cepen- Gant n’osa prendre aucune mesure contre lui, il ne fit entendre qu’une seule plainte, et ce fut l’évêque de Naziauze qu’il rendit dépositaire de la douleur cruelle qu’il éprouvait. En 378, Gratien, étant devenu seul maître de l'empire, per la mort de Valens, se hâta de rappeler les évêques exilés et de les rétablir sur leurs siéges.
Grégoire était à peine rentré à Nysse, qu’une perte douloureuse l’obligea de s’en éloigner de nouveau : son frère et son métropolitain, saint Basile, pour lequel il avait autani de véuération que de tendresse, venait d’être enlevé à l'Église, et c'était à lui qu'il était réservé de lui rendre les derniers devoirs. Au mois d'octobre de la même année, il assista au concile d'Antioche, convoqué pour remédier aux abus nés du règne de Valens, et y reçut la mission de visiter l’Arabie et la Palestine, afin d'y ramener les fidèles à l'antique foi qu’ils avaient abandonnée. Il entreprit ce voyage en 380, et parcourut la Terre Sainte. En 381 il prononça, au concile de Constantinople (deuxième œcuménique ), loraison funèbre de sainte Macrine, sa sœur, dontilavait reçu le dernier soupir avant son départ pour l’Arabie. En 382 et en 394 on le voit encore se présenter à deux autres conciles de Constantinople, dont le second, en récompense de son zèle, lui donna le titre de métropolitain. Ce sont les derniers événements mémorables de sa vie, que termina la mort des saints en 396, suivant quelques auteurs, mais plus probablement le 10 janvier de l’an 400. Les Grecs ont choisi ce jour pour honorer sa mémoire; les Latins la célèbrent le 9 mars.
Appelé à défendre l'Église, autant par sa conduite que par ses écrits, saint Grégoire de Nysse, grâce à la vivacité de sa foi et à la modération de son caractère, répondit admirablement aux vues de la Providence et aux devoirs de son apostolat. Ses œuvres ne le cèdent en rien aux plus beaux ouvrages de l'antiquité : dans ses discours, l'élégance, la pureté, l'éclat du style, semblent le disputer à l'énergie de la pensée, à la fécondité des preuves, à toutes les qualités de la véritable éloquence; dans la polémique, on le voit s'attacher surtout à enlever à l'erreur le masque dont elle se couvre, et parvenir constamment à dévoiler ses ruses etson hypocrisie. Aussi, le septième concile général, qui lui donna le glorieux titre de Père des Pères, voulant condamner les impiétés des nestoriens et confirmer l’ancienne doctrine de l'Église, produisit-il avec empressement contre les nouvelles erreurs les écrits de l’évêque de Nysse. Les ouvrages qu’il a laissés se composent de discours, d’homélies, de traités, de lettres, d'ouvrages dogmatiques ou de controverse, et de livres ascétiques. Parmi les nombreuses éditions des œuvres de saint Grégoire de Nysse, la meilleure est celle de Nivelle (Paris, 1615, 2 vol. in-fol.). Celle de 1618 (3 vol, in-fol.) et celle de 1638 sont moins correctes.
L'abbé J. Dupsessy.
GREGOIRE DE TOURS ( GEorGius FLORENTINUS, connu sous le nom de), naquit en Auvergne, d'une famille sénatoriale , le 30 novembre de l’année 539, fut élu évêque de Tours en 573, prit alors le nom de Grégoire en l'honneur de son bisaïeul, saint Grégoire, évêque de Langres, et mourut l’an 593, à l’âge de cinquante-quatre ans. L'Église Va mis au nombre de ses bienheureux, la Gaule au rang de ses plus grands évêques ; la postérité voit en lui le père de notre histoire nationale. La jeunesse de Grégoire de Tours fut celle d’un pieux et studieux lévite. Devenu évêque, il se trouva, par sa haute position de patricien et de prélat gaulois, mêlé, sans avoir ambitionné cet honneur, à toutes les affaires politiques de son temps : Gontran et Sigebert 1°° lemployèrent dans leurs négociations comme dans leurs querelles. Il encourut la haïne de Chilpéric If et de Frédégonde , en donnant asile au duc Gontran et au prince Mé. rovée. Dans le concile de Paris, qui condamna le vertueux et trop facile Prétextat, il osa seul défendre cet évêque. « Il avait, dit M. Guizot, le double patriotisme de la religion et du pays : en lui se manisfestait cette vertu épiscopale, cette importance politique, qui transportait alors à l’évêque la puissance du sénateur romain, et offrait à la race vaincue une protection respectée contre les violences de la conquête. »
Grégoire de Tours a laissé de nombreux écrits : lui-même en donne le catalogue à la fin de sa grande histoire : « J'ai écrit, dit-il, dix livres d'histoire, sept de miracles, un de la Vie des Pères ; j'ai commenté dans un traité un livre de Psaumes ; j'ai écrit un livre d’Heures ecclésiastiques. » Son principal ouvrage estson Histoireecclésiastique des Francs, titre qui révèle le secret de l’état social à cette époque. « Ce n’est pas, dit M. Guizot, l’histoire distincte de lÉglise, ce n’est pas, non plus, l’histoire civile et politique seule, qu’a voulu retracer l'écrivain ; l’une et l’autre se sont offertes en même temps à sa pensée, et tellement unies, qu’il n’a pas pu songer à les séparer. Le clergé gaulois et les Francs, c'était alors en effet toute la société, la seule du moins qui prit part aux événements, et pût prétendre à une histoire. Le reste de la population vivait misérable, inactif, ignoré. »
L'histoire de Grégoire de Tours s’étend jusqu’à lan 591, et se divise en dix livres. Le premier est un résumé assez confus de l’histoire ancienne universelle, surtout sous e rapport religieux ; il se termine à la mort de saint Martin de Tours, en 397. Cette dernière partie renferme des détails intéressants sur l'établissement du christianisme dans les Gaules. Le second livre s’étend de la mort de saint Martin de Tours à celle de Clovis. Le conquérant mérovingien nous apparaît dans toute la vérité de son caractère. Rien de plus intéressant que le récit de sa conversion. Cette belle expression , le nouveau Constantin, appliquée à Clovis, appartient à Grégoire de Tours. On est fâché seulement de la froideur avec laquelle il raconte les crimes du catéchumène de saint Remi. Le troisième livre se termine à la mort de Théodebert, roi d’Austrasie, en 547. Le quatrième embrasse Ja suite des événements jusqu’à la mort de Sigebert 1°, roi d'Austrasie, en 595. Le cinquième contient les cinq premières années du règne de Childebert IX, roi d’Austrasie, de 575 à 580. Le sixième finit à la mort de Chilpéric, en 584. Le septième est consacré à l’année 587. Le huitième commence au voyage que fit Gontran à Orléans, en juillet 585, et finit à la mort de Leuvigilde, roi des Visigoths d’Espagne, en 586. Le neuvième s'étend de l'an 587 à l'an 599. Le dixième, enfin s’arrête, pour l’histoire politique au moment où Frédégonde, en butte à la haïne des Francs, vient se mettre sous la protection de Gontran; et pour l'histoire ecclésiastique, à la mort du bienheureux Arédius (saint Yrieix), abbé en Limousin, c’est-à-dire au mois d'août 591. Après avoir parlé d’une contagion et d’une disette qui cette année déaola les pays de Tours et de Nantes, il termine par une chronique des. dix-neuf évêques de Tours, lui compris, C’est là qu'il donne l'énoncé de ses ouvrages. La préface qui est en tête des dix livres est fort remarquable,
GRÉGOIRE
Grégoire de Tours est souvent obligé de se mettre en scène dans son histoire : il le fait avec simplicité et modestie, On voit que, soit qu’il s’agit de défendre le clergé, ou luimême, ou les priviléges de son église, ou les proscrits qui s’y étaient réfugiés, il se montra toujours à la hauteur de ses devoirs et de sa position. Son dernier traducteur, M. Guizot, écrivain protestant, rend pleine justice sous ce rapport à l’Hérodote gaulois, Il reconnaît que, quelques reproches qu’on puisse faire à son histoire, pour la confusion qui y règne, pour les fables dont elle est semée, pour sa partialité en faveur des rois orthodoxes, il n’est aucun de ses contemporains qui ne les mérite davantage.
3 Charles Du Rozom.
GRÉGOIRE. Seïze personnages de ce nom, sans compter un antipape, ont occupé la chaire pontificale depuis 590, où le premier y fut élevé, jusqu’à la mort du dernier, arrivée en 1846.
GRÉGOIRE 1° (Saint), dit le Grand, à cause de son caractère moral et de ses vertus , naquit à Rome, vers l'an 540, du riche sénateur Gordien. 11 descendait en ligne directe du pape Félix IV. Une jeunesse studieuse le rendit, par la variété de ses connaissances, digne d'être élevé d’abord à la dignité de préteur par l’empereur Justin le Jeune. Grégoire s’y fit remarquer par les lumières de son esprit, la maturité de son jugement et un amour extrême de la justice. On ne lui reprochait qu'un grand luxe , une splendeur toute mondaine dans ses vêtements comme dans ses habitudes, et tout faisait craindre qu’il ne dissipât immense fortune que devait lui laisser son père; mais à sa mort Grégoire, dont la piété avait lutté sans cesse contre son faste, parut tout à coup un homme nouveau. Il fonda sept monastères, dont six en Sicile et un à Rome, distribua aux pauvres ses riches habits, ses meubles précieux, et prit l’habit monastique dans le cloître de Saint-André, dont il était le fondateur, et dont il devint bientôt abbé, malgré lui, par le choix de ses frères. Le jeûne , la prière et l'étude devinrent ses occupations uniques. Frappé de la beauté de quelques Anglais exposés comme esclaves à vendre, dans le marché de Rome, et apprenant avec douleur que ces insulaires n'étaient pas chrétiens, il obtint du pape Benoit I l'autorisation d’aller prècher la foi dans la Grande-Bretagne ; mais à peine se fut-il mis en route , que le clergé et le peuple forcèrent le pape à le rappeler. Fait diacre de l'Église romaine en 578, il fut envoyé à Constantinople par Pélage II, vers l’année 580. Plusieurs négociations importantes le retinrent longtemps dans cette capitale, où il s’acquit l'estime de toute la cour. L'empereur Maurice le choisit pour être parrain d’un de ses fils ; et à sa rentrée à Rome, qui eut lieu peu de temps après, le pape Pélage s’efforça de le retenir auprès de lui en qualité de secrétaire. Le monde lui pesait trop pour que cette charge pôt longtemps lui convenir. A force de prières , il fut enfin libre de se retirer auprès de ses moines, mais à la mort de Pélage, les acclamations de Rome entière l’appelèrent au pontificat. Grégoire en frissonna de crainte. Il s’enfuit de la ville, écrivit à l’empereur pour le supplier de ne pas confirmer son élection, et se cacha dans une caverne. Mais le peuple l’y découvrit, le ramena dans Rome et l’intronisa malgré lui, le 3 septembre 590.
Ce saint homme avait cependant des ennemis qui l'accasèrent de dissimulation et d'hypocrisie, Sa vie entière repousse ces accusations. Sa modestie, son humilité, se manifestèrent par la simplicité de sa maison. Son palais prit toutes les apparences d’un monastère; son église, même fut sans faste et sans pompe. Ses revenus furent consacrés au soulagement des pauvres ;sa constante occupation était l'instruction de son peuple. De concert avec l’empereur Maurice, il termina le schisme des évêques d'Istrie. Mais il est juste de dire que tant de vertus étaient mêlées de quelque intolérance, que l’empereur avait peine à maitriser, La conversion des Lombards et la destruction de l'arianisme furent aussi son ouvrage, et il en témoigne une joie extraordinaire dans ses Lettres à la reine Thévodelide, Le rétablissement
GREGOIRE
d'Adrien sur le siége de Thèbes, malgré l'archevêque de Larisse, l’absolution d'un prêtre excommunié par l’archevêque de Milan, la soumission de Maxime , évêque de Salone, attestent la suprématie sous son pontificat du saintsiége sur les églises d'Occident. Il n’osait encore montrer la même ambition à l'égard des patriarches de Constantinople. Mais ceux-ci affectant de prendre le titre d’évêque universel, Grégoire lutta constamment contre cette prétention. La guerre des Lombards contre l'exarque de Ravenne vint ajouter à ses embarras. Le roi Agilulf mit le siége devant Rome en 595, et la ville, dégarnie de troupes par l’exarque romain, fut réduite à la dernière extrémité. Lassé de demander en vain du secours à l’empereur, Grégoire songea à faire une paix particulière. Cette prétention déplut à la cour impériale. Les négociations furent traversées par l’exarque; mais la mort de ce Romain ayant aplani les difficultés, cette paix fut conclue en 598 par l'abbé Probus, envoyé du saint-siége.
Grégoire n’avaitpoint pendantce temps oublié les païens de la Grande-Bretagne. Ses missionnaires, partis en 595, sous la conduite du moine Augustin, arrivèrent deux ans après dans le royaume de Kent, où la reine Berthe avait déjà préparé leurtriomphe. Le roi Éthelbert et une partie de son peuple se convertirent ; mais il fut plus difficile de soumettre la nouvelle Église britannique à la tiare. Augustin mourut en 605sans y être parvenu. Rome ne régnait en souveraine que dans les Gaules, et l'abbé Cyriaque vint en 599 y tenir un concile pour la réforme des abus dont Grégoire ne cessait de se plaindre. Il eut moins de peine à réformer la liturgie que la discipline. Après avoir composé un antiphonaire , il régla la psalmodie des psaumes, des oraisons, des cantiques. Il institua une académie de chantres, et donna lui-même aux jeunes clercs des leçons de plain-chant. Il permit les images, à condition qu’on ne les adorerait point, Quant aux temples des païens, il voulait qu’on les respectât, mais qu’on les convertit en églises. On lui doit aussi l’invention dupurgatoire, qui paraît pourla première fois dansle quatrièmelivre de ses Dialogues. I1fit de grands efforts pour obliger les prêtres à la continence, et finit par défendre l’ordination de ceux qui avaient perdu leur virginité. 11 permit toutefois qu’on admît au sacerdoce les veufs qui depuis la mort de leur femme avaient donné des preuves de leur chasteté. Il veilla sans relâche sur les monastères, et les força de rentrer dans la règle; mais il y introduisit lui-même de grands abus en les affranchissant de la juridiction des évêques, Il se faisait rendre un compte exact de toutes les églises de son obédience, et les dirigeait par ses exhortations. La réparation des basiliques de Saint-Pierre et de Saint- Paul occupa enfin les dernières années de sa vie, malgré les nouvelles guerres des Lombards contre l'exarque. Grégoire eut du moins, avant de mourir, la consolation de négocier et d'obtenir la paix une seconde fois.
Tant de travaux et de fatigues n’étaient pas propres à le guérir des infirmités qui ne cessaient de l’assiéger. La goutte le retenait fréquemment dans son lit, mais ces affreuses douleurs n’arrêtaient point l’activité prodigieuse de son esprit. Aucun pape n’a plus écrit de lettres que lui: les rois, les princes, les évêques, les hommes considérables de son temps, en recevaient à la moindre occasion; ses légats en étaient surchargés dans leurs voyages ; et c’est dans cette volumineuse correspondance qu’on peutsuivre les moindres détails d’une vie aussi pleine. On est fâché d'y lire des flatteries Inconvenantes à l’adresse de l’infâme Brunehaut et du sanguinaire Phocas. Son étonnante crédulité à l'égard des miracles les plus ridicules est encore un défaut à lui reprocher; mais ces défauts étaient plutôt ceux de son temps que les siens propres. 11 avaitun tact merveilleux pour démêler la vérité de la calomnie dans les accusations qu’on lui portait contre les prêtres. Les faussaires, les sorciers,
les simoniaques, les schismatiques, eurent dans ce pape un terrible adversaire. Heureux si le zèle de la foi ne l’eût pas porté plus loin! Mais, en dépit des dénégations de Platine
il est difficile de ne pas croire aux nombreux témoignages qui l’accusent d’avoir détruit quelques richesses littéraires de l'antiquité, comme Ennius, Nœvius et Tite-Live. Bayle prouve du moins qu'on lui impute à tort l'incendie de la bibliothèque palatine. Ce grand pontife mourut le 12 mare 604, après treize ans six mois et dix jours de règne. Paul et Jean Diacre ont écrit son histoire; ses œuvres ont eu dix-sept éditions, tant à Rome qu’à Paris; la dernière a paru en 1675.
GRÉGOIRE II fut le successeur de Constantin I*', en Van 715. Il était fils d’un Romain, appelé Marcel, et fut élevé dans Saint-Jean de Latran, sous les yeux de Serge I“, dont il devint le bibliothécaire. Son règne fut d’abord troublé par les Lombards, qu’il menaça vainement de la colère de Dieu ; maïs il eut recours au duc Jean de Naples, et parvint à les chasser de la ville de Cumes. Malheureusement leurs ravages n'étaient pas aussi facilement réparés. Grégoire II fut constamment occupé à relever les murs de Rome, à restaure. les couvents et les églises, que dévastaient les incursions de ces peuples. 11 se consolait de ces désastres en étendant la foi dans la Germanie, par les prédications de ses légats et par l’appui de Charles Martel. Dans un concile tenu à Rome en 721, il s’éleva contreles mariages contractés avec des femmes consacrées à Dieu ou avec de proches parentes ; contreceux qui consultaient les devins, contreles clercs qui laissaient croître leurs cheveux. Mais une querelle plus sérieuse lui était réservée de la part des iconoclastes. L'empereur Philippique, dit Bardanes, ayant ordonné d’enlever le tableau du sixième concile général de l’église de Sainte-Sophie, le pape Constantin, prédécesseur de Grégoire II, indigné de cette profanation, excommunia l’empereur. La dispute s’échauffa; on en vint à examiner et bientôt à commander le culte des images. Anastase IT et Justinien III, successeurs de Bardanes, favorisèrent ce culte ordonné par le saint-siége ; mais Léon l’Isaurien s’éleva à l'empire, et son premier édit bannit lespeintures deséglises. L’édit porté en Italie fut lacéré par Grégoire II; etle nouvel empereur en conçut une haine si violente, qu’il essaya trois fois de le faire assassiner par des sicaires. Cette tentative criminelle, déjouée parle zèle des Romains, n’était pas propre à calmer la colère du pape. Il excommunia l’empereur et l’exarque de Ravenne, et leva l’étendard de la révolte dans toute l'Italie. Ravenne, Naples, Venise, secondèrent sa vengeance. L’exarque et ses gouverneurs furent massacrés en 723; les Lombards profitèrent de ces divisions pour s'emparer des domaines de l’empire, et dépouiller le pape, en s’aliiant à l'empereur, qui leur pardonna leurs premières déprédations. Grégoire II, luttant d'adresse avec Léon l’Isaurien, fit à son tour comprendre au roi Luitprand qu'il avait plus à gagner avec lui, et le remit dans ses intérêts. Le patriarche de Constantinople, Germain, s'était aussi rangé du parti du pape contre son empereur : il répondait par des anathèmes à des menaces. Grégoire IL assemhla en 727 un concile dans Rome, pour légitimer la défense de payer l'impôt à la puissance impériale et pour délier les sujets de leur serment de fidélité. Le duc de Naples, Exhilarat, et son fils Adrien, après quelques succès contre Grégoire II, furent pris et mis à mort par les Romains. Pierre, duc de Rome, fut chassé de cette ville ; le patrice Eutychius essaya vainement de ramener les Lombardsau parti de Léon : il n’échappa à la mort que par la fuite. L'empereur fut réduit à solliciter un concile œcuménique : Grégoire Il ne lui répondit que par une excommunication nouvelle; mais ce fut le dernier acte de son pontificat et de sa vie. Il mourut vers les premiers jours de 731, après seize ans de règne.
GRÉGOIRE III fut l'héritier de son nom, de sa haine et de sa puissance. Pendant Les funérailles du pape précédent, il fut enlevé du cortége par le peuple, et placé sur le trône de saint Pierre. C'était un prêtre syrien, fort instruit dans les lettres latines et grecques, fort ami des pauvres, et doué de grandes vertus. 11 débuta cependant, malgré la douceur que les historiens lui prêtent, par une diatribe violente, adressée à l’empereur Léon, laquelle fut bientôt suivie d’une
seconde, aussi terrible, en réponse à la lettre de ce prince. Ces* missives parurent si fortes, que le prêtre Georges, chargé de remettre la seconde, revint à Rome sans avoir osé remplir cet ordre. Quatre-vingt-treize évèques se rassemblèrent bientôt en concile dans l’église de Saint-Pierre, pour appuyer les opinions du saint-siége sur le culle des images. Des anathèmes nouveaux furent lancés contre les iconoclastes ; et le légat Constantin fut chargé de les apporter à Constantinople, à la place de Georges, que les officiers de l'empire avaient arrêté en Sicile. Le moine Constantin eut le même sort en Orient; et des précautions furent prises pour empêcher les lettres de Rome d’arriver jusqu’à l’empereur, qui fut moins heureux dans ses projets de vengeance : sa flotte, envoyée pour châtier les Italiens, périt dans les eaux de l’Adriatique, et toutes ses revanches se bornèrent à la saisie des domaines de saint Pierre dans les pays restés sous sa domination.
Le légat Boniface continuait pendant ce temps ses prédications en Allemagne, sous la protection de Charles Martel, duc des Français, suivant les expressions de la leltre même du pape. Mais il tenta vainement d'attirer ce prince en Italie pour châtier les Lombards, qui avaient, encore une fois tourné leurs armes contre le saint-siége. Grégoire IT avaitirrité le roi Luitprand, en prêtant son appui à Trasimond, duc de Spolète, qui s’était révolté contre ce monarque, et qui après sa défaite s'était réfugié dans Rome. Le Lombard vint le redemander à la tête d’une armée, et, sur le refus du pape, il mit le siége devant la capitale. Grégoire III implora le secours de Charles Martel, lui envoya des légats, des lettres et de riches présents, avec les clefs du tombeau de saint Pierre, et autres reliques précieuses. Le duc des Français ne répondit que par d’autres cadeaux , et ne jugea point convenable de guerroyer contre les Lomhards. La mort le délivra de cette obsession en 740; et l’année suivante, Grégoire III le suivit au tombeau. Il fut enterré à Saint- Pierre, le 28 novembre 741. Rome lui dut la réparation et l’embellissement de la plupart de ses églises. Des convents furent fondés par lui; d’autres embellis et enrichis de ses dons.
GRÉGOIRE IV succéda à Valentin, en 827. Mais son élection offre cette particularité que les Romains attendirent la confirmation de Louis le Débonnaire pour le consacrer. 11 ne prit donc possession de son siége que le 5 janvier 828. C'était un Romain d’une famille distinguée, sous-diacre et prôtre du fait de Pascal 1*°, 11 débuta par ériger un magnifique tombeau , dans l’église de Saint-Pierre, au pape saint Grégoire, et y fit transférer ses cendres. 1 plaça dans le même oratoire les corps de saint Sébastien et de saint Tiburce, En souvenir du titre de Saint-Marc, qu’il avait porté avant son exaltation, il fit restaurer cette église, et l’enrichit de ses dons. La ville d'Ostie, rebâtie et fortifiée, fut appelée de son nom Grégoriopolis, que l’histoire ne lui a pas conservé. Les querelles de Louis le Débonnaire et de ses enfants remplissent la vie politique de ce pape ; et l'historien Heyddeger a quelque raison d’accuser ici sa loyauté. Grégoire IV n’eut pas même assez de franchise pour adopter franchement le parti de Lothaire, qui l’amena d’Italie en France; il prit le masque d’un conciliateur pour tromper Louis, pour débander ses troupes, pour l’abreuver d'humiliations, et osa traiter de menteurs , de fous et de malicieux, les prélats qui restaient fidèles à leur empereur, Ce prince ent l’occasion de se venger du pape, et ne lui donna que des marques de générosité. Rétabli sur le trône en 834, il protégea l'église de Rome contreles déprédations de ce même Lothaireet deses troupes. C’est durant lamêémeannée, qu’à la sollicitation de ce prince, Grégoire IV créa l’archevêché de Hambourg pour saint Anschaire, qu’il chargea en même temps de prêcher la foi chez les Scandinaves. Ce pontife survécut trois ans à l'empereur Louis; mais l'histoire n’a recueilli de ses dix dernières années que la date de sa mort, arrivée au commencement de 844. 11 avait institué, en 835, la fête de Tous les Saints.
GRÉGOIRE V succéda à Jean XVI, en 996, à l'âge de
GRÉGOIRE
vingt-quatre ans. C'était le jeune et savant Zrunon, fils
| d’Othon de Saxe, marquis de Vérone, et de la princesse Ju- | dith, sœur de l’empereur Othon II. Ce prince , se trouvant
dans les environs de Ravenne avec son armée, lors de la vacance du saint-siége, fit élire son neveu ; et Rome le reçut avec joie, dans l’espoir d’être enfin délivrée de la tyrannie de Crescentius. Mais le jeune pontife usa envers le factieux d’une générosité qui lui devint fatale : A peine l’empereur eut-il repassé les Alpes , que Crescentius souleva la populace romaine, se fit proclamer consul, chassa Grégoire V de son palais, et fit élire à sa place l’antipape Philagathe, évêque de Plaisance. Grégoire se retira dans Pavie, excommuphia Crescentius et son compétiteur, et implora le secours de son oncle, Othon HI ne se fit point attendre : il ramena son neveu dans Rome, relégua au fond de l’Allemagne lan. tipape, horriblement mutilé par la même populace qui l'avait couronné, et fit précipiter Crescentius du haut du château Saint-Ange, où ce rebelle avait cru trouver un refuse. Ce pontificat ne fut pas de longue durée. Le rétablissement d’arnoul sur le siége métropolitain de Reims, l’excommunication du roi Robert, de la reine Berthe et de tous les prélats qui avaient assisté à leur mariage, en composent à peu près toute l’histoire. Quelques auteurs , Machiavel, entre autres, y ajoutent l’institution du collége des six électeurs chargés de décerner l'empire d'Allemagne ; mais ce fait est contesté. Grégoire V mourut dans sa vingt-septième année, le 18 février 999. Son épitaphe vante sa libéralité et parle de douze pauvres qu’il faisait habiller tous les samedis.
GRÉGOIRE VI fut élevé sur le saint-siége en 1045. Trois autres pontifes se le disputaient, Benoît IX, SylvestreIII etJean XX. Le premier officiait à Saint-Jean-de- Latran, le second à Saint-Pierre, le troisième à Sainte-Marie-Majeure ; mais l’histoire les dépeint comme trois misérables, qui se partageaient les revenus de l'Église, pour la souiller de leurs infamies. Un prêtre nommé Jean Gratien, d’une famille noble, entreprit la délivrance de Rome. Il les engagea à force d’or à se déposer eux-mêmes, fut élu en leur place, et prit le nom de Grégoire VI. Sa sagesse, dit le moine Glaber, répara les scandales de ses prédécesseurs ; il s’efforça de mettre un terme aux désordres el aux séditions ; mais le mal était trop grand pour qu'il lui fût possible de l’extirper. Le patrimoine de saint Pierre était mis au pillage par une foule de seigneurs complices de la faction des comtes de Toscanelle. Les campagnes étaient infestées de voleurs et d’assassins : on n'était pas même en sûreté dans les rues et dans les églises de Rome. Les offrandes des fidèles étaient enlevées aux autels, on se les disputait même à main armée. Grégoire VI avait peine à subsister. Dépouillé de son temporel et du produit des oblations, il employa d’abord les exhortations pour amener les coupables à résipiscence; mais tout fut inutile, jusqu'aux anathèmes et à la force des armes. Il obtint quelques restitutions par la violonce, et rendit assez de sécurité aux grandes routes pour que les pèlerins pussent reprendre le chemin de Rome, Mais la populace romaine, accoutumée au pillage, lui fit un reproche des justes châtiments qu’il infligeait aux criminels. Des cardinaux ambitieux l’accuserent d’avoir acheté le saint-siége. L’empereur Henri le Noir, instruit de ce nouveau désordre , descendit en Italie, et eonvoqua un concile à Pavie, pour y mettre un terme. Grégoire VI vint l’y trouver, et fut reçu d’abord en pontife. Mais ses ennemis finirent par l'emporter, et, soit qu’il ait été déposé, suivant certains auteurs, soit qu’au dire de certains autres, il se soit sacrifié à la paix publique, ce pape, dont Rome alors n’était pas digne , se dépouilla de la tiare après vingt mois de ponlificat, et alla mourir obscurément en Allemagne, où l’empereur Henri l'avait relégué,
GRÉGOIRE VII. C’est le célèbre Hildebrand, dont le nom rappelle tant d’ambition et de violence, tant de grandeur et d'hypocrisie, Bayle la comparé aux Césars et aux Alexandre, On setrompe cependant quand on lui attribue l'invention de celte politique profonde qui a fini par dominer
- GRÉGOIRE
les rois. 11 est sans doute le premier pape qui ait osé excommunier et déposer son souverain. Mais le continuateur de Bossuet a eu tort de répéter, après Othon de Freisingen et autres, que la déposition d’un empereur avait été jusque là sans exemple. Nous ne reproduirons point ceux dont s’étaye Hildebrand lui-même dans ses lettres : ils sont ou faux ou mal choisis ; mais nous dirons qu'avant lui la puissance ecclésiastique s'était permis des attentats de cette nature. La premier fut un trait de lâcheté de la part d’un clergé tremblant et servile. C'était pour complaire à l’usurpateur Ervige que , sur la fin du septième siècle, les évêques d’Espagne avaient prononcé la déposition de leur roi Vamba ; et cent trente ans après, le clergé de France, qui avait déjà substitué l'audace et la révolte à la servilité, s'était fondé sur cet exemple pour déposer Louis le Débonnaire. Il était tout naturel que l’évêque de Rome, après avoir établi sa domination sur les évèques d'Occident, réunit dans sa main tous les droits que s'étaient arrogés les divers clergés de son obédience. Celuiqui avait donné l'empire à Charlemagne, pouwait se croire d’ailleurs autorisé à en dépouiller les successeurs de ce prince ; et soixante-dix ans avant Grégoire VII son digne prédécesseur Grégoire V avait excommunié Robert de France et l'avait entièrement isolé de son peuple. C’est cette faiblesse d’un peuple ignorant et superstitieux, tel qu'était alors celui de l’Europe, qui fit la force d’'Hildebrand. Ses fréquents voyages l’avaient mis à même de connaître tout le parti qu’on pourrait tirer de cette religieuse soumission aux ordres d’un pontife, et la nature l’avait doué de tout l’orgueil, de toute ia constance nécessaires pour faire tourner ce servilisme à la gloire ou au profit du saintsiége.
Ce pape avait soulevé trop de passions, alarmé trop d’intérêts, pour que sa mémoire ne fût pas en butte aux attaques de l'esprit de secte et de parti; et, par une réaction que le temps présent nous fait merveilleusement comprendre , il a été loué sans réserve par ses défenseurs. Ces contradictions sont un grand embarras pour un historien impartial, et il est probable que le monde ne saura jamais à quoi s’en tenir sur les vices et les vertus d’Hildebrand. Son origine même est devenue un problème. Si nous croyons certains écrivains allemands, il serait fils d’un charpentier nommé
Banizon ; et en jouant avec les copeaux de son père, il aurait formé par hasard les lettres de ces paroles du psalmiste : Il dominera d'une mer à l’autre. Mais d’autres biographes le font descendre de l’illustre famille d’où sont sortis plus tard les comtes de Petiliane. Tous s'accordent à le faire naître à Soane, ville de Toscane, vers l’an 1013. Arrivé ues l’enfance à Rome, il fut confié aux soins d’un frère de sa mère, nommé Laurent, qui était alors abbé de Notre-Dame-du Mont-Aventin, et que son savoir fit parvenir plus fard à Parchevêché d’Amalfi. 11 vint achever ses études en France, sous Odilon , abbé de Cluny, prit l'habit de ce monastère, et dut bientôt à son habileté la mission d’aller défendre à Rome les intérêts de son ordre. C’est alors qu'il connut l’archiprêtre Gratien, qui fut, depuis le pape Grégoire VI; il s’ättacha à lui comme un zélé disciple, le suivit dans l'exil, | et parut à sa suite à la cour de l’empereur Hexri le Noir, qui fut émerveillé de l’éloquence avec laquelle il prêchait la parole de Dieu. Rappelé à Rome par Léon IX, il fut ordonné | sous-diacre, et chargé de réformer le monastère de Saint- Paul, dont les moines se faisaient servir par des femmes. La longue vacance qui suivit ce pontificat, et qui était due à la crainte d'élire un pape sans le consentement de l’empereur, fut un supplice pour l’altier Hildebrand.
De cette époque date sa détermination d’enlever cette prérogative à la puissance séculière, et de transformer en vassal du saint-siége celui-là même qui en était le suzerain. Député en 1055 par les Romains pour supplier l’empereur de leur désigner un pontife, il s’indigne de cette condes- . Cendance, rassemble quelques évêques à Mayence pour con- |
nom de Victor Il, et l’'emmène à Rome malgré le monarque et malgré lui-même. 11 devient dès ce moment l'âme du sacré collége, le conseil du saint-siége, le chef obligé da toutes les légations importantes ; il préside en cette qualité le concile de Lyon et celui de Tours. S'il est absent, les papes, qui l'ont apprécié, recommandent en mourant de ne rien faire avant son arrivée; et comme à la mort d'Étienne X les comtes de Toscanelle se hâtent d'imposer un pape aux Romains (voyez Benorr X ), Hiüldebrand, indigné que d’aussi petits princes s’arrogent un droit qu’il veutenlever au chef même de l'Empire, fait casser cette élection par le peuple et lui substitue Nicolas II. Celui-ci lui témoigna sa reconnaissance par la dignité de cardinal et le titre d’archidiacre de l’Église romaine ; et à la mort de ce nouveau pontife, il se mit à la tête du parti puissant qui donna la tiare à Alexandre EI, malgré la cour impériale. Henri le Noir n’était plus. HenrilV venait d'hériter de l'Empire sous la tutelle de l’'impératrice Agnès : une minorité parut aux yeux d'Hildebrand une circonstance favorable pour arriver à son but. La cour lui opposa vainement un nouveau pontife. « Les rois n’ont aucun droit à l'élection des papes », répondit-il à l’archevéque de Cologne, qui était venu à Rome pour défendre les les droits de l’empire, et l’élu d’'Hildebrand resta en possession du saint-siége.
Son tour était enfin arrivé. Depuis son enfance, il avait vu passer dansla chaire de Saint-Pierre onze papes et trois antipapes ; mais le jour même où Alexandre II avaitcessé de vivre, pendant que le clergé de Rome était assemblé pour s’entendre sur une élection nouvelle, le peuple se mit à crier autour de la basilique : « Hildebrand pape! saint Pierre l'a élu;» et le clergé confirmant sur-le-champ l'élection du prince des apôtres, il prit le nom de Grégoire VII. Il est ridicule sans doute de le défendre contre les accusations de magie et de sorcellerie auxquelles le cardinal Bennon, avocat de l’antipape Guibert, attribue son éllection, mais il ne le serait pas moins de croire aux faux semblants d’humilité, aux affectations de modestie, dont Hildebrand se pare dans ses lettres. Ainsi, il écrit à ce même Guibert, archevêque de Ravenne, que, «sans lui àonner le temps de parler », on l’a porté violemment sur le saint-siége.« La mort d’Alexandre IL est retombée sur moi,» dit-il dans une autre à Pabbé de Mont-Cassin. Celui-ci lui répond qu'il aurait dû attendre l'enterrement de son maître avant d’usurper sa
| place. Mais, arrivé à sa soixantième année, il devait être
pressé de parvenir à une puissance qui le mit à même d’accomplir les vastes desseins de son orgueil. Son but est marqué dans ses actes et dans ses paroles. « Quel est
: l’homme un peu instruit qui ne préfère les prêtres aux | rois?» écrit-il dans une de ses lettres. « Ils croient peut- . être que la dignité royale est au-dessus de la dignité épis- | copale, dit-il dans celle qu’il adresse à Herimar, évêque de
server du moins un simulacre d'élection , fait élire un parent | de l’empereur, pour lui ôter l’idée d’un refus, lui donne le ‘
Metz; qu’ils sachent donc de combien elles diffèrent : l’une a été inventée par l’orgueil humain , l’autre instituée par la bonté divine. » Parmi les vingt-sept maximes qu'on lui attribue, et qu’il aurait fait adopter par son premier concile de Rome, en 1074, il proclame qu'il est permis au pape de déposer les empereurs et de dispenser du serment de fidélité fait aux princes. Or l'Église n’était point parvenue à ce degré de puissance; Hildebrand le prouve lui-même en soumettant son élection à ce même empereur Henri IV, dont il va troubler le règne. Mais celui qui avait le dessein de soumettre les rois au saint-siége devait avoir l’ambition d'y monter. C’est donc à la seule hypocrisie qu’il faut attribuer sa réponse à l’'envoyé de Henri, qui vient demander aux seigneurs et au clergé de Rome pourquoi ils ont fait un pape sans consulter leur maitre.« Les Romains m'ont élu malgré moi, répète-t-il au comte Éberard; ils m'ont fait violence, mais ils n’ont jamais pu m'obliger à me faire ordonner avant de connaître la volonté de l’empereur. »
Il n’en avait pas moins fait des actes de souveraineté, en ne permellant à Ebbles de Rouci de faire la guerre aux
Maures d’Espagne qu’à la condition d'y maintenir les droits de saint Pierre; il n’en avait pas moins écrit à Godefroy le Bossu, duc de Lorraine, et mari de la fameuse Mathilde, « que si l'empereur ne l’écoutait pas, le pape ne serait pas maudit pour n'avoir point ensanglanté son épée.» Le prêtre Anselme ayant été élu évêque de Lucques dans la même année, Grégoire VII lui avait défendu de recevoir linvestiture de la main du prince. C’est cette grande querelle des investitures, source de divisions et de désordres, que suscite ce pontife comme le premier point d’attaque contre la puissance royale; et ce qui donne un grand argument à ses panégyristes, c'est la pureté des motifs dont il s'appuie. La corruption du clergé était à son comble. L'incontinence des prêtres et des moines était poussée jusqu’au scandale. Au mariage, qui leur était permis encore, ils joignaient la débauche et le concubinage. L’avarice des prélats égalait leur ambition. La simonie était publiquement avouée. Si les biens des particuliers étaient à la merci des confesseurs, les biens ecclésiastiques étaient, en revanche, pillés ou usurpés par les seigneurs. Les souverains eux-mêmes vendaient les évêchés et les abbayes. L'empereur et Philippe 1°", roi de France, étaient plus particulièrement signalés par les délateurs de ces attentats; et l’adroit Hildebrand ne manifesta d'abord que l'intention de les réprimer. C’est sur Philippe qu’il essaya sa puissance à l’occasion de l’archidiacre Landri, nominé à l'évêché de Mâcon, et dont ce roi voulait rançonner l'investiture. Grégoire VII ameuta les évêques de France contre leur souverain. Il écrivit à celui de Châlons que le roi renoncerait à la simonie, ou que les Français excommuniés refuseraient de lui obéir. Et ces lettres, ces défenses, étaient datées de 1073, avant que l’empereur eût ratifié son élection. Il fait plus, il défend à Philippe, sous peine d’excommunication, de se mêler désormais d’affaires ecclésiastiques. Sa circulaire aux prélats de Reims, de Sens, de Bourges et de Chartres est un modèle de violence et de rage. 11 parle du roi de France comme d’un tyran couvert de crimes et d’infamie, dont l'exemple excite ses sujets à toutes sortes d’attentats. Maïs Philippe laissa précher le pape, dont les accusations n'étaient pas toutes des calomnies; il continna sa scandaleuse vie et ses vices furent protégés par les vices de son clergé et par la politique même d’Hildebrand.
Ce pontife avait intérêt à ménager les rois, à ne pas pousser avec eux les choses à l'extrême, de peur qu’ils ne vinssent à se liguer avec un empereur qu’il avait résolu de soumettre ou d'anéantir, et cette lutte qu’il méditait depuis longtemps, qu’il avait inutilement conseillée aux quatre ou cinq papes dont il avait dirigé les affaires, lui présentait d'assez graves difficultés pour qu'il ne fût point tenté de la compliquer. « Il s’attaquait, dit le jésuite Maïmbourg, dont l'impartialité est ici remarquable, il s’attaquait à un empereur jeune, riche, puissant, plein de feu et de courage, jaloux de son honneur et de ses droits. Il savait, en outre, que la sévérité dont il avait usé pendant ses légations envers les prélats débauchés et simoniaques de l'Allemagne ne les avait point disposés à l’obéissance, et l'historien que nons venons de citer attribue ses démonstrations d’humilité an besoin d’une confirmation qui imposât silence à ces évêques. 11 se lassa bientôt d’un rôle qui répugnait à son caractère, I] fit revivre une accusation de simonie portée contre Henri IV au tribunal d'Alexandre IT, et fit partir quatre légats pour l’AIlemagne, sous prétexte de remédier aux abus dont l'Église avait à se plaindre. L'empereur vint au-devant de ces envoyés de Rome; et c’est seulement de leur bouche qu'il apprit l’anathème dont il était frappé et le décret d’excommunication lancé contre les clercs qui recevraient à l'avenir d’un laïque l'investiture d’aucun bénéfice. Henri fut surpris de cette audace; mais la guerre qu’il soutenait contre la Saxe révollée, le força de dissimuler. Il craignit les effets de cet anathème , et le détourna par mne soumission calculée, qui lui valut une absolution tout aussi sincère. Cette paix ne fut qu'une trêve fort courte, Les évêques d'Allemagne
GRÉGOIRE
ayant refusé le concile que demandaient à présider les envoyés du pape, Henri IV rougit de sa faiblesse, et appuya par ses propres défenses l'opposition de son clergé. Grégoire VII éclate à cette nouvelle : il excommunie l’archevèque de Brême, Liémar, premier auteur de cette opposition, ainsi que les principaux officiers de l’Empire, et leur ordonne de venir lui rendre compte de leurs actions. Il écrit en même temps au roi de Danemark pour s'assurer de la coopération de ses troupes dans le cas où Je saint-siége en aurait besoin. S'il ménage encore l’empereur, c’est que celui-ci, luttant d’hypocrisie avec le pape, manifeste le plus grand désir de mettre un terme aux désordres de l'Église. Mais ces deux rivaux ne tardent point à lever le masque. Henri, vainqueur des Saxons, soutient ouvertement ceux de ses conseillers que le pontife a frappés de ses foudres ; et Grégoire en vient à citer à son tribunal le chef de l'Empire.
Henri brave les menaces du pontife, chasse de ses élats les envoyés de Rome, convoque un synode à Worms pour travailler à la déposition d’Hildebrand, et, s’il faut en croire quelques historiens, passionnés peut-être, il ourdit à Rome une conspiration contre les jours du pape, par l’entremise de l'archevêque Guibert, son ancien chancelier. En effet, le 25 décembre 1075, le préfet Cencius entre tout armé dans l’église de Sainte-Marie-Majeure, s'empare du pape, qui célébrait lamesse de minuit, le dépouille de ses ornements, et l'enferme dans une tour qu’il avait fait construire sur le pont Saint-Pierre. Mais le bruit de cette violence soulève le peuple contre le ravisseur. La tour est assiégée ; Cencius est réduit à implorer sa grâce du pontife, et fuit de Rome avec ses complices, pour éviter la colère d’un peuple excité à la vengeance par la vue d’une blessure que le saint-père a reçue dans ce guet-apens. Grégoire retourna tranquillement à l’autel, et finit les trois messes que les conjurés avaient si violemment interrompues.
Cependant, le 23 janvier 1076, s’ouvrit le synode de Worms. Le cardinal Hugues Le Blanc, excommunié pour ses débauches, y assista de la part de l'archevêque de Ravenne. 11 y apporta une histoire du pape, fabriquée par le cardinal Bennon, où étaient accumulés tous les crimes imaginables ; et cette assemblée, présidée par l’empereur lui-même, prononça la déposition d’Hildebrand, comme usurpateur, apos- {at, criminel de lèse-majesté, et préférant les adultères et paillardises aux chastes mariages. L'étrange décret de cette assemblée, dont nous n’osons pas citer ici les expressions, est apporté aux évêques de la Lombardieet de la marche d’Ancône, qui jurent tous sur l'Évangile de ne plus reconnaître Grégoire VII pour pape. L’empereur écrit en même temps au peuple de Rome, au pontife lui-même, et lui ordonne de quitter le saint-siége. Un clerc, Roland de Parme, a le courage de remettre ces lettres au milieu du concile que Grégoire tient à Rome ; il traite le pape de loup ravisseur, et somme les seigneurs et les prélats de se trouver à la Pentecôteen présence de l’empereur pour élireun chef de l'Église. Roland aurait payé de sa tête cette folle démarche, si Grégoire ne l’eût couvert de sa générosité. Sa violence n’éclata que contre l’empereur etses conseillers. Il employa même un miracle pour frapper les esprits, et montrant au concile un œuf où était gravé un serpent armé d'une épée et d’un bouclier, il s’écria qu’il fallait se servir du glaive de la parole et frapper le serpent à la tête. Il excommunia l'empereur, le déclara déchu de la dignité impériale, et délia ses sujets de leurs serments. Les évêques d'Allemagne et de Lombardie furent frappés des mêmes anathèmes.
Ceux-ci les lui rendirent avec usure, et Gujbert de Ravenne, les ayant rassemblés à Pavie, prononça à son tour l'excommunication du pape. Mais la puissance pontificale était déjà trop bien établie pour qu’elle ne prévalût pas dans l'esprit des peuples contre les décrets des conciles provinciaux. Plusieurs seigneurs et prélats reculèrent devant cet anathème, et vinrent se jeter aux genoux du pontife. Les Saxons, excités par ses agents, levèrent de nouveau l’étendard de la révolte. Le duc Rodolphe de Souabe se déclara
GRÉGOIRE
! d'Occident, et les renvoya l’un et l’autre à une conférence
ouvertement pour le chef de l'Église; les ducs de Bavière et de Carinthie se liguèrent avec eux contre Henri IV. Les seigneurs et les évêques l’abandonnèrent presque tous; sa cour fut désertée. Le 16 octobre, neuf mois après le synode de Worms, les mêmes hommes se rassemblèrent à Tribur, sous la direction des légats du pontife qu'ils avaient renié. On donna un an à l’empereur pour se faire absoudre, sous peine d’être déposé; et ce prince, retiré à Oppenheim, de l’autre côté du Rhin, avec une poignée de serviteurs fidèles, en face de cette ville de Tribur, dont le nom seul existe encore, fut réduit à des négociations déshonorantes. Le pape fut invité à se rendre à Augsbourg pour juger ce différend ; il se mit même en route avec sa fidèle compagne, la comtesse Mathilde, veuve de trente ans, qui lui livrait ses États et ses troupes avant de les lui laisser en héritage, et dont la présence attirait sur la vie privée de ce ponlife tant d’accusations qu’il est aussi difficile de réfuter que d'admettre. Mais l’empereur ne voulut point attendre son juge en Allemagne; il courut au-devant de lui, non pas en suivant la route ordinaire, dont les passages étaient gardés par sesennemis, mais la Bourgogne et en traversant la Savoie, dontle souverain ne lui ouvrit les portes qu’au prix d’une province.
Henri, arrivé ainsi en Lombardie, avec sa femme et son jeune fils, fut étonné de se retrouver à la tête d’une armée qu’avaient rassemblée les seigneurs et les prélats du pays. Le pape, effrayé de cette levée de boucliers, se réfugia dans la forteresse de Canosse; mais la lâcheté de l’empereur ne tarda point à le rassurer. Il implora la médiation de Mathilde, de l'abbé de Cluny, de tous les familiers du pape, pour être admis en sa présence, et n’entra dans Canosse que pour abjurer sa dignité d'homme, pour rayaler celle de l’Empire. L’altier Hildebrand le tint trois jours dans son antichambre, les pieds nus, au mois de janvier, vêtu seulement d’une tunique de laine, criant en vain miséricorde, et ne recevant de nourriture que ce qu'il en fallait pour soutenir une vie si honteusement dégradée. Grégoire VII l'admit seulement le quatrième jour, feignant de céder aux supplications de Mathilde, et ne lui accordant même qu’une absolution conditionnelle. Henri consentit à le suivre à Augsbourg, à y paraître en criminel devant ses accusateurs, à ne porter jusque là aucune marque de sa dignité, Les témoins de cette scène étaient pour la plupart révoltés de cette dureté bar-bare ; les prélats et les seigneurs lombards furent indignés de la lâcheté de leur souverain. Toutes les villes d’Italie lui fermèrent leurs portes ; on résolut de couronner son fils et de marcher droit à Rome. Cette humiliation nouvelle le fit rougir de la première. Rejeté par les Allemands pour avoir été proscrit par le pape, repoussé par les Italiens pour s’être réconcilié avec l’Église, le faible empereur se démentit une {roïsième fois pour regagner l'amitié des Lombards. Il révoqua son abjuration, et reprit sa vie de schismatique.
Dans l'intervalle, les grands et le clergé d'Allemagne avaient donné l’Empire à Rodolphe de Souabe , dans une troisième assemblée, tenue à Forcheim, le 13 mars 1077. Cette élection fut un cruel embarras pour Grégoire VII : il était comme emprisonné dans un des châteaux desa belle pénitente. Les partisans de l’empereur le cernaient de toutes parts : il ne pouvait, disait-il, ni passer en Allemagne ni rentrer en Italie. Son caractère en fut atterré. C’est la seule cir- Constance de sa vie où son orgueil et sa fermeté se soient démentis. I1n’osa donner son approbation au choix du nouvel empereur, quoique les instances de l'assemblée de Forcheim fussent poussées jusqu’à l'injure. IL blâma la précipitation des électeurs » Mais n’eut point le ceurage d'accomplir la déposition de Heuri, après l'avoir si violemment poursuivie et si ouvertement proclamée, 1] trouva cependant le moyen de regagner sa capitale, et tint un quatrième concile, où furent excommuniés les principaux évêques de la Lombardie, Dans deux autres conciles, tenus en 1078 et 1079, après avoir reçu l'abjuration de l'hérésiarque Bérenger, et lancé l’anathème sur Nicéphore Botoniate, usurpateur du trône de Constanti-
nople, il donna audience aux députés des deux empereurs |
DICT. DR LA CONVERS, —T, x,
solennelle, dont il n’assigna le lieu ni l’époque. I1 n’osa se prononcer qu'après la bataille de Fladenheim, perdue en Saxe par Henri IV, le 27 janvier 1080; et se tournant avec la fortune contre un ennemi dont il croyait n’avoir plus rien à craindre, il se vengea, par sa violence, de la contrainte où il avait vécu pendant plus d’une année. S’adressant aux apôtres, il leur dénonce l’empereur, et termine son réquisitoire par la reconnaissance de Rodolphe. Il y ajoute le renouvellement des foudres dont il a frappé Henri IV, et dont ilest prêt à frapper tous ceux qui, comme lui, se permettraient de donner encore des investitures.
Cependant, la fortune me répondit point à ses espérances: Rodolphe fut battu à son tour; quarante-neuf évêques, rasselnblés à Brixen par les ordres du vainqueur, prononcèrent une seconde fois la déposition de Grégoire VII, et donnèrent le saint-siége à Guibert, archevêque de Ravenne, dont les sourdes intrigues avaient depuis longtemps encouru l'excommunication. Le décret rendu contre Hildebrand est, comme les siens, un tissu d’injures et de grossièretés. 11 sent alors la nécessité de se fortifier par des alliances. 11 avait eu en 1073 quelques démêlés avec Guillaume le Conquérant, qui n’avait point voulu soumettre l’Angleterre à un évêque d'Italie; il le caresse maintenant, et réclame son secours contre les ennemis de l’Église. Il avait, dès la première année de son pontificat, excommunié le Normand Robert Guiscard, duc de Sicile et de Calabre; il le reçoit en grâce, en lui arrachant toutefois un traité qui le rend vassal du saintsiége, et qui l’oblige à défendre le pape. Fier du secours des Normands et des troupes de Mathilde, il veut aller assiéger son compétiteur dans Ravenne; il encourage les partisans de Rodolphe, il s’érige en prophète, et du haut de la chaire il leur prédit à jour fixe & mort de Henri et l’anéantissement de sa puissance. Mais le prophète est démenti par l'événement: c’est Rodolphe qui meurt à la bataille de Mersbourg sur l’Elster ; et Grégoire croit échapper au ridicule en prétendant que sa prédiction de mort se rapportait à l’âme, et non au corps de l’empereur. Malheureusement pour lui, les troupes de Mathilde avaient été défaites le même jour près de Mantoue. Henri IV courut en Italie pour achever le reste, et pour introniser l’antipape Guibert. Les serviteurs de Grégoire en frémirent, et le pressèrent de se réconcilier avec son ennemi; mais il se montra digne de luimême. Au lieu de fléchir, il renouvela le décret ‘e déposition dans le huitième de ses conciles, et se prépara à soutenir un siége. Henri vint camper sous les murs de Rome; il laissait l'Allemagne au nouveau concurrent que ses adversaires Jui avaient donné dans la personne d’Herman de Luxembourg, pour s'attacher au principal auteur de ses tourments. Mais l’inflexible pontife repoussa pendant trois ans ses attaques réitérées. Le peuple le supplia vainement de mettre un terme à ses souffrances. « Qu'il se soumette, répondait-il, et je l’absoudrai. » L’opiniâtreté de Henri égala la sienne; il s’empara enfin de la ville par trahison, où par surprise, et fit introniser son pape Guibert, sous le nom de Clémeut III, qui lui rendit hienfait pour bienfait, en lui donnant enfin la couronne impériale.
Grégoire VII, retiré dans le château Saint-Ange, riait de leurs actions et de leurs menaces ; il ne fut pas même ébranlé par la défection des Romains, qui, lassés d’une lutte aussi longue, s'étaient rangés du parti du vainqueur. Il attendait les secours de Robert Guiscard, qui était alié soutenir les droits de l’empereur Michel contre l’usurpateur du trône de Constantinople. Robert vint enfin au commeneement de mai 1084. Henri était absent; il avait couru en Allemagne pour apaiser quelques troubles. Mais les soldats qu'il avait laissés à l’antipape Guibert et les Romains eux-mêmes repoussèrent les premières attaques des Normands. I fallut que Robert emportät la ville d'assaut. Le pillage et l'incendie suivirent sa victoire, et Grégoire VII, ramené dans son palais, ne régna plus que sur les murs de Rome: Les cœurs des habitants n'étaient plus à lui, les vassaux de Mathilde
GRÉGOIRE
étaient lassés ou vendus. Robert n’osa point attendre le | qui devint ainsi l’ennemi de celui qui l’avañt délégué. Excom-
retour de l’empereur, et conseilla au pape de le suivre à Salerne. 11 sortit de Rome au moment où les troupes impériales y rentraient aux acclamations du peuple. Ces affronts et ces faligues usèrent les dernières forces de l’opiniâtre vieillard, que la mort attendait dans sa retraite. Il la vit arriver sans fléchir, et conserva au lit de mort son orgueil et son opini4treté : « Hors le prétendu roi Henri, dit-il, hors son antipape et leurs conseillers, j’absous et je bénis tous ceux qui croient que j'en ai le pouvoir, » Ce langage était moins chrétien, mais il était plus conforme à son caractère. Le 25 mai 1085 il avait cessé de vivre.
Il n’est pas un seul souverain de son époque, pas un seul royaume, sur lesquels il n’ait essayé d’asseoir sa domination. Il prétendait que la Saxe avait été donnée par Charlemagne à saint Pierre, que l'Espagne lui appartenait avant d’être aux Sarrasins, et qu’il aimait mieux la leur laisser que de la voir passer à des chrétiens qui n’en feraient pas hommage au saint-siége. Il s’appuyait encore sur un prétendu diplôme de Charlemagne pour exiger les tributs de la France. Il menaçait les juges souverains de Sardaigne de donner leur ile à des conquérants qui la lui demandaient, s’ils persistaient à lui refuser le denier de saint Pierre. Deux rois se disputaient la Hongrie : il écrivit à un et à l’autre pour les engager tour à tour à se soumettre au saint-siége, qui était, disait-il, souverain de ce pays. Il élevait les mêmes prétentions sur la Dalmalie; et le prince Démétrius, héritier du trône de Russie, étant venn à Rome pour visiter le tombeau des apôtres, Grégoire VII l’amena à recevoir la couronne de ses mains comme un don de l’Église romaine. On lui attribue la première pensée de la pieuse folie des croisades, Il y songea dès la seconde année de son pontificat. L'Europe lui dut ainsi trois legs funestes: la querelle des investitures, la rivalité des rois et des papes, la vaine conquête du saint-sépulcre, c’est-à-dire trois siècles de schismes , de guerres civiles, de guerres étrangères et de calamités detoutes espèces. On conçoit dès lors aisément l'enthousiasme des ultramontains pour la mémoire d’un prêtre qui a voulu
tout abaisser aux pieds du chef de l’Église. Quinze ans après |.
sa mort, le pape Anastase IV le fit peindre dans une église parmi les bienheureux. En 1584, son nom fut inséré dans le Martyrologe par Grégoire XIII; en 1609, Paul V permit au chapitre de Salerne de l’honorer comme un saint ; enfin, cinquante ans après, Alexandre VIT introduisit son office dans toutes les basiliques de Rome. Cet office pénétra dans les églises de Bénédictins en 1710 , et c’est de là que sortit, sous le pontificat de Benoît XIII, ure légende de Grégoire VIL, qui souleva toutes les puissances protestantes et catholiques de l’Europe. Contentons-nous de voiren Jui un grand homme, sans tenir compte des maux dont il a affligéson siecle. Hisons, toutefois, que les vices de son temps turent plus forts que lui, car il ne put réprimer aucun des abus et des scandales qui déshonoraient le sacerdoce , l’apire et le monde.
GRÉGOIRE VIII (Maurice BOURDIN), antipape, gouverna l'Église conjointement avecGélase II. C'était un Espagnol, que le père Maimbourg traite de scélérat, et qui par la faveur de Bernard, archevêque de Tolède, fut d’abord évêque de Coïmbre. Il fit, en 1108, le voyage de Jérusalem, s’acquit, en revenant par Constantinople, l'amitié de l’empereur Alexis, et succéda à saint Géraud dans l’archevèché de Praque, en 1110. Ayant passé, cinq ans après, en Italie pour solliciter l'appui du pape Pascal II contre ce même Bernard gui avait commencé sa fortune, et qui voulait maintenant le soumettre à la primatie de Tolède, Bourdin obtint l'affranchissement de son archevêché, et partit, eomrne légat de çe même pontife, pour aller négocier la paix avec Henri V. Mais cel empereur, qui revendiquait sur Rome la riche succession de la comtesse Mathilde, était résolu à pousser les choses à l'extrémité ; fl conduisit son armée jusque dans la capitale, d’où le pape Pascal s'était enfui, et surle refus des cardinaux, se fit couronner dans Saint-Pierre par ee même Bourdin
munié par Pascal II, il s'attacha de plus en plus à la cause de l’empereur, et après la mort de ce pontife et la non-confirmation de Jean de Gaète, que cinquante-et-un cardinaux avaient élu sous le nom de Gélase II, l’ambitieux Bourdin ceignit la tiare par la grâce impériale, le 14 mars 1118, et prit le nom de Grégoire VIII. Gélase, retiré à Gaële, renouvela les anathèmes de Pascal; mais une partie de V’AIlemagne et de l'Angleterre reconnut le nouveau pape; et Gélase, après avoir essayé vainement de rentrer dans Rome, alla mourir en France, au monastère de Cluny, en 1119. Grégoire VIII n’ea fut pas plus avancé. Quelques cardinaux lui donnèrent un nouveau rival dans la personne de Calixte Il, qui en 1120 le força de quitter Rome et de se renfermer dans le château de Sutri. Les habitants de cette ville xe lui furent pas longtemps fidèles: ils le livrèrent au vainqueur, et le malheureux Grégoire, vêtu d’une peau de mouton ensanglantée, monté à rebours sur un chameau, dont il tenait la queue, ignominieusement promené dans les rues de Rome, menacé de mort par la populace, ne fut sauvé que par la générosité de Calixte, qui l’envoya mourir dans un monastère.
GRÉGOIRE VIIL (ALserr pe SPINACHIO), successeur d’Urbain III, fut élevé au pontificat le 21 octobre 1187. C’étail un personnage renommé pour sa sagesse, plein de zèle pour les choses saintes, et fort opposé aux pratiques superstitieuses que l'ignorance avait introduites dans l'Église. Grégoire signala son avénement en adressant aux princes chrétiens des lettres par lesquelles il les conviait à la croisade. Il promettait des indulgences, prescrivait des jeûnes, se soumettait lui-même aux plus rudes austérités, et travaillait, dans l'intérêt de la conquête des lieux saints, à la réconciliation des Pisans et des Génois, lorsqu'il mourut à Pise, le 16 décembre 1187, après avoir occupé le trône pontifical pendant un mois et vingt sept jours. :
GRÉGOIRE IX (Ucozino pr SEGNI), succéda à Honoré IT, le 19 mars 1227. Il appartenait à la famille d’Innocent III. C'était un homme de grand esprit, fort savant, fort grand canoniste, et saint François d’Assise lui avait prédit la tiare. Rien n’égala le faste de son couronnement ni la richesse de son cortége. La Rome du Christ brillail alors de toutes les splendeurs mondaines. Mais des soins plus importants occupèrent Grégoire IX. La guerre des Albigeois durait encore, et les légats du saint-siége s’efforçaient de ranimer les fureurs des croisades, qui se ralentissaient tous les jours. L'empereur Frédéric I] fut sommé de tenir la promesse qu’il avait faite de passer en Asie avee une armée; il s’'embarqua à Brindes, mais il y rentra avec sa flotte trois jours après, sous le prétexte d’une grave maladie. Le pape ne se paya point de ces raisons, Ennemi personnel de Frédéric depuis lemprisonnement et lexil des deux frères d’Innocent III, ses proches parents, Ni saisit ce prétexte pour se venger, et le 29 septembre 1227 il excommunia l'empereur du haut de la chaire d’Anagni, après un sermon des plus violents. L'anathème, renouvelé deux fois, fut suivi d’un manifeste adressé à tous les évêques, qui se terminait par la menace d’une déposition solennelle. Frédéric XI écrivit de son côté à tous les souverains de la chrétienté pour justifier sa conduite, et, récapitulant tous les griefs de la maison de Souabe contre le saint-siége, il ne fit qu'irriter davantage le pontife orgueilleux, qui lui répondit par une bulle d'excommunication, plus violente encore que les deux premières. L'empereur perdit patience : il attira dans son parti les Frangipani et autres nobles romains; et Grégoire IX, attaqué par eux dans l’église de Saint-Pierre, fut forcé de se réfugier à Pérouse, Frédéric II n'en continua pas moins son voyage vers la Terre Sainte, et ce fut cette fois malgré les défenses du pape, qui le regardait alors comme indigne de délivrer le saint-sépulcre. Le pontife, sur ces entrefaites, faisait la guerre aux lieutenants ée l'em-
* poreur. 11 envoya même une armée sur ses terres, et Jean
de Brienne, autrefois roi de Jérusalem, porta le fer et le feu
GRÉGOIRE
dans le royaume de Sicile, an nom du successeur de saint Pierre. Frédéric IE, instruit de ces déprédations, fit la paix avec le sultan d'Égypte et revint, en 1229, défendre son trône et ses États.
A cette nouvelle, Grégoire IX entre en fureur, prononce la déchéance de son ennemi, et repousse d’abord tous ses ambassadeurs. Mais, par l'entremise d'Herman, grandemaître de l'ordre Teutonique, une espèce de paix est conclue, en 1230, sans qu'aucun des deux rivaux abjure sa haine et son désir de vengeance. L'empereur fomente des révoltes dans le sein de Rome, tout en promettant au pape de le secourir contre ses ennemis, et Grégoire, contraint de fuir une seconde fois la capitale, en juillet 1232, essaye de soulever les villes d'Italie contre Frédéric; illève, en attendant, des sommes énormes dans tous les États catholiques. Enfin, les intérêts de la croisade réunissent un moment ces deux rivaux à Spolète. Frédéric IL promet de repasser dans la Terre Sainte, et prête ses troupes au pape pour étouffer les rébellions qu’il a fomentées lui-même. Les Romains sont forcés de se soumettre, et Grégoire IX, en reconnaissance de ce service, donne à son tour ses troupes à l’empereur pour châtier son fils.
A ces apparences de conciliation succèdent, en 1236, des plaintes réciproques. Trois années se passent de part et d'autre en manœuvres secrètes, en intrigues et en escarmouches. Mais en 1239, sous prétexte de l'occupation de la Sardaigne par les troupes impériales, Grégoire fulmine une nouvelle excommunication contre Frédéric, dont il énumère en termes injurieux les prétendus attentats contre l’'Église, L'empereur répond par de nouvelles injures, il s’adresse à tous les princes, et traite le pape de Balaam, d’antechrist, de dragon séducteur, de prince des ténèbres. Cette guerre de plume est suivie d’une guerre plus sérieuse. Le pape détourne les fonds et les guerriers destinés à la croisade pour se défendre contre son ennemi. Frédéric II &emande, de son côté, laconvocation d’un concile général, et appuie sa demande par une invasion en Italie. Les légats du pape lèvent des tributs et des hommes en France, et offrent l'Empire à Robert d'Artois, frère de Louis IX. Mais .e saint roi était un grand homme. ]] répondit par un noble refus, et envoya des ambassadeurs à Frédéric IT pour sen expliquer avec lui. Les seigneurs d’Allemagne refusèrent aussi d’en élever un autre à l'Empire. Cette guerre affligeait les rois de France et d'Angleterre; ils supplièrent le pape d’assembler un concile pour en décider. Grégoire IX y consentit ; mais ce fut alors Frédéric II qui s’opposa à celte convocation, après l’avoir sollicitée ; il ne lui convenait plus de soumettre au jugement des prélats une cause où il s’agissait purement de la puissance séculière, 11 ferma toutes les voies de terre et de mer aux évêques qui se rendaient à l'appel du pape, tandis que Louis IX, par des motifs de de politique intérieure, arrêtait dans ses États les sommes exorbitantes qu’y levaient les légats du saint-siége. La guerre ravageait les environs de Rome. Bénévent, Faenza, Spolette, étaient au pouvoir de l’empereur. Le roi de Hongrie, attaqué par les Turcs, appelait vainement à son secours les deux puissances. Frédéric et Grégoire s’impufaient réciproquement les causes de cette invasion et limpossibilité où its disaient être de secourir les Hongrois. Mais Frédéric avançait toujours vers Rome, et Grégoire IX allait être réduit à une nouvelle fuite, si la mort ne lui eût épargné cette honte. Ce pape avait déjà quatre-vingt-cinq ans à l’époque de son exallation, et l'on à peine à comprendre tant de passions vivlentes dans le cœur d’un vieillard, Jmourut dans sa centième année, le 20 juillet 1241, et légua à ses successeurs celte guerre des guelfes et des gibelins, qui devait longtemps embraser l'Italie, Le saint-siége lui doit un legs plus précieux et plus utile à sa gloire, c’est le recueil des décisions papales, qui fut appelé les Décrélales de Grégoire IX, et qui devint par lasuite le code de la monarchie pontificale.
GRÉGOIRE XI (TuéaLpe ou Tieaun VISCONTI) suc- #éda , en 1271, àClémentIv, après une vacance de trois
ans. Il était sur la routedes Saints Lieux , quand les quinze cardinaux, réunis en conelave à Viterbe, s’ennuyèrent de leur longue prison, et s’en remirent au choix de six d’entre eux, qui l’élurent tout d’une voix. Il était alors simple archidiacre de Liége, et c’est à Saint-Jean-d’Acre qu’il reçut la nouvelle de son élection. Il ne fut sacré à Rome que le 27 mars 1272. Mais son exaltation lui importait moins que la prédication d’une croisade nouvelle et la réunion des Églises grecque et latine. Il convoqua à cet effet un concile à Lyon, et forca Michel Paléologue, empereur de Constantinople, d'imposer à ses prélats la soumission à l’Église romaine. Les anathèmes qu'il prononça à l’instigation du roi Édouard d'Angleterre contraignirent Gui de Montfort, assassin du prince Henri d'Allemagne, à venir se jeter à ses pieds, presque nu et la corde au cou. Grégoire X le livra au roi de Sicile, qui le fit mourir en prison. Il fut moins heureux dans son projet de réconcilier les guelfes et les gibelins de Florence, et s'en vengea par un interdit jeté sur cette ville, qu’il traversait pour se rendre à Lyon, où l’attendaient plusieurs rois ou princes et des prélats de toutes les contrées de la chrétienté. Les envoyés de Paléologue l’y joignirent le 24 juin 1275, et le 4 juillet arrivèrent les ambassadeurs du khan des Tartares. Les uns et les autres reconnurent le pape pour le père commun des chrétiens ; mais ce ne fut qu’une réunion momentanée. La croisade, qui était le second objet de ce concile, se borna à des levées de décimes et à des engagements sans résultat. Cette assemblée n’en eut d'autre que des règlements de discipline ecclésiastique et la constitution des conclaves pour lélection des papes, tels à peu près qu'ils se tiennent de nos jours. L'Empire était alors disputé par Alfonse de Castille et Rodolphe de Hapsbourg. Grégoire X se prononça pour ce dernier, et força son compétileur à se désister de ses prétentions, moyennant l'autorisation de lever une dime sur le clergé d’Es-
gne pour les frais de la guerre contre les Maures. Les rois: étaient alors les très-humbles vassaux du saint-siége. Deux brefs datés de Beaucaire l’an 1275 ordonnent, l’un à Alfonse IIX de Portugal, d’obéir aux décrets de ses prédécesseurs Honoré III et Grégoire IX ; l’autre, au roi d’Aragon, d'abandonner une concubine qu'il a enlevée à son mari. L'empereur Rodolphevient à son tour lui donner des marques de vassalité en jurant à ses pieds de respecter le patrimoine de saint Pierre et de soutenir ses droits sur le royaume de Naples. Forcé par les inondations de l’Arno de traverser Florence, qu'il avait frappée d’interdit, il leva V’excommunication en entrant dans la ville, et la renouvela à sa sortie avec une grande violence, après avoir béni le peuple sur son passage avec une douceur angélique. Il alla mourir vingt-deux jours après, à Arezzo, le 10 janvier 1276, et fut enterré dans la cathédrale de cette ville, dont le clergé ne manqua pas de lui attribuer des miracles et de le regarder comme un saint. L'Église se borne à le considérer comme un digne pontife.
GRÉGOIRE XI (PIERRE-ROGER DE MAUMONT), neveu de Clément VI, qui l'avait promu à la pourpre, à l’âge de dix-sept ans, sous le nom de cardinal de Beaufort, succéda, sur la chaire de saint Pierre, à Urbain V, en 1370. Son pontificat débuta par le vain projet de réconcilier Charles V de France et Édouard III d'Angleterre, et par lexcommunication des frères Visconti, qu’il fit poursuivre, en 1373, par les armes d’Amédée de Savoie. Il rétablit pendant ce temps la paix entre la reine Jeanne de Naples et Frédéric leSimple, de la maison d’Aragon, en faveur duquel il confirma l'érection du royaume de Trinacrie comme fief immédiat de la couronne de Sicile. Cet acte était plus humain que la persécution des éurlupins, espèce de vaudois qui habitaient la Savoie et le, Dauphiné, et qu'il Dvra à la colère du roi de France, Il eût mieux fait de tourner les armes des chrétiens vers Constantinople, dont les provinces étaient ravagées par des bandes ottomanes. Mais Grégoire XI ne vit dans cette guerre qu’un moyen d'amener les Paléologues et les Grecs à reconnaitre enfin la supré-
matie du pape ; et l’Orient échappa tout à la fois à ses empereurs et aux pontifes qui préténdaient y dominer.
A cette époque commençait à surgir, du sein de l'Église, cette série de novateurs qui devaient en démembrer la monarchie et en diviser les doctrines. Un chanoine de Prague, nommé Jean Milicius, regardé comme le précurseur de Jean Huss, préchait, en 1374, une espèce de réforme en Bohême, en Pologne et en Silésie. Grégoire XI suscita contre lui les foudres des prélats d’Allemagxe et le glaive de l'empereur Charles IV, pour le punir, dit-on, d’avoir osé écrire sur la porte même du Vatican, que l’antechrist était venu, et qu’il était dans l’église. Un hérésiarque plus célèbre paraissait en même temps en Angleterre : c'était Jean Wiclef, docteur d'Oxford, qui donnait aussi au pape la qualification d’antechrist. Grégoire XI écrivit à tous les prélats anglais pour leur commander le châtiment de ce rebelle; mais les régents du jeune Richard II le mirent à couvert des eensures ecclésiastiques ; et Wiclef, fort de cet appui, attaqua plus ouvertement le pouvoir temporel et spirituel des papes, les mystères, les dogmes et les constitutions de l’Église catholique. Il osa même comparaître devant les juges de Rome, accompagné des ducs de Lancastre et de Percy, et Grégoire XI mourut sans avoir tiré vengeance de cet hérésiarque.
Le plus grand événement de ce pontificat est le retour de la cour papale à Rome, après svixaute-douze ans de séjour à Avignon. Pressé par les sollicitations des Romams, par les reproches de saint Pierre d'Aragon, par les prières de sainte Catherine de Sienne et de sainte Brigite de Suède, Grégoire XI céda surtout à la nécessité d'arrêter par sa présence la spoliation et le ravage des domaines de l’Église. Le patrimoine de saint Pierre était en proie à une foule d’usurpateurs sanguinaires. Florence avait formé une ligue puissante contre l'autorité du pape, et une armée d’Anglais et de Bretons n’avait pas plus effrayé les rebelles que les anathèmes du saint-siége. L'Italie lui échappait, et les Romains avaient déjà offert la tiare à l'abbé du Mont Cassin, qui l’avait acceptée. Grégoire XI annonça donc à toutes les puissances chrétiennes sa résolution de retourner dans sa vieille capitale; et, laissant six cardinaux pour gouverner le comtat, il s’'embarqua avec treize autres à Marseille, en 1376. Les troubles de l'Italie ne lui permettaient pas de prendre la voie de terre. I1 relâcha seulement à Gênes, à Pise, à Piombino, et remonta le Tibre depuis Ostie jusqu'à Rome, où il entra, le 17 jauvier 1377, au milieu des acclamations du peuple. 8,000 lampes éclairaient la basilique de Saint-Pierre, où il alla rendre grâce à Dieu de son retour. Mais sa vie fut de courte durée. Les Romains avaient contracté pendant trop longtemps des habitudes d’indépendance. Des pouvoirs populaires s'étaient établis : ils avaient capitulé, il est vrai, avec l'autorité pontificale; mais leur jalousie éclatait à chaque occasion et multipliait les révoltes. Le désordre s’accrut pendant les cinq mois d'été que Grégoire XI alla passer à Anagni. À son retour, il trouva les bannerets plus puissants et plus insolents que jamais. Les Florentins secondaient tous ces mouvements , et
e trésor de l’Église ne suffisait pas aux créanciers du pontife,
1] se repentit d’avoir cédé aux sollicitations des Romains, et songea sérieusement à reprendre la route d’Avignon. Maïs le chagrin que lui causait sa situation le conduisit au tombeau le 27 mars 1378. C'estle dernier des papes français : on loue sa science, son zèle pour les arts et la pureté de ses mœurs; mais on l’accuse de népotisme.
GRÉGOIRE XII (AGE CORARIO). C'était un vieillard octogénaire, d’une des premières familles de Venise, et patriarche in partibus de Constantinople. Il était évêque de Venise quand Boniface IX l'envoya à Naples en qualité de nonce pour remettre ce royaume sous la domination de Ladislas, 11 succéda enfin à Innocent VII, en 1406. Le grand schisme d'Occident affligeait l'Église depuis la mort de Grégoire XI, Elle avait toujours deux papes; et celui de France se nommait Benoît XIII à l'avénement de Grégoire XII. Mais celui-ci avait juré avant son élection de se démettre du
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pontifcat si son rival voulait en faire autant, pour laisser à un conclave général la faculté d’élire un pape unique. Il envoya d’abord trois légats à Benoît : les ambassadeurs de France se joignirent à eux, et le pape ou l’antipape d'Avignon eut l'air de céder à leurs prières. Mais ni l’un ni l’autre n’avait envie de tenir sa parole. L’entrevue devait se faire à Savonne. Benoit ne s’y rendit que parce que Grégoire ne voulait pas s’y rendre, Celui-ci s'était avancé jusqu’à Lucques avec la ferme intention de ne pas pousser plus loin, et il ne répondait que par des violences aux prélats qui lui rappelaient son serment. Ses cardinaux, irrités, l’'abandonnèrent et se retirèrent à Pise, en protestant contre une promotion que leur pape voulait faire, et qu’il fit après leur départ. Grégoire XII répondit à leur manifeste par l’excommunication , et les cardinaux, de leur côté, en appelèrent à un concile, en traitant leur chef d’antechrist, de scélérat, d'ivrogne, d'homme de sang, de lâche destructeur de l’Église. La France menaçait en même temps Benoît XIII de se soustraire à son obédience : celui-ci répondait à son tour par des interdits et des anathèmes, et le clergé gallican faisait lacérer sa bulle et châtier les messagers qui l'avaient apportée. La glace fut tout à fait rompue ; le conseil du roi, l’assemblée du clergé, l'université, prononcèrent leur séparation, et s’adressèrent aux deux colléges de cardinaux pour mettre un terme à ce scandale. Un concile fut convoqué à Pise par les deux partis, et les deux papes furent sommés d'y comparattre. Il s’ouvrit le 25 mars 1409, sous la protection du maréchal de Boucicaut, qui parcourait l'Italie avec une armée française. La cause des deux papes fut examinée: ils furent l’un et l’autre déclarés contumaces ; et le 5 juin, après une citation nouvelle à la porte de la cathédrale de Pise, le patriarche d’Alexandrie prononça leur déposition.
En vertu de cette sentence, vingt-cinq cardinaux entrèrent au conclave, et un troisième pape fut élu sons le nom d’A lexandre V. Grégoire XII ne se tint point pour battu, Retiré près d’Aquilée, il opposa concile à concile, et lança sur les cardinaux de Pise des foudres, dont ils se moquèrent. Menacé par le sénat de Venise, il se déguisa en marchand pour échapper à la captivité, et se sauva sur les galères de Ladislas, qui le conduisirent à Gaèle, pendant que son camérier,revêtu des habits pontificaux, était battu et volé par les sbires dn patriarche d’Aquilée. Rome reçut avec joie le nouveau pontife Alexandre V, auquel succéda Jean XXIII, sans que la situation de Grégoire XII en fût améliorée. La trahison de Ladislas ajouta même à ses angoisses. Ce roi perfide le vendit au pape Jean ‘pour 100,000 ducats ; mais les habitants de Gaîte le firent secrètement embarquer sur un vaisseau vénitien, qui le transporta à Rimini, sous la protection de Charles Malatesta. Quelques évêques d’Allemagne le reconnaissaient encore, et il leur envoyait des décrets, qu’il leur était impossible d'exécuter. Le schisme, entretenu par son obstination, acquit une violence de plus par les cruautés de Jean XXIII. Il fallut en venir à un concile général : ce fut celui de Constance, où l’empereur Sigismond invita les trois papes à se rendre. Grégoire XII n’osa se fier à ses ennemis : il abdiqua la puissance pontificale dans un consistoire qu’il tint à Rimini, et le concile, le distinguant de ses deux compétiteurs, qu'on avait été obligé de déposer, lui déféra les titres de doyen des cardinaux et de légat perpétuel dans la marche d’Ancône. I1 le déclara, en outre, le second en ordre et en dignité après le pape qui serait élu. Grégoirejouit deux ans de ces honneurs, et mourut le 18 octobre 1417, à l'âge de quatre-vingl-onze ans.
GRÉGOIRE XIII ( CuanLes où Hucues BUONCOMPA- GNO), successeur de Pie V, fut élu le 14 mai 1572. J1 était de Bologne, et était né en 1502. Professeur à l’université de cette ville, à l’âge de trente-deux ans, il vint à Rome en 1530, et y fut nommé référendaire, Paul III l’envoya plus tard au concile de Trente, et à son retonr il fut successivement vicaire de l'auditeur de la chambre sous ce même pape, secrétaire apostolique sous Jules LIT, évêque et cardinal sous Paul IV, qui lui confia la légation de Portugal,
GRÉGOIRE
C’est là qu’il connut lecardinalGranvelle, qui devint par la suite le principal auteur de son exaltation. Elle eut lieu sous les terribles auspices dela Saint-Barthélemy : des auteurs dignes de quelque foi assurent qu'il lui en coûta d'être obligé d'approuver de semblables horreurs. Mais il est difficile de concilier cette assertion avec les actes mêmes de ce pape. Il fit tirer le canon du château Saint-Ange en réjouissance de cet infâtue massacre, osa en remercier Dieu dans son temple, persécuta les protestants avec un acharnement digne des ligueurs de France, félicita le duc d'Anjou de ses victoires sur les calvinistes, lui envoya la rose d’or avant son départ pour la Pologne, et secourut de ses trésors l'empereur et le roi d’Espagne Phillippe IT. Il fallait que ces trésors fussent bien considérables; car il distribuait en même temps des subsides à don Juan d'Autriche, à l'ordre de Malte, au duc de Brunswick, bâtissait des églises magnifiques, fondait et dotait vingt-deux colléges, construisait des greniers publics et ajoutait de belles fontaines aux monuments de Rome. Le cardinal Granvelle, son ancien protecteur, fut le premier, et à peu près le seul, qui éprouva sa fermeté comme pontife, à l'occasion d’un criminel que ce cardinal, vice-roi de Naples, avait enlevé à la juridiction de l’archevèque. Grégoire XIII menaça de le déposer ; et le fier Granvelle céda à l’autorité nouvelle de son protégé d'autrefois. Il fut moins heureux dans le projet de réconcilier le peuple de Gènes avec les nobles, dans ses négociations contre les Turcs, dans celles qui avaient pour but de donner la couronne de Pologne à la maison d’Autriche, dans ses trames contre Jilisabeth d'Angleterre et en faveur de Marie Stuart. Il envoya vainement quelques soldats en Irlande et soixante jésuites en Angleterre. Ses soldats furent battus, ses jésuites chassés, et ses menées n’eurent d'autre résultat que d’aggraver le sort des catholiques anglais. Plilippe IL le joue à Lisbonne, et s'empare du Portugal, pendant que Grégoire XIII prétend juger à Rome les titres des divers concurrents qui se disputent l'héritage du roi Sébastien. Mais le plus grand témoignage de sa faiblesse, c’est lempressement qu’il met à féliciter le roi d'Espagne sur sa conquête ; et les historiens ont cru le justifier en alléguant qu'il attendait de Philippe II des grâces et des dignités pour Jacques Buon-Compagno, son fils naturel.
En Allemagne, ses conseils échouent contre les passions de Gebhard Truchsess, archevêque de Cologne, qui embrasse le calvinisme pour épouser une religiense. Mais un prince de la maison de Bavière se fait élire à la place de Gebhard, et les armes bavaroïises appuyant les anathèmes de Grégoire XIII, le coupable est forcé. de chercher un asile en Hollande. Le grand-maître de Malte, Jean Épiscopius de la Cassière, arrêté et mis en prison par des chevaliers espagnols, ayant invoqué l'assistance du pontife, fut assez heureux pour se voir rétablir dans sa dignité. Mais le pouvoir du pape était méconnu sur les terres même de l’Église. D’innombrables bandits, protégés par des seigneurs puissants et surtout par la famille des Orsini, infestaient les routes de sa capitale, et la réduisaient presque à la famine. Ils venaient même jusque dans Rome braver les sbires et l'autorité du saint-père. La mort de Raimond Orsini, attaqué et tué dans son palais par le prévôt, causa une sédition violente, que Grégoire ne put apaiser que par le supplice de ses propresofficiers. Le frère de Raimond se vengea sur Vincent Vitelli, petit-fils du pontife ; et ces désordres lui survécurent. Ceux de la France duraient encore : il voulut en profiter pour y affermir sa domination, et une bulle où f attaquait la puissance royale y fut publiée par quelques prélats ultramontains. Mais le parlement interdit ce libelle, et fit saisir le temporel des évêques dissidents. Disons pourtant, à la louange de ce pape, qu'il refusa constamment de donner à laligue une approbation solennelle; que ni les Guises, ni les jésuites, ni Henri JL, ne purent lui
- arracher le moindre bref de confirmation, et qu’en dépit de leurs sollicitations, il ne voulut jamais consentir à excommunier Henri de Navarre et le prince de Condé. La mort le surprit au milieu de ces embarras, vers le 10 avril 1585 ; il
avait quatre-vingt-trois ans. Son peuplele regretta, car il n’en avait reçu que des bienfaits; une statue lui fut érigée dans le Capitole. C’est à lui que nous devons la réforme du calendrier, sollicitée depuis longtemps par les astronomes, et que les Russes et les Grecs rejettent encore.
GRÉGOIRE XIV (Nicozas SFONDRATO) succéda à Urbain VII, le 5 décembre 1590. Né à Crémone, en 1535, il était devenu évêque de cette ville, puis cardinal en 1583. Les intrigues du cardinal de Montalte triomphèrent, dans le conclave, des nombreuses factions qui s’y étaient formées, et lui donnèrent latiare, Le peuple crut un moment qu’il était fou en l’entendant rire aux éclats pendant son exaltation ; mais s’il faut en croire de Thou, c'était tout simplement une mauvaise habitude, que châtièrentrudement les diatribes de Pasquin. Ses prodigalités firent oublier cette inconvenance. Il fit donner mille écus à chacun des cinquante-deux cardinaux qui étaient présents au conclave, rétablit les pensions des grands seigneurs que Sixte-Quint avait supprimées, et l'histoiren’eut rien dit de plusde lui, si les troubles de France ne lui eussent donné une célébrité malheureuse. Son pontificat de dix mois fut cruellement rempli par son dévouement sans bornes à la ligue expirante. 11 n’imita à cet égard ni la réserve de Grégoire XIIL, ni la politique de Sixte-Quint. Il donna tête baissée dans les plans de Philippe IL et des jésuites. Sans égard pour les représentations de la noblesse de Trance, il se déclara ouvertement contre Henri IV, l'excommunia, lui et ses adhérents, excita les Français à déférer la couronne au roi d’Espagne, leva une armée de 12,000 hommes pour secourir les ligueurs, et leur sacrifia tous les trésors amassés par Sixte-Quint. La fièvre et la gravelle l’emportèrent, le 15 octobre 1591, malgré les potions cordiales que lui préparait avec un soin filial l'ambassadeur de PhilippeIl.
GRÉGOIRE XV (Azexanpre LUDOVISIO) succéda à Paul V, le 9 février 1621. Il était né le 9 janvier 1554, de lune des plus illustres familles de Bologne. Élevé par les jésuites an collége allemand, et plus tard, par les jurisconsultes de sa ville natale, il vint à Rome à l’instigation de Grégoire XIV, qui le nomma collatéral du sénateur. Clément VIII le créa référendaire et juge civil. Paul V lui conféra l’archevéché de Bologne, la nonciature d’Espagne et le chapeau de cardinal, et à soixante-sept ans il monta sur le trône de saint Pierre. C’est à lui que le ducde Lesdiguières avait dit : « Je me ferai catholique quand vous serez pape. » 11 le fut, et Lesdiguières tint parole, mais l'épée de connétable y était pour quelque chose. Les intérêts du saint-siége et un zèle ardent pour la religion firent de Grégoire XV un violent persécuteur des huguenots, malgré son affectation de douceur et de mansuétude, à laquelle quelques historiens se sont laissé prendre. « Faites sentir votre fureur à ceux qui ne connaissent point Dieu, » écrivait-il à Louis XIII ; et ce roi fit une rude guerre aux protestants de son royaume. Les protestants de Bohème et de Genève ne furent point oubliés par sa colère. Il aida l’empereur de ses trésors et de ses troupes, et eût livré les Genevois à l'ambition du duc de Savoie, si le grand ministre qui dirigeait Louis XIII n’eût moins penséà punir quelques huguenots de plus qu’à empêcher l'agrandissement d’une puissance voisine. II ne trouva pas plus de ‘complaisance dans le sénat de Venise quand il prétendit lui défendre d'accorder aux Grecs le libre exercice de leur culte : les Vénitiens songèrent moine au salut de leurs âmes qu’à celui de leur commerce.
A la faveur de ces débats religieux, l’archidue Léopold et Philippe JIL d'Espagne s'étaient emparés de la Valteline, et la France, qui n’était plus d'humeur à souffrir ces usurpations, fit alliance avec le duc de Savoie et avec les Vénitiens pour les chasser de cette province. Grégoire XV frémit pour la paix de l'Italie. Il s’offrit pour médiateur aux cours d'Espagne et de France, et en vertu d’un traité signé à Madrid, le 4 février 1623, la Valteline fut mise en dépôt dans ses mains, avec faculté d’en disposer à la satisfaction des deux couronnes On assure qu'il fut tenté de la garder
pour lui; maïs il ne vécut point assez pour justifier cette accusation. Une affaire plus importante occupait sa diplomatie : le roi Jacques d'Angleterre voulait à tout prix marier son fils Charles à une infante d’Espagne, et, attendu la différence de religion, le cabinet de Madrid exigeait une dispense du pape. Grégoire XV y vit un moyen de ramener l'Angleterre dans le giron de l’Égliseromaine; mais il abusa telleruent de la faiblesse de Jacques 1°", et lui imposa tant de conditions que la mort le surprit avant d’avoir mené à fin cette négociation. Il était dans la destinée de ce pape de ne rien achever de cequ’il avait commencé. Cependant, ilest vrai de dire que son pontificat ne dura que deux ans cinq mois et vingt-neuf jours. Xl mourut le 8 juillet 1623, fort regretté des pauvres, qui furent les objets constants de son inépuisable charité. On lui attribue un livre intitulé les Décisions de la rote, que Beltramini a publié avec des commentaires. VIENNET, de l’Académie Francaise,
GRÉGOIRE XVI (Mauro CAPELLARI), pape de 1831 à 1846, naquit le 28 septembre 1765, à Bellune, dans les États Véniliens. Il entra jeune encore dans l’ordre des Bénédictins-Camaldules, et s'y distingua tellement par son savoir canonique et son érudition dans les langues anciennes et modernes de l'Orient, qu’il fut bientôt élu vicaire général de sa compagnie. En 1825 Léon XII le promut au cardinalat ; plus tard ille créa préfet de la Propagande et l'employa dans les négociations suivies avec le roi des Pays- Bas pour la conclusion d’un concordat. Sous le pontificat de Pie VIII, le cardinal Capellari fut chargé de la direction des négociations suivies avec le gouvernement prussien au sujet de la fameuse question des mariages mixtes. Élu contre toute attente pape dans le conclave de 1831, il ceignit la tiare le 2 février, et prit le nom de Grégoire XVI. Son règne devait être des plus agités. En effet, à peine Grégoire XVI fut-il assis sur le trône pontifical, que la sourde agitation produite en Italie par le retentissement de la révolution de Juillet éclata, sur divers points de la péninsule en mouvements insurrelionnels, dont les États de l’Église eux-mêmes ne furent pas exempts, et qui ne purent être réprimés que par l'intervention de la France et de l'Autriche. Au lieu d’en prévenir pour longtemps le retour par ladoption d’une politique plus conforme à l'esprit de son temps, Grégoire XVI, cédant à la funeste influence des conseils que lui donnaient les cardinaux Bernettiet Albani, chargea une ärmée autrichienne de mettre à la raison ceux de ses sujets que d’intolérables abus avaient poussés à l’insurrection. C’est alors que Casimir Périéer, pour faire con- Lre-poids à l’armée que le cabinet de Vienne faisait entrer dans les États Pontificaux, envoya une division de nos troupes occuper Ancône (1832).
Aux soucis qu'inspirait au souverain pontife la situation critique du patrimoine de saint Pierre, vinrent bientôt se joindre des tribulations causées par les démélés politiques du saint-siége avec l'Espagne etle Portugal. Ces puissances, jadis essentiellement catholiques, en arrivèrent à rompre toutes relations avec la cour de Romc et à prendre le parti de se passer de son concours pour opérer les réformes jugées indispensables dans leur organisation ecclésiastique. Plus tard surgirent les collisions avec le gouvernement prussien à l’occasion de l’enlèvement des archevêques Droste de Vischering etDunin, tous deux arrachés deleur siége (affaires de Cologne et de Posen) par suite de leur conduite dans la question des mariages mixtes, à propos de laquelle ils prétendaient faire revivre des incapacités décrétées au seizième siècle, mais hautement réprouvées par les mœurs et les idées actuelles; puis les différends avec la Russie , à l’occasion du retour dans le seïn de l'Église grecque de plus de trois millions de grecs unis, détachés du giron de l'Église catholique par des moyens que le gouvernement russe n'est que trop enclin à regarder comme légitimes, Dans les discussions auxquelles donnèrent lieu ces divers événements, Grégoire XVI, tout en paraissant n’employer que le ton de la plainte, ne renonça en fait à auçune des orétentions snran
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nées des anciens temps. Un attachement opiniâtre à des dogmes exclusifs, une profonde aversion pour les idées modernes, une susceptibilité exagérée, qui lui faisait voir une hostilité déclarée contre l'Église partout où il était question de revendication de droits : tels furent les traits distinctifs de tous ses actes dans les négociations entamées à la suite des incidents que nous venons de rappeler. Peu de papes ont publié plus de brefs et tenu plus d’allocutions que Grégoire XVI ; et un violent esprit de controverse est le caractère distinctif de tous ces manifestes.
En 1837 il ordonna, comme moyen de prévenir les ravages du choléra, qu’on fit à Rome une exposition publique des reliques des apôtres saint Pierre et saint Paul; en 1839 il donna à l’Europe le spectacle d’une canonisation nouvelle, et fit ordonner des prières publiques dans toute la chrétienté à l’occasion de la situation où se trouvait l'Église d’Espagne, par suite de l’état de confusion et d’anarchie dans lequel ce pays était tounbé. Ce souverain pontife, rourut frappé d’apoplexie le 1° juin 1846.
GRÉ GOIRE, patriarche de l’Église grecque d'Orient, né en 1739, fut élevé à Dimizzana, en Morée, et se forma à l'étude des sciences dans plusieurs monastères, puis en dernier lieu dans celui du mont Athos. Après avoir d’abord été erinite, il fut nommé archevêque de Smyrne, et en 1795 patriarche de Constantinople. Par son humilité, par sa charité et sa bienfaisance, il acquit de plus en plus l'estime universelle, vivant avec simplicité, faisant observer strictement par son clergé les règles de la discipline ecclésiastique, et consacrant ses revenus à des œuvres pieuses, à des charités distribuées sans acception de croyance religieuse, et à fonder à Constantinople une imprimerie, dont les presses furent employées à la propagation d'ouvrages utiles. 11 favorisa surtout l'établissement d'écoles d'enseignement mutuel à Scio, à Pathmos, à Smyrne, à Athènes et à Sparte.
Lorsque, en 1821, éclata en Morée l’insurrection des Grecs, le patriarche devint suspect à la Porte. Afin d'empêcher le massacre général de ses coreligionaires résolu à Constantinople, il lança, le 21 mars 1821 , sur les instances aussi pressantes que menaçantes du divan, l’anathème contre Ypsilanti et Soutzos, instigateurs du mouvement , et adressa en outre à son clergé une lettre pastorale dans laquelle l’obéissance des Grecs envers la Porte était présentée comme un devoir de conscience; mais sa mort était dès lors décidée. Lorsque la famille du prince Morrousis, après avoir été confiée à la garde du patriarche , à la suite de l'exécution de ce prince, parvint, grâce à l'intervention de l’envoyé russe, et à l'insu de Grégoire , à s’embarquer sur un vaisseau qui la conduisit à Odessa, il donna connaissance du fait aux autorités turques aussitôt qu’il en fut instruit. Maïs, le premier jour de Pâques (22 avril 1821), après la célébration du service divin, il fut, sur un ordre du sultan, arrêté par des janissaires à sa sortie de la basilique, puis pendu avec trois évêques et huit prêtres , devant la grande porte de l’église, et tont revêtu de ses habits pontificaux. On plaça alors sur sa poitrine le texte de sa condamnation à mort. Ce fut deux jours après seulement qu’on enleva son cadavre du gibet et qu’on le jeta à la mer. Mais des matelots l'en retirèrent et le conduisirent à Odessa, où il fut enseveli en grande pompe.
Le patriarche Grégoire est auteur d'un Dictionnaire de la langue grecque, qui ferait six volumes in-folio, mais dontles deux premiers seulement ont paru (Constantinople, 1819-21). On a aussi de lui une traduction en grec moderne, avec commentaires, des Épitres de saint Paul.
GRÉGOIRE (Heu), évêque constitutionnel de Blois, naquit àVého, près de Lunéville (Meurthe, le4 décembre 1750. Ilétudia à Nancy. Nommé professeur au collége de Pont-à- Mousson en 1773, il publia la même année l'Éloge de la poésie, qui fut couronné par l'Académie de Nancy. I cultivait alors la poésie et avait composé quelques essais, qui dans la suite furent anéantis. Élevé au sacerdoce, il devint vicaire, puis curé d'Embermesnil et de Vaucourt. De 1784 1787, il parcourt la Lorraine, l'Alsace, la Suisse et la partie de l’Alle-
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magné qui avoisine ce dernier pays. Dans le journal de ces excursions, dit M. Hippolyte Carnot, « on le voit rempli d’admiration pour les beautés de la nature et d'intérêt pour les œuvres de l’homme, s’enquérir de tous les perfectionnements susceptibles d’être transportés parmi ses eompatriotes, et attribuer à la liberté tout ce qui le frappe avantageusement dans les mœurs et les usages de la Suisse, »
L'année suivante, 1788, Grégoire remporte à l'Académie de Metz un prix autrement important que celui de l’Éloge de la Poésie;c’est son Essai sur la Régénération physique, morale et politique des Juifs. Cette production excita l’enthousfasme. L'auteur sentait ’indomptable besoin d'employer ses vastes facultés au bien des peuples. Aussi quels transports ne dut-il pas éprouver en voyant venir l'heure de les exercer en toute liberté ! L’eüt-il connue depuis longtemps, il n’aurait pas été mieux préparé. « Tandis que les assemblées de la Bretagne préludaient aux états généraux (c’est Grégoire qui parle), la Lorraine aussi s’électrisait : une convocation, adressée aux hommes les plus notables des trois ordres, les réunit à Nancy, en janvier 1789, pour s’occuper d’une formation d'états provinciaux: l'assemblée était trop nombreuse pour délibérer, elle nomma quarante-huit commissaires : j'étais du nombre... Dans une lettre imprimée, j'avais stimulé l’énergie des curés, écrasés par la domination épiscopale, mais justement révérés des ordres laïcs, qui, témoins habituels de leurs vertus, de leurs bienfaits, dans tous les cahiers réclamaient en leur faveur. Nommé aux états généraux, j'arrive à Versailles; le premier député que je rencontre est Lanjuinais ; le premier engagement que nous contractons, c’est de combattre le despotisme. » Il se trouve rapidement le chef du clergé populaire. Lorsque, le 13 juin, les trois curés du Poitou se réunirent au tiers état, Bailly, qui le présidait, et plusieurs autres membres, jugèrent la présence de Grégoire nécessaire dans la chambre du clergé, afin de l’entraîner. Il est superilu de dire que, le 20, il ne inanqua pas la séance du Jeu de Paume ni celle du 22, que les communes, avec 149 membres du clergé, tinrent dans l’église Saint-Louis.
La fusion des ordres consommée le 27, Grégoire est élu secrétaire presque à l’unanimité avec Mounier , Sieyès, Lally-Tollendal, Clermont-Tonnerre, et Chapelier. Le 8 juillet il appuie la motion de Mirabeau pour le renvoi des troupes. L’avant-veille de la prise de la Bastille s’était annoncée par des événements sinistres. Craignant que les iminutes des procès-verbaux et des lettres d'adhésion déjà arrivées ne fussent enlevées de vive force, et ne pouvant prendre les ordres de l'assemblée, par ce que ce jour, qui était un dimanche, il n'y avait pas de séance, Grégoire consulta les autres secrétaires : ils laissèrent à sa prudence le soin de soustraire ses actes de naissance de la liberté et ceux de ses premières luttes. 11 les fit envelopper sous le sceau de l'assemblée et le sien. M"*° Émery, femme du député de ce nom, laquelle savait apprécier ce dépôt, se chargea de le cacher, et pendant trois jours il fut à sa discrétion. Le même soir, 12, six à sept cents députés, qui n'étaient pas allés à Paris, se rassemblèrent dans la salle des séances, urécédemment salle des Menus. En l'absence du président, Grégoire consentit à occuper le fauteuil. Les vastes galeries étaient remplies de spectateurs, dont l'inquiétude pouvait encore s’accroître à l'aspect des physionomies sombres des députés. Improvisant sur les tentatives de la tyrannie, sur la ferme résolution qui animait tous les mandataires de la F rance d'exécuter le serment du Jeu de Paume, Grégoire s’écria avec enthousiasme: « La terreur n’est pas faite pour nous. Nous sauverons la liberté naissante qu’on voudrait étouffer dans son berceau, fallt-il pour cela nous ensevelir sous les débris fumants de cette salle. » Des acclamations unanimes accueillirent ces paroles : il fut décidé que la séance serait permanente, Le 13 ii parle énergiquement contre les eutraves dont la cour environne l'assemblée, et demande un comité pour dénoncer tous les ministres coupables et les Conseillers perfides du roi, demande qu'il renouvelle le len-
demain. La discussion s’engageait vivement sur cette motion, lorsque tout à coupon apprend que la Bastille est prise. Malgré cette terrible défaite, la contre-révolution ne s’avoue point vaincue; elle continue d’intriguer, de circonvenir le roi. Grégoire l’accuse encore le 5 octobre à la tribune.
Enfin, la révolution se développe souveraine. Que ne doit-elle pas au génie héroïque de Grégoire ! Dans la déclaration des droits de l’homme, il fait inscrire celle de ses devoirs et le nom de Dieu en tête. Indiquons ici l'émancipation des juifs, celle des nègres et la constitution civile du ciergé parmi les travaux de Grégoire à l’Assemblée constituante. 11 ne provoque point d’abord la reconnaissance des droits civiques aux nègres qui sont esclaves proprement dits ou la propriété des particuliers : il ne les juge pas encore capables, mais aux nègres qui s’appartiennent et aux mulâtres ou sang mêlé. Il ne l’emporte qu'après une lutte acharnée, qui dure presque deux ans, et dans laquelle il est secondé par les plus énergiques philanthropes ; il dit que rien ne lui a donné une preuve plus douloureuse de la perversité dont l'espèce humaine est susceptible, que la conduite des colons dans cette discussion. Ils ouvrirent une souscription secrète pour le faire assassiner ; du moins, le bruit s’en répandit. On le pendit en effigie au Cap et à Jérémie. En adhérant le premier à la constitution civile du clergé, Grégoire déchaîne contre lui des haines, des colères, des vengeances encore plus nombreuses, plus implacables, plus indestructibles. C’est à ce moment qu'il fut élu évêque constitutionnel de Blois.
Les membres de l’Assemblée co nstituante ne devant point être réélus pour l’assemblée suivante, pendant celleci, qu’on appelle Législative, Grégoire s'établit dans son diocèse. « Dans un grand nombre de paroisses, dit-il, les fidèles savaient seulement par oui dire qu’ils avaient un évéque. De toutes parts, on vit alors les évêques constitutionnels parcourir les hameaux , catéchisant, instruisant, etc. Environ quarante mille personnes, soigneusement disposées par un clergé qui partageait mes principes, reçurent de moi l'imposition des mains. Dans un voyage de dix-huit jours, je prèchai cinquante-deux fois. » En peu de temps il eut dissipé les préventions de ceux qui avaient peine à comprendre que chez lui la ferveur politique n’était qu’un mode d’action de la ferveur chrétienne. Ses Lettres pastorales les eu convainquirent. Grégoire reproduisit à Blois Fénelon à Cambray.
Nommé à la Convention, il demande et obtient dans la première séance, 21 septembre 1792, l'abolition de la royauté, L’excès de la joie lui ôte pendant plusieurs jours l'appétit et le sommeil. On lui a reproché ses violentes sorties contre les rois; mais, lorsqu'ils étaient coalisés pour étouffer la régénération de la France, était-il possible de faire des théories impartiales de la royauté? Au surplus, il déclare « qu'un certain nombre de ses écrits ont été altérés par des commis de bureau dela Convention, parce que, trop occupé pour corriger les épreuves , il leur laissait ce travail ; et, comme plusieurs avaient une tête effervescente et des opinions exagérées, ils y ontintercalé leurs idées. Pendant plus de vingt ans il a ignoré ces falsifications, n’ayant jamais relu les ouvrages où elles se trouvent. » Elles ont un caractère sanguinaire, qu'il désavoue et qu’il condamne. Il s’est toujours défendu d’avoir voté la mort de Louis XVI. Outre qu’il était contraire à la peine capitale, et qu’il voulait l’effacer de nos lois, il croyait que son caractère de prêtre ne lui permettait pas de la décerner. Lors du jugement de ce prince, il se trouvait avec Jagot, Simon, Hérault de Séchelle, dans la Savoie, pour l’organiser sous le nom de département du Mont-Blanc. Voici la lettre qu’ils adressèrent à la Convention, teile qu’elle fut lue dans la séance du 20 janvier 1793 et insérée dans le Moniteur du 24. « Nous apprenons par les papiers publics que la Convention doit prononcer demain sur le sort de Louis Capet. Privés da prendre part à vos délibérations, mais instruits par une leeture réfléchie des pièces imprimées, et par la connaissance
que chacun de nous avait acquise depuis longtemps des trahisons non interrompues de ce roi parjure, nous croyons que c’est un devoir pour tous les députés d'annoncer leurs opinions publiquement et que ce serait une lâcheté de profiter de notre éloignement pour nous soustraire à cette obligation. Nous déclarons donc que notre vœu est pour la condamnation de Louis Capet, sans appel au peuple. » La première rédaction de cette lettre par les collègues de Grégoire portait condamnation à mort ; il refusa de la signer. Alors on fit celle qu’on vient de lire, où les deux mots à mort ne se trouvent pas. Ajoutez que les quatre commissaires dans la Savoie furent dénoncés à la société des Jacobins comme s'étant opposés à ce qu’elle appelait la vengeance du peuple, que Fauchet dans son journal et la Convention dans la liste qu’elle envoya aux municipalités ne mirent point Grégoire parmi les votants à mort, et il sera démontré sans réplique qu’il demeura fidèle à son caractère sacerdotal et à ses principes.
Dans une autre circonstance solennelle, aussi terrible, le 7 novembre suivant, lorsque Go bel, évêque de Paris et une partie de ses vicaires vinrent à la barre de la Convention abdiquer leurs fonctions , l'évêque de Blois ne faillit point non plus à lui-même. Il était au comité de l'instruction publique, occupé à rédiger un rapport. Il accourt. On se groupe autour de lui, et avec l’accent des Furies on ,ui commande de renoncer « aux hochets de la superstition, aux jongleries sacerdotales ». Il s’élance à la tribune: « J’entre ici, répond-il, n’ayant que des notions très-vagues sur ce qui s’est passé ayant mon arrivée. On me parle de sacrifices à la patrie, jy suis habitué. S’agit-il d’attachement à la cause de la liberté? Mes preuves sont faites depuis longtemps. S'agit-il du revenu attaché aux fonctions d’évéque? Je l'abandonne sans regret. S'agit-il de religion? Cet article est hors de votre domaine, et vous n’avez pas le droit de l’attaquer. J'entends parler de fanatisme , de superstition. Je les ai toujours combattus : catholique par conviction et par sentiment, prêtre par choix, j'ai été désigné par le peuple pour être évêque, mais ce n’est ni de lui ni de vous, que je tiens ma mission. J’ai consenti à porter le fardeau de l’épiscopat dans un temps où il était entouré d’épines. On m’a tourmenté pour l’accepter, on me tourmente aujourd’hui pour me forcer à une abdication qu’on ne m’arrachera pas. J'invoque la liberté des cultes. » Les rugissements pour étouffer sa voix commencent aussitôt que les persécuteurs s’aperçoivent qu’il parle en sens opposé à leurs vues, et se prolongent jnsqu’à la fin: « Je doute, dit-il, que le pinceau de Milton, accoutumé à peindre les scènes de l'enfer et des démons, pût retracer celle-ci. » Descendu de la tribune à sa place, on s'éloigne de lui comme d’un pestiféré ; s'il tourne la tête, il voit des figures qui en grinçant les dents dirigentsur lui des regards menaçants. Ila déclaré depuis qu’en prononçant ce discours, il crut prononcer son arrêt de mort. Bravant et le despotisme formidable de l'opinion dominante et la loi de l'assemblée, qui supprimait le costume ecclésiastique, il portait le sien publiquement, et allait tonsuré et en habit violet présider la Convention.
Avec le courage de la foi, Grégoire en avait la simplicité. Après une présidence de l'Assemblée constituante, il se rendit à l’église des Feuillants, pour remercier Dieu d’avoir soutenu ses forces pendant cette mission difficile; le prêtre chargé d’officier se trouvait seul, Grégoire aussitôt se mit à genoux derrière lui, et servit la messe. Cependant il était eutré au comité de l'instruction publique. Ce qui d’abord attira son attention, fut l’agriculture. D'un côté, le Conservatoire des Arts et Métiers serattache à l'agriculture par les instruments aratoires; de l’autre, il tient à l'industrie par les machines. Grégoire fait créer cet élablissement. On lui doit le Bureaudes Longiludes, qu’il transporte de l'Angleterre, II fait des efforts inouis pour sauver les monuments des arts et les bibliothèques du vandalisme, expression qu'il invente, pour tuer dit-il, la chose, Il ravit de nombreux savants à la détresse, à
GRÉGCIRE
la prison, souvent peut-être à la mort! Il imagine un commission pour rassembler les débris des productions de lesprit humain, dans toute la France. 11 met en réquisition tous les gens de lettres qu’il peut déterrer ; dans leur diplôme decommissaires des arts, ils ont un brevet de sécurité. Bientôt il obtient dela Convention 100,000 écus destinés à les encourager. Quelque aveugles que soient ordinairement les réacteurs, les thermidoriens surent le comprendre et le respecter.
En 1796 il fallait restaurer l’Église gallicane, dévastée par la persécution. Il semble que Grégoire se soit surpassé. On conçoit à peine qu’un homme ait pu autant agir, parler, écrire. Nous avons déjà parlé des travaux des évêques réunis de l'Eglise constitutionnelle, et des conciles nationaux dont il fut l'âme. En 1800, sur l'invitation du premier consul, il se rendit plusieurs fois à la Malmaison, où ils discutèrent amplement les moyens de pacifier l'Église de France. Bonaparte lui demanda, et Grégoire lui rédigea, avec Desbois et Mauriel, plusieurs mémoires sur l’état du clergé constitutionnel et de l'esprit religieux en France, Peu de temps après, il lui en remit un autre sur la nécessité d’établir un conseil pour les matières ecclésiastiques, idée qui fut en partie suivie par la création d’un ministère des cultes, Grégoire était entré au Conseil des Cinq-Cents. Après le 1€ brumaire, il devint membre ducorps législatif, qu'il nrésila et au nom duquel il porta plusieurs fois la parole devant les consuls, manifestant sans détour ses sentiments républicains et son attachement à la souveraineté du peuple. Trois fois ce corpsle plaça sur le rang des candidats au sénat conservateur. Sachant que son caractère épiscopal et sa conduite religieuse étaient mis en avant pour l’écarter, il écrivit à Sieyès, président, une lettre pleine de dignité et de noblesse, dans laquelle il se félicite d’avoir donné une démission qui le décharge du fardeau d’un diocèse ; mais il déclare que, si cette opération n'était pas consommée, la crainte qu’on l’attribuat à des vues ambitieuses suffirait pour la lui faire ajourner: « J'ai, disait-il, sacrifié à ma religion, à la république, repos, santé, fortune ; mais je ne ferai pas le sacrifice de ma conscience. J'ai dit dans un écrit que l'univers n’est pas assez riche pour acheter ni assez puissant pour forcer ma volonté. Je sais souffrir, je ne sais pas m’avilir; je conserverai jusqu’au dernier soupir ma fierté et mon indépendance, » Cette lettre fut remise à Sieyès le 3 nivôse an x (23 décembre 1801), et néanmoins l'élection de Grégoire eut lieu deux jours après.
L'année suivante il fait un voyage en Angleterre, et il se pique d’avoir été le premier évêque qui ait osé paraître en habit violet dans le parc Saint-James, à Londres, depuis l'expulsion des Stuarts. Un an après il parcourt la Hollande : reçu avec enthousiasme par les juifs, qui l'entourent d’hommages, le prient de visiter leurs synagogues, d’assister à leurs cérémonies, il répond que le christianisme lui apprend que tous les hommes sont ses frères; que, quelle que soit la disparité de religion, il doit les aimer, les aider, D'ailleurs, ajoute-t-il, l'Église catholique envisage avec une tendre impatience dans l'avenir le moment qui doit amener sous l’étendard de la croix les restes épars d’Israel. Il entend son nom intercalé dans les strophes hébraïques d’un cantique d'actions de grâces. A son retour, il vote, avec deux autres, contre l'érection du gouvernement impérial, et combat seul ensuite l'adresse du sénat à Napoléon, au sujet du rétablissement des titres nobiliaires. Lors du divorce, il réclama vainement la parole pour protester, En 1814 il se prononce pour la déchéance de Napoléon, Lorsque le sénat a décrété le rappel des Bourbons, sous la condition qu'ils accepteront une constitution, il publie une brochure vigoureuse intitulée : De la Constitution française de 1814, dont en peu de temps il se fait quatre éditions. Non compris dans la pairie des Bourbons, ni dans celle de Boraparte, pendant les cent jours, il se voit exclu par le ministre Vaublanc de l’Institut même, dont il avait été un des fondateurs et des membres les plus utiles, En 1819 l'As