GRENIERS D’ABONDANCE
le blé. Avant Joseph, cependant, l'Égypte avait maintes fois manqué de vivres, et l'histoire nous la peint livrée à une cruelle famine sous l'un des premiers successeurs de Ménès. La Chine, ce spécimen vivant des civilisations primitives, a des greniers publics répandus de temps immémorial sur tous les points de l'empire. Dans les calamités générales, comme des sécheresses, des inondations, etc., l'État fait des prêts, des grâces, des dons extraordinaires : sa sollicitude se porte alors sur les pauvres des villes, et son empressement à procurer des grains et d'autres secours s’étend à tous les ordres de citoyens. Chez les Juifs, les précautions publiques contre les disettes ne paraissent point avoir été l'objet d’une disposition spéciale de la constitution religieuse. Tout avait été pourtant admirahlement calculé par Moïse pour donner la richesse et l'abondance aux enfants d'Israël ; mais la famine au temps des patriarches et dans le désert, la famine sous les Juges, la disette sous le gouvernemen] d'Héli, puis encore la famine sous le règne de David, sous Acbab, sous Joram, etc., tant d’incurie, tant de souffrances, etune telle persistance du fléau, ne permettent pas de croireque lesmoyens employés fussentefficaces niles efforts bien grands,
Les Grecs connurent aussi les greniers d’abondance. A Lacédémone , il est vrai, et en général dans la plupart des petites nations quise partagèrent la terre hellénique, le peuple étant constitué pour la guerre, c’est à la guerre que souvent on demandait l'abondance, et à plus forte raison le nécessaire. Le butin et les tributs imposés aux vaincus faisaient les principales ressources de Sparte, où la communauté des repas établissait d’ailleurs une sorte d'assurance mutuelle contre les disettes partielles. Mais Athènes comptait bon nombre de véritables greniers d’abondance, toujours bien fournis, et en général bien administrés. Il y avait des dépôts publics de grains dans l’Odéon, au Pompéion, dans le long portique, et à l'arsenal maritime. On y vendait au peuple du blé, du pain, etc., sans doute à un prix très-bas, puisque sans cela on ne comprendrait pas l’utilité de ces secours volontaires : peut-être aussi le donnait-on quelquefois gratuitement, mais sur tous ces points l’histoire n’est pas positive. On trouve pourtant que dans certains cas particuliers des distributions de blé étaient faites, afin de calmer le peuple affamé ou menaçant. On isnore également si le blé réservé dans ces édifices appartenait exclusivement à l’État, ou si on y mesurait aussi celui des marchands. Ce qu’il y a de positif, c’est que l’on faisait aux dépens de l'État d’énormes approvisionnements. Les contributions volontaires étaient, toutefois, acceptées, et y entraient même pour une forte partie, Des administrateurs, appelés sifones, étaient préposés à ces achats; d’autres, appelés apodectes, rece-
vaient le blé et le faisaient mesurer. La fonction de sifone |
était huportante et fort considérée, et Démosthène tint à honneur d’en être revêtu. Cette importance était due à la nécessité où se trouvait Athènes de recourir à l’importation pour un tiers de sa consommation annuelle. Plus d’une fois la farine accumulée dans ces dépôts fut foulée aux pieds par les habitants, tant elle était dangereuse à employer.
Rome, constituée pour la guerre, comme Sparte, se pourvut longtemps, comme elle, par le butin et les excursions ; plus tard, quand sa domination fut universelle et sa population nombreuse, elle fit payer en blé les tributs aux provinces fertiles de l'empire, et elle dut élever, pour contenir ses approvisionnements, de nombreux greniers, immenses édifices dont l'intérieur formait une grande cour environnée de portiques à colonnades, et parmi lesquels on distinguait ceux d’Anicilus où Vargunteius, et ceux de Domilien, qui renfermaient les blés apportés de la Sicile, de la Sardaigne, de l’Attique et de l'Égypte. C’est de ces greniers que se tiraient les blés que l’on donnait tous les mois aux citoyens inscrits sur les rôles des distributions gratuites, et ceux que lon distribuait dans des occasions de crises où les prolétaires se soulevaient.
Au moyen âge, dans les premiers siècles, le désordre fut tel, que toute prévoyance publique avait disparu, La pénurie
des grains était extrême et fréquente, les famines générales ; et jamais ce fléau redoutable ne pesa avec plus de rigueur sur les masses. Plus tard, des réserves publiques ne sont pas plus assurées; car la constitution féodale est un obstacle à toute prévision générale de ce genre; mais du moins les ch4teaux et surtout les monastères sont des greniers d’abondance pour chaque localité. Cependant , les relations commerciales s’étendirent enfin, et l’agriculture fit des progrès; les disettes furent moins fréquentes, plus circonscrites. Les grandes villes offrirent des marchés importants et se ménagèrent des ressources dans des édifices publics, et les greniers d’abondance devinrent à peu près ce que nous les voyons aujourd’hui, c’est-à-dire presque toujours vides, ou quand ils étaient remplis, n’offrant qu’un soulagement insignifiant, pour peu que la pénurie fût générale ; enfin, occasionnant des pertes immenses, par les soins et les frais de tous genres qu’entrainait leur conservation. Cet expédient n'offre en effet d'utilité que dans les cas de siége, et lorsque quelque grand désordre trouble la société et arrête la circulation, comme lors de la révolution de 89, par exemple.
Si jamais l'intervention du pouvoir fut utile en matière de subsistances publiques, et les greniers d’abondance eflicaces, ce fut à cette époque. Il y avait pénurie, disette, et les populations alarmées empêchaient la circulation des grains. De toutes partsles mauvais desseins du parti vaincu étaient flagrants; il s’attaquait surtout aux moyens de subsistance. Des primes furent fondées pour favoriser limportation des grains, et des peines établies contre ceux qui troublaient la circulation, des secours en grains et en farine accordés aux départements au moyen des réquisitions forcées, tous les expédients d’une prévoyance active et nationale, d’une police vigoureuse, employés. En août 1793, au plus fort de la conflagration, un décret de la Convention ordonna la formation
| d'un grenier d’abonGance dans chaque district, et des fours
publics dans chaque section des villes ; le trésor devait tenir 100,000,000 de francs à la disposition du couseil exécutif pour Pachat des grains. Les citoyens qui manquaient réellement de pain purent se présenter devant leur municipalité et en obtenir un bon, sur le vu duquel on leur délivrait du blé au grenier public de l'arrondissement. Jamais on n’avait vu un tel ensemble de dispositions gouvernementales pour assurer la subsistance d’un grand peuple ; cependant l’intervention du pouvoir est tellement difficile et méconnue en
! pareille occurrence que le bienfait produit alors ne fut au-
cunement en proportion avec les efforts et les sacrifices inouïs du pouvoir révolutionnaire.
Les greniers publics établis et entretenus par une sage administration dans la petite république de Genève peuvent être cités comme un exemple de ce que les greniers publics pourraient offrir d'utilité réelle. Longtemps ils firent la ressource du peuple pendant les mauvaises années et le principal revenu de l’État. Toutefois, en général, les greniers d’abondance n’ont guère épargné de privations à l’humanité, et il faut peu s’en étonner. Dans un état de société arriéré, le peu d’utililé des greniers tient à une cause générale, qui doit paralyser tous les efforts de cette nature. La pénurie est partout, chez les peuples voisins comme à l'intérieur, et les relations internationales n’existent point ; puis, quand les sociétés sont arrivées à cet élat de prospérité et de civilisation qui comporte la variété des richesses, l’abondance, le commerce cosmopolite, la libre concurrence, etc., les vrais greniers d’abondance sont dans les marchés publics, dans les réserves des gros fermiers, qui, ayant le moyen d'attendre un avantageux et graduel écoulement, compensent le défaut des années stériles par l’excédant des années fécondes. La garantie des populations est alors dans l'incessante action de l'intérêt individuel, entretenu et équilibré par la concurrence. Les spéculateurs sont partout, veillant où un vide s'opère dans les besoins de la société, pour le combler, soit par leurs provisions antérieures, soit par la commande à l'étranger et par des arrivages opportuus. H n’y a donc plus que des cas tout à fait exceptionnels qui
puissent commander utilement l'intervention du pouvoir et faire recourir aux greniers d’abondance. C’est ainsi que dans l’état actuel de l’économie européenne les réserves de grains et de farines sont partout répandues, inégalement, il est vrai, en un temps donné, mais partout ouvertes aux impérieuses nécessités des masses. La circulation est universelle : il est des contrées qui, comme l'Égypte, la Russie, l'Amérique, etc., sont d’une fécondité permanente; et si de criants priviléges en faveur des riches n’occasionnaient pas dans presque tous les pays de l’Europe le haut prix factice des céréales et de toutes les denrées de première nécessité pour le peuple, le peuple n’aurait plus à craindre de manquer de pain ni même d'une abondante nourriture ; car ce n’est plus la subsistance qui manque, c’est la distribution qui en est iniquement disproportionnée,
Quant à l’économie intérieure de chaque pays, des règlements de police pourvoient ä ce que l’approvisionnement de chaque localité importante soit constamment assurée; car il ne faut pas confondre les réserves ordinaires que font eux-mêmes les boulangers ét les marchands de blé, sous la direction unitaire de l’autorité publique, avec les greniers d’abondance pourvus et entretenus aux frais du gouvernement. Ainsi, en France il est défendu à tous de faire aucun approvisionnement de grains pour les garder, les emmagasiner eten faire un objet de spéculation. Le gouvernement doit connaître les magasins privés et les quantités qu'ils contiennent, afin d'en requérir l'emploi au besoin. Ainsi, à Paris les boulangers sont astreints à déposer périodiquement dans des dépôts spéciaux une certaine quantité de farines ou de grains, de telle sorte qu’ils soient toujours en avance de quelques mois dans leurs provisions.S’il n’ya plus de greniers d’abondance, il y a donc encore d'énormes réserves publiques, c’est-à-dire des amas de farine et de grains où dorment des capitaux et se perdent des sommes énormes par la manutention qu’exige la conservation de ces amas, Le progrès à faire pour obvier à cet inconvénient et s’assurer en même temps l’approvisionnement quotidien de chaque centre de population consisterait à suggérer aux cultivateurs d’alentour de conserver plusieurs années l’excédant de leur récolte qui dépasserait les besoins annuels, et de ne s’en défaire que graduellement, au lieu de les vendre par masse, et à leur grand préjudice, à des spéculateurs sans foi, qui souvent dispersent aveuglément les grains amassés, et les concentrent sur un point en en dépouillant d’autres.
Parmi les greniers d'abondance remarquables, on distingue ceux de la place de Termini, à Rome, ceux de Lyon, de Lille, le grenier du quai de l’Arsenal, à Paris, entièrement brûlé par les fédérés le 26 mai 1871, etc. Ceux qu’on appelle au Vieux-Caire, en Egypte, les greniers de Joseph, n’ont rien d’antique. C’est un ensemble de cours environnées de murs, dont la construction ne remonte qu'aux Sarrasins, Dans ces cours, qui n’ont ni voûtes ni couvertures, on dépose le blé qu'on paye en tribut au grand-seigneur et qu’on y apporte de toutes les parties de l'Égypte. En général, les édifices affectés spécialement à cet emploi ont toujours été rares. Dans les temps de crises tout en tient lieu une caserne, une église, un théâtre, un monastère, etc, C’est ainsi que dans la révolution française, la Convention ordonnait de choisir parmi les maisons d’émigrés ou autres maisons nationales celles qui étaient le plus propres à ce genre d'établissement. C. PECQUEUR,
GRENOBLE, chef-lieu du département de l'Isère, se nommait jadis Gratianopolis, du nom.de l'empereur Gr a-
tien. Elle est située à 633 kilomètres sud-est de Paris. Sa population est de 40,484 habitants. Siége d'un évêché suffragant de Lyon, elle possède une cour d'appel et destribunaux de première instance et de commerce, une chambre consultalive des arts et manufactures.
Avant de se nommer Gratianopolis, la ville de Grenoble s'était appelée Cularo, et elle dépendait du territoire des Allobroges, Vers la décadence de l'empire romain, les Bourguignons s'en emparèrent, puis elle devint la proie des