GAMELLE
rentré au camp ou à la caserne, la gamelle devient son signé dé ralliement ; qu’il ait assez d'intelligence pour reconnaître les huit hommes qui mettent la main au plat avec lui, qu’il sache serrer les rangs avec eux autour de la même gamelle, et son éducation est fort avancée. Au plat comme à l’exercice, le caporal est son chef de file ; la soupe est versée dans la gamelle, et de la gamelle dans chaque assiette des huit soldats qui , debout encore , entourent latable oblongue dont la gamelle occupe le centre; puis les portions de vianae sont découpées et placées sur la soupe. Chacun doit prendre sans choisir celle qui se trouve devant lui. Autrefois, après avoir posé sur leur pain leur morceau de viande, tous ensemble prenaient la cuillère à la main, prêts à la plonger dans le brouet ; il se faisait un silence solennel ; le caporal puisait le premier, c'était le signal d'exécution; les autres, tour à tour et par ordre, imitaient la manœuvre du chef de file, et bientôt on n’entendait plus qu’un cliquetis de cuillères et un bruit dé mâchoires. La joie et les quolibetsn’arriveient que quand la gamelle cominençait à s’épuiser; et cet lieureux moment se renouvelait.deux fois par jour. Aujourd’hui, chaque soldat mange à table comme un bourgeois, et n’en est pas plus fier pour cela. A la guerre, ou en campagne, les gamelles, marmites et bidons, sont en fer-blanc; on les enveloppe avec soin d’un fourreau de toile, et les soldats les portent sur leur havresac.
Le matelot aussi mange la soupe à la garnelle; sa gamelle à lui est un vaseen bois ouvert et plus large par le haut que par le bas; il ressemble à un petit sceau; deux cercles en fer le consolident, et il doit être assez grand pour contenir la‘ration de huit à dix hommes. Tous ceux qui mangent à la même gamelle sont égaux; les matelots, les quartiers-maîtres, ont leurs gamelles séparées ; cependant, toutes ont un chef de plat, désigné pour la police de la table... Nous disons fable, parce qu’à bord des grands navires, vaisseaux ou frégates, le matelot mange sur des tables suspendues dans les batteries. Mais à bord des petits bâtiments, le gaillard d’avant est sa salle à manger; le ciel bleu, gris ou brumeux, lui sert de pavillon; le pont, de table; sa nappe est une toile goudronnée; il pose dessus la gamelle et le bidon précieux qui renferme son vin: tout le monde s’assied en rond autour du plat, les jambes croisées ou à demi couchés à la façon des empereurs romains. Le vieux de la bande fait une croix à travers les flots de vapeur qui portent enl’air le parfum de ses fèves, et dit : « Attrape à manger ! le branle-bas de la gueule commence. » Puis le bidon passe et repasse à la ronde; bidon chéri! tous le couvent de l’œil dans sa route circulaire : le nectar qu’il verse est si doux au matelot, c’est le baume de toutes ses blessures ; c’est son âme ! Ef il court tant de dangers, ce bidon d'amour ! Quand un coup de roulis chavire pêle-méle gamelles, nappes et matelots, une main protectrice maintient le bidon dans la verticale, suspendu sur toutes les têtes. Quel sombre désespoir si le vin du bon Dieu allait être répandu ! La gamelle est moins précieuse; si la vague qui déferle convre le pont d'une écumne salée, nul ne se donne la peine de préserver la soupe de cette assaisonnerent imprévu, car l'estomac se fatigue du lard salé et des fèves ; on a bien assez de nourriture à bord. Mais du vin! ce vin si cher, qui retrempe les forces, provoque les joyeux propos et les histoires de l’autre monde, qui fait oublier les fatigues, la pluie et les rafales glacées, qui donne des ailes pour grimper dans les cordages, et des griffes pour se cramponner aux mâts quand la mer brise et ébranle le navire, jamais, jamais 6n n’en a assez ! Du reste, gamelles et bidons sont entretenus avec un soin parfait ; le bois en est d’un blanc sans tache, ou convert d’une cou che de noir brillante comme du jai; les cercles en fer sont fourbis comme de l'acier poli.
Le mot gamelle a pris dans la marine des airs aristocratiques ; de la table des matelots il est monté à celle aes chefs : on dit £a gamelle des officiers, la gamelle du cor1mandant ; et quelque jour l’Académie sera condamnée à eu:
registrer cette expression dans la langue des marins. C’est une grande affaire que l'administration de la table d’un étatmajor de vaisseau : l'officier qui en est chargé momentanément prenà le nom de chef de gamelle; il est élu par acclamation, ou par le sort.
Le mot gamelle n’est pas sans illustration ; peut-être se vanterait-il avec raison d’être contemporain de la naissance de la langue latine ? La poésie romaine, sous le stylet d’Ovide, lui conféra , du temps d’Auguste, des titres de noblesse :
Dunn licet apposite, valuti cratere, camella Lac niveum potes, purpureamque sapam.
Le latin du raoyen âge modifia sa première consonne et en fit gamelle. Nous sommes tenté de croire que l’armée de terre l’a emprunté à la marine, car le plus ancien ouvrage où il se rencontre a trait aux marins.
Théogène PAGE, vice-amiral,
En 1852 la gamelle commune fut définitivement remplacée par la gamelle individuelle,
GAMIN. Ce mot n’est pas français ; mais ©’est plus qu’un mot français, c’est un mot parisien. Pour bien dire, il faut dire : Ze gamin de Paris. Gamin est un mot qu’il faut prendre en bonne part. Dans cette grande ville, où toutes les misères viennent aboutir, dans ce rendez-vous général de toutes les infortunes, il arrive souvent qu’un honnête homme, pauvre et ruiné, un vieux soldat, un vieil artiste, laisse après lui un enfant de son nom, pauvre enfant qui, même dans la misère, se sent encore d’une meilleure origine. Tout enfant parisien, fils du peuple, honnête enfant de cette grande ville, né au milieu de l'esprit et de la misère, est un gamin de Paris, en attendant qu’il soit un homme, Le garuin de Paris, avant d’avoir un état à lui, entreprend au basard tous les états. Il est propre à tout, il sait tout, il est tout. Mais déjà, même dans sa hardiesse la plus hardie, même dans ses espiégleries les plus vives, le gamin de Paris reste, sans le vouloir, sans le savoir peut-être, un honnête homme. Nous n’entendons pas autrement le gamin de Paris.
Le gamin de Paris est un gamin à sept ans jusqu’à quatorze, quelquefois jusqu’à seize ans, jamais plus tard. Le gamin de dix-huit ans n’est plus un gamin, c’est un oisif, un paresseux, un mauvais sujet, un homme qui tournera mal, ét qui est attendu sur les bancs de la police correctionnelle, et des assises plus tard. Malheureux ! qui a oublié la bonne, joviale et sincère nature du vrai gamin. Le gamin de Paris a nom Joseph ou Napoléon, comme sa sœur s'appelle Marie ou Paméla. 11 se souvient encore avec orgueil de toutes les révolutions auxquelles ont contribué si puissamment les gamins ses prédécesseurs. 11 y a en lui quelque chose du héros, en ce sens qu’il est toujours merveilleusement disposé à l'agitation et au tumulte : c’est un héros en herbe et en gucnilles, qui se bat à coups de poings, en attendant qu'il se batte contre le canon; grand joueur à la toupie, illustre goguenard, le fléau de ses voisins, et pourtant la joie de son quartier; malin, flâneur, vaniteux, taquin, bon fils; n'ayant peur de rien ni de personne, mais trerablant devant sa bonne grand'mère, très-connu du sergent de ville et du garde municipal; 6sant tout, excepté déchirer sa blouse et perdre sa casquette : tel est le gamin de Paris. Il grimpe, il glisse, il saute : c’est une anguille, c’est un lichen. 11 est la joie de notre pavé, il est l'éclat de rire de nos carrefours, il est l’ami de tout ce qui souffre, il est le Don Quichotte bienveïllant et dévoué de toutes les misères parisiennes. Du reste, l’œil éveillé, la chevelure ébouriffée, le sourire moqueur, une joue rose et lavée, l’autre joue toute noire, peigné à demi, fier et gueux comme un Espagnol, Français déjà au fond de l'âme, portant crânement sur l’oreille un superbe casque en papier, et chantant tout haut les chansons patriotiques de Béranger. Voilà le gamin de Paris : c’est comme la grisette de Paris, il ne se trouve qu'à Paris, c’est un produit de la ville. Dans les autres villes de France, vous n'avez que de méchantes et plates contrefaçons du gamin de Paris,