‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 5)Chapitre 455 sur 488 · BEL ESPRIT — BELETTE · texte numérisé non relu

BEL ESPRIT — BELETTE

a-téte, qui a ses saillies privilégiées et ses coudées franches. Voiture, écrivant au grand Condé, que ses amis nommaient entre eux le Brochet, disait au vainqueur de Rocroi que les baleines du nord suaient a grosses gouttes en apprenant sa gloire, et que les gens de Vempereur songeaient a le frive pour le manger avec un grain de sel. Cet échantillon du style de la lettre fameuse qui mit le comble a la réputation du favori de Photel Rambouillet fut singé avec une frénésie qui gata Wassez bonnes cervelles , et qui détourna de la carriére des professions honnétes grand nombre de pauvres diables alléchés par la noble émulation d’en faire autant.

Le malheur du bel esprit est d’étre contagieux , au détriment des imbéciles, qui sont toujours disposés 4 se méprendre sur leur génie. En matiéred’esprit, chacun veul pousser sa pointe : les plus sots ne sont pas les moins intrépides. Mais a la suite de Voilure , comme a la suite de Mazurier, qui eut autant de souplesse dans un autre genre, bien des saltimbanques se sont cassé le cou, parce que dans les lettres et dans les arts les écoliers ne comptent pas et tombent : l’école ne survit que dans le nom du maitre. Un adepte du genre a dit, en parlant de Voiture : Nombre de gens courent apres, et ne peuvent Vatteindre. Cest que rien ne sert de courir, et qwil faut partir 4 point , suivant la maxime expresse du fabuliste.

Devant le réquisitoire qui se fache toujours, le bel esprit, qui a souffert comme l’ancien régime en aidant a le mettre A bas, n’a ni perdu tous ses droits ni émigré. Il se glisse encore entre deux actes politiques : il s’en moque, il leur fait la guerre. J’avouerai cependant qu’il a perdu de ses graces et qu’il a gagné en fatuité, comme ces vieillards, voltigeurs de la génération éteinte, qui voudraient dissimuler 4 quel point ils sont deyenus raisonnables.

C’est toujours, a la vérité, la méme sécheresse de coeur et d’Ame, car sur ce point le bel esprit est invariable ; ce n’est plus la méme vigueur de libertinage. Le bel esprit , Lovelace épuisé, en est aux mouches cantharides : il porte de opium dans son drageoir. Des pastorales de Fontenelle a la littérature courante, il y a la distance de la coquetterie a Pobscénité.

Aujour@’hui, qu’il ne s’agit plus d’amuser simplement en famille les élus de V’aristocratie , le bel esprit, jadis valet a la livrée d’un grand seigneur, maintenant industriel et libre, tombé dans le journal, se trouve en face d’un plus grand auditoire, sur un plus large thédtre, en téte-a-téte avec des juges moins indulgents, qui ont maintes fois la cruauté de vouloir quelque chose de mieux. Dix beaux esprits, par exemple, se mettent sous la direction d’un entrepreneur, qui paye cautionnement pour faire danser ces marionnettes : si les marionnettes dansent comme il faut , entrepreneur a la croix de la Légion d’Honneur ou une préfecture. Aussi se fait-il une dépense prodigieuse de sottises pour faire face a cette immense consommation, qui ne donne ni paix ni tréve, et qui dévore un homme de lettres par minute. Dieu, qui est bon, a permis que homme de lettres ne manquat pas. Il en sort par milliers de tous les points de la France , sauterelles armées de plumes, ef qui obscurciront infailliblement l’atmosphére de la civilisation avec leurs écrits, si le choléra et la paralysie ne viennent a notre secours.

La banniére du bel esprit n’est plus seulement dans les mains de la eapitale : tous les départements, las du joug , se sont insurgés pour propager la littérature du era. Jamais on n’a tant parlé d’art et dassociation, et fait avec moins d’espoir des voeux sans portée pour l’avenir de l'un et de l’autre. C’est que lorsque les beaux esprits ont de action sur les peuples, le symbole de Punité disparait, parce qu’il n’en est pas un qui ne cherche a faire prévaloir son drapeau. Nous ne sayons qui s’est imaginé de dire que les beaux esprits se rencontrent; nous croyons, nous, quwils ne se rencontrent que pour se disputer.

Nos derniers mouvements politiques ont soulevé une poussiére d’hommes d’Etat qui prend a la gorge. Tous ces messieurs , qui manient admirablement les mouchettes, mais qui, dans un besoin, ne sauraiert trouver la cruche a l’huile, ont couru avec Jeurs flambeaux sur les flancs de l’équipage social, dont ils ont obtenu quelquefois de conduire les chevaux. Depuis qu’ils ont été au pouvoir, il n’est plus permis de prendre au sérieux l’allégorie de la lyre et des murs de Thebes.

Une métamorphose s’est opérée par cela méme dans les formes du bel esprit : il a passé du coquet au grandiose. II s’est jeté dans la nacelle dun ballon par la fenétre du boudoir. Les lettres de Voiture étaient simplement joyeuses : tous nos feuilletons sont des chefs-d’ouvre. On y a perdu considérablement, et cela est sans reméde, & moins que la prédiction de l'homme de Sainte-Héléne sur le sort de l’Europe, qui doit avant un demi-siécle étre cosaque ou républicaine, ne se réalise aux dépens de nos libertés.

Déja notre idiome devient cosmopolite, et, si ’on veut causer avec un bel esprit, il faut étre pour le moins polyglotte. L’Académie aura bien de la peine a recruter les mots aventuriers qui font irruption de toutes parts dans le vocabulaire, depuis que les noyateurs abandonnent 4 la canaille le talent de se faire comprendre, Ce n’est plus la douce afféteric de Demoustier, qui parfilait une galanterie incolore; la nonchalance de Boufflers, qui soufflait 4 l’oreille de nos marquises fardées de jolis vers si vides; le jargon pétillant @esprit et de maligne analyse, qui impatiente si agréablement avec Marivaux; l’indécence de bon godt de ce mauvais sujet de Crébillon fils, qui savait sa ruelle sur le bout du doigt : ces auteurs étaient de la transition. Nous sommes en progrés d’une maniére épouvantable. La forme est plus que jamais a couteau tiré avec le fond. Il semble désormais que la matiére dans laquelle on coupe des phrases soit un métal rougi par la fournaise , et que sur ce fer de vigoureux forgerons, qui le mettent en contact avec l’enclume, déchargent leurs marteaux 4 tour de bras. L’étincelle vole aux yeux, le bruit rend sourd, et les travailleurs ne quittent Youvrage qu’épuisés, rompus, couverts de sueur.

La railleuse Sophie Arnould disait dans son temps : « Les beaux esprits sont comme les roses; une fait plaisir, un grand nombre entéte. » Elle avouerait aujourd’hui qu’un seul de nos beaux esprits entéte a lui seul plus que tous les contemporains du prince d’Hénin et du comte de Lauraguais ; mais, comme il en est la premiére victime, on prend le plaisir en patience. Contre la confusion des langues et je péril de devenir par suite une province russe, ainsi que |’imaginait Napoléon, peut-étre, en songeant a l’aventure de la tour de Babel, l’espoir d’une réaction nous reste, qui descende les beaux esprits de leurs (chasses et les raméne tout doucement a des spécialités plus modestes. Alors nous en reviendrons, peut-étre, au pur et vrai bel esprit de l’ancien temps, retouche légére pour gater quelque chose de parfait; fatuité de la grace, dont le penchant est de se mettre en guerre avec le naturel; maladie des causeurs délicieux, qui ont la prétention d’étre fort au-dessus du bon sens.

Page 1