AIDE-TOI, LE CIEL T’ATDERA
comité directeur que Yon faisait se rassem)ler dans des caves pour conspirer le bouleversément universel, comme ces anges de ténebres du poéte anglais qui s’agitent dans le Pandémonium. La société Aide-foi se renforeait incessamment, et dans les publications sorties de son sein on voyait a coté Pun écrit signé Un jeune pair de France (M. de Montalivet), d’autres écrits sérieux ou badins, parmi lesquels on peut se rappeler les Le¢éres & la Girafe, de M. de Salvandy.
Cependant il restait a cOté de cette société un grand nombre de jeunes hommes actifs, énergiques, pleins de foi et @ardeur, qui déja s’étaient enrdlés dans une association plus périlleuse et plus résolue. Ils avaient des doctrines plus fermes, des idées moins vagues, un but plus déterminé, Mofeurs principaux du carbonarisme, ils ne voulaient point pactiser avec la contre-révolution, mais Pattaquer corps a corps et la détruire. Is n’étaient ni des batards ni des collatéraux de Ja révolution, mais ses héritiers directs et légitimes. ils en acceptaient la succession , ils voulaient en continuer le travail; et ce qui se passait sous leurs yeux, les confessions mémes des hommes qui étaient venus réclamer le prix de leur trahison, les avaient avertis combien Poeuvre de leurs péres avait été calomniée. Purs de sonillure, placés loin des éyénements, ils en avaient étudié Phistoire, et la réaction qwils subissaient leur rendait plus admirable et plus cher ce mouvement immense de tout un peuple qui, en changeant toutes les zones de sa sphére sociale, avait préparé, amené le commencement Wune saison nouvelle pour ’humanité. Leur cur était haut comme leurs principes, et au milieu de ces opinions languissantes oa irrésolues qui attaquaient Je ministére en se prosternant devant la légitimité, eux proclamaient sans détour quils voulaient réaliser dans les faits les idées démocratiques dont ils avaient ressondé la chaine. De pareils auxiliaires parurent utiles a des mécontents poussés a bout; et vers la fin du ministére Villéle, il fut décidé que le comité, composé de douze personnes, aurait la faculté de choisir lui-méme et de s’adjoindre quatre membres étrangers. Les nouveaux élus furent MM. Jules Bastide, Boinvilliers, Joubert et un quatriéme, appartenant tous a Popinion républicaine. Ceux-ci, qui avaient déja pratiqué le prosélytisme dans les ventes de carbonari, firent tous leurs efforts pour amener a la société Aide-foi le plus grand nombre de leurs amis. Is y réussizent si vite et si bien qu’aux élections trimestrielles suivantes, ils eurent une majorité considérable : Pélément doctrinaire fut dépassé, et il ne fut représenté au comité que par trois ou quatre noms. L’action de la société recut alors toute la vigneur de Pimpulsion démocratique; et Von put s’en apercevoir lorsqu’a quelque temps de 1a les élections générales agitérent le pays. Tous les correspondants de la société, présents partout, remuérent jusqu’aux couches les plus inertes du sol électoral. On réveilla la léthargie, on réchauffa la tiédear, on dirigea le zéle en le stimulant; des jeunes gens non électeurs devinrent les agents les plus actifs de Pélection ; les fils conduisaient et fortifiaient les péres ; les anciens carbonari, avocats, médecins, notaires, parcauraient les campagnes et ramenaient au chefieu quelque nouveau votant pour opposition. Le pouvoir, de son cdlé, réunit tous ses efforts ; mais il succomba dans la bataille, et le ministére Martignac remplaca bientét le cabinet Villéle.
C’était Pavénement d’une politique semi-libérale, qui allait parfaitement au tempérament des premiers fondateurs de la société Aide-toi. Us se ralliérent pour la plupart a ce pavillon @un fond blanc trés-mat, sur lequel le vent de Popinion ayait jeté une trés-légére poussiére d’indigo bourgeois que fe moindre souffle aurait du reste emportée. II n’en fallut pas davantage pour que les doctrinaires se déclarassent satisfaits. Tsfirent halte, et voulurent méme la dissolution de la société. Ce fut un moment de crise; mais les démocrates la traversérent victorieusement. A leurs yeux rien n’était changé; le méme esprit animait le pouvoir, qui avait adouci ses formes
et pris des instruments moins usés, Le mal n’était pas au ministére, mais a la cour; c’était jusque 1a qu'il fallait aller, et ils étaient décidés 4 laisser en route ceux qui manqueraient de jarret. Cette discussion, qui avait été trés-vive au comité des Seize, se renouvela a lassemblée générale du trimestre. Toute la phalange doctrinaire donna. Le parti opposé soutint vigoureusement la lutte, et la majorité lui fut acquise. Alors la plupart des fondateurs s’éloignérent ; presque toute la faction doctrinaire émigra, y compris M. Barthe, qui, aprés avoir combattu la dissolution devant l’assemblée, crut prudent toutefois de suivre les hommes qui se rapprochaient du pouvoir. Au nombre de ceux qui ne donnérent pas leur démission était M. Guizot, qui se tint sans doute a Pécart du comité, mais qui, par une clairvoyance particuliére, voulut demeurer membre de la société Aide-foi. Celle-ci prit alors une allure complétement démocratique : ses correspondants devinrent plus nombreux ; elle muitiplia ses circulaires, émit son avis dans la plupart des discussions, et son influence s’accrut d’une maniére considérable. Le comité directeur avait pour principaux membres MM. Odilon Barrot, Lamy, Boinvilliers, Guinard, Cavaignac, Joubert, Bastide , Thomas , Chevallon, Aylies, André Marchais, etc. La société n’avait pas alors dorgane spécial, comme au moment ot elle disposait du Globe; celui-ci méine la boudait un peu, et plus dun article porta ’empreinte de sa mau vaise humeur. Mais la presse quotidienne venait en aide au nouveau comilé : tous les journaux indépendants recevaient ses communications, en sorte qn’au lieu dagir seulement sur les lecteurs de la famille doctrinaire, elle entrait par tous les journaux libéraux dans toutes les couches de Popposition. La situation était donc excellente, et son influence trés-développée au moment ou le ministére Polignac vint renverser violemment le cabinet présidé par M. Marti- ‘gnac. Il y a des noms qui sont des principes; a coté de M. de Polignac se trouvaient Bourmont, Labourdonnaye, bientét remplacé par M. de Peyronnet. C’était la contre-révolution toute nue, mais armée et inflexible : le défi était formel; il fallait désormais la tuer ou étre tué par elle. Le ministére nouveau, cependant, ne se montra pas violent dés la premiére heure, et il criaif 4 ses ennemis : « Attendez nos actes. » Vos noms sont des actes, lui répondait opinion indignée. Ce retour si subit et si vif de la Restauration aux hommes selon son coeur démontre combien les démocrates de Ja société Aide-foi avaient eu raison de ne pas désarmer, Ijs redoublérent d’activité et @énergie. Restés toujours dans les voies légales, ils agirent a Paris sur les députés, qu’ils influencaient par les élections; dans les provinces, sur les électeurs, qwils préparaient a une nouvelle lutte. Elle se présenta bient6t, et 42 ce moment M. Guizot se rendit a une assemblée trimestrielle, avec l’arriére-pensée de se faire recommander aux électeurs de Lisieux. Sa présence causa une agitation qui lui fut peu favorable : il s’entendit reprocher avec quelque amertume et une vivacité fort peu soucicuse des termes dont elle se servait, et son voyage a Gand, et sa justification de la censure, et sa participation a la loi des cours prévolales, et sa complicité en un mot dans toutes les mesures d’un ministére réactionnaire ot il remplissait, en 1815, les fonctions de secrétaire général. M. Guizot put avoir le pressentiment de ce qui lattendait sur une autre scene et sur un plus grand théatre; et il dut se convaincre que dans ce pays, qui semble si oublieux, il arrive un jour ott Yon se souvient de tout, et ot le chatiment atteint et frappe sans pitié toutes les fautes et les crimes dont un repentir public n’a pas fait Pexpiation. Le désagrément arrivé a M. Guizot Pemptcha de revenir, soit aux réunions trimestrielles, soit au siége du comité; mais il prit son parti en philosophe, et il se garda bien de renoncer pour cela a Yappui de ce comité aypreés des électeurs de Lisieux. 1 s’était produit & Ja derniére assemblée sous le chaperon de M, Odilon Barrot; ce fut a lui qu'il s’adressa pour étre re-
commandé aux suffrages des Bas-Normands. II fallait avoir surtout la signature du seerétaire. André Marchais se laissa entrainer, et il la donna. Tout cela se fit 4 Pinsu du comité, et aussitdt que le fait lui fut connu, une protestation fut adressée & Lisieux dans laquelle on refaisait la biographie deM. Guizot, en conseillant un tout autre choix. Mais il était trop tard; la candidature était lancée, la nouvelle lettre ne portait le nom d’aucun autre candidat; et, grace a un subterfuge, M. Guizot remit le pied sur l’échelle politique, au haut de laquelle nous l’avons vu se cramponner comme un pilote au bout du mat du navire heurté, presque brisé par les vagues d’un trés-gros temps (1).
La société Aide-toi exerca une influence décisive sur la résolution des 221, et la révolution de Juillet en sortit. — Ceux qui lavaient prévue et souhaitée ne furent pas des derniers 4 descendre dans la rue; ils prirent au combat une part importante , mais individuelle, et ils firent partie plus tard de la commission des récompenses nationales. Aprés le triomphe du peuple, la société Aide-Coi continua @exister ; mais l’ancien comité s’était dissous sous la pression des événements (2); M. Garnier-Pagés le résuma, et devint seul le directeur de la correspondance électorale. 11 publia cependant aussi plusieurs brochures, et en particulier des biographies rapides de députés , od il relevait leurs votes. Ce sont des recueils utiles 4 consulter pour histoire des varia. tions si nombreuses dont nous avons eu le triste spectacle.
La société Aide-foi dura ainsi jusqu’en 1834; elle ne fut pas violemment emportée, mais indirectement atteinte par ee torrent de réaction qui déborda sur le pays et finit par se résumer dans les lois de septembre. II n’en resta plus que d’anciens registres portant ces noms d’affiliés, de fondateurs ou dacteurs, unis jadis, séparés plus tard, et que Yon retrouve, les uns au ministére, aux assemblées, au conseil d’Etat, dans les administrations; les autres dans les bureaux des feuilles d’opposition, sur les livres d’écrou de Ja prison ou sur le livre plus triste encore de I’exil (3).
Armand Marrast, ancien président de l’Assemblée constituante.
(1) En apprenant que nous remettions sous presse cet article, M. André Marchais, secrétaire de la société dont il s’agit ici, nous a adressé une petite rectification 4 laquelle notre impartialité nous commande de donner place. ll dit que, malgré le rude accueil qui, selon M. Marrast, fut fait &4 M. Guizot dans cette séance, ce publiciste n’en fut pas moins élu membre du comité, M. Guizot demanda naturellement le concours de ses collégues puur sa candidature de Lisieux. Le jour ot la question fut posée le comité était peu nombreux. On remit ala prochaine seance, en décidant que la convocation indiquerait le but de la réunion, Deux convocations consécutives furent ainsi faites, et les membres qu’on pouvait croire opposes a la candidature de M. Guizot n’y parurent pas. Les cing Membres qui se présentérent furent d’avis d’appuyer M. Guizot. Le secrétaire eut donc non-seulement le droit, mais ce fut un devoir pour lui de donner sa signature, Quant a la protestation dont parle M. Marrast, elle n’était signée que par trois membres de l’association: Jnles Bastide, Hubert, ancien notaire, et Ch, Teste, Le premier seul était membre du comité. ;
(2) M. André Marchais nous écrit encore que ce n’est pas précisément sous la pression des événements que le comité existant en 1830 s’est dissous, mais bien parce que la société ne lui fournissait pas les moyens d’assurer au peuple les conséquences de sa victoire de 1830, ainsi qu’il le dit dans sa démission, en date du 2 décembre 1830, ,
(3) Nous tenons de l’obligeance de M. Marchais la liste des membres de l'association et de ses correspondants. On nous saura grésans doute d’en extraire les noms qui nous ont frappé : on retrouvera une grande partie de ces noms dans notre ouvrage, 4 leur ordre alphabétique.
Membres de la société Aide-tot, le ciel Vaidera : Allegre, Allier, Ambert, Andréossy, Et. Arago, Audiat, Audry de Puyrayeau y Aylies, Barillon, Ferdinand Barrot, Odilon Barrot, Barthe, Bastide , Bavoux fils, Béranger (le poéte), Jh, Bernard, Jules Bernard, Berville, Aug. Blanqui, Bocage, Bohain, Boinvilliers, Bonnarie, Borrego, Bouchené-Lefer, Boutron-Charlard, Brice, Cabet, Carnot (Sidi), Armand Carrel, Casenave, God, Cavaignac, Cavé, Chambolle, Chevallier, Chevallon, Chodzko, Ch. Comte, O’Connor Corcelles fils, Coulombier, Damiron, d’Argenson, Decaisne, Decruay. F, Degeorges, B. Dejean, général Demarcay, Desclozeaux, Drolling, Dubochet, Dubois, Tanneguy-Duchatel, Christian Dumas, Dupont (de Bussac), Dupont-White, Dussart, Maurice Duval , Duvergier de Hauranne, Fenet, Flocon, Forel, Frayssinaud, Froussard, Fulchiron, Gar«