INNOCENT
riches tributs sur la crédulité des monarques et des peuples. Le roi de Naples, Ferdinand, ne s’y était pas trompé : voulant affranchir son royaume de la suzeraineté du saintsiége, il refusa de lui payer tribut. Le pape ayant alors as
semblé son armée, l'Italie entière , divisée en deux camps, fut en proie à tous les désordres de la guerre civile. La mé diation des cardinaux fit en vain espérer la paix. Ferdinand ne voulut point accepter les conditions humiliantes que Rome
| Jui imposait, heureux s’il n’avait pas souillé sa cause et son | règne par l’assassinat de quelques seigneurs romains dans | un festin auquel il les avait invités. Innocent VIII, indigné Charles IV, qui, lächement fidèle à ses promesses, n’osa |
de ses crimes, et las de ses injures, lança l'interdit sur son royaume, l’adjugea au roi de France Charles VIIT; et l’assassin couronné, passant de la barbarie à la lâcheté, | implora le pardon du pontife, et lui paya tribut. C’est ce pape qui, en 1486, confirma la couronne d'Angleterre à Henri VII, et légitima le mariage de ce prince avec Élisabeth d’'York par la plénitude du pouvoir apostolique, comme le royaume d’Angleterre était vassal du saint-siége, Mais Henri VII avait sollicité cette faveur, et le pape ne
| laissa point échapper cette occasion d'étendre son autorité.
11 fut moins heureux en France, où le roi, le parlement, l’université et les états, assemblés à Tours, s’opposèrent constamment à la levée des décimes dont la cour de Rome voulait frapper les biens du clergé. Innocent VIII mourut à soixante ans, le 25 juillet 1492; et ce fut encore une attaque d’apoplexie qui fit la vacance du saint-siége.
INNOCENT IX (JEAN-ANToInE FACHINETTI) était un noble bolonais, que Rome connaissait sous le nom de cardinal de Santi-Quatro. Le peuple l'avait élu avant le conclave, qui le proclama à la presque unanimité, le 19 octobre 1791, pour succéder à Grégoire XIV. Ses premiers soins furent d’alléger les misères du peuple. 11 développa de grandes vues à ce sujet dans le premier consistoire; mais il n’eut pas le temps de les réaliser. Ce vertueux pontife ne passa que deux mois sur le saint-siége, et mourut le 30 décembre de la même année.
INNOCENT X (JEaw-Barisre PAMPHILI), noble romain, succéda à Urbain VII, le 15 septembre 1644, après trente-cinq jours d’intrigues. Successivement avocat consistorial, auditeur de rote, nonce à Naples, dataire de la légation de France et d'Espagne, il avait été fait cardinal par son prédécesseur en 1629. La démolition de la ville de Castro, en punition du meurtre de son évêque, fut le début de ce pontife; elle fut suivie de la persécution des Barberini, neveux d’Urbain VIII, auxquels il devait sa fortune. Mazarin, ennemi du nouveau pape, prit ouvertement le parti des proscrits, et la cour de Louis XIV devint leur refuge. Innocent X s’en vengea par une bulle qui ordonnait la confisca tion des biens appartenant aux deux cardinaux Barberini ; mais le parlement' de Paris la cassa comme abusive, La haine du cardinal Mazarin n’avait pas d'autre motif que le refus d’un chapeau sollicité par son frère, l'archevêque d’Aix ; mais cet impérieux ministre était habitué à sacrifier l’état à ses intérêts. 11 menaça l’Italie par les flottes de France, fit mine de confisquer Avignon, força ainsi le pape à rappeler les Barberini, et à coiffer l’archevêque d’Aïx de la barrette rouge. Henri IT, duc de Guise, médiateur de cette réconciliation, en fut mal récompensé par le ministre de Louis XIV, qui le laissa manquer de tout dans son expédition de Naples, par la seule raison peut‘être que le pape l'avait protégée. Mazarin ne fut pas plus reconnaissant envers le pontife, qui espérait recouvrer des mains de la France la principauté de Piombino pour son neveu Louis Pamphile.
Innocent X prit sa revanche coatre la France dans la trop fameuse dispute sur l4 grâce entre les jansénistes et les molinistes. Les jésuites avaient pour ox la cour de Rome; ils firent renouvele” La bulle d’Urbsin VII contre le livre de Jansenius ; et sefze brefs d’Innacent X défendivent aux évêques de France af d'Allemagne d'admettre à la direction des âmes les prêtres qui ne souscriraient pas cette condamnation, Les iansénistes en eppelèrent vainement au pape
INNOUENT
lui-même. Un déluge de phamphlets inonda la France : L’inquisition romaine les condamna. Le parlement de Paris défendit aux évêques de les poursuivre : le clergé, divisé d'opinion, remplit les chaires de ses prédications contradictoires, et les deux partis envoyèrent des avocats au saintsiége. Les jésuites l'emportèrent ; Innocent X foudroya cinq propositions comme extraites du livre deJansenius. Mais les jansénistes ne se tinrent point pour battus. Ils soutinrent que l'évêque d’Ypres n’avait rien ditde ce que Rome avait condamné; et cette ridicule dispute, changeant ainsi de nature, survécut au pape qui l'avait envenimée. Il fut peu reconnaissant du secours que lui prêtèrent dans cette circonstance Louis XIV et Mazarin; car à prit le parti du cardinal de Retz contre eux, et l’accueillit à Rome avec une distinction injurieuse pour la cour de France. La paix de Westphalie, signée sur ces entrefaites, en 1648, déplut fort à funocent X, en ce qu’elle confirmait dans les mains des princes protestants les domaines enlevés au clergé catholique; mais la bulle qu'il lança contre ce traité, que ses nonces n'avaient pu empêcher, ne fut qu’une vaine protestation.
Il est difficile d'analyser le pontificat d’Innocent X sans parler du cardinal Panzirolo, son ministre, qui le mena comme un enfant , et surtout de dona Olimpia, sa bellesœur, que longtemps avant son exaltation les Romains lui donnaient pour maîtresse. Ces deux personnages, se disputant le gouvernement de l’État et de l'Église, Panzirolo réussit à faire chasser Olimpia du palais pontifical, en denoncçant au pape, ce que le pape savait très bien, que sa bellesœur vendait à prix d’or les bénéfices, les indulgences et les charges. Pasquin et Marforio la poursuivirent de leurs épigrammes ; mais, à la mort de Panzirolo, après quatre ans d’une disgrâce que plusieurs historiens regardent comme une comédie jouée, et malgré les intrigues d’Astalli, espèce de cardinal-neveu que le ministre avait imposé à son mattre , dona Olimpia, rappelée au Vatican, reprit le cours de ses extorsions, et fit dépouiller le cardinal Astalli de ses titres et de ses honneurs. Elle réconcilia son beau-frère avec la maison Barberini, par une alliance entre les deux familles , et quelques mois après lui ferma les yeux. Innocent X sentit venir la mort, et dit au cardinal Sforce, qui ne quittait par le chevet de son lit : « Vous voyez où aboutissent toutes les grandeurs d’un pontife, » Il expira enfin, le 7 janvier 1655, à l’âge de quatre-vingts ans.
INNOCENT XI (Benoir ODESCALCHI). Né à Côme, en 1611, il avait étudié sous les jésuites; et sa première profession fut celle des armes. Une blessure le jeta dans l’Église ; d'autres prétendent que ce furent les conseils d’un vieux seigneur, à son passage par Rome. Urbaïin VII le fit protonotaire et gouverneur de Macerata ; Innocent X le promut au cardinalat en 1647, faveurs qu'il aurait dû, suivant quelques-uns , aux bonnes grâces de dona Olimpia. Il succéda enfin à Clément X, le 10 septembre 1676. C'était un homme de bien, incorruptible, désintéressé, vertueux, mais inflexible sur les droits du saint-siége. Touché des abus du népotisme, qui depuis soixante-dix ans avait coûté 17 millions d’or au trésor pontifical , il déclara à son neveu qu’il ne ferait rien pour lui, supprima la charge de cardinalpatron, et donna celle de surintendant secrétaire-d'État au sardinal Cibo, qui devint l’âme de son pontificat. Ses ennemis , rappelant à cette occasion la prophétie de l’Irlandais Malachie, qui avait annoncé ce pape comme bellua insatiabilis, dirent qu’il l'était en effet, puisqu'il ne pouvait être un instant sine Cibo.
Un grand démêlé avec la France remplit à peu près tout te pontificat : les deux cours, animées du même esprit de fierté, luttèrent à qui se vengerait le mieux. Les ambassadeurs avaient à Rome le privilése de couvrir de leur inviolabilité tous les criminels qui se réfugiaient dans les quartiers où leurs palais étaient situés. Depuis plus d’un siècle, les papes avaient vainement tenté d’abolir ces franchises , qui arrétaient le cours de la justice : Innocent XI résolut
d'en venir à bout. La reine Christine de Suède donna |!
l'exemple de la soumission, qui ne fut suivi ni par l'envoyé de Venise ni par celui d’Espagne : celui-ci déclara qu’il s’en rappurtait à ce que ferait la France, Cette puissance était aigrie par un autre empiétement du saint-siége. Nos rois avaient établi qu’à eux seuls appartenait le droit de donner aux évêques l'investiture de leur temporel. Ce droit était nommé la régale, et il en résultait pour la couronne la joui’sance du revenu de tous les bénéfices vacants. Innocent XI, poussé par quelques évêques français, eut la prétention d'en priver Louis XIV et de renouveler la querelle des investitures, qui avait troublé si longtemps l'Allemagne et l’Italie. Ce fut une guerre de bulles et de protestations. La majorité du clergé prit parti pour le roi, et de ses assemblées sortirent les quatre fameux articles de 1682, qui sont aujourd’hui le fondement des libertés de l’Église ga 1licane. Innocent XI fit brûler à Rome ces quatre propositions ; mais il menaça vainement le clergé de toutes les foudres du Vatican. Le même roi, les mêmes prêtres qui révoquaient l’édit de Nantes et banuissaient les protestants du royaume, aux applaudissements du pape, résistèrent à ce même pape sur l’affaire de la régale. Cette conduite, en apparence si contradictoire, était fondée sur le même principe de cupidité. Il y avait d’un côté le bénéfice de l’usufruit, de l'autre celui des confiscations. La querelle des franchises vint aigrir encore ce démêélé. A la mort de l'ambassadeur d'Etrées, la justice papale s'étant emparée du quartier français, le nouvel ambassadeur Lavardin protesta contre cet abus. Le nonce du pape à Paris fut gardé à vue; le parlement fit appel au futur concile ; le roi se saisit d’Avignon. Les poëtes s’en mélèrent ; le bon La Fontaine fit des vers contre le pape. Innocent XI s’en vengea en refusant au cardinal de Furstemberg, protégé par la France, les bulles d’électeur de Cologne. Ces tracasseries, jointes aux querelles du jansénisme et des quiétistes , altérèrent la santé du vieux pontife, et le 12 août 1689 la mort vint mettre un terme à son ambition et à ses peines. Il était infirme, âgé de soixantedix-buit ans, et en avait régné près de treize. Le Menagiana prétend et prouve qu’il ne savait pas le latin.
INNOCENT XII (ANTOINE PIGNATELLI), succéda, le 12 juillet 1692, à Alexandre VITI: il avait alors plus de soixante-dix-sept ans. Né à Naples, le 13 mars 1615, il avait été vice-légat du duché d’Urbin sous Urbaïn VIII, inquisi- {eur de Malte et nonce à Florence sous Innocent X , nonce en Pologne et à Vienne sous Alexandre VII, secrétaire de la congrégation des évêques sous Clément X, légat de Bologne et archevêque de Naples sous Innocent XI, qui le promut au cardinalat. Le peuple, fatigué de la longueur extraordinaire du conclave, l’accueillit avec des transports de joie, et il se rendit digne de la vénération publique par son zèle pour l’ordre et la justice, par ses libéralités envers les pauvres, par l'abolition du népotisme. C’est sous son pontificat qu’en 1693 Louis XIV et son clergé se dégradèrent en rétractant lâchement les résolutions prises dans la mémorable assemblée de 1682. Louis XIV avait alors besoin de la puissante médiation du pape, et Innocent XII le récompensa de sa faiblesse en tracassant l'Autriche et l'Espagne pour les forcer de faire la paix avec la France, en détachant la maison de Savoie de leur alliance. Le roi, de son côté, continua à persécuter les jansénistes et à poursuivre dans ses États les quiétistes, dont la secte mystique avait gagné Italie et troublé l'esprit de plusieurs pontifes. Innocent XII eut à cette occasion le triste avantage de prononcer la condamnation de Fénelon. Il fut plus indulgent à lard des jésuites, qui permettaient aux Chinois prétendus convertis les cérémonies de leur anciennereligion. Mais les enfants de Loyola étaient alors à l'apogée de leur puissance. Innocent XII mourut le 7 septembre 1700.
INNOCENT XIII ( MicHEL-ANGE CONTI). Clément XI Vavait fait cardinal, et il fut élu à sa place, le 8 mai 1721, à l’âge de soixante-six ans environ, par les voix unanimes de cinquante-quatre cardinaux. Il ne Jui manqua que son propre suffrage. Il débuta par montrer peu de penchant pour
ol.
les jésuites dans les querelles du jansénisme et de la bulle Unigenitus, lancée par son prédécesseur. Mais ce n’était qu’une adroite politique pour ménager les puissances, qui, à l’exemple de l’empereur Charles VI, se plaignaient des désordres que cette bulle apportait dans leurs États. Il n’en fit pas moins condamner par l'inquisition la lettre de sept évéques de France, qui s'étaient prononcés contre la bulle; mais, d’un autre côté, il donna satisfaction à l’empereur en lui accordant l'investiture de Naples, si longtemps sollicitée. Ce même empereur ayant voulu donner à son tour à don Car!os l'investiture des duchés de Parme et de Plaisence, Innocent XIII protesta contre cet acte, qu’il regardait comme attentatoire aux droits du saint-siége, et se brouilla encore une fois avec Charles VI. Les revers du chevalier de Saint-Georges, qu’il soutenait de ses deniers, les dangers de l’ordre de Malte, que menaçait la puissance ottomane, aigrirent les infirmités de ce pape valétudinaire. La gravelle, et une hydropisie de poitrine l’enlevèrent, le 7 mars 1724. Mais il vécut assez pour enrichir scandaleusement sa nombreuse famille, quoiqu'il eût débuté par lui défendre de se mêler des affaires de l'État.
VIENNET, de l’Académie Française,
INNOCENTS (Saints ). L'Église appelle de ce nom les enfants qu’Hérode fit mettre à mort par toute la Judée dans l’année qui suivit celle de la naissance de Jésus-Christ, parce qu’il lui avait été révélé que parmi eux était né celwi qui devait un jour régner sur Israel et sur le monde entier. Saint Mathieu est le seul Évangéliste qui rapporte ce massacre. L'Église honore les saints Innocents comme des martyrs, et célèbre leur fête le 28 décembre. Cette fête est une des plus anciennes; il en est fait mention dans les écrits d'Origène et de saint Cyprien. Au moyen âge la fête des Innocents était la saturnale des enfants de chœur, qui élisaient un d’entre eux évêque, le revêtaient des habits pontificaux et dansaient joyeusement dans le chœur. Le concile de Cognac, en 1220, s’éleva contre cet abus; mais il ne cessa guère en France que deux siècles plus tard, à la suite des vives remontrances de la Sorbonne.
Une église de Paris était dédiée aux saints Innocents. Elle était située rueSaint-Denis, au coin de la rue aux Fers, et sur une partie de l'emplacement occupé aujourd’hui par le marché qui porte encore le même nom. Suivant l'abbé Le Bœuf, elle avait été construite sous le règne de Philippe- Auguste ; mais elle fut rebâtie en partie à différentes reprises. À l’un des côtés du bâtiment était adossée une loge étroite, où des femmes dévotes s’emprisonnaient volontairement pour le reste de leur vie; on les nommait recluses ; elles ne recevaient l'air et les aliments que par une petite fenêtre donnant sur l’église.
Le cimetière y attenant était entouré d’une galerie voûtée appelée les charniers. L'église et les charniers furent démolis en 1786. A peu près à la même époque la fontaine des Innocents et ses précieux bas-reliefs, chefs-d'œuvre de Jean Goujon, furent transportés de l'angle de la rue Saint- Denis et de la rue aux Fers à la place qu’elle occupe encore : comme elle n'avait que trois côtés, Pajou en fit alors un quatrième, En 1854 le vieux marché fut démoli et converti en un jardin planté d'arbres et de fleurs.
INNOVATION. C’est la substitution d’une méthode nouvelle, d’un système nouveau, à une méthode, à un système existant antérieurement. Toute innovation n’est pas un progrès ; s’il en est de sages, il en est aussi de folles et de dangereuses, inspirées par cet amour irréfléchi de la nouveauté qui est un des traits saillants du caractère de ‘homme. Trop souvent abusé par son inconstance, il répudie les meilleurs principes et les croyances les plus juste; pour des idées que ses passions du moment saluent comme l'éternelle et absolue vérité, et dont il connaît plus tard à s dépens l’inanité et le mensonge. C'est dans ce sens qu’un proverbe dit : « Le mieux est l'ennemi du bien. » Cependant, quel!es que solent les craintes que puisse faire naître l'adoption de voies nouvelles, et malgré les perturbations