HOBBES
avec lui sur les Méditations que préparait le réformateur de notre philosophie; mais ces discussions ne furent pas continuées; Hobbes y mettait un esprit qui convenait peu à son célèbre interlocuteur, Le philosophe anglais fut d’ailleurs accueilli avec distinction, et prolongea son séjour en France. Le prince de Galles, petit-fils de Henri IV, se trouvait à Paris : Hobbes lui donna des leçons de philosophie et de mathématiques. En même temps, il composait son ouvrage De Cive, dont il fit imprimer, en 1642, un petit nombre d'exemplaires pour ses amis. Les suffrages qu’il obtint de Mersenne et de Gassendi décidèrent Sorbière à faire imprimer ce livre pour le public, pendant un voyage qu’il fit en Hollande en 1647, et à le faire paraître en français l’année suivante.
Après ce trailé politique, Hobbes composa encore en France son livre De la Nature humaine, ou éléments fondamentaux de politique (Londres, 1651), son ZLéviathian, qui parut également à Londres la même année, et un volume de philosophie morale, les Quæstiones de Libertate, de Necessilate et de Casu, qui ne furent imprimées toutefois qu’en 1656, après le retour de l’auteur dans sa patrie. En effet, Hobbes, champion prononcé de l’absolutisme monarchique, après s'être retiré en France longtemps avant les funestes événements de 1649, sur lesquels il ne trouva pas une parole convenable, retourna en Angleterre sous le gouvernement de Cromwell (1653), et y publia quelques ouvrages qui, tout en défendant les principes fondamentaux de Ja monarchie, affligèrent singulièrement les royalistes. Ce furent les Éléments de Philosophie; première partie, Du Corps(1655); seconde partie, De l'Homme (1658); et les Éléments de la Loi politique. D'après ces publications, la cour de Charles IT, réfugiée en Hollande, le soupçonna de vouloir faire sa paix avec le parti national. Cependant, à la restauration de 1660, le roi l’accueillit avec bienveillance et lui fit une pension de cent livres sterling; mais il se garda de l’employer, et Hobbes ne tarda pas à se retirer à la campagne, dans la famille de Devonshire.
Ayant réuni ses ouvrages isolés et traduit en latin ceux qu'il avait d’abord composés en anglais, il ne put pas même obtenir la permission de les faire imprimer à Londres, et cette édition parut à Amsterdam (1668, 4 vol. in-4°). Cela se passait au moment des plus fortes et des plus aveugles réactions, et Charles If, qui abusait des principes d’absolutisme que contenaient ces ouvrages, ne voulait pas qu’on tirât avantage de quelques opinions libérales que l’auteur y avait glissées, notamment dans le Léviathan, quoique d’ailleurs on désignât le parti populaire par le nom de cette bête monstrueuse. Le jugement personnel de Charles JE sur les opinions de son précepteur était partagé par la cour, et de son côté la nation ne pouvait elle-même que repousser un écrivain qui lui disputait tous ses droits.
Hobbes était jugé à l'étranger comme en Angleterre. Ses ouvrages étaient traduits, commentés et admirés par les partisans de l’absolutisme; ils étaient repoussés et combattus par tous les écrivains qui avaient foi à la noblesse et à la dignité de la nature humaine. Hobbes, qui avait des prélentions de divers genres, et qui écrivait en même temps sur la religion, la morale, la politique, la métaphysique, les mathématiques et la littérature, ne justifiait pas lopinion qu'il avait et qu’il donnait de lui-même. 11 fut mathématicien plus que médiocre, quoiqu'il se vantät d’avoir découvert enfin la vraie méthode mathématique. Sa philosophie, malgré la rigueur de ses démonstrations, partait d’une base fausse et aboutissait à d’absurdes conséquences. Dans sa jeunesse, il s'était attaché exclusivement à la dialectique et à la métaphysique la plus subtile ; dans l’âge mûr, il professa un empirisme grossier. La philosophie était pour lui la connaissance raisonnée des causes par les effets et celle des effets par les causes; mais il ne songea pas un instant i demander comment on arrive aux notions d’effet et de cause, ni à examiner de quel droit on conclut de la liaison subjective de la cause et de l'effet à leur liaison objective,
Tout objet est pour lui un corps : l’homme est un corps naturel ; l’État un corps artificiel ; la logique, la physique et la métaphysique sont la science des corps naturels ; la politique et la morale, simple branche de la politique, forment Ja science des corps artificiels. Tout ce que Hobbes dit sur la première de ces deux sciences lui est inspiré par ses opinions sur la seconde, et tout cela offre aujourd’hui peu de valeur.
Hobbes n’est original qu’en sa qualité d'écrivain politique et moraliste; mais sa doctrine, tout en constituant l'unique titre qu’il ait encore pour occuper la postérité, ne lui assure plus qu’une renommée douteuse. En effet, les principes que l’illustre Florentin professa à l'usage des Médicis, Hobbes les professa à l’usage des Stuarts : l’un et Pautre, partant du même matérialisme, aboutissent au même despotisme ; mais ce n’est pas Machiavel, sortant de la barbarie du moyen âge, qui mérite le plus nos colères. Toute société, dit Hobbes, repose sur l'intérêt des sujets, et toute la légitimité des rois est dans leur utilité. Ils ne sont et n’ont droit d’être que parcequ’ils sontnécessaires; mais puisqu'ils sont nécessaires, ils ont toute puissance. L’essence de la royauté estle pouvoir. Être roi, c’est être le maître. Pour être le maître, il faut avoir la force; régner, gouverner et administrer, c’est déployer la force. A la vérité, le salut du peuple est la loi suprême de l'État, et par conséquent le premier devoir du prince est de procurer ce salut; mais il en est de ce devoir comme de tous les autres : on est libre de les accomplir ou de les négliger; le roi peut remplir le sien ou y manquer, c’est son affaire; ce n’est pas celle du public : il est irresponsable, et libre de vouloir ce qui lui plaît. Personne n’a le droit de s'opposer à sa volonté, car tout le monde s’est livré à son arbitre sans condition. Il y aeu contrat entre les rois et les peuples; mais les peuples, las des maux de l’état sauvage, s'étant livrés aux rois sans restrictions, les rois les traitent comme ils les ont reçus, à discrétion. Telle est la condition du pouvoir : constitué par nécessité, il n’est réel qu’autant qu’il est absolu. Il est à tel point absolu que toute liberté nationale est une infraction au droit du maître, une violation du pacte social. Toute liberté est mauvaise sans exception, car le pouvoir s'étend sur tout, sur la religion comme sur la police de la cité. On le voit, Hobbes, qui se vantait de la conséquence deses raisonnements, mettait ce mérile au-dessus de la vérité et, pour y être fidèle, allait hardiment à l'absurde. C'était certes une absurdité que de donner au maître un pouvoir absolu jusqu’en matière de religion, car cela impliquait pour le peuple lPobligation d’embrasser tour à tour, au gré du maître, toutes les doctrines qu’il lui plairait de trouver bonnes. Or, cela impliquait évidemment l’abolition de la conscience et de la raison, que Hobbes faisait mine de respecter. Son système était donc absurde. Ce système convenait, à la vérité, aux Henri VIII, aux Marie Tudor, aux Jlisabeth et surtout anx Stuarts ; il convenait aussi à Hobbes, dont le scepticisme trouvait bon qu'une autorité matérielle fixt la foi publique; mais il répugnait à la nation anglaise, il répugnait à l’humanité : et la politique de Hobbes fut repoussée enAngleterre par Glanvil et Clarendon; en Hollande, par Gilbert Cocquius; en Allemagne, par Cocceius, Albert, Rachel et Osiander ; en France, et sous le règne même du plus absolu de nos rois, le hobbésianisme fut frappé de réprobation.
En définitive, cette fameuse apologie du despotisme eut pour résultat de le faire proscrire en le montrant dans toute sa nudité. Ce que M. de Châteaubriand dit des Stuarts : « Ils fixèrent la liberté en la combattant, » on peut le dire à plus forte raison du précepteur de Charles IT. Les écoles les plus monarchiques répudièrent sa doctrine : celle de Cambridge chassa un étudiant qui avait osé la mettre dans une thèse; celle d'Oxford, qui vota, en 1683, le principe de l’obéissance absolue, supprima dans ses annales quelques louanges qu'on prétendait donner à Hobbes. Dans ses vieux jours, cet écrivain, qui avait commencé par traduire Thucydide en latin, traduisit Homère en vers anglais, com-