‹ Dictionnaire de la folie et de la raison. Parsemé de petits romans ... d'anecdotes ... de recherches curieuses et d'aperçus variés sur les superstitions et la philosophie, sur la littérature et les moeurs ... etcChapitre 70 sur 93 · NOUVELLE · texte numérisé non relu

NOUVELLE

Traduite de l'espagnol de. Luis Perez Moxpeo.

Uxe petite île de la mer des Indes était , depuis sept jours , plongée dans la douleur, parce que son roi venait de

mourir, et que le testament de ce mo-

narque était si singulier, qu'on ne savait

pas à qui passerait la couronne. L'ile était soumise à une monarchie absolue , et les moindres volontés du prince, même lorsqu'il avait cessé de vivre, étaient considérées comme des lois.

Tous les ministres étaient sombres et taciturnes, moitié par peur de perdre leur place sous le nouveau roi, moitié peut-être par l'inquiétude que leur causait la vacance du trône. Dinarbus,

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ITASARD, 149

grand sénéchal du monarque défunt, rencontra, devant le palais, le général Ordogno. Ce dernier était pale, décomposé ; il semblait méditer des projets de mélodrame. -— Quelle est la cause de vos chagrins? lui demanda Dinarbus, — Hélas ! répondit Ordogno, je suis amoureux. — Et de qui? —— C'est ce qui me désespère. — De qui donc? — Je ne dois point attendre de retour. De qui, enfin ? — Je suis bien sûr que mes vœux seront rejetés. — Mais de qui, pour l'amour de Dieu? — De la princesse Alexandrine. — De la princesse ! malheureux ! — Oui, de la nièce du feu roi... Une flamme inextinguible me dévore. Mon corps en est devenu si sec qu'une alumette pourrait l’embrâser.

— Eh!ne savez-vous pas qu’elle sera l'épouse du nouveau souverain ? — Je le Sais. — Avez-vous oublié cette clause du testament de notre dernier roi : « At- » tendu que, depuis deux ans, on n’'en- » tend plus parler du prince Gelimer

1507 HASARDe

» 10h fils, et que je n'ai aucun parent » qui puisse me succéder au trône , afin » de prévenir les discordes que l’ambi- » tion de régner pourrait élever entre » mes sujets , j'ordonne, de mon plein » pouvoir, qu'après ma mort on remette' » mon sceptre au premier étranger qui » arrivera dans cette île ; qu’on le serve » comme on a fait poux moi; qu’on lui » fasse épouser ma nièce , la princesse » Alexandrine , à moins que le prince » Gelimer ne sé retrouve ; ce quiren— » drait aux choses leur cours naturel ».' — Je n'ai rien oublié, sénéchal. —Qui a donc pu vous donner l’audace d’aimer ?+ — Personne, parbleu ! Cette audace est venue toute seule, — Avez-vous parlé a la princesse de vos sentimens pour elle? — Non. — Lui avez-vous écrit?

— Je ne sais pas écrire. — Quoi! général?..., — La roture peut s'amuser à ces vétilles : pour moi qui suis noble’, je m’écris que sur les corps humains...., à coups d’épée.— Mais pensez-vous être

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HASARD, 1914 . Compris ? — Je ne sais pas trop. Ta princesse aimait autrefois ce prince Gelimer….. Cependant j'ai le bonheur de n'avoir jamais regardé une femme sans la blesser au cœur. = Vous avez un peu de vanité , général; car enfin votre tournuüre est pen séduisante... — Il y a, Monsieur ; : tournure et tournure !... — Dans tous les cas , cette passion nous préparerait de grands malheurs, si je ne connaissais votre prudence... Général, Jjimagine que , fidèle aux exemples de vos nobles ancêtres , vous respecterez les derniers ordres du souverain? Depuis sept jours qu'il n'est plus, j'ai attendu, comme le reste de l'Etat, Pétranger à qui nous devons rendre nos hommages. Aujourd’hui, malgré mes soixante ans, je n'y tiens plus ; je parle à la princesse : sielle m’entend, je fuis avec elle.

— © ciel! général..…—,Je ne suis point séditieux ; je ne trouble point la paix de PEtat; je chercherai ailleurs un trône

Pour moi et ma princesse, Vous savez

que cette épée est la dispensatrice des couronnes et des houlettes? — Il est vrai. — Adieu... | - Et sans rien dire de plus, le général Ordogno entra brusquement dans le palais. IL n’avait pas fait dix pas dans la galerie d'honneur, qu’il apereut l’aimable princesse. Depuis deux ans qu’elle w’avait reçu aucune nouvelle du prince Gelimer, elle soupirait les jours et les nuits après le retour de l'unique objet de sa tendresse ; elle maudissait les funestes conseils qu’on lui avait donnés de courir le monde, pour apprendre à gouverner son peuple ; elle faisait pour lui les vœux les plus ardens , et se promettait de passer sa vie dans les ennuis du célibat, plutôt que de lui donner un rival.

Le général Ordogno n'était guère propre à faire changer ses résolutions.

C'était un vieux bonhomme assez laid, à moitié fou , et qui n'avait, pour tout mérite, qu'une épée au flanc gauche, et vingt quarticrs de noblesse dans ses par

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