‹ Dictionnaire de la folie et de la raison. Parsemé de petits romans ... d'anecdotes ... de recherches curieuses et d'aperçus variés sur les superstitions et la philosophie, sur la littérature et les moeurs ... etcChapitre 71 sur 93 · MOT ST · texte numérisé non relu

MOT ST

HASARD, 153 chemins. Avec cela, il se croyait brave, aimable , séduisant. La princesse lni parlait avec quelque bonté, parce qu’il avait eu part à la confiance du feu roi.

Cette bienveillance l’avait persuadé qu’il n'avait qu'un mot à dire pour être heureux. |

La belle Alexandrine lui demanda ce qu'on disait de nouveau. Ordogno se hâta de répondre, du ton le plus gracieux, qu’on ne disait rien ; que les soldats étaient toujours dispersés sur les rivages de l’île, attendant celui que le hasard leur destinait pour souverain ; et que le son des tambours et le bruit du canon avertiraient les habitans de son arrivée, — Plaise au ciel qu’il warrive point ! dit la princesse... Le prince Gelimer a:seul touché mon cœur, ajoutat-ellerun peu plus bas: je serais la plus malheureuse desfemmes, s'il fallait que je devinsse l’épouse d’un autre...

Le noble général , qui n’entendit pas ces derniers mots, se frotta les mains et

sauta de joie , lorsque Les premiers furent prononcés. — Plaise au ciel qu’il n’arrive pas! Nous voilà bien ; dit-il en lui= même ; il ne faut plus: qu’un peu d’audaice...! La princesse” le regardait avec étonnement balbutier et se réjouir tout seul. Il prit ces regards pour des œil=

lades amoureuses ; il se mit à genoux, et

se grattant le front, dans l'espoir d'en

tirer un compliment digne de lui, ül s’écria : — Princesse au cœur double.

La princesse fut si surprise de cette galanterie, qu’elle ne put!s’empêcher d'en interrompre l’auteur, pour le prier de s'expliquer. = Soyez tranquille, reprit Ordogno; outre votre cœur, qui-m’est bien cher, vous possédez aussi le mien, qui m'est plus cher encore. Je: suis général ,et pourtant votre esclave.:Empéchez qu'on ne me montre au doigt comme un homme qui n’a plus dé cœur, et donnez-moi le vôtre: — Vous êtes fou, dit la princesse , en riant à moitié. — Non,

belle Alexandrine ; je brûle... — Alors

a Le ir dre Vrai

vous êtes un imprudent, pour îne rien:

dire de plus, Retirez-vous. — Point de courroux , charmante princesse. Si je» vous offre ma main avant de vous offrir une couronne, c’est que jusqu'ici j'ai dédaigné les grandeurs ; mais l’amour ré veille mon courage. Parlez, et bientôt cette épée fera, de toutes les îles de 1æ mer, la basse-cour de votre palais. Choisissez où vous voulez résner; et cette main, accoutumée à vaincre , Va Vous élever un trône, dont les degrés seront . construits par deux cents rois...

En ce moment, on entendit le bruit du.

canon, mêlé au son des tambours etdes trompettes. Le sénéchal Dinarbus entra | précipitamment. — Le nouveau prince ‘arrive, s'écria-t-il. Princesse, disposezvous à le recevoir ; général Ordogno, marchons à sa rencontre!...

Le général, qui était resté à genoux jusqu’au moment où le bruit, du canon était venu lui secouer les entrailles, tira péniblement son épée, et avant de sor-

156 | HASARD, r, il dit à l'oreille de la princesse : Si le bonheur des humains est pour vous quelque chose, préparez-vous à répondre il ï . = à mes feux ét à fuir avec moi, avant que l'étranger vous connaisse : autrement,

vous verrez les élémens bouleversés , les

hommes dans la consternation: et je

causérai tant de désastres, que... , ou bien , je ferai pour vous autant de merveilles qu'il y a de grains de sable sur les rivages de l'île.

— Quoi ! vous ne tremblez pas ? dit une des femmes de la princesse , quand eet extravagant fut sorti. — Eh! de quoi tremblerais-je ? répondit Alexandrine.

C’est un de ces hommes qui se croient du mérite , parce qu'ils ont des titres de - noblesse; qui font beaucoup de bruit, et qui n'exécutent rien : il sera plus soumis que le reste des insulaires. Mais ce qui m'effraie, c’est mon hymen tout prochain avec un homme que je ne conmais point...

Les clameurs de la foule qui s’ayançait

HASARD, . àa657

vers le palais, interrompirent les plaifites de la princesse. On lui apprit qu’un vais= scau avait fait naufrage la veille, à peu de distance de l'ile; que tout l’équipage avait péri, à l'exception d’un matelot, qui paraissait imbécile , que sa bonne fortune avait amené sur une planche au rivage, et que le testament du feu roi faisait souverain de l’île. Tout cela était vrai. Il faut seulement observer que le vaisseau naufragé était anglais, et que l’heureux matelot se nommait Boniface.

Les soldats qui l'avaient recueilli sur la rive, s'étaient empressés de le revêtir d'habits convenables à l'héritier du trône, et on l’apportait au palais sur un palan.

quin, au milieu des acclamations universelles,

Boniface était un grand sot ; avec une figure pleine, une mine insignifiante , sans éducation, habitué à vivre parmi les matelots , et n'ayant au reste de défaut prononcé qu’une certaine gourmandise. Iks premières parole s qui sortiren

de sa bouche en entrant dans le palais,

furent celles-ci, qu'il adressa aux porteurs de son palanquin : « Pas si vite, » vous autres, je ne suis pas encore fait » à vos fiacres.….. ». ki |

La princesse n'eut pas plutôt: jugé le personnage, par sa figure et par cette petite esquisse de son bon sens, qu’elle se réfugia dans son appartement, avec le désir sincère de déplaire au nouveau monarque.

De son côté, le sénéchal Dinarbus était consterné du peu de talens que promettait Boniface. — Il faut donc louer et servir cet étranger, disait-il en luimême , parce que le hazard l’a mis au-

dessus de nous! Je n’en aurai pas la

force : ce seraitune lâcheté.... Commeil «

se moricénait de la sorte, le général “ te)

Ordogno s'approcha. — Sénéchal, ditäl,

c'est vous qui portez la parole. Compli- |

mentez.…. — Allons, dit le sénéchal, 1l n'y a résolution qui tienne ; ce qu'il faut, ik le faut... En même-temps il éleva la

‘HASARD. 153 voix, et cria de tous ses poumons :

Fortunés habitans de cette ile cent fois heureuse , rendez hommage à votre nouveau prince !.…..

Deux ou trois héraults-d’armes répétérent la même invitations et toute la foule cria tant qu’on voulut : Vive le nouveau roi ! Le général Ordogno com manda à ses troupes de présenter les armes; et Boniface, surpris de tous ces mouvemens, demanda où était donc le souverain? — Haut et puissant seigneur, répliqua Dinarbus, en saluant le palanquin.….. — Or ça, interrompit Boniface, est-ce à moi que vous parlez ? — Assurément. — Eh bien | apprenez que si je suis haut élevé , je n’ai jamais été puis= sant. — Très-puissant prince... — Je vous dis encore une fois que mon pére a été mousse jusqu'à soixante ans, et qu'il y en a cinq que je suis matelot, —Sire, c’est au nom de l'ile entière, que nous vous reconnaissons pour sou verain, — Moi, souverain ?....Vous vous

trompez, Ou vous vous moquez de moi.

C’est mal. — Non, sire; le roi votre prédécesseur vous a choisi pour le remplacer. — Le roi, mon prédécesseur !...….

Où diable m’a-t-il connu? Etait-il sorcier, pour savoir que j'arrivais ici ce matin ?....— Non, sire; mais... — C'està-dire qu’il a pensé à moi sans me connaître? — Précisément, dit le général Ordoguo, en s’approchant du palanquin; et c'est en vertu du testament du feu roi, que nous vous proclamons souverain de l'ile. Feu !.… Une décharge de cinq cents mousquets , et les acclamations du peuple , firent tressaillir Boniface sur son palanquin : c’est pourquoi , aussitôt qu'on eut obtenu du silence , il se isa de dire qu’il ne voyait dans tout 4 qu'un bruit tumultueux, et des honneurs en Pair; qu’il priait qu’on le descendit sur le plancher.

On le porta sur un trône ; où il se laissa placer en souriant ; et il demanda comment il était devenu prince. — Le

7 PS POTT E Ln

Sa, ON, de OR ter Rite 2e

HASARD. 161 roi qui vous précédait, sire, dit le sé néchal , avait un fils, qui partit un jour pour de longs voyages. Depuis deux ans On n’a plus reçu de ses nouvelles ; on a même fait courir le bruit de sa mort ; et.

comme 1l n’y à pas d'autre successeur au trône , nous attendions le premier étranger que le hasard aménerait dans cette île , pour lui remettre la couronne,— Ah!

c'est bien cela; c’est très-bien. Vous Pourriez trouver parmi yous un homme capable, qui connaîtrait mieux que personne la manière de yéus gouverner :

vous préférez un étranger : c’est un trait de sagesse, et une preuve que vous aimez humanité... Mais au fait, c’est mOi qui suis l'étranger? — Oui, sire.

— À la bonne heure : on m’a toujours dit que j'étais né coiffé. Ah ça , est-il difficile à gouverner, votre pays ? — Pas sablement. — C'est égal ; je m'en ac quitterai bien ; et vu que je ne yeux pas .me faire tuer, comme le roi Charles (x},

(1) Charles Ier, roi d’Angelterre,

je ferai tout ce qu’on voudra, voyezvous. À propos, comment vous appellet-on ? — Le sénéchal Dinarbus.— Etce vieux grenadier? — C’est un général.

— Ah! mon général, continua Boniface en se levant avec respect....— Que faitesvous, sire, interrompit le sénéchal, vous saluez vos sujets ?....— Laissez, laissez, reprit Boniface; je connais la discipline ;

j'ai été militaire...

Le général Ordogno , qui trouvait le

prince extrêmement aimable, depuis qu'il s'était incliné devant lui, se hâta

de lui demander quel emploi il avait eu

à l’armée? —— J'étais, répondit Boni

face, maréchal-de-camp. — Maréchalde-camp ? — Oui, maréchal ferrant , à

la suite des troupes. Mais , achevez de !

me dire... , vous êtes le général ?.... — Ordogno. — Ordogno! c’est bien cela.

Vousime contiez aussi que mon prédé-

cesseur était mort depuis sept: jours ?

— Oui, sire. — Il est mort d’une mort sûre , sans doute ? — Non, sire ; il m7y

à point d'animaux malfaifans dans l’île:

il est mort de la fièvre double-tierce, — Bon! mais vous ne m'avez pas tout ä-fait compris. Je vous demandais si le roi qui m'a légué son île était mort d'une mort certaine ; s'ilest bien mort tout-àfait?.... Car enfin je ne voudrais pas être intrônisé aujourd’hui, et detrénisé demain, — Oh ! soyez tranquille , sire; il est enterré depuis cinq jours. — Allons :

eh bien ! vogue la galère !

— Mais, sire, dit Ordosno, votre majesté a sans doute besoin de se rafraichir? — Non, je suis tout mouillé :

mais j'ai besoin de me réchauffer. 4 Eh bien ! dit le sénéchal, qu'on prépare un bain tiède et une che mise chaude, avec duvin et du sucre. — Mon sénéchal ; répliqua Boniface, vous m’avez l'air homme de bien : je ferai quelque chose Pour vous ; mais en attendant ; voulezvous me faire un plaisir ? Ce sera poux moi; sire, le plus grand honneur, — Faites venir mon cuisinier, — Il suffit y

répliqua Dinarbus en prenant le che= min de la cuisine.

—Sire , dit le sénéchak en reparaissant, voici le chef de vos cuisiniers. — Comment t'appelles-tu , mon ami? demanda Boniface. — Tournebroche, sire,, bien à votre service. — Eh bien ! Tournebroche, il faut faire voir ton savoir faire. == Ordonnez, sire. — C'est facile.

D'abord ; pour le diner, comme je veux régaler mon sénéchal....— Quoi ! prince, s'écria Dinarbus reconnaissant... —Æt de plus, je retiens à diner mon général...

— Ah! sire, dit Ordogno, cet excès d'honneur... Point de cérémonie , répliqua le nouveau monarque : nous par- | tagerons la fortune du pot. N'est-ce pas, # | Tournebroche ? — Comme il plaira à | votre majesté. Eh bien! un plai de mon invention. Quand il s'agit de plats, je ne suis pas à mettre de côté ; n'est-ce pas, Tourncbrôche ? — J'aime à le croire, sire. — Eh bien! je ne serais pas Anglais, si je n'aimais un peu le:ros-

IASARDQ 165 bif. Qu'on m’achète un bœuf au marché!

que dans: ce bœuf on mette un! veau, dans le veau un mouton , dans le mouton un agneau, dans l’agneau un dinde, dans le dinde un poulet, dans le poulet une perdrix, dans la perdrix une mauviette, et qu’on me fasse rôtir cela: pour diner!

Hein ! c'est un fameux bifteck ; n'est-ce pas, Tournebroche ? = :Oui, sire. — Dans une heure ; on m’apportera un chapon rôti, afin que je mage d'abord une bouchée ;'n'estzce pas, Tournebroche ?

— Oui, sire.—= Sénéchal , ordonnez qu’on laisse entrer Tournebroche partout, sous peine d’être pendu. Mais, dis-moi, Tour- nebroche, es-ta riche ?: = Non; sire.

J'ai eu jadis une petite fortune; j'ai tout perdu depuis trois ans. Ah! mon général , il faut remonter ce pauvre Tournebroche. Donnez-noi une petite île, que je lui en fasse présent. — Votre majesté veut dire le gouvernement d'une Île ? — Oui. — Demain, sire , vos ordres seront exécutés, — Vois-tu bien, Tour-

i66 HASARD:

ñebroche, continua le roi Boniface , tu revendras cegouvernement aboncomptes cela te remettra ‘en train. Allons, vas, Fournebrothe. = Ah! sire, dit le cuisinier, soyez sûr que vous serez bien servi... | j

Alors il regagna ses fourneaux. On fit entrer Poniface dans:la salle dés bains ; on le parfuma;-on lui laissa manger son chapon ; on:lui fit connaître son palais; et l'heure du diner:étant venue, la prin:

cesse fut obligée dese présenter devant

Jui. Elle était vêtue avec peu-de magni-

ficence ; mais sa beauté éblouissait tous les yeux. Boniface: ne put la voir sans en être amoureux ; etil se trouva le plus heureux-des mortels , lorsqu'on lui apprit qu'elle était destinée à devenir son épouse, — La couronne n’est qu'une coiffure un peu plus lourde qu’une autre, dit-il; je m'en passerais:, s'il le fallait:

mais vivre sans ma belle princesse’, c'est la chose impossible. Or ne sait trop où il :pêcha de lésprit pour lui faire des

es as méasnerec pe “de -be

HASARD (6m complhmens; mais il lui en fit. La princesse les reçut avec une froide politesse, et trouva Boniface preque aussi maus:2 sade que le général Ordogno. Celui - ci avala , sans mot dire , le diner du prince»

et le désagrément d'avoir un rival : ensuite il alla présider aux illuminations.

IL n'ést pas besoin de dire que toute cette journée se passa dans les fêtes. La princesse seule se retira, toute en pleurs, dans son appartement, ne sachant quel parti prendre pour empêcher un hymen

qui était trés-proche.

Le lendemain , il fallut que le nou- Yeau prince montrât ses talens , en rendant publiquement la justice à tout le peuple. Les coutumes de cette île per mettaient aux souverains, Le lendemain de leur couronnement, d’annuller un mariage malheureux. La plupart des habitans de la ville et des campagnes faisaient queue, depuis sept jours, à la porte du chancelier; maïs on n'avait admis que trois ménages, pour épargner

un temps précieux. Le premier parais= sait le plus mal assorti, puisque les époux, au rapport des témoins , s'étaient querellés le premier jour de leurs noces, et n'avaient cessé de se battre depuis le lendemain.

Le second mariage était d'un mari honnête homme avec une prude. Le troisième enfin avait été contracté par deux époux, qui se faisaient tousles jours des infidélités mutuelles. Ils furent admis, à la demande de tous leurs voisins, qui prétendaient que c'était trop de deux objets de scandale dans 1a même maison.

Ces causes devaient être présentées avec une infinité d’autres, qu'on ne peut bien faire sentir qu'en mettant en scène Boniface et ses ministres, dans la salle des

procès, LE CHANCELIER.

Sire, ce serait écrire sur la mer, et bâtir sur le sable, que prétendre louer dignement les éminentes qualités qui vous distinguent,

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