HASARD. 187 L'HUISSIER
C’est d’un homme qui se plaint d’être en prison.
BONIFACE
Est-ce que les prisons seraient ici aussi tristes qu'ailleurs ? J LE CHANCELIER. É
Sire , elles sont fort bien pour des prisons.
Allons, je sais ce qu'il en est. J'ordonne qu'on ait soin des prisouniers ; qu’on garni$se les prisons de bons lits; qu'on nourrisse bien ceux qui y sont :
sans cela, personne ne voudra ÿ aller.
LE SÉNÉCHAL
Mais, mon prince , une prison w’est pas un hôtel garni.
BONIFACE
C'est égal. Qu'on m'obéisse, quand je parle , et qu'on laisse les prisonniers li-
bres d’aller et de venir : il ne faut gêner personne.
LE CHANCELIER
Mais, sire , si on laisse les portes ouvertes , les prisonniers sortiront.
BONIFACE
Point du tout, si on les traite bien...
L'horloge sonna deux heures; il fallut aller dîner : ce qui mit la joie au cœur du prince Boniface.
-—"}# y avait heureusement dans l'ile une coutume assez sage : €’est que les ordres et les décrets des rois, lorsqu'ils étaient contraires aux lois de l'Etat, ne s’exécutaient que douze jours après qu’ils avaient été donnés. Ce fut cet usage qui sauva le royaume de Boniface. Si on eût lâché les prisonniers, et jugé les vauriens comme il venait de le faire, la sûreté individuelle, le commerce, la paix, tout eût couru les plus grands
HASARD, 169 dangers. Les circonstances qui survinrent empêchèrent tous ces maux.
Après le diner, Boniface voulut faire à la princesse Alexandrine une déclara tion d'amour en bonne forme ; mais soit que les charmes de celle qu’il aimait lui eussent troublé l'esprit, soit qu’il se fût très-fortement fatigué la tête à rendre la justice , il lui conta les plus plates choses du monde. La princesse, qui le croyait moins sot, était consternée de ses discours préliminaires , lorsqu'il acheva en ces termes la plus burlesque déclaration d’amour qu'on ait faite , depuis qu’il y a des fous qui se mêlent d'aimer :
« Devant le coup-d'œil de vos bonnes » grâces, lui dit-il, mon cœur est tout » calciné. Oui, divine princesse! le feu » grégeois, le feu Saint-Elme:, Le feu sau- » vage, tous les feux follets de l'Univers > ne sont que des feux de paille, auprès » du feu amoureux que le vent de votre > beauté souffle actuellement dans les
190 HASARD, » fourneaux de ma cervelle. Vos char- » mes jouent à remue-ménage dans mon » chétif individu : c’est pourquoi je dé- » barricade mes pensées, je lèche la » bride’à ma tendresse, je donne de » l'éperon à mes soupirs, je fouette de- » vant moi mon amour. Vous voyez » que mon cœur joue à pigeon vole; per- » mettez que le vôtre joue avec le mien ». Cette pauvre princesse était vraiment faite pour être sotitement complimentée par des sots. Elle avait reçu la veille les très-ridicules fadaises du général Ordogno ; elle était obligée d’entendre les absurdités du roi Boniface : elle n’osa toutefois en rire, et répondit d’un air sérieux, qu'il eût été glorieux pour elle de mériter la tendresse du nouyeau momarque ; mais que, ne voulant pas le tromper, elle l’avertissait qu'elle était pleine de défauts. — Eh ! mon Dieu! je suis bien aussi un tant soit peu défec= tueux , reprit Boniface. On se passe ces petites choses-là..…
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On mereproche, continua Alexandrine , que je suis trop orgueilleuse.
— Etmoi trop peu, dit Boniface. Nous nous ferons des concessions. == On dit encore que je suis paresseuse. — Etant eine , rien ne, vous pressera ; et pour moi , je vous laisserai souveut tranquille.
.— De plus, j'ai fréquemiment des mik graines, qui-me rendent: maussade. — C’est un malheur du sexe, -2 J'ai eu déjà dix attaques de folie, Rien que dix ! mais vous! êtes unique. — Hélas!
dit en.elle-même la triste princesse, ne pourvai-je donc lui déplaire ?.…..
- Mais il y a. de,ces figures, de ces grâces qui. séduisent tous les cœurs ; et la belle Alexandrine était de ee nombre:
* Le lendemain , un courrier arriva à l4 Cour; portant une dépêche pour le nou= Veau monarque. Le conseil s’assembla à la hâte, parce que l’'envoyé disait son affaire urgente, Boniface, dont on in térrompait le déjeûner, voulait déclarer
la guerre à celui qui lui-envoyait $es
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missives si mal à propos ; mais le conseil eut assez de force pour s'opposer à cette résolution. Le sénéchal ayant pris les dépèches, les ouvrit, et s’écria quec'était un cartel. — « Un étranger arrivé » cette nuit dans l’île, veut et demande » que Boniface se batte avec lui, ou » qu'il lui cède le trône ».
— Voyez-vous cela! interrompit Boniface. Il veut, et moi je ne veux pas.
— 11 prétend avoir des droits , et veut les faire valoir. — Diable ! je ne sais pas me battre , moi. —— N’avez.vous pas été militaire ? dit le chancelier. — Oui dà, répondit Boniface ; mais il y a militaire et militaire. — N’alliez-vous pas à la iête de quelque régiment ? — J’allais bien à la queue, s’il vous plaît, et de loin encore, comme les nobles dela vieille roche. — Votre nouvelle dignité doit vous donner du courage.—Au contraire , je tiens à la vie plus que jamais; et, en vertu de mon autorité, je sup prime les duels, sous peine de la vie ;
dêtre pendu, et d’aller aux galères à perpétuité. — Vous ne le Pouvez, sire , Pour cette fois. Le conseil a décidé qu’il fut accepter le défi, — Mais on ne se bat qu'en colère ou par vengeance. Je ne connais cet homme-là » ni d'Eve ni d'Adam, et je ne me bats pas. — Le conseil exige le contraire, — Où voyez vous cela ? — Sur les figures? — Mon chancelier, si vous donnez dans la sorz cellerie, je vous fais brûler !.… Mon général , battez-vous Pour moi. — Un tel æxcés d'honneur ne me Convient pas, sire quoique je sois noble de la vieille roche... Or çal qu’on prépare les armes -du prince !
Tr Comme vous y allez! s'écria Boni face. Que j’achéve au moins de déjeûner!
Savez-vous qu’il est rude de s’exposer en Propre personne, D'ailleurs, je n’aime pas les maladies ; et comme il n’y a rien de si mauvais pour la santé que la mort, j'ordonne que quelqu'un se batte à ma place. — Le conseil s’écria qne cela
HASARDe
ne se pouv Boniface, conseille comme s’il ordon-
ait pas. — Ce conseil-là, dit
nait. — Il en est ainsi, reprit le sénéchal, dans les circonstances épineuses.
On arma alors le tremblant Boniface, et on lui demanda si ses armes ne le blessaient point. — Je m'en rapporte ; dit-il, à mon conseil.
Sur cela, on introduisit l'étranger , “qui était vêtu d’un costume chevaleresque ; et coiffé d’un casque, dont la
visière était baïssée. -— Seigneur , êtes- : VOUS prêt? dit l'inconnu à Boniface, en ntrant dans la lice. — Savez-vous ; “ffonsieur, répondit celui-ci, que les (luels sont défendus dans mon île ? — Excusez-moi, seigneur, dit le chevalier; ils y furent de tout temps permis. | Allons, en garde; prenez le temps. | —Je le prends aussi, répliqua Boniface, Voyons... » du courage... | | Te signal du combat ayant été donné»
Boniface s'écria qu'il recevait une bles sure. Un héraut d'armes suspendit les |