‹ Dictionnaire de littérature chrétienneChapitre 164 sur 194 · PEL · texte numérisé non relu

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1er. Alors Schiller et Kunda Tenaient pour changer Teau ; et un instant après, le surintendant, avec quelques gardes, faisait l'inspection du soir, visitait mes fers, et examinait toute ma chambre.

A Tune des heures de la journée, tantôt avant, tantôt après le dtner, selon le bon plaisir des gardes, nous allions à la promenade.

Après la visite du soir dont je viens de

farler, Oroboni et moi nous nous mettions causer, et c*est alors qu'avaient lieu d'ordinaire nos plus longs entretiens. De temps en temps il y avait aussi entre nous quelques causeries le matin, ou aussitôt après le dîner, mais elles étaient fort courtes pour la plupart. Quelquefois les factionnaires avaient la bonté de nous dire : « Un peu plus bas, messieurs; autrement la faute retombera sur nous. » D'autres fois, ils feignaient de ne pas s'apercevoir de nos conversations, puis, voyant paraître le sergent, ils nous priaient de nous taire jusqu à ce qu'il fût parti, et i peine Tétait-il qu'ils disaient : »4^1aintenant, messieurs, vous pouvez causer, mais le plus bas possible. » Quelquesuns de ces soldats poussaient même parfois la hardiesse iusqu à converser avec nous, répondaient a nos questions^ et nous donnaient des nouvelles d'Italie. A certains discours nous ne répondions qu'en les priant de se taire. La déhance était bien naturelle : comment savoir si leurs paroles étaient toujours l'expression de cœurs sincères , ou si elles n'étaient qu^un piège pour scruter nos pensées ? Néanmoins je suis beaucoup plus porté à croire que ces bonnes gens parlaient avec franchise.

Un soir, nous avions des sentinelles trèseomplaisantes ; partant. Oroboni et moi, nous ne nous donnions pas la peine de modérer notre voix. Maroncelli, du souterrain où il était, s'étant cramponné à sa fenêtre, nous entendit et reconnut ma voix. Il ne put se contenir, et me salua en chantant. Il BQe demanda comment je me portais, et m'exprima dans les termes les plus tendres son regret de n'avoir pas encore obtenu que nous fussions mis ensemble. Cette grAce, je Ta vais aussi demandée ; mais ni le surintendant du Spielberg, ni le gouverneur de Briînn, n'avaient le pouvoir de l'accorder. Notre désir mutuel avait été transmis à Tempereur, et aucune réponse n'était encore venue.

Depuis le jour où nous nous saluâmes en chantant dans les souterrains, plusieurs fois, de l'étage supérieur, j*aYais entendu ses chansons, mais sans saisir les paroles, et pendant quelques instants h peine, car on ne le laissait pas continuer. Cette fois, il éleva beaucoup plus la voix ; on ne Tinter-' rompit pas si tôt, et je compris tout. Il n'y a pas de terme pour dire l'émotion que j'éprouvai. Je lui répondis , et nous continuâmes le dialogue environ un quart d'heure. Enfin, on changea les sentinelles sur la terrasse, et celles qui vinrent ne furent pas si complaisantes, nous nous dispo*'

sionn h reprendre nos chants ; mais des cns^ furieux s'élevèrent.pour nous maudire, et ij. fallut les respecter. Je me représentais Ma-roncelli ^sant depuis si longtemps dans ce* cachot bien autrement affreux gue le mien r je m'imaginais la tristesse qui devait souvent l'y accabler, je me figurais tout ce que sa santé devait en souffrir , et j'en ressentais^ une profonde douleur. Enfin je pus pleurer ; mais les larmes ne me soulagèrent pas. Je fUs pris d^un grand mal de tète et d'une fièvre violente. Ne pouvant me tenir sur mes jambes, je me jetai sur la paillasse. Mon agitation convulsive augmenta ; des spasmes horribles me déchiraient la poitrine. Je cru$ mourir cette nuit-là. Le jour suivant, la fié-* vre avait cessé et ma poitrine allait mieux,, mais il me semblait avoir le cerveau en feu-,, et je pouvais à peine remuer la tète sans j réveiller d'atroces douleurs.

Je dis mon état à Oroboni. Lui aussi se sentait plus mal que de coutume. « Ami, me dit-il, le jour n'est pas éloigné oùTun de nous ne pourra plus venir à la fenêtre. Chaque fois que nous nous saluons peut être la der* nière. Tenons-nous dune prêts l'un et l'autre soit à mourir, soit à survivre à notre ami. » Sa voix était émue ; moi, je ne pouvais lui répondre. Nous gardftmes un instant le silence, puis il reprit : « Tu es heureux» toi, de savoir l'allemand ! Tu pourras au moins te confesser ! J'ai demandé un prêtre qui sût l'italien : on m^a dit qu'il n y en avait pas. Mais Dieu voit mes désirs, et depuis qile je me suis confessé à Venise, en vérité je ne crois pas avoir rien qui me pèse beaucoup sur la conscience. — Moi aussi, je me suis confessé à Venise, lui dis-je, avec Tesprit plein de rancune, et j'ai fait pis que si j'avais refusé les sacrements. Mais si maintenant on m'accorde un prêtre^ je t'assure que je me confesserai de cœur, et en pardonnant à tout le monde. — Que le ciel te bénisse 1 s'écria-l-il ; tu me donnes une grande consolation. Faisons, oui, faisons tous deux notre possible, pour être unis dans réternelle félicité, comme nous Tavons été dans ces jours de malheur I »

Le lendemain, je l'attendjs à la fenêtre, et il ne vint pas. Je soufflrais, mais je pouvais me soutenir. Plusieurs mois se passèrent», et pour lui et pour moi, dans ces alternatives, do mieux et de pire.

Je parvins à me traîner ainsi jusqu'au il janvier 1823. Le matin, je me levai avec un léger mal de tête, mais je me sentais desdispositions à m'évanouir. Mes jambes tremblaient, et Savais peine à respirer. Oroboni,; de son côté, allait mai depuis deux ou troisi jours, et ne se levait pas. Ou m'apporte la< soupe ; j'en goâte à peine une cuillerée, et. je tombe privé de sentiment. Quelque tempsaprès, le factionnaire du corridor regarda, par Iiasard à travers le guichet, et me voyant étendu à terre, avec le petit pot renversé auprès de moi, il me crut mort et appela Sctiiller. Le surintendant arriva aussi, le médeein fut appelé aussitôt, et on me mit au lit. J'eus peine à revenir. Le médecin dit

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cnie j*étais en danger et me fit enlever mes fers. II m'ordonna je ne sais quel médicament ; mais mon estomac ne pouvait rien garder. Les douleurs de tète augmentaient îîine manière terrible. Un rapport fut immédiatement adressé au gouverneur» qui exj#édia un courrier à Vienne pour savoir comment je devais être traité. On répondit qu'il n^ fallait pas me mettre à Finfirmerie, mais qu on devait me servir dans la prison avec le même soin que si j'étais à l'infirmerie. De plus, on autorisait le surintendant à me fournir des bouillons et des potages de sa cuisine, tant que la maladie serait grave. Cette dernière recommandation fut d'abord inutile : aucune nourriture, aucun breuvage ne passait. Mon état empira pendant une semaine entière ; j'avais le délire jour et nuit. Kral et Kubitzkv me furent donnés pour infirmiers; tous deux me servaient avec affection. Chaque fois que je reprenais un peu connaissance, Kral me répétait : « Ayez confiance en Dieu; Dieu seul est bon. — Priezle pour moi, lui disais-je, non pour qu*il me uuerisse, mais pour qu'il accepte mes mal- Heurs et ma mort en expiation de mes péchés. »

11 me suggéra la pensée de demander les sacrements. « Si je ne les ai pas déjà demandés, lui répondis-je, attribuez-le à la jbiblesse de ma tôte ; mais ce sera pour moi «ne grande consolation de les recevoir. » Kral rapporta mes paroles au surintendant, et on fit venir l'aumônier des prisons. Je me confessai, je communiai et reçus l'etlrêmeonction. Je fus content de ce prêtre. Il s'appelait Sturm. Les réflexions qu'il me fit sur ta justice de Dieu, sur l'injustice des hommes, sur le devoir du pardon, sur la vanité de toutes les choses du monde, n'étaient pas des lieux communs : elles portaient l'emlireiote d'une intelligence haute et cultivée, et d'un cœur animé véritablement de l'amour de Dieu et du prochain.

L*effort d'attention que je fis pour rece- Toir les sacrements épuisa en apparence ce qui me restait de vie ; mais il me fit réellement un grand bien, en me plongeant durant quelques heures dans une léthargie qui me reposa. Je m'éveillai un peu soulagé, et voyant Schiller et Kral à mes côtés, je pris leurs mains et les remerciai de leurs soins. Schiller me dit : « Mon œil est exercé & voir les malades : je parierais que vous n'en mourrez pas.» — Et vous ne croyez pas me foire là un mauvais pronostic ? lui dis-je. — Non, répondit-il ; les misères de la vie sont grandes, il est vrai ; mais quand on les supporte avec noblesse et humilité, (m gagne toujours q^uelque chose à vivre. » Puis il lyouta : « Si vous vivez, j'espère que vous aurez dans quelques jours une grande consolation. Vous avez demandé à voir M. MaroDcelti ? — J'ai demandé cela tant de fois, et en vain ! je n*ose plus l'espérer. — Espère/, espère?, monsieur ! et réitérez la aemande. » Je la réitérai , en effet , le jour môme. Le surintendant me dit également d*e«pérer^ et ajouta qu'il était vraisemblable

que non-seuloment Maroncelli pourrait me voir, mais même qu*il me serait donné pour infirmier, et ensuite pour compagnon uséparable.

Comme tous tant que nous étions de pri* sonniers d'Etat nous avions plus ou moins la santé délabrée, le gouverneur avait demandé à Vienne la permission de nous mettre deux à deux, afin que nous pussions nous aider Tun Tautre. J'avais aussi demandé la faveur d'écrire un dernier adieu à ma famille.

Vers la fin de la seconde semaine, une crise s'opéra dans ma maladie, et le daoger disparut. Je commençais à me lever, quand un matin on ouvre la porte, et je vois entrer avec un air joyeux le surintendant, Schiller et le médecin. Le premier court k moi, et me dit : « Nous avons la permission de vous donner Maroncelli pour compagnon, et de vous laisser écrire une'lettre à vos parents.i La joie m'ôta la respiration» et le pauvre surintendant, qui, dans l'élan de son cœur, avait manqué de prudence, me crut perdu. Quand je recouvrai mes sens, et que je me souvins de la nouvelle qu*on venait de m'ap-

E rendre, je priai qu'on ne mit pas de retara un si grand bienfait. Le médecin y €on« sentit, et Maroncelli fut amené dans mes bras. Ah t quel moment que celui-là I < Tu vis I nous écriftmes-nous tous deux. 0 mon ami, ô mon frère I quel jour heureux il nous est encore donné de voir t Que Dieu en soit béni I »

Mais à notre joie, qui était immense, se joignait une immense compassion. Maron* celTi devait être moins frappé que moi, en voyant mon dépérissement : il savait que j'avais ftlt une maladie grave. Mais moi, même en pensant combien il avait souffert, je ne me le figurais pas aussi différent de ce qu'il était autrefois. 11 était à peine recon* naissable. Ses traits, si beaux, si frais, étaient flétris par la douleur, par la faim, par le mauvais air d'une prison ténébreuse f Toutefois, nous étions heureux- de nous voir, de nous entendre, d*être enfin réunis. Oh I que de choses nous avions à nous dire, à nous rappeler, à nous redire encore 1 Quelle douceur de pouvoir pleurer ensemble I quelle harmonie dans nos idées ! quelle satisfaction de nous trouver d'accord en fait de religion, de haïr l'un et l'autre Tignorance et la bar* barie,maissanshaïr personne,de plaindre les ignorants et lespervers, et de prier pour eux!»

En vérité, si l'on compare ce langage k celui de ces prisonniers politiques, toujours pleins de haine et de fiel, rugissant comme des bêtes fauves, insultant leurs gardiens, se dénonçant les uns les autres, ou se traitant mutuellement d'espions et d*hommes vendus, puis se croyant toujours des héros et des martyrs, on gémit sur ces malbeu* reux, et on admire le pouvoir de la religion qui seule peut donner aux hommes tant dd noblesse uans le malheur. En effet, Sikio Pellico diffère autant de ces prétendus dé* fenseurs de la liberté que le Sauveur luimême sur la croix différait du mauvais iar*

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roo, c'est-à-dire qu'entre ces deux extrtmes il y a rinfini. On peut juger ainsi les opinions et les systèmes par leurs fruits : la Yraie religion produit ws sieos. Ge«x qui parient de Iratemiié et qui ne peuTent être deai ou trois ensemble sans se ha'ir montreni assez par là qu*ils sont des hypocrites et des menteuis. Mais revenons au récit de Siivio Pellico :

« Oroboni, après avoir beaucoup souffert pendant l'hiver et le printemps, se trouva enfin dans un état déplorable quand vint Tété. 11 crachait le sang et devenait hydro-piqM. Je laisse à penser quelle était notre affliction^ tandis qu'il allait s'éteignant si {ffès de nous, sans que nous pussions renverser ce mur cruel qui nous empêchait de le voir et de lui prodiguer les soins de l'amitié. Schiller nous donnait de ses n«)uvelles. L'infortuné jeune homme souffrit des douleurs atroces» mais son courage ne se démentit jamais. 11 reçut les secours spirituels du chapelain, qui, par bonheur , savait le français. Il mourut le jour qui porte son nonL, lo 13 juin 1923. Quelques heures avant d^expirer, il parla de son père octogénaire, s'attendrit et pleura ^ puis il se remit en disant : « Mais pourquoi pleurer le plus heureux des êtres qui me sont chers, puis-» qu'il est à la veille de me rejoindre dans le repos étemel ? » Ses dernières paroles furent : de pardonne de oosur à mes ennemis, m D. Fortini, son ami d'enfance, homme plein de religion et de charité, lui ferma les yeux.

Pauvre Oroboni 1 quel frisson parcourut nos veineSv quand on nous dit qu'il n était

E'us ! — ot que nous entendîmes U voix et s pas deceuxqui vinrent prendre leeadavrei — et que nous vîmes, de la fenêtre, le char sur lequel il fut f)orté au cimetière ! Ce char était traîné par deux galériens, et suivi par quatre gardes. Nous accompAgnâmesdes yeux le triste convoi jusqu'au cimetière. Il entra dans renceinie, et s'arrêta dans un ançle : là était la fosse. Peu d^instants après, le char, les condamnés et les gardes revinrent sur leurs pas. Vnn de ces derniers était Kubitzki. Il me dit (pensée noble et surprenante dans un homme vulgaire) : « J*ai marqué avec soin le lieu de la sépulture, afin que si quelque parent ou ami ontenait un jour de recueillir ses os et de les porter dans son pàvs. on pût savoir où ils reposent. »

Que de fois Oroboni m^avaitdit, en regardant de sa ienêtre le cimetière : « Il faut que Je m'accoutume à l'idée d'aller pourrir là dedans : pourtant je confesse que cette idée me &it frémir. Il me semble qu'on ne doit pas être aussi bien enterré dans ce pays-ci, que dans notre chère péninsule. v'Puis, il s'4criait en riant : « Quel enfantillage ï Quand nn habit est usé, et qu'il faut Te quitter.

3 n'importe où on le jette? » D'autres fois il isait : « Je me prépare de jour en jour à la mort ; mais je m'y serais plus volontiers résigné, à une condition : ç eût été de rentrer un instant sous le toit paternel, d'embrasser Its genoux d^ mon père, d'entendre une parole de bénédiction, et de mourir ! » Il sou-

pirait et syoutait : « Si ce calice ne peut s'é« loigner de moi, d mon Dieu, gue ta volonté soit faite 1 » Et le dernier matin de sa vie, il disait encore, en baisant un crucifix que Kral lui présentait : « Toi, qui étais un Dieu, tu eus cependant horreur de la mort, et tu dis : Si possibiU est^ transeaiame calix istel Pardonne-moi donc si je le dis aussi. Mais je répète encore tes autres paroles : Yeruim^ iamen non sicui ego volo^ sea sietU $ul •

Après la mort d'Oroboni, je tombai de nouveau malade. Je crovais rejoindre bientôt mon ami dans la tombe, et ie le désirais. Mais, pourtant, me serais-je séparé sans regret de Maroncelli ? Souvent, tandis que lui, assis sur ma paillasse, lisait ou faisait des vers, ou peut-être feignait comme moi de se distraire par ces études, et méditait sur noa malheurs, je le regardais avec tristesse, fi je pensais : — Combien ta vie sera plus triste encore quand le souiQe de la mort m'aura touché, quand tu me verras emporter de cette chambre, quand, regardant le cimetière, tu diras : « Silvio est là aussi 1 • — Et je m'attendrissais sur ce pauvre ami destiné à me suivre, et ja faisais des vœux pour qu'on lui donnftt un autre compagnon caimble de l'apprécier comme je l'appréciais moi-même, — ou pour que le Seigneur prolongeât mon martyre et me laissât Te doux office d'adou» cir celui de cet infortuné, en le partageant avec lui.

Je ne dirai pas combien de fois mes maladies s'évanouirent et reparurent. L'assistance que je recevais de Maroncelli, pendant que j'étais malade, était celle du fi'ère le plus tendre. Il s'apercevait quand il ne me coilve** naitpasde parler, et alors il restait silencieux; il voyait quand ses paroles pouvaient me soulager, et alors il trouvait toujours des sujets d'entretien appropriés à la disposition de mon ftme, tantôt cherchant à l'entretenir, tantôt s'efforcent de la changer peu à peu. D'esprits plus nobles que le sien, je n'en ai jamais connu ; de pareils au sien, un bien petit nombre. Un grand amour de la justice, une grande tolérance, une grande confiance dans la vertu humaine et dans les secours de la Providence ; un profond sentiment du beau dans tous les arts ; une imagination riche de poésie ; les qualités les plus aimables de l'esprit et du cœur, tout se trouvait réuni en lui pour me le rendre cher.

Je n^oubiiais pas Oroboni, et chaque jour je gémissais de sa mort; mais souvent mon cœur se réjouissait à la pensée que cet être chéri, délivré de tous ses maux dans le sein de la Divinité, devait compter parmi ses joies celle de me voir avec un ami non moins affectueux que lui. Une voix semblait m'assurer, au lond de TAme, qu'Oroboni n'étak plus dans le lieu des expiations ; néanmoins je priais toujours pour lui. Plusieurs fois je rêvai que je le voyais, qu'il priait pour moi ; et j'aimais à me persuader que ces rêves n'étaient pas le pur effet du hasard, mais bien de réelles apparitions que Dieu [lermettait pour me consoler.

Mais les sentiments religieux et l'amitid

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de Marooeelli all^eaienl chaque jour da- ▼anlage le poids de mes afflictions. La seule idée qui ni*épouvantât était la possibilité que cet infortuné, d'une santé d^à délabrée, quoioue moins chancelante que la mienne» vint a descendre avant moi dans la tombe. Chaque fois qu'il était malade, je tremblais ; chaque fois que je le voyais aller mieux» c'était une fête pour moi. Ces craintes de le perdre donnaient h mon affection pour lui une force toujours plus gprande ; et la peur de me perdre produisait en lui le même ef-* fet.

Ah 1 i) 7 a encore une douceur ineffable dans ces alternatives de crainte et d'espérance pour la seule personne qui nous reste I Notre sort était assurément un des plus mi* sérables qu'il y eût sur la terre ; toutefois l'estime et l'amitié sans boines qui nous unissaient, nous procuraient, au milieu de nos malheurs, une sorte de félicité, et nous la sentions bien réellement.

J'aurais désiré que le chapelain (dont j'avais été si content lors de ma première maladie) nous fût accordé pour confesseur, et qu on nous permit de le voir de temps en temps, quand même on ne nous trouverait pas gravement malades. Au lieu de lui conlier cette mission* le gouvernement nous assigna un augustin, nommé le P. Baptiste, 'usqu'à ce qiron nous eût envoyé de Vienne 'ordre de contirmer celui-ci ou d'en nommer un autre. Je craignais que nous ne perdissions au change ; je me trompais. Le P. Baptiste était un an^e de charité ; ses manières étaient très-distinguées et même élégantes. 11 raisonnait avec profondeur sur les devoirs de l'homme. Nous le priâmes de nous visiter souvent. Il venait tous les mois, et plus fréquemment s'il le pouvait. 11 nous apportait même, avec la permission du gouverneur, quelques livres, et nous disait, au nom de son abbé, que toute la bibliothèque du couvent était à notre disposition. C'eût été un grand avantage pour nous, 8*il eût duré. Toutefois nous en profitâmes pendant plusieurs mois.

Après la confession, il s'arrêtait longtemps à converser, et tous ses discours décelaient une âme droite, pleine de dignité, un amour véritable de la grandeur et de la sainteté de l'homme. Nous eûmes le bonheur de jouir, un an environ, de ses lumières et de son affection, et jamais il ne se démentit. Jamais un seul mot qui pût faire soupçonner eu lui l'intention de servir les intérêts de la politique, au lieu de remplir son ministère. Jamais le moindre manquement aux égards les plus délicats.

Dès l'abord, pour dire la vérité, je me déliais de lui, je m'attendais à le voir employer la finesse de son esprit à des investigations inconvenantes. Dans un prisonnier d'Etat, semblable défiance n'est que trop naturelle ; mais combien on se sent soulasé» lorsqu'elle s'évanouit, lorsou'on ne peut découvrir dans l'interprète de Dieu d'autre pensée que le zèle pour la cause de Dieu et de Thumanilé ! Il avait une manière toute par-

ticulière et très-efflcaee de donner des consolations. Je m'accusais, par eiemple, d*accèi de colère contre la rigoureuse discipUne de la prison. Il moralisait un peu sur la nécessité de souffrir avec patience et en paidoonant ; puis il se mettait à peindre, avec les plus vives couleurs, les misères attachées k toutes les conditions autres que la mienne. Il avait beaucoup vécu h la ville et à la campagne ; il avait connu les grands et les petits, et médité sur les injustices hnmaines; il savait décrire à merveille les passions et les mœurs des diverses classes de la société. Partout il me montrait des forts et des ÙU blés , des oppresseurs et des opprimés ; partout la nécessité ou de haïr no3 semblables, ou de les aimer par généreuse indulgence ei par compassion. Les faits qu'il me racontait pour me rappeler l'universalité du malheur, et les bons effets qu'on en peut retirer, n'a* vaient rien de singulier ; ils étaient même très-ordinaires ; mais il les disait en termes si justes, si persuasifs, qu'il me faisait sentir parfaitement les déductions qui en dérivaient.

Ah ! certes, chaque fois que j'avais entendu ces doux reproches, ces nobles conseils, j'étais plein de l'amour de la vertu, je ne dé* testais plus personne, j'aurais donné ma vie rK>ur le moindre de mes semblables, je bénissais Dieu de m'avoir fait homme. Âhl malheureux celui oui ignore la sublimité de la confession 1 Malneureux celui qui, pour ne pas paraître homme vulgaire, se croit obligé de la regarder avec mépris I Parce que chacun sait qiril faut être bon, il n'est i»as vrai qu'il soit inutile de se l'entendre due, et qu il nous suffise de nos propres léflexiona et de quelques lectures convenablement dirigées ; non I la parole vivante d'un homme a une puissance que ni les lectures ni les réflexions ne peuvent avoir 1 L'Ame en est plus touchée ; les impressions qu'elle en reçoit sont (ilus profondes. Dans la parole d'un frère, il jr a une vie, un à-prepos que nous chercherions souvent en vain dans les livres et dans nos pro|:res pensées.

Au commencement de 18S^, le surinten* dant, qui avait ses bureaux à une des extrémités de notre corridor, se transportaailleurs, et les chambres de la chancellerie, avec d'autres dépendances, furent converties eu prison. Uélas 1 nous comprîmes qu'on attendait d'Italie de nouveaux prisonniers d'Etat.

Arrivèrent bientôt, en effet, les condamnés d'un troisième procès, tous de mes amis ou de mes connaissances. Oh ! quand je sus leurs noms, quelle fut ma tristesse I Borsieri était un de mes plus anciens amis I J'étais lié avec Confalonieri depuis moins long* temps ; mais je l'aimais ae tout mon cœur. Si j^avais pu, en me soumettant au earceri duriêsimo ou à quelq[ue autre tori ure que ce fût, ac(iuitter leur peine et les délivrer. Dieu sait si je ne l'aurais pas fait I Et je ne dis pas seulement donner ma vie pour eux : ah ! qu'est-ce que donner sa vie 7 souflrir, c*est bien plus 1

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}*aurais eu alors un si grand besoin des consolations du P. Baptiste ! On ne lui permit plus de Tenir.

Ainsi la confession , cette pratique si dé^ daignée des heureux du siècle, était devenue une nécessité à ces pauvres reclus. La religion peut ainsi toujours se consoler ellemême de l'abandon de ceux qui sont dans la joie, en n'abandonnant jamais ceux qui sont dans les angoisses et dans lea larmes.

Silvio continue, avec la même expression de résignation chrétienne et de paix intérieure, le récit des épreuves qu'il eut à souffHr :

«Ces rigueurs croissantes rendaient de jour en jour notre vie plus monotone. Comment se' passèrent pour nous toutes les années 182%, 1825, 1826, 1827? On nous priva des livres dont le gouverneur nous avait provisoirement permis de nous servir. La prison devint un véritable tombeau, dans lequel la tranquillité de la mort ne nous était même pas laissée. Chaque mois, à un jour indéterminé, le directeur de la police venait faire une minutieuse perquisition, accompagné d*un lieutenant et de soldats. On nous mettait entièrement nus; on examinait toutes les coutures de nos vêtements , dans la crainte que nous n'y tinssions caché quelque papier ou tout autre objet; on décousait les paillasses, pour en fouuler Tintérieur. Bien qu'on ne pût rien nous trouver de clandestin, cette visite hostile et inattendue, répétée sans iin, avait je ne sais quoi qui m*irritait et qui chaque fois me donnait la fièvre.

Les années précédentes m'avaient paru bien malheureuses, et maintenant je les regrettais comme un temps d'agréables douceurs. Qu'étaient devenues les heures où je m'enfonçais dans l'étude de la Bible ou d*Homère? A force de lire Homère dans le texte, mes faibles connaissances en grec s^étaient développées, et je m'étais passionné pour cette langue. Combien j'étais fSiché de ne pouvoir en continuer l'élude l Dante, Pétrarque, Shakspeare, Byron, Walter Scott, Schiller, Goethe, etc., que d'amis on m'enlevait 1 Parmi ces livres, je comptais aussi quelques ouvrages de morale chrétienne, comme Bourdaloue , Pascal , l'Imitation de Jésus-Christ, la Philothéo, etc., livres qui, si on les lit avec un esprit de critique étroit et mesquin , en se récriant h chaque défaut de goût qu'on y trouve, è chaque pensée peu solide, se jettent là et ne se reprennent pas; mais qui, Jus sans malignité et sans se scandaliser des côtés faibles, oQTn nt une philosophie élevée, qui nourrit et fortifie le cœur et rintelligence. Quelques-uns de ces livres de religion nous furent dans la suite envoyés en cadeau par l'empereur , mais avec exclusion absolue de toute autre espèce de livres servant à des études littéraires.

Ce don d'ouvrages ascétiques nous fut obtenu en 1825, par un coniesseur dalmate, qui nous fut envoyé de Vienne, le P. Etienne Paulowich, nommé deux ans après évêque de Catlaro. Nous lui fûmM aussi redevables

du bienfait d*entendre enfin la messe, qoi. nous avait toujours été refusé jusqu'alors, par la raison qu on ne pouvait nous con^ duireà l'église et nous tenir séparés deux à deux, comme c'était prescrit. Une séparation si rigide étant impossible, nous allions à la messe divisés en trois groupes : un groupe sur la tribune de l'orgue , un autre sous la tribune, de manière à n'être pas aperçu, et le troisième dans un petit ora-* toire ayant vue sur l'Eglise, au moyen d'une grille.

Maroncelli et moi nous avions alors pour compagnons, mais avec défense qu*un cou-

Irfe s'entretint avec l'autre, six détenus dont a condamnation était antérieure à la nôtre. Deux d'entre eux avaient été mes voisins sous les Plombs de Venise. Deux gardes nous conduisaient à la place qui nous était assignée, et ramenaient, après la messe^ chaque coup)e dans sa prison # Un capucin venait nous dire l'oflice. Ce brave homme terminait toujours la messe par un Oremus où il implorait Dieu pour qu'il nous délivrât des fers, et alors sa voix était émue. Quand il descendait de l'autel, il jetait un regard compatissant sur les trois groupes, et baissait

tristement la tête en priaut »

On le prive enfin de cet honnête geôlier qui était devenu pour lui un ami et près* que un père :

« En 1825, Schiller fut trouvé trop affaibli par les infirmités de la vieillesse, et on lui confia la garde d'autres condamnés, à l'égard desquels on ne semblait pas exiger une aussi grande vigilance. Oh l comme nous regretta^ mes qu'il s'éloiçnât de nous I et combien il lui coûta aussi de nous quitter 1 II eut d'a-> bord pour successeur Kral, qui ne lui cédait pas en bonté ! Mais on donna bientôt aussi a ce dernier un autre emploi, et il nous échut un gardien, non pas méchant, mais bourru et étranger à tout témoignage d'affection.

Ces chançements m'affligeaient profondément. Schiller, Kral et Kuoitsky, mais surtout les deux premiers, nous avaient assistés dans nos maladies comme un père et uo frère l'auraient fait. Incapables de manquer à leur devoir, ils savaient le remplir sans dureté de cœur. S'ils avaient un peu de rudesse dans les formes, elle était presque toujours involontaire, et complètement ra chetée par les bons offices qu'ils nous rendaient. Quelquefois je m'emportais contre eux, mais comme ils me pardonnaient de bon cœur I Comme ils s'efforçaient de nous persuader qu'ils n'étaient pas sans affection pour nous I Comme ils se réjouissaient en voyant que nous en étions convaincus, et que nous les estimions comme des gens de bien 1

Depuis qu'il était loin de nous , Schiller était tombé malade plusieurs fois, et s'était rétabli. Nous demandions de ses nouvelles avec une anxiété toute filiale. Quand il était convalescent, il venait quelauefois se promener sous nos fenêtres. Nous toussions pour le saluer, et lui levait les ^enx avec un sourire mélancolique, et disait à la sentinelle, de manière è être entendu de nous :

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« Da rind wmn$ $€flme! (Là sool mes enfimts! ) B Pauvre Tieinardl avec quel eba* grifi je te voyais traîner péoiblemeot ton corps malade, sans que fe pusse te prêter Kappui de m^n bras! Parfois il s*assejrait là sur l'herbe , et lisait. C'étaient des livres qu'il m'avait prèté<. Et afln oue je le reconnusse, il en disait le titre à la sentinelle, ou enrécitattqueiquepassage.Ceslivresétaient, pour la plupart, des anecdotes d*almanacb, ou des romans de peu de valeur littéraire, mais pleins de moralité.

Après plusieurs attaques d'apoplexie » il se fit'porter à rbôpital militaire. U était déjà dans un déplorable état, et bientôt il y mourut U possédait quelques centaines de florins, fruit de ses longues épargnes , qu'il avait prêtés à quelques-uns de ses compa^

rns d'armes. Lorsqu'il se vit près de sa , il appela ses amis auprès de lui, et leur dit : « Je n'ai plus de fiarents ; que chacun de vous garde ce qu'il a entre les mains. Je vous demande seulement de prier pour moi. »

L'un d'eux avait une fille de dix-huit ans, qui était la filleule de Schiller. Peu d'heures avant de mourir, le bon vieillard la fit ap» peler. Il ne pouvait plus proférer de paroles intelligibles, il tira de son doigt un anneau d'argent, sa dernière richesse, et le mit au Joigt de la jeune fille. Puis il l'embrassa en pleurant. La pauvre enfont poussait des cris et rinondait de ses larmes. U les lai essuyait avec son mouchoir. Enfin il lui prit les mains, et se les posa sur les yeux.-^ Ces yeux étaient fermés pour toujours.

Les consolations humaines allaient ainsi nous manquant l une après Tautre ; les dou* leurs étaient de plus en plus grandes. Je me résignais à la volonté de Dieu, mais je me résignais en gémissant ; et mon âme, au lieu de s'endurcir à la souffrance, semblait la ressentir toiyours plus douloureusement.

Une fois, je reçus en cachette une feuille de la Gazette d^Auçêbourg^ où Ton disait de moi quelque chose de fort étrange, à propos de l'entrée en religion d'une de mes sœurs. On y lisait : « La signora Maria-Angiola Pel-

lico, fille de etc., a pris aujourd'hui le

voile, dans le couvent de la Visitation, à Turin, etc. C'est la sœur de l'auteur de /Voitfoiis de Riminif Silvio Pellico, lequel est sorti récemment de la forteresse de Spielberg, gracié par S. M. l'empereur; trait de «clémence bien digne d'un si magnanime souverain , et dont s'est réjouie toute l'ital ie, d'autant t^lus que..., etc. • buivait mon panégyrique.

Cette lable de ma grâce, je ne pouvais m'itnaginer jpourquoi on l'avait inventée. Il ne me [Mraissait pas vraisemblable que ce fût une simple plaisanterie de journaliste ; étaitce par hasard quelque ruse des polices allemandes ? Qui sait ? Mais les noms de Maria-Angiola étaient bien ceux de ma sœur cadette* Sans doute ils avaient dû passer de la Casette de Turin dans d'autres journaux. Ainsi cette excellente fille s'est réellement dite religieuse I Ahl peut-être a-t-elle embrassé cet état I parce qu'elle a perdu ses

vauay

parental Pauvre enfiintl Elle n'a pasvoola que je souffrisse seul les tourments de la cafitivité : elle aussi a voulu s'emprisonner. Que le Seigneur lui donne, plus qu'à moi, la vertu de la patience et de I abnégationi Que de fois, dans sa cellule, cet ange pensera à moi 1 que de fois elle s'imposera de dures

Ènitences pour obtenir de Dieu qu'il allège . j maux de son frèrel

Ces pensées m'attendrissaient et me déchiraient le c(Bur. Ahl certes, mes malheurs n'avaient dû que trop contribuera abréger les jours de mon père ou de ma mère, de tous les deux peut-être ! Plus j'y pensais, et plus il me semblait impossible que, sans cette perte, Mariette eût abandonné le toit paternel. Cette idée m'accablait comme una certitude, et me plongea dans une profonde affliction. Maroncelli n'en était pas moiai ému que moi. Quelques jours après, il se mit à composer une élégie sur la somr da prisonnier. Il fit un petit poëme, fort beau, et qui respirait la mélancolie et la |iitié. Quand il l'eut terminé, il me le récita. Ohl comme je lui fus reconnaissant de cette peu* sée délicate! Panni tant de milliers de vers, eomposés jusqu'alors pour des religieuses, ceux-ci étaient probablement les seuls oui eussent été faits en prison, pour le frère de la religieuse lui-même , par un compagnon de captivité. Quel concours d'idées pathétiques et pieuses 1

C'est ainsi que Tamitié adoucissait mes douleurs. Ah ! définis ce moment, je ne passai plus un seul jour sans me transporter par la pensée au milieu d'un couvent déjeunes vierges ; parmi ces saintes filles , j'en considérais une avec la plus tendre compas» sion ; je priais ardemment le ciel d'embellir pour elle la solitude, et de ne pas permettre que son imagination lui peignit ma prises sous des couleurs trop horribles.

La crainte où j'étais que mes p.irents eussent cessé de vivre, fût, à quelque temps de là, plutôt augmentée que diminuée, par la manière dont le directeur de la police vint un jour m'annoncer qu'on se portait bien dans ma famille. « S. IIL Tempereur, me dit-»!!, m'ordonne de vous apporter de bonnes nouvelles des parents que vous avez ï Turin. » Je tressaillis de plaisir et de surprise à cette communication, qui jamais ne m'avait été faite auparavant, et je demandai de plus grands détails. « J'ai laissé à Turin, lui dis-je, un père et une mère, des frères et des sœurs. Vivf^nt-ils tous? Ahl si vous avez une lettre de quelau'un d'entre eux, de grflce, montrez-la moi f — Je ne puis rien montrer. Vous devez vous contenter décela. C'est toujours une preuve de bonté, de b part de fempereur, que de vous faire dire ces consolantes paroles. Cela ne s'est encore fait pour personne. — Je conviens que cela prouve la bonté de l'empereur ; mais vous comprendrez qu'il m'est impossible de tirer aucune consolation de paroies aussi vagues. Quels sont ceux de mes parents qui se por« tent bien? W'cn ai-je perdu auctu? — *os-

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sieur, je regrette de ne pouvoir vous en dire plus qu'il ne m'a été ordonné. »

£t a ces mots il se rôtira.

Quelques mois après, je reçus de nouveau un avis semblable, mais sans aucune lettre, sans une seule explication de plus. On vit que, loin de me contenter d'un si grand bienfait, j'en demeurais au contraire plus afDigé, et depuis lors on ne me parla plus jamais de ma famille.

La pensée que mes parents étaient morts, que mes frères l'étaient aussi peut^tre, ainsi que Joséphine, mon autre sœur bien-«imée ; que sans doute Mariette, la seule personne* qui leur survécût , s'éteindrait bientôt dans les angoisses de la solitude et dans les aus-tentés de la pénitence, cette pensée me détachait de plus en plus de la vie. Quelquefois, violemment assailli par mes maladies ordinaires, ou par de nouvelles souffrances, telles que d'épouvantables coliques accompagnées de symptômes très-douloureux et semblables à ceux du €Ao(^i»-f7iorfru5,j'es« pérais mourir. Oui, l'expression est exacte, ; eëpérais. Et néanmoins, 6 contradiction de l'homme I en jptant un regard sur mon com-

[»agnon languissant, mon coeur se déchirait k 'idée de le laisser seul, et je désirais vivre encore.

Trois fois il arriva de Vienne de grands personnages , pour visiter nos prisons , et s'assurer gu*il ne s'y commettait aucun abus de discipline. La première visite fut celle du baron Von Miînch, qui, s'apiloyant sur le peu de clarté que nous avions, nous dit qu'il implorerait la permission de prolonger notre journée, en faisant placer le soir, pendant

3iielques heures, une lanterne à l'extérieur u guichet. Cette visite eut lieu en 1825. Un an après, on mit à exécution sa pensée charitalHe. Grâce à cette lumière sépulcrale, nous pûmes alors apercevoir les murailles, et nous promener sans courir le risgue de nous briser la tète. La seconde visite fut celle du^baron VonVogel. Il me trouva dans UD fort mauvais état de santé ; et, apprenant que le médecin, quoi(;[ue persuadé que le café pouvait m'ètre salutaire, n'osait pas me l'or* donner, parce que c'était un objet de luxe, il dit un mot de consentement en ma faveur, et le café me fut prescrit. La troisième visite fut faite par je ne sais çiuel autre seigneur de la cour, homme de cinquante à soixante ans* qui nous témoigna, par ses manières et par ses paroles, la plus noble compassion. Il ne pouvait rien pour nous; mais l'expression suave de sa bonté était déjà un bienfait, et nous lui en sûmes gré.

Oh 1 comme le prisonnier soupire ardem-* ment après la vue de ses semblables ! La religion chrétienne, si riche d'humanité, n'a pas oublié de mettre au nombre des œuvres de miséricorde la viêite de$ wUùwnien.

L.*aspect des hommes, que touctie votre in« fortune, suffit pour adoucir, quand même ils n*auraient pas d'autre moyen de vous consoler plus elficacement. La solitude complète peut être favorable à raroendement dequel"» ques flmes.; mais je crpis qu'en général elle

l'est plus encore» si on ne la porte pas à l'extrême, si on la tempère par quelque contact avec la société. Moi, du moins, je suis ainsi fait. Lorsque je ne vois pas mes semblables^ ie concentre mon affection sur un petit nombre d'entre eux, et je cesse d'aimer les autres; si je puis en voir, je ne dirai pas beaucoup, mais un nombre raisonnable, j'aime avec tendresse tout le genre humain.

Mille fois je me surpris à aimer d'un atnour exclusif quelques personnes à peine^ et à sentilr mon cœur si plein de haine pour les autres que je m'en épouvantais. Alors j'allais à la fenêtre avec le plus vif désir de voir quelque visage nouveau, et je m'estimais heureux si là sentinelle, en se promenant, ne rasait pas le mur de trop près ; si elle s'écartait assez pour que je pusse la voir; si elle levait la tête, en m entendant tousser ; si aa physionomie éiait bonne. Quand je croyais y découvrir une expression de pitié, je me sentais pris d'une douce émotion» comme si ce soldat inconnu eût été un in* time ami. S'il s'éloignait, j'attendais avec une tendre inquiétude qu'il revint, et s'il revenait en me regardant, je iouissais de ses regards comme d'un grana bienfait. Quand il ne se promenait plus de manière k ce que îe le visse, je restais mortilié comme un nomme qui aime et qui ^'aperçoit qu'on n^ se soucie pas de lui.

Dans la prison contiguë à la ndtre, autre^ fois celle d'Oroboni, étaient maintenant D. Marco Fortini et M. Antonio Villa. Ce dernier, na{[uère robuste comme un Her-« eule , souffrit beaucoup de la faim pendant la première année , et , quand il eut plus de nourriture , il se trouva sans force pour dil^rer, U languit longtemps t puis, réduit presque à l'extrémité , il obtint qu'on lui donnât une prison plus aérée. L'atmosphère méphitique d'un étroit tombeau lui était, sans doute , très-nuisible, comme oUe l'était à tous les autres; mais le remède ou'il avait invoqué fut insuffisant. ])an9 cette grande chambre, il traîna encore quelques mois, puis, après plusieurs vomissements de sang, il mourut. Il fut assisté par D. Fortini , son coinpagnon de captivité , et par l'abbé Paulowich, venu en toute hAte de Vienne» quand on le sut près de mourir.

Bien que je ne fusse paa lié avec lui aussi intimement qu'avec Orobooi, sa mort, cependant, m'affligea beaucoup. Je savais qu'il était tendrement chéri de ses parents et de sa femme 1 Pour lui ^ son sort était plus à envier qu'à plaindre ; mais ceux qui lui sur» vivaient I il avait été aussi mon voisin sous les Plombé: Tremerello m'avait apporté auel<<* ques vers de lui, et lui en avait porte des miens. U régnait quelquefois dans $es vera un sentiment profond. Après sa mort, il me sembla que je lui %tais plus attaché que je ne l'avais pensé durant sa vie, lorsque j*ap«^ pris des gardes les cruelles souffrances qu'il avait endurées. Le malheureux, quoique plein de religion , ne pouvait se résigner à mourir, il éprouva au plus haut degré l'hoireur de ce terrible passage, sans cesser tou^

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tefois de bénxr le Seigneur et de s'écrier, en ▼ersant des larmes : « Je ne sais pas conformer ma Tolonté à la tienne, et cependant je le voudrais ; opère donc en moi ce miracle ! » Il n*avait pas le courage d*Oroboni; mais il rimita en protestant qu*il pardonnait à ses ennemis.

A la fin de cette année (1896) , nous entendîmes un soir, dans le corridor, le bruit mal comprimé de plusieurs personnes qui marchaient. Nos oreilles étaient devenues très-habiles à distinguer toute espèce de bruit. Une porte s*ouvre ; nous reconnaissons que c*est la porte do la prison où était Tavocat Solera. On en ouvre une autre; c'est celle de Fortini. Au milieu de quelques voix

3ui parlent bas , nous distinguons celle du irecteur delà police. — Que serait-ce? une perquisition à une heure si avancée? £t pourquoi ? Mais bientôt ils sortent de nouveau dans le corridor. Et voilà que nous entendons la voix du bon Fortini qui disait : « Etourdi que je suis I Pardon , voj^ez-vous : j'ai oublié un volume de mon bréviaire. » El il revint lestement sur ses pas pour prendre ce volume , puis il rejoignit les autres. La porte de l'escalier s'ouvrit , nous les entendîmes descendre jusqu'en bas; nous comprimes que nos heureux camarades avaient reçu leur grftce, et, quel que fût notre regret de ne pas les suivre , nous nous réjouîmes de leur bonheur.

La délivrance de ces deux compagnons était-elle sans aucune conséquence pour nous? Comment sortaient-ils, eux qui avaient été condamnés comme nous , l'un à vingt ans , rautre à auinze ; et pourquoi la grâce ne s'étendait-elle pas à nous et à beaucoup d'autres ? Existait-il donc , contre ceux qui n étaient pas délivrés , des préventions plus nostiles ? Ou bien serait-on disposé à nous gracier tous , et deux à la fois , mais à de courts intervalles les uns des autres , peutêtre chaque mois , peut-être tous les deux ou trois mois ?

Mous doutâmes ainsi pendant quelqud temps. Et plus de trois mois se passèrent sans qu'il se fit aucune autre délivrance. Vers la fin de 1827 , nous pensâmes que le mois de décembre pouvait être fixé pour 1 anniversaire des grâces. Mais décembre

«iu^i<c cALTiiaiviu iniur moi les sepc années et demie de prison équivalant, selon les paroles de l'empereur, & quinze années, si tournois on voulait compter la peine du jour de rarrestation. Mais si on voulait ne pas teijir compte du temps qu'avait duré le pro- <5ês (et celte supposition était la plus vraisemblabte) , et ne dater que de la publication de 1 arrêt , les sept «"s et demi ne s^ raient accomplis qu'en 18S9.

Tous les termes calculables passèrent , et la grâce ne vint pas. Cependant , déjà avant la sortie de Solera et de Fortini, il était venu è mon pauvre Maroncelli une tumeur au

sait boiter. Plus tard , il pot à peine Iralner sa chaîne , et il n'allait que rarement à la promenade. Un matin d'automne , il désin sortir avec moi pour (irendre un peu Tair : il y avait déjà de la neige , et , dans un mch ment où par malheur je ne le soutenais pas, il trébucha et tomba. La secousse rendit à rinstant très-aiguë la douleur du genou. Nous le portâmes sur son lit , car il n'éUii plus en état de se tenir. Quand le médedn le vit , il se décida enfin à lui faire ôter la chaîne. La tumeur emnira de jour en jour, devint énorme et de plus en plus douloDreuse. Les souffrances du pauvre malade étaient si grandes , quMI ne pouvait avoir de rejios ni dans son lit ni hors de son lit. Lorsqu'il lui fallait faire un mouvement , se lever, se coucher, j'étais obligé de prendre le plus délicatement possible sa jamne malade, et de la placer très-lentement de la manière convenable. Quelquefois , pour le moindre changement de position , il fallait un quart d heure de spasmes. Sangsues, cauleres, pierre infernale, fomentations sèches ou humides, tout fut tenté par le médecin. C'éUit un surcroît de douleurs et rien de plus. Après l'application de la pierre infernale, la suppuration s'établissait. La tumeur n'était plus qu'une plaie; mais elle ne diminuait pas, et la suppuration n'apportait pas de soulagement à la douleur.

Maroncelli était mille fois plus malheureux que moi , et pourtant , hélas 1 combien je souffrais avec lui I II m'était doux de remplir les fonctions d'infirmier auprès d'un si digne ami. Mais le voir dépérir ainsi au milieu de tourments si longs, si atroces, sans qu il me fût possible de lui rendre la santé! Présager que jamais ce genou ne pourrait se guérir I Voir le malade plus convaincu de sa mort que de sa guérison I Etre forcé d'admirer sans cesse son courage et sa sérénité I Ah ! cela me torturait l'âme dune manière inexprimable

En ce déplorable état, il composait encore des vers, il chantait, il discourait : il faisait tout pour me tromper, pour me cacher une partie de ses maux. Il ne pouvait plus ni digérer, ni dormir; il maigriss.iit d^une façon effrayante; il avait de fréquents évanouissements; toutefois il semblait par moments reprendre vie et me donnait du courage. Ce qu il souffrit pendant neuf longs mois ne saurait se décrire. Enfin on permit qu'il J eût une consultation. Le médecin en chef vint, approuva tout ce que le médecin arait essayé , et, sans prononcer son opinion sur la maladie et sur ce qui restait à faire, il se retira. Un instant après arriva le sous-intendant, (|ui dit à Maroncelli : « Le médecin en chef n a pas osé s'expliquer en votre présence ; il craignait que vous n'eussiez pas la force de vous entendre annoncer une nécessite cruelle. Moi , je l'ai assuré que le courage ne vous manquerait pas. — J'espère, dit Maroncelli, en avoir donné quelques preuves , en souffrant ces tourments saos

Mnou gauche. Au commencement la dou- ine plaindre. On mê'proposerau'donrî.'.l«ur était supportable; seulement eUe le fci- Oui , mopsieur, rampulaUon. Cepeodaul te

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médecin en chef , voyant votre épuisement, hésite à la conseiller. Vous sentez>vous ca- {lable , dans Tétat de faiblesse où vous êtes, de supporter Tamputation ? Voulez^vous TOUS exposer au danger ?... — De mourir? Eh I ne mourrai-je bientôt de même, si Ton ne met pas un terme à mes maux ? — Nous ferons donc de suite un rapport à Vienne sur tout ceci, et aussitôt la permission venue de vous amputer... — Quoi ! il faut une permission 7 — Oui , monsieur. »

Huit jours après arriva l'autorisation at* tendue. Le malade fut transporté dans une chambre plus grande ; il demanda que je le suivisse. « Je pourrais expirer durant Topération , dit*il ; que je me trouve au moins dans les bras de mon ami. » Ma compagnie lui fut accordée.

L*abbé Wrba , notre confesseur ( il avait remplacé Paulowich) vint administrer les sacrements à l'infortuné. Ce devoir de reli* gion rempli, nous attendions les chirurgiens et ils ne paraissaient pas. Maroncelli se mit à réciter encore un psaume. Les chirurgiens vinrent enfin; ils étaient deux. Le premier était le médecin ordinaire de la maison , c'est-à-dire notre barbier; et, quand il se présentait des opérations, il avait le droit de les faire de sa main, et ne voulait pas en céder l'honneur à d'autres. Le second était un jeune chirurgien , élève de l'école de Vienne , et qui jouissait déjà d'une grande réputation d'nabiieté. Celui-ci , envoyé par le gouverneur pour assister à l'opération et la diriger , aurait bien vqjuIu la faire luimême, mais il dut se contenter de surveiller Texécution. Le malade fut assis sur le bord du lit, les jambes pendantes : je le tenais entre mes bras. Au-dessus du genou, à l'endroit où la cuisse commençait à être saine, on appliqua une ligature pour marquer le cercle que devait suivre l'instrument. Le vieux cnirurgien tailla tout à l'entour, h la profondeur d^n doigt; puis il releva la peau coupée et continua de trancher les muscles mis à découvert. Le sang ruisselait à torrents des artères, mais aussitôt elles furent liées avec un fil de soie. Enfin on scia l'os. Maroncelli ne jeta pas un cri. Quand il vit qu'on emportait sa jambe coupée , il la regarda d'un air de compassion; puis, se tour- Dant vers l'opérateur, il lui dit : « Vous m'awez délivré d'un ennemi , et je n'ai aucun moyen de reconnattre ce service. » 11 y avait, sur la fenêtre , une rose dans un verre. « Je te prie de m'apporter cette rose, » me dit-il. . Je la lui donnai et il la présenta au vieux chirurgien , en lui disant : « Je n'ai pas autre chose à vous offrir pour vous témoigner xna reconnaissance. » Celui-ci prit la rose et

pleura

Les chirurgiens avaient cru que l'Hofirmej-ie du Spielberg était potirvue de tout ce qu'il fallait , à 1 exception des instruments au'ils avaient apportés. Mais l'amputation nite , ils s'aperçurent qu'il leur manquait plusieurs choses nécessaires : du taffetas ^ommé , de la glace , des bandages , etc. Le naalheureux mutilé dut attendre deux heu-

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res que tout ce!a fût apporté de la ville. Enfin on put l'étendre sur le lit , et on lui appliqua de la glace sur le moignon. Le jour suivant on débarrassa ce moignon des grumeaux de sang qui s'y étaient formés; on le lava, on rabattit la peau et on banda la plaie.

P ndant plusieurs jours on ne donna au malade qu'une demi-tasse de bouillon avec un jaune d'œuf battu. Et quand fut passé le danger de la fièvre, qui accompagne cette opération , on commença à le restaurer graduellement avec une nourriture plus substantielle. L'empereur avait ordonné que, jusqu'au rétablissement de ses forces, on lui donnât de bons aliments de la cuisine du surintendant. La guérison s'opéra en quarante iours , au bout desquels nous fûmes reconduits dans notre prison. On nous l'avait agrandie en faisant une ouverture dans la muraille, et en réunissant à notre ancien cachot celui qui avait été habité d'abord par Oroboni et ensuite par Villa. Je transportai mon lit à l'endroit même où avait été celui d'Oroboni, là où jl était mort. Cette identité de lieu me plaisait; je croyais m'être rapproché de lui. Souvent il occupait mes rêves , et il me semblait réellement que sou esprit venait me visiter et m'apporter de célestes consolations.

Le spectacle horrible des souffrances de Maroncelli avant l'amputation de sa jambe, pendant et après cette opération, fortifia mon courage. Dieu qui, pendant sa maladie, m'avait donné la sauté, parce que mes soins lui étaient nécessaires , me la reprit dès qu'il put se soutenir sur des béquilles. Il me vint des tumeurs glanduleuses dont je souffris beaucoup. J*en guéris, mais à ces douleurs succédèrent des maux de poitrine, que j'avais déjà éprouvés autrefois, mais qui maintenant me causaient des suffocations plus fortes que jamais , des vertiges et des dyssenteries spasmodiques. « Mon tour esi venu , me disais-je. Serai-je moins patient que mon compagnon ?» Je m'appliquai dèf lors à imiter sa vertu autant qu'il me fut possible.

Sans aucun doute » chaqM condition humaine a ses devoirs. Ceux d'un malade sont la patience , le courage , l'obligation de faire tous ses efforts pour n'être pas insupportable à ceux qui l'approchent.

Maroncelli, sur ses pauvres béquilles, n'avait plus son agilité d'autrefois, et il s'en affligeait dans la crainte de me servir moins bien. 11 craignait de plus aue, pour lui épargner le mouvement et la &tigue , je n'eusse pas recours à ses services aussi souvent que j'en avais besoin. Et en effet , cela arrivait quelquefois, mais je mettais tous mes soins à ce qu'il ne pût pas s'en apercevoir.

Quoiqu'il eût repris des forces, il n'était cependant pas complètement rétabli. 11 éprouvait, comme toutes les personnes amputées, des sensations douloureuses dans les nerfs^ comiue si le membre coupé vivait encore. Il souffrait du pied, de la jambe et du genou qu'il n'avait plus. Ai^titez à cela que l'os

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