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même» et de ne point regar *er derrière moi après avoir mis la main à la charrue (Luc ix). Misérable que je suis I je remportai par mon opioiAtreté une malheureuse victoire, mMroaginant qu*ii ne recberciiait pas tant en cela mon avantage q^e sa consolation. 11 nraccompagna au sortir du monastère, comme s*il m'eût porté en terre, et enfin en me disant adieu il usa de ces paroles : Je vous r^arde» mon filst comme marqué du caractère du diable : ne m'alléguez point de raisons, je ne reçois point d*excuses : une brebis ne saurait quitter le troupeau sans courir fortune h toute heure d*6tre dévorée par les loups. « En allant de Béroé à Ëdesse, il y a tout contre le grand chemin une solitude par laquelle les Sarrasins courent de tous côtés sans demeurer jamais en môme lieu : l'appréhension qu'on a d'eux fait que tous les voyageurs se rassemblent là, pour éviter, par cette escorte cju'ils se font les uns aux autres^ le péril qui les menace. Nous nous trouvâmes donc de compagnie environ soi* xante et dix personnes, tant hommes que femmes, vieillards, jeunes gens et enfants, iorsuue soudain des ismaélites , montés sur des cnevaux et sur des chameaux, vinrent se jeter sur nous. Ils avaient de fort longs cheveux tout tressés, le corps à demi-nu, de grands manteaux, des carquois qui leur pendaient derrière le dos, de longs javelots, et tenaient en leurs mains des arcs débandés; car ils ne venaient pas pour combattre, mais seulement pour voler. Ainsi nous fûmes enlevés, dispersés et emmenés de divers côtés i et moi , avec ma belle prétention de rentrer dans mon bien quand je serais en mou pays, me repentant trop tard du mauvais conseil que j avais suivi, je tombai, avec la femme d'un de ceux ({ui étaient en notre coiopagnie, sous la puissance d'un même maître. Nous fûmes menés, ou pour mieux dire nous fûmes portés comme en l'air sur des chameaux où nous étions plutôt attachés qu'assis, par l'appréhension continuelle que nous avions de tomber et de périr dans ce vaste désert. Nous avions pour nourriture de la chair à demi-crue, et pour breuvage le lait des chameaux. Enfin, après avoir passé une grande rivière , nous arrivâmes d.«ns le désert le plus reculé de tous, où, ayant reçu commandement, selou la coutume de cette nation, d'adorer la femme et les enfants de notre maître, nous nous prosternAmes devant eui. Ainsi étant comme en prison, et ayant changé d'habits, c'est-à-dire étant réduit à aller tout nu, j'appris à marcher de la sorte ; et il est vrai que les chaleurs excessives de ee climat ne permettent de couvrir aucune partie du corps que celles qu'il serait honteux de ne point cacher. On me donna la ebarged'un troupeau de brebis, et en comparaison de mes autres maux, cette occupation me consolait lorsque ie pensais qu'elle était ^•«use que je voyais plus rarement mes mattres et les autres esclaves. Il me semblait aussi que j'avais en cela quelque co^aformité avec Jacob et avec Moïse, qui ont été autrefois pasteurs de brebis dans le désert. Je vi-
vais de lait et de fromage, je priais souvent, je chantais des psaumes que j'avais appris dans le monastère; ma captivité me donnait de la joie, et je rendais grâces à Dieu de son juste jugement, qui me faisait trouver dans le désert la solitude que j'aurais perdue en mon pays.
ff On I qu*il est bien vrai qu'on n'est jamais assuré, ayant en tête un ennemi aussi puissant qu'est le' démon ! Oh ! combien de pièges il nous tend, et par combien de diverses et incniyables manières il nous attaque 1 L'envie
3u'il porte aux hommes fit qu'il me trouva ans cette solitude où je pensais être si bien caché. Mon maître, voyant son troupeau multiplier entre mes mains, et ne trouvant rien à redire à ma fidélité, parce que j'avais appris de l'Apôtre qu'il faut servir comme Dieu même Cftux à qui nous sommes assujettis [Coloss, m; Ephes. vi), et voulant me récompenser afin d'augmenter encore mon afTcctioii à son service, me donna pour femme celle dont j'ai parlé, et qui avait été prise en même temps c|ue moi. Sur ce que je refusais de la recevoir, et lui disais qu'étant chrétien il no m'était pas permis d'épouser la femme d'un homme vivant (car son mari, ayant été fait esclave en même temps que nous, avait été emmené par un autre maître), cet homme, qui me témoignait auparavant tant do douceur étant devenu tout furieux, tira son épée et s'en vint à moi, et si je ne me fusse hâté de prendre cette femme par le bras, il m'eût tué à l'heure même.
« La nuit vint plus tôt que je ne voulais, et plus obscure que de coutume, je menai ma nouvelle épouse dans une caverne à demi ruinée, et la seule tristesse assistant à nos noces, nous avions horreur l'un de l'autre, et ne le confessions pas néanmoins. Ce fut lors que je sentis véritablement le malheur de ma captivité, et me jetant contre terre, je commençai à regretter avec larmes cette pureté d'un solitaire que j'allais perdre, et di« sais en moi-même : Misérable que je suis, étais-je donc réservé pour souffrir cette affliction ? et mes péchés m'ont-ils réduit à cet excès de malheur, que mes cheveux commençant déjà à blanchir, je devienne, de vierge que je suis, le mari de cette femme ? De quoi me sert d'avoir abandonné pour l'amour de Dieu mes parents, mon pays et mon bien, si j'entre maintenant dans une condition pour laquelle j'ai eu une telle répugnance, que plutôt que d'y entrer j'ai abandonné toutes ces choses ? Mais ce qui me met en cette extrémité, c'est sans doute le désir que j'ai eu de retourner en mon pays. Que ferons-nous, mon âme 1 Succomberonsnous dans ce combat, ou remporterons-nous la victoire? Attendrons-nous que la main de Dieu s'appesantisse sur nous pour nous châtier, ou perdrons-nous la vie par nos propres mains ? Tourne, tourne plutôt cette épée contre mon estomac : ta mort n'est-elle pas plus à craindre que celle de ce corps ? La chasteté conservée aux dépens de la vie n'a* t-elle pas son martyre aussi bien que la foi? Qu'iui[»orte que je meure sans sépulture
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dans ce désert, pourvu que je m'acquitto de ce que je dois à Jésus^hrist, et que, mourant pour lui témoigner ma fidélité, je sois tout ensemble, en me traitant ainsi moi-même, et le persécuteur et le martyr ? Ayant achevé ces paroles, je tirai mon épée, qui reluisait dans ces ténèbres, et tournant la pointe contre mon estomac. Je dis : Adieu 1 femme infortunée, tu m*auras plutôt pour martyr que pour époux. Alors, &e jetant à mesnieds, elle me dit : Je te supplie par Jésus-thri>t et par cette extrémité nù nous nous trouvons maintenant, de ne verser point ton sang pour me faire répandre ensuite le mien ; mais si tu es résolu de mour'r, commence par m'ôter la vie avec cette épée, aQn de nous unir plutôt en cette sorte qu'on celle que voulait notre maître. La servitude m*a si fort instruite dans la chasteté, que quand mon mari même reviendrait, je le conjurerais de trouver bon que je la gardasse. Pourquoi veux-tu donc mourir de [)eur d'être mon mari, puisque je mourrais si tu le voulais être ? Aionioi plutôt pour compagne de ta pudeur, et préfère Tunion de nos Ames à celle de nos corps : qucnos maîtres croient que tu es mon mari, mais auc Jésus-Christ sache que tu n'es que mon frère ; il nous sera facile de leur persuader que nous sommes mariés, lors- (ju'ils verront que nous nous aimerons parniitemeat. J*avoue que ce discours m'épouvanta, et, admirant la vertu de cette feinme, je l'aimai encore davantage que si elle eût été la mienne. Je ne l'ai pourtant jamais vue nue, ni jamais touché à sa chair, craignant de perdre dans la paix ce que j'avais conservé dans le combat. Plusieurs jours se passèrent dans cette sorte de mariage qui nous rendit plus agréables à nos mailres, lesquels ne soupçonnaient nullement que nous eussions dessein de nous en uir; et, iidèle pasteur que j'étais, je passais quelquefois un mois tout entier dans le désert avec mon troupeau.
« Longtemps après , comme j'étais un jour seul dans le désert, et ne voyais rien que le ciel et la terre, je commençait repasser plusieurs choses en mon esprit : il me souvint, entre autres, de la société dans laquelle j'avais vécu avec les solit.iires ; et surtout je me représentais le visage de ce saint homme qui m'avait servi de père, qui m'avait instruit, qui m'avait tenu auprès de lui avec tant de soin, et qui avait si fort regretté ma perte. Comme j'étais dans ces pensées, j'aperçus un petit sentier tout plein de fourmis : les unes portaient des fardeaux plus grands qu'elles ; les autres traînaient avec leurs petites bouches, comme avec des tenailles, des graines d'herbes, et les autres tiraient de la terre de leurs fosses pour boucher avec des digues les conduits qui y amenaient de l'eau; celles-ci, se sou^ venant de l'hiver qui devait venir, coupaient I le germe dos grains qu'elles avaient amasjsés, de peur uue l'humidité de la terre ne lit venir de nierbe dans leurs greniers ; et les autres avec un grand deuil portaient les corps mtjrts de leurs compagnes. Mais ce
que j'admirais le plus dans une si grande multitude, c'est que celles ^ui sortaient n'empêchaient point celles qui entraient, et au contraire si elles en voyaient quelquesunes tombées sous la pesanteur de leur chaire, elles les soulageaient en mettant leurs épaules sous le fardeau qui les accablait. Que dirai-je plus, sinon que ce spec* tacle m'était fort agréable, et m'ayant fait ressouvenir de Salomon, qui nous renvoie à la prudence des fourmis et nous excite par leur exemple à sortir de la paresse qui tient nos âmes engourdies, je commençai à m'ennuyer de ma captivité, à désirer de revoir les cellules du monastère et d'avoir part à la vi^rilance de ces fourmis saintes qui ne travaillent q[ue pour le bien commun, et où nul n'ayant rien de propre, toutes choses sont à nous.
« Etant retourné au lieu où je couchais, ma femme de nom vint au-devant de moi : je ne pus cacher dans mon visage la tristesse que j'avais dans le cœur : elle me demanda pourquoi j'étais si abattu, je lui en dis la cause : elle m'exhorta à la fuite et me supplia d'avoir agréable qu'elle me thit compagnie ; je lui demandai le secret , elle me le promit, et nous entretenant souveit en particulier, nous flottions entre Tespé* rance et la crainte.
« J'avais deux boucs dans mon troupeau d'une merveilleuse grandeur, je les tuai ]K>ur me servir de leurs peaux à ce que je vais dire, et de leur chair pour nous iiour* rir en chemin. Aussitôt que la nuit s'aiiprocha, nos maîtres, pensant que nous étions couchés ensemble, nous nous mîmes en chemin, portant ces peaux de bouc et une partie de leur chair. Etant arrivés au fleuve, qui est à dix milles de là, nous enflâmes ces peaux, monlAmes dessus, et nous lais* sAmes aller au fll de l'eau, remuant seulement un peu les pieds pour nous en servir comme d avirons, atii que le fleuve nous portant en bas et nous faisant aborder de l'autre côté du rivage beaucoup plus loin que le lieu d'où nous étions partis, ceux qui voudraient nous suivre perdissent notre piste. Une partie de la chair que nous portions s'étant mouillée, et l'autre étant tombée dans l'eau, à peine nous en restait-il pour trois jours. Nous bûmes par delà notre soif pour nous préparer à celle que nous devions soutfrir ; nous courions plutôt que de marcher, regardant toujours derrière nous, et avancions davantage la nuit (jue le jour, tant par la crainte des Sarrasins qui faisaient des courses de tous côtés, qu'à cause de l'ardeur excessive du soleil. Je tremble encore en vous rapportant ceci et tout le corps m'en frémit, bien que je sois en sûreté.
« Le troisième jour nous entrevîmes de fort loin deux hommes montés sur des chameaux, qui venaient en très-grande diligence, et comme notre esprit présage lonjuurs notre malheur , nous crûmes que c é* tait notre maître ; nous n'eûmes plus d'autre pensée que la mort, et il nous semblait que ie soleilétait tout couvert de téuèbics.
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Etant dans cet effroi, et connaissant que nous avions été trahis par les marques de nos pas imprimés sur le sable nous vîmes à notre main droite une caverne qui allait fort avant sous terre. Craignant qu'il n'y eût dedans des animaux venimeux (car les vipères, les basilics, les scorpions et autres serpents cherchent d'ordinaire ces lieux-lè
f)Our éviter Tardeur du soleil et trouver de *ombre}, nous entrâmes bien dedans la cavorne , mais nous nous arrêtâmes dans une fossequi était tout à l'entrée sur la main gauche, n osantpasser plus outre de peur de rencontrer la mort en la voulant fuir, et pensant en nous-mêmes : Si Dieu nous veut assister dans ce péril, nous sommes en sûreté, et s*il nous abandonne à cause de nos péchés, nous trouverons ici un sépulcre. Mais dans quel abattement d'esprit et dans quelle frayeur croyez-vous que nous nous trouvâmes lorsque nous vîmes notre maître et l'un de ses esclaves arrêtés tout contre la caverne, et nous avant suivis à la piste être arrivés au lieu ou nous croyions être cachés I Oh I combien la mort est plus rude à attendre qu'à souffrir I La crainte fait encore bégayer ma langue, et comme si mon maître criait encore, je n'ose pas seulement ouvrir la bouche. 11 envoya cet esclave pour nous tirer de la caverne, rt lui cependant tenait les chameaux, et avait Tépée nue k la main pour nous tuer aussitôt que nous sortirions. L'esclave étant entré et passé trois ou quatre pas plus avant que le lieu où nous étions, nous lui voyions le dos, mais lui ne nous voyait point (parce que c'est le propre d6s yeux de ne pouvoir distinguer aucun objet lorsqu'au sortir de la lumière ils passent dans les ténèbres), et nous entendîmes aussitôt retentir ces paroles dans cet antre : Sortez, pendards, sortez, misérables, sortez pour recevoir la mort I qu'attendez-vous ? |K>urquoi tardez-vous ? Sortez, votre maître vous appelle. Comme il parlait encore nous vîmes à travers l'obscurité venir une lionne, qui le saisit, l'étrangla et le traîna ainsi tout sanglant dans le plus profond de la caverne. Bon Dieu I quelles lurent alors tout ensemble notre frayeur et notre joie 1 nous voyions périr notre ennemi sans que son maître le sût, lequel, voyant qu'il demeurait si longtemps, s'imagina que deux personnes se défendaient contre une seule, et ne pouvant davantage retenir sa colère, vint à la caverne, l'épée nue à la main, et lorsqu'avec des cris furieux il reprochait à son esclave sa lâcheté, il fut plutôt emporté par la lionne qu'il ne fût arrivé au lieu où nous étions cacnés. Chose étrange, et qui le croirait, qu'une bête sauvage ait ainsi devant nos yeux combattu pour nous !
Etant délivrés de la crainte que nous avions de lui, nous nous voyions exposés à toute heure à une mort semblable à la sienne» si ce n'est que la fureur d'une lionne est moins à craindre (jue la colère d*un homme. Nous étions saisis de frayeur, et n'osant pas seulement nous remuer, nous attendions quel serait le succès de cette
aventure ; et notre seul espoir au milieu de tant de périls était en la connaissance que nous avions de notre chasteté, qui nous servait comme d'un mur contre cette bête furieuse. La lionne , voyant qu'elle avait été découverte, et craignant qu on ne lui dressât quelque piège, emporta dès le matin dans sa gueule son lionceau et nous quitta la place. N'osant néanmoins nous fier h cela, nous ne partîmes pas si tôt ; mais ayant longtemps attendu et pensant à sortir, nous nous imaginions toujours l'avoir à la rencontre.
« Ayant passé tout le jour dans cette appréhension, nous sortîmes le soir, et trouvâmes ces chameaux ( auxquels ils donnent en ce pays le nom de dromadaires, à cause de leur extrême vitesse) qui ruminaient. Nous montâmes dessus, et après avoir repris un peu de force avec quelques grains nouveaux, nous traversâmes le désert, et arrivâmes enfln le dixième jour au camp des Romains, où ayant été présentés au maître de camp , nous lui contâmes tout ce qui nous était arrivé. De là, étant envoyés à Sabinien, qui commandait en Mésopotamie, nous y vendîmes nos chameaux ; et parce c[ue mon abbé, dont i'ai ci-devant parlé, était déjà mort pour aller jouir avec Dieu d'une meilleure vie, je retournai avec les solitaires qu'il avait laissés, et mis cette femme entre les mains de quelques viciées très-vertueuses, l'aimant comme ma sœur, et vivant néanmoins avec elle avec plus de retenue que si elle eût été ma sœur.
« Malc, étant déjà fort vieux, me contait ces choses lorsque j'étais encore fort jeune, et je vous les conte dans ma vieillesse. Je présente aux chastes un exemple célèbre de chasteté, et j'exhorte les vierges à la conserver. Contez cette histoire à ceux qui viendront après vous, afin qu'ils sachent qu'au milieu même des épées, des déserts et des bêtes farouches, la chasteté n'est jamais captive, et qu'un véritable serviteur de Jésus- Christ peut bien être tué, mais non pas vaincu. »
Ces fières paroles, qui terminent le récit d'une aventure si merveilleuse, sont bien du génie de saint Jérôme. Le «rand Corneille devait aimer la lecture de ce Père vraiment Romain dans le christianisme, comme on l'était au temps des Horaces, mais avec une bien plus grande et plus sublime inspiration. La vie, ou plutôt la mort de saint Paul, premier ermite, est toute dans le même génie ; mais la poésie des situations et des caractères l'emporte, dans cette dernière légende, sur le merveilleux des événements. Saint Jérôme raconte avec la simplicité des anciens, et ne cherche pas à faire remarquer les beautés de sa diction. Il est tout entier à ce qu'il raconte, et fait preuve partout d'intégrité et de bonne foi. Voici comment il écrit la Vie de saint Paul, premier ermite :
Avctni-propos.
M Plusieurs ont douté quel a été celui d'entre tous les solitaires qui a commencé
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