‹ Dictionnaire de littérature chrétienneChapitre 171 sur 194 · RES · texte numérisé non relu

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nuelles mêlées de pleurs, dans cette perse- Térance à coucher par terre sur un peu de jonc seulement, et dans toutes ces autres austérités qu'il faisait souffrir à son corps, il ne s*en est jamais tant soit peu lassé, il ne s'estjamais affaibli et ralenti en ces saints exercices, et n'est jamais entré dans le moindre dégoût et dans le moindre chagrin ? mais, ainsi qu'une personne affamée et altérée, il entreprenait et soutenait tous ces traraui avec tant d^avidité, que son esorit ne se rassasiait jamais des douceurs qu'il trouvait en Texécution de son dessein. La pureté de son Ame se lisait dans son visage, sur lequel on vovait comme l'éclat de ces Qeurs 3 ni ne se flétrissent jamais ; son corps, fort élicat de son naturel, paraissait aussi fort et aussi robuste que s'il n'eût souffert aucun travail, parce que la grâce de Dieu, répandue dans toutes ses actions, le faisait jouir du bonheur de cette joie spirituelle qui remplit l'Âme de contentement ; et à l'heure de sa mort il parut autant de fraîcheur sur son visage que s'il n'eût passé un seul jour de sa vie dans la pénitence. Mais ne fut-ce pas aussi un miracle que, durant les cinquante années qu'il vécut de la sorte, il ne quitta jamais cette tunique de poil de chèvre dont il était revêtu?

(Ici finit ce qui avait seulement rapport à sliint Abraham, et commence l'histoire de sa nièce Marie.)

Chapitre premier. — Le frère de saini Abraham ayant laissé une fille unique^ âgée de sept an$^ laquelle lui fut amenée, il la fii mettre dans la cellule proche de la sienne, oà elle vécut durant vingt ans dans une très-grande perfection.

Je veux aussi, mes très-chers frères, vous rapporter une autre action admirable que ce saint homme fit en sa vieillesse, étant assuré que les personnes saços et spirituelles en recevront beaucoup d édification, et y trouveront un grand exemple d'humilité et de pénitence. Or ceci se passa de la sorte.

Saint Abraham avait un frère qui, en mourant, laissa une fille unique Agée de sept ans seulement. Ses amis, la voyant ainsi orpheline, la menèrent aussitôt à son oncle, qui la fit mettre dans la cellule qui était au dehors de la sienne, et il y avait entre les deux une fort petite fenêtre, au travers de laquelle il lui enseignait le nsautier et le reste de l'ficriture sainte. Elle passait avec lui plusieurs heures de la nuit à louer Dieu ; elle chantait des psaumes avec lui ; elle s'efforçait de l'imiter dans ses mortifications, et, s'avançant avec joie dans cette sainte manière de vivre, elle se hAtait de remplir son Ame de toutes sortes de vertus. Ce très-saint homme, de son côté, demandait sans cesse pour elle à Dieu, avec des prières mêlées de larmes, de ne permettre f^s que son esprit s'engageAt dans les affections de la terre ; et son père lui ayant laissé une très-grande somme d'ar- Kent, ce fidèle serviteur de Jésus-Christ, lorsque sa nièce lui fut amenée, comme en on lieu d'assurance, avait aussitôt commandé

de donner cet argent aux pauvres et aux or* phelins. Elle priait aussi continaellement son oncle de prier Dieu pour elle, afin qu'il lui plût de la délivrer de toutes mauvaises pensées et de tant de pièges que le démon tend sans cesse aux hommes pour les perdre. Ainsi elle demeurait ferme dans l'obse^ vation des règles Qu'elle avait embrassées, et le saint homme était ravi de joie de la voir avancer avec tant de promptitude et de courage dans toutes les vertus chrétiennes; de la voir dans les larmes, dans rhumilité, dans la modestie, dans le repos d'esprit, et, eequi est beaucoup plus que tout le reste, dans un extrême amour pour Dieu. Elle passa vingt ans avec lui en cette sainte manière de vivre, ainsi qu'un agieau sans tache et une trèschaste colombe. Mais le diable étant transporté de fureur contre elle, n'oublia rien de tous ses artifices accoutumés pour la faite tomber dans ses filets, afin de pouvoir an moins par là affliger son bienheureux oncle, et séparer pour un temps son esprit de Tunion si étroite qu'il avait toujours avec Dieu.

CH^prrEB 11. — Cette file, au bout de ce fempt, tombe dans le péché, et en conçoit tant iTAorretér, que, ne croyant potnt de salut pour elle, elle se porte aons te désespoir, et s'en ni dans une ville oà personne ne la connaissait.

Un solitaire, qui ne l'était que de nom, ve* nait souvent voir cette sainte fille sous prétexte de tirer profit de ses entretiens, et la regardant à travers de sa fenêtre, il fut tellement transporté d'une passion déréglée, qu'il désirait avec ardeur de lui vouloir parler hors de le, et sentait son amour impudique comme un feu dévorant embraser son cœur. 11 n'y eut point d'artifices dont il ne se servit pour ramollir son esprit par la douceur de ses paroles, afin de lui faire changer de pensées, et il se passa un an de temps avant qu'il pût venir a bout de son dessein. EnGn elle ouvrit la fenêtre de sa cellule, elle l'ai la trouver, et par un crime déplorable perdit avec lui cette pureté qui lui devait être mille fois plus chère que sa vie.

Ayant commis un si horrible péché, elle en demeura tellement effrayée, que, déchi* ranl son cilice et se meurtrissant le visage de coups, Texcès de son affliction la portait jusqu'à se vouloir tuer elle-même. Etant ainsi accablée de douleur, et ne sachant, dans une telle agitation d'esprit, à quoi se résoudre, elle soupirait et fondait en larmes de voir qu'elle n'était plus ce qu'elle était auparavant, et elle disait souvent, en jetant de fort grands cris : « Je vois b'en que dès cette heure je me dois considérer comme morte. J'ai perdu tout le temps que j'ai fiasse dans une sainte vie et tous les travaux que j' V ai soufferts : toutes ces larmes que j'ai répandues d^ns mes oraisons, toutes ces veilles que j'ai employées h chanter^ les louanges de Dieu me sont maintenant inutiles. J'ai irrité mon Seigneur et mon maître, et me suis donné la mort à moi-même. Hélas ! misérable que je suis, pourrai»-je trop

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1)learer mon malheur, quand j*aurais en moi a source de toutes les larmes du monde? l'ai comblé Tesprit de mon saint oncle d*une affliction insupportable. Dans la confusion où est mon âme, je me vois couverte d'infamie d'avoir commis un si grand crime, et je suis maintenant le sujet de la risée des démons. Pourquoi vivre davantage, étant dans une telle extrémité de misère? Hélas! qu*aije fait? Dans quel malheur me suis-je engagée? D*où me suis-je ainsi précipitée, et de quelle sorte? Comment mon esprit s'est*il rempli de tant de ténèbres? Je suis tombée sans m*en apercevoir; j*ai perdu Thonneur sans y prendre garde, et je ne saurais dire comment il est arrivé qu'un si épais nuage ait environné mon cœur, que j'aie pu ignorer ce que je faisais. Où me cacherai-je ? Où irai-je? et en quel abîme me jetterai-je?Que sont devenues toutes les instructions de mon très-saint oncle, et les charitables avis d'Ephrem, son intime ami, son compagnon dans la vie solitaire, par lesquels ils m exhortaient de demeurer toujours vierge et de conserver mon Ame pure pour mon Epoux Iramortel, me disant si souvent : Souvenez- Tous que, comme il est très-saint, il est aussi très-jaloux. Hélas 1 que ferat-jef Je n'ose pas seulement à cette neure regarder le ciel, sachant que je ne suis pas moms morte deyant Dieu que devant les hommes. Et comment, pécheresse que je suis, et plongée dans la fange de llmpureté, oserais-je retourner à cette fenêtre pour parler encore à mon saint oncle? Et quand je serais assez hardie pour y aller, n en sortirait-il pas une flamme qui me dévorerait à l'instant? Il vaut donc mieux, puisque je suis déjà morte, et qu*il ne me reste plus aucune espérance de salut, que je m'en aille dans un autre pays où personne ne me puisse connaître. » Ayant pris cette résolution, elle s'en alla aussitôt en une autre ville, où, après avoir changé d'habit, elle s'arrêta dans une hôtellerie.

Chapitre III. — Saint Abraham ayant $u, deux ans apris^ où était $a nièce^ s'habille en cavalier et va la trou%er.

Cette fille s'étant perdue de la sorte, saint Abraham eut en dormant une telle vision : il lui sembla voir un dragon cruel et épouvantable et dont le regard était hideux, Jequel faisait en sifflant un bruit terrible, et qui. Tenant de sa caverne jusque dans sa cellule, y trouva une colombe qu'il engloutit, puis s*en retourna dans son antre. Le &aint s'étant réveillé avec une merveilleuse tristesse , se mit à pleurer amèrement , croyant que cela signiuait que le diable allait émouvoir une grande persécution contre l'Eglise de Dieu, q[ui porterait plusieurs personnes h renoncer a la foi, ou que cette raéme Eglise était menacée d'un schisme. Alors, s'étant jeté à genoux, il fit cette f>rière : « Seigneur, vous qui connaissez toutes les choses à venir, et qui avez tant d'aïnoar i)our les hommes, vous savez ce que crette irision signifie. » Deux jours après, il ^it encore la nuit en songe ce même dragon

venir de la même sorte dans sa cellule, et il lui semblaquecemonstreini ayant mis la tête sous ses pieds, il la lui avait écrasée, et qu'ayant trouvé dans son ventre cette colombe qu'il avait dévorée, il Ten avait retirée toute vivante. S'étant éveillé, il appela diverses fois sa nièce, qu'il croyait être dans sa cellule, en disant : « Ma fille Marie (car il la nommait ainsi), d'où vient que durant ces deux jours vous avez été si paresseuse à chanter les louanges de Dieu? Voyant

Ju'elle ne répondait point, et qu'il y avait eux jours qu'il ne l'avait entendue chanter des psaumes selon sa coutume, il reconnut que son songe la regardait très-assurément. Alors, jetant de grands soupirs et fondant en larmes, il commença à dire : « Hélas ! malheureux que je suis, un loup très-cruel a ravi ma brebis, et ma fille est devenue captive. » 11 éleva ensuite sa voix et dit en continuant de pleurer : « Jésus-Christ, Sauveur du monde, ramenez ma chère brebis et faites-la rentrer par votre grflce dans votre sainte bergerie, afin que ma vieillesse ne descende point avec douleur dans le sépulcre. Ne méprisez pas, mon Dieu, ma prière, mais faites-moi voir promptement les effets de votre miséricorde, et retirez ma fille encore vivante de la gjueule de ce dragon. » Ces deux jours qui lui avaient été révélés en songe furent accomplis par le cours de deux années, que sa nièce, comme si elle eût été dans le ventre de ce cruel draçon, passa dans une vie débordée, sans que uurant tout ce temps ce saint homme se ralentît jamais dans les prières qu'il faisait pour elle.

Au bout de deux ans, ayant appris où elle était et la vie qu'elle faisait, il pria l'un de ses amis de l'ailer trouver et de s'enquérir avec grand soin de toutes choses. Càui-ci y étant allé et l'ayant informé exactement de la vérité, comme ayant même vu sa nièce, il apporta ensuite h ce saint homme, qui l'en avait prié, un habit de cavalier et lui amena un cheval. Alors, ayant ouvert sa porte, il sortit et prit cet habillement de soldat avec un de ces grands chapeaux que l'on n'ôte point de la tête, et qui lui couvrait une partie du visase; et, prenant de l'argent, il monta à cheval et s'en alla en diligence, se déguisant de la sorte pour n'être pas reconnu. Et de même que ceux qui veulent reconnaître le pays et les places ae leurs ennemis s'habillent comme eux afin de n'être pas remarqués, ainsi le saint prit l'habit de son ennemi afin de le vaincre. Admirons donc, mes très-chers frères, ce second Abraham. Il est vrai que le p^remier étant allé au combat contre quatre rois, et les ayant vaincus, délivra Lot, son neveu, de captivité ; mais cet autre Abraham va faire la guerre contre le diable, et après l'avoir mis en fuite ramènera sa nièce avec un triomphe encore plus illustre.

CnAPrrRB IV. — Ce qui $e passa entre saint Abraham et sa niece^ jusquà ce qu*H se fit connaitre à elle.

Etant arrivé au lieu que son ami lui avait

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dit, il alla loger dans cette hôtellerie, et jetait les yeux de tous côtés pour voir s*il n*apercevrait point sa nièce. Enfin, après avoir passé des heures entières sans en pouvoir trouver l'occasion, il dit à l'hôte en souriant : « Mon maître, i*ai appris que vous avez ici une fort jolie fille, et je serais bien aise de la voir si vous le trouviez bon. » Cet homme, considérant sa barbe blanche, le voyant cassé de vieillesse, et ne se pouvant imaginer qu'il désirait de la voir pour aucun mauvais dessein, lui répondit : « 11 est vrai, monsieur, comme on vous l'a rapporté, qu'elle est d'une beauté incroyable (car en effet sa beauté semblait aller au delà de tout ce qu'il y a de plus parfait dans la nature). Abraham lui demanda son nom, et sut qu*elle s'appelait Marie ; sur quoi il lui dit avec un visage riant : « Je vous prie de me la faire voir, et que je puisse aijjourd'hui souper avec elle : car, selon ce que j'en ai appris, c'est une personne fort accomplie. » L'hôte l'appela, et étant venue en habit de courtisane, quand son saint oncle la vit en cet état, il pensa mourir d'affliction ; mais il cacha sous un visage gai la douleur au'il avait dans l'âme, et avec une fermeté généreuse retint les larmes qui voulaient sortir de ses yeux, de crainte que si sa nièce l'eût reconnu, elle n'eût eu recours à la fuite dans l'étonnement où la mettrait sa présence.

Lorsqu'ils se furent assis pour faire collation, cet homme admirable commença à raiU 1er et à se iouer avec elle : sur quoi se levant, elle 1 embrassa par derrière la tête et le baisa ; mais, sentant en le baisant cette odeur si douce que donne la pureté de l'abstinence, elle se ressouvint du temps qu'elle en pratiquait une si parfaite ; et comme si quelque dard lui eût percé le cœur, elle jeta un grand soupir, elle commença à pleurer, et ne pouvant retenir la violence de son sentiment, le fit éclater par ces paroles : « Hélas 1 misérable que je suis 1 » L'hôte, fort étonné, lui dit : « D'où vient, mademoiselle Marie, que vous avez jeté tout d'un coup de si granas soupirs 7 11 y a aujourd'hui deux ans que vous êtes céans sans que je vous aie jamais vue soupirer, ni entendue dire une seule parole qui témoignât la moindre tris- Cesse; et ainsi je ne sais ce qui a pu main- 4enant vous arriver. » Elle répondit : « Ohi que je serais heureuse si je fusse morte il y a trois ansl » Sur cela, le bienheureux vieillard, pour n'être point reconnu, lui dit >avec un visage serein : « Lorsque nous sommes dans la joie^ vous nous venez ici conter vos péchés 1 »

ODieu tout-puissant 1 dont les conseils -s^ûl si profonds et qui dispensez les effets de votre miséricorde avec ua ordre si admirable, n'y a-t-il pas sujet de croire que cette fille (lit en elle-même : « Que ce visage ressemble à celui de mon oncle?» Mais, mon Dieu, qui seul aimez véritablement les hommes, et qui êtes la source de toute l» vraio sagesse, vous empêcbAtes «onnùt, de peur que |i v

ble où elle se serait trouvée ne lobligeassem à s'enfuir ; et on ne le peut attribuer qu'aux larmes de son oncle, votre fidèle serviteur, qui eurent tant de pouvoir auprès de fous qu'elles vous portèrent à vouloir bien faire en sa faveur des choses impossibles en ellesmêmes.

Le saint donna de l'argent h l'hôte et lui dit : « Je vous prie, mon maître, de nous apprêter parfaitement bien à souper, afin que je puisse faire bonne chère avec cette fille, C'ir ie suis venu de bien loin pour l'amour d'elle. » O effet que l'on ne saurait assez admirer de cette véritable sagesse qui est selon Dieu, de cette véritable intelligence des choses spirituelles, et de ce véritable di^ cernement de ce qui regarde le salut 1 Cet homme, qui avait passé quarante ans saos manger un seul morceau de pain, ne fait point maintenant difficulté de manger de la chair, afin de sauver une âme qui était perdue ; et tous les chœurs des anges ne sont pas moins remplis de joie que d'étonnement de la conduite de ce saint, qui, au lieu d'en faire scrupule, mange et boit très-volontiers pour retirer de la fange du péché cette âme

3ui s'y était enfoncée de telle sorte. Sagesse es sages du monde, intelligence de ces esprits qui pensent savoir toutes choses; pru« dence de ces iudicieux qui s'estiment capables de juser de tout, venez admirer ici cette 'manière d asir qui paraît si extravagante, et voyez avec etonnement ce changement meN veilleux par lequel un homme si parfait, si sage, si judicieux et si prudent, a passé tout d'un coup dans des extrémités toutes coo* traires, afin d'arracher cette Ame de la gueule du lion, et rompre les liens quila retenaient attachée dans une prison si obscure.

Après qu'ils eurent fait grande chère, la fille le convia d'entrer dans sa chambre pour s'aller coucher : « Allons, » lui dit-il, et, étant entré, il vit un lit fort élevé sur lequel il s'assit aussitôt avec un visage extrêmement gai. Quel nom vous donnerai-je, incomparable soldat de Jésus-Christ 7 Certes, je ne sais : vous nommerai-je chaste ou impudique 1 sage ou insensé? judicieux ou extravagant ? Il y a quarante ans que vous couchez sur le jonc, et vous montez maintenant sans crainte sur un lit tel que celui-ci. Mais en entreprenant ce voyage, en niaogeant de la chair, en buvant du vin, et en vous arrêtant dans une hôtellerie, vous n'avez rien fait que pour lir gloire de Jésus- Christ, et pour sauver une Ame qui était pei^ due; et nous autres, si nous voulons seule* ment dire une parole pour l'utilité de notre prochain, nous ne savons pas le faire avec discrétion et jugement.

Chapitre V. — Saint Abraham $e fait connaître à $a ntece, la comoU et la perêtiadi de retourner dam sa cellule.

Abraham étant assis dessus le Ht, el U fille lui voulant aider à se déshabiller, il te pria de bien fermer la porte auparavant : ce n'ayant fait, et puis étant revenue, il 1^^ it : c Mademoiselle Marie, approchez-vous*

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s*il tous platt. » Lorsqu'elle se fut approctiëe, i] 1a prit par le bras comme s*il Teûl voulu baiser, et ôtant ce grand chapeau qui lui couvrait une partie du visage, et joignant ses larmes à ses paroles» il lui dit : « Ma 6lie Marie, ne me connaissez-vous point? Mon enftint, ne suis-je pas celui qui vous ai nourrie? Que vous est-il arrivé, ma fille ? Qui est le meurtrier qui vous a tuée? Où est cet habit angélique que vous poVtiez? Où est cette pureté admirable? Où sont ces larmes que vous répaudiez en la présence de Dieu? Où sont ces veilles que vous employiez à chanter ses louanges? Où est cette sainte austérité qui vous faisait prendre plaisir à coucher sur la terre? Comment étes-vous tombée, ma chère fille, du plus haut du ciel dans cet abîme? Pourquoi, lorsque vous eûtes failli, ne me le dites-vous pas aussitôt, puisque certainement j'aurais fait pénitence pour vous avec mon intime ami Ephrem? Pourquoi avez-vous eu si peu de confiance en moi? Et pourquoi, en m*abandonnant ainsi, m'avez-vous comblé d'une douleur insupportable ? car qui est celui qui est sans péché, sinon Dieu seul? »

A ces paroles, elle demeura entre ses mains aussi immobile qu'une pierre, tant elle se trouva également touchée de confusion et de crainte. Alors le saint homme, en pleurant toujours, continua de la sorte : « Vous ne me répondez point, ma fille, vous ne me dites pas un seul mot, vous qui êtes une partie de moi-même? N'est-ce i)as pour l'amour de vous que je suis venu ici ? Je prends sur moi votre péché; j'en rendrai compte à Dieu pour vous au jour du jugement, et je satisferai pour vous à sa justice, ji

Il continua jusqu'à minuit à la consoler avec semblables paroles accompagnées d'abondance de larmes. Enfin cette pauvre fille s'étant un peu rassurée, lui dit en pleurant : « Ma confusion est si extrême que je n*ai pas la hardiesse de vous regarder ; et comment pourrais-je adresser mes prières à Dieu, m'élant souillée dans la fange de tant d^impuretés? » Le saint homme lui répondit : « O ma fille 1 je me charge de votre faute, et veux bien que Dieu m'en demande compte au lieu de vous. Croyez-moi seulement, et vous en venez; retournons dans notre heureuse solitude. Mon cher Ephrem est dans une afQiction nonpareille sur votre sujet, et fait des prières continuelles pour vous. Gardez-vous bien, ma fille, de vous délier de la miséricorde de Dieu ; car quand ^os péchés seraient arrivés à un tel comble qu'ils égaleraient la hauteur des montagnes. Si» clémence est infiniment élevée au-dessus de toutes choses. N'avez-vous pas lu autrefois avec moi que celte femme qui était dans I impureté s'étant approchée de notre Sauveur, qui ost la pureté môme, ne le souilla El^^, mais au contraire fut purifiée par lui : -*if«« lava avec ses larmes, d t Tlivani^ile, les piea« cle Jésus^ et /« essuya de ses cheveux. Il I? est pas plus impossible qu'une étincelle de *eu embrase toute la mer, qu'il est impossi- "te que tous vos péchés ternissent tant soit

peu sa pureté. Ce n*est pas une chose fort extraordinaire d'être porté par terre dans le combat, mais il est honteux de n'avoir pas le courage de se relever. Retournez donc courageusement, ma fille, d'où vous êtes par* tie; et si ce mort('l ennemi de notre salut a eu de la joie de vous voir tomber, qu'il reconnaisse au'en vous relevant de votre chute vous êtes devenue plus forte qu'auparavant. Ayez compassion de ma vieillesse ; ayez compassion des peines que j'ai souffertes avec ces cheveux blancs, et partons, je vous prie, pour retourner dans nos cellules. Perdez toute appréhension et toute crainte : tous les hommes sont sujets à faillir; mais comme ils tombent promptement, ils se relèvent promptement avec l'assistance do la grâce de Dieu, qui ne veut pas la mort des pécheurs, mais leur guérison et leur .vie. »

Elle lui répondit : a Si vous croyez, mon oncle, (]ue je puisse faire pénitence et que Dieu ait agréaole de la recevoir pour satisfaction de mes péchés, j'obéirai à ce que vous me commanderez; marchez devant, je suivrai votre sainteté et je baiserai la trace de vos pas, en reconnaissance de ce que votre extrême compassion pour moi vous a fait faire afin de me retirer du gouffre de l'impureté. En achevant ces paroles, elle se prosterna à ses pieds et pleura tout le reste de la nuit en disant : Mon Seigneur et mon Dieu, quepuis-je faire pour reconnaître tant d'effets (lue je recois ae votre bonté et de votre miséricordei ji

Chapitbb VI. — Saint Abraham ramène sa niite ions sa cellule^ où elle fait une telle pénitence que Dieu^ pour témoigner com^ bien il l'avait agréable^ fit plusieurs mira» clek par son intercession.

Le jour commençant à paraître, le bienheureux Abraham lui dit : «Levez-vous, ma fille, et partons pour retourner en nos cellules. » Elle lui répondit : « J'ai quelque argent et Quelques hardes, que vous plalt-ii que j'en fasse? » Il lui dit : « Laissez-les ici, puisque vous les tenez du démon. » S'étant levés ils sortirent; il la prit sur son cheval, et comme le pasteur qui a retrouvé la brebis qu'il avait perdue la reporte avec joie sur ses épaules, ainsi ce saint homme, rempli de contentement dans son cœur, faisait son vovaKe avec sa nièce.

Lorsqu'ils furent arrivés en leurs cellules, il renferma 'dans celle où il demeurait auparavant, qui était la plus reculée, et se mit en l'autre. Marie, s'étant revêtue d'un cilice, persévérait avec humilité dans les larmes, et elle mortifiait son corpis par les veilles et par les travaux les plus austères de la pénitence; elle élevait continuellement sa voix à Dieu avec modestie et repos d'esprit ; elle pleurait ses péchés avec une ferme espérance de pardon, et ses prières continuelles étaient accompagnées ae tant de sagesse, au'il n'y a point de cœur de marbre qui n eût été touché en entendant ses cris et ses plaintes : car qui est l'homme si barbare qui, la trouvant en cet état, n'eût pas pleuré avec elleT

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0U9 qui est celui qui n*eût pas rendu çr&ces k Dieu de la voir si véritablement et si sensiblement touchée de ses fautes? Que si Ton compare sa pénitence à nos prières* sa douleur d'avoir offensé Dieu allait si fort au delà de la nôtre* qu^il n'y avait point de proportion. Elle priait Notre-Seigneur avec tant d'ardeur de lui pardonner, qu'elle lui demanda môme de lui faire connaître par quelque signe extraordinaire si sa pénitence lui était agréable; et Dieu, tout miséricordieux et qui ne veut point la mort des pécheurs, mais seulement qu'ils se convertissent* fut si pleinement satisfait de la grandeur de sa pénitence, qu'après qu'elle y eut passé trois ans* il redonna à sa prière la santé h plusieurs personnes : car les peuples avant beaueoup de conGance en son secours allaient vers elle et ressentaient Teffet des prières qu'elle faisait à Dieu en leur faveur.

Chapitre VIL — Mort de saini Abraham^ et quelles étaient ses admirables vertus.

Le bienheureux Abraham ayant encore vécu dix ans et vu l'admirable pénitence de sa nièce* en rendit des erâces infinies è Dieu* et mourut en paix à Tâge de soixante et dix ans* après en avoir passé cinquante avec une extrême dévotion, une parfaite humilité de cœur et une charité non feinte, dans l'étroite observance des règles de la vie solitaire.

11 ne fit îamais acception de personnes, ainsi que plusieurs ont accoutumé d'aimer les uns et de mépriser les autres. Il ne changea jamais sa manière de vivre dans la solitude; la paresse ne le porta jamais dans le relâchement; il ne faisait jamais rien avec négligence * et il vécut toujours comme croyant mourir chaque jour. Ce fut là la manière dont le bienheureux Abraham régla toutes ses actions* et la patience avec laquelle il souffrit tous ses travaux; il ne tourna jamais le dos dans tant de combats qu'il soutint contre l'ennemi ; il ne fut jamais touché de crainte* et ne diminua jamais rien de la fermeté de son courage, ni dans toutes les persécutions qull souffrit dans ce bourg, ni dans tous les assauts que les démons lui livrèrent par tant de fantômes et de visions. Mais il n'a été en rien si admirable qu'en la manière dont il s'est conduit envers sa bienheureuse nièce* lorsçjue* par cette sagesse toute spirituelle qui faisait paraître aux yeux des hommes sa ptudence imprudente et sa pureté incontinente* il la retira de ce gouffre d'iniquité où elle était misérablement tombée. O quel miracle! Il monta sur le lit même du dragon* et là* en le foulant aux pieds* il lui arracha d entre les dents la proie qu'il avait enlevée. Voilà quels ont été les travaux* les sueurs et les comliats de cet homme si saint et si admirable.

Nous écrivons ceci pour la consolation et pour TédiAcation de tous ceux qui se veulent engager avec joie dans une vie sainte* et afin de rendre à Dieu la gloire et les louanges qui lui sont dues* de ce que par sa grâce il «r..,c joime avec laiil d*Hboudaucc luut ce

qui nous est nécessaire. Nous avons anssi représenté dans un autre discours les autres vertus de ce saint homme. Aussitôt qa^il eut rendu Tesprit pour |)asser è une meilleure vie* la ville presque tout entière s*as« sembla : chacun s approchait avec déTOtion de ce corps qui avait vécu dans une si ex- Irôme pureté* et emportait ce qu'il poutait de ses habits, sachant qu'il y avait beaucoup de bénédiction* et tous les malades qui les touchèrent furent guéris à Theure même.

CaAPiTRB VIII. — Mort de sainte IfariV, nièce' de saint Abraham^ et conclusion de et discours,

Marie vécut encore cinq ans après lui et persévéra toujours dans une aust<^rité incroyable* passant les jours et les nuits dans des plaintes et des larmes continuelles. £lle priait Dieu avec tant de ferveur* que plusieurs personnes qui en passant lentendaient pleurer et soupirer, pleuraient et soupiraient avec elle; et lorsqu'elle s'endormit du sommeil des saints pour passer de la terre au ciel, tous ceux qui virent la splendeur qui reluisait sur son visage glorifièrent le nom du Seigneur.

Hélas! mes très-chers frères, ces deux saints dont je viens d'écrire la Vie ayant Tesprit détaché de toutes les occupations du siècle et ne pensant qu'à aimer Dieu* nous ont quittés pour aller vers lui avec one pleine confiance; et moi qui étais si mal préparé pour rendre compte à ce souveraiu Juge, SUIS encore demeuré dans le monde, où rhiver de ma vie s'approche, et où une tempête épouvantable me trouvera dénué de toutes sortes de bonnes œuvres.

Je tremble de frayeur lorsque je pense eo moi-même comme quoi j'offense Dieu tous les jours, et fais tous les jours pénitence; je détruis en certaines heures ce que j'édifie en d'autres; je dis le soir : Je me convertirai demain; et quand le matin est venu, je passe le jour sans m'humilier; je redis encore le soir d'après : je passerai la nuit eo prières et demanderai à Dieu avec larmes qu'il lui plaise de me pardonner mes pé* cnés ; mais lorsque la nuit est venue, je me laisse accabler |)ar le sommeil. Ceux qui ont reçu des talents en même temps que moi travaillent sans cesse pour les faire inuitiplier, afin de mériter d'en être loués et de commander à dix villes; au lieu que par ma paresse j'ai caché le mien dans la terre, et voici mon Seigneur et mon maître qui s'approche, ce qui me glace le cœur de craiote, no sachant quelle excuse lui alléguer de tout le temps que j'ai passé dans une telle négligence.

Vous, mon Dieu* qui seul êtes sans pécbë, ayez pitié de moi; sauvez-moi « vous qui seul êtes tout clément et tout miséricordieux ; car, excepté vous, qui êtes le Père tout-puissant, et votre Fils unique» qui s'est fait nomme pour nous* et le Saint-Esprit, qui vivifie toutes choses, je n*en connais et n'en crois point d'autre. Souvenez-vous donc de iLoi, vous qui avez tan: d^.mour pour Us

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hoDune»; relirezHQooi de ceite prison de mes iniquités» puisqu'il est également en votre pouvoir et de m*avoir fait venir dans le monde lorsqu'il vous a plu, et de m'en faire sortir lorsqu'il vous plaira; souvenez-vous de moi qui n'ai autre protection que vous ; sauvez ce pauvre pécheur et que cette même grâce dont vous m'avez favorisé, et qui dans cette vie a été tout mon appui, tout mon refti([e et toute ma gloire, me couvre sous ses ailes dans ce jour terrible et épouvantable : car vous savez» Seigneur, vous qui pénétrez le secret des coeurs et des pensées des hommes, qu'il y a plusieurs méchancetés auxquelles je ne me suis pas laissé aller, que je n'ai pas marché dans les voies de ceux qui scandalisaient leur prochain ;

jamais engagé hérétiques. Je reconnais néanmoins qu'il n'jr a rien de moi en tout cela, mais que je Tai tuii seulement par l'assistance de votre grâce, qui a illumine mon âme; et c'est par cette même grâce que je vous supplie, mon Dieu, de me faire part de votre royaume, et de daigner répandre vos saintes bénédictions sur moi, ainsi que vous les avez répandues sur tous ceux qui vous ont été agréables, puisque c'est vous. Père, Fils, et saint-Esprit, qu'on d<Mt louer, adorer et glorifier dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-iK

Quel mélange d'austérité et de douceur ! Comme la Divinité se montre humaine dans ces grands saints, et comme l'humanité semble être devenue divine I On serait effrayé de leurs vertus, si leur bonté et leur simplicité n'attendrissaient l'âme; on les aime, oo les admire, et Ton a honte de soi-même. Comment concevoir, au milieu des horreurs de la pénitence la plus impitoyable, tant de sérémté et de honneur? Les martyrs étaient donc heureux sur les chevalets et sur les roues I 0 mystères de la religion chrétienne,

Sue vous êtes mal connus encore! Délices e la croix, volupté des souffrances, gloire de Tabjection, solitude habitée par les anges • de la terre et enviée par les anges du ciel, avez-TOus disparu, comme le paradis terrestre, et ne reste-t-il rien de vous, aux faibles chrétiens de notre âge, qu*uu souvenir à peine compris par eux? Sages, qui du fond de votre Thébaïde sauviez le monde par vos prières, avez-vous cessé de prier pour nous maintenant que vous vous reposez au ciel 1

Cn ce temps-là il se faisait des conversions étranges, et le monde était plein de voix divines qui appelaient les âmes au désert. Ljbs délices mêmes de la vie se tournaient en amertume, et donnaient soif de la solitude ; les crimes appelaient la miséricorde, la pénitence sortait du péché même, les tombeaux parlaient pour convertir les vivants, et les cadavres mêmes des morts se levaient de leur couche funeste pour montrer aux hommes le chemin du s^iut.

m ISous auons ouy raconter, dit Sopbronius (In Prat. spirit.f c. 78), do Tabbé Ican,

{>cre du monastère des Gédns, que lorsqu'il ut venu en la ville de TheopoJie, n'y auoit long temps que vn ieune enfant vint è luy, et luy dit : Pour l'amour de Dieu reçois moy en ta compagnie, car ie veux faire pénitence. 11 disoit cela auec plusieurs larmes et sanglots, et comme ie le vis, dit Tabbé leau, fort contrit, et auec vne grande tristesse et amertume de cœur, luy dis : Di moy la cause de ceste tant grande componction et repentance, et ne me celé rien, car Dieu est toutpuissant pour t'aider. Et il me dit : Certes, père abbé, ie suis vn grand pécheur. Auquel le dis derechef : Croy moi, tout ainsi comme il y a plusieurs sortes de playes, ainsi y a-il plusieurs mcdicamens et remèdes : mais si tu veux estre guari, di moy en vérité tes péchez, afin que ie te donne conuenables remèdes pour iceux. Car par autre moyen so guarit le fornicateur, autrement l'homicide, autrement l'auare,. et autrement le menteur, et ainsi les autres se guérissent par diuers moyens. Iceluy, gémissant du profond de son cœur et frappant sa poitrine, estoit du tout fondu et trempé en larmes, et pour la grande tristesse le courage luy defailloit, et comme ie le vis tomber en vn désespoir et tristesse" intolérable, et ne pouuant exprimer son mal ie luy dis. Mon fils, escoute moy, et fais aucunement force et violence à ton cœur, me racontant ce qu'il t'est aduenu : car nostre Seigneur Dieu te peut aider, comme estant celuv lequel par sa clémence ineffable a endure le tout pour nostre salut. C'est luimesme qui a conuersé auec les publicains et pécheurs, et n'a reietté en arrière la pécheresse s'estant présentée k luy. 11 a aussi receu le larron à pénitence, et a esté appelé l'amy des pécheurs. Iceluy, mon fils, te receura tout ioyeux entre ses bras, te voyant couuerti à luy. Car il ne veut point la mort du pécheur, ams qu'il se conuertisse et qu'il viue. Alors se contraignant soy-même, et se contenant vn [)eu de temps de pleurer, il me dit : Monseigneur et père, moy qui suis farci et rempli de tous péchez et meschancetez, et ne suis digne d'estre soustenu ni au ciel ni en la terre, y a deux iours passer qu'ayant entendu que la fille d'un des plus riches et apparens delà ville estoit defuncte, et que elle auoit esté ensepuelie auec plusieurs vestemens et ioyaux précieux en vn lieu hors la ville, selon la coustume des anciens, ie suis allé de nuict à son tombeau, estant incité à ce faire par une coustume or* dinaire d'vn tel acte tant mescbant : et estant entré dedans, ie commençois à la despoiiil- 1er : et quand ie l'eus deuestuë de ses robes , ne pardonnant mesme à sa chemise, laquelle le lui ostay, la laissant toute nuë, ie voulais sortir du monument etsepulchre. Adonc icelle se leua, et estendant sa main gauche, empoigna ma main droite et me dit : Le plus meschant et perfide d'entre les hommes, te conuenoit-il ainsi me despoiiiller et mettre nuë ? n'as-tu pas crainte de Dieu ? ou bien si tu ne crains la damnation de la future rétribution, no devois tu pas à tout le moins auoir pitié de celle qui est moilc? Mais toy

PEKrS

qui es chrestien, as4u estime conuenable et nonneste que ie sois toute nuë présentée deuant lesus-Christ mon Sauueur? N*as-(u pas eu honte de descouurir le sexe féminin ? N*esl-ce pas ce sexe qui t*a engendré et nourri ? N'as-tu fait iniure è ta mère, ouand tu la fais à ma naturo ? O homme d entre tous le plus malheureux, quelle raison et compte |x>urras-tu rendre à lesus Christ deuant son sie^e iudicial tant formidable» du péché et crime que tu as commis en ma

Esrsonne» quand nul estranger n*a veu ma ce tandis que ie viuois? et toy après ma mort m'as despoiiillee deiians le cercueil et as regardé mon corps tout nud? Malheur sur la misère humaine : en quelque infidélité et misérable condition est elle tombée? O homme cruel, auec quelle ame pollue et souillée de péché, et auec quelles mains approche-tu et recois le sacre corps de nostre Seigneur iesus Christ? Moy donc quand i'ai veu et ou V ces choses, i'ay esté tout eflfrayé, et à grand peine luy ay osé dire : Laisse moy aller, et ie ne commeltray plus tel acte; et elle me dit : Certes il ne sera ainsi, car tu es ici entré comme tu as voulu à ton plaisir, mais tu n*en sortiras comme tu voudras. Ce sepulchre ici nous sera commun à tous deux et ne pense pas mourir de brief, mais quand tu auras esté ici tourmenté par plusieurs iours, tu rendras ton ame mal~heureuse misérablement au gouffre de perdition. Or adonc ie la priois auec instance et plusieurs larmes qu*elle me taissast aller, luy promettant asseurément, queienecommettroisplus telle meschanceté. Finalement après plusieurs larmes elle me respondit, disant : Si tu veux viure et estre deliuré de ceste peine, promets moy, que si ie te laisse aller non seulement tu f abstiendras de telles œuure» tant mescfaantes et prophanes, niais aussi qu'incontinent tu t'en iras, et en renonçant au monde tu te rendras moine, et feras pénitence pour les maux que tu as perpétré, en seruant à Iesus Chnst. Et lors le luy îuray, disant : Par le Dieu qui doit receuoir mon ame, ie ne feray seulement ce que tu m'as enioint, mais dés auiourdlmy ie n'entreray dans ma maison, ains sortant d'ici ie m'en iray rendre en vu monastère. Adonc la fille me dit : Reuests moi ainsi que l'estois : et quand ie l'eu reuestuë , derechef se couchant elle mourut. Or ayant ouy toutes ces choses récitées par le iouuenceau, ie le remis en nature, et par paroles lui donnant espérance, et en le prouoquant et incitant à pénitence et continence, le lui a^ tondu ou rasé les cheueux, et après l'auoir vestu de rhabit monachal, ie l'ai enfermé en vne cauerne dedans une montagne, icelui rendant grâces à Dieu de tout son cœur, le magnifiant et combattant vaillamment pour le men et salut de son ame. »

Bt ce n'était pas seulement des tombeaux qae sortaient les prodiges : de faibles femmes épouvantaient les hommes par les cruautés sublimes de leur vertu. On cite une jeune vierge qui s'arracha les yeux parce que leur vue avait troublé l'âme d'un jeune

reiiEs

homme. Un solitaire, tenté par une femme de mauvaise vie, se brûla lentement tous les doigts de la main à la flamme de sa lampo

Eour vaincre les séductions par la douleur, 'héroïsme était alors de tous les sexes et de tous les âges.

Les peintres de l'école espagnole ont bien compris cette époque du stoïcisme chrétien; les solitaires de Rmera et les moines de Zurbarai sont effrayants et admirables à voir. C'est une incarnation étrange de la vie dans Il mort; c'est une lutte entre l'ombre et la lumière, où la lumière triomphe et resplendit dans la nuit comme une tempe sur ao tombeau; c'est une étreinte de rhommeet de la divinité qui luttent l'un contre fautre; c'est un embrassement de la volupté et de la douleur, qui les incorpore l'une a l'autre et les anéantit en quelque so te l'une daas Tautre. Ces grandes choses n'ont plus de sens pour les nommes soi-disant positifs de notre époque : on traiterait maintenant de fou ce saint Alexis, ce riche chevalier nkmain qui s'enfuit de sa maison, le soir de ses noces, pour mener la vie d'un mendiant I On ne comprendrait plus cette sainte Euphrosine dont Surius nous a conservé l'histoire, telle que nous la copions ici dans ube ancienne traduction.

« Par beaucoup de prières, iensnes, au* mosnes larges et libérales, et par les oraisons de quelfue sainct homme, fut engendrée à Paphnutius homme noble d'Alexandrie vne petite fillette, laquelle di^s son enfance e^toit doûee d'vne singu'iere beauté corporelle, laquelle sans faute nulle pretiguroit la beaeté et gayeté grande de son es^ prit, telle qu après a esté veuë en elle, leeila ainsi estant née, soudain par sa naissance a affranchi sa mère de son pesant fardeau de pauureté qu'elle supporto.t, et quant et quant a retiré son père du pressoir dur de tristesse, auquel il estoit ietté. Or afin qu'il luy fut impo^ nom conuenable à la chose, laquelle ils auoient tant heureusement obtenue de Dieu, incontinent l'appellerent £uphrosine, c'est k dire, ioye ou resiouTs* sance. Comme ceste fille estoit vrayemeot \n fruit procédant de la foy, aussi Paphnutius la nourrissoit plustost de vertu que des choses qui engraissent la chair : auec ce s'estudioit d'appliquer et tourner plustost son esprit aux choses stables et perdurables, qu'à celles qui bien tost comme fleurs passent et périssent : enseignoit aussi foK s<iigneusement d'auoir plus grand soin de son ame immortelle, que de son corps corruptibie et mortel. Elle aussi iertant sa veuë snî la vertu de ses parens, et n'ayant son esprit discordant de la pieté d'iceux, comme elle croissoit de corps, aussi faisoit-elle, et beaocotip d'auantaee, en beauté de son ame. Or prime auoit elle attaint l'âge de douze aitfi et voila que sa mère par la mort luy fol r«uie de ceste vie. Mais la fillette ainsi bien instruite et formée, et à cours d'aage rece* uant de plus en plus accroissement en vertUt desiroit et aussi grandement souspiroit après

PEr.ES

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le vrny et souuecain espoui : ayant poor ceste cause grand garde et souci de la b^au'é de son ame laquelle sçauoit luy estre trèsaggreable. Mais ceux-Ia qui tant seulement auoient esgard aux choses corporelles et à la beauté de son corps, n*estans içnorans de combien noble race elle procedoit, s'aocostant de son père, la demandoient en mariage là aagee ae dix-huit ans. Comme icelujr ne pouuoit honnestement (ce luy sembloit-il) reietter leurs requestes, vint à fiancer sa fille à que que louuenceau, lequel excedoit tous les autres eu richesses, en gloire et ea vertu : prenant par ainsi vn conseil et arrest de sa vertu tres-indigne, comme n*ayant en rien esgard h Testât (le sa fille et à la pieté qu'elle auoit en Dieu, ni que par vraye amour et charité elle luy estoit deuenuê toute familière, et en fin que que son intention estoit de tousiours complaire à luy seul, et luy estre à tousiours espouse tres-fidele.

« Iceluy donc, rien ou pHeu considérant toutes ces choses apprestoit des nopces à sa fille peu conuenables. Mais le Seigneur Dic'u son vray et vnique espoux épris d*yne sainte et diuine ialousie la vint rauir à soy, la destournant amoureusement de tout mariage et de tout ce qui s'ensuit, sAon que Toraison suîuante fera npparoistre : mais la faisant embrasser voe vie beaucoup plus noble, la* quelle, par grande pureté et innocence, la venoieni À soy de bien près lier et vnir. Car comme son père eut prins ce conseil et se fut ainsi arresté, et elle ne se trouuant asseuree ni à repos de conscience d*entrer au chemin de mariage, sans s'estre préalable recommandée et rendue participante des saintes prières du susdit ancien père, desquelles elle en estoit le fruit, elle et son père vindrent audit personnage vénérable, pour receuoir d*icelui sa sainte bénédiction. Apres qu*eile eut ouy ses pieuses deuises et veu par la première fois Testât et conuersalion pieuse des religieux, commença à dire du profond de son cœur : Bien^heureux sont v^ayement ceux qui entreprennent ceste manière de vie pour Tamour de lesus Christ. Mais iceluy, par les yeux clair-voyans de son esprit, ayant considéré en soy-mesme ce

Sue vouloit dire par ces propos la pieuse et euote fille, commença a espandre deuaut Diea prières conuenables à ses pieux désirs, disant : 0 tille, que Dieu vous vueille pieusement eslargir ce qui esl à vostre ame le plus salutaire et expédient, vous vueille aussi rontirmer en sa sainte crainte, et en fin iuger digne des biens à ceux-là préparez, qui de tout leur cœur luy ont pieu. Apres luy auoir dit ces propos, et quant et quant désiré choses tant bonnes, il ietta ah cœur et en i*ame de la vierge doubles darts d'amour enuersDieu, et fort enflamma la pieté, laquelle dés alors estoit en elle. Retournant :ionc en la maison, disoit derechef : O combien bien-heureux sont ceux iiui entreprennc^nt telle manière de vie solitaire et religieiise : parce qu'ils viuent ainsi ici sur t«:rrc» que peu ou rieo sont aux anges dif-

fiTens : ot après quMIs sont passez de ceste vie, iouyssent de la vie étemelle.

« Retournée qu'elle fut en la maison, mesprisoit tout ornement de son corps, si auant que ne vouloit mesme lauer sa face d*eau fresche, mais en ieusnes et en larmes esgayoit la face de son ame. Quant aux chaines et bagues pendantes aux aureilles et au col ; quant è I or et aux dorures, qui aux mains mondaines seruent de parure, luy seruoient de paremens pour son ame» ^omme estans de par elle pieusement employez pour Taide et subside dos pauures souifreteux. Ne se donnoit plus de snuci d'auoirdes doux et délicats vestemens : mais en ce lieu auoit grand soin de eouurir sa chair de dur sac et de haires. Estant auec ses compagnes ne prenoit aucun plaisir auec icelles, qui vainement parloient des choses plaisantes et voluptueuses de ce monde : mais bien avec celles volontiers elle conuersoit, lesquelles trouuoit auec elle touchées de pareil amour en Dieu. Ne permettoit aucunement bruire à ses oreilles les fabuleux propos des veillottes et autres vains propos de femmes, mais bien s'estudioit fort d'entrer en deuises et saints colloques des choses diuines, taschant de les apprendre, estant enseignée des moines ou d autres pieux personnages, qui par conuersation familière, ou pour quelqu'autre pieuse cause s approchoient de son père : de telles vi$itations prenant par ainsi pieusement occasion de son instruction. Peu de temps après jo-i père estant euocaué vint au monastère, oh estoit ce vieillard vénérable, pour auec Us moines célébrer vue officieuse mémoire du fondateur de leur monastère. Et comme son dit père selon la chair eut seiourné en ce monastère par l'espace de trois iours, la bonne Euphrosine vsant bien de la bonne occasion ayant appelle h soy quelque moine du monastère de betim, lequel alors par la

Îirouidence diuine estoit venu en Alexandrie or cestu^-ci estoit fort grand en vertu) luy communiqua et donna h entendie tout son désir et pieuse intention. Ce qu'ayant entendu luy dit : Pourueu que selon que ie puis voir, vous estes tres-pieuseenuers Dieu, et bien versée en la doctrine diuine, voua auez aussi entendu ma fille, ce que dit nostre Seigneur en son Euangile, que quiconque honore plus son père et sa mère que luy, il n'est pas digne de luy. Vsant donc ainsi bien de ceste doctrine, et par ceste sentence resueillant vostre esprit, prenez cœur et courage, mettant tost en effet ce que tant pieusement auez proposé : et reccuanl en vostre cœur le feu de cesluy qui Test venu enuoyer en terre, gardez vous bien de Testaindre par paresse, ou par trop grand delay : mais au plustost que faire se pourra, amenez à bonne fin ce que de cœur vous ruminez. Car personne mettant la main à la charuë (selon le dire de Tescriture) et regardant en arrière, n'est propre pour entrer au Royaume des cicux.

« Comme elle eut entendu ces proj^os du bpu vieillard, subit elle luy oboyt, et aussi

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