‹ Dictionnaire de littérature chrétienneChapitre 172 sur 194 · P£RES · texte numérisé non relu

P£RES

PERES

iOBI

luy requit de pouuoir obtenir vn babit monastique. Ce qu*iceluy entendant, d'vn cœur prompt et allt'gre» tout soudain exécuta sa demande. Et tosl après qu*il eut acheué les prières ordinaires , et tout ce qui est de coustume pour ce faire, la vint à veslir d'habit de relijsieux. Et après luy auoir désiré tous biens auec vne heureuse fin, retourna en son monastère. Mais après que cest ancien père fut départi, Euphrosine pensoil en soy-mesme, où et comment elle oourroit vtilement exposer en praiiçjue le talent, 1^ quel luy auoit esté diuinement donné : comme sçachant bien que son père luy seruiroit eu cest endroit do grand empeschement, et tascheroit par tous moyens de rompre sa pieuse volonté. Or donc, comme elle eut recherché quelque moyen, par lequel elle nourroit demeurer incognuë, en Gn oubliant Ta bien veillance et amitié de son père, auec Tamour et affection grande do son espoux, arresta se deuestir de ses propres vestemens, pour se revestir en habit d*homme. Et pource qu^elle sçauoit que ceux là qui la poursuiuroient, la rechercheroient comme femme es monastères des femmes délibéra de se ranger au nombre des moines.

«I Ayant prins ce conseil, quelque nuict après se despoiiilla de ses propres vestem^ms, et quant et quant de son infirmité féminine : mais elle print vn habit sainct et salutaire, estant sur vn instant changée en estât d*homme et viril. En après estant ainsi incogneuë et cachée aux semantes de la maison et à son père propre : ayant outre ce virilement mesprisé tous superbes édifices, embrassant et emportant courageusement sur soy et en soy la croix de lesus Christ, l^ien tost se retira de la maison et se mit en chemin, se voulant rendre digne de ce oue tant elle desiroit : et si auant chemina, qu en fin paruint au monastère, auquel heureusement commandoit ce vieillard vénérable, des prières duquel elle estoit le fruit. Venue qu*eile fut en la présence de c> stuy, qui auoit la charge et superintendance de ce monastère, elle fut enquise qui il estoit, d*où et pour quelle cause il estoit venu se présenter à luy. Icelle respopdit, qu'il se nommoit Smaragdus, et au'il estoit de la cour de l'empereur (ce que elle disoit pour demeurer incognuë) mais auoit tout laissé comme choses fameuses et trompeuses, et comme estant foi*t désireux de la vie reli-

Î;ieuse : disoit en outre, qu*il s'estoit fuy de a ville royale, comme estant pleine de mauvais bruit et de tumultes et sans aucun repos, et pource c|u*il ne vouloit h Tadueuir son repos estre intt*rrompu, ni estre aucunement inquiété par la fréquente visite et familière compagnie de tous ses parens et amis : et comme il auoit aussi ressenti beaucoup de choses de la sainteté des religieux, pour ces causes il s*estoit Ik venu présenter, pour sçauoir s*il seroit bien digne d*estre enroUé et enregistré auec eux.

c Cest homme admirable en parole et ea modestie de mœurs ayant entendu sa

responce, s*en est fort esiouy : Voila, dit-il, mon fils, voila le monastère, personne ne vous empeschera d'y entrer ny d'estre mis au nombre des frères, si la chose vous agrée. Mais pource qu^estes encore ieune d'âge, et n'auez encores parfaite eipérience de Testât monastique, vous conuienl estre dessous maistre, apprendre d*iceluy la perfection de vie, à qooy fit responce, disant : Cela m*est aussi tres-agreaUe, et n*en désire pas vn, mais aussi plusieurs, si!» vous piaist, qui me vinssent enseigner ft dresser à la vertu. Icelle ayant preste audit ancien père Tobedience, et par ainsi ayant ietté la première pierre fondamentale tressolide de religion, fut donnée en charge & Agapius, moine tres-aduancé es choses diuines, et lequel auoit beaucoup gaignésurses propres passions par sa grande moKific»tion en vertu de laquelle auoit grand commandement «ur elles, les assuieltissanl à la raison. Et afin que ie parle comme le diuin Dauid , par lui estoit instruit et formé comme vne ouurage fait en plain iour, et aussi de mieux en mieux disposé à la rie pieuse et religieuse.

Toutesfois cestui qui nous a porté enuie dés le commencement , et lequel se glorifie d*apprehendcr comme vn nid toute la rondeur de la terre, ne pouuoit souP frir voient vne femme suruoler ses lacs, et comme vne simple colombe se transi orter tant haut : mais ereuoit de despit , voyant vn conseil tant prudent, par lequel Euphrosine estoit tant bien instruite, pour se maintenir incogneuë : voyant aussi toutes ses ruses et finesses estre ainsi tant subtilement exposées en ieu et en risées par vne personne sienne, et gui pire estoit, par une fillette mesme deKcate et tendrelette. Certe quelquefois s'eBbrçoit de destourner Dien de son cœur, avec les sollicitudes qu'elle auoit pour pieusement le seruir : et, poar ce faire commodément, luy eschattffoit l'esprit de ses parents : autresfois luy tascboit d'amolir pernicieusement son esprit par la représentation des biens et honneurs de ce monde, et de son propre espoux : et en fin pour tant mieux encore la combattre el abatre, luy reduisoit en mémoire les coustumes auec tous les comportemens anciens, qu'elle auait eu du passé auec ses compagnes plus familières. Mais comme de ions costez Tassailloit, luy iettant darts ardansda tentations : aussi en estoit-il ardamroent et courageusement reietté, h sa grande confusion. Or, que fait-il, se trouvant ainsi en tout et par tout si honteusement débouté? Vo^ez sa malice périlleuse. Voyant qu'il d<? gaigno't rien en Euphrosine, il se vient |)erilleusement ietler aux yeux de tous les autres religieux, pour par Euphrosine mesmc les surmonter : et de fait les remua de telle sorte, qu'il les naura par les darts de 9^ beauté. Et comme iceux ne pouuoient plus auanl refréner ni contenir leur trop ardanle conuoitise de laquelle se sentoient M dangereusement transportez après elltj. sgacfianl n*cstrc chose asseurco de celer la

PERES

PERES

tma

maladie* descouurirent le susdit mal au superintendant de la maison : et par ce moyen emportèrent la YÎctoire de la g*ierre suscitée contre eux par le malin Satan. Et de là ceuxH^y reçeurent allégement de leur mal : mais ceste-ci, à sçauoir Euphrosine» en print grand accroissement de perfection prontant iiar ceste occasion de plus en plus en vertu : car ce bon père, comme homme fort sage et prudent, leur ordonna des médecines du tout propres et eonuenables h leurs maladies. Quant à cestui-ci (Euphrosine à sçauoir) qui ne sçauoit en rien comment les choses s estoient passées : le yeux ( lUy dit-il ) mon fils, que viuiez à part en quelque celle séquestré des autres, où que. gardant la règle, qui TOUS sera ordonnée, n'admettrez personne auprès devons, ni aucunement en sortirez, ni mesme ne vous présenterez à personne en deuises familières : mais Aga-

Eiiis seul vous fournira ce qui vous sera de esoin. Ce qu'ayant dit, tout incontinent commanda à Agapius d'auoir soin de Smaragdus tel que conuenoit, non seulement es choses spirituelles, mais bien aussi es corporelles : afin que, tant que faire se pourroit, ne luy manquast rien de nécessaire. Par ainsi ceste bien -heureuse, luy estant aduenu chose tant agréable, comme estant par ce moyen affranchie de beaucoup de fiischeries et incommoditez, à creu de plus en plus en l'amour de lesus Christ, adioutant peines sur peines, ieusnes sur ieusnes et ioignant aux veilles passées encore nouuelles veilles, pour par icelles tant mieux combatre le sommeil et appesantisemenl de sa nature : de sorte que Agapius ce voyant, etattentiuement tout considérant, en entroit en grande admiration, et le donnoit à entendre aux autres. »

Sainte Euphrosine ne fut reconnue pour une femme qu'après sa mort, comme il arriva aussi à sainte Marine, qui, sous le nom de frère Marin, souffrit iusqu à la mort une honteuse calomnie qu'elle pouvait faire tomber d'un seul mot, et éleva sans rien dire, à la porte du monastère, l'enfant dont on l'avail accusée d'être le père.

Lutter contre la nature et la vaincre, afin d'assujettir pour jamais la chair à l'esprit, les instincts à la volonté, telle était alors i*œuvredes belles intelligences et des grands cœurs. Une pareille lutte, sans le secours d'une ^âce surnaturelle, conduirait droit à la folie ; mais les Pères du désert triomphaient de la folie elle-même, et leur foi soutenant leur raison la rendait toujours victorieuse des allucinations de l'abstinence et de la solitude. Jamais guerre plus gigantesque ne s'était livrée dans le monde : les hommes achevaient la bataille des anges et luttaient corps à corps avec l'enfer. La tentation de saint Anlomo est devenue un type populaire des combats de la raison chrétienne contre les chimères du vice et les fantômes de l'imagination déréglée. Le paganisme eût fait des demi-dieux de ces m- Irépides lutteurs qui révélèrent à l'huroani- Vé des forces encore inconnues ; le catholi-

cisme, en les déclarant saints, ne les sépara point de la fiiiblesse humaine ; car c'était dans le sentiment même de leur faiblesse qu'ils avaient puisé tant d'énergie. L'homme qui s'anéantit pour ne vivre qu'en Dieu et laisser agir Dieu en lui, dispose en quelque sorte de la toute-puissance divine.

La solitude et la pénitence ne desséchaient point les cœurs des Pères du désert, et plus il combattaient les affections mêmes les |)lus légitimes de la nature, plus leur charité s'en augmentait. Sans doute ils afiligeaient leurs parents et leurs amis par un apparent abanaon ; mais ils souffraient plus encore qu'ils ne faisaient souffrir, et ils offraient à Dieu en sacrificp, fiour ceux qu'ils aimaient et gu'ils ne voyaient plus, les blessures toujours saignantes de leur propre cœur.

Saint Siméon Stylite, laissant moitrir de douleur au pied de la colonne sa mère qui ne peut obtenir de lui la grâce de le voir avant d'expirer, serait un fils dénaturé et un barbare, si en même temps il ne fondait en larmes priant pour sa mère et se refusant à lui-même ses derniers regards, afin de la voir éternellement au ciel. C'était donc par

fnété filiale qu'il était si cruel , et qiU osera e ju^er sans avoir cru et souffert comme lui? Citons cette page de sa vie, écrite par Antoine son disciple :

« Longtemps après, sa mère, ayant entendu parler de sa grande réputation, vint pour le voir ; mais on ne le lui permit pas, à cause

Ju'ii n'entrait point de femmes au lieu où il tait. Le bienheureux Siméon ayant enten* du sa voix lui dit : Ma mère, je vous prie d'avoir encore un peu de patience, et s'il plait k Dieu, nous nous verrons. Sur cela elle se mit à pleurer et à le conjurer qu'elle le pût voir; puis, toute échevelée, elle se fâcna contre lui en disant : Mon fils, pourquoi me traitez-vous de la sorte? Pour récompense de ce que je vous ai porté dans mon sein, vous m'avez comblée de douleurs ; pour récompense du lait que vous avez tiré de mes mamelles, veus avez fait fondre mes yeux en larmes; ot pour n^compense de tant de baisers que je vous ai donnés, vous avez rempli mon cœur de tristesse et d'amertume. Elle ajouta è cela tant d'autres choses semblables, qu'elle nous fit tous pleurer avec elle; et le bienheureux Siméon, entendant ses plaintes, couvrit son visage de ses mains , et pleurant amèrement lui manda qu'il la suppliait d'avoir patience pour un peu de temns , et qu'ils se verraient dans le repos éternel, bile répondit : Je te conjure par Jésus-Christ qui t*a formé, que je te voie s'il est possible, cette consolation ne m'étant point arrivée depuis tant d'années ; or, si tu ne veux pas me le permettre , qu'au moins je t'entende parler : après cela je ne me soucie pas de mourir à l'heure même, ainsi que ton père est mert d'afiliction à cause de ton absence. Ne veuille pas permetttre, mon fils, que ce même déplaisir soit cause de ma mort.

PERES

PERES

Ayant achoye ces paroles, elle so trouva si accablée de tristesse et si lasse de pleurer, qu*eUe s'endormit (car elle avait passé trois jours et trois nuits à le faire conjurer sans cesse qu'elle le pût voir ). Alors le bienheureux Siméon pria Dieu pour elle, et aussitôt elle rendit l'esprit. Ceux oui se trouvèrent présents prenant soncorpsle lui apportèrent, et lui l'ayant vu, dit en f)leurant : Le Seigneur veuille, s*il lui plait, recevoir votre âme et la remplir de joie pour récompense tics afflictions que vous avez souffertes à cause de moi, et de ce qu'après m'a voir porté neuf mois dans votre sein, vous m'avez nourri du lait de vos mamelles et élevé avec beaucoup de peine. Durant qu*il proférait ces paroles, tout ce que nous étions présents vîmes mouvoir le corps de sa mère et son visage jeter de la sueur. Alors, en élevant les yeux au ciel, il dit : « Seigneur Dieu des vertus, qui êtes assis sur les chérubins, et pénétrez jusque dans le fond des abîmes; vous qui avez connu Adam auparavant même qu'il fût créé, qui avez promis de donner à ceux qui vous aiment les richesses du royaume des cieux; qui avez parlé à Moïse dans un buisson ardent; qui avez béni notre père Abraham ; qui recevez dans votre paradis les Ames justes, et précipitez celles des méchants dans les flammes éternelles; qui avez fait que les lions se sont humiliés devant Daniel ; qui avez fait trouver du rafraîchissement à ces trois enfants vos fidèles serviteurs au milieu des ardeurs de la fournaise de Babylone, et qui avez employé des corbeaux pour porter à manger à Elle ; recevez dans votre Lienheuréuse paix Tâme de ma mère, et donnez-lui place parmi vos saints puisque vous êtes tout-puissant au siècle aes siècles. »

Saint Jérôme lui-même, le rude et inflexible saint Jérôme, racontant la Vie de sainte Paule, rend justice h la tendresse de son cœur et la regrette lui-même avec une affection toute fraternelle.

c Cette sainte femme, dit-il, qui était si opiniâtre et si sévère dans l'abstinence des viandes, était très-tendre en la perte de ceux qu'elle afmait, se laissant abattre ii l'affliction ue la mort de ses proches, et particulièrement de ses enfants, comme il parut en celle de son mari et de ses tilles, qui la mirent au hasard de sa vie : car bien qu elle fit le signe de la croix sur sa bouche et sur son estomac pour tâcher d^aiioucir nar cette impression sainte la douleur qu'elle ressentait comme femme et comme mère, son affection demeurait la maîtresse, et ses entrailles étant déchirées, elles accablaient la force de son esprit par la violence de leurs sentiments. Ainsi son Ame se trouvait en même temps et victorieuse par sa piété, et vaincue par TinQrmité de son corps : ce qui la faisait tomber dans une langueur qui lui durait si longtemps qu'elle nous mettait dans de trèsgrandes inquiétudes et lui faisait courir fortune de mourir, dont elle avait de la joie et disait quasi sans cesse : Misérable qiteje suis! qui me délivrera du corps de celle mort? Que

si le lecteur judicieux m'accuse de la blâmer plutôt oue de la louer, je prends à témoin Jésus-Christ, qu'elle a servi et que je désire de servir, que je ne déguise rien en tout ceci, mais que, parlant comme chrétien d'une chrétienne, je ne rapporte que des choses véritables, voulant écrire son histoire, et non pas faire son panégyrique en cachant ses défauts, qui en d'autres auraient passé pour vertus ; je les appelle néanmoins des défauts, à cause que j'en juge par mon sentiment et par le regret qui m'est commun avec tant de bonnes âmes de l'un et de Tautre sexe avec lesquelles je l'aimais, et avec lesquelles je la cherche maintenant qu'elle est aosenle de nous par la mort.

« Elle acheva donc sa course : elle conserva inviolablement sa foi ; elle Jouit à cette heure de la couronne de justice {iTim, iv) ; elle suit V Agneau en quelque lieu yuil aille {Apoc. xir); elle est rassasiée de la lustice, parce qu'elle en a été* affamée, et elle chante avec joie : Nous voyons ce qu'on nous avait dit dans la cité du Dieu des vertus^ dans la cité de notre Dieu (Psal. xlvii). O heureux changement! Elle a pleuré, et ses pleurs sont changés en des ris qui ne finiront jamais : Elle a méprisé des cttemes entr'àuvertes pour trouver la fontaine du Seigneur {Jerem.). Elle a porté le cilice, pour porter maintenant des habits blancs et pour pouvoir dire : Foui avez déchiré le sac dont fêtais couverte, et m'avez comblée de joie [PsaL xxix); elU mangeait de la cendre comme du pain et mêlait ses larmes avec son breuvage [PsaL ci], en disant : Mes larmes ont été le pain dont fai vécu jour et nuit {Psal. iv), afin d'être rassasiée éternellement du pain des anges et de chanter avec le Psalmiste : Voyez et éprour vez combien leSeigneur est doux (Psal. xxxinj; fai proféré des paroles saintes de rabondance de mon cceur^ et je consacre ce cantique à h gloire du Roi des rois {PsaL xliv). Ainsi elle a vu accomplir en elle ses paroles d'Isaïe, ou pour mieux dire ces paroles oue Diea prononce par la bouche a Isaïa : Ceux qui me servent seront rassasiés, et vous, au contraire, languirez de faim ; ceux qui me servent seront désaltérés, et vous^ au contraire, demeurerez dans une soif perpétuelle: ceux qui me servent seront dans la joie, et vouit au contraire, serez couverts de confusion ; ceux qui me servent seront comblés de bonheur, et vous, au contraire , vous aures le cœur déchiré (Jsai. lxv). »

La vie des Pères du désert était un enseignement en action , comme celle des anciens prophètes. Plusieurs d*entre eux partageaient leur temps entre les austérités de la solitude et la prédication. Ils exerçaient l'hospitalité* ne dédaignant periionae, mais faisant également du bien à tous. Le bon saint Ephrem, à l'exemple du Sauveur, «intéressait surtout aux ftmes perdues, et cberchail pendant ses voyages à convertir aussii quana il le pouvait, quelque pauvre Samaritaine. Voici ce qu'on lit dans. sa Vie.

« Saint Ephrem, délirant d'all^ir à Edesse, tît cette prière à Dieu : Jésus-Clirisli mofl

PER7.S

PERES

Seigneur et mon maître, ayez agréable, s'il Yous plaît, que je Yoie cette ville, et qu*ea y entrant celui que je rencontrerai le premier me parle de TEcriture sainte. Comme il entrait dans la ville, la première personne qu*il rencontra fut une courtisane : ce qu*ayant jugé k la manière dont elle était vôtuf^, il dit en soi-même avec beaucoup do ilouleur : Il parait bien, mon Dieu, que vous n*avez pas exaucé la prière de votre servitour, puisque je n*ai pas sujet d'espérer que cette femme entre en discours avec moi, sur le sujet de TEcriture sainte.

« La courtisane s*étant arrêtée et le regardant fixement, le saint lui dit : « Pour- 3uoi vous arrêtez-vous, et me regardez-vous e la sorte ? — Je vous regarde, réponditelle, parce qu'étant femme j'ai été tirée de vous qui êtes homme; mais vous, au lieu de me regarder, regardez la terre dont vous avez été tiré. — EpTirem, étonné de ces paroles , loua Dieu d'avoir donné une si grande intelligence à cette femme, qu'elle Teût rendue capable de lui faire cette excellente réponse, et connut par là que Dieu n'avait pas méprisé sa prière ; puis étant entré dans la ville, il y passa quelques jours.

« U arriva qu'une autre courtisane qui demeurait proche de son hôtellerie le regardant attentivement par la fenêtre, lui dit: Mon Père , donnez-moi votre bénédiction ; à quoi ayant répondu : Je prie Dieu qu'il vous bénisse. Elle igouta : Vous manque-t-il quelque chose dans cette hôtellerie 7 — Oui repartit le saint, il me manque trois ou quatre pierres et un peu de plâtre pour boucher cette fenêtre au travers de laquelle vous voyez ici. Elle repartit : Vous me traitez bien rudement pour la première fois que je TOUS parle ; je voulais dormir avec vous, et vous ne me permettez pas seulement de TOUS entretenir. — Si voulez dormir avec moi, répliqua le saint, vene^ au lieu que je vous dirai. — Je suis toute prête, réponditelle. — Venez donc au milieu de la ville, dit Ephrem. — Mais la vue de tant de gens, lui repiiqua-t-elle, ne nous ferait-elle pas rougir ? Alors ce grand serviteur de Dieu, reprenant la parole, lui dit : Si nous avons honte de commettre une telle action devant les hommes, ne devons-nous pas beaucoup plutôt avoir de la honte et de la crainte de la commettre devant Dieu, qui connaît no'iseulement ce qui se passe à la vue de tout le monde, mais aussi les pensées les plus cachées, et qui, venant un jour juger tous les hommes, rendra à chacun selon ses œuvres (Rora. Il) 7 Cette femme fut si touchée de ces paroles, que, toute fondante en larmes, elle se ieta à ses pieds et lui dit : Serviteur de Jésus-Christ, mettez-moi dans la voie du salut, atin que Dieu me pardonno tant de crimes que j ai commis. Le saint vieillard l'ayant conUraiée dans le désir de la pénitence par plusieurs passages de l'Ecriture sainte, la mit dans un monastère, vi retira ainsi cette Ame de la fange de ses iniquités. 9 Ces leçons données à la manière de So-

crate, cette charité si patiente et si compatissante, ce tendre intérêt pour les êtres les plus méprisés, ont quelque chose qui tou* che et qui inspire du respect. Cette simplicité antique est en même temps du goût le plus pur en littérature chrétienne, et c'e:»t à pareille école que nous devons apprendre l'art de bien penser et de raconter avec, doblesse en même temps et avec grâce ; car la grâce véritable est toujours simple et naturelle, en littérature comme en toutes choses.

Dans la Vie de saint Pacôme, écrite par un ancien auteur grec, on trouve une vision prophétique pleine de poésie, et dont le sens instructif est des plus profonds. A Toccasion de cette vision, le saint fait è ses disciples un discours de la plus grande beauté ; la lecture et la méditât on de ce passage pourraient être bien utiles è ceux qui se laissent scandaliser parles fautes des autres, et qui attribuent à la sainte Eglise les faiblesses et le relâchement où peuvent se laisser entraîner ses ministres. Jésus- Christ lui-même vient promettre à saint Pacôme que son esprit ne changerait pas, et que le salut serait toujours facile aux hommes de bonne vo'onté, môme dans les plus mauvais jours. Voici ce passage remarquable:

« Les frères s'étant assemblés pour aller au réfectoire, le saint vieillaid se retira dans la cellule où il avait accoutumé de faire oraison, et après avoir fermé la porte, se souvenant d une vision qu'il avait autrefois eue, il pria Dieu avec grande instance de lui faire connaître l'état de ses solitaires, et ce qai arriverait après sa mort de tout ce grand nombre. Sa prière fut si longue qu'elle dura depuis None jusqu'à Theure où le frère

a ai a soin d'avertir pour aller aux prières e la nuit commença à s'acquitter de sa charge. Enfin, vers minuit, comme il redoublait sa ferveur, il eut une vision qui l'instruisit pleinement de ce qu'il désirait de savoir, et lui fit voir que ses monastères se multiplieraient extrêmement ; que qaelquesuns de ces solitaires vivraient dans une grande piété, et qu'il y en aurait plusieus qui se perdraient par leur négligence. U vit aussi, comme il le rapporta depuis, dans une vallée profonde et ténébreuse, une grande multitude de solitaices, dont les uns, voulant sortir pour monter en haut, en étaient empêchés ; d*autres q^ui, après s'être efforcés inutileipent, se laissaient tomber dekssitude et descendaient dans l'euier ; d'autres ui, étendus par terre, pleuraient et jetaient es cris lamentables ; et quelques-uns qui, étant favorisés d*une grande lumière lorsqu'ils montaient avec un extrême travail, rendaient grâces à Dieu de les avoir tirés d'un tel péril. ,

Saint Pacôme connut ainsi ce qui devait arriver dans la suite des temps, et ressentit une extrême douleur de l'aveuglement de l'esprit, de la dureté du cœur et du défaut des bonnes œuvres de ceux qui viendraient nprès lui, mais principalement des supé-

PERKS

rieurs qui par leur lAcheté, leur négligence el leur peu de conflance en Dieu, seraieat cause de la division des personnes qui devraient être si parfaitement unies, et ne pensant qu'à plaire h une multitude inconsidérée, se contenteraient de porter l'habit de solitaire sans en produire les actions ; car depuis que les plus méchants sont une fois élèves en autorité et qu'ils ne connaissent pas seulement de nom les choses qu'il faut observer pour vivre saintement, il arrive, par une suite nécessaire, qu'il se forme des jalousies et des disputes, et que l'on conteste avec ambition à qui sera supérieur. Ainsi les plus vertueux sont rejetés ; les méchants sont appelés aux charges, et chacun prétend devoir être élevé auwlessus des autres, non pas par sa vertu, mais à cause de son Âge el de sou ancienneté. Alors les gens de bien n'osent pas seulement ouvrir la bouche pour l'utilité commune, et sont contraints de demeurer dans le silence, ou sont même cruellement persécutés sous prétexte de justice. Mais qu est-il besoin d'expliquer ceci plus particulièrement, et ne suflit-il pas de dire que tout ce qui est établi par les lois divines se change eu des relâchements humains 7

« Saint Pacôme, voyant toutes ces choses des yeux de l'esprit, s'écria en pleurant : O Dieu tout-puissant 1 si ceci doit arriver de la sorte, pourquoi avez-vous permis crue j'aie établi tant de monastères, si dans les derniers temps tous les supérieurs seront méchants, quels seront ceux qui vivront sous leur conduite, puisque lorsqu'un aveugle en conduit un autre, ils tombent tous deux dans la fosse? Hélas l j'ai donc bien travaillé inutilement 1 Souvenez-vous, s'il vous plaît, Seigneur, de mes bons desseins que vous avez fait réussir par votre assistance ; sou- ▼enez-vous de vos serviteurs qui vous servent de tout leur cœur ; souvenez-vous de votre alliance que vous avez promis de conserver inviolable jusqu'à la consommation des siècles à ceux qui font profession de vous honorer. Vous savez, mon Dieu, que depuis que j'ai pris l'habit de solitaire, je me suis toujours humilié de tout mon pouvoir en votre présence, et que je ne me suis jamais rassasié ni de pain, ni d'eau, ni d'aucune antre nourriture.

« Comme il parlait de la sorte, il entendit une voix qui lui dit : Ne le glorifle point, Pacùme, puisque tu es homme et as besoin de miséricorde. Tout ce que j'ai créé ne subsiste que par ma seule bonté. Soudain, se prosternant par terre, il demanda pardon à Notre-Seigneur, en disant : 0 Dieu toutpuissant, ayez pitié de moi, aflaque je vive ; De retirez pas. Je vous supplie, votre miséricorde de dessus ce pauvre pécheur, puisque c'est d'elle et de votre vérité que j ai toujours reçu tout mon appui et toute ma force : car je sais, Seigneur, que sans votre protection et votre secours, il n'y a rien qui puisse subsister dans le monde. Ayant achevé ces paioles,il vit au-dessus de lut des anges étinceiaiits de lumière ; et au milieu d^ux un

homme en la fleur de son ftge, d*une beauté surpassant tout ce qui se peut imaginer, et qui, tout éclatant de splendeur, lançait des rayons aussi brillants que ceux du soleil, et avait sur sa tète une couronne d'épines Alors ces anges, en relevant Pacôme de terre, lui dirent : Y ous avez demandé au Seigneur qu'il vous fil miséricorde ; et le voici qui vient lui-même , lui qui est votre miséricorde. Voici le Fils unique du Père éternel; voici Jésus-Christ, le Dieu de ^oire qui est descendu en ce monde, et am, étant couronné d'épines, a été crucîBe {)oar le salut des hommes. Pacôme, lui adressant la parole, lui dit : Seigneur, n'est-ce point moi qui vous ai crucifié 7 Jésus-Christ lui répondit avec douceur : Ce n'est pas toi qui m'as crucifié, mais ce .^ont tes pères. Ne te troubles pas néanmoins et prends courage, puisque tu auras des successeurs jusqu'à la fin du monde, et qu'entre ceux qui Tiendront après toi, tous ceux qui vivront dans la péuit(*nce el qui auront soin de leur salut seront délivrés de cette profonde obscurité que tu as vue, pourvu que, de même que durant ta vie ta présence les retient dans le devoir, ils continuent après ta mort à suivre l'exemple de ta vertu pour être éclairés de la lumière de la grâce, et que les autres qui viendront ensuite et qui auront demeuré quelque temps dans les ténèbres du siècle aient la prudence de savoir ce que l'on doit rechercher ou éviter, et que par une volonté libre ils renoncent aux mauvais exemples que l'on voit dans le monde, el sortent de ces épaisses ténèbres par l'exacte observation de Injustice et par un ardent amour de la vie éternelle el bienheureuse. En vérité, je vous dis que se conduisant de la sorte, ils jouirent du même bonheur que ceux qui sont maintenant avec toi et qui excellent en fertu et en sainteté. Le Seigneur remonta dans le ciel après avoir dit ces paroles, el l'air fui rempli d'une telle lumière, qu'il n'y a point de langage humain qui soit capable de l'exprimer.

« Saint Pacôme, tout rempli d'admiration de ce qu'il avait vu, alla avec les frères aui prières qui se font la nuit, et le saint olBce étant achevé, et tous ces solitaires, selon la coutume, se tenant debout devant le saint vieillard pour entendre de sa bouche l'eiplication de la parole de Dieu, il leur dit : Mes enfants, combattez de toutes vos forces et de tout votre pouvoir pour opérer votre salut, malgré les ettbrls de cet irréconciliable ennemi qui est toujours armé pour vous per^ dre, el n'attendez pas ce temps auquel, si nous avons passé notre vie dans la oéfrligence et dans la paresse, nous pleurerons et gémirons notre malheur el l'état misérable auquel nous serons réduits. Ne laissons pas couler inutilement les jours et les années que Dieu nous donne par sa bonté, mais employons-les avec «joie pour acquérir le salut ; et je suis assuré que si vous saviez Juelles sont les félicités que Dieu prépare ans le ciel aux saints, et quels sont les tourments que souffriront ceux qui ayant connu

PERES

PERES

iOM

la Yéritë, aa liea de marcher comme ils d^ ▼aient dans ses voies, ont quitté le chemin de la Tertn, il n'y a riei qne tous ne fissiez poor éviter ces supplices étemels et tous rendre dignes de posséder Theureux héritage que Dieu a promis a ceux qui le servent^ d«Mit le bonheur est si extrême qu'il Caut être absolument abandonné dans le mal pour n*en tenir compte, et ignorer entièrement ce que Ton perd en le perdant.

« Lorsque ceux quisoot tombés dans ce malheur commenceot à reconnaître leur faute, ils doirent renoncer à toutes les affections du siècle, et ideurer de telle, sorte leurs péchés que Dieu leur lasse miséricorde, et qu'ainsi, changeant de vie, ils marchent avec tant de félicité dans ses Toies, Qu'ils puissent, au partir de la terre, arriver neureusement au câel, en ce temps auquel Tâme, abandonnant sâ demeure mortelle, entre dans la connaissance de ce qu'elle est véritablement, et que, se joignant aux chœurs des anges, elle se bâie de se présenter à ce Père des lumières.

« Pourquoi l'homme s'emporte-l il par la Taine glou^ 7 Pourquoi, n'étant que pou^ sière, s'élève4-il parla vanité? Et pourquoi, n*étant que terre et que cendre, s'enfle-t-il d'orçueil et d'insolence? Pleurons-nous plutôt nous-mêmes, tandis qu'il est en notre puissance, afin qu'il n'arnve pas que, la course de notre vie étant achevée, nous demandions du temps pour faire pénitence lorsque nous ne serons plus dignes que Dieu nous l'accorde : car il nous est permis de pleurer nos péchés en cette vie ; mais, comtue dit le prophète : Personne ne glorifiera dams Fenfer le nom du Seigneur {Psat. cxui}.

« n faudrait, mes très-chers frères, des ruisseaux de larmes, pour pouvoir a^sez pleurer le malheur d'une âme qui, ayant une lois renoncé au siècle, s'engage de nouveau dans les occupations qui en dépendent, et qui, s'étant délivrée de tous ces soins inutiles, rentre dans les engagements d'une si cruelle servitude; c^est pourquoi ne souffrons pas, je vous prie, que ce monde, où il n'j a rien d'assuré et qui passera bientôt, nous prive d'une vie étemelle et bienheu*

m Je tremble d'appréhension que nos parents selon la chair, qui, après avoir usé des choses du siècle et s'être emi>loyés jusqu'à leur mort dans les occupations de la vie présente, croyaient que nous avions renoncé à toute la corruption du monde pour acquérir par Ih la vie éternelle, ne nous condamnent au jour du jugement et ne nous disent : Comment vous éies-vous lassés de mar^ cher dans le chemin oà vous étiez entrés ISap. lu)? Vos douleurs redoublent les nôtres, et les flammes dans lesquelles vous brûlez augmentent celles qui nous dévorent : car ils verront que nos rameaux seront demeurés stériles, en ne produisant pas les fruits que les fleurs que nous avions fait paraître donnaient sujet d'espérer. Je crains fort aussi qu'ils n'ajoutent ce (juedîtJérémie : Cest pourquoi ceux que f avais tant aimés sont

devenus la proie de leurs ennemis^ se sont ren dus abomtnables et ont laissé tonner la couronne audits avaient sur la téte{Jerem, xxiu); les villes du côté du midi ont été firmées sans que personne les puisse ouvrir : car Vimpie sera exterminé, afin quil ne voie pas la gloire de Dieu {Isa. xxvi).

« Ayons continuellement, mes frères, ces

rmsées devant les yeux, pour nous obliger combattre de toutes nos forces contre le diable, afin d'empêcher qu'il ne nous surmonte ; car puisqu'il travaille sans cesse à nous perdre, nous devons veiller avec un extrême soin pour ne nous pas laisser surprendre par ses tromperies. Pour ce sujet, nous devons à toule heure nous représenter le dernier jour de notre vie, et trembler à chaque moment à la vue des supplices éternels : car par ce moyen l'âme s accoutume à se connaître elle-même, et mortifiant son corps par les jeûnes et par les veilles, elle demeure dans la douleur et dans l'affliction de ses péchés jusqu'à ce qu'étant enflammée {•ar l'ardeur du Saint-Rsprit, elle se rende digne d'être favorisée de la contemplation de Dieu, et qu'en se détachant de tousles engagements de la terre, elle soit pleinement rassasiée par ses communications avec sa divine majesté.

« Celui qui s'occupe toujours dans ces méditations saintes acquiert la pureté de l'esprit, rhumiUté du cceur, le mépris de la vaine gloire, et s'efforce de renoncer à toute la prudence du siècle. Ainsi, mes trte-chers frères, il faut que' l'âme, qui est toute spirituelle, emploie continuellement sa sagesse à combattre la masse terrestre de sa chair, et a^sse si prudemment avec elle qu'elle l'obhge de consentir à ce qui est de plus parfait, n &ut, le soir, en s'en allant coucher, ou elle dise à toutes les parties de son corps : "Tandis que nous sommes ensemble, obeissez-moi, puisque je ne vous conseille rien gue de juste, et servons le Seigneur avec joie. U faut qu'elle dise à ses mains : Il viendra un temps que toute votre force cessera, 3ue vous ne pourrez plus être les ministres e la colère, et que, ne pouvant plus ravir le bien d'autrui, vous serez contraintes do demeurer en repos. Il fout qu'elle dise à ses pieds : Il arrivera un jour que vous ne pourrez plus marcher dans les voies de Viuiquité, ni courir pour faire de mauvaises actions. U faut qu elle parie de la même sorte à toutes les parties de son corps en général, et leur dise : Avant que la mort nous sépare de ci-tte séparation causée par le péché du premier homme, combattons généreusement, demeurons fermes dans nos bons desseins, et servons Jésus-Christ avec soin et avec courage, afin que, lors de son second avènement, il daigne essuyer de ses propres mains la sueur dont nous aurons été trempés durant quelques années en travaillant pour son service, et nous donner la possession d'un royaume qui ne finira jamais. Verrez des larmes, mes yeux, et faites connaître, ma chair, que si vous m'êtes assujettie, c'est par une noble servitude; trai aillez avec

PERES

moi dans les orières par lesquelles je confesse mes pécnés en la présence de Dieu, de peur qu'en Toulant dormir et vous reposer, vous ne soyez cause que nous tombions ensemble dans les tourments éternels ; employez-vous continuellement à de bonnes œuvres, puisqu*cn vous conduisant de la sorte vous recevrez pour récompense des biens sans nombre, au lieu que si vous vous laissiez aller à la négligence vous seriez châtiée par des tourments épouvantables, et que je serais obligé de vous dire avec hurlement et avec cris: Hélns! que je suis malheureuse d'avoir été unie a vous, puisque vous êtes cause que je suis condamnée à des peines perpétuelles.

« bi nous repassons à toute heure ces choses par notre esprit, nous deviendrons véritablement le temple de Dieu; le Saint-Esprit habitera en nous, et nous ne pourrons plus être surpris par les artifices du diable ; la crainte du Seijjneur, par le moyen de ces pensées, nous instruira davantage et nous rendra plus prudents que dix mille maîtres ne pourraient faire ; et le Saint-Esprit nous inspirera des sentiments auxquels l'esprit humain ne pourrait atteindre : car, comme dit l'Apôtre : Nous ignorons ce que nous devons demander ; mais le Saint-Esprit demande pour nous à Dieu par des gémissements tWnarrcAles ce qui nous est nécessaire [Rom, viii). Je pourrais vous dire beaucoup d'autres chose.^ sur ce sujet, mais afin de n'être pas trop long, je finirai ce diseours. Je supplie, mes frères, le Dieu de paix, et qui est la source de toutes les grâces, de vous confirmer dans vos bons desseins et de vous fortifier dans sa crainte. Ayant achevé ces paroles, il se leva et partit aussitôt en les recommandant tous à Notre-Seigneur. »

L'esprit de prophétie et le don des miracles étaient choses communes parmi les Pères du désert, et l'on voit se retracer dans leur vie les admirables tableaux de la fiible et de l'Evangile. Saint Jérôme est sublime lorsqu'il nous représente l'humble solitaire Hilarion commandant à la mer comme Moïse et comme Jésus-Christ lui-même.

« En ce temps cet universel tremblement do terre qui arriva après la mort de JuLen fil sortir l)ps mers de leurs bornes ; et comme si Dieu eût menacé les hommes d'un second déluge, ou que toutes choses dussent retourner dans leur ancien chaos, les vaisseaux pendaient sur le haut des montagnes où la tempête les avait portés. Les habitants d'Epidaure, voyant les flots bruire de la sorte, et ces effroyables montagnes d'eau venir fondre sur leurs côtes ; craignant, ai:isi qu'il était autrefois arrivé, que leur bourg ne fût submergé, vinrent trouver le vieillard, ei comme 3'ils fussent allés au combat, le mirent à leur tête sur le rivage. Le saint ayant fait trois signes de croix sur le sable, et étendu ses mains vers ce déluge qui les menaçait, il n'est pas croyable jusqu'à quelle hauteur la mer s'enfla et se tint amsi devant lui; m lis après avoir grondé longtemps, comme si elle eût porté avec impatience de

rencontrer cet obstacle, elle s abaissa peu k peu, et fit retourner ses eaux dans elle-même. Epidaure et toute cette contrée publient encore aujourd'hui ce miracle, et les mères le content è leurs enfants, afin d'en fiiire passer la mémoire à toute la postérité. Ainsi il se voit que ce que Jésus-Christ a dit à ses apôtres : Si vous avez de la foiy vous direz à cette montagne : Jette-toi dans la mer^ et elle s'y jettera j se peut accomplir au pied de la lettre, pourvu que l'on ait une foi égalée celle des apôtres. »

Comment une pareille puissance sur les éléments étonnerail-elie ceux qui voient tous les jours le sexe et l'âge le plus faible dompter toutes les répugnances et tous les élans de la nature? Les passions humaines sontel'es donc plus faciles à réfréner que la mer? Ecoutons encore saint Jérôme, dans Téloi^e de sainte Fabiole :

« Représenterai-je ici sur ce sujet les divers maux qu'on voit arriver aux hommes? Des nez coupés, des yeux crevés, des pieds à demi brûles, des mains livides, des ventres enflés, des cuisses desséchées, des jambes bouffies, et des fourmilières de vers sortir d'une chair à demi mangée et toute pourrie ? Combien a-t-elle elle-même porté sur ses épaules de personnes toutes couvertes de crasse et languissantes de jaunisse! Combien de fois a-t-eue lavé des plaies qui jetaient une boue si puante que nul autre n'eût pu seulement les regarder I Elle donna t de ses propres mains à manger aux pauvres, et faisait prendre de petites cuillnrées de nourriture à des malades prêts à expirer.

« Je sais qu'il y a plusieurs personnes riches et fort dévotes, qui, ne pouvant voir de tels objets sans soulèvement de cmur, se cod; tentent d'exercer par le ministère d'autrui semblables actions de miséricorde, et qui font ainsi avec leur argent des cbaritéi qu'elles ne peuvent faire avec leurs mains ; ciTtes, je no les blAme pas, et serais bien fiché d'interpréter à infidélité cette délicatesse de leur naturel; mais comme je [lardonneè leur infirmité, je puis bien aussi par mes louanges élever jusque dans le ciel cette ardeur et ce zèle d'une Ame iiarfaite, puisque c'est l'effet d'une grande foi de surmonter toutes ces peines. Je sais de quelle sorte, par un juste chAliment, râm.e superbe de ce riche vêtu de pourpre fut condamnée pour n'avoir pas traité le Lazare comme il devait : ce pauvre que nous méprisons, que nous ne daignons pas regarder, et la vue duquel nous fait mal au cœur, est semblable à nous, et ses maux pourraient être les nôtres. Soyons donc pour lui comme nous voudrions alors qu'on fût pour nous. •

C'est une chose admirable de voir, dans le caractère de saint Jérôme, lutter l'antique Apreté romaine avec la mansuétude chrétienne. C'est un combat spirituel qui nous rappelle la lutte de Jacob avec Tange. Dans sa lettre au diacre Sabinien, il tonne, ilm^ nace ; puis il s'arrête et dit avec un mélange damertume et ue charité : « Te voilà maiotenant à mes pieds, et tu mo demandes grâi<)

mi

lïRES

PERES

comme si j*6Uis un bourreau Iveniam «ongufnii^ ; je t'ai pardonné, je ravoue ; que

Biiis-4e faire autre chose, moi chrétien ? » ans le passage que nous avons cité, où il excuse sainte Paule de ses tristesses excessives à l'occasion de la mort de ceux qu'elle aimait , il s'excuse en quelque sorte luimême d'avoir pleuré cette grande sainte, lui dont les yeux s'étaient desséchés dans la prière et dans les veilles. En écrivant h Vie de sainte Marcelle^ il éprouvci oserons^nous dire en parlant d'un si grand homme, une sorte de mauvaise honte de tant parler à la louange d'un sexe si méprisé et si avili par l'ancien monde, mais que le Fils de Marie venait d'appeler à tant de ^oire.

Quelçiue lecteur sans piété se rira peutêtre, dit-il, de ce que je m'arrête si .longtem(^ à louer des femmes ; mais s'il se souvenait de celles qui ont accompagné notre Sauveur et l'ont assisté de leur bien, s'il se souvenait de ces trois Maries qui demeurèrent deboutaupiedde sa croix, et particulièrement de cette Marie-Madeleine, qui, à cause do sa vigilance et de l'ardeur de sa foi, a été nommée une tour inébranlable (1), et s'est ren-^ due digne de voir, avant même aucun des apôtres» Jésus-Christ ressuscité, il se condamnerait plutôt de présomption qu'il ne m'accuserait d'extravagance lorsque je juge des vertus, non pas par le sexe, mais par les qualités de l'âme, et que j'estime qu'il n'y en a point qui méritent tant de gloire que ceux qui, pour l'amour de Bien, méprisent idur noblesse et leurs richesses : ce qui fit que Jésus-Christ eut une si grande affection pour saint Jean l'Evangéliste, lequel étant si connu du pontife» à cause quHl était de bon lieu^ ne put néanmoins être retenu par la crainte qu'il pouvait avoir de la malice des Juifs, de faire entrer saint Pierre chez Caïphe, de demeurer seul de tous les apôtres au pied de la croix, et de prendre pour mère celle de potre Sauveur, ann qu'un fils vierge reçût une mère vierge, comme la succession de son mattre vierge. »

Le récit qu'il fait de la mort de sainte Paule est admirable, et respire cette grande mélancolie pleine d'éternelles espérances, qui est le caractère dominant de l'éloquence des Pè. os et de toute latiittérature chrétienne nourrie de l*Ecriture sainte. 11 commence |)ar des réflexions qui rappell&nt les paroles tristes de l'Ecclésiaste :

« Combien notre nature est-elle faible et fragile, puisque si la foi que nous avons en Jésus-Christ ne nous élevait vers le ciel, et s*il n'avait rendu notre Âme immortelle , nos corps seraient de même condition que ceux des bêtes? On voit mourir d'une même sorte le iuste et l'impie, le vertueux et le Tîcieux, le pudique et l'impudique, celui qui offre des sacnfices et celui qui n'en offre f)Oint, et l'homme de bien comme le méchant, le blasphémateur comme celui qui abhorre les serments ; et les hommes comme

(1) Il fait alhision ao mol de Madeleine qui ea hébreu signifie mritia, foriiOée de leurs.

DiCTIO!!?!. DE LITTÉRATURE CHRÉT.

les bêtes seront tous réduits en cendre et en poussière.

« Mais pourquoi m^arrêtai-je , et fais-Jo ainsi durer encore davantage ma douleur en différant de la dire? Cette femme si pjru-» dente sentait bien qu^elle n'avait plus qu'un moment à vivre» et que tout le reste de son corps étant déjà saisi du froid de la mort, sou âme n'était plus retenue que par un peu de chaleur qui, se retirant dans sa poitrine. sa* crée, faisait que son cœur palpitait encore : et néanmoins, comme si elle eût abandonne des étrangers aGn d'aller voir ses proches» elle disait ces versets entre ses dents : Sti-

niir, fai aimé ta beauté de lootre maison et \tu oik réside votre gloire* Dieu des vertus^ aue vos tabernacles sont aimables l Mofi âme tes désire de telle sorte que V ardeur qu^elle en a, (ait qu'elle se pâme en tes soiJiattant ; et fax mieux aimé être la moindre de tous en la maison de Dieuy que de demeurer dans des palais avec les pécheurs. Lorsque je lui de-* mandais pourquoi elle se taisait et ne Voulait pas reiionùre, et si elle sentait quelque douleur, elle me disaiten grecque nullechose ne lui donnait peine, et qu'elle ne voyait rien que de calme et de tranquille. Elle se tut toujours depuis, et ayant fermé les yeux comme méprisant déjà toutes les choses mortelles, elle répéta jusqu'au dernier sou-

[)ir les mêmes versets, mais si bas qu'à peine es pouvions-nous entendre^ et tenant le doigt tout contre sa bouche, elle faisait le si^ gne de la croix sur ses lèvres. Ayant perdu connaissance et étant à l'agonie, lorsque sou Ame fit le dernier effort pour se détacher de son corps, elle changea en louanges de Dieu ce bruit et ce râleroent avec lequel les hom^ mes ont accoutumé de finir leur vie. Les évêques de Jérusalem et des autres villes, plusieurs prêtres et un nombre iufini de diacres étaient présents, et des troupes de soli* taires et de viei^es consacrées à Dieu remplissaient tout son monastère» Aussitôt que cette sainte Ame entendit la voix de sou époux qui l'appelait et lui disait : Levez-vour^ ma bien-Hiimee^ qui êtes si belle à mes veux ; venez^ ma colombe^ et hâtez-vouSy car Vhivrr est passée et toutes les pluies sont écoulées (Cant. ij). Elle lui répondit avec joie : La campagne a été vue couverte de fleurs ; le temps de la moisson est arrivé (/6id.), et Je crois voir les biens du Seigneur dans la terre des vivants [Psal, xxvi).

Après le récit des funérailles de la sainte, saint Jérôme adresse en ces termes des consolations à la vierge Eustoquie, fille de sainte Paule :

« Ne vous mettez en peine de rien, Eustoquie ; vous avez hérité d'une très-grande et Irès-riche succession ; le Seigneur est votre partage, et ce qui vous doit encore combler de joie, c'est quô votre sainte mère a été couronnée par un long martvre : car ce n'est

f)as seulement le sang que l'on verse pour a confession de la foi qui fiait les martyrs, mais les services d'un amour pur et sans tache qu'une Ame dévote rend à Dieu, pas^ se.it pour un martyre continueL. La cou-

PERES

t»EUCS

liQl

ronne des premiers est composée de roses et de violettes, et celle des derniers est faite de lis t c'est pourquoi il est écrit dans le Cantique des cantiques ; Celui que f aime eêt blane et vermeiiy attribuant ainsi h ceux qui sont victorieux dans la paii les mêmes récompenses qu'à ceux qui le sont dans la guerre.Votre excellente mère entendit comme Abraham Dieu qui lui disait : Son de iûn paysj quitte tes parentg, et viens en la terre que je te monirerai ; elle l'entendit lui dire par Jérémie : Fuis du milieu de Babylone et sauve ton Ame ; aussi est-elle sortie de son pays, et jusqu'au jour de sa mort n'est point retournée dans la Chaldée : Elle n^a point regretté les ognons ni les viandes de VEgypte; mais étnnt accompagnée de plusieurs troupes, de vierges, elle est devenue citoyenne de la ville éternelle du Sauveur ; et étant piissée de la petite Bethléhem dans le royaume céleste, elle a dite la véritable Noëuii : Ton peuple est mon peuple ^ et ton Dieu est mon Dieu.

9 Etant touché de la môme douleur ^ui vous 9fflige, j'ai dicté ceci en deux nuits, parce que toutes les fois que j'avais voulu travailler à cet ouvrage, comme je vous l'avais promis, mes doigts étaient demeurés immobiles, et la plume m'était tombée des mains» tant mon esprit languissant se trouvait $ans aucune force ; mais ce discours si mal poli et sans ornement de langage témoigne Qiicux qu'un plus éloqricnt quelle est mon extrême alTection.

« Adieu, çrande Paule, que je révère du plqs profond de mon âme ; assistez-moi, je vous supplie, par vos prières, dans l'extrémité de ma vieillesse ; votre foi jointe à vos œuvres vous unit à Jésus-Christ, et ainsi 4iii étant présente il vous accordera plus têt ce que vous lui demanderez. »

On ne se lasse point de relire et d'admirer ces pages si pleines de foi , d'espérance et de saint amour. Quelle suavité de poésie dans ces pensées du ciel, où les lis, les roses et les violettes d'un éternel printemps doivent couronner les fronts si calmes et si purs des saintes vierges, des chastes épouses et des veuves fidèles I Quelles images saintes, quelles alTections grandes et duraî^iesl Comment peut-on, avec une intelligence et un cœur, être assez malheureux pour ne pas trouver vpai ce qui est si beau, seulement parce que c'est beau I Qui pourrait lire, sans être attendri jusqu'aux larmes, la vie de saint Jean l'Aumônier, cet évêquo qui poussait la eharité et la mansuétude jusqu'à des excès sublimes ? Ici le narrateur n'est plus le môme. La vie de saint Jean l'Aumônier est écr.te par saint Léonce, évoque de Napoli en Chypre ; mais l'esprit do Dieu est le même partout. Citons seulement un trait de cette vie admirable.

Saint Jean avait dû punir par l'excommu^ nication deux clercs seandaleux de son Eglise; l'un d'eux se soumit, mais l'autre, qui était corrompu au fond du cœur et qui ne se SQadait pas de venir à Té^itlise, pro- Cesta coQire l'excommunication, et se répan-

dît en inventives contre le saint évêqae.

« On rapporta donc ao saiot que cet homme, par le ressentiment de Vixxyxt^ qu*il croyait avoir reçue, Gontinuait tos sa mauvaise volonté ver$ lui ; mais ee vériteh blement bon pasteur , oui avait toujours dans l'esprit cette parole de l'Apêtre : Uqutl d'entre vous peut être malade tefu fi» /e le sois aussi ? et cette autre : Vous quiètes fartt, êtes obligés de supporter les ir^rmités de ceux qui sont faibles^ voulut le fiiire Tenir et lever l'excommunication, après lui avoir fait une remontrance telle qu'il la méritait; car il voyait bien que le loup infernal voulait dévorer cette brebis ; mais il arriva, par la conduite de 0ieUf que chacun ayant su que le patriarche ne se souvenait point du mal qui lui avait été fait, il oublia aenvoyer quérir cet homme et de Tabsoudre,

« Le saint jour de dimanche étant venu, lorsqu'il était à l'autel pour offrir le sacriflce non sanglant , et le diacre ayant quasi achevé Toraison générale , et étant prêt à lever le saint voile, cet ecclésiastique lui revint en l'esprit, et aussitôt se ressouTenant de ce précepte de Notre-Seigneur : Si lortqtH tu es prêt à offrir ton préseni â l^aïUdy tu te souviens que ton frère a quelque ekoie eontre toif laisse ton présent^ et ce qui suit, il dit au diacre de recommencer 1 oraison, et après l'avoir achevée, de la recommeDCi^r encore jusqu'à ce qu'il fût de retour, feigoaut aue quelque nécessité l'obligeeît de quitter 1 autel. Ivtaqt allé dans la grande sacristie, il envoya vingt de ceux qui étaient eu s^ maine chercher le clerc de mauvaise vie, sa chanté le poussant, comme un vrai pasteur qu'il était , de retirer cette brebis de la

};ueule du lion ; et Dieut qui ne peut rien reuser aux désirs de oeux qui le craignent, fit qu'on trouva cet homme à l'instant mémo. Etant arrivé et reconnaissant le vérité, le patriarche mit le premier les genoux en terre et lui dit : Pardonnez -moi» nH>a frère* Ce clerc voyant ce vénérable vieillard prosterné à ses pieds, et redoutant la m^esU^ épiscopale et la vue de tous ceux qui se trouvèrent présents ; m^tis craigiant encore davantage le jugement de Dieu qui le fai* sait trembler de frayeur que le feu ne descendit du ciel à l'heure même pour le coa* sumer, il mit aussi les genoux ea terre» et demanda pardon et miséricorde ; sur quoi le patriarche disant : Dieu nous veuille pardonner h tous ; ils se levèrent el entrèrent en l'église, oi^ ce clerc, tout transporté de joie» servit au saint autel, et ee trouva en état de dire à Dieu avec uue conscience pure: Pardonnex'^nù^s nos faui^s eommit nous pardonnons à ceux qui nous oni offef^ ses. Et depuis ce jour ce lecteur eut uu tel sentiment île ses fautes et vécut dans une telle pureté, qu'U mérita d'être ordooo^ prêlre. »

Le même saint Jean rj^umônier avait été cruellement offensé fvir un sénateur. « Il en fut centriste d*abord ; mais enfin cet homoM si juste dit en lui-même : On ne doit (KÛnt se mj^ttre en colère ni sans raisou ni arec

IIOI

t^ftsâ

tlM

raisoti t et sur les onze heures il envoya un archipfêtre, accompagné d'un clerc* dire de sa pari au sénateur cette parole si mémorable s Le soleil est près de se coucher^ Nicé^ tas oereut pas plutôt entendue, qu*il en fut si eitraordinairement touché, que, comme s'il eût été embrasé du feu divin, il ne pouvait supporter Tardeur qu^il ressentait dans son cœur, et tout fondant en larmes il alla auS'^ sitôt trouver le saint» qui lui dit : Yousi soyeE le bien-venu, ô véritable enfant de TEglise, qui avez si promptement obéi h la voix de votre mère. Us se mirent ensuite h genoux Tun devant Tautré, s*entr'embrassè« TtttU et pttia s'assirent. Alors le patriarche lui dit : le vous assure que si je n'avais re* conno que vous étiez extrêmement en co^' 1ère de cette affaire, Je n'aurais eu garde de manquer à vous aller trouver» sachant que Notré^eigneur allait lui-même par les vil* les, par les châteaux et par les maisons pour visiter les hommes. Tous ceux qui i'entem dirent parler de la sorte furent édifiés et remplis d'admiration de son humilité, et Nicétas lui répondit t Je vous proteste, mon père» que je n'écouterai jamais de ma vie les discoHrs de ceux qui me voudront engager dans des contestations et des disputes.

« On rapporta un jour à saint Jean l'Aumônier qu'il y avait un ecclésiastitjue qui, conservant en son cœur une inimitié contre un certain homme, ne voulait pas se réconcilier avec lui ; sur quoi s'étant enquis de son nom, et quelle dignité il avait dans l'Eglise, il apprit le lendemain qu*il s'appelait Damien et qu'il était diacre. Il commanda à l'archidiacre de le lui montrer quand il viendrait k l'Eglise ; et le jour suivant, qui était un dimanche, Damien étant venu a la station, Tarcbidiacre le montra au patriarche, qui était monté à Tautel à cause de cette seule affaire , sans avoir dit à personne quel était son dessein. Comme Damien vint à son rang pour recevoir la sainte communion, le saint lui prit la main et lui dit : Allez auparavant vous réconcilier avec votre frère , et après avoir oublié l'animosité (jue vous avez contre lui, venez pour recevoir dignement les mystères de Jésus^hrist, qui sont purs et sans aucune tache^ Damien n'osant con* tester avec lui en présence do tant d'ecclésiastiques, et principalement en un lieu si saint et en une heure si terrible*, lui promit d*obéir , et alors il lui donna la sainte communion. Depuis ce jour, non-seulemeiit tous les ecclésiastiques, mais aussi tous les laïques, se gardaient avec soin d'avoir de la mauvaise volonté contre personne, crai*^

{paot qu'il ne les confondit et ne les humiiât comme il avait fait ce diacre. »

Un aubergiste d'Alexandrie avait offensé le mvmi du saint prtiat , qui s'en plaignit amiremem k son oncle. « Saint Jean alors s'écria : Est-il possible qu'il y ait eu quelqu'un si hardi que d'ouvrir la bouche pour TOUS oBensor ? Assurez-vous, mon fils, sur h iMirole que vous en dodne votre père, que je iérai aujourd'hui une chose qui

remplira d'étonnement toute la ville d'Ale*xanarie»

« Vovant que ce remède avait fait Teffet qu'il désirait, et qu*il ne restait plus de tris* tesse dans l'esprit de son neveu, surce<{u'ii s'imaginait sans doute qu'il aurait contre celui qui l'avait outragé, et le ferait fouet-^ ter puoliquement et traiter avec infamie , il lui dit en le baisant : Mon fils, si vous êtes véritablement mon neveu , préparez-vous

(plutôt à être fouetté vous-même , et à souf-^ rir toutes sortes d'iiyures de qui que ce soit ; car la véritable parenté ne dépend pas de la chair et du sang, mais de la vertu qui en est TAme.

« Il envojra quérir en même temps l'oOicier qui était établi sur tous les hotellicrs, et lui défendit de ne plus recevoir k TavcH nir de celui-ci aucun droit, tant de ceux qu'il lui devait en particulier que de ceux qu'il devait à l'Eglise, ni même le louage de son hôtellerie , qui en dépendait aussi. Chacun fut touche d'étonnement de cette action, qui témoignait que rien n^était capa-* ble d'émouvoir son extrême patience ; et on comprit alors ce qu'il avait voulu dire par ces paroles : Je ferai aiyourd'hui une chose qui remplira d'étonnement toute la ville d'Alézandrie, puisque non-seulement il ne obfltia point cet homme comme il le méritait» lûals au lieu de le [mnir, il lui Gt du bien. »

Sans quels nistonens de rantiqui té païenne chercherions -nous des traits semblables?

Quel poète à jamais exprimé des sentiments plus élevés, un héroïsme plus sublime et avec aussi peu de faste I Comment la religion chrétienne, rien qu^avec de pareils exemples, n'a^t-elle pas conquis tous les esprits et tous les cœurs ? Quelle philanthropie pourra jamais être plus généreuse et plus tendre? Que parle-t-on de progrès?

fistr^il donc un progrès possible après de

Creils sentiments et de pareils actes ? Hé- 1 1 combien ne sommes-nous pas déchus, au lieu de nous élever plus haut I Que peut désirer l'Eglise , sinon de psteW» pasteurs ? EstH^e Ik ce que les ennemis de la religion poursuivent Sans cesse sous le nom de jé*- Sttitisme ? Nous n'en savons rien ; mais ce

Sue nous savons bien, c'est que cet esprit es vrais dirétiens des premiers siècles est encore Fesprit des vrais catholiques de notre temps ; les hommes et les empires ont changé depuis saint Jérôme et saint Jean d'Alexandrie ; mais l'esprit de l'Eglise est toujours le même.

Quand nous admirons la poésie de ces récits, nous ne prétendoiis en aucune manière les comparer aux fictions des poètes; nous voulons dire simplement qu'ici la réa-^ lité s'élève jusqu'aux limites |iossibIes de l'idéal , eu sorte que l'invention des plus grands poètes ne pourrait ni surpasser, ni même égaler ce que des hommes modestes racontent sans prétention aucune k l'imagination ou k la création poétique. La tie do sainte Marie d*Bgypte, par exemple, surpasse en intérêt les récits les plus merveilleux qu'on puisse trouver dans les romans

!ia*i

PERES

PERES

ilM

anciens et modernes, ou même dans les contes orientaux. Cette main invisible qui repousse la courtisane lorsqu'elle veut entrer à régUse, et tant d'années après cette rencontre dans le désert d'un corps presque spiritualisé qui fuit devant l'abbe Zozime, cette narration dans la solitude» cette communion annuelle , cette mort miraculeuse, tout cela transporte nos esprits au delà de ce monde ; il y a dans toute cette histoire quelque chose d'étrange et de merveilleux qui ne ressemble à aucune des inventions humaines. Cette vie ançélîque dans des corps mortels a été l'aspiration constante du christianisme , et plusieurs mystiques l'ont réalisée sur la terre ; mais c'est aux Pères du désert que nous en devons en quelque sorte la révélation et la découverte.

Qui n'a senti dans son flme le besoin du recueillement et de la solitude, et, en présence des grands spectacles de la nature et de l'immensité, qui na désiré dans son cœur d'en jouir seul à seul avec Dieu dans une extase d'adoration qui durerait autant que la vie? L'éternité est comme J'abtme qil'on regarde d'une grande hauteur ; elle a une voix intime qui nous appelle, un vertige qui nous attire. L'ftme qui se penche pour priser à cette source inhnie est bientôt entraînée comme le jeune Hiias dont parle la iable, et se laisse tomber avec amour dans le gouffre.

L'écrivain de ^notre temps qui sentirait le 4Bieux toute la grandeur de cette littérature des Pères du désert, si la pédanterie de l'é- ^oisme et le froid sensualisme de l'orgueil n'avaient faussé son esprit et son cœur, George Sand a osé dire que les histoires «dont nous nous occupons ici sont des rouans dangereux qui exaltent outre mesure •les forces de la volonté humaine. Quand -donc les malheureux adorateurs d'eux-mêmes .comprendront-ils la toute-puissance de l'abnégation ? Quand donc les profanateurs de l'fntelligence divine cesseront-ils de juger ce qui doit les juger eux-mêmes un jour, et de 4)lasphémer ce qu'ils ignorent ?

• • Le traducteur de ces belles légendes, dont les pensées sont plus sages et plus chrétiennes, pense au contraire qu'on ne saurait •trop reproduire le récit de tant d admirables exemples : « C'est ainsi , dit-il , qu'après le viii* siècle, lorsque la langue latine commença h n'être plus d'un usage commun, les prêtres catholiques, voyant les fruits de piété et do grAce que ces admirables vies produisaient dans les esprits, les traduisirent en arabe avec TËcriture sainte et les livres de la Cité dt Dieu de saint Augustin : car, comme le l'eu n'est jamais si nécessaire que dans la violence des plus rigoureux hivers, ainsi les exemples des grandes et extraordinaires vertus ne sont jamais plus utiles que lorsque tout le mo!:de e&t plein de grands vices. Et quoique ces exemples ne soient |)as de per^ sonnes vivantes, mais mortes depuis taat de siècles, néanmoins, comme les reliques de loMi's ^•.orps,bion qi/e réiluits en ('enilro,ont

encore ^ne vertu divine qui fait des mirades, et que leurs portraits même servent quelquefois, par la grAce de Dieu, à la conversion des pécheurs, aussi l'histoire de leur vie sainte, qui est l'une des plus précieuses reliques qui nous reste d'eux, et rimage de la beauté de leur Ame qui est immortelle ,

f>euvent attirer les bénédictions de Dieu dans 'esprit et dans le cœur des lecteurs par la vertu que le Saint-Esprit a imprimée sur ces anciens et merveilleux ouvrages de sa grAce, et par la puissance de l'intercession Se ces grands saints pour ceux qui les invoquent en lisant leurs vies.

« Mais comme l'utilité de ces illustres exemples était très*grande, il a i^u à Dieu, qui est le Créateur et le Rédempteur de l'un et de l'autre sexe, d'avoir autant d'éurd au bien du plus faible ^ui a tnfanié le Sauvewr du mondej qu'à celui du plus fort et du plus noble, et de rendre des filles, des femmes et des veuves aussi admirables -par leur vertu que les plus grands saints, en leur inspirant par le même Saint-Esprit le même esprit de solitude, de pauvreté et de pénitence, comme saint Chrysostome, saint Jérôme, saint Augustin , et le bienheureux Tbéodoret Tout remarqué particulièrement.

« Il y a lieu seulement d'adorer la providence et la conduite de Dieu, qui a voulu faire faire des choses si extraonlinaires et si merveilleuses h ces anciens Pères des déserts dans leur vie toute pénitente et toute céleste, que les fables et les fictions de Tesprit humain n'ont pas été si loin que leurs véritables et divines actions; et qu*ainsi que Fart de la peinture n'a point ae couleurs assez vives pour représenter la lumière du soleil et les beautés de tant d'autres miracles de la nature, de même rimagination de l'homme n'a pas eu assez de force ni d'étendue pour' tracer seulement une idée de ces vertus surnaturelles et de ces chefs-d'œuvre de la grAce. Il a voulu que, comme le mvstëre de Tincarnation de son Fils n'est point entré dans l'esprit de l'homme, de même ce grand effet de ce grand mystère, savoir ce changement ineffable d'une vieille créature en une nouvelle, ei d'hommes terrestres eu hommes célestes, fût au delà des pensées humaines; et qu'ainsi que les dons de la gloire qu'il a préparés pour ceux qui Vaiment sont incompréhensibles aux hommes , ainsi les dons de la grAce qu'il a départis à ceux qu'il a tant aimés que de fcs ravir tout vivants au monde, lequel n'en était pas digne, pour se les réserver à lui seul en les menant dans ces solitudes où lui seul pa^ lait à leurs cœurs, et les rendait les temples de son Saint-Esprit et les organes de sa puissance, surpassassent la portée et la lumière ordinaire de la raison, et eussent besoin d*être autorisés par les écrits de tant de témoins oculaires et irréprochables pour en rendre les hommes pleinement persuadés.

a Si donc il y a quelque crainte de Dieu et quelque discernement dans l'esprit de ceux qui s'amusent à lire ces malbeureui romans où le démon $*est efforcé de faire un

nERRK

Page 1