‹ Dictionnaire de littérature chrétienneChapitre 4 sur 194 · AUX ATELIERS CATHOLIQUES, RUE D'AMBOISE, 20, AU PETIT-MONTHOUGE · texte numérisé non relu

AUX ATELIERS CATHOLIQUES, RUE D'AMBOISE, 20, AU PETIT-MONTHOUGE

AUTREFOIS BàRBltoK D'BNFER DB PARIS, UAIMTENANT DANS PARIS.

i>aiis. — lni|)tini«rie i.-\\ UKiM,

n manque aux éludes catholiques un cours spécial et complet de littérature chrétienne : nous n*aTons nas eu la prétention de pourvoir à cette lacune, mais nous avons recueilli soigneusement, patiemment et consciencieusement, des matériaux qui pourront servir à la combler.

Lorsque Julien l'Apostat eut la folle espérance d éteindre le ciiristianisme dans Tignorance et dans le mépris, il essaya d'interdire aux chrétiens Pétude des lettres humaines ; que u'a-t-il réussi dans sa ridicule entreprise! nous en aurions eu plus tôt fini avec cette phraséologie païenne qui faisait paraître barbare et trop simple le langage du Verbe incarné I nous n'aurions pas tiré si longtemps les lisières de Gicéron et de Virgile, et cette langue d'une société morte , cette littérature qui s'esl flattée de renaître lorsque l'unité catholique, seule sauvegarde de la foi chrétienne, semblait ag^oniser en Europe, cette expression désormais insignifiante d'une domination détrônée, la littérature profane, en un mot, n'eût pas préparé les voies à cette philosophie ramassée dans les cendres de Rome et d'Athd-* nés , qui préfère les augures aux apôtres , et l'aveugle Fatum si prq;)ice au libertinage^ à l'œil tovgours ouvert de la providence di- ▼ioe.

Lorque Julien eut cette pensée, il y avait dans le christianisme des hommes qui en comprenaient parfaitement les beautés et la puissance, et qui ne craignirent pas de con* cevoir une littérature nouvelle. Une seule chose les en empêcha, ce fut la réminiscence des vieux auteurs : il était difficile d'accoutumer au néologisme chrétien les lèvres classiques des jprètresses d'Homère. Les essais de saint Urégoire de Nazianze furent doDc plutôt une innovation dans la poésie antique, qu'une véritable création de la littérature nouvelle. D'ailleurs, la littérature nouvelle était-elle encore à créer? Thumanité, relativement au paganisme, n'avait besoin alors que d'oubli : car c'étaient les réminiscences du temps qui l'empêchaient de se souvenir de l'éternité. Le beau comme le vrai, en effet, n'est pas une chose qui s'innove ou qui s'invente. Des crovances Caictices avaient dA enfanter une littérature factice et fardée. Ce au'il s'agissait de créer, c'était le souvenir de la vérité et de la beauté étemelles. La fille de Técume des flots, Aphrodite la capricieuse, devait faire place à celle qup le Verbe a choisie pour mère^ et

Diction», de LiTTÉRAïuftE cbeét.

que le Père, dès Torigine des siècles, avait conçue sans ombres et sans souillure.

Trop longtemps encore après que la croix a purifié les solitudes de Lucretile ou de Tibur, nous avons appris dans Horace le rhythme des cantiques divins. Qu'avonsnous à démêler avec Bacchus et sou cortège ? que nous importe le vent qui a soufilé sur les cendres oe Ligurinus ou de Nérée, et pourquoi nous apprend-on eocore à compatir aux infortunes de Didon, la femme vaine et adultère, quand nous ne savons pas encore i^eurer avec cette mère sans tache qui souffre au pied de la croix où son fils expire t

Staiat mater doloroêa Juxta erucem iaerymosa^ Dum pendeiai fiHui.

Nous avons tous encore été nourris dans l'erreur qui retint si longtemps saint Augustin captif des prétendues chaînes d'or 8 ni sortent de la bouche du vieil Hermès, [os vieux professeurs ont sollicité pour la Bible et pour l'Evangile notre indul^nce eicéronianne , nous nous sommes faits, à notre tour, les Olibrius de nos saints martyrs, et nous avons fait comparaître les apôtres devant notre férule. Nous avons toisé avec des centons de Virgile écrits sur le papier écolier qui nous sert de mesure, les grandes métaphores des prophètes et des Pères, et si nous ne nous sommes pas érigés en petits Procustes, c'est que, bien heureusement, l'autorité infaillible ne confiait A notre main ni les tenailles, ni les ciseaux.

Il est temps que ce malentendu finisse, et que les écoliers cessent de condamner les maîtres. S'il n'y a pas une vérité au monde qui ne soit sortie de la Bible, disons aussi, avecnon moins de certitude, que dans toutes les littératures du monde il n existe pas une véritable et incontestable beauté qui n'ait dans la Bible son autorité et son modèle. Le beau n'est que la forme naturelle du vrai, et l'absolu dans la beauté accompagnera toujours l'absolu dans la vérité. .

Nous établissons donc ici qu'il eliste un ordre de beautés particulier au christianisme, et qui doit transfigurer complètement la littérature et les arts : beautiê vraies^ qu'il faut opposer aux beauiéi convention-' nelles ou feintes de la littérature profane; beautés révélées, puisque le Saint-Esprit lui-même, en pariant aux hommes, n*a pas dédaigné les figures du langage et les nar*^

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nionies poétiaues. D*ailleurs, tout a changé dans le monde à Tavénenient du christianisme, et la loi nouvelle a modiGé profondément tous les esprits et tous les cœurs. Ce qui était en haut, dans les choses et dans les opinions humaines, a été mis en bas, et ce qui était en bas a été relevé en haut : est-ce que ces grandes révolutions du verbe ont pu s'accomplir sans que la forme du verbe, qui est la parole, fût changée et dans son esprit et dans ses goûts? Donneronsnous la même parure à la vierge sainte Cécile qu'à la muse Euterpe ? pemdrons-nous range Gabriel avec les traits de Cupidon? Dfs artistes Ton! fait et se sont rendus ridicules. Les chastes personnifications du spiritualisme sont travesties et même profanées lorsqu'on leur prête les attributs et les

grAces hétérogènes des divinités de la chair. l est vrai que la prétendue renaissance a tout confondu, et que les révoltes du sensualisme ont porté leurs attentats jusque sur les objets consacrés au culte de la mortification et de la sainte douleur. Depuis cette énoque, nous vivons dans un véritable chaos, ou fa lumière lutte partout avec les ténèbres. C'est pourquoi nous devons nous réjouir : car plus Je combat a duré, plus il approche de sa fin, et quand les éléments qui se heurtbnt dans le conflit moral que nous traversons rentreront enfin dans Tordre et feront place à la lumière, il se lèvera sur le monde un soleil dont nos plus beaux tours passés auront à peine valu les ombres !

Alors la littérature chrétienne renaîtra : car la vie aura sa renaissance, comme la mort la sienne ; et le monde saluera avec des transports de joie et d'amour cette muse nouvelle rayonnante de toutes les gloires du Thabor et couronnée de toutes les épines du Calvaire ; cette muse dont la céleste beauté ressemblera à celle de Marie, parce qu'elle aussi sera mère et vierge tout à la fois : mère, parce que jamais inspiration plus féconde n'aura donné au génie humain une impérissable famille de chefs-d'œuvre, et vierge, parce que les souvenirs de la muse profane n'approcheront jamais de sa pensée, parce que les voluptés terrestres ne profaneront jamais son sourire, parce qu'enfin les fiassions humaines ne traverseront jamais de eurs rides la sérénité de son front I

Lorsque le Saint-Esprit descendit sur les apôtres sous la forme de langues de feu, il les arma de la toute-puissance du Verbe, et leur inspira non-seulement la vérité, mais l'éloquence pour la bien dire. Saint Paul, qui se vantait d'ignorer les artifices de la parole, n'en est pas moins un sublime orateur; et lorsqu'il brûlait les livres du vieux monde, ce n'était pas pour anéantir les lettres et les sciences, mais pour faire place à une science et à une littérature nouvelles. Les formes littéraires sont comme le vêtement de la nensée ; or la pensée sensuelle et matérialiste du vieux monde était morte d'une maladie contagieuse ; que faire de ses vêtements, sinon les brûler ? L'esprit humain avait besoin d'une robe blanche

et neuve au sortir de la piscine baptismale ; tout était renouvelé par fa loi nouvelle : il y avait un nouveau ciel et une nouvelle terre. A de nouvelles inspirations il fallait un nouveau langage. Que le Verbe du Christ habite en vouM abondamment^ disait saint Paul aux Colossiens; instruisez-votu dans toute la sagesse^ vous avertissant vous-mêmes par des enamis fpsalmis), des hymnes et des cantiques spirituels^ laissant chanter dans vos cœurs la grâce de Dieu, C'est ainsi que l'Apôtre indique les sources célestes de la nouvelle poésie, et la fait remonter à une inspiration réelle. « C'est le cœur qui fait l'éloquence, » avait dit un ancien, et l'Ecriture nous ajiprend que Dieu est le maître des cœurs. La poésie est aussi la voix du cœur, dont elle exprime les affections, les enthousiasmes et les désirs; mais ces désirs, ces affections, ces enthousiasmes peuvent être de la sagesse ou de la folie : la poésie qui émane des* passions exaltées est donc elle-même une folie, puisqu'on peut dire qu'elle est ce qu'elle exprime. La poésie de la sagesse chrétienne, au contraire, étant la forme de la sagesse, fait aussi partie de la sagesse, dont elle représente l'harmonie et la beauté. Saint Paul, énumérant les caractères de la vraie sagesse, dit en premier lieu qu'elle est chaste (pudica est)j et tel est aussi le premier, le grand, l'ineffaçable caractère de la Eoésie et de toute la littérature chrétienne, es anciens avaient bien dit que les muses étaient vierges; mais aux discours qu'ils leur faisaient entendre et répéter, on re*connaissait bien que c'étaient des vierges folles. Quelle gravité pouvait conserver en effet la virginité de Terpsichore, lorsqu'elle accompagnait de sa danse lascive les molles chansons d'Erato? Comment Thalie pouvaitelle être vierge et rire sous son masque des immoralités de Plante? La muse chrétienne, au contraire, n'a jamais transité et ne transigera jamais avec le vice : elle a aussi des larmes et des sourires, mais c'est pour la vertu et l'innocence. Les roses de sa couronne ne se sont jamais flétries à la va-

f^eur de l'encens qui brûle sur les autels do 'impudique Vénus, ni effeuillées dans les orgies d Anacréon ; elle n'est pourtant rigoureuse et sévère que dans la haine du mal ; elle approuve tout ce qui est bien, accueille tout ce qui est aimable, admet tout ce qui est juste, glorifie tout ce qui est honoratne, tomours suivant la doctrine du grand apôtre. Elle se plait au milieu des jeunes vierges et se joue avec les enfants ; elle résiste aux puissances de la terre avec les martyrs, tonne contre l'iniquité par la voix des prophètes et des Pères. Tour à tour héroïque et enfantine, pleine de douceur et de force, pacifique et guerrière, ceinte d'épines sanglantes ou parée de lis dont rien ne flétrit la blancheur, elle prie, elle pleure, elle bénit, elle menace, elle sourit, elle console. Les vertus dont elle dispose sont celles de toute la hiérarchie céleste, et dans les chœurs des anges elle se reproduit neuf fois toujours différente et toiyours la même. Elle rem-

PRÉFACE ET INTRODUCTION

place ainsi toute seule les-imilmuses qu*elle a détrônées. Le compas d*Uraaie luesure dans sa main plus hardie Torbe des roue^ étoilées qui tournaient devant Ezécbiel ; elle a remplacé par la Bible le livre de Clio, et en a distnbué les trompettes aux anges de VApocalypse. Pour remplacer les sept autres muses, elle prend les traits et les attributs des sept vertus chrétiennes ; ses caractères sont ceux de la charité elle-même, dont elle est l'organe.

Elle est patiente, elle est bonne, elle n*est point jalouse, contrairement au génie de ces poètes qu'Horace appelle une espèce iras^ cible.

Elle n*est point inconvenante, elle évite l'enQure, ce qui la distingue spécialement du romantisme et du cynisme de nos écrivains modernes.

Elle n'est point ambitieuse, elle ne cherche point sa propre gloire , bien différente en cela de tous les écrivains profanes.

Elle ne se met point en colère et ne pense Jamais le mal, condamnant ainsi les satyriques et les déclamateurs antisociaux.

Elle ne met pas sa joie dans le désordre, eomme les exploiteurs de la littérature du crime ; mais elle se complaît dans la vérité, ce qui la rend étrangère aux polémiques du journalisme et aux invectives des partis,

La patience, la foi, Tespérance, la tolérance de tout ce qui n'atteint pas Tbonneur de Dieu, Tabnégation de soi-même, le dé- Touement pour les autres, tel est, dans toute son analyse, le génie de la littérature chrétienne, parce que c'est le génie du cbristiatianisme, dont cette littérature doit reproduire uniquement les sentiments et les pensées.

La bouche parle de ràbondance du cœuff disent les samtes lettres ; l'homme dit ce qu'il sait : or la science du chrétien ne doit

Sas différer de celle de l'Apôtre, qui a eu le roit de dire : Soyez mes imitateurs, comme ie le suis de Jésus-Christ. Or quelle était la science de saint Paul ? « Rien, disait-il luimême, si ce n'est Jésus-Christ, et Jésus- Chiist crucifié. Non existimavi mescire altmidj nisi Jesum Christum et hune cruct- ^xum. » Or, puisque notre science c'est le Crucifié, puisque notre amour est également attaché à la croix, Amor meus cructfixus est, notre parole doit être le Verbe de la croix, Verbum crucis^ et nous devons trouver sur le Calvaire le type complet de notre littérature chrétienne. En effet, le médiateur placé entre le ciel et la terre, qui souffre, saigne et prie pour ses bourreaux, voilà la plus haute expression de la poésie et de la philosophie modernes. Sous les bras étendus de ce Verbe crucifié, la société ancienne et la société nouvelle sont figurées par les deux

ire debout, parce que la chasteté l'émancipé; la courtisane stérile et la vierge mère, cette

double antithèse vivante qui consacre par son rapprochement la fraternité de l'inno-' cence et du repentir. Puis, saint Jean, le théologien , le confident des secrets du Verbe : In prisLcipio era$ Verbum; celui qui a vu dans le cœur de son maître le commencement et la fin de toutes choses, le prophète à la double vue, qui, sans avoir besoin de la monstruosité de Janus aux àsain visages, regarde en môme temps avec le même regard d'aigle dans le passé et dans l'avenir. Foi, contemplation, raison soumise, espérance illimitée, amour humain répariî

t>ar la i)énitence ; amour divin consacre par e sacrifice du fils et de la mère ; prière, bénédiction, pardon, larmes, consolation et promesse, tout est là, tout complète la pensée de l'avenir, tout ce que peuvent chercher l'intelligence et l'amour, tout ce qui peut s'exprimer par une parole harmonieuse, une littérature complète, un monde moral nouveau, une éloquence vivante, mourante et immortelle, une synthèse de toutes les affections, de toutes les espérances, de toutes les craintes humaines, de tous les héroïsmes surhumains, concentrée, résumée et exprimée par un seul cri d'angoisse, d'agonie, de mort, de résurrection prochaine, de Joie et de triomphe, voilà le mystère du Calvaire conçu dans ses rapports avec la littérature chrétienne; voilà la création d'un nouveau monde ; voilà le Verbe abrégé, Verbum ahbreviatum^ dont l'analvse doit remplir désor-^ mais dans tous les âges les œuvres de l'es* prit humain. Voilà la sagesse nouvelle qui sort de la fontaine baptismale régénérée dans le sang d'un Dieu, et qui marche parée de pourpre et de bldncheur, dans ses vête^ ments splendides, à la conquête de l'avenir, en chantant le cantique de sa mère :

a Je suis sortie de la bouche du Très-Haut, et je suis l'aînée de toutes les créatures. C'est moi qui fais lever dans le ciel une lumière impérissable, et j'en ai couvert la terre comme d'une nuée splendide. Ma de^ meure est dans les hauteurs éternelles, mon trône est sur la colonne de nude. J'ai par-' couru seule le cercle du ciel, je suis des-» cendue dans le profond de l'abîme, et j'ai marché sur les flots de la mer. Je me suis arrêtée sur toute la terre et chez tous les euples, et partout on m'a nommée reine, 'ai mesuré par ma vertu les cœurs des su^ perbes avec ceux des humbles : les grands et les petits m'ont préparé une demeure, et iy resterai comme dans l'hérifage de Dieul

« J'ai reçu les ordres et la parole du Créateur de toutes choses, et celui qui m*a créée s'est reposé dans ma demeure; et il m*a dit : que Jacob soit ta patrie, et Israël ton héritage; étends tes racines dans l'Âme de tous mes élus. Depuis le commencement et avant tous les siècles je suis créée, et dans le siècle futur je ne finirai pas; et j'ai servi sa volonté dans sa demeure sainte.

tf Ainsi je me suis affermie dans Sion, ainsi j'ai trouve mon repos dans la cité sanctifiée ; et Jérusalem est en ma puissance. J'ai jeté

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mes racines dans la gloire de mon peuple. Son héritage vient de mon Dieu, et ma possession est la plénitude des saints. Je me suis élevée comme le cèdre sur le Liban, et comme le cyprès sur la montagne de Sion. Comme la paime de Cadès je me suis agrandie 9 et j'ai fleuri comme les plantations de la rose de léricho. Comme 1 olivier je suis belle dans les campagnes, et comme le platane j'ai crû au bord de Teau dans les plaines. J*ai parfumé ma demeure comme l'arbre odorant dont on n'a pas blessé Técorce, et mon odeur est comme celle du baume qui n'a pas souffert de mélange. Comme le térébintne j'ai élargi mes rameaux, et mes branches ont pour feuillage et pour fleurs la gloire et la çrAce. Comme la vigne j'ai fructifié en suavité de parfums, et j*ai fleuri des fleurs d'honnêteté et de bonne renommée.

« Je suis la mère du bel amour , et de la crainte respectueuse, et de l'intuition, et de la sainte espérance.... Mon esprit est doux comme le miel , et ma mémoire est éternelle. »

Telles sont les prérogatives et les gloires de la littérature chrétienne , cette harmonieuse expression des pensées de la sagesse. Voilà en quels termes elle peut appeler à elle toutes les Ames pures et les cœurs épris de la beauté éternelle.

La littérature profane , au contraire , ne ressemblait que trop à cette femme dont Salomon le sage a tracé le portrait au vu' chapitre du livre des Proverbes , cette femme étrangère à la vérité qui fait ses paroles douces pour causer des regrets amers. Ornée comme une créature vénale , attentive à la chasse des âmes , parleuse , vagaboude , impatiente du repos et ne sachant jamais arrêter ses pieds dans sa demeure. Car la gloire mondaine est capricieuse, et ceux qui la poursuivent doivent s'agiter comme elle.

Voilà donc la muse profane qui court les rues 9 qui cherche les applaudissements sur les places, et qui, jusque aans les carrefours, tend des pièges à la jeunesse en lui offrant ses écrits empoisonnés. Le jeune homme im-

f prévoyant s'arrête , le titre du mauvais livre ui sourit , la muse le prencf et le flatte en lui disant : C*est un jour de fête pour moi ; je suis sortie pour te voir, et je t ai rencontré. Viens , j*ai brodé de nouveau pour toi les riches tapisseries de l'Egypte, et je les ai étendues sur !e lit de repos où je veux endormir ta raison. J*épancnerai sur loi la myrrhe, Taloès et le cinnamomc ; viens t*enivrer de pensées et d'images voluptueuses,

Euisque la vie est une nuit qu'il laut emellir de beaux rêves en attendant le lever du jour.

S*il existe un Dieu, il est loin de nous, et il nous laisse les mattres dans sa demeure. Elle prend ainsi les Ames novices dans les filets de ses discours ; elle les entraîne par les flatteries de son langage. Et les insensés qui la suivent ne savent pas qu'ils sont dans les pièces de la moft, comme le bœuf qui suit Itf sacrificateur, attachés Tun à Vautre par une

guirlande fleurie ; comme l'agneau qui se joue avec les liens que lui prépare le boucher.

La littérature antique avait deux idoles : Torgueil et la volupté ; divinités infernales et terribles, qui ne sont jamais lasses de sacrifices humams ; elle n'acceptait la douleur que comme une vengeance de Jupiter contre 1 audace de Prométhée. Les chaînes du Caucase la forçaient à subir les dieux, mais elle les déshonorait en leur attribuant les vices de rhomme, et le fond de sa doctrine, pour les initiés , était un athéisme impie. Le titan Prométhée , rugissant toujours dans ses chaînes, bravait TOlympe et attendait Hercule ; Hercule le libérateur profane, violateur du ciel, de l'enfer et de la vie, le monstre qui abat tous les monstres , la synthèse du sensualisme et de Torgueil incarnés dans la force brutale , tel était Tidéal du paganisme et le messie que la muse profane annonçait.

Ce type terrible et gigantesque d*HercuIc apparaît dans la poésie chrétienne des légendes avec toutes ses proportions titaniques : pour massue il porte un arbre tout entier, et il s*appell e/i/pro&u«, le nom qui convient à Satan et à l'humanité maudite. Nous le voyons traverser un fleuve qui sépare deux mondes , courbé non sous le poids , mais sous la puissance d'un enfant. Ainsi l'antiquité représentait les Centaures domptés et tourmentés par le jeune Eros ; mais combien l'enfant-Dieu de la légeude n'est-il pas plus puissant que le vainqueur des Cen« taures et d'Hercule I Hercule , qui résumait en lui toutes les forces de là chair , a dû en ressentir aussi toutes les faiblesses ; sa défaite fut une honte, tandis que notre Christophore, courbé sous Tenfant qui Téclaire, sort du fleuve transitoire , glorieux et régénéré. Le christianisme seul pouvait soustraire THercule symbolique aux affronts d'Omphale et à la tunique dévorante de Déjanire , en lui donnant pour reine la chaste et éternelle beauté, et pour vêtement expiatoire le ciliée de la pénitence.

C'est ainsi que l'intelligence triompha de la force ; mais THercule antique, transfiguré en Christophore , laissa dans le monde une postérité insoumise. L'Olympe des Grecs , qui avait précipité les géants, fut précipité à son tour et continua de soulever par des efforts rebelles les montagnes qui récrasaient. La chair qui avait tenté d'étouffer l'esprit au berceau , fut opprimée à son tour par uno juste représaille ; la raison sans autorité protesta contre ce qu'elle osait appeler une autorité sans raison, c'est-à-dire une tyrannie. , Ce qui avait été le ciel devint l'enfer ; mais * l'enter est éternel comme le ciel, et après avoir opprimé , il résista. Le christianisme fut accusé d'être une doctrine de mort , ennemie de la société et de la nature ; la force s'était brisée contre lui, on essaya les armes du ridicule et de la déclamation ; on tenta même de le corrompre , sous prétexte d'une conciliation chimérique dont les grands hommes de l'école d'Alexandrie fureuC les du|)cs

PRÉFACE ET INTHODIICTION.

^lutM que les complices ; mais Tautorité infaillible du saint-sié^e romain se déclara et opposa une di^e invincible au flux et au reflux de Topinion humaine. Le divorce entre les deux doctrines et les deux littératures, entre le passé et l'avenir , fut prononcé solennellement du haut de la chaire de saint Grégoire le Grand « et la théologie , définitivement triomphante , offrit à la phlosophie vaincue une robe de catéchumène et une place sur les bancs de son école.

Nous trouvons au livre de la Genèse une vision de Xacob qui présente à notre esprit une grande et merveilleuse allégorie. Pendant la nuit qui précéda son retour dans sa patrie, le père aes enfants dlsrafl rencontra un mystérieux inconnu qui s'opposait à son passage ; ils se prirent donc corps à corps et luttèrent toute la nuit ; au point du jour seulement Fétranger révéla sa puissance surnaturelle » en énervant par un simple contact de sa main le genou robuste du pasteur ; alors Jacob se prosterna, et, tenant encore son vainqueur enlacé dans une fervente étreinte, il lui dit : « Je ne te laisserai pas aller que tu ne m'aiesbéni. » L*ange alors le bénit ( car c'était un ange ) et lui dit : « Tu seras fort contre tous tes ennemis,

Suisque tu as été fort dans une lutte contre ieu même, dont je suis le messager et le représentant devant toi. »

€elte lutte du patriarche contre un esprit envoyé de Dieu représente admirablement cette lutte incessante de la chair contre l'esprit que Dieu permet pour exercer, augmenter et Confier les forces de son Eglise militante. Dieu sauvera la chair en la soumettant à l'esprit, et ^ c'est ainsi que doit finir le grand combat, à l'aube du jour éternel.

Lorsque le christianisme arriva à l'empire du monde, la philosophie avait forcément abdiqué sous la pression delà licence. L'Olympe était envahi par les ombres sanglantes aes Césars ; le monde était dégoûte des excès du sensualisme, et aspirait vaguement aux expiations ; le judaïsme avait produit les esséniens, et le stoïcisme était venu réformer les dogmes d'Ëpicure. Mais le désespoir de l'orgueil toujours vaincu avait (ait crier à Brutus qua la vertu n'était qu'un nom, et Caton n'avait trouvé rien de plus beau à faire que de se déchirer les entrailles pour protester contre la fortune de César. Le stoïcisme avait donc dit son dernier mot, et ce mot c'était le suicide.

La croix vint donner à la vie tout Théroîsme de la mort volontaire, et à la mort toutes les joies et toutes les espérances de la vie. L'immolation volontaire ne fut plus une désertion , mais un combat. Accepter les maux de la vie devint plus grand que de les éviter par le meurtre de soi-même. La pénitence, avec ses salutaires rigueurs, devint le régime sauveur de l'humanité malade : la philosophie antique ne voyait plus de remède que dans la mort, et elle était morte dans fe dernier accès de rage de Caton. Tout Tancicn monde était mort avec elle, lorsque le Ressuscité, qui avait prouvé

en traversant la tombe son droit de commander à la mort, ordonna au monde de revivre. Le Lazare alors sortit de la tombe les pieds et les mains encore attachés par les bandelettes de la sépulture : Déliez-le^ dit le Sauveur, et qu'il marche I Alors un travail de destruction sembla s'opérer sur les mœurs, sur les monuments, sur tous les usages antiques. Vandalisme apparent qui cachait une œuvre de régénération sociale. Non, ce n'était pas un outrage à la religion des tombeaux, ni une violation des mystères du passé, qui se commettait alors; ce n'étaient pas les bandelettes d'un mort

aue les disciples du Sauveur s^efforçaient e rompre : c'étaient les entraves d'un vivant !

Toutefois, les morts s'obstinaient & ensevelir leurs morts, et la nature protesta dès le commencement contre la grâce : elle protesta, mais elle dut le faire en silence, lorsque le monde fut rempli des paroles du Verbe de vérité. Les oracles cessèrent alors, et la poésie ainsi que l'éloquence resta muette. SiluU terra tn cotupectu ejus. Les persécuteurs n'avaient plus pour avocats que des bourreaux, et méprisaient eux-mêmes leurs rhéteurs et leurs sophistes. Les chrétiens, au contraire, étonnaient le monde par leurs vertus, l'épouvantaient de leur

Etience et l'ébranlaient par leurs discours. Défense de Tertullien dut faire pAlir les I'uges, qui se sentirent eux-mêmes accusés, ^es Césars avaient pu crucifier le Verbe, mais ils ne pouvaient pas empêcher qu'en expirant il ne bouleversât d'un cri toute la surface de la terre , et n'arrachât de leur tombeau les pâles ossements des morts 1

L'humanité, épuisée et mourante, fut ainsi rtgeuniepar le baptême du sang d'un Dieu renouvelé sanscesse parcelui des martyrs ; elle reprit une vie nouvelle, et les esprits de ténèbres songèrent alors à la corrompre encore unefois. Les débris de l'ancienne civilisation s'étaient conservés dans les cloîtres. Les livres de l'antiquité, devenus des objets d'études, étaient réservés par les enfants de l'Eglise pour servir à l'histoire de l'esprit humain; d'un autre côté, les derniers et opiniâtres sectateurs des vieux cultes se réunissaient souvent dans l'ombre pour célébrer leurs my s tères parmi les to mbeaux . Il y eut des sciences et des initiations occultes au fpnd desquelles on retrouvait toujours le panihéisme indien ou le dualisme de Zoroastre et de Manès. La guerre que l'Eglise déclara aux hérésies et aux sciences magiques les empêcha de se produire publiquement, mais ils organisèrent partout de ténébreuses associations dont le but était toujours le rêve antique de Prométhée : donner à l'homme le feu du ciel et déifier le génie humain en le rendant seul arbitre de la création et de la vie. Le travail immense des alchimistes n'avait pas d'autre but que de découvrir les secrets maternels de la nature et de léguer au travail de l'homme une immortalité indépendante de Dieu.

Tandis que les adoratcur^^ secrets des

PtlÉFACE ET INTRODUCtlON.

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faui dieut s*épuisaient à forger ainsi leur Pandore, le catholicisme faisait éclore Tart nouveau qu'avaient inspiré ses mystères : laissant aux sectateurs aes sciences cachées les hiéroglyphes obscurs des anciens symboles, r£g!ise créait toutes les langues deFEu^ rope, ou du moins les modifiait profondément, parl'introduction dans touslesidiomesdel'élément évangélique. La littérature de la Bible etdes Pères forma l'espritdes prédicateurs dont la voix transforma les peuples barbares. Le canon des livres sacrés et la liturgie romaine, donnèrent une nouvelle littérature ad monde, sans mélange de tout élément profane; cependant Tancien dominateur du inonde, décnu jusqu'au rang d'esclave, fit au christianisme une opposition de valet ; Caïn malheureux se moqua de la prospérité d'Abel, et s'eflforça d'intervertir les rôles : ne pouvant plus être tyran, l'orgueil^ humain se fit viftime et tâcha de faire remonter plus haut que l'Eglise elle-même l'odieux qui s'attache aux persécuteurs. La convalescence de l'humanité, sauvée de la mort par la tempérance chrétienne, fut sienalée par un retour subit d'appétits sensuels. La philosophie de Platon avait essayé de s'allier a la théologie pour échapper aux proscriptions de Tesprit nouveau; l'amour profane essaya de s'approprier les dévouements héroïques de la charité et de se faire tolérer âous les voiles de la tempérance. La chevalerie erraote eut alors ses pénitents et ses ascètes, qui parodiaient pour une dame les Sacrifices par lesquels on gagne le ciel; les

f>assions humaines se glissèrent ainsi sous le e cilice pour avoir un prétexte, plus tard» de déshonorer l'ascétisme et de calomnier les saints. La poésie des troubadours et des trouvères se forma d'un mélange de mvsticisme anacréontique , de libertinage dévot et de plaisanteries effrontées; l'alchimie ne dissimula plus ses espérances; Prométhée, délivré mais incorrigible, recommençait encore à attenter au feu du ciel.

L'Eglise cependant, assistée du génie de Charlemagne vivant encore dans ses enfants, bâtissait patiemment l'immense édifice de la société chrétienne, dont elle semblait multiplier les esquisses et les modèles en semant partout ces merveilleuses cathédrales, qui sont des épopées de pierre et des syntnèses monumentales. Trop patiente, peut-être, parce qu'elle était mère, l'Eglise laissait rire les insensés en se contentant de prier pour eux, et n'opposait que les larmes de ses sages à la folle gaieté des jongleurs.

On eût dit qu'elle touchait au terme de ses efforts. Saint Thomas avait fait sa Somme^ Dante son épopée , Kaphaël ses plus belles peintures; Mîcnel-Ange faisait Saint-Pierre de Rome, et Léon X faisait luire sur le catholicisme enfin pacifié après des luttes sem^ blables à celles des triumvirs, l'aurore du siècle d'Auguste. La famille humaine avait grandi, et TEglise accordait déjà plus de li^ perlé à ses fils; mais une prédiction terrible de saint Paul était sur le point de se réali-

ser : une grande et universelle aposta.sie devait éprouver l'Eglise et désoler le monde avant la consommation finale. La parabole de l'enfant prodigue devait avoir sa réalisation non-seulernent dans la personne de chaque pécheur, mais dans l'humanité presque tout entière. Le temps était venu où 1 on protesterait contre le devoir religieux et social au nom .du droit individuel , ce père fatal de l'égoïsme moderne. Jean Hus apparut en Bohême prêchant contre la hiérarchie et répondant à ceux qui lui disaient de se soumettre : Prouvez-moi que je me trompe. — L'Eglise l'a dit.— Ce n'est pas assez : prouvez-le moi ! Voilà donc le mot

Srononcë : le mot humain se fait le juge dénitif de l'autorité divine. On peut brûler Jean Hus, on ne détruira pas sa parole, et cette parole à son tourira incendier le monde.

« Mon père, dit Tenfant prodigue dans la parabole, donnez-mot la part qui me revient dans votre héritage; » puis le voilà qui s'en va seul dans une terre lointaine où il dissipe sa substance, à vivre dans le luxe et la débauche.

Le luxe et la débauche de l'esprit humain révolte commencèrent à cette époque, gu'on appelle la renaissance^ et finiront avec Ta révolution française. A la renaissance, le paganisme ressuscita dans les mœurs, dans la littérature et dans les arts. Les poètes de l'école de Ronsard poussèrent la folie jusqu'à sacrifier, non pas en vers, mais réellement et en nature, un bouc à l'idole de Bacchus. La littérature de ce siècle, si l'on en juge par son épopée bouflfbnne, le Gargan-^ tua de Rabelais, fut d'ailleurs une véritable bacchanale : alors les princes et les princes-* ses des cours de l'Europe dédaignaient les noms du Martyrologe pour exhumer ceux de la mythologie, et s appelaient Phébus, Hercule ou Diane. On brûlait alors les protestants, plutôt peut-être en haine de leur austérité que de leurs erreurs; caries princes protégeaient le scepticisme et permettaient de se moquer de tous les dogmes, aux beaux esprits qui faisaient hautement profession de répudier le schisme boudeur de Calvin. On couvrait alors le libertinage du manteau de Torthodoxie, et dans les deux camps ennemis on conspirait contre l'Eglise.

L'Eglise alors trouva pour défenseurs les enfants si calomniés de saint Ignace. Austères dans leurs mœurs comme les ascètes des premiers siècles, indulgents dans leurs doc-* trines autant que l'orthodoxie la plus sévère permet de l'être, aussi indivisiblement unis entre eux que les hérétiques étaient nécessairement divisés, les Jésuites furent prêts Eour tous les dangers, répondirent à tous les esoins, réfutèrent tous les reproches ; aussi devinrent-ils, dès lors, le point de mire de toutes les attagues combinées, et il sembla toujours depuis, aux ennemis du cathcrficisme, que les Jésuites, en périssant, entrai* neraient avec eux dans la tombe le génie et la fortune de Rome.

Mais le génie et la fortune de la Rome chrétienne sont inséparablement unis à U

PRÉFACE ET INTRODUCTION

providence divine, q( ceux qui espèrent détruire TEglise recommencent la fable des Titans : ils peuvent entasser les montagnes, qui roulent et retombent toujours sur euxmêmes : ils épargnent ainsi a la patience divine la douleur ae les écraser.

Les Jésuites poursuivirent au sein de TE- Çlise, l'œuvre a'une véritable création scientifique et littéraire pour l'opposer à la renaissance profane. Ils se dévouèrent à l'éducation et cultivèrent avec succès toutes les sciences et tous les arts. Les collèges de la soeiété de Jésus ont été, depuis le règne de François I" jusqu'à présent , l'asile de la science catholique et d'une éducation vraiment libérale, parce qu'il n'y a pas de liberté hors de la discipline et de la foi; là, de prudents et habiles maîtres surent sanctifier, autant qu'elle pouvait l'être, la littérature profane, et firent étudier sans dançer à leurs élèves , les chefs - d'œuvre de l'antiquité païenne, sans négliger pour cela les saintes lettres et les beautés bien plus durables de l'antiquité religieuse et catholique.

• Nous avons dit que les chefs-d'œuvre de la littérature ancienne avaient été conservés dans les monastères , lors des bouleversements du monde et de l'invasion des barbares. Ces livres ne devaient pas ôlre détruits, car ils appartenaient à rhistoire de l'humanité, et devaient servir de trophées au triomphe de l'Evangile. D^ailleurs, une beauté quelconque dans la forme suppose toujours une vérité quelconque dans la pensée. Les grands maîtres de l'antiquité avaient eu quelquefois comme une ombre d'inspiration; on voit briller un lointain reflet de la gloire de Jéhovah dans les hymnes d'Orphée etdeCléanthe; plusieurs passades d'Escnylo semblent des imitations du livre de Job; Homère rivalise quelquefois avec la majesté et la simplicité des récits bibliques. Le travail providentiel de l'esprit humain pour épurer et pour enrichir les langues antiques ne devait pas être perdu, car la Providence poursuit son œuvre et ne se contredit jamais. Le catholicisme, en réagissant contre les lettres humaines , ne proscrivait que leur décadence et voulait sauver leurs grandeurs. Voilà pourquoi la Rome moderne est la capitale des arts et la conservatrice des chefs-d'œuvre du monde : elle a transfiguré le Panthéon en église de tous les saints, mais elle ne l'a pas démoli : elle n'efface aucune beauté, parce que la beauté est l'empreinte du doigt de Dieu; elle ne proscrit aucune vérité, parce que toutes les vérités sont catholiques, le catholicisme lui-même n'étant au* tre chose que la vérité universelle.

Cependant la prétendue réforme , qui cachait sous l'apparence d'une grande austérité d'esprit les révoltes secrètes de la chair^ poursuivait son œuvre de destruction dan» le monde; elle déchirait les livres, brûlait les images, dépouillait les temples et anéantissait toute poésie dans sa littérature d'iconoclastes. Cette marâtre, qu'on appelle la raison humaine , brisait les trésors de ses enfants et déchirait sans pitié les figures dorées

et coloriées des pages oii ils apprenaient à lire. Un voile fut tire entre le ciel et la terre, les temples devinrent nus et mornes comme des Ames sans croyances. La morale , dépouillée de tous ses ornements et privée de son unique sanction, fut montrée aux hommes comme une fërule dans la main d'un pédagogue, et l'on dégoûta ainsi les âmes de ce qu'on n'avait pas osé leur arracher d'iabord. De protestation en protestation , où était-il d'ailleurs possible de s'arrêter? A la réhabilitation de la chair sans frein et du génie de Lucifer; à la négation de l'autorité, do la propriété et de la famille ; au droit de braconnage et de résistance aux lois jusqu'à la mort. Tel est le dernier mot de la révolte, et ce mot , qu'un écrivain catholique seul a osé prononcer comme un paradoxe , a été accueilli par certains hommes comme une vérité , tandis qu'une répres^on défaillante osait à peine le châtier comme un blasphème.

Le siècle de Louis XIV compléta celui de Léon X , et donna le dernier mot de la littérature chrétienne. Après Bossuet, Corneille» Racine , Fénelon et Pascal, il ne reste plus ^ère de leçons à donner, il reste seulement de fortes études à faire. Le xviii* siècle arriva enfin pour ensevelir la philosophie et la littérature profanes dans leur triomphe éphémère. Il y eut alors un homme qui communiait exprès pour outrager la sainte hostie , et qui ne semblait raisonner que pour traîner la raison dans la fange , insultant Dieu et méprisant les hommes : ce fléau fut l'idole de son siècle , et ne se coucha sous la sol ébranlé et miné par lui que pour attendre un immense tombeau de ruines. Sa dernière espérance ne fut pas trompée, mais ces ruines ensevelirent a la fois et ses ossements et sa gloire, et les projets de ses disciples. La révolution fut la grande lête des Philistins, dont Voltaire avait été le Samson aveuf;le. Amis et ennemis , tout fut écrasé sous a chute de l'édifice , et il ne resta debout que ce qui reste toujours debout sur les tombes , la croix qu'on voulait seule renverser.

Après ces grands enseignements, l'humanité devint pensive. Pendant que la religioa envoyait encore ses enfants échappés au martyre consoler les vivants et ensevelir les morts, le Génie du christianisme parut, et opposa aux ricanements de Voltaire la mélancolie chrétienne de Chateaubriand. Ce n'était pas encore sans doute la vérité tout entière, mais c*était une éloquente protestation contre la calomnie et le mensonge. L'Europe entière entendit cette voix ; le génie de Tertullien parut alors se réveiller,, et Lamennais nous apporta ses ardentes et amères apolo-

Sies, rétractations anticipées des erreurs qui evaient les suivre. Lalittérature de l'orgueit eut un moment de découragement à l'aspect de cette renaissance catholique : elle se cou* vrit alors d'un voile de tristesse et se réfugia dans le désespoir pour échapper à la foi. Satan alors se révéla sous ses vraies formes de réprouvé, et il grinça des detits avec By-* roB oe ne pouvoir plus rire avec Voltaire-.

PRÉFACE ET mTRODUCTION.

On vit paraître alors la littérature des tombeaux sans espérance; la poésie chanta Thymne du mal» une Kuerre ridicule s'éleva entre les partisans de Ta littérature morte et ceux de fa littérature des morts : les classiques d*un côtéy champions du vieux Parnasse et de ses divinités à jamais mortes et surannées, et les romantioues de l'autre, qui roulaient remplacer des aostractions mythologiques par des imaginations monstrueuses, semblaient vouloir mesurer ensemble et

{>rendre pour champions , les uns des squeettes, les autres des fantômes. La littérature chrétienne resta étrangère à tout le bruit

Îue firent en passant ces querelles ridicules, ^e part et d'autre on finit par se calmer, et l'on reconnut qu'en littérature le beau doit toujours être classique , puisau'il doit être toigours dans les écoles civilisées l'objet d'un ^ge enseignement.

A l'époque où nous vivons, la littérature est loin d'être encore chrétienne, mais elle tend à le devenir, et nous devons de toutes nos forces accélérer ce mouvement : telle est la pensée oui nous a dirigé et soutenu dans les recherches et le travail immense qu'a exi* ^és le Dictionnaire que nous présentons aujourd'hui au public, et que nous soumet* tons au jugement de l'autorité compétente.

En entreprenant la composition d'un Dictionnaire de littérature chrétienne^ nous avions deux écueils à éviter : premièrement les redites, secondement les innovations témérai* res. Nous ne voulions pas compiler nos articles dans Laharpe ou dans Le Batteux, sauf à leur donner, tant bien que mal , une couleur exclusivement religieuse , et nous n'avions pas autorité pour enseigner de nouvelles méthodes ; notre but a donc été de choisir et de classer des matériaux pour un cours spécial de littérature chrétienne. Nous donnons nos études pour des études, et nos essais pour des essais , sans autre garantie que la consciencieuse activité de nos recherches et la réserve de nos jugements.

Sonner des indications aussi complètes

3ue possible sur les hommes et sur les cnoses e la littérature chrétienne, montrer la relation des formes avec les idées et l'alliance étemelle de la beauté avec la vérité dans les sciences et dans les arts qui ont la littérature pour interprète y indiquer les sources divines et humaines du grand art de bien dire appliqpxé à la science de bien faire : tel a été notre désir. Nous n'avons pu expliquer les nuances diverses de la forme, sans avoir à apprécier souvent les transformations de la pensée ; nous l'avons fait avec une abnégation entière de notre sens particulier, un sacrifice complet de toutes les tendances nouvelles , en nous plaçant simplement et uniquement au point de vue catholique tel qu'il

selte. Si nous nous en étions écarté en quelque chose, ce serait à notre insu et contre notre volonté; nous supplions qu'on nous corrige, et nous donnons par avancci de tout

ce qui , dans cet ouvrage comme dans tous ceux que nous avons eu le bonheur ou le malheur de publier, serait jugé contraire ou moins conforme à la tradition catholique , une pleine et entière rétractation.

Du reste , les soins que nous avons apportés à la rédaction de ce Dictionnaire , le soin surtout que nous avons eu de communiquer nos principaux articles à de savants et sévères ecclésiastiques, peuvent nous rassurer un peu sur le jugement oue portera de notre travail l'autorité à laquelle nous le soumettons tout entier.

Nous n'avons pas cru qu'il fût suffisant d'entasser par ordre alphabétique des matériaux informes , et de diriger seulement les recherches de nos lecteurs ; nous avons dé* siré leur épargner ce que le travail a de plus pénible, en leur offrant des recherches toutes faites , des analyses indiquées , et des ébauches toutes tracées. Nous avons imité le mattre de dessin, ou si l'on veut le répétiteur ( car nous ne voulons nous comparer à aucune espèce de maître), qui, pour mieux expliquer ses théories, dessine lui-même sur ses caniers ou sur le tableau de la classe

2uelques études élémentaires. C'est peuttre hasarder beaucoup , mais on se résigne volontiers à la critique lorsqu'on enseigne avec le sincère désir d'apprendre soi-même. Nos essais ne seront jamais ajoutés k nos articles comme des modèles , mais seulement comme des démonstrations. On sait que dans les cours de géométrie on raisonne souvent fort juste sur une figure assez mal faite. Du reste, toutes les fois que nous avons pu nous dispenser d'esquisser nous-même et raisonner seulement sur les compositions des maîtres, nous nous sommes bien gardés d'y manquer.

Voici comment nous avons distribué nos études. La sainte Ecriture d'abord, dont nous avons analysé avec soin l'ensemble et les parties au point de vue exclusivement littéraire, mais cependant avec toute la foi d'un chrétien. Nous avons cherché surtout à préciser le caractère de la poésie ou de Teloquence propre à chacun des auteurs des saints livres ; nous y avons cherché les modèles primitifs de tous les genres littéraires^ nous avons profondément étudié toute la littérature de l'Orient, le symbolisme primi^ tif des anciens cultes dans ses rapports avec les fisures de nos livres divins , la science des allégories et des harmonies dans les littératures anciennes qui se rapportent à celle de la Bible ; nous avons fait peut-être quelques découvertes dans les champs si cultivés et si souvent explorés de l'érudition reliçeuse ; enfin nous avons réuni dans des articles qui sont de véritables traités, tout ce qui peut servira l'intelligence des figures de langase et des beautés littéraires de nos livres divins. Une personne qui voudrait en-* treprendre la lecture de notre Diêtionnaire comme celle d'un cours, devrait» après cette préface, lire d'abord l'article Biblb, puis chercher le mot GsniisB, et lire ainsi succès* sivement tous nos articles sur chacun de»

PRÉFACE ET INTRODLCTION.

soixante-douze livres qui composent le volume divin.

Le travail que nous avions fait sur la sainte Bible, nous Tavons fait ensuite sur les Pères; mais on doit comprendre qu'il nous a été impossible de lui donner la même étendue et les mêmes développements : l'espace et le temps nous eussent manqué pour une pa^ reille œuvre. Il a donc fallu nous borner à résumer dans un seul article , intitulé du nom de chaque Père , les beautés générales et la portée littéraire de ses ouvrages. Cette œuvre n*était pas la moins difficile de la tâche que nous nous étions imposée » et nous serions heureux si notre succès égalait seulement la peine qu'elle nous a donnée.

Après les Pères, nous avons étudié Ja litui^e et la {)oésie admirable des .cérémonies et des saints offices ; nous avons étudié, comparé et analysé les principales hymnes et les plus belles proses de 1 Eucologe; la sainte Messe, le Propre du temps, le Rituel ont été les sujets d'articles spéciaux ; nous avons choisi et cité quelques belles traductions de Racine et de quelques autres moins célèbres, nous avons même risqué nos essais quand les œuvres des maîtres nous ont manqué.

Nous avons étudié après les Pères, et cité k leur rang alphabétique , les hagiograpbes les plus célèbres, et ici nos analyses ont dû être encore plus succinctes et nos indications plus abrégées. On ne cherchera pas dans notre ouvrage la biographie des saints personnagjesni des grands hommesdont nous avons choisi les noms : nos lecteurs trouveront ce travail tout fait dans les Dtc/tonnatre$ d'Hagiographie et de Biographie^ qui font partie de ^ cette Encyclopédie thiologique ; toutefois , nous n*avons pas cru qu'il fût hors de notre si^et de citer, avec un beau nom, quelque trait touchant ou sublime qui nous a paru de l'éloquence ou de la poésie en action.

Enfin» nous avons compassé les ouvrages des littérateurs et des poètes , choisissant seulement les sommités, indiquant sommairement le reste dans les articles généraux sur la poésie et sur le style.

Après les hommes , nous avons passé en revue les choses , c'est-à-dire les genres et les espèces, les usages et les règles de la littérature chrétienne. Nous avons évité de nous rencontrer avec le Dictionnaire spécial t éloquence sacrée^ et nous nous sommes, pour ainsi dire^ abstenu de tout ce oui appartient à la chaire. Nous n^avons également pas cru devoir copier ce qui se trouve dans toutes les rhétoriques sur les règles généra^ les de Fart de parler et d'écrire^ nous avons fait en quelque sorte mémoire en passant de la nomenclature classique des figures et des tropes » ayant trop de choses importantes à faire entrer dans nos articles pour les* al* lonçer inutilement par des banalités et des redites empruntées à des livres que nous avons appns par cœur dans notre enfance, et que tout le monde peut trouver partout.

Nous avons dit que plusieurs de nosarticles sont de véritables traités , et nous aurions voulu les faire aussi complets et aussi solides en les abrégeant et en les multipliant davantage; mais le lecteur judicieux s'apercevra sans doute qu'ils sont aéjà fort abrégés et ne contiennent pas tous les développements qu'on y indique et qu'il serait possible d'y faire. Le Diclionnatre de littérature chrétienncy étant un ouvrage entièrement neuf, était à créer tout entier, et nous n'avons pas cru qu'on pût soutenir un pareil édifice sans lui donner de fortes bases, rïous avons donc composé d'abord séparément nos principaux articles comme autant d'ouvrages particuliers , puis nous les avons rattachés ensemble par une succession logique que la série alphabétique ne peut ni indiquer ni rompre^ mais que l'ordre même des idées fera suivre facilement.

Tout le monde s'attendra à trouver dans un Dictionruiire de littérature un grand nombre do citations , et quelques personnes craindront peut-être de n'y trouver qu'une nouvelle édition plus complète de tous les recueils de morceaux choisis dont les bibliothèques sont encombrées. Il nous eût été impossible, en effet, de faire un cours de littérature , et encore moins un dictionnaire , sans citations ; mais nous n'en avons pas été prodigue, et nous nous sommes gardé surtout de répéter encore une fois les leçons de notre enfance et les lambeaux de littérature qui traînent dans toutes les mémoires. Nous avons remplacé la citation par l'analyse toutes les fois que nous avons espéré le faire avec avantage. A peine avons-nous cédé à la tentation de répeter deux pages de Bossuet que tout le monde sait par cœur et qu'on ne se lasse jamais ni de relire , ni de répéter, ni d'entendre. Nous n'avons pas même copié un seul passase dans les livres charmants de Fénelon, préierant offrir è nos lecteurs des choses moins connues et qu'il est plus difficile de se procurer. C'est dans cette intention que nous avons compulsé les manuscrits et les parchemins gothiques des bibliothèques pour en tirer quelques léçendes inédites ou quelques scènes de nos vieux mystères : Nous avons traduit de plusieurs, langues anciennes et modernes Les poésies, de saints personnages trop peu connus:

comme poètes, tels que saint François d'As^ sise, saint Jean delà Croix, sainte Thérèse, etc. Nous avons y autant qu'il nous a été possible, choisi desouvrages assez courts,, peur qu'on pût les citer dans leur entier , ayant toiqours trouvé pénible le démembrement et la mutilation aes œuvres littéraires. Uae belle page n'est vraiment belle qu*à sa place, et les fragments nous semblent ton*

Iours le résultat d'une œuvre de destruction^ ^.orsque nous retrouvons dans quelque cita- Uon mutilée les uniques restes de quelques antiques chefs-d'œuvre , nous nous sentoas prêts à traiter de barbare celui qui nous a|>* porte ainsi les tronçons d'une pensée meur^ trie. Que ce soit un préjugé ou une idée juste, nous avons craint d encourir le même

PRÉFACE ET INTRODUCTION

blâme, et, au lieu de démembrer, par exemple , la belle tragédie d*AthaK$ , qu'il nous était impossible de ne pas citer, puisque c*est le chef-d'œuvre de la littérature religieuse et de la littérature française, nous aimons mieux renvoyer au texte enlier, qui se trouve entre les mains de tous les lecteurs.

Nous avons eu à proGter plus d*une fois des travaux de quelques écrivains modestes dont les noms sont peu connus, et dont les livres estimables sont heureusement tombés entre nos mains : je les remercie des renseignements qu*ils m'ont fournis, et des citations savantes qu*iis m*ont donné l'occasion de faire. Je suis heureux de pouvoir citer ici avec les éloges qu'ils méritent , les noms de MM. Oseray, Jacoby, Victor de Perrodil, Joly et l'auteur anonyme d'un Essai sur la liUérature des offices divins.

Un mot maintenant sur l'usage de ce Dtctionnaire. Il peut servir pour l'étude, pour la composition et pour les recherches.

¥ Pour l'élude, il contient d'abord, comme nous l'avons dit , un cours de littérature chrétienne aussi complet qu'il nous a été donné de le faire. Pour suivre ce cours, il faut diviser les articles par séries relatives à l'ordre logique des idées, et soit qu'on préfère commencer par l'abstrait ou par le concret, soit qu'on veuille faire passer l'étude des genres avant celle des écrivains, on pourra commencer le cours par les articles Style, Poésie, Prose, etc., ou par les articles Bible avec tous ses compléments. Pères avec tous les noms qui s y rapportent , et ainsi de suite. On pourrait lire aussi d'abord, en forme do prolégomènes, les articles Allégorie, Autorité et d'autres de la même espèce. Nous sommes loin de donner comme certains les résultats d'un travail de plus de vingt ans ; car une lonçue vie ne suflirait pas, employée toute entière, è une étude si attachante. Nous espérons toutefois que notre peu de science donnera à nos lecteurs le (lésir d'en acquérir davantage, et qu*ils jugeront des richesses de la mine d'or

f)ar les quelques paillettes que nous avons eutement et laboneuscmont recueillies.

Le moyen de profiter de nos essais sera de les recommencer soi-même. Nous invitons nos lecteurs à vérifier nos analyses et à les refaire. On dit que la meilleure manière d'appi*endre , c'est d'enseigner. Nous nous posons donc en écolier devant nos lecteurs, et nous les prions de vouloir bien, dans leur intérêt et dans le nôtre, corriger nos versions et nos thèmes.

Nous avons dit que notre Dictionnaire peut servir encore pour la composition, parce qu'on y trouvera quelques indications précises sur les sujets et sur les genres, avec des appréciations consciencieuses des bons modèles, et surtout des exercices d'analyse sur les livres saints, cette source de toutes les créations littéraires. On y trouvera aussi des résumés du mouvement de Tesprit humain et des tendances littéraires à toutes les grandes époques du christiauisme, des études sur les mystères de la re-

ligion dans leurs rapports avee l'imagination et le cœur, beaucoup d'idées indiquées et de plans à demi traces, des suggestions et des esquisses, des recherches sur tous les genres toutes faites et toutes préparées, sans surcharge de textes et d'érudition superflue. Il y a, dit un moraliste français, la même ditférence entre la bonne et la mauvaise érudition qu'entre les abeilles et l'enfant qui arrache les fleurs : les abeilles prennent le miel de toutes et les laissent vivre, l'autre néglige le miel qu'il ne sait pas recueillir et lait mourir les fleurs dont il s'empare, en sorte qu'elles ne sont plus bonnes a rien. Nous avons tâché de ressembler plutôt aux abeilles et de rendre nos recherches plus utiles en les débarrassant de tout ce qu'il y a quelquefois dans l'érudition de diffus et de pédantesque.

Quant aux recherches, l'ordre alphabétique et les renvois que nous avons indiqués les rendront faciles. On verra que nous avons resserré nos articles, et que nous avons tenu plutôt à les rendre complets qu'à les multiplier. Chaque idée et chaque sujet se présenteront ainsi dans leur ordre logique, avec l'indication de leurs antécédents et de leurs subséquents : méthode que nous avons crue préférable à des divisions trop multipliées qui ne pourraient laisser sur chaaue objet que des notions vagues et incomplètes.

Enfln nous avons évité dans la rédaction cette sécheresse didactique qui fatigue trop souvent dans les ouvrages élémentaires. Il faut parler de la littérature en littérateur, et de la poésie en poëte, pour intéresser et pour convaincre. Nous en avons senti la nécessité, et si le talent seul a souvent manqué à notre bonne volonté et à nos efforts» on ne nous accusera pas du moins d'être resté froid aux beautés que nous faisions remarquer aux autres, et d'avoir désintéressé notre cœur des exercices que nous proposions à l'intelligence et à l'esprit.

Revenons à la pensée dominante de notre œuvre, l'existence et l'avenir d'une littérature exclusivement chrétienne, qui doit coopérer à l'œuvre de la régénération du monde moderne, et régner désormais sans contestations et sans partage. La littérature exprimant l'état des esprits, est ordinairement par ses variations le signe indicateur de la croissance, de la gloire et de la décadence des empires ; elle se corrom[)t chez les peuples qui se corrompent, s'aflaililit et se perd aux approches des grands boulever seinents du globe et aux épooues de déchéance pour les civilisations. Ouand l'empire romain est tombé, il eût entraîné les sciences et les arts dans sa ruine si le jeune christianisme ne fût resté debout et vivant, conservant dans son sein toutes les semen* ces de gloire, de savoir, de vérité et de beauté pour l'avenir. L'œuvre du christianisme dans le moven Age a été la fondation de l'autorité infaillible et la constitution do l'unité catholique, aifermie à sou tour plu-

I^RÉFACË ET LNTttODUCTiOM.

SO

tôt qu'ëbraciléô par trois siècles de persécutions. Cette arche nouvelle va peut-être JneotAt surnager saule sor les Ilots d*aa

nouveau déluge. Hors d'elle, en effet, que reste-t-il au monde dlntact, de réel et de fort 7 Ceux qui ont pris le parti de n'y plus penser et de dire qu'elle n'existe plus s*étonnent et s'irritent de la rencontrer toujours au-dessus des hommes et des choses : pourquoi s'en étonner, et à quoi bon s'en irriter 7 Le monde entier proclame maintenant comme des principes d'avenir la fraternité, l'association, l'unité ; or, cherchez tout cela hors de l'Eglise catijplique, vous trouverez partout la division la plus complète. Tout le monde parle d'un retour à l'esprit de l'Evangile ; les révolutionnaires eux-mêmes ont exploité le nom du Sauveur, et l'ont montré aux populations comme le fondateur de la véritable liberté. Ils ont bien fait, mais ce qu'ils n'ont pas dit c'est que la véritable liberté est dans l'abnégation, dans la résignation, dans l'obéissance et dans le dévouement, et que le nom du Christ symbolise et résume toutes ces idées ; que la pauvreté est sainte, et que le Rédempteur, en lui léguant sa couronne d'épines et son manteau , l'a proclamée reine des vertus chrétiennes; que la douleur et le travail sont une expiation salutaire ; qu'il ne faut pas envier le riche, mais le plaindre, et qu'oa est au-dessus de toutes les choses dont on sait courageusement s'abstenir.

C'est par de pareilles doctrines que le peuple sera véritablement émancipé; or ces doctrines sont dans l'Evangile, tt ceux qui les lisent pour y chercher autre chose finiront pourtant par les comprendre. Or du christianisme bien compris au catholicisme il n'y a qu'un pas : le catholicisme est la conclusion rigoureuse du syllogisme dont l'Evangile a posé les prémisses.

Telles sont les tendances de l'esprit oui s'agite maintenant au sein des masses et les pousse comme malgré elles et à leur insu à une grande réconciliation avec l'Eglise leur mère. La puissance des événements forcera la logique des idées et la rendra aussi rigoureuse que nécessaire : tout ce qui se remue dans la société d'instincts égoïstes et brutaux doit aboutir à l'athéisme, au matérialisme, et par suite à la révolte contre toutes les lois; tout ce gui est généreux, fraternel, sociable, chrétien en un mot , doit se rallier tôt ou tard au principe de Tunité, qui est la seule garantie de l'association et de la force, et par une conséquence rigoureuse, au catholicisme, qui offre aux chrétiens cette unité déjà constituée, infaillible et impérissable.

Qu'on examine dans notre siècle le mouvement des sciences et des arts, qu'on interroge les pressentiments de la foule ; tout le monde vous dira qu'une grande renaissance se prépare. Et qui donc pourra encore enfanter, SI ce n'est la mère? Trouvez quelque part une institution, une association, une idée assez féconde et assez vivante pour mériter ce titre, et si c'est autre chose que

l'Eglise catholique, je vais tons itoooiiiultre

Sour le plus étonnant génie des temps moemes... ou vous laisser là comme Un pauvre fou. Il n'existe rien encore, direz-vôus; mais il va se constituer quelque chose* — C'est comme si vous disiez : Les sables arides du désert, dispersés en tous sens par les vents contraires, finiront par se réunir et par bfltir tout seuls un i)alais en pierres de taille. Ce qui tourmente l'humanité, ce sont lès premiers regrets de l'enfant prodigue dans les angoisses de sa misère. On I quand dbnc se lèvera-t-elle en criant généreusement \ Mon

S ère I mon père 1 il est temps de retourner lui I Cette comparaison de l'état actuel de l'es-

5 rit humain avec celui de l'enfant prodigue ans son exil est d'une rigoureuse exactitude. Après les orgies de la raison, la misère du scepticisme; après le luxe de la débauche, le matérialisme grossier et la convoitise bestiale, l'enfant prodigue n'avait plus pour préoccupation que le désir de remplir son ventre des cosses que mangeaient les pourceaux. Où en est maintenant chez nous, dans les arts, l'inspiration, la foi, le désir même de la gloire ? — Il faut de l'argent pour manger! Voilà la réponse brutale qui sera faite f)artout à vos questions sur les tendances de a littérature moderne. Le roman-feuilleton vous débite à tout prix des poisons de Tiitipureté ou des caaavres selon le goût des acheteurs, et l'ofiicine des muses est devenue une succursale de la droguerie de Desrues ou des boucheries de Monlfaucon. La littérature ne pouvait guère descendre plus bas, et pourtant elle y est parvenue. La rerme des annonces a pris les beaux esprits à la journée, et les célébrités littéraires n'ont plus été que des tréteaux plus ou moins élevés pour les paillasses de l'industrie. La prostitution du verbe humain est ainsi arrivée aux dernières limites de Tabjection et de l'impudeur, et le dégoût en doit faire bientôt une justice prompte et universelle.

Qui pourra rester debout, après tant de chutes, sinon le génie de l'Eglise qui ne tombe jamais et qui relève ceux qui tombent 7 Où cherchera-t-on des garanties de durée

fiour les croyances et des titres pour réhabiiter la pensée humaine, sinon dans le temple vivant de l'autorité immortelle et des vérités inébranlables ? Déjà, par un instinct de conservation dont on ne se rend pas bien compte, on se serre contre les piliers de lédifice sacré, et l'on s'y appuie sous prétexte de soutenir la religion, qui n'a pas besoin d'être soutenue. Tout ce qui n'est pas souillé par le mercantilisme littéraire, aspire aux enseignements d'une morale solide et sévère ; on essaye de revenir aux belles formes et de leur faire exprimer des pensées vraies ; le besoin du sentiment religieux se trahit par le mysticisme dans l'art; on copie instinctivement les œuvres des siècles croyatits ; la peinture moderne, avec toutes ses ressources d'exécution, envie la naïveté et la candeur de la plus simple imagerie gothique : tout nous ramène à l'art chrétien, et l'art chré-

PRÉFACE ET INTRODUCTION

tien, comme tout le monde sait, n'existe que dans le catholicisme. Les protestants et les révolutionnaires ont été partout des Vandales, et l'hérésie n*a Jamais laissé de son passage d'autres monuments que des ruines, «n Pour travailler efllcacement au salut de la société et hâter le bien que Fayenir nous prépare, il n'y a donc rien de plus urgent à faire que de rallier autour du centre de l'unité catholique toutes les lumières du monde et n'élever ces lumières réunies comme un phare dans la tempête. Il faut rassembler et rappeler dans 1 arche sainte tous les éléments de la civilisation qui ne doit pas périr, et c'est la grande œuvre gue M. l'abbé Migne a entreprise par la publication de sa colossale Encyclopédie théologie que.

La littérature a deux laces dans le monde : une qui affirme et l'autre qui nie ; l'une tournée du côté du ciel, l'autre du côté de l'enfer. Elle a deux voix : Tune qui prie et qui fileure, Tautre qui blasphème et qui rit; 'une qui bénit et invite les hommes à la charité, l'autre qui maudit et qui les pousse à la haine; et ces deux voix dans les mômes âmes confondent quelquefois leurs échos.

Le monde intellectuel est partagé par des opinions diverses comme le monde politiaue; et nous n'en sommes pas surpris, car 1 idéal, soit divin, soit humain, soit qu'il se forme des convictions de la foi ou des obstinations de l'orgueil, l'idéal, disons-nous, enfante et régit les pensées ; les pensées dominantes k une époque produisent la littérature et les mœurs, la littérature et les mœurs forment Topinion, et l'opinion gouverne la politique. Dans le siècle donc où nous vivons, la littérature comme les mœurs, comme l'opinion et tout le reste, est retombée dans le chaos. L'affirmation et la négation se font également absurdes en se poussant dans les extrêmes : les uns veulent la raison sans autorité, les autres veulent l'autorité sans raison, et peu de personnes pensent à la solution de ce différend, qui serait l'autorité raisonnable, rationabile obsequium^ selon la parole si profonde et si juste du grand apôtre. L'Eglise catholique seule peut savoir comment hnira celle guerre, et c'est pourquoi elle s'abstient d'y prendre part : elle reste étrangère h tout ce qui se dit et à tout ce qui se fait daus cette époque essentiellement transitoire, et dit comme un mystique célèbre : Tout cela n'a pas le goût de réternité : Hoc œtemitatem non sapit. Cependant ceux dont elle ne s'occupe pas s'occupent d'elle avec une activité et une inquiétude étonnant(*s : les uns la blâment de ce qu'elle blâmer.iit elle-même, les autres la vantent comme elle ne veut pas être vantée ; qu'importe tout cela à l'Eglise infaillible, indéfectible etsurnaturellement certaine de son avenir? Elle porte encore dans ses bras ceux mêmes qui la déchirent; c'est elle qui a conservé au monde cette science qu'on a essayé vainement de diriger contre elle : tout ce qu'on fait pour elle ou rontre elle tourne également a son triomphe vi à sa

! gloire : en la persécutant on réveille sa orce, en voulant la tuer on coopère à son immortalité ; on lui reproche d'être immobile, et si elle faisait un pas elle bouleverserait le monde; on l'accuse d'être arriérée, et il n'y a pas de philosophie assez avancée pour être digne encore d adorer ses doçmes et de se prosterner devant sa morale, et il n'y a pas de sciences dont les plus profonds théorèmes approchent de ses plus simples enseignements. Que lui importent donc l'opinion fluctueuse, la littérature malade et la politique corrompue d'un présent qui a horreur de lui-même et qui n*aspire qu'à se précipiter dans l'avenir ou dans le passé ? Pour PEglise, le passé c'est l'avenir, parce que l'éternité est toujours pour elle le présent. Elle ne reconnaît pas de progrès fatal ; tout pour elle est providentiel de la

Eart de Dieu et volontaire de la part des ommes ; c'est pourquoi elle prie et elle prêche : on l'accuse de favoriser Poppression

compli

hier d'encourager le meurtre des rois. La vérité est que l'Eglise prêche également la justice aux rois et la soumission aux peuples, et qu'elle protège également les uns contre les mauvaises passions des autres. Seulement elle ne permet jamais aux enfant» de juçer leurs pères, parce qu'elle ne saurait vouloir la subversion du monde moral et qu'elle n'a pas institué en vain une magnifique hiérarchie. Elle sait que la justice descend et ne peut jamais remonter que 80U3 la forme de l'obéissance. Se révolter, c'est

rerdre son droit , et c'est pour cela que Eglise, protectrice des droits de tous et gardienne de tous les devoirs, oppose toujours le devoir au droit, afin de les conserver l'un par l'autre. Toutes les luttes do l'époque actuelle, les efforts des sciences pour bâtir leur tour de Babel, les convulsions même de la littérature agonisante, tout cela tournera au profit de rEglise et agrandira le domaine de son autorité maternelle. Il faut laisser passer le chaos. Dieu a détourné son visage de l'homme qui voulait être sans Dieu, et la nature humaine tout entière est tombée en défaillance; privé do l'assistance divine, tout ce qui vient do la poussière retombe en poussière. Avertente autem ie faciem déficient et in pulverem $uum revertentur. Mais vous -enverrez votre esprit. Seigneur, et il se fera comme une création nouvelle. Emittes spiritum tuwn , et creabuntur^ et renovabis faciem terrœ.

Nous avons dû, pour toutes les raisons

?ue nous venons d'indiquer, maintenir nos tudes sur la littérature chrétienne entre un souvenir et une espérance, sans nous préoccuper des hommes et des choses du présent. Notre souvenir s'arrête au grand siècle de Louis XIV, notre espérance franchit l'èro sanglante des révolutions et aspire à l'aurore de la paix universelle. Nous nous abstenons d'écoutor les voix qui crient, qui menacent ou qui chantent dfans la mêlée ;

PREFACE ET INTRODUCTION

nous nous retirons à l'écart et nous prions pour tous, afiu que tous revieunent à la Térité, et qu'ils se convertissent et qu'ils rivent.

Dans le présent, la littérature chrétienne doit se borner à deux humbles fonctions, la prière et renseignement des simples. Il faut ramener doucement à Dieu ces populations qu'on égare, il faut leur faire aimer cette religion qu'on calomnie, il faut les reconduire à la divinité du Rédempteur par les inépuisables tendresses de son humanité, et pour cela il n'est pas besoin d'un grand génie ni d'un grand style ; beaucoup de charité suffit. Des histoires touchantes, des allégories faciles à comprendre, des lectures pour la chaumière et l'atelier, des livres comme ceux de Silvio Pcllico, de Charles Sainte-Foi et d'autres pieux moralistes, voilà ce qu'il faut faire et ce que les amis des bonnes lettres et des bonnes oeuvres ne sauraient trop encourager. Mais dans l'avenir, dans un avenir déjà prochain, quelle magnifique carrière s'ouvre pour la littérature chrétienne ! Elle doit reconauérir sa place à la tète du mouvement intellectuel, comme la colonne de lumière qui guidait les Israélites pendant la nuit; elle doit régénérer et créer de nouveau tous les genres qui ont été perdus et rendus impossibles par la littérature profane. L'épopée, le arame, le roman même doivent lui demander une existence et des inspirations nouvelles. L'humanité n'est pas lasse de science, mais elle a besoin de foi. Désormais donc elle saura qu'il faut croire^ et elle croira pour comprendre : Crédite^ et 'intelligetis.

Un jour le siège de l'autorité suprême en matière de religion sera aussi le tribunal souverain de la littérature et des arts. Rome n'est-elle pas déjà pour les beaux-arts une cité-mère et une patrie universelle? Cela sera parce que cela doit être; puisque la beauté est la forme de la vérité , on ne doit recdtanaltre pour vraiment beau que ce qui est magnifiquement vrai. Le temple de Saint- Pierre de Rome i&st déjà la plus belle synthèse artistique du monde moderne, et l'emporte en magnificence et en ç^andeur sur toutes les merveilles de l'ancien monde; mais les épopées sculpturales ont précédé les épopées écrites , et la gloire du catholicisme n a été dignement chantée encore quo r>ar des artistes dans des poèmes de pierre. I reste encore à faire un grand ouvrage : ce sera le résumé des inspirations, des élans poétiques, des mouvements d'éloauence, des travaux historiques, des recherches scientifiques produits sous l'influence de la religion chrétienne et de l'unilé catholique. Alors il se fera dans le monde un grand sifence, et l'on écoutera Dieu parier : car n'est-ce pas à Dieu même qu'il faut attribuer et rapporter tant de beautés et tant de grandeurs 1 Alors il y aura une infaillibilité dans l'art , parce que l'autorité infaillible qui prononce sur la vérité des pensées doit exercer son action jusque sur les formes de ces pensées qu'elle juge. Ainsi l'on aura

universellement reconnu qu'une pensée fausse n'est pas belle, et qu une pensée ne peut être que fausse quand l'autorité infaillible ne l'approuve pas.

0 Rome I fille immortelle des héros d'Hoflière, toi qui as recueilli l'héritage des civilisations antiques, et qui es devenue la reine du monde pour préparer un empire tout formé au christianisme naissant, et enrichir le berceau d'un pauvre artisan de toutes les dépouilles des rois; colosse soumis par un enfant , persécutrice vaincue par -tes martyrs , mère convertie par les fils que tu repoussais de ton sein , cité toujours couronnée du laurier de Dante Alignieri enté sur celui de Vii^le, salut à toi I Tu es et tu seras toujours la grande école des nations et le foyer de la lumière universelle. Depuis que Dieu et Charlemagne t'ont donné le monde

f^our empire, bien des erreurs, bien des caomnies , bien des mauvais jours ont passé, et tes innombrables combats n'ont pas épuisé l« force. Ton génie surtout rayonne encore tout entier sur les ténèbres ae notre flgQ. Que sont auprès de toi les écoles d'Athènes et d'Alexandrie ? Quel Panthéon fut jamais plus complet et plus splendide que le tien 7 Chaque rayon de gloire qui illumine le front d'un ^rand génie est détaché de ta couronne. C'était toi qui , par la main de tes pontifes, déposais la couroline sur les têtes refroidies de Raphaël et du Tasse, et l'immortalité même, dans les souvenirs de la terre, était dispensée par la main qui tient les clefs du ciel. Rome de Léon X et de Michel-Ange, Rome de Grégoire VII et d'Innocent III, cité royale et populaire , mère de l'obéissance et de la liberté , régulatrice des droits et iifis devoirs, quelle parole civilisatrice, conservatrice, régénératrice du monde peut se soustraire à ton autorité divine , à ton intarissable inspiration , à ta souveraine censure ? Autrefois le Verbe éternel s'était résumé et comme abrégé dans le sein d'une vierge ; Yerbum abbreviatum : le même miracle s est

Kerpétué en toi , et de môme que l'Enfantdeu, en grandissant, n'a pas cessé d'être lo divin fils de Marie , tous les progrès de la littérature et des arts ne sont que les développements d'un arbre dont la terre du tombeau des apôtres contient toujours et alimente les racines. Salut encore une fois, reine du véritable progrès , puisque tes décisions ont empêché tant de fois l'humanité de reculer 1 Cité théologienne, cité savante, cité poétique sur toutes les cités de l'ancien et du nouveau monde, nouvelle Jérusalem, cité de Dieu I à toi mes veilles et mes efl'orts, toi que tes enfants les plus ingrats ont souvent aimée jusque dans leurs impatiences et dans leurs colères , toi qui relèves ceux qui tombent et qui ramènes ceux (jui s'égarent, toi qui es patiente comme Dieu, parce que tu es éternelle comme lui; c'est par toi seule que Thumanité se rapprochera un jour de Dieu , c'est par toi seule que Dieu tendra la main pour pardonner à la raison hu maine et la relever de ses chutes , et alors le dernier de tes enfants te présentera cette

PRÉFACE ET INTRODUCTION

prière pour que (u la fasses agréer k ce Verbe qui est tout à la fois ton père , et ton épouXf et ton enfant.

Vérité éternelle, soleil vivant qui faisfnic* tifler si magnifiquement d*âge en âge Tarore des croyances, des joies, des douleurs et des magnificences de la pensée , je ne suis qu'un insecte perdu dans tes rayons ; îe ne sais pas si j*ai une robe obscure ou des ailes brillantes , une voix qui chante ou qui bourdonne ; mais je sais que ta lumière est splendide et que ta chaleur est douce; sois bénie d'avoir bien voulu que je te rende témoignage; sois bénie du sort que tu m'as fait et de la tâche que tu m'as imposée, car tout ce que tu fais est bien. Qu'importe à ceux nui liront ce livre mon ignorance personnelle si je parle selon ta science, si je parle surtout au nom de tes docteurs, de tes saints, de tes sages et de tes prophètes; (|u'on les lise et qu*on ne sache plus ce que j en aurai dit ; qu'on admire leur génie, qu'on s'instruise à leur école et qu'on oublie mes veilles : je ne suis qu'un guide obscur dans la nécropole des monuments du passé, et je ne demande ni un souvenir ni un adieu au voyageur que j'aurai introduit dans ces catacombes des reliques artistiques et littéraires.

Je dis introduit, car cet ouvrage, tout considérable qu'il est , n'est encore qu'une introduction à des travaux immenses qui se fiTont bientôt et qui sont déjà commencés. On exhumera les trésors inconnus de la littérature des siècles croyants , comme on a "déteiTé de nos jours les trésors d'Herculanum et de Pompéi. Combien de richesses sont encore cachées 1 Hais le même esprit de foi , d*espérance et de charité qui les a produites renouvellera toutes ces choses. Cmm autem venerii ille Spiritus veritatis, docebit vos omnem vtrilatem.., et suggerei vobis omnia quœemmue dixero vobis.

On trouvera peut-être de la contradiction entre les jugements et les appréciations contenus dans cet ouvrage, et quelques passages des autres écrits du même auteur, mus n'avons à répondre qu'une chose : c'est que plus on écrit , plus on corrige , si l'on ne lient pas à rester toujours médiocre, absurde

ou mauvais; d'ailleurs, autres sont les rêves d'un poète qui écrit par fantaisie des paradoxes ou des utopies , autres sont les convictions d'un écrivain sérieux et d'un littérateur chrétien. Ce qu'on ne sait pas, on ne peut l'aOirmer qu'au hasard; ce qu'on sait, on doit le dire comme on le sait, mais ce qu'on doit croire est invariable. Ainsi, dans la rédaction d'un livre comme celui-ci , la personnalité de l'auteur s'efface presque entièrement et ne se révèle que par ses fautes. Ce qu'il tient des croyances établies, il doit le rendre aux croyances établies; ce qu'il doit à l'étude, il doit le rendre à la science ; que lui reste-t-il donc ? le souvenir des peines, du travail et les rigueurs de la critique.

Nous espérons toutefois qu'elle ne se montrera pas trop inexorable à ce livre sérieux, traité d'une manière sérieuse. Les fautes qui nous seraient signalées seront corrigées avec soin dans les éditions successives, et nous ne négligerons rien pour rendre notre œuvre moins indigne de l'attention et de l'estime de nos lecteurs.

On trouvera peut-être qu'aux endroits où nous ayons traduit nous-même soit l'Ëcriture sainte, soit les Pères, nous avons souvent paraphrasé plutôt que rendu littéralement notre texte; mais on ne doit pas oublier que ces traductions partielles se rattachent à des analyses littéraires; or, en littérature, paraphraser c'est souvent analyser. Une périphrase est quelquefois nécessaire pour bien faire sentir l'énergie d'un mot, et nous ne nous sommes jamais écarté de la lettre que pour nous rapprocher davantage de l'esprit.

Puisse ce travail être utile, puisse-t-il être favorablement accueilli par ceux à qui nous l*offrousl Nous le déposons d^abord aux pieds de l'épiscopat français, en demandant pour lui une bienveillante protection. Puissions-nous avoir témoigné notre reconnaissance à la sainte Eglise pour les soins qu'elle a pris de notre enfance , en lui consacrant les fruits d'un enseignement qu'elle nous a si généreusement prodimié. Instruit par elle, puissions-nous avoir été instruit pour elle et lui laisser au moins ce gage des regrets les plus sincères et d'une reconnaissance étor* neUe. A. Constant.

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■BS

DE

IITTËRATURI CHRËTIiefi.

A , première lettre de l'alphabet dans les langaes dérivées du latin , en grec Alpha et en hébreu Aleph. On sait aue les docteurs hébreux Tersés dans la cabale assignent h daque lettre un rang et une signilication mystérieuse, et nous trouvons plusieurs fois dans les saintes Ecritures cette parole mise dans la bouche de Dieu môme : Je suis VAlpha et rOméga , le commencement et la fin.

Dans un des Evangiles apocryphes qui nous sont parvenus {YÈvangile de VlEnfancé)^ on trouve une légende assez remarquable

d*aller à Técole, on l'envoya chez un maître pour y aj>prendre à lire. Ce maître lui montra et lui nomma d'abord la lettre Aleph^ en lui enjoignant de répéter après lui le nom de cette lettre : Jésus obéit , puis le maître lui montra et lui nomma la lettre Bcth; mais Jésus lui dit : Apprends-moi d'abord la valeur et la signification de la première lettre arant que nous passions à la seconde. Le maître resta interdit , et , confus qu*il était de manquer de science en présence d'un enfant j il manqua aussi de justice et de modération, car il renvoya avec colère le divin enfont à Marie et à Joseph en leur disant : Renfermez cet enfant et ne le laissez jamais sortir; il donne déjà les preuves de la plus effrayante malice, et rien ne pourra vaincre sa mîéchanceté native et ses mauvais penchants.

Cette histoire n'est peut*6tre qu'une am« plification ou une version supposée de ce que rapportent les Evangiles authentiques de l'entretien qu'eut Jésus dans le temple avec les docteurs de la loi , les interrogeant et leur répondant jusqu'à les laisser émerveillés de sa sagesse. Quoi qu*il en soit, on peut considérer la lettre A comme la principale des voyelles, et, à ce titre, comme une représentation symbolique du Verbe de vé-

rité et de la création du mondo. A est aussi le premier son que sachent articuler les enfants , et la langue enfantine des nourrices termine aussi en A la plupart de sqs mots accommodés au bégayemenl du premier âge. On peut remarquer aussi le retour fréquent de la consonnance en A dans les langues des peuples sauvages, et principalement dan^ leurs chansons : cette consonnance, en effet, est douce , et sa répétition a quelque chose de mélodieux.

La lettre A commence le nom A'Adonal et termine le nom de Jéhova , les deux noms incommunicables qui expriment par des sons humains l'infinie m^nesté du Très-Haut. Il est à remarquer que le nom de Jéhova contient * "

puisque

f)irés; 1 , ^ ^^^

ettre o. Les' Chinois nomment le Créateur Jao, un seul mot en trois voix , comme Je-hova et comme Adonal , et dans l'Apoca-* lypse , Dieu se nomme lui-même Ad , pour signifier qu'il est le commencement et Ja fin de toute chose , et qu'en lui seul est renfermé le Verbe tout entier.

La figure de la leyre A semble exprimer les mystères contenus dans cette voyelle : c'est un triangle porté sur deux pieds; c'est un compas ouvert dont les doux branches sont unies et séparées en même temps par un trait; c'est le fronton d'un temple; c^ést l'entrée de la (ente des patriarches. On sait que la première écriture était toute hiéroglyphique, et Ton ne doit considéreriez caractères qui nous restent que comme des hiéroglyphes abrégés.

Un poète moderne, dont la facilité est prodigieuse pour traiter en vers les sujets les plus arides , s'est exercé moitié sérieusement, moitié plaisamment, sur cette origine et ce caractère distinctif des lettres : nos lecteurs ne nous sauront pas mauvais gré de citer ici ce morceau assez curieux :

Aussitôt qall eut vu la lamiérc ,

T/homme toulut créer une langue première^ Et n)ar({uer par le son, par F^et de la voit Les objets qull voyait pour la première fois. La nature elle-même, envers lui débonjiaire, Fournit les éléments de son dictionnaire, Et rhomme intelligent, à son école instruit. Pour nommer une chose en imita le bruit. Il sut que rOcéan est bercé par la houle , Que le cheval henniif que le pigeon roucoule ; Il nomma bêlement la plainte du troupeau, Entendit soos les ioncs eoa$$er le crapftud. Fit à travers les bois ùlfler la froide orise, Croifuer avec fracas le chêne qui se brise ; Pour tous les animaux aux mugissements sourds « Institua les noms de loup, de bteuf et d'ours. Et son oreille enfin, de mille sons frappée. Construisit tous les mots par onomatopée. Mais c*ctaii peu qu*aidé du secours de ses sens, 11 eût de la nature imité les accents; Il voulut des otijets copier la figure. Et c*est par le dessin qu'il trouva récriture. N*en doutons point : au temps de nos premiers ; î :ux, Les lettres n^étaient pas des traiis capricieux, Des liffnes au hasard, des empreintes frivoles , Mais des signes réels, desportraiu, des symboles. Qui, sur la pierre dure incrustés par Tacier, Rendaient ae mille oljets le type encor grossier. Ce présent qu'envoya riiéritler des califes. Ce vaste bloc charç^ de noirs hiéroglyphes. Tout peuplé d'anubis, de couleuvres, d'oiseaux, Monolithe formé de cinq ou six morceaux, L*obéllsque thébain, sur sa quadruple face, Porte un récit muet que le clessin retrace, Un tableau de granit que Tart imluteur Burina de portraits dans toute sa hauteur. Et ne prétendons pas qu'aux jours du premier &ge L*éloqiiente écriture ait borné son usage; Ces types descriptifs en Egypte imprimés, Par (Tinhabiles mains quelquefois déformés. Mais conservant toi^ours, symbole alphabétique. Un vestige apparent de leur figure antique. Œuvres des Chaldéens. des Perses, des Indous, Par la Grèce et par Rome ont passé jusqu'à nous : Oui, chaque mot écrit, dans notre langue même Porte un jalon parlant, un véridique emblème. Ce signe capiul, je ne puis le nier.

Tantôt se montre en tète et tantôt le dernier; Dans l'épaisseur du mot quelquefois il s*eufonce, Mais un œil exercé le voit et le dénonce. Ahl si je ne craignais d'être trop importun, J'en citerais ici mille exemples pour un :

L'A , qui de l'Angle Aigu porte la ressemblance. Ainsi qu'on chevAlet sur ses pieds se balance. Le B sort du Bissac. Avec un bon coup d'œil On voit V(S qui se roule en forme d' i§ cureuil. Vf imite la /ente et /uit par la fenêtre. Dans les flancs de la gourde un g dut prendre l'être. Convenes avec moi que rh correspond Au chenet de cuisine, au crochet, au harpon. Ll chargé de son point est un modeste signe ; C'est un nain résigné qui marche dans sa ligne. Le P comme un Piton se Plante dans un mur. Sur la lettre qui suit jetons un voile obscur. Le K que l'Orient mit dans notre écriture. De l'esclave d'un Khan garde l'humble posture. Le d, que par onMi je hissais en chemin, Le d marque le doigt, rm et l'n la main. L'U parait de rigueur dans toute chose rOiidf ;

Une pOmmc, une Orange, une bOule, le mOnde,

Un Obus, un canOn, une tOurte, un grelOt

L'I brille à la lance, au pal, au javelot.

Est-il une copie, un portrait plus sévère

Que le V. qui désigne et le Vase et le Verre?

Dans croissantet dans sabre on trouve en commençant

L'S qui fait le Sabre, et le C le Croissant.

L'R est majestueuse ; on croit voir une Reine Serrant par la ceinture one robe qui traîne.

vU dans un objet creux a trouvé son patron,

11 se pbiit dans le troU, U cUve et le chaUdron.

Sans le T, glorieux de sa haute importance.

Il n'est pas de râXeau, de marTbau, de poTence ;

Et le Z bizarre, au corps rautiné,

Deux fois dans le ZigZag se montre dessiné. Chaque lettre, en un mot, porte en elle nn indice, Un but qu elle ne peut perdre sans préjudice ; fct, puisque le bon sens des hommes d^auirefois Voulut pour l'orthographe instituer des lois. Que leur postérité les suive et les respecte. Comment se peut-il donc qu'une moderne secte Ose bouleverser ces emblèmes pariants, Symboles glorieux respectés six mille ans? JJovateurs, protégés même à l'Académie, Ils ont changé des mots la physionomie; Ils ont destitué des caractères saints De la création véridiques dessins.

Dlrai-je les excès de leur fureur vandale? Us ont privé la clef de sa lettre finale ; De l'f dont la forme étant placée au bout Se révélait aux veux comme un passe-partout. S'il exisu jamais une image fidèle

D'une faulx à faucher, ceue Image est une £ Et depuis que cette L est ravie à la faux^ Le mot ainsi tronqué n^oifre plus qu'un sens faux. Le bled, que par un h terminaient nos ancêtres, La méthode du jour l'a réduit à trois lettres. Sans songer que ce D qu'on prive de ses droits Représentait l'épi qui penche sous son poids. Nulle lettre n'échappe à leur bruUle rixe :

Jadis au pluriel les loiX prenaient une X ;

Désormais à sa place une S se fait voir.

Et ces lois sur le peuple ont perdu tout pouvoir;

Car rX d'autrefois, expressive peinture , Montrait le chevalet, instrument de torture. Et rappelait sans cesse au coupable attentif

La croîX de Saint-André pour le rouer tout vif. Ah ! pour leur rase aveugle il n'est plus de limite ; Ils ont arraché rh au respectable herroite; Barbares ! voulez-vous qu'il se mette en chemin Quand il ne trouve plus un bâton pour sa main? L'h autrefois montrant sa forme principale. Du sépulchre sortait comme un phantêmepÂIe; L'h seule marquait le dessin bien précis. Le thn)ne véritable où les rois sont assis. Mais trésor^ direz-vous, pourquoi comme nn panache La tète de ce mot s'omait-elle d'une h? Je n'en vols pas la cause. — Et moi je la vois bien. Claire comme le jour, ou je n'y connais rien: Vous savez que 1 avare, entouré du mystère, Enfouit ses thrcsors dans le sein de la terre. Sous une dalle humide ou dans le trou d'un mur : Or, pour les enfouir, pour les mettre eu lieu sur, ê

Ail! AH! AU!

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