‹ Dictionnaire de littérature ChrétienneChapitre 36 sur 233 · CHARRON · texte numérisé non relu

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])(•!■ la racine des doutes d'où naissent les procès; comme s'il y avait des digues qui ])ussent arrêter le torrent de l'incertitude, et captiver les conjectures. Il dit à cette occasion qnil voudrait autant soumettre sa cause mi premier passant qu'à des juges armés de ce nombre d'ordonnances. l\ n'a pas l'ambition de changer l'ordre de l'Etat, il ne prétend pas que son avis soit le meilleur, il n'en croit aucun bon. Il veut seulement prouver la vanité des opinions les |ilus reçues, montrant que l'exclusion de toutes lois diminuerait plutôt le nombre de différends, que celte multitude de lois qui ne sert qu'à l'augmenter, parce que les obscurités croissent à mesure qu'on espère les ôter : elles se multil)lient par les commentaires; et le plus sûr moyen d'entendre le sens d'un discours est de ne le pas examiner, de le prendre sur la première apparence; car si j)eu qu'on l'observe, toute sa clarté se dissipe : sur ce modèle, il juge à l'aventure de toutes les actions des hommes et des points d'histoire , tantôt d'une manière, tantôt d'uneautre, suivant librement sa première vue, et sans co'itiaiiidre sa pensée sous les règles de la raison, (jui n'a, selon lui, que de fausses luesures. Ravi de montre/' j)ar son exemple les contrariétés d'un même esprit dans ce génie tout libre, il lui est également bon de s'em|)orter ou non dans les disputes, ayant toujours , par l'un ou l'autie exemf)le , ui moyen de fan-e voir la faiblesse iJes opinions ; étant porté avec tant d'avantage dans lo doute universel, (|u'il s'y fortifie également j)ar son triomphe et par sa défaite.

C'est dans celte assiette, toute flottante et toute chancelante qu'elle est, qu'il combat avec une ferm»'lé invin(Mble, et foudioie rimjnété fiorrible de ceux qui assurent que Dieu n'est point, il les e'itrej)rend paiticulièrement dans l'apologie df- Raymond de Sebonde ; et, les trouvant dépouillés volont nremenl de toute révélation, el abandon-n'-s îileur lumière nalurelj ■, tout fait mis à ()art, il les interroge di; (pielle autorité ds e'itieprerinenl de juger dr; cet Kire souverain, qui est infini par sa (tropre définition, eux qui ne connaissent vérilald«;me'it aucune (Jes moindres choses de la nature. Il I ur demande sur (piels j)rin<;q).-s ils s appuient, et il les i>ressf de les iiii montn;r. Il exafnirje tous ceux «piils i)euvent produire, et il pénètre si ava'il par I.; talent où il exeelle, «pi "il montre la varnté de tous cf-ux qui pas- ,si-nt pour le.i plus éfîlairés et les plus fem.;s. 11 demande si i'.lnie connaît rpielque chose, si elle se connaît elle-même, si elle est «ubslarire ou /icciilent, corps ou esprit, ♦;«; que c'<;sl que ehaeu'ie de ces choses, et s'il n'y a rien qui ne soit quchpiun de ces oidres ; si elle co irialt son prf>pre cf*rps, si elle sait ce <pje c'est que matière ; comment elle peut raifionnirr, si e|l<! est matière , et comment elle peut être unir; h un (orjts particulier, el e» ressentir les passions, •u elle est spirituelle. i}iii\\\i\ ,i-i-e||,. ,.„,n. iiienté il'être? avec ou devant I(î corps.' Fi iil-elle nv-r. lin ou unn'! Ne hc lronq)(;-t-

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elle jamais? Sait-elle quand elle erre; vu que l'essence de la méprise consiste h la méconnaître ? Il demande encore si les animaux raisonnent, pensent, [)arlent : qui peut décider ce que c'est que le temps, Vespace, Vétendue, le mouvement, Vunité, toutes choses qui nous environnent, et entièrement inexplicables ; ce que c'est que santé, maladie, mort, vie, bien, mal, justice, péché, dont nous parlons à toute heure; si nous avons en nous des principes du vrai, et si ceux que nous croyons, et qu'on appelle axiomes, ou notions communes à tous les hommes, sont conformes h la vérité essentielle. Puisque nous ne savons que par la seule foi qu'un Etie tout bon nous les a donnés véritables, en nous créant pour connaître la vérité, qui saura, sans cette lumière de la foi, si, étant formées à l'aventure, nos notions ne sont pas incertaines, ou si, étant formées par un être faux et méchant, il ne nous les a [)as données fausses pour nous séduire? Montrant par là que Dieu et le vrai sont inséparables, et que , si l'un est ou n'est pas, s'il est certain ou incertain, l'autre est nécessairement de môme. Qui sait si le sens commun, que nous prenons ordinairement j)Our juge du vrai, a été destiné à cette fonction par celui qui l'a créé ? Qui sait ce que c'est que vérité, et comment on peut s'assurer de l'avoir sa.is la connaître ? Qui sait même ce que c'est qu'ini être, puisqu'il est impossible de le définir, qti^il n'y a ri(>n do plus général, et ([u'\\ faudrait pour rex[)liquer se servir de l'Etre même, en disant c'est telle ou telle chose? Puis donc que nous ne savons ce tpie c'est qu'âme, corps, temps, espace, mouvement, vérité, bien, ni même Vétre , ni expliquer l'idée que nous nous en formons , comment nous assuronsnous qu'elle; est la même; dans tous les honimes? Nous n'en avons d'autres marrpies (pj(! l'unirormilé des conséijuences, (pii n'est |)as toujours un signe de ccdic (h;s priiu;ipes ; car ceux-ci [jeuvent bien être différents, et conduire néaiunoins aux mêmes conclusions, chatnni sachant (jue le vrai se conclut souvent du faux.

Enfin Montaigne examiiu; profondément les sciences : la gi'oméirie dont il tAclie do montrer l'inceititudi; oans ses axiomes, et dans les t(;rmes (pi'elh; m; définit poinl, comme d'e'/fnr/iip, de mouvement, etc. ; la physique et la méderine.fpi'd déjtrnne en uiuîinfitnté de façons ; l'histoire, la politicpie, la moral"',lajutis;irud(;nce etlei'este : d(; sortecpu;, sans la rév(';lation, nous pourrions cronc, selon lui, «pie la vie est un songe, dont nous ne nous év(;illo is (pi'à la nuxt, et p(nidaiit lecpjel nous avons aussi |t(ni les principes du viai ({ue durant lesr)nniieil natin(;l.

('/est ainsi (pi'H gourmande si forleinenl et si (n-uellem(( it la raison dénu. edc; la foi, (pM', lui faisant douter si elh; (;st raisoinialile, (;t si les animaux le sont ou non, ou plus ou moins ipie riiomine, Il l'a fait descendis de l'exci-llence (lu'elle s'est attribiiéo et la in"t nar grAce en parallèle avec les bêles, sans lui permeltic de sortir de cel ordro

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j'is(]n';t rc '[iiclle soit instruiio, par soti crriitcnr iiK^iiit'. (Il' son rang qu'elle ignore ; la meiia(;aiil, si elle gronde, (l(^ la mettre nu- (lossous (le toutes; ce qui lui paraît aussi faeile que le contraire; et ne lui donnant jiouvoir d'a.;ir cependant que pour reconnaître sa f.iiblesse avec une humilité sincère, au lieu de s'élever par luie sotte vanité. On ne peut voir sans joie dans cet auteur la superbe raison si invinciblement froissée par ses propres armes, et cette révolte si sanglante de l'homme contre lliomme, laquelle, de la société avec Dieu où il s'élevait par les maximes df sa faible raison, le précipite dans la condition des l)èles; cl oi aimerait de tout son cœur le ministre d'une si grande vengeance, si, en suivant les régies d'une bf)nn(; morale, il portail ces hommes qu'il avait si utilenuint humiliés h ne [)as irriter par de nouveaux crimes celui qui peut seul les tirer de ceux qu'il les a convaiiicus de ne |)as f)ouvoir seulement connaître. C'est ici le faible de Montaigne : vovo;is sa monile.

De ce principe, (jue hors de la foi tout est dans l'incertitude, et considérant combien il y a de temps qu'on cherche le vrai et le bien sans grand progrès vers la tranquillité, il conclut (ju'on en doit laisser le soin aux autres ; demeurer cependant en repos, coulant légèrement sur ces sujets, de peur d'y enfoncer en a[)[)uyant; prendre le vrai et le bien sur la pretiiière apparence, sans les presser, parce qu'ils sont si peu solides que, quelque peu que Ion serre la main, ils s'éciiappent entre les doigts et la laissent vide. Il suit do ic le l'ajtportdes sens et les notions rommu es, parce (ju'il faudrait se faire vio- Ir-nce pour les dinnentir, (!t (ju'il ne sait s'il y gagnerait, ignorant où est le vrai. Il fuit aussi la douleur et la mort, parce que son ni^tinct l'y pousse, cl (ju'il n'y veut |)as résister |)ar la môm(î raison : mais il ne se lie pas trop h ces mouvenunits de crainte, et n'os.nait en conclure (pie ce soient de véritables maux : vu (pi'o i sent aussi des mouvements de I laisir (ju'on accus(! d'être mauvais, (juoi(jue la nature, dit-il, parle au conliaire. « Ainsi je n'ai rien d'extravagant dans ma conduiU», poursuit-il, j'agis comme les autres ; et tout ce (ju'ds font dans la sotte p(!nsée (pi'ils suivent le vrai [)i(Mi, je le fais [lar un aulr(! principe, (pu estqu(j les vraisemblances étant par(Mlles de l'un et de l'autre côté, l'exemple et lacounnodité sdut les (•ontr(!-poids (pii m'entrain lit. » Il suit les iiKXîurs de son pays, pareil (pie la coutume l'iniiporle; il monte son cheval, |»arce • pie le c levai \t: soulfre, mais sans cniir»? «pie ce soit de droit; au contraire, il ne sait pas si c«jt animal n'a pas celui de se S(nvir de lui. Il se fait irnîme (picique violenci> pour éviter ce. tains vices; d garde la lidélité au m.ii irtge à cause de la peine (|ui suit les désordres ; la règle de ses actions étant en tout la commodité cl la traïupiillité. Il rejette donc incn loin coil(! vin lu st(M(pie (pi On IHnnI avec une mine sévère, un regard lalouclie, des clievcux héiis:>és. le hbil ridé

et en sueur, dans une posture pénible et tendue, loin des hommes dans une morne silence, et seule sur la pointe d'un rocher ; fuit(')m(s dit Montaigne, capable d'elfrayer les enfanis , et (pii ne fait autre chose avec un travail continuel que de chercher un re- |)os où elle n'arrive jamais : au lieu que sa science est naïve, familière, plaisante, enjouée, et pour ainsi dire folâtre : elle suit ce qm la charme, et badine négligemment doi aci idents bons et mauvais, couchée mollement dans le sein de l'oisiveté tranquille, d'où (îlle montre aux hommes, qui cherchent la ft'licité avec tant de peine, que c'est là seulement qu'elle re[)Ose , et que l'ignorance et l'incu.iosilé sont deux doux oreillers pour une tète bien faite, comme il le dit lui-mêm»*.

Comparaison d'Epulùte el de Montaigne.

En Tsant Montaigne et le comparant avec E[)ic'ète, on ne peut se dissimuler qu'ils étaicnlassurémenl les deux plus grands défenseurs des deux plus célèbres sectes du monde inhdèle, et qui sont les seules entre celles des hommes destitués de la lumière de la relig on, qui soient en quehpie sorte liées et conséquentes. En elfet, ([ue peut-on faire s'uis la révélation, (jue de suivre l'un ou l'autre de ces deux systèmes ? Le premier: Il y a un Dieu, donc c'est lui qui a créé l'homme : il l'a fait pour lui-même, il l'a créé tel qu'il doit être pour être ju>.te et devenir heureux : donc l'homme peut connaître la vérité, et il est à i»orlée de s'élever par la sagesse jusqu'à Dieu, qui est son souverain bien. Second système. E'homme ne peut s'élever jusqu'à Dieu, ses inclinations contredisent la loi; il est porté à ciiercher son bonheur dans les b eus visibles, et môme en ce (pi'il y a de [)lus honteux. Tout paraît donc incertain, et le vrai bien l'est aussi : ce (jui semble nous réduire à n'avoir ni règle tixe pour le- luieurs, ni certitude pour les scieii- ( es. Il y a un plaisir extrême à remarquer d.uis ces divt'rs raisonnenumls en quoi les uns et les autres ont a|i(n\u quelque chose de la vérité ((u'ils ont essayé (lt> connaître. Car, s'il est agieable d'observer dans la naliir(i le désir (pi'elle a de ptniulre Dieu dans tous SCS ouvrages où l'on en voit (juehjiies caractères, parce qu'ils en sont les images, (ombiCii |)lus il esl juste de cons dérer dans l(?s pro luctions des esprits les efforts (ju'ils f (lit pour parvenir h la vérité, et de ;emar- (pier en <pioi ils y arrivent et en ipioi ils s'en égareiu? C'est la principale milite qu'on doit ii.er de ses lectures. Il semble ipie la source des erreurs d'ICpictèle et di-s stoi- (•iciis d'une part, de Montaigne et des é,.i- ( uriiMis de l'autre, est de n'avoir |)as su qu(^ l'étal de lliomme à présent dilfcre de celui de sa (•nalio i. E'S uns. riMiianpiant (piel- (jues Ira.ns d- sa [iicmière grandeur, et i.;noraiit sa rorrui)tion, ont traite la nature comim.' saine, et sans besoin de ré|)arat(nu-, ce (pli 1. s mène au comble de l'orgueil. Les autres, éprouvant sa misère nrésciile, et ignorant sa première dignité, traiteni la nature comme nécessairement infirme et irré-

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parable, ce qui les précipite aans le désesj)oir d'arriver à un véritable bien, et de là dans une extrême lilcbeté. Ces deux états, qu'il fallait connaître ensemble pour voir toute la vérité, étant connus séparément, conduisent nécessairement à l'un de ces deux vices : à l'orgueil ou à la paresse, oïl sont infailliblement plongés tous les hommes destitués des lumières de la révélation, puisque s'ils ne demeurent point dans leurs désordres par lâcheté, ils n'en sortent que par vanité et sont toujours esclaves.

C'est donc de ces lumières imparfaites qu'il arrive que, les uns connaissant l'infirra lé, et non le devoir, ils s'abattent dans la lâcheté ; les autres, connaissant le devoir sans connaître leur infirmité , s'élèvent dans leur orgueil. Oîi s'imaginera peut-être qu'en les alliant on ])ourrait former une morale parfaite : mais, au lieu de cette paix, il ne résulterait de leur assemblage qu'une guerre et une destruction générale : car les uns établissant la certitude, et les autres le doute, les uns la grandeur de l'homme, les autres sa faiblesse, ils ne sauraient se réunir et se concilier , ils ne peuvent ni subsister seuls à cause de leurs défauts, ni s'unir à cause de la contrariété de leurs opinions.

Conciliation des deux systèmes.

11 faut qii'ils se brisent et s'anéantissent pour faire place à la vérité de la révélation : c'est elle qui accorde les contrariétés les plus formelles par un art tout d vin. Unissant tout ce qui est de vrai, chassant tout ce qu'il y a de faux, elle enseigne, avec une sagesse véritablement céleste, le point où s'accordent les principes Oftposés qui [taraissenl incoin- [)atibles dans ces doctrines i)uiement humaines. En voici la raison : les sagfs du monde ont [)lacé les conlrari(''tés dans un même sujet ; l'un attribuait la force h la iialure, l'autre la fail)l'sse à cette mêuje nalurt-, ce qui ne jieul subsislei- : au lieu que la foi nous apprend h les mi;ttre en des suiets dilférents; toute l'inlirmilé a(»pai tient h la nature, toute la [tuissance au secours de Dieu. Voilà I linion étotman'o et nouvelle que Dieu seul pouvait biire. C'est ainsi ({Uf; la philosophie conduit insensiblement k la théologie : et il est dillicde de n'y jias entrer, quelque vérité fjue l'on traite, parce qu'elle est le centre de touies h-s vérités : ci; qui parait ici parfaitenuMit, puistju'elle renferme si visiblement ci- qu'il y n (le vrai dans c«;s Offinions contraires. Aussi ou nr- vr>it pas comment aucun d'eux |»ourrail re-luser de la suivre. S'ils sont pleins (h; la graudeur d»; l'horridie, qu'en (»nl-ils imaginé (jui ne cède aux promesses de l'Kvangih! ? et s'ils se plaisent à voir rinlirmilé de la nature, leur )dée n'égale i^oinl celle de |;i véritable faiblesse du i»ér;hé. Chaque parti y trouve plus qu'il ne désire, et, ce (pii est ndriiirabh;, y trouve une union .solide, eux qui ne (tou- ▼aient s'allier dans un degré iniiniment inférieur. 'I'*HC*I..J

Kn laisarii celle cornjiarni.Hori entre Montaigim el Kpiflelr-, (pi il corrige ainsi Iiki

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