‹ Dictionnaire de littérature ChrétienneChapitre 35 sur 233 · CHARLEMAGNE · texte numérisé non relu

CHARLEMAGNE

CIIARLEMAGNE

surtout lorsqu'il écrivait en vers, ce qui faisait pnrfois paraître ses chansons un peu lon;-iues.

Tous les ecclésiastiques qui ont fait leurs t^tudes à Saint-Sulpice ont entendu raconter la célèbre histoire d'un capucin de pierre qu'un élève en théologie prit pour une personne naturelle et entreprit de convertir, parce qu'on le disait très-entiché des doctrines du jansénisme. Des conférences furent entreprises, un interlocuteur cacùé préseniait les objections du capucin ; après Lien des chicanes, le disciple du P. Quesnel [)arut ébranlé, et son interlocuteur, dans lin moment de zèle, se jeta au cou du capucin pour l'embrasser. Ce fut un coup de .héâtre ; en sentant le froid et la rigidité de !a pierie, le pauvre théologien s'écria : Il est mort! Des éclats de rire qui partirent de tous côtés lui firent comprendi e sa méprise : il s'en consola sans doute, en ])ensant qu'il avait repassé son Traité de la grâce, et s'était exercé à la dialectique : il eut encore à essuyer une chanson. C'était un assez rude a[)|)rerilissagH du zèle ; mais les apôtres de la vérité ne doivent-ils pas toujours se tenir ])rêls à de sembbbles déceptions? On ratorjte que Diogène demandait l'aumône à des statues pour s'accoutumer aux refus, »t que Démosthènes haranguait les Ilots de la mer pour apprendre à vaincre le bruit et l'agitation des multitudes. Parler h des pieries et recueillir des ris*''es, c'est la destinée de ceux qui veulent convertir les autres. Le séminariste dont nous parlons dut savoir gré à ses confrères de ce (|u'ils l'aidaient si bien à re[)asser sa théologie et 5 s'exercer aux (eiti'S du saint ministère.

CHAllLK.MAliNE. — L.j christianisme est r</,'uvre de Dieu, mais la socii'-lé chrélicnne a été constituée par Cbarletnagne. Cliarleni.'igne est le f<»n(iateur de cette société moderne dont la réforme a nié l'âme et doit la révolul.on a tranché la tète. Aussi, lorsque le grand horume dfs jours de ruine cssaNa de refaire le monde brisé, il [irit [)0ur modèle le glolie de Charlemagne, et son é|)é(; pour instfumenl de travail. Cliarlemagiie avait été le David d<; la Jérusalem nouvelle, et il ne manqua fie ut- être à .N'aj)olé<jn que la foi en Jésus-cJirisl pour eMi èlri: h; Salomoii.

Le monde co/islilué par(^harlemagne était fait a l'imago de l'hotinne.qui est créé lui-même à l'imag»! de Dieu : il avait u'h; Ame et un f;orps souiriis tfms deux ensemble à l'autoriié de l'Kvangile, représentée par d(Mix (toiivoirs distincts, celui des ;hne.> e-t celui des r,or|).s, celui des clefs et celui du glaive. Le [)a|)e était la conscience de l'empereur, l'emnereur était la ff>rco du pape. L'un était le pouvoir constituant et législatif, l'autre le |»<)iJvoir exécutif. Au-dessus d'eux il n'y avait que la loi, «;l au-dessus de la loi.. .rien, car Dieu jnème était la loi, el son Verbe c'était l'KvnngiU;,

Le monde, ainsi constitué, fut glorieux (;t fort, el a(-com|)lil inajo.slueusomenl tous l<;s jour* do Hon Age.

Charlemagne, appuyé sur la croix (jui

plonge éternellement ses racines dans le inonde, avait nu relever le trône de Constantin pour s y asseoir, et avait donné le sien au père des fidèles : or, la royauté du pape était alors une véritable royauté populaire, car il représentait la conscience universelle et protégeait les droits du peuple contre l'arbitraire des mauvais rois.

Or, sur ces deux bases, le trône de l'empereur et celui du pape, le monde se tenait debout comme sur deux pieds. Ces deux pouvoirs étaient les deux colonnes de l'édifice de Samson : en ébranler une, c'était ébranlerl'autre. C'est ceque Napoléon ne comprit pas assez, ou peut-être ce qu'il comprit trop : quoi qu'il en soit, il éleva son édifice sur une seule colonne et voulut mettre son colosse en éciuilibre sur un seul pied. Le colosse tomba et l'édifice s'écroula. La chute de l'empire entraîne nécessairement celle de la papauté temporelle, l'œuvre de Charlemagne ne peut pas subsister à moitié. Mais si le monden'estpas arrivéà ses derniers jouis, si la société chrétienne doit sortir victorieuse des épreuves de ces derniers tem|;S, un nouvel empereur ressaisira le sceptre de Charlemagne, et recevra sa couroiuie des mains du saint-père, dont il protégera la tiare avec son glaive, et c'est ce que nous promettent toutes les prophéties qui annoncent la venue prothaine d'un grand pape et d'un grand monaniue.

Charlemagne ayant si magnifi(iuemenl distribué l'empire du monde, commença luimôme h obéir et à régner. Comme il savait que l'Ame régit le cor[)s, et qu'on s'assure des actions de l'homme dont on nossède les pensées, il voulut présider h l'éaucation de la société (ju'il fondait. L'autorité pour les choses de l'esjjrit étant solidement établie, il voulut éclairer les esprits. Le pane devait apprendre au moinle à croire et a penser, remj)ereur voulut lui apprendre: h lire. Lo grand livi-e de (^hirlemagrre, c'était la Cité de Dieu d(î saint Augustin, el cette cité, il s'elforçait de la bAlir sur la terre. Son grand juincipe, c'était l'autorité et l'unité. La source est louiours plus |)ure que les ruisseaux, disait-il, en s'eiroreant de; remettre en vigueur les institutions de saint (liégoiie I(î (fVaiu\, remonte/. ,'i la source. Il se nrontiviil véntablcMiient dans l'Kglise lo vicair-(^ du pape [lour- le IrMiiporel et le bras droit de rautorité ecclésiaslrrpu! ; il s'occ.ujtail de la rélurme des mrjnaslèr'es, de la discipline (ît d(; la régularité du cult(.'; il avait appelé d(! loul(!S les parties du monde h'S savants et les homriKJs <listingu(''s de son temps prjur- en former irn laisceau de linnièr-r;, et il ne dédaignait pas de se faire; lui-mèm(! l'écolier d'Alcuin : il com()osa une grammaire et donna des lois au laigagi;; il rmiiplissait en un mot tous les devoir-s d'un pèrcj envers ses peuples dont rLgIise était alirs la mère iiimioi telle et toirt(!-piiissaiite. Terrible el redouté du iiuMide, il courbait d(;vaiit la croix sa lèl(! couronnée, et déposait son glaive au jiied de l'autel. La litlératiinî chrétienne doit Ironoier en lui irn de ses plus

CHARRON

CHARRON

illustres soutiens cl ,sa gloire la plus éclatante. Ciinrlcniagnc est nn poëlo qui a écrit son épopéo avec des institutions et d(!S trioin[ilu's sur les premières pages de notre histoire. C'est le patriarche de la inonarchio chrétienne religieuse, politique, srientirwpje et liltéi'aire, car il se montre à la tète de tout. Si Jésus-Christ lui-môme avait daigné se revêtir de la monarchie temporelle sur la terre, son régne eût été sans doute bien plus beau et bien plus admirable, puisqu'on ne peut comparer Dieu h un horrune, mais il n'eilt pas marché dans une autre voie.

Ah! c'est lin licaii spcclacic à ravir la pensée (Jw l'Europe ainsi f;\Ue cl comme il l'a laissée ! In édiliee avec deux hommes au soumiel : Deux chefs ('lus auxquels loul roi-né se soumet. Presque tous les Klals, duclit's, (iefs mdilaires, Royaumes, marquisals, Ions sont hcn-dilaires. Mais le peuple a toujours son pape et son César. DuMi par releclioii corrige le îiasaril : De la vient I éfpiildire, et toujours l'ordre éclate. Klecleurs de drap d'or, cardinaux d'ccarlatc , Double sénat sacré dont la terre s'émeut, Ne sont I \ qu'en parade, et Dieu veut ce qu'il veut. Ou'nne idée, au besoin des temps, nn jour éclose, Kile grandit, va, court, se mêle à tonte chose. Se fait homme, saisit les cœurs, creuse nn sillon; Maint roi la foule aux pieds ou lui met un bàil'on; Mais qu'elle eiUre un malin à la diète, an conclave Kl tous les rois, soudain, verront l'idée esclave. Sur leurs lèlcs de rois tpie ses pieds courberont Surgir, le glol)cen main ou la tiare an front. Le pape et l'empereur sont tout. Rien n'est sur

[ terre ^ue pour eux et par eux. Un suprême mystère Vit en eux ; et le ciel, dont ils ont tons les droits, Leur fait nn grand festin des peuples et des rois, Et les lient, sous sa nue, où son loimerrc gronde. Seuls, assis à la table où Dieu leur sert le monde. Tète à Icle ils sont là, réglant et retranchant. Arrangeant l'univcrscomme un faucheur son champ. Tout se passe entre eux deux : les rois sont à la

[ port(î.

Respirant la vapeur des mets que l'on apporte, Ueganlant a 1 1 vitre, attentifs, ennuyés, Et s«' haussant, pour voir, sur la pointe des pieds. I,e monde au-desMius d'eux s'échelonne et se groupe. Ils font et défont. L'un délie et l'autre coupe I/im est laveril»', l'antre la force. Ils ont I.enr raison en ciix-:iiéme. et sont parce qu'ils sont, yuaiid ils sortent, tous deux égaux, du sanctuaire. L'un dans sa pourpre, cl l'autre avec son blanc

[ suaire.

L'univers ébloui eontcniple avec terreur Ces deux nioilie> d»; Dieu, h" pape et l'empereur. Victor Ilur.o.

CHARRON i'PtKnni:).—PiertcCharron, théologal de Condotn, né à Paris en 15V1, et mort en 1003, est ini philosophe chrétien tjui s'est placé par ses ouvrages ctilrt^ Montaigne et Pascal. C'était un esprit plein de noblesse et (le vigueur, tpji a eontrihiié do tous ses cfTorts au tiiotn|)he de la vraie foi <;t de la saine raison. Le chapitre de Montaigne intitulé : Apoloyic (te Hni/mntitl dr Srhniidr, donne h peu près le résumé de la philosophie et do la méthode théologique de Pierre Charron. Fatigué de.s suhtilités de l'é-cole, il rompt tout è coup en visièri! h la vieille argumentation, cl démontre crMuliien |)cu soit fondés les raisonnements humains, combiet notre ju-

gement est sujet h l'erreur, combien nos déductions mêmes sont incomplètes et inexactes; puis, sur la table rase (pi'il vetit faire de nos préjugés, de nos opinions i)récon(;ues et de nos mésalliances intellectuelles, il veut étahlir les vérités de la foi purement et simplement comme croyances révélées et non comme principes démontrés, attendu que, sans la révélation directe et positive, nous ne pourrions avoir en partagequeles préjugés ou le septicisme, lerreurou Icnéant delaraison-

Tel est le fond des idées de Pierre Charron, qui a fait faire un pas au doute philosophi- ((ue de Montaigne, et en a tiré des conclusions pratiqu s, les unes négatives, les autres positives : s'abstenir de juger et croire simplement, voilh ce qu'il établit, dans son livre delà Snfjcsse et dans ses Dixcours chrétiens, avec un style calqué sur celui de Montaigne, avec [)lus de réserve, toutefois, et un abandon moins primesautier.

Pour bien faire comprendre le caractère; philosophique et littéraire de Charron, il faut esquisser celui de Montaigne, et nous allons faire mieux que parler nous-môme : nous allons écouter Biaise Pascal.

Caractère de Montaigne.

Montaigne, né dans un Etat chrétien, fait profession de la religion catholique : mais, comme il a voulu chercher une morale fondée sur la raison, sans les lumières de la foi , il prend ses principes dans cette supposition, et considère l'homme destitué de toute révélation. 11 met donc toutes choses dans un doute si univ(>rsel et si général, que, l'homme doutant même s'il doute, son incertitude roule sur elle-même dans un cercle perpétuel et sans repos, s'opposant également h ceux (pti disent tjue tout est incertain, et à ceux qui disent (jue tout ne lest pas, pareo (ju'il ne veut rien assurer. C'est dans eo iloule, ([ui doute de soi, et dans cette ignorance, ijui s'ignore, que consiste l'essence do son o()inion. Il ne peut l'exprimer par aucun tenue positif: car, s'il dit qu'il doutes il se trahit, en assurant au moiîisepi'il (ioiite, ce qui étant formellement contre son intention, il est réduit h s'exp!i(pier par interrogation, de sorte que, ne voulant pas dire, je ne sais, il dit, ({iie sais-je"? De (]Uoi il a fait sa devise en la mettant sous les bassins d'une balance, lesquels, pesant les contradictoires, se trouvent dans un parfait équilibnv Kn un mot, il est pur [lyrrhonien. Tous ses discours, tous ses essais roulent sur ce principe, «t c'est la seule cliost> qu'il prétend bien établir. Il détruit insensiblement tout ce qui passe pour le plus certain |)armi les hommes, non pas pour établir h» contraire, avec une certitnd ' de laqu -lie seule il est ennemi, mais pour faire voir seulement (^ue les apparences étant égales de part et d autie, on ne sait où asseoir sa créance.

Dans cet esprit il se mo((ue de toutes les assurances; il combat, par exiMiiple, ceux qui ont pensé établir un grand remède crmtre les procès par la multitude et la préteiidiio justesse des lois; comme si on pouvait cou-

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