CHATEAUBRIAND
,d'à propos, bien qu'il s'y trouve, et peutêtre parce qu'il s'y trouve quelques ornements puérils. 11 est triste qu'on ait été réduit à écrire un pareil ouvrage pour défendre la religion chrétienne, et c'est un bonheur providentiel qu'il se soit trouvé un homme pour l'écrire ; mais ce livre n'est fait ni pour l'édification du clergé, ni môme pour son éducation littéraire : tout ce qu'il tient de l'esprit du monde, toute cette poésie nuageuse, tout ce vague de rêverie, toute cette sensibilté romanesque , nécessaires sans doute à l'auteur pour plaire aux lecteurs dont il voulait remuer les âmes, ne peuvent que fatiguer et flétrir même des âmes pures élevées dans la sérénité du sanctuaire.
Le poëme en prose des Martyrs (s'il peut y avoir des poëmes en prose) est une application des théories littéraires énoncées dans le Génie du christianisme. C'est un duel à armes courtoises entre le génie d'Homère et la poésie si simple et si grandiose du christianisme primitif; c'est la transfiguration du monde artistique des anciens régénéré par le baptême : érude savante, mais d'une exécution parfois un peu trop brillantée ; les types, les passions , les tableaux, sont opposés les uns aux autres avec une grande habileté ; la peinture des passions, toujours dangereuse, a été pourtant, cette fois encore, l'écueil de l'artiste : sa Velléda, quoi qu'il puisse faire, est plus intéressante que sa Cymodocée. Cymodocée n'est qu'une enfant ; Velléda est une femme entourée de toutes les séductions de la passion la plus ardente , de la solitude et du malheur. Le rùle que joue Eudorc dans ce triste épisode a (juclque chose d'indigne et de lâche, que le poète a vainement essayé de colorer, et que n'excuse pas le repentir du coupable... Mais quel stylo I (juelle harmonie de diction ! Jamais la nroso lran(;aise n'avait résonné avec une cadence si nombreuse. 11 semble parfois que Chateaubriand a créé un nouveau rhythme , et qu'on lit en français des vers hexamètres mesurés à la manière de Virgile.
Le livre des Martyrs contient des scènes de la plus grande bea.ilé au point de vue dramatique. Le plaidoyer d lùidore contre Hiéroclès et Symmarpie serait digne d'être versifié par le grand (Corneille, s'il n'avait été ét;ril dans la prose de Chateaubriand. La scène di- la mort de l'impie Hiéroclès, qui ferme les )eux pour se réfugier dans le néant, et rjui est tout à coup ébloui par la ll,'iird)oyaiite rév<''lalion de riiiiinortalité de l'Anu! ; le repas librt! où Ludore prisonnier, a|ipreriant que son éfiousc! (!St erdidamiiée ,'iux lieux infimes, sollicité h granils r ris [)ar s(!s vi(Mix soldats de la sauv.r en sacrifiant , demande d'une voix sfMirde : Où Sfjrit les aigles? Puis, voyant les confesseurs se voili-r le visagf;, entendant le gémis.seiiioril de ses frères do chalno au moment où il va offrir l'fîricens sacrilège, K.'pousso ceux qui l'enlfMireiil, jelt(! l'eli- ( eus, M'iivcrse l'autel cl s'écrie : Je suis
chrétien ! Les soupirs de Cymodocéc prisonnière, la scène du martyre enlin, et le niarin^«^ sanglant des deux chrétiens unis dans la mort et dans Timinortalité ; d'autres pages encore aussi belles, ont fait la fortune littéraire de cette œuvre, imparfaite encore sans doute , mais pr(ïS(iuo toujours grande et souvent sublime. Du reste on peut dire des défauts du livre des Martyrs ce que nous avons dit de ceux qu'on peut reprocher au Génie du christianisme. Ce coloris trop vif ou trop vague, ces teintes de sensualisme ou de mélancolie profane qui peuvent déparer, aux yeux d'un chrétien, la peinture des choses chrétiennes, sont une concession de ChAtcaubriand h son siècle, ou plutôt le résultat d'une sympathie malheureusement trop réelle entre l'Ame sensible et triste de Chateaubriand et les souffrances morales de l'époque où il a vécu. ChAteaubriand admirait sincèrement les beautés de la religion, mais il n'y croyait peut-être pas assez pour être heureux ; il attachait peut-être trop de personnalité à ses succès, et ne se trouvait pas assez bien payé par les hommes pour avoir plaidé la cause de Dieu. Aussi mourut-il désenchanté et triste, en laissant après lui un testament de profonde amertume.
ChAteaubriand était un de ces hommes qui, après s'être créé un monde imaginaire, s'obstinent à y vivre en dépit de toutes les réalités, et règlent toutes leurs actions en raison de ce monde-lh. Eloquents monoraanes que la réalité fatigue et que l'idéal enchante ; malades et chagrins comme Rousseau au milieu des plus riantes chimères, ils s'en prennent à Dieu de ce qu'ils ne trouvent nulle part les hommes qu ils se sont faits, et aux hommes de ce qu'ils ne propagent pas assez vite le culte du Dieu qu'ils rêvent. Les idées les plus disparates se concilient dans leur cerveau, et ils accusent ensuite le monde de mauvaise et peryerse volonté, s'il ne réalise pas leurs utopies. Malades étranges, dont les plaintes sont harmonieuses et qui semblent dévoués îi une vie de soulfrances pour le plaisir de la foule qui se déleclc au concert de leurs gémissements.
CHRONIQUE. [Voy. Gréodire de ïouns.)
CRITIQUE. — La critique peut être considérée comme une science ou comme un genre littéraire. Considérée comme scienc(>, la critique n'est autre chose (lue l'art d'anprécier et de jugrr suivant les règles du bon fjoût les productions de l'esprit humain. Considérée coiume genre, la criliijue est ra|)|)lication des lois littéraires aux produits de la littérature. Avoir une saine critique, c'est posséder la science sullisante |)()ur faire un criticpie. Lo rriti(iue, en littérature, exerce les fonctions de juge : pièces en main, il al)sout, approuve ou condamne; faire une critique c'est dresser en quelque sorte un prf)cès-v«'rbal de i;ontravention au bon goiU ou même do services iciidus à la liiléralure : car la critique ne
«lispense pas seulement le blAme, elle distribue aussi les éloges, et ses éloges deviennent d'autant plus flatteurs qu'on doit les croire plus mérités.
La critique doit être juste dans ses œuvres et convenable dans ses formes, comme il est du devoir de toute magistrature. Injuste, la critique se changerait en détraction et en zoïlisme ; trop acerbe ou peu digno dans ses formes, elle deviendrait de l'insulte et serait justiciable elle-même d'une critique plus honnête : car l'injure n'est I)as seulement une mauvaise action en littérature, c'est une faute. Jamais les véritables grands écrivains n'ont injurié personne ; la criti(iue même des écrivains dont les pensées et le style nous paraissent le plus condamnables, ne doit jamais dégénérer en personnalités, surtout quand la critique est inspirée par un sentiment religieux : autrement on prête soi-même le flanc aux adversaires, et l'on s'expose à des représailles qui, lorsqu'elles sont faites avec convenance et finesse , deviennent véritablement écrasantes. Nous en citerons pour exemple un feuilleton critique emprunté à la presse contemporaine , qui nous parait doublement utile à notre cause, parce qu'il nous donne en même temps un exemple et une leçon ; et de plus nous le citons d'autant plus volontiers, que son auteur, M. Eugène Pelletan, se pose en adversaire des institutions, des hommes et des choses que nous devons le plus aimer. Nous ferons donc preuve, en rendant justice à son esprit et à sa finesse, lorsqu'il nous attaque, de celte lovauté qui est une des premières conditions de la polémique lorsqu'on soutient la bonne cause.