LES LIBRES PENSEURS
PAR M. LOUIS VEt'ILLOT.
Ce petit ouvrage est écrit contre les libres penseurs. Les libres penseurs sont, par ordre de matières, les écrivains, les journalistes, les femmes auteurs, les avocats généraux , les tartufes , les persécuteurs , les hommes d'Etat, les préfets, les législateurs, les gens de palais, les gens d'industrie, les gens de négoce, les gens enfin de drap lin et d'éducation ollicielle (pi'on appelle bourgeois. Nous transcrivons lextuellement la dérmition.
L'alliche, comme on le voit, promet un ricli»^ spectacle. Nous allons voir processionnellement détiler deva'nt nous h^s vices, les nuiHirs, les ini([uilés, les prétenlions de la bourgeoisie et de l'université, car l'université n'est (\w^ la bour,i.'eoisie passée au rallinai^e. Cependant nous |K)urrions être trompé dans notre attente. M. \euillot est rédacteur de VlJnivcrs : « Ma qualité de catholiipie, ditil dans sa préface, mimposait des devoirs (pie j'ai res[)ertés. Je me serais trouvé coupable de charger un seul portrait. »
Après s'être signé d'avance, par mesure de charité, M. Veuillot ouvre sa canq)agne contre les libres penseurs. Il commence par hî bataillon des écrivains, et dans ce bataillon par lo poète. A tout seigneur tout honneur.
« Le poëte, dit-il, est un moineau lascif; c'est là le fond de sa nature. Il n'arrive pas à sa virilité intellectuelle; il est vain, capricieux, poltron, colère, flatteur comme l'enfant et comme la femme. Changeant sans cesse de jouet, d'amour, de parure, il lui faut des rubans, des verroteries, des louanges, et surtout un maître : Louis XIV ou Samuel Bernard, ou le parterre, peu importe, pourvu qu'on le flatte et qu'on l'empitfre. Il se baisse sur sa pâtée, sort repu, lève la tête, et se croit le premier homme du monde. Ai-je en vue Cottin? Non, mais Molière... »
Voilà le compte du poëte réglé; et comme le poëte nous paraît passablement opulent sur l'article des faiblesses humaines, nous espérons qu'il aura payé pour toutes les académies. Eh bien ! non. Il y a dans le giron de rinstilut un libre penseur encore plus dépravé que le moineau lascif qui se baisse sur sa pâtée , etc. ; mais laissons parler M. Veuillot :
« Que Platon me le pardonne , dit-il , le poëte est un innocent et un sage à côté du philosophe... Nous comptons que sur cinquante hommes de lettres, il y en a trentequatre plus ou moins timbrés, et quinze tout à fait fous. Ces quinze sont philosophes. »
La statistique, à première vue, n'est pas flatteuse pour les gens qui, comme moi, tiennent de l'écritoire.
Nous sommes tous plus ou moins condamnés au coup de marteau; mais, à seconde vue , oa doit par apercevoir une toute petite porte de derrière, légèrement entrebâillée pour laisser échapper un de nous des Petites-Maisons. Quinze et trentequatre font quarante-neuf, si je sais bien compter : donc, sur la cinquantaine il y a un écrivain sensé. La catégorie des })hilo.sophes est au grand complet : quinze fthilosophes, quinze fous. Je n'ai rien à voir de ce côté ; mais dans la catégorie des hommes plus ou moins timbrés , il y a une place réservée au sens commun. Je la prends modestement, avec l'agrément de M. Veuillot, d'autant {)lus qu'il m'a remis son livre, ave<; prière de lui en dire mon avis, et qu'un écrivain sensé ne va pas chercher des conseils h Charenton.
Kh bi»'n I je me trompais, (^e trente-cinquième littératfMir, invisible, inconnu, anonyme, le seul érjuilihré sur cin(|uante, ce n est pas, malgré l'opinion très-nalur(;lle que je fjuisse avoir rjc la [tondération do mes facultés, Ihurnble crilirpie de ce fcuilletOfi ; «ir, à r(ij<;|fpjos feuillets de distance, hélas ! je m'a(>«;rr;ois que ce mystérieux lif;iile-cinquiefne, cet indispensable complément de rniiri/t; fous et de Irente-qii.itro timbrés, cest... — Vous ne le devineriez jamais. — M. de MonUilernbert, [leul-ètre? Vous n'y êtes fias. M. dw Hiancey, peut-être? Vous n'y êtes pas. M. Leiiormand? Vous n'y êtes pas. ,VI. rhii'.rs? Vous y êtes encor») moins; M Thiers fait partie (fes libres penseurs. i'.'cM tout uniment un navet.
.Mais un navet de bonne qualité, ronime vous allez en Ju^er. « Ferneuse et le pays
qui m'a vu naître, dit M. Veuillot, produisent des navets excellents; ils sont petits, jaunes, secs, durs, de peu de mine, mais d'une chair saine et d'un goût exquis.
« A Paris il s'en fait d'autres. A force d'engrais hideux , un jardinage homicide souflle et gonfle ces navets blanchâtres et fades qui gâtent les potages et déshonorent le vrai navet. C'est par eux que ce légume estimable est devenu le symbole d'une particulière espèce de sottise : Avoir rêvé, dit un poëte, les trésors hespérides, et presser tendrement un navet sur son cœur. C'est le navet de Paris, le seul qui soit connu.
« Paris produit beaucoup d'écrivains que je compare à ces navets.
« 11 en pousse partout et dans toutes les écoles, mais singulièrement dans les écoles de philosophie. C'est là que l'engrais abonde ; on l'y jette à pelletées, on l'y porte à tombereaux...
« Voyez ce jeune gars. Il était sur les lianes hier; il monte en chaire aujourd'hui. Sa parole est coulante; il parle proprement. Il a fait cinq articles dans la Revue des Deux-Mondes ; il a réuni ces articles en un volume...
« Il est professeur titulaire, chevalier do la Légion d'honneur, rédacteur du Journal des Débats. On va le marier dans les centres ; on achètera ses livres pour les bibliothèques publiques. Il sera député, conseiller royal, ministre. On l'appelle l'espoir de la philosophie, on l'en appellera l'honneur. Moi jo l'appelle un navet. Mais je proteste qu'il y a d'excellents et savoureux navets à Ferneuse et dans mon pays. »
La morale de la fable est facile à tirer. Ce bienheureux trente-cinquième tant cherché est le Navet de Ferneuse; c'est le Navet du pays de M. Veuillot, c'est M. Veuillot en personne : charité bien ordonnée commence par soi-même. Seulement, [)uisque la place est prise, nous retenons la vacance au premier trente-cinquième disponible.
Cette explication une fois donnée, M.Veuillot cite Navet à son tribunal, Navet de Paris, s'(;ntend, et non pas Navet de Ferneuse. Or, voulez-vous connaître le principal crime de Navet? C'est d'être philoso[)ho'? Assurément, (^est là son crime ancien, toujours sous-ent(;ndu; mais son crime actuel, c'est d'avoir eu, enln; deux dissertations de raétaphysi- (pie , une légère jiointe de commisération pour les mallu.'urs d'Abailard.
« Navet, écrit M. Veuillf)t, nous dit aussi son mot sur Abailard. Sav(;z-vous ce (ju'il lui re|)ro(;h(;? De n'être pas assez amoureux. Navel veut (pi'on brûle. S'il «!Ût vécu du temps d'Abailard, Navet, comme un b(;au jietil eomh; Oiy, ayant rasé sa barbe je'unetto et pris l'habit d(;s nonaiiis, se serait introduit au moutier de la gémissante Héloiso et n'aurait pas laissé se perdre sans fruit tant d'amour. »
Or voici maintenant comment Navet de K«;ineuse, ou à peu près, ré|>orid à Navet do Paris; c'esl-A-dire comment M. Veuillot répofid à M. de Kémusal :
CIUÏIQrK
CRITIQL'K
M L'histoire ne vaut pas le roman, dit-il. '^.elle lam«Mitnl)U' Héloise devient une commère as>ez malllue, haute en couleurs, (lui Jatinise et (jui veut que son professeur lui communique d'autres (connaissances, h quoi ses parents ne l'avaient point iuvit(^\
n Je n'aimerais nullement , pour mon compte, une sœur, ni une miro, ni une cousine si ardente à s'instruire; et quand je me tate, il me semble qu'à la place de 1 oncle qui mit lin îi celte belle éducation, j'aurais pu me permetlr(; aussi (pichpie vivacilt'... Ce sont de ces cas oij la main d(-^mange,et le rasoir, qui joue un si grand rôle dans l'histoire (lu théologien am<jureux, ne me parait j)lus tant barbare. Je ne dis pas qu'un nerf de bœuf n'aurait pu suflire. Comment! pendardel tu deviens la fable du quartier, et quand ce poltron qui nous couvre de honte se résigne h t'épouser, tu refuses? Tu veux rester dans la fornication et dans le concubinage? Tu veux faire des bâtards?... Je prendrai une trique etje te rouerai.
« Pour Abailard , c'est un pauvre sire , même avant sa destitution... »
Vraiment, nous craignons que Navet de Ferneuse, à force de se tAtcr, ait un peu oublié son Evangile; car l'Evangile ne nous recommande nulle part, j'imagint>, de pousser jusqu'au deuxième degré, en ligne collatérale, le redressement des injures. Prendre une trique, ce n'est pas |)récisément tendre la joue au souillet; et venger la morale à coups de rasoir, ce n'est pas traduire lidèleinent la parabole de la femme adultère : « Que le premier d'entre vous qui est sans péché, » dit certain verset. Ehl mon Dieu! si la théorie de M. Veuillot était rigoureusement appliquée, qui sait si Ferneuse luimême n'aurait pas des Navets condamnés à la destitution?
Mais nous nous liAtons de le dire, pour rassurer M. Veuillot, nous ne trouvons pas qu'il ait olfensé l'Evarigile. Nous ne prenons pas, il ne prend certainement pas lui-même au sérieux sa démangeaison. 11 y a des gens, nous le savons, (|ui ne peuvent s'habituer à ces fa(;ons de parler. Nous ne partag(M>ns pas leur sévérité. Les j>ar(il(.'s ne sont pas toujours les pensées; elles simulent l'emlorlemenl peut-être, mais c'est un emportement de convention.
Nous autres écrivains d'une époque troublée, qui cherchons hund)lcment, péniblement la vérité, en passant, hélas! sur des ponts d'erreurs, nous recevons chaque jour de notre conscience d(! trop cruelles l('(;ons de modestie pour jeter dédaigneusement, du haut de notre int.idbbililt', la pierre à nos voisins. Nous avons au contraire pour eux une secrète in(lulg(înc(;. Nous payons cette dette h notre passé. La colèr(! n'(>si jamais bien réelle dans Ics éciits. Comuient voulezvous (pi'un homme d'espril, et M. V» uillot est spirituel J» l'occasion, nu liomnn> pieux, et .\L Voiiillol se déchTre lui-même uniipu^ment occupé de son salut, puisse trouver, sur SCS exercices de piété, le temps de se iii ttro en colè(e?
Nous pouvons vous dire h; secret de ces intem{)érances de style , (|ui ne révoltent nullement notre pruderie. Les écrivains sont nond)reux ; l'oreille du public est dure à leurs paroles : il faut donc rudoyer l'attention de ce public pour obtenir son regard. J-^ ne sais plus à la suite de ([uelle naissance ou de quelle victoire il y eut, sous le règne d(! Louis XIV, baise-main général h Versailles. Tous les courtisans furent admis à C(.'lte faveur. Ils arrivaient à la file; ils s'agenouillaient, baisaient et passaient, pendant (jue le roi continuait néglig(!mmeiit sa conversation. Son regard distrait n'en rcmar- (juait aucun. Mais lorsque ce fut le tour de je ne sais plus quel courtisan ou quel ambassadeur, celui-ci saisit le pouce du monarque et le mordit jusqu'au sang. Le roi poussa un cri. « Que voulez-vous, sire, dit le courtisan, en inclinant le front jusifu'au parquet, si je n'avais pas un peu appuyé la dent, Votre Majesté ne m'eût pas remarqué. * Le gascon n'avait mordu que pour flatter.
C'est ainsi que je m'ex|)lique le style de M. Veuillot : il mord les doigts de Sa Majesté. Il n'insulte ici que pour aduler ailleurs. Mais j'écarte la morsure et je vais droit à l'intention. Je me dis : Ce style est le scandale do l'épithète, corrigé par un bon motif. Il ne faut pas s'arrêter à l'étalage; l'étalage surfait un peu la marchandise; les prix sont légèrement enllés. Mais on |)eul honnêtement marchander avec la criti(iue et avoir son opinion à meilleur marché. C'est au lecteur à faire lui-même la déf;\lcation.
Ainsi Navet de Ferneuse et Navet de Paris : com])te égal.
Ainsi Jean-Jacques Rousseau, au dire de M. Veuillot, est un coquin plein d'enflure. Elfaçons plein d'entlure et gardons coquin. Compte net : Rousseau est un coquin.
Ainsi, quand M. Veuillot dit : « M"" de Staël est un dragon : je doute de son sexe. (>ette grosse femme, avec son turban, je suis tenté de la prendre pour le (Irand-Turc et d(; lui en recoiuiaître les privilèges. Ne me cit(>z pas cette femme parmi les femmes hardies. Je la classe parmi les hommes impudents. »
KIV.Kjons encor(> dragon, Grond-Turc et homme impudent : car il est inq>ossible que MM. de Rroglie lils aient deux grands-pères du colé iua(ern(!l.
Ainsi, (juand >L Veuillot, rencontrant des pourceaux dans les ruines de l'abbaye de Maubuisson, s'écri(> : « <) vieille abbaye 1 le |)remier |tourceau (jui t'a souillée, c'est Henri IV, i((i de Kran((>. Il a frayé le cliemiu h ceux (jue nous venons de voir. »
Nous ell'a(;()ns |)Ourceau, et nous mettons h la place vert galant. Com(»le net : Vivo Henri W \ vive ce diable a (piatre l suiv-i d(î tous les cou|)lets , conmu^ au beau temps do noire enfance.
Ainsi, ({uand M. Veuillot dit à la reine d'E [)agne : « Courir les rues non j)lus en amazoiH>, m»is en coch'T; hal)it(T d(î ()référence où votre maii n'est point, fré(iuenler les soldiits, vous connaître en acteurs, faire
des bons mots phalanstédens et publier aux peuples les ennuis de votre alcôve, et porter comme un chapeau de vivandière la couronne catholique, ce n'est encore que de la littérature, etc., etc. »
Nous réduisons ce passage de moitié ; nous disons, comme M. de Montalembert : Il faut respecter l'autorité, surtout lorsqu'elle a envoyé deux frégates et deux régiments assiéger Rome, à Terracine. La reine trèscatholique ne peut pas être la vivandière des armées de la papauté.
Ainsi, quand M. Veuillot dit : « Dans un salon plein d'hommes politiques, de journalistes, d'écrivains, de gens d'affaires, un provincial, chevalier de la Légion d'honneur, ayant entendu annoncer Montalembert , demandait qu'on le lui fît voir : Le voilà là-bas, dans ce groupe oiî vous voyez Gérard, Giraud , Giroux, Greluche , Patin, Navet et Cuvilhier-Fleury. C'est celui qui n'est pas décoré. »
Espérons, pour la moralité humaine, qu'il s'est trouvé dans ce salon un autre génie incorruptible qui ne fût pas éclaboussé de la croix d"honoeur. Ce ne sera pas Navet assurément : Navet, comme nous l'avons vu, est irrévocaWement condamné à la décoration; mais ce sera Greluche. Ainsi , désormais , Montalembert, Greluche, auront seuls droit aux couplets de vaudeville pour la virginité immaculée de leur boutonnière.
Ainsi, quand M. Veuillot dit : « Le gros Polygamon [)Orte haut sa tête ronde, son nez camus, son fade visage rehaussé do (juelques enluminures; il étale superbement son ampleur d'Hercule obèse. Rien qu'à le voir passer, toujours serré d'un habit aux basques arrondies en voiles do navire, on devine qu'il est reconnu bel homme. Avec l'amitié d'un clu-f de ijarti, ministre en fusion j)rêl à sortir du moule, et qui lui donnera }>on rang parmi b.'S subalternes, avec trois épif^rammes à déjienser [)ar session, etc. »
Sou-S ne connaissons (jas ce Polygamon, vulgairement don Juan; mais nous (Oiinais- .soiis Je juiiiistre en fusion : c.'isl M. 'Iliiiis. Or nous <;lienlions paiiiii les intimes do AI. Tliiers l'i-loquent oralr-iir rpii n passé, comme .M.\'euillot le reproche à P. lygamori, du centre à ro()|»osition. Ksl-ce M. iJuver^^ieide Haurarjne? Mais M. Duvergier de H.inanue n'esl j»ûs enluminé; do plus, il pniie des lunetlfs, et M. Veuillot n'eût pas oublié un détad de celle im[»ortan<;e. Kst-eo M. de Réuju.sal? .Mais M. de liémuvit n'est pas un U<;n:ule, et, de plus, il a déjà comparu sons la forme de Navet Mo Paris j. Ne pouvant donc cerlilior lidenlilé do Polygaruon, nons renvoyons co {»assage h l'article dos véi'ilicalions. Compte à revoir.
Ainsi , ()U(Uid M. V» uillot dit : « Non mœchnhrri», ou comme l'ensoi^^ne naïvement le catécliisiiio , l'oîuvtf! do r;hair no (lé>u< ras qu'on i/iariage seulement. Proiidr*; la lenniM; il NO pas prendre le maiia^o, o'esl , qu'on me pard'iiun: la oom[>ar.iison, lnaIl^e^ loulo rruo une viande qui doit (tositer par le bu. Hi friande qu'elle paraisse dans cet état do
nature è l'appétit dépravé qui la dévore , l'arrière-goût en est horrible , la digestion s'en fait malaisément et tout le corps ne tarde pas à sentir qu'au lieu d'une nourriture il a pris du poison... Non mœchaberis. Le mariage est un désinfectant. »
Article encore à réduire. Non mœchaberis est sans doute un excellent précepte'; mais nous ne saurions croire que tant d'hbnnêtes pères de famille, à commencer par M. Veuillot , se soient mariés uniquement pour se désinfecter.
Ainsi, quand M. Veuillot s'écrie : « M. Sue renvoie à MM. de Saint-Priest et Dupin la gloire de son œuvre, et il a raison, elle leur est due. Il s'est éclairé de leurs lumières. Leur généreuse audace a exalté son courage. Que cette souillure rejaillisse donc sur eux. Que le sang innocent y retombe s'il est versé un jour. Que ce procureur général , que cet ambassadeur, restent accolés à leur complice dans la plus abominable page qu'on ait écrite en France depuis le règne de Marai. »
Que M. Veuillot se rassure, au train dont vont les choses, lesjésuites ne courent aucun danger. Article à défalquer.
Ainsi, quand M. Veuillot dit d'une femme qui s'est illustrée [)ar ses romans entre tous nos romanciers : « Plus je lis ses livres, plus elle me fait l'effet d'avoir toute sa vie désiré l'amour d'un scélérat , et de n'avoir jamais obtenu que le caprice des drôles. »
J'efface encore, et je passe à Ryron.
Ainsi, quand M. Veuillot dit de Ryron : « 11 a un graml |)arli de gredins, de niais et do tilles publii^ues... ; mais une fois mort , il n'est [ilus (ju'un insecte innounné dans \d tourbe de cette hideuse vermine qui se; ronge inqtérissablement... un monstre hideux et cyniquo, bouc, singe, serpent et jiourceau... »
J'ell'ace toujours.
Vous voyez (pie nous finissons par trouver notre com|jle à foice d'etlacor ; mais arrivons au second chapitre des libres penseurs. Après les écrivains viennent les journalistes. I*.ir cette loi de composition cpii veut que l'intérêt aille t(jiijouis croissant, le journalislo reiicliéril prodigieusement sur le moineau lascif et sur l(!s iiav(!ls (do Paris). Il est une jiOuU;... monilN'o peut-èlro? Non; mais une (lonle dans le plus déplorable moment, — une ponl(! couveuse.
" Los naluralisies, dit M. Veuillot, prétond(;nt (iiie la poulo n'est nullement le modèle des nuM'OS et ik; couve ses (oufs avec; tant d(! solliciindo (\ui\ pour se; soulager d'une c(!rtaine démangeaison ([iii lui vient au temps d(^ la poiit«î. Le gr(!din (c'est encore un pseudonyme du journaliste ) i;sl incessamment tourmenté do cetio démangeaison-là. Il on v(.'ut h la bcs'uité, au rang, ii l'esprit, au couiMgo, à la vertu , au talent , à la renomméo , à la l'oroe, à l'honnour, à tout ce cpi'il n'a pas et «pi'il n'aura jamais. Il en vont suiloul a ceux qu'il loue, car lui qui h* loin*ra? (>r sa plume le souiaùe. S'il avait un jioigHard, peul-èlie qu'il c(/s.seruil d'écrire, ou ce .se-
rail pour fli^lrir la mémoire de ceux qu'il viendrait d'assassiner. »
Ce portrait du journaliste est un peu sévère ; si le .journaliste, je veux dire le gredin, en veut à la beauté ; au rang, h Vcsprit , nu courage, h la vertu, au talent, h la renommée, etc., il n'est pas un écrivain qui ne coure le danger d'aller au poulailler traiter SCS démangeaisons. Car enfin , si Héloïse n'eût été mafflue, si M"" de Staél eiU eu de l'esprit , si la reine d'Espat^ne eût eu un rang, si Molière eût eu du talent, si Byron eût eu de la renommée, M. Veuillot lui-même, malgré sa qualité de catholique, serait peutêtre, à l'heure qu'il est, condamné lui aussi à couver.
Passons maintenant au chapitre des femmos auteurs. « Elles font, dit M. ^ euillol , des vers incroyables, où l'on entend rugir la chair la plus endiablée qui fut jamais , ne parlant que d'ivresses, que de transports, de délires : Aimer;... ah 1 aimer... oh ! aimer! c'est... Mon sexe ne me permet pas de répéter les définitions et les hennissements de ces dames. J'y renvoie le lecteur, qui verra tout cela signé du nom d'un mari...
« Ce mari en laisse tant passer que parfois je ne crois plus à son existence. Où le voiton ? Comment s'habille-t-il ?Que fait-il de sa canne ?»
La canne du moins est un progrès de civilisation sur la triaue. Passons au chapitre des tartufes. Ici M. Veuillot laisse un moment reposer la littérature. Les tartufes ne sont pas précisément écrivains. Ils portent le bonnet carré. Ils sont avocats généraux de cours d'assises. Ils font des tournées électorales en patache , ce qui les expose à essuyer amicalement avec leur mouchoir le front des patachons, et de plus, h leurs moments perdus, ils poursuivent devant le jury la [irose de M. Veuillot. Ne croyez pas que M. Veuillot soit pour cela un partisan de la liberté illimitée de discussion.
« J'ai soutenu, dit-il , toute ma vie, et je soutiens encore la doctrine opposée. Mais ce que je blâme et ce que je réprouve avec toute l'énergie que peut donner le sentiment profond du droit rt de; la justice, c'est cet abus, c'est cette inicpiitédt; la répression qui, sous le dernifr gouvernement, déshonorait tout h la fois la loi et les juges. »
Nous nous arrêtons ; car aussi bien on ne peutpousser des citations jus(ju'au jugement dernier. Nous laisserons de côté le cha[)itro du public, des gens qui ne pensent point, et la cf)rrespon(lance de Jeanne et de Céline , car nous n'avons pas les mains assez bénies pour cueillir ces sortes de lleurettes.
En résumant nos impressions de lectur»- , nous ne comprenons pas la petite ébullition de rolère (|ue ce vuluine a suscitée chez certains i>hilosoph(!S. il n'y a point Ih matière h se fâcher. Nous avouons même que dans notre (»erpétuel voyage de livre en livre, nous aimons ces sortes de rencontres. Cela rompt U monotonie du chemin. Au milieu ih; po|iu- Iwtions affadies et blafardes de la littérature, nous sommes bicu aise de trouver quelques-
uns de ces héros de l'excentricité, de ces guérilleros du journalisme qui tirent assez de leur propre fonds pour mépriser la liberté de pensée, assez de confiance dans leur parole pour donner des étrivières au siècle tout entier.
Quand on voit successivement passer par la main de M. Veuillot, et on sait si c'est une main (]ui démange, Molière, Byron, Lamartine., Cousin, Iloyer-Collard , George Sand , Thiers, Dupin, Rémiisal, Musset, Gioberti , de Saint-Priest, M°" de Staël, Eugène Sue, Michelet, Sainte-Beuve avec ses tnélancoliques paillardises, eliusqnlï ce pauvreM.Taschereau, pour avoir dit en parlant des biens du clergé : nous mettrons la main dessus, ce qui est un mot de socialiste doublé de gendarme , — toutes les renommées et toutes les illustrations de notre époque, avec MM. Chambolle et Cuvilhier-Fleury par-dessus le marché, Saisset et Lhermi nier encore par-dessus le marché, nous nous disons intérieurement : Il f.iut évidemment que M. Veuillot soit quelqu'un. Le premier venu ne ferait pas ce métier. Ensuite nous ne sommes pas injuste, M. Veuillot à de l'esprit h sa façon ; un esprit grivois. Il a surtout un lan;;age fortement aromatisé d'un fumet de Rabelais qui ddit réjouir l'estomac délabré des vieux célibataires.
Sa phrase est galament troussée, son épithèfe luronne. Si l'on veut bien, comme nous, se précautionner d'avance contre ses démangeaisons, et ne jamais prendre au pied de la lellre ses critiques, on peut, pour une fois, se débaucher agréablement avec sOTi ouvrage : véritable pique-nique provençal, assaisonné d'ail, de vinaigre , de poivre, de piment, de vin épais comme le couteau et de pots pourris h l'avenant, racontés au dessert par le [)laisant de la compagnie. On peut trouver la soirée très-originale, môme au milieu des plats cassés. Mais h la condition de ne plus recommencer le lendemain, de se débarbouiller ensuite , de se laver les mains et de ]»asser dans une autre société. Eugène Pei.i.kta>.
En citant h la fois le livre de M. Louis Veuillot et le feuilleton de M. Eugène Pelletan , nous n'avons voidu faire autre chose (pie mettre en onpo'^itio:! deux manières différentes et égaleiiienl incisives de deux critiques qui combattent dans {\rs canijis oj)jiosés ; mais ce n'est |)as dans les tonnes légères et passionnées de la polémi(iue moderne (pi'il faut chercher les modèles do cette crili([ue sévèrement élégante tpii a|>partieni à notre sujet. II y a loin de \h aux Provinritilrs de Biaise Pascal, ce livre, condamné pour le fond, mais si admirable pour la forme, le seul ouvrage (pii ait pu paraître [)arfailementbeausansèlre parfaitement vrai.
Qu'on ne s'étonne pas de nous voir citer les Provincialrs h propos do crititjue, car c'est h ce litre seulement que peut nous annartenir encore ce beau monument de la langue française. Pascal a été universellemenl désapprouvé comme théologien et admiré comme écrivain. Or comment peut-il
êfre bon écrivain dans un ouvrage de théologie, si sa théologie est mauvaise ? Car pour bien écrire il faut bien penser. Comment un ouvrage dont le fond est mauvais peut-il être réellement bon par la forme ? On peut r/'pondre à cela que ce qu'il y a d'admirable dans Pascal , ce n'est pas l'appréciateur de telles ou telles doctrines, mais le critique de telles ou telles expressions. Parmi les RR. PP. jésuites dont Pascal s'est fait le détracteur, plusieurs sans doute, par des expressionstpeu exactes ou des manières de dire peu en rapport avec la rectitude de leurs pensées, avaient donné lieu aux jansénistes de les attaquer; Pascal excelle dans l'art de relever une expression incorrecte ou dont les conséquences peuvent être mauvaises : il sait admirablement mettre un écrivain en contradiction avec lui-même, et f)rofiter de toutes les fautes de ses adversaires; sa polémique est tout entière dans des chicanes sur les mots : la langue française est son arme , et il la manie trop victorieusement pour qu'on ait quelque chose de valable à lui répondre lorsqu'il vous prend dans les réseaux de l'analyse logique, et il force la théologie de rendre des comptes à la grammaire. Comme écrivain critiquant des écrivains, l'auteur des Provinciales a pris et gardera toujours une incontestable supériorité; que son autorité soit nulle en théologie, cela n'infirme en rien celle qu'il exerce comme écrivain.
Pour qu'une critique soit bonne, il faut qu'elle soit juste et convenable. Si celle de Pascal n'est nas toujours iuste quant au fond, elle paraît (lu moins telle quant à la forme, et il rachète tous les défauts cachés que sa critique peut avoir par la convenance la plus exquise.
Au point de vue de la littérature religi'-use , la critique est astreinte h des obligations dont elle ne doit jamais se dé|>artir; elle doit être orthodoxe et charilnbh;, deux qualités qui i»f;uveiit renir»;r (lour elle dans la justice et la convenance, {)arce que la juslice et rnêrne , si l'on veut , la justesse , ont pour règle, chez nous , l'autorité infaillible qui constitue l'orthodoxie , tandis (pie la convenance a pour principe et pour règle la charité.
I>a malédiction rt l'injure sont des blas- Lilièmes dans la bouche d'un chi étien, <f)rtMn(; Je fait si admirablejrient observer l'apùire «airil Jude. Lorsfjue .Michel disftuta avec le diable, il craignit <le blaspbénier en h; maudissant; il lui dit seulement : Que le SeifjTi^ur te, commande !
Il w- faut itas confondre la critique avec la railbrie. Voltaire, par ex<;rn[»le , a été grand railleur et critique fort jieu judicieux. Il déhgure les textes \)<,\ir iwoïr le droit d'en rire, cite presque toujours inexactement, cofuJamne ce qu'il ik- ( oinprend pas , fait passer des quolibets pour des r/iiso is , esquive le bon sens au moyen d'un jeu do mots , el croit avoir lr»ul gagné lorsqu'il a d<^ridé non lectr;ijr. Dans tout i e «pji ImmiI h la relJKion (el Voli.nre n'a Kuère allaqué
autre chose) , le philosophe de Ferney so montre moins critique et moins philosophe que bouffon et passionné détracteur.
L'empirisme de la critique moderne tient encore d'un côté à l'école voltairienne , tandis qu'elle s'enfonce de l'autre dans les nuées du rationalisme allemand. On part du doute absolu , qui est le scepticisme, ou de la transaction du doute avec toutes les doctrines, qui prend maintenant le nom d'éclectisme , pour arriver à juger sainement de toutes les pensées qui naissent de la conviction ou de la foi. Cette critique manque par la base; car, dans le monde de l'intelligence, on doit être jugé par ses pairs. Le catholicisme peut donc, en tout ce qui se rapporte ou directement ou indirectement au fond des choses , décliner la compétence de ses critiques; mais il n'en a pas moins le droit de juger de tout , parce que sa foi lui rend raison de tout , tandis que le doute philosophique ne rend raison de rien. Spiritualis autem de omnibus judicat, et a nemine judicatur.
Nous ne confondons pas ici les diff'érents domaines de la critique. Nous savons qu'où neut distinguer entre la critique scientifique, la critique philosophique et la critique littéraire. Mais la science louche de bien près à la philosophie , et la philosophie ne saurait être étrangère à la littérature , qui n'en est le plus souvent (jue le vêlement et la forme. On dit que le style c'est l'homme, et l'on a raison dans un sens. Qu'est-ce que l'homme , en effet , sinon un esprit rendu visible par l'entremise d'un corps ? Le style, c'est la pensée rendue sensible par la [laiolo qui lui sert de corps. Une parole peut-ello être belle autrement (|ue par la pensée (pi'ello ex()rime ? Qu'est-ce qu'une parole sans jiensée? C'est un corps sans âme , un vêlement sans corps, un accident sans sujet; mais il est des pensées d'ordre différent , et celles qui président spécialement à rarrangement harmonieux des paroles et à la relation do la forme avec l'idée, s'appellent plus s(>éciahiinent [)ensées littéraires.
11 n'y a pas de littéiature (jui ne soit l'expression de la religion ou de la [ihiloso- [)hie, et comme la foiiru; (,'st déterminée nécessairement par la nature niênu! et les harmonies de l'idée, il s'ensuit «pie la luth; établie entre les idées doit occasionner également un antagonisme enlie li-s formes. Il y a donc une ligne; firofondc; de démarcation entre la littéiature sacrée , exiiriîssion do l'idée rctiigieuse, et la littératurfî [)rofane, ex[)ression dr; l'idée |)liik)soplii(pjo : l'uno [irend l'idéal pour absolu et le positif pour accessoire; l'auiro prend le positif pour idéal et l'accessoire pour absolu : elles rxi |)ourront donc jamais s'entendre. Mais h.'catliolicisiiH! n i;el avantage sur la jihilost»pliie, (pi'en la crili(piant il la connaît, tandis que le scepticisme! pliilosofilnipio en est réniiil ^1 blaspliéiiier ce qu'il ignore.
H n'y a pas de cnti<pi(! sans /lutorité. [larco rpn; In critiqiKt est l'application des lois en littérature, comme la justice en polili<|U(! .
543 CiUTIUlE
ÙWr. lautoritr <le VV.U\l ol la jnMift' sera sans fono; sii|>|trimoz l'antoriti^ liltéraiie <.'l vous n'auroz plus do critique ss^-rieiise.
Vn clerc iHinr (jiiinze sous sans craindre le liolà Peut aller au parterre aUaquer Auîla.
Kl si le roi des Huns ne lui charme l'oreille Traiter de Visigollis tous les vers de Corneille.
En liltérature comme en toute chose, avant qu'il y ait quelqu(! chose qui plaise ou qui déplaise à nos sens , il y a une vérité , et c'est par elle que nos ju.^èmenls comme nos actions doivent être réglés plutôt que par notre plaisir, dit Bossuet.
Cependant l'autorité catholique ne critique pas, elle censure; et lorsqu'elle a condamné le foid d'un ouvrage, elle s'cimbarrasse peu de la forme : elle atteint la forme I>ar le fond, tandis que la critique atteindrait le fond par la forme ; mais ctîtte manière d'agir en sens inverse prouve surtout que les deux choses dont nous parlons doivent toujours se rencontrer en fra{)pant l'une de haut en bas , l'autre de bas en haut; la censure peut rendre la critique inutile, mais la critique peutéclairer et diriger la censure. La critique dont nous avons spécialement î> nous occuper ici , la critique qui appartient à la liltérature religieuse ne saurait ôtre simplement grammaticale ou littéraire, il faut qu'elle entre plus ou moins dans le domaine de l'idée, et qu'elle evercc une sorte de magistrature morale. C'est au nom du beau, du vrai et de l'honnête, dont les tvpes éternels sont dans le Verbe divin, qu'elle doit régenter les ouvrages de res|irit; c'est au nom du micuv ([u'elle doit demander le bien , et c'est parce qu'elle sait où la perfection réside qu'elle peut exiger la correction et le progrès.
On dit proverbialement que la critiipie est aisée; cela ne saurait être vrai que de la mauvaise criti(iue. La critique aisée est celle des ignorants et des sots, la criti(pie de dénigrement et de raillerie. A cpioi en ellct cette dernière ne peut-elle pas sai)pli(['ier ? quels chefs-d'œuvre de l'esprit humain sont à l'abri de ses outrages ? elle ne lésa pas épargnés au Verbe divin lui-même. Avec un jugement faux, du bavardage et d(> l'aud \ce, on peut tout criti<pier et doiiiier même aux critKjues les plus mal fondées une apparence raisonnable et |tlausible. La mauvaise critique spécule surtout sur rignoraiice du vulgaire et sur les complicités du sot amourpropre et do tou'es les mauvaises passions. Lorsque Voltaire blasphémait roiilre l'Errilure sainte, il se posait en critiipie, et Ton peut voir dans les Lettres de qHehjnest iiiifx, de l'abbé (liiéMée, combien l'érudition •l'un |)areil critique était p'Mi si'ire et jusqu'où allait sa bonne foi. Mais (pi'inriortait «;ela nu plus grand nombre île ses lecteurs? en avait-il moins ce Ion libertin (jui les amusait, ce porsillage (p»i les faisait rire, el qu»' lui demandait-on davantage ? Toiilefois la critique religieuse devra l».>aucoup au\ • Uaqui's du wiM' siècle, car il a fallu chercher dans h science véritable cl dans la
CmTIQlK r>i4
raison la plus élevée des moyens de défense contre les agressions de l'érudition superlicielleet du prétendu bel esprit. C'est un des triom[)hes de la vérité de proliter également de ce (ju'on fait pour elle ou contre elle, et il est certain que notre plus grande force en critique nous vient de nos plus zélés adversaires : ils ont remué ciel et terre pour trouver des raisons contre nous, et ils nous ont découvert des réponses; en fouillant pour déraciner l'édifice de nos crovances, ils nous ont fait apercevoir combien les fondements de cet édifice sacré ont de profondeur et d'étendue. Ce sont les froides plaisanteries de Voltaire qui ont fait l'immense succès du Génie du christianisme; les critiques inconséquentes de Rousseau ont été réfutées par le premier volume de VEssai sur l'indifférence en matière de religion; et la révélation, que le soi)hisle de Genève voulait détruire, s'est montrée plus grande , plus incontestable et plus universelle que jamais. La critique est ce feu dont parlait saint Paul lorsqu'il disait des diverses doctrines de son temps : « Jésus-Christ est le fondement do tout édifice spirituel , et , sur ce fondement, les uns b;Uissent avec du bois, d'autres avec de la paille, d'autres avec d. s pierres , d'autres avec de l'or et des pierres précieuses. Quel sera l'ouvrage durable '/ Celui qui soutiendra l'épreuve du feu. »
La critique scientifique, étant plus utilo aux intérêts de la vérité que la critique lit téraire, a été aussi plus cultivée dans l'Eglise. Les lettres chrétieiines ont leurs grands hommes, mais ces grands hommes n'o 't pas été jusqu'à présent l'objet d'une appréciation complète, et un cours de lilléiature spécial à l'usage des écoles ecclésiastiques est encore un ouvrage h faire.
Ce (jui est le plus indis()ensable pour faire de la saine critique, c'est un jugement droit, car l'ériidition sans jugement n'est qu'un encombrement tle matériaux sans architecte. Le goût n'est que l'instinct du jugement, ou si l'on veut c'est le tact de l'intelligence et du cœur appliqué aux ouvrages d'esiJiit. Pour avoir le jugement droit en littérature il faut avoir l'intelligence saino et le ciL'ur susceptible d'émotions nobles et belles, il faut de ["lus une sciepce suflisante et une méthode facile pour faire ra|)plication de ce qu'on sait : il faut être capable d'une attention soutenue, être oxemj)l de préjugés et d'idées tout(>s faites, avoir enlin la patience du travail et la bonne foi d'un juge intègre. On voit donc bien (Jikî nous avions raison dédire mie la Imiine critique n'est |>as chosi; si aisée que le ferait supposer le proverbe, el (pio la fonclicui du critique est dans la monarchie des lettres une magistrature vi'TJfable.
Nous disons la monarchie des lettres au ]\v\i de la ii'publiqiie, comme on dit ordinairement, parce (pie nous nous occupons s[(éciahnnenl des lellies religieuses ; or les lettres religitnises c'est le royaume de DiiMi manifesté par la parole, et jamais on n'a entendu parler, ni en tli!'o!ujie, ni en ])liilo-
Sophie, ni môme en littérature catholique, de la république de Dieu.
Pour bien juger il faut non-seulement être exempt de tout préjugé, mais encore de toute préoccupation et de tout système exclusif. A l'époque où. furent condamnées à Rome les Paroles d'un croyant de M. de Lamennais, parut un livre de M. Bover, directeur au séminaire de Saint-Sulpice, où se trouvait certainement une saine doctrine théologique, nous n'en doutons en aucune manière ; mais le vénérable auteur, beaucoup plus célèbre par ses distractions que par son infaillibilité en litté.ature, poussait le zèle pour les intérêts du saint-siége et des saines idées jusqu'à refuser au Tertullien moderne les éminentes qualités du style, qui le distinguent entre tous les autres écrivains ecclésiastiques de son temps, et en donnait T)0ur raison celle-ci, entre autres, que, dans les passages gracieux de son livre, M. de Lamennais ne ressemblait ni à Florian ni à Gessner. On peut aimer Florian et Gessner sans offenser Dieu, mais leur comparer un écrivain comme M. de Lamennais, en paraissant exiger qu'il leur ressemble , c'est pécher contre le bon goût et contre la saine critique.
La critique, n'étant que l'exercice du bon goût et de la raison, doit toujours présider à l'étude de la littérature religieuse et nous. jç,iiidt*r surtout dans le dédale des concejjlions mystiques du moyen .^ge, pour nous faire dégager l'or pur des véritables beautés, de toutes les scories de la mauvaise scolastique et de la rouille de l'ignorance. Il faut savoir choisir, même dans les écrits des Pères, les pages qui f)euv<'nt en tout tcmjjs s»rvir de modèl»'S,et les distinguer de celles qui peuvent seulement nous édifier et nous instruire, 11 faut étudier également le génie et le progrès des langues, atin de voir comment on pfMJt faire jjasser les beautés de l'une dans l'autre et queU»; intliicnce a exercée la Bible, {jar exeni|)le, sur lf)iis b-s idiomes dans lesquels elle a été traduite. Il serait h désirer que les ouvrag<;s de l.i décadente ou d«;s é{»oques df barbarie fussent analysés av<-c soin et ju<li(ieuscnn-nt critiqués par des éditeurs savants, alin nue le gorjt n'ait rien h perdre dans l'élude de ces monuments souv(;rit [»récieux. Les ouvrag(!S ascélifpjes sont aussi de ceux que la critique devrait émirr;r avec lo filus de soin. L'amour de bi<ni étant de tous b-s sr-nlirm-nls le plus légitime «;t le f*lus i»ur, ne devrait jamais s'ex{jrimer (\\i'i\vi->; la jjurdé la plus parfaite de langage et la [dus exrpjise correction, ce qui n'itxclut en aucune manière la gr<V;e et la simplicité. C'est dans de pareils livres surtout que la piété doit se ujontier avec tous ses alirails : une expression im(»ropre, une coinparais^jn de mauvais gortt, p<;uvenl la r<rndre ridicub;. Le myslicisine n'e«a |»as un [»rétexle (>our (»arler un langiige barljare et |»our donner d<s entorses au bon t>tMn. Nous ne voubuis [»as rappeler ici ces ouvrages qu'on n désignés depuis, ,'i loi t ou 4 rai.Hon, v^us le nom de oipumiadrA, el qui
CUiTlQLE 34G
semblent des railleries de la dévotion plutôt que des livres de piété, comme la Brosse de pénitence, la Savate d'humilité, et autres productions dont les titres grotesques ont défrayé le génie facétieux de Rabelais. Mais il se trouve encore, dans des auteurs justement accrédités, des comparaisons, des expressions et des images que l'usage consacre en quelque sorte et qui n'en sont pas moins de mauvais goût : ainsi, par exemple, plusieurs auteurs, en faisant allusion à ce passage du Cantique des cantiques, Meliora sunt ubera tua vino, attribuent ces paroles à l'épouse et parlent des mamelles de l'époux ; ainsi l'on invite souvent les âmes fidèles h se réfugier dans les plaies de Notre-Seigneur, et l'on amplifie cette métaphore qui blesse la sensibilité naturelle et présente une image impossible. Nous en dirons autant de beaucoup de comparaisons qu'on emploie en parlant de son divin cœur, dont on fait une maison où Ton se retire, etc. : façons de parler qui tiennent un peu du goût des Précieuses ridicules et qui sont em{)runtées soit au jargon du xvn' siècle , soit aux déclamations mystiques des âges d'ignorance.et dont on ne se servirait plus depuis lotigtemps, si l'on n'en trouvait des exemples dans les bons auteurs de Tascétisme, qui certainement ne doivent pas à cela môme leur excellente réputation. Nous avons vu du reste avec plaisir (jue dans les dernières éditions des ouvrages de M. Olier, par exemjde, MM. les sulpiciens, qui en sont les éditeurs, ont asse^ bien compris le res[>ect qu'ils doivent h la mémoire de leur pieux fondateur pour elfacer de son manuscrit (piehjues expressions cho(juantes qui si; trouvaient dans la première édition de VJntroduction à la vie et aux vertus chrétieimes et du Catéchisme spirituel de la vie intérieure. 11 seiJiit bien ,'i désirer (ju'une censure sévère fût établie sur les livres de piété comme sur les tableaux d'église el les images, afin (jue le bon goût n'ait p.is h gémir du pauvre stybî et (ha talents [par tnij) modf'ste.s qu'on ne craint pas de consacr(!r quebiuelois à la louange el à l'honneur d« Dieu.
Qu'on ne pense |)as cependant que nou^ dédaignons un' l'huinililé et la simplicité dt^ style ; ces qualités admirables sont les vraie.-» beautés de U\ litléralure chrétienne : mais s'il est toujours rec(jiiimandable d'être simph; il n'est jamais jtermis d'être ignorant au j)oint de s'acquilUîr mal des devoirs qu'or, s'nrjpose. Celui (pii ne sait pas écrire et (pu se jiermet ceix'ndant d'écrire, devrait pous ser l'humilile jusrju'au bout et se faire corriger par iiir iilus liabib; (pu; lui. Une irrégularité d<; langage, lor-.s(pi'eIle est volontaire, n'r.st pas moins une négligence (pi'iriio irrégularité de «-oriduile ; et si l'oidro en toute chose honore Diiir, s'il est .sage d'obéir p<»ur' sa gloire aux anloiit('-s établies, jiouirpjoi vi)U(lrail-on se sousliarn; aux lois de la grammairr;, de la logirpie el du bon Koût, pour se Ijvrer au di'.soidre des (;xpir.ssions inexactes , des répétitions, tles négli-
547 CRITIOVE
gencos cl des iiK'Iaphores outrc^cs? Uno v(^rité paraît moins vraie lorstju'olle esi ma* dite, et la beauté des expressions découle naturellement d'une conviction profonde et d'un sentiment élevé.
Un renro(die que la critique peut encore faire h neauconp d'ouvrages de dévoton, c'est de contenir beaucoup plus de considérations que d'alfections, et de s'adresser rarement au cœur. On devrait se régler davantage sur les exemples de l'Evangile et dos a[)ùfres. Kst-ce que Notre-Seigneur faisait beaucou|) de raisonnements à ses disci|)les ? divisait-il ses prières en plusieurs points, subdivisés eux-mêmes en plusieurs considérations dont chacune est a[)puyée sur [)lusieurs preuves. La scolasti(iue dont nous sommes bien loin d'ailleurs de contester les services immenses et la haute utilité, a ce danger cependant qu'elle dessèche un peu le cœur. Il faudrait peut-être garder les thèses pour les cours ue théologie ou de philosophie, et ne pas argumenter avec Dieu, du moins dans des livres destinés à exciter et h entretenir les pieuses affections. J'aime mieux sentir la componction que d'apprendre comment on la définit, dit excellemment à ce sujet l'autour de V Imitation.
La critiipie et le goût |)0urraie'it môme exercer sur l'enseignement scolastique une influence s:\lutaire, en faisant rejeter ces questions t)iseuses et ces subtilités [)uériles dont se repaissait l'avidité inquiète des esprits pendant le grand travail de l'émancipation intellectuelle au moyen âge. Il faudrait bien se garder, p,ir exemple, d'expliquer la présence réelle par la divisibilité de la matière h linfini et un dédoublement instantané des molécules du corps glorieux de Notre-Seigneur, qui iraient, avec la ra[)idité de la parole, se substituer aux molécules du pain sous les espèces sacramentelles, ou de faire aux enfanis (pi'on instruit pour le catéchistne des ((uestions du genre de celle-ci : « Noire-Seigneur avait-il besoin, comme Dion, de la gloire qu'il recevait \'omm«; honmic dans son union hypostatique avec la divinité? » Mieux vaudrait encore demander h des gens de la campagne ce (pi'ils entendent par la circuminscssion des personnes divines. i-t comment ils [)0urraient expli(iuei' en Notre-Seigneur la comnninicalion des id omes.
La ciiti(pie doit s(; proposer aussi pour obiet de régler les d<'votions populaires en éelairant les lidèles sur les objets véritables de leur croyance et en éloignant d'eux les fausses légen<les, les faux miracles, les traditions pharisairpies et les |)ratiques ridicules. Sans doute i|ue les évècjucs y pourvoient plus ellicacement par la censure que la critiipie ne pourrait faire parles moyens que la littérature seuîe met h sa dispositior» ; mais la littérature et la judicieuse criti(pio peuvent faire conqtrendre aux fidèles toute la sagesse et toute récjuité des censures de leurs évoques, attendu qu'il est un grand nombre d'erreurs parmi celles (|uo l'F/^lisn coudamue, (pli jamais n'auraient eu de prise
sur des esprits soumis h l'école de la raison et du bon goût. Les convulsionnaires de Saint-Médard, par exemple, et les fanatiques dévots aux reliipies du diacre PAris auraient certainement rougi d'eux-mêmes, s'ils avaient pu comprendre les règles d'une saine criti- (|ue, et en revenir en seul instant aux convenances du bon goiit.
Dieu, qui ne se conireditjamais lui-raôme, nous ayant imposé dans la loi naturelle la décence, la convenance et la régularité des actions comme les premiers devoirs d'une personne bien élevée, confirme toujours et perfectionne la loi naturelle par la révélation, loin de l'infirmer et delà contredire. Jamais la vérité, (jui est la règle suprême, ne doit se présenter à nous sous des formes désordonnées. Etre honnête homme c'est une excellente disposition pour devenir bon chrétien ; être raisonnable et d'un esprit juste c'est être préparé à croire et à bien croire. Souvent un homme dépravé croit se convertir et tombe dans l'illuminisme ou dans l'hérésie. La raison de l'autorité ne saurait être en désaccord avec l'autorité de la raison, tandis que la fantaisie est souvent aussi dangereuse dans le bien que dans le mal ; lorsqu'on sait apprécier ce qui est beau on n'est pas éloigné de pratiquer co qui est bien.
La critique a cependant ses limites et no doit pas être poussée, surtout en matière de langage, jusqu'aux dernières extrémités du purisme. C'est être bien malheureux nue de trouver vingt fautes de français dans la plus belle page de Racine, comme on assure que Bulfon proposait d'en faire la gageure ; on est
auelquefois impatienté des observations do 'Olivet, par exemple, sur ce môme Racine, qui est chez nous un des grands maîtres du style pur et du beau langage. Ainsi, par exemple, lorsque Racine dit :
Nulle paix pour l'impie : il la cherche, elle fuit.
D'Olivetcrie à la faute de français et argumente ainsi pour prouverson dire : «Tout pronom rappelle son antécédent, or l'antécédent ici Gsl nulle paix; il Inrhrrchr. Qui i7 .^ réponse: Vimpie .quoi /a? réponse : nulle pair ; l'impie cherche donc nuHe paix. C'est une misérable chicane dont un grammairiiMi seul peut s'aviser peut-être; mais enfin d'Olivet a raison, et son tort est d'avoir trop raison. Si Racine avait dit :
Point (le p-iix pour l'impie...
d'Olivet aurait -il prétendu encore (pie l'anléciSlent de la eût été point de paix? mais Racine n'eût jamais consenti h [liller ainsi le porcorum putjnn per pat rem Porcium, et n'eût jamais laissé entrer tant de fois la lettre /) dans un même vers.
Cruel , pouve/,-voiis croire
Que je sois moins que vous j.iiousc de ma glotreT
Expression impropre, dit d'Olivet ; il fallait écrire : « Pense/,-vous que je sois moins jalouse de ma gloire que vous ne l'êtes de la vôtre 7 > Voilà ce cjuc d'Olivet eût f.iil
Ui CYPRIEN
entrer, de gré ou de force, dans ses vers, s'il eût été Racine, et à vrai dire peut-être que Racine se fût contenté d'une poésie pareille, s'il avait été d'Olivet.
Ou iassés , ou soumis ,
Ma funeste amitié pèse à tous mes amis.
Manière de parler incorrecte , dit encore d'Olivet , parce que lassés et soumis sont coupés par un nominatif auquel ils n'appartiennent point.
Grâce aux dieux, mon malheur passe mon espérance.
On n'espère pas un malheur, dit notre imperturbable grammairien , qui ne comprend pas cette admirable ironie de l'orgueil en lutte avec l'adversité.
« On a appauvri, desséché et gêné notre langue, dit Fénelon ; elle n'ose jamais procéder que suivant la méthode la plus scrupuleuse et la plus uniforme de la grammaire. On voit toujours venir un nominatif substantif qui mène son adjectif comme par la main ; son verbe ne manque pas de marcher derrière, suivi d'un adverbe qui ne soulfie rien entre deux, et le régiuie appelle aussitôt un accusatif qui ne [)eut jamais se déplacer: c'est ce qui exclut toute suspension de l'esprit, toute attention, toute surprise, toute naïveté, et souvent toute magnifique cadence. »
Les plaintes de Fénelon s'adressent ici non pas aux écrivains comme Racine, mais aux grammairiens comme d'Olivet, ou peutêtre aux puritains du genre de Gueudeville ou de Faydit, dont le nom serait maintenant oublié "s'ils ne s'étaient si sottenient et si maladroitement acharnés à décrier le Télémaaue.
En résumé, la critique grammaticale ne devrait pas être pédantesque; la crilicjue scientifique doit se garder du fiarti nris cl se souvenir des disgrAces du P. Hiirdouin ; la critique philosofjhique doit être de bonne foi (si un philoso|)he peut l'être), la parenthèse est (Je Jean-Jacques ; la critique littéraire enfin dfMlêtre faite avec toute l'intcllig(Micedu génieet une connaissance afiprofondie de la litlératun;. .N'est-ce pas df-niiindcr beaucoup, surtout à des journalistes, carde noire tem()s c'est dans le journal surtout qu'on s'occurje de critiqur; ? Oui, sans drjute c'est demander beaur:ou[) ; mais ce n'est jt.is demander trop, et la critique à larpielle manquerait une seule de r:es conditions serait hasardée et téméraire, si elle n'était pas entacfiée de zoilisme et d'injustice.
CYPRIKN fsairitj. — Saint Cyprien de Cartilage, évêrpie et martyr, est un des plus beaux géni<-s et un»; des [ilus grandes Ames qui aient illustré les premiers siècles de !>> glise. " Qui êles-vous, lui demandait le pro- <y>nsul. - Je suis cfirélien et évêque, réjiondail-il avec énergie ; je ne connais rpi'un •eul frai Dieu qiii a fail la terre, la mer et tout ce qu'ils conliennenl. C'est lui seul (pie nous servr^ns et non» le prions lou» les jours pourtour les hommes, et en fiarliculier pour la prf>spér;lô des trupereurs. » l'our Dion
C\PRIEN 550
comprendre la magnanimité de cette réponse, il faut se souvenir que les empereurs d'alors se croyaient au-dessus de la condition humaine, et se faisaient donner publiquement les titres et les honneurs de la Divinité.
Saint Cyprien paya cette hardiesse de sa tête, après avoir passé quelque temps en exil ; mais le martyre était son désir le plus ardent, et il ne comprenait pas qu'on aimât sincèrement la vérité et qu'on ne combattît pas pour elle jusqu'à la mort. 11 avait fui pourtant au commencement de la persécution, par condescendance pour les fidèles, qu'il ne voulait pas inciter par son exemple à affronter témérairement la mort. Il fut exécuté à Sexti, près de Carthage, en l'an 258 de Jésus-Christ, sous le règne de l'empereur Dèce.
Issu d'une famille noble et né avec un génie ardent qui ne trouvait rien de difTicile, Cyprien avait d'abord cultivé avec succès les lettres grecques et romaines. A cette époque, tourmentés d'un immense besoin de spiritualisme, les philosophes avaient déjà profondément modifié les doctrines de la religion hellénique; il n'était bruit de tous côtés que d'initiations mystérieuses, d'évocations souterraines, de miracles et de théurgie. Le jeune Cyprien, comme toutes les natures actives el puissantes de cette époque, avait une soif ardente de l'inconnu; il se lança dans les abstractions du philosophisme néo-pythagoricien, et se lit initier aux mystères. L'ancienne légende de saint Cyprien ressemble au timeux drame de Faust ; il n'y manque même ni un Mé[)histophélès ni une Marguerite ; mais le Faust de la légende dont nous parlons se convertit et la chaste Marguerite ne succombe pas. La jeune vierge dont il s'agit ici se nommait Justine, et avait déjà résisté aux coupables sollicitations d'un (irec nommé Agltidas. Ce Grec, qui était adonné aux empoisonnements des phillres et aux prali(pjes ténébreuses de la théurgie, ne sachant comiiicnl se venger des méfiris dont il était l'objet, voulut à tout prix faire succomber l'innocence de Justine : il alla donc trouver le jeune Cyprien, (jui était alors le |)lus brillant et le plus redouté des adeptes, et mettant toutes les ressources de sa science sacrilège au service des (juaiités éminenles du jeune mage, il lAcha d'exciter son orgueil contre lesdi-dains de Justine et parvint h lui insfiirer le désir d'exerc(!r sur elle toute la puissance de ses séductions naturelles «!t (le son art.
Le drame ainsi noué, on se livra à toutes les niaïKfjuvres d<! la jiassion ouverte et des évoc,'ili(Mis mystérieuses; des sacrifices furent oll(;ils avec des rites étranges et lei» parfums connus seulement des initiés, préparèrent, le magicicîii au\ visions surnaturelles ; mais au lieu de l'Olympe (pi'il attendait, Cy{>rien ri(r vit (jii'une tjDupe de démons difformes ; l'ancien l'anlli«'-on n'était plus (pi'iin hospice d'invalides ; les dieux avaient vieilli et In vieillesse n'est |»as belle : (^y|»ri«!n im; rmt ea( lier sa sui prise et son dégoût. Touteiois les esprits évo(|ué5 ollrirenl leurs services
CTPRIEN
et (lonn<''r(Mit la rocctto d'un pliiltro; Vrini.s on cp temps-l,'» n'(^!ait (iô.ih plus ({u'une i;^noh|p sorcièrp, et 1(3 ci-di.'vant jeune Eros au carfiuois d'or s'était changé ea un vieil empoisonneur. Il fallait toutefois aller jusqu'au i>oul, |)uis(|u"o'i avait tc'Ué l'entreprise ; un talisman fut placé sous le seuil delà maison ofl demeurait la chaste Justine, et le philtre fut répandu dans sa chambre même, par un(ï servante qu'on i^agna; pour cette fois les démons eurent nicnli. La jeune sainte éprouva Men dans SOS sens un trouble passager, mais bientôt elle redevint calme et si'reine. La potte que les talismans devaient faire ouvrir resta fermée aux im()urs solliciteurs, et l'orgueil de Cypricn fut vaincu comme toutes les pratiques du magicien Agieidas. Cy- ()ri n n'avait [)as une <1me vile, la résistan( e (}u'il avait rencontrée Tétonna et lui inspira du respect; il alla se jeter aux pieds de la vierge Justine en lui avouant ses tentatives impures, dont il implorait le pardoi et en lui d'-mandant le secret de sa puissance sur tous les esprits de ténèbres. « Je suis chrétienne, répondit simplement sainte Jus- Imc, et (}uand une mauvaise pensée se présente h mon esprit, je fais le signe de la croix. — Apprenez-moi comment on fait ce signe. — Le voici : Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, amen. — Eh bien ! ■au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, sœur, priez pour moi, car h partir de ce moment je suis chrétien. — Vous savez que 43elte parole peut être votre arrélde mort. — Qu'elle soit pour vous celui de mon pardon, je la ré|>éterai devant les juges. — Allez donc €t soyez béni. — J'espère que je serai martyr, nous nous reverrons dans le ciel. » Telles furent les (iançaill(;s spirituelles du saint et de la sainte. Peu d'années après Cyi)rien était évoque de Carthage et confessait le nom <Je Jésus-Christ devant les proconsuls envoyés uar Décius.
(^uel parti n(; pourrait pas tirer d'un pareil sujet la dramatique chrétienne ? Il y a là dedans une tragédie (|ui ne le céderait en rien 9\i Polyeucte du grand Corneille.
Cette énergie et cette audace, qui avaient poussé saint Cyprien juscpi'au bout des sciences et des passions mondaines, sanctitiées |>ar l'eirusion du Saint-Ks|)rit, en tirent le plus intrépide capitaine du cam[t des marî.'Ts, et se répandirent dans ses écrits en caractères de llannucs. Il est diflicile de trouver une élo(|uence plus mAle et un plus inilornptable courage, unis à une plus douce chariti' et h un |)lus tendre aniour de ses frères. Mais la tendresse de cceur ne dégénère jamais chez lui en mollesse ; c'est un j)ère (pii pajdonne, mais c'est aussi uji médecin (jui doit g\iéiir et dont la main ne trendilcra pass il faut employer le feret lefeii. JSa letlr« au pa[te saint Corneille, (pii s'élaiî lai.ssé intimider un inslaiil parles menaces de Félicissi me, envoyé de Fort unal.évéquesch ismati<|ue de Carthaj;e; cette lettre, vraiment <îpis<:op,de,peut être cil('-e cfuiune un modèle de force et de cha eur : « Si vous laissez, ditil, emporter jwr l.i violence et par rauda<;c
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des méchants ce qu'ils n'obtiendraient pas par la justice, c'en est fait de la vigueur du sacerdoce, et le pou^ oir divin (jui gouverne l'Eglise est abattu. Si l'on se laisse ébranler par les menaces des impies, il ne faut plus nailer de la religion chrétienne. Les païens, les juifs, les hérétiques et toute la tourbe des esclaves du démon ne nous menacent-ils |»as? La fureur n'éclate-t-elle pas dans leurs l)aroles ? Que faire donc ? Leur céder? Mais quel est donc l'ennemi au monde (pii soit j)lus grand que Jésus-Christ? Vous èles dans la vraie foi, tenez-vous ferme et ne chancelez pas plus qu'un rocher battu par l'orage. Quoi, mon frère, parce qu'on jette au vent autour de nous du bruit et des injures, nous abandonnerions la discipline de l'Eglise el nous abaisserions h la crainte la majesté de Tépiscopat ? Qu'ils viennent les vrais pénitents I Qu'ils viennent à moi ceux qui pleur(;nt et qui s'humilient 1 mes bras sont ouverts et mon C(Bur va au-devant d'eux. Mais céder à ceux qui fra[)[)ent h la porte du lieu saint avec violence et croient se faire ouvrir en employant les menaces? mais obéir à l'intimidation des superbes? jamais 1 Est-ce qu'ils ne savent pas que le. camp de Jésus- Christ n'est jamais forcé, et qu'on peut tuer un évèque, bien plus qu'on ne peut le vaincre? Vienne donc l'Antéchrist avec des menaces de mort, pour voir si on lui cédera 1 Eh ! que nous importe après tout l'instrument du supplice, que nous fait le nom du bourreau, si c'est au prix de la mort qu'est la victoire avec sa couronne? »
Dans le traité de \' Unité de /'A'7/isc, le saint docteur établit vigoureusement la nécessité de l'orthodoxie pour le salut. On y retrouve ce style plein de feu, d'entraînement et d'énergie, le mèmt; laconisme de [>hrases fortes et d'expr(!ssions inévitables dans leurnortée, (jui pourraient encore servir de modèles aux |>lus grands écrivains. « Celui (pii se séfiare de Jésus-Clirist ne recevra jamns la récom- I>ense de Jésus-Christ; c'est un étranger, c'est un profane, c'est un ennemi! Si (}uelqu'iin, au temps du déluge, a pu se sauver hors de l'arche, on peut se sauver hors do l'Eglise. Il n'y a (î^u'un Dieu, il n'y a (pfun Christ, il n'y a qu une Kglise : un c^rps ne saurait vivre démeiiîbré ; cpii se sépare du corps vivant n'a [tins la vie. Ne vous imaginez [)as (pie \cs justes pui^ssent être entraînés hors de l'Eglise ; le vent n'emporte jamais le froment, il agite S(ndement et chasse la paille légère; h; schisme est le crime radical (ju'on n'evpie même pas par le sacrilice de la vie. Celui qui n'est pas dans l'Eglise ne saurait être martyr; il peut être tué, mais il n" peut être couronné. »
C'est h de pareils hommes, assistés de res|)rit de Dieu (pie l'Eglise doit cette vigui'ur de discipline ipii la rend maîtresse du monde.
I.e trailt' des Tombés (dr f.npsis^ est lo plus bel ouvrage de rai)ti(juité sur la pénit(ni((>. On doit s'attendre h y trouv(n- d-s maximes sévères et des paroles plus qiu? sloKiucs. Nous eu citerons seulement (|uel-