LES TRAVAUX DE WI. GRANDJEAN
Plus de soixante ans de travail ! Voilà ce que. dans son testament, l'auteur affirme avoir consacré à son ouvrage. Cet aveu, mêlé d'un certain orgueil bien légitime, suffirait à faire comprendre combien de patientes recherches il lui a fallu pour assembler les matériaux de son dictionnaire.
Et ce n'est pas une exagération d'auteur. Dès sa plus tendre jeunesse, Grandjean a eu l'amour de l'étude, et aussi l'amour, poussé jusqu'à la minutie, de l'ordre et de l'économie dans le sens le plus large. Cet ordre, cette économie qui lui ont fait amasser la fortune considérable que nous savons, il les a apportés dans ses travaux, dans ses lectures. Année par année, il a noté tout ce qu'il lisait, et la liste détaillée s'en trouve dans ses papiers, depuis 1825 jusqu'à 1871. Il recueillait ainsi une ample moisson qui devait s'emmagasiner dans les diVers ouvrages qu'il a énuméiés dans son testament.
Les romans, les œuvres de nos poètes, anciens ou modernes.
surtout des grands classiques, les écrits historiques, et particulièrement la Revue des Deux-Mondes, forment sans doute la très grande majorité : mais nous trouvons, en outre, dans sa liste les titres de nombreux ouvrages de philologie qu'il a, pour ainsi dire, feuilletés nuit et jour. Les grandes bil)liothèques de Paris n'ont guère eu de lecteurs plus assidus.
On trouvera ci-après l'indication des ouvrages auxquels il a fait, dans son Dictionnaire, les emprunts les plus fréquents.
Il nous semhle le voir, au retour de la hibhothèque, reprenant tous ses extraits, les reportant aux divers articles, rédigeant jusqu'à sept fois ce hvre, toujours trop imparfait, trop incomplet à son gré, et laissant encore cinq volumes de nouvelles recherches à ajouter aux premières.
Son travail ne paraît pas s"ètre prolongé au-delà de l'année 1877. La fatigue et l'âge, sans doute, en furent la cause.
C'est aussi vers cette époque que s'arrêtent les notes où il avait consigné jusqu'aux moindres particularités de son existence : événements de famille : logements divers occupés par lui à Paris : voyages exécutés avec sa mère, avec quelque ami, ou sans compagnon : jusqu'à la constatation, deux fois par an, de son poids et de sa grosseur. Nous sommes en outre renseignés sur toute sa parenté, soit dans la ligne paternelle, soit dans la ligne maternelle, avec les dates de naissance ou de' décès, professions, alliances.
A côté de cet amour minutieux de l'ordre, il nous faut signaler chez M. Grandjean, auteur, une certaine complaisance à s'arrêter sur les articles qui ont rapport à ses anciennes études, notamment sur les questions de physiologie et d'art.
Constatons encore chez lui quelque tendance à la gauloiserie. C'est un fervent admirateur de Rabelais ; il suftît d'ouvrir, à là première page venue, le présent ou^rage, pour trouver quelque citation du Garyantun ou du Pantagruel. En conséquence, il manifeste souvent la répulsion que lui inspirent les bigots, les bégueules et les gens superstitieux : toutefois, ses sentiments religieux ont survécu.
L'homme si passionné pour le joyeux curé de Meudon, l'homme qui s'étend avec un plaisir évident sur toutes les questions que Habelais aimait à remuer sans cesse, cet homme ne saurait assuré-
ment avoir été un esprit morose, misiintlirope et se refusant, jiar anionr exagéré de l'économie, les petites douceurs de l'existence. Il com\i}\s?''Mi Yarit/unefif/ue fias plat.siî'.s. Ce n'est point en /ia?'dant, c'est par « ses conceptions linancières et son esprit d'économie bien comprise qu'il est devenu millionnaire. J'ai dit d'économie bien comprise, parce que (irandjean ne se privait de rien. D'allures modestes, de goûts simples, il avait limité ses besoins là où commence le superflu. » (Paroles'de M. Azan-GeotTroy à la cérémonie du 21 août 1898. — République du Var du 22.)
« Il y a des gens ricbes, mais inditlérents, qui passent pour avares, parce qu'ils n'aiment ni l'argent ni la dépense. » {Dirtionnair^e de locutions jj?'Oi>erbiales, au mot dépense.)
Il serait superflu d'ajouter que Grandjean aimait son pays d'origine. Les faits le disent assez baut.
« La MunicipaUté a déjà employé une partie des ressources du legs à quelques acquisitions d'œuvres d'art, notamment des œuvres d'artistes toulonnais, et bientôt elle pourra posséder l'ceuvre maîtresse du statuaire Hercule, un de ceux qui portent aujourd'bui si baut le renom artistique de la cité qui a eu l'iionneur d'être la patrie d'adoption de P. Puget.
« Bientôt aussi une école de dessin sera créée, et. là encore, les revenus du legs Grandjean viendront atténuer les cbarges de la Ville. » (Allocu'iion de M. le colonel Pastoureau, maire de Toulon. — Journal cité.)
Tous les Toulonnais ne peuvent manquer de garder à ce généreux donateur un éternel souvenir de reconnaissance.
En terminant, nous croyons devoir avertir le lecteur que nous nous sommes renfermé aussi exactement que possible dans notre rôle,
Quand nous avons rencontré quelque erreur ou quelque faute matérielle, nous l'avons corrigée. Si nous nous sommes trouvé en présence de quelque assertion trop contestable, nous l'avons signalée par un point d'interrogation (?). Très rarement nous avons cru pouvoir nous permettre une petite note.
Toulon, le 3 septembre 1898,