IV. — CLIMATS FROIDS
D’après la division que nous avons adoptée, les climats froids sont compris entre les lignes isothermes de -I- 5° et de — 5°. Dans l’hémisphère boréal, ils embrassent de vastes contrées dont l’importance égale celle des pays plus favorisés par le soleil ; dans l’hémisphère austral, ils ne couvrent que la mer, dévastés champs de glace et quelques terres désertes, sur lesquelles les explorateurs des régions antarctiques ont seuls mis le pied.
Sous ces latitudes élevées, le climat n’offre pas encore l’implacable rigueur des régions polaires, il est compatible avec la culture de certaines espèces végétales, et la terre peut y nourrir ses habitants, mais la vie si douce et si facile sous le ciel du Midi, ne se maintient dans le Nord qu’à la faveur d’une lutte incessante. Dans toute cette zone, la moyenne hibernale de température se maintient au-dessous de 0° et descend sur certains points jusqu’à — 27° ; la moyenne estivale oscille suivant les lieux entre 6° et 20°; dans la même localité, l’amplitude des oscillations annuelles dépasse 55u.
A mesure qu’on s’élève vers le Nord, l’été qui représente en même temps le printemps et l’automne devient de plus en plus court. Dans la Laponie suédoise, il ne dure guère que deux mois. La neige fond à la fin de juin et recommence à tomber à la fin d’août; dans ce court intervalle, la végétation parcourt toutes ses phases, la lerre se couvre de verdure, la floraison, la maturation des fruits s’effectue, les plantes laissent échapper leurs graines, puis tout retombe dans l’immobilité, et le sol reprend, pour dix mois, son manteau de neige et de glace. Pendant cette saison si courte et si brillante, la longueur des beaux jours compense leur petit nombre. A Saint-Pétersbourg, à Stockholm, ils ont déjà, au solstice d’été, 18 heures
CLIMAT. CLIMATS FUOIDS.
50 minutes de durée ; en Islande, ils sont de 20 heures; enfin, à partir d 66°52' de latitude, il arrive une période de l’année pendant laquelle le sole ne se couche plus. Vers minuit, il s’approche de l’horizon, mais au lieu d plonger dans la mer, il se relève et recommence à décrire un nouveau cercle plus tard il s’y enfonce pour quelques instants, puis le temps de son in mersion se prolonge et les jours vont en diminuant de longueur jusqu’ l’approche de l’hiver; le soleil décrit alors des arcs de cercle de plus e plus petits, il finit par ne plus se lever et le pays reste plongé dans les t< nèbres. L’obscurité cependant n’est pas complète. Ces longues nuits soi en général calmes, splendides, et illuminées par l’éclat fantastique des ai rores boréales. Ce brillant spectacle ne s’observe pas seulement au del du cercle polaire, nous en jouissions presque tous les soirs à la côte d Terre-Neuve, sous le 50e parallèle. C’est du reste le seul phénomène éle< trique qui soit propre à ces latitudes, les éclairs sont très-rares, à parti du 65e degré, et au delà du 7 O1' on ne trouve plus de traces d’électricil dans l’atmosphère. Dans les régions septentrionales, les pluies deviennei de moins en moins abondantes, mais elles sont remplacées par la neig et par des brumes que les rayons du soleil ont de la peine à traverser. U calme profond, un silence lugubre pèsent sur ces solitudes qu’éclaire u jour terne et sans lumière, et qu’attriste encore la morne végétation qi les recouvre. Les oscillations mensuelles du baromètre vont en augmei tant à mesure qu’on s’éloigne de l’équateur; à Bossekop, la commissio scientifique du Nord les a trouvées de 58“““, 5, tandis que l’oscillatio moyenne diurne n’était que de 18 millimètres. (Bravais.)
Les climats froids sont salubres. Sous la zone torride, rien ne peu mettre à l’abri des maladies èndémiques; dans les régions septentrionales au contraire, il suffit, pour se bien porter, d’une habitation convenable de vêtements chauds et d’une nourriture suffisante. Les maladies infec lieuses y sont à peu près inconnues; la fièvre intermittente ne remont pas au delà de l’isotherme de -+- 5°; sa limite boréale peut être représenté par une ligne partant de Québec, pour atteindre la côte de Norvvége, à 1 hauteur du 59e degré. Elle est inconnue dans le nord de l’Ecosse, au Hébrides, aux Orcades, aux Shetland, ainsi qu’en Islande, où Thorsten sen n’a pas eu l’occasion d’en observer un seul cas ; l’hépatite y es également inconnue, et lorsque la dysenterie vient à s’y montrer, c’es sous l’influence évidente d’une alimentation insuffisante ou de mauvais qualité; la fièvre typhoïde y est assez répandue, et les maladies éruptive y font parfois de grands ravages.
Les affections des voies respiratoires diminuent de fréquence en remon tant vers le nord, ainsi que nous l’avons déjà dit; la phthisie, que nou avons retrouvée jusqu’ici sous toutes les latitudes , pesant partout d’un poid presque égal dans la balance de la mortalité, paraît atténuer ses ravage dans les pays qui, d’après les idées reçues, sembleraient les plus favorable à son développement. Elle est inconnue en Islande, d’après Schleisner aux des Féroë, d’après Panum; dans le Einmark, Martins n’en a pa: observé un seul cas; en Russie, enfin, et môme à Saint-Pétersbourg qu
CLIMAT. - — CLIMATS FllOlDS (RÉGION EUROPÉENNE) .
touche presque à la limite des pays tempérés, elle est, d’après Dubois (d’Amiens), beaucoup plus rare qu’en Angleterre. Il ne faudrait pas conclure de ces faits que le séjour de ces contrées puisse convenir aux tuberculeux nés sous un climat plus doux : pendant un séjour de quelques mois que la frégate la Psyché a fait dans la mer Blanche, en 1855, notre collègue Gallerand a vu l’état de ses phthisiques s’aggraver rapidement; il en a perdu cinq, deux sont morts à leur arrivée à Brest, plusieurs autres n’ont dù la vie qu’aux précautions minutieuses dont ils ont été entourés. Si la tuberculisation pulmonaire est rare sous cette zone, la grippe y acquiert , en revanche, un degré de gravité inconnu dans les régions tempérées : en Islande, au dire de Schleisner, elle fait souvent de nombreuses victimes; aux îles Féroë, à certaines époques, elle a doublé le chiffre delà mortalité annuelle. On observe, de plus, dans quelques-unes de ces contrées, des maladies spéciales que nous indiquerons en parlant de chacune d’elles.
I. Région européenne. — La région européenne des climats froids comprend l’Islande, le nord de la Suède, de la Norwége et de la Russie.
a. Islande. — Cette île présente un intérêt particulier par sa situation géographique, le caractère de son climat et celui des maladies qu’on y observe. On peut la considérer. comme une immense montagne couverte de glaces éternelles, coupée de profondes déchirures, et s’élevant du milieu des mers sous la forme d’un cône court et évasé. Ses côtes sinueuses sont creusées d’innombrables fiords. Le relief principal de ses montagnes court de l’est à l’ouest, le long de la côte méridionale. Leurs sommets les plus élevés ne dépassent pas 2,000 mètres; elles renferment une dizaine de volcans en activité, sans compter une infinité de petits cratères. Ces volcans sortent presque tous des glaciers qui fondent en partie pendant les chaleurs de l’été et inondent le pays. L’Islande est couverte de cours d’eau rapides comme des torrents, de lacs parsemés d’îles volcaniques, de sources jaillissantes ou geysers, dont les principales, le grand Geyser et le Strockmus, lancent à une hauteur de 50 mètres, au milieu d’un nuage de vapeurs, une colonne d’eau dont la température s’élève à 85 degrés. Le sol, en général stérile, ne produit que de l’orge, des pommes de terre grosses comme des châtaignes et des lichens. On n’y trouve pas de forêts; les habitants de Reykiavick montrent avec orgueil aux étrangers leur bois de Vathna, dont les arbres n’ont pas plus d’un mètre de hauteur. La partie nord-ouest de l’île présente de beaux pâturages et des vallées verdoyantes.
Météorologie. — Le climat de l’Islande est beaucoup plus tempéré que sa latitude ne porterait à le croire. Les déchirures profondes de ses côtes et la présence du Gulf-Stream, la rapprochent des contrées occidentales de l’Europe^ au moins dans ses parties méridionales, car le Nord subit l’influence du courant froid qui part duSpitzberg, de celui qui descend le long de la côte du Groenland et des glaces qu’ils charrient. Aussi observet-on une différence de plus de 5 degrés, entre la température moyenne de la côte nord et celle de la côte sud, bien qu’elles ne soient séparées
que par une distance de 510 kilomètres. La chaîne que nous avons indiquée établit la ligne de démarcation. 11 n’a été fait d'observations suivies que dans le sud. A Reykiawick, la moyenne annuelle est de 4°; celle du mois le plus froid (février) de — 2°,1, celle du mois le plus chaud (juillet) de 15u,5 ; les extrêmes observés ont été — 15° et 25°. A la côte septentrionale, lorsque les glaces du Groënland, poussées par les courants polaires, s’arrêtent entre les promontoires, le thermomètre descend souvent, d’après Thorstensen, à — 50°, et, dans l’intérieur de l’île, il tombe quelquefois plus bas. Le climat est inconstant et variable; en quelques instants on voit une tempête succéder au calme le plus profond, l’atmosphère est nébuleuse, pendant presque toute l’année, et les pluies fréquentes surtout en décembre. La terre reçoit, en moyenne, 756 millimètres d’eau par an, un tiers de plus qu’en Danemark. Les vents régnants sont ceux du nord et de l’est ; c’est à peine si l’on compte quatre jours de vents de sud, pour dix de nord, et deux jours de vents d’ouest pour dix de l’est.
Salubrité , maladies. — L’Islande n’est pas insalubre, si l’on en juge par le chiffre de sa mortalité qui ne dépasse guère celui de la France el qui est de beaucoup inférieur à celui de la Russie
On y compte en moyenne, chaque année, 2,7 décès pour 100 habitants
Le cadre nosologique y présente des particularités remarquables. Les maladies qui font le plus de ravages dans les pays chauds et dans les régions tempérées, y sont presque inconnues ; on y rencontre, en revanche, à l’état endémique, des affections extrêmement rares dans nos climats. Trois d’entre elles offrent un intérêt spécial, la maladie bydatique des Islandais, la spedalskhed et le tétanos des nouveau-nés.
Les hydatides sont tellement communes en Islande qu’elles y atteignenl un septième de la population. C’est du moins la proportion établie pai Thorstensen et Schleisner, et le docteur lljaltelm a affirmé à noire confrère le docteur Jacolot qu’elle n’avait rien d’exagéré. Contrairement à la spedalskhed, elle est beaucoup plus commune, dans l’intérieur que sur les côtes, elle est également répandue chez les deux sexes, et atteint son maximum de fréquence, entre trenLe et cinquante ans. Quatre fois sui six, c’est dans le foie qu’on trouve les hydatides; elles n’y affectent pas de siège spécial; on en rencontre aussi, mais beaucoup plus rarement, dans les autres viscères abdominaux, dans la cavité des plèvres, dans les poumons, dans le crâne et même sous la peau. La marche de la maladie el son mode de terminaison sont les mêmes qu’en Europe.
La spedalskhed y est beaucoup plus rare qu’en Norwége. Les dernier; relevés portent le nombre des malades à 150, ce qui, pour une population de 67,000 habitants, donne à peine la proportion de 0,2 pour 100. Elle y affecte la même prédilection pour le littoral et surtout pour les points où les habitants se livrent à la pêche. Au demeurant, en Islande, comme en Norwége, celte maladie offre plus d’intérêt scientifique que d’importance réelle. Il n’en est pas de même du tétanos des nouveau-nés, qu’on désigne en Islandais sous le nom de ijinklofi. 11 entre pour près d’un tiers, dans la
mortalité totale de l’ile. Dans les îles Yestmanney, il enlève 62 enfants sur 100, entre le 5e et le 12e jour. C’est à peine, dit Tliorstensen, s’il en est un quart qui dépasse le 16e.
La fièvre typhoïde se montre tous les ans en Islande; elle figure pour 6 pour 100 dans la mortalité. On voit apparaître au printemps une fièvre catarrhale plus meurtrière encore, et qui, d’après la description deThorstensen, nous paraît se rapporter à la grippe dont nous avons déjà signalé la gravité sous ces latitudes. Les fièvres éruptives, la rougeole surtout, font parfois de nombreuses victimes; la coqueluche y règne souvent à l’état épidémique, et les maladies des voies respiratoires, autres que la phthisie, n’y sont pas rares. On peut en dire autant des rhumatismes, des névralgies et de l’hystérie; enfin, les affections cutanées, et notamment la gale, y sont très-répandues.
b. Suède et Norwége (partie septentrionale). — Les deux tiers de la presqu’île Scandinave appartiennent aux climats froids. Située entre deux mers, parcourue du nord-est au sud-ouest, sur une longueur de 1 ,500 kilomètres, par les Dofrines, dont les sommets sont couronnés de neiges éternelles, elle est sillonnée par les nombreux torrents qui en descendent et couverte de lacs et de marais. Nous avons déjà signalé les différences climatériques qui s’observent entre les deux versants de ces montagnes, le contraste continue jusqu’au Finmark. La côte occidentale offre le type parfait des climats maritimes; les ports de la Norwége, jusqu’au cap Nord, sont presque toujours libres, tandis que ceux de la Baltique sont bloqués, par les glaces, sous des latitudes bien inférieures. Les pluies y sont abondantes, l’humidité extrême, les saisons peu tranchées. Sur l’autre versant, le climat est rigoureux et continental. L’hiver commence en octobre; les cours d’eau se prennent en glace, les neiges s’accumulent sur la cime des monts, dans le fond des vallées et parfois un vent violent les soulève en nuages épais; en avril, leur fonte commence, le printemps est signalé par des débâcles subites et terribles, et pendant deux mois, le pays est inondé et les communications interrompues.
Le Finmark, la pointe la plus avancée vers le nord de la presqu’île Scandinave, se rapproche, par la douceur de son climat, de la côte de Norwége. La température moyenne de l’hiver y est de — 4°, 6; celle de l’été, de 6°, 4, comme au mois de mars à Paris. La limite inférieure observée par la commission scientifique du Nord, en 1858, a été — 25°, 8. Les variations assez brusques, puisqu’elles peuvent aller jusqu’à 6 et même 8 degrés en quelques heures, sont déterminées par les changements dans la direction des vents. Le plus chaud est celui de sud-ouest; le plus froid, celui de sud-est. Ce dernier vient de l’intérieur de la presqu’île, et détermine un abaissement du thermomètre plus considérable que le vent de nord qui souffle directement de la mer Glaciale, tant est grande l’influence de la terre. (Martins.)
Nous n’avons rien à ajouter, en ce qui a trait aux maladies de ces contrées, à ce que nous en avons dit déjà en parlant des pays tempérés.
NOUV. DICT. MED. ET CllIR.