V. — CLIMATS POLAIRES
Nous sommes arrivés aux limites delà terre habitée, à ces déserts glacés que les pêcheurs de phoque et de morse fréquentent seuls et qui ne sont peuplés que par quelques tribus d’Esquimaux. Groupées autour des pôles, ces régions représentent deux calottes sphériques dont la septentrionale seule a été explorée. Elle comprend le Spitzberg, la Nouvelle-Zemble, le nord de la Sibérie, la partie de la Nouvelle-Bretagne qui confine à l’Océan glacial, la terre de Baffin, le nord du Groenland et les îles de la mer polaire, comprises sous la dénomination de terres Arctiques. Rien ne peut peindre l’aspect sinistre de ces solitudes. L’œil n’y rencontre que des
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mers immobiles, que des glaciers surplombant d’immenses champs de neige, à la surface desquels se dressent des rochers nus et dépouillés, où se dessine de loin en loin la silhouette d’un renne ou d’un ours blanc. Les rayons d’un soleil oblique, traversant avec peine un épais rideau de brume, viennent se réfléchir sur ces grandes surfaces d’un blanc uniforme et les éclairent d’un jour douteux. Cette lueur monotone remplit le ciel pendant le cours d’un long été sans nuits, et disparaît ensuite pour faire place, pendant plusieurs mois, à la clarté blafarde de la lune, à l’éclat des aurores boréales. Au cap Nord, le soleil reste pendant deux mois de suite au-dessus de l’horizon, pendant trois mois au Spitzberg et, au pôle, un jour de six mois succède à une nuit de même durée.
Météorologie. — Le froid, sous ces latitudes, atteint une intensité telle qu’on a peine à comprendre que des hommes puissent y résister. Sir John Ross nous a laissé une relation détaillée de son deuxième voyage, à la recherche du passage du nord-ouest. Il a séjourné pendant quatre ans, avec les 25 hommes qui composaient l’équipage de ses deux navires, entre le 70e et le 74e degré de latitude. Chaque jour il enregistrait ses observations météorologiques avec un soin qui demandait souvent du courage. La moyenne de ces quatre années a été de — 13°, 9; celle des six mois les plus chauds de — 4°, 5; celle des six mois les plus froids de
— 25°, 3. Le mois le plus chaud (juillet) a présenté pour maximum -+- 1 0° et pour minimum — 2°, 2, pour moyenne + 2°, 2; le mois le plus froid (janvier) pour maximum — 20°, pour minimum — 42°, pour moyenne
— 34°. La température la plus basse qu’il ait observée a été — 49°. Ce ne sont pas là cependant les froids les plus rigoureux que les navigateurs aient éprouvés dans les régions polaires. Les tables de Kæmtz indiquent six localités où la moyenne annuelle de température descend au-dessous de ces chiffres. C’est à l’ile Melville, par 74047', qu’elle atteint sa limite inférieure. Elle est de — 18u,7; celle du mois de février de — 35°, 8 ; celle du mois de juillet de — 5°, 8. Ces observations ont été faites par Parry en 1819; toutefois, il n’a jamais vu le thermomètre descendre audessous de : — 47°; tandis qu’en 1834, au fort Reliance, le capitaine Rack a noté — 56°, 7. C’est la température la plus basse qui ait été régulièrement constatée sur le globe ; il est vrai qu’on n’a pas pu remonter encore au delà de 82°4o' de latitude nord, limite atteinte par Parry en 1827. Il paraît toutefois probable que la température ne continue pas à s’abaisser en remontant au delà. Les courbes que décrivent les lignes isothermes dans ces régions, conduisent à penser qu’il existe deux pôles de froid pour l’hémisphère nord : l’un en Amérique, l’autre en Asie. Rerghaus, d’après des calculs dont il ne sera peut-être jamais possible de véritier l’exactitude, place le premier par 78° de latitude et par 92° de longitude ouest, et lui assigne une température moyenne de — 19°; il place le second par 79°30' de latitude et 118° de longitude est, avec une température moyenne de — 17°, 2. Quant à l’hémisphère austral, on en est réduit aux conjectures.
Sous l’influence de froids semblables, tous les corps tendent à passer
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à l’état solide; le vinaigre se transforme en une gelée acide, le rhum coule comme du miel, l’eau versée de la mâture, à travers une passoire, tombe sur le pont à l’état de grêle ; le contact d’un métal enlève l’épiderme comme le ferait un fer chaud, le mercure se congèle dans la main. Ross et ses compagnons, pour tromper leur ennui, s’amusaient à traverser des planches d’un pouce d’épaisseur, avec des balles de mercure congelé; celles d’huile d’amandes douces tombaient à terre sans se briser.
Les variations de température sont aussi fréquentes, aussi brusques que partout ailleurs. Souvent le thermomètre s’abaisse, en quelques heures, de 10, de 15 et même de 20 degrés. Lorsque ces oscillations s’effectuent, pendant l’hiver et par un temps calme, elles sont à peine senties. Ce ne sont plus que des différences, entre un froid rigoureux et un froid excessif, que des nuances d’une même sensation. Il n’en est pas ainsi quand le vent souffle. Parry raconte qu’à l’île Melville, ses compagnons pouvaient se promener à l’air libre, par une température de — 46°, mais la plus faible brise leur faisait éprouver, à la face, une douleur cuisante, bientôt suivie d’un mal de tête insupportable. Le temps est d’une inconstance remarquable, dans les régions polaires ; on voit succéder, à un calme plat, des coups de vent aussi brusques que violents. Tous les navigateurs parlent de ces bourrasques qui disloquent les montagnes de glace et menacent d’engloutir les navires sous leurs débris. En quelques heures, le ciel jusque-là serein, se couvre de nuages, et, quand la température s’élève, l’atmosphère est obscurcie par des brumes tellement épaisses qu’on ne distingue pas les objets à quelques pas devant soi. Les brouillards froids et pénétrants mouillent comme de la pluie. Les orages sont inconnus, dans ces parages, et, même pendant l’été, jamais le bruit du tonnerre ne trouble le silence de ces mers désertes. Aux approches de l’automne, les brumes augmentent et laaieige tombe avec abondance. On en observe, du reste, dans tous les mois de l’année (Martins). Les variations diurnes du baromètre sont beaucoup moins marquées que dans les régions tempérées, les oscillations irrégulières, au contraire, y sont très-prononcées.
Il semblerait, au premier abord, qu’aucune végétation ne peut résister à un climat pareil, et cependant, la flore du Spitzberg, la mieux connue de ces contrées, ne s’élève pas à moins de 245 espèces. Ce ne sont pas seulement des cryptogames telles que les mousses et les lichens qui la composent, Martins y a compté 95 plantes phanérogames, dont quelquesunes atteignent une hauteur de plusieurs décimètres. Quant aux arbres et même aux arbustes, les derniers de tous s’arrêtent en Norwége, sous le 70e degré. La faune n’est pas aussi riche; elle se compose surtout d’animaux aquatiques, car dans les régions boréales, comme le fait observer Martins, la mer est toujours plus peuplée que la terre. Ainsi, sur 16 espèces de mammifères qu’on rencontre au Spitzberg, 12 sont marins et 4 terrestres; sur 22 espèces d’oiseaux, 20 sont aquatiques; il n’y existe pas un seul reptile, et, quant aux poissons, c’est toujours la même pauvreté en espèces et la même richesse en individus. L’homme, avons-
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nous dit, y est représenté par des tribus d’Esquimaux vivant dans des huttes enfumées ou dans des trous creusés sous la neige et n’ayant pour nourriture que de la chair de phoque, du saumon salé et de l’huile de poisson, dont ils font une consommation effrayante.
Salubrité , maladies. — Les régions polaires, malgré l’effrayante rigueur de leur climat, ne sont pas insalubres. Toutes les relations des voyageurs en font foi. En lisant ces récits lugubres qui nous représentent une poignée d’hommes aux prises avec la faim, la fatigue et le froid, partant pour des excursions de plusieurs mois, à travers ces solitudes sans bornes, attelés le jour aux traîneaux qui renferment leurs provisions, dormant la nuit sur la glace qui conserve au réveil l’empreinte de leurs corps, l'esprit se partage entre l’admiration qu’inspirent ces mâles courages et la surprise qu’on ressent en voyant presque tous ces hommes y résister. Kotzebue a passé quatre ans, dans les mers arctiques, sur le navire russe le Rurick, et n’a pas perdu un seul de ses vingt-sept compagnons. Sur les vingt-trois hommes qui formaient son équipage, Ross n’en a vu mourir que trois, un de scorbut, un autre de phthisie, le troisième, dit-il, par suite d’une complication de maladies. Une des dernières expéditions envoyées à la recherche de Franklin, celle de la Résolute , se composait de 10 navires, formant ensemble un effectif de 500 hommes. Ils ont eu à subir des fatigues et des souffrances sans nom, et pourtant il n’en est mort que huit, qui presque tous ont succombé à des affections du cœur.
Le fait le plus remarquable que présente la pathologie de ces contrées inhabitables, c’est l’absence à peu près complète de maladies de poitrine. Ces capitaines, qui relatent avec un soin si minutieux les précautions paternelles qu’ils ont prises pour maintenir la santé de leurs hommes et les maladies qu’ils ont présentées, parlent à chaque page de congélations, de scorbut, d’ophthalmies, jamais de toux ni d’affections des voies respiratoires. Il n’en est question qu’une seule fois dans l’interminable journal de Ross, c’est à propos de l’armurier mort de consomption pulmonaire ; encore Ross se hâte-t-il d’ajouter qu’il en était atteint depuis de longues années, qu’il avait caché son état au départ, qu’il s’attendait à son sort et qu’il n’eût pas résisté plus longtemps en Angleterre. Cependant, lorsque la température s’élève au-dessus de 0° et que l’humidité de l’atmosphère se prononce davantage, il n’est pas rare de voir survenir, à bord des navires, des bronchites accompagnées de courbature et de fièvre qui offrent avec la grippe la plus grande analogie. Ce fait est signalé, dans le journal de Bellot; il a été également observé par C. J. Phipps, dans son voyage au pôle boréal, accompli en 1773. « Le 10 juillet, dit-il, nous trouvant par 83°, 56' de latitude nord, le temps étant très-humide et la température de -+- 39° Farenheit (-+- 5°, 85 du thermomètre centigrade), plusieurs hommes lurent pris de rhumes qui leur causaient des douleurs dans les os : il y en eut peu qui restassent sur les cadres plus de deux jours à la fois. » Les Esquimaux sont, dit-on, sujets à des pleurésies aiguës qui les enlèvent rapidement.
En somme, les causes de maladies qu’on rencontre sous ces latitudes,
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sont pour ainsi dire négatives. On y meurt de faim ou de froid, lorsqu’on vient à manquer de provisions ou de combustible; on y jouirait d’une bonne santé s’il était possible de s’y entourer du confortable nécessaire. Les maladies elles-mêmes ne sont guère que des lésions physiques. Le scorbut, les congélations et l’ophthalmie des neiges, sont à peu près les seules que les navigateurs aient à y redouter.
Le scorbut a été de tout temps le fléau des équipages, dans les longues campagnes, et dans les mers polaires toutes les causes se réunissent poulie faire naître. Il a pour complices le froid, l’humidité du hord, l’absence de vivres frais et surtout de végétaux, l’altération des provisions qu’on ne peut renouveler, enfin la tristesse qu’amènent l’éloignement de la mère patrie, l’incertitude du retour, l'uniformité d’une vie dans laquelle toutes les journées se ressemblent, et l’aspect navrant de ces solitudes. Aussi est-ce la maladie qui fait toujours le plus de victimes. Les compagnons de Parry, du docteur Kane, de Phipps, etc., eurent beaucoup à en souffrir; Ross et Bellot en parlent à chaque page de leur journal, et, dans son expédition vers le pôle sud, lorsque Dumont d’Urville se décida pour la seconde fois à affronter les glaces, les équipages de la Zélée et de l'Astrolabe furent atteints d’une grave épidémie de scorbut et de dysenterie qui compromit le succès de la campagne.
Les congélations et les ophthalmies causent plus de souffrances qu’elles ne présentent de dangers. Les congélations superficielles des parties exposées à l’air ( Frost-bites des Anglais) n’épargnent personne. Sous l’influence de cet air glacial, surtout lorsqu’il est en mouvement, la peau du visage et des mains rougit, se gerce, se fendille, devient le siège d’un fourmillement et d’un engourdissement douloureux, qui souvent s’accompagnent de phlyctènes superficielles et qui parfois déterminent, en se prolongeant, le sphacèle des extrémités. Presque toutes les relations parlent d’orteils et même de pieds gelés ayant nécessité des amputations. Le tétanos vient quelquefois compliquer ces graves lésions, ainsi que le docteur Kane l’a observé, dans son voyage sur la côte nord du Groenland. Enfin, à un degré plus intense ou par son action plus prolongée, le froid amène la congélation générale et la mort. C’est ainsi qu’ont succombé tant de milliers de soldats pendant la retraite de Russie, c’est ainsi qu’ont dù périr les derniers compagnons de Franklin.
L ophthalmie des neiges (snow-blinclness des Anglais) est aussi commune que les congélations et occupe autant de place dans les récits des navigateurs. Ross rapporte que, dans quelques-unes de ses excursions, tous ses hommes en furent atteints à la fois. Dans son hygiène navale, Fonssagrives en distingue deux espèces : l’une consistant dans la lésion de la rétine et déterminée par la réflexion de la lumière sur la neige, par l’action des rayons solaires devenus presque horizontaux, par l’éclat du ciel et des aurores boréales ; l’autre, toute mécanique, causée par l’impression du vent froid, l’introduction de la neige entre les paupières et l’agglutination des cils par les larmes congelées. Cette dernière est signalée par tous les voyageurs ; tous parlent d’inflammations des yeux, ac-
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BIBLIOGRAPHIE
compagnées de douleurs cuisantes, de larmoiement, de photophobie, de rougeur des paupières et des conjonctives ; tous signalent la promptitude avec laquelle ces accidents se dissipent, lorsque les malades peuvent se soustraire à leurs causes. Ross, dans l’excursion que nous avons citée, après avoir été contraint de s’arrêter, parce que ses compagnons ne pouvaient plus distinguer leur route, les vit tous guéris au bout de cinq jours. Bellot en parle dans les mêmes termes. C’est également la forme d’ophthalmie dont stmt atteints les Esquimaux, aux yeux rouges, aux paupières bouffies, ulcérées, privées de cils, et qu’on observe chez leurs chiens eux-mêmes. Ce n’est donc qu’une blépharo-conjonctivite par cause externe, d’un caractère très-aigu, mais sans gravité dans l’immense majorité des cas. Quant à la première espèce, celle qui résulterait d’impressions lumineuses trop vives et constituerait une sorte d’amblyopie amaurotique, son admission me paraît rationnelle, mais je ne l’ai vue ni signalée ni décrite par personne. Michel Lévy dit bien, il est vrai, que la cataracte et l’amaurose sont communes chez les Lapons, j’ai bien entendu moi-mênje parler à Terre-Neuve de chasseurs de phoque égarés sur les glaces pendant l’hiver et ne pouvant revenir parce qu’ils avaient été tout à coup frappés de cécité, mais ces indications ne me semblent pas suffisantes pour admettre l’espèce d’ophthalmie dont il s’agit.
Indépendamment des maladies des yeux, les indigènes des régions polaires sont sujets à des flux intestinaux, conséquence inévitable de leurs longues abstinences et de leur gloutonnerie lorsqu’ils trouvent le moyen de la satisfaire. La diarrhée et la dysenterie sont très-communes chez les Esquimaux, le pyrosis et les affections vermineuses, parmi les Lapons et, d’après Samuel Ilearne, les Indiens des bords de la baie d’IIudson sont décimés par la phthisie et les flux de ventre, et arrivent rarement à la vieillesse. Presque tous sont de plus atteints d’une affection cutanée qui ressemble à la gale.
Nous avons réuni, dans une même étude, tous les pays qui font partie des régions polaires, parce qu’ils se ressemblent tellement sous le rapport de la climatologie, qu’il n’y eût pas eu d’intérêt à les passer successivement en revue, et que ces détails inutiles n’auraient fait que surcharger cet article.