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Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques [electronic resource]

Dans tous les lieux où des hommes ve'curent , la me'cleclne naquit parmi eux du de'sir de soulager leurs maux et d'e'loigner le terme de leur existence. Contemporaine de tous les âges et de l'origine de toutes les socie'te's , cette science ne s'est pas montre'e d'abord, ainsi qu'on a vainement cherche' à l'e'tahlir, dans une contre'» ou chez un peuple de'termine's , pour, de là, se propager sur la terre , et re'pandre ses bienfaits parmi les varie'te's nombreuses des familles humaines. Par cela même que les hommes ont constamment, afin de satisfaire leurs plus pressans besoins., forge' des armes, e'ieve' des troupeaux, cueilli des fruits, ou cultive' le sol; par cela même aussi, la sensation de la douleur, ou la vue des malades et des blesse's , les excitèrent à chercher des remèdes et à faire dë la me'decine. Ils devinrent me'decins ou chirurgiens, comme ils e'taient devenus pasteurs, cultivateurs ou guerriers. En se livrant à ces actions diverses , ils obe'irent aux mêmes lois organiques et ce'dèrent aux impulsions du même instinct.

Qu'il y a loin de ces premières et grossières tentatives, aux proce'de's re'guliers , calcule's et me'thodiques , d'un art de'jà perfectionne', et fonde' sur des the'ories, de'duites elles-mêmes d'une longue observation des faits ! Ayant pour base le sentiment le plus impe'rieux de la nature, celui de la conservation individuelle, la me'decine pratique a toujours e'te' pour l'homme un sujet important d'e'tudes et de me'ditations; elle a mis à contribution toutes les autres sciences, s'est enrichie de leurs de'couvertes, et a confondu son histoire avec celle de la civilisation tout entière, cause à la fois et résultat des conquêtes et des progrès de l'esprit humain. Les pratiques me'dicales, d'abord restreintes, sugge're'es par le hasard, ou autorise'es seulement par une expe'rience e'troite et trop souvent mensongère , sont graduellement devenues plus rationnelles , mieux approp'rie'es aux cas spe'ciaux des maladies, et plus ge'ne'ralement salutaires, à mesure que les populations s'accrurent, et que les hommes, en re'unissant leurs efforts, eurent plus de loisir pour observer, et la nature qui les environne, et leurs propres actions.

Plusieurs causes, qu'il convient de rappeler ici, ont universellement contribue' aux progrès des arts , des sciences , de la philosophie et de la me'decine. Parmi elles , les communications e'tablies entre les habitans des diverses contre'es du globe , par le commerce, les voyages, les guerres elles-mêmes, tiennent le premier rang. Comme les individus, les peuples languissent dans l'isolement et y perpe'tuent leur enfance. Si, abandonne's à leurs propres forces, ils parviennent, à l'aide des siècles, à un degré', quel qu'il soit, de civilisation et d'habileté' industrielle ou scientifique, ils y demeurent stationnaires , jusqu'à ce que des causes plus actives d'impulsion les re'veillent de leur long assoupissement, et leur imprimént enfin un mouvement intellectuel plus prononce. La Chine , l'Inde , le Japon et plusieurs parties de l'Orient, ont pre'sente' à diverses e'poques, ou offrent encore actuellement des exemples de cet e'tat d'inertie , entretenu par un isolement presque complet d'avec les autres peuples. En se mettant, au contraire, en relation, les hommes font entre, eux un continuel e'change de leurs proce'de's, de leurs de'couvertes , de leurs lumières. Sous l'influence de l'excitation de'termine'e par ces rappoi'ts , l'e'mulation se développe, les esprits se fortifient, les combinaisons de l'intelligence acquièrent plus d'autointe' , et la carrière des perfectionnemens, ouverte dès lors devant tous, semble ne pas avoir de bornes possibles. Il n'est pas jusqu'aux invasions et aux conquêtes , qui n'aient quelquefois contribue' à propager les connaissances utiles , à de'truire de funestes pre'juge's, à e'clâirer les hommes, et à e'iendre, d'un côte' ou de

DiCT. DE MbDECIKE ET DE ClIIRrRGIE PRATIQUES.

l'autre , parmi les vainqueurs ou parmi les vaincus , le domaine de la raison. L'immobilité' est en quelque sorte la mort; le mouvement seul atteste la pre'sence de la vie, et peut rendre plus parfaits les actes qui en de'pendent.

L'observation historique de'montx'e que ces circonstances ne suffisent point encore, et qu'elles resteraient insuffisantes et ste'riles , si une liberté' entière de discussion et de pense'e ne les fortifiait en les fécondant. Sans cette liberté' , premier besoin du siècle où nous vivons, les travaux scientifiques languissent, et les esprits restent stationnaires ou re'trogradent. De quelque nature qu'il soit, le despotisme tend à imposer ses lois aux intelligences aussi bien qu'aux personnes , à niveler au-dessous de lui les unes comme les autres, à les comprimer, à s'opposer à la découverte , à l'expression et surtout à la propagation de toutes les ve'rite's susceptibles de compromettre son existence. Sous son joug de fer, l'ignorance se perpe'tue , le savoir paraît suspect , les esprits se faussent , et les sciences , ou ne peuvent naître , ou ne tardent pas à marcher en arrière , si elles avaient e'te' pre'ce'demment cultive'es avec succès. Semblable au sol encore brut , l'ignorance est dispose'e à recevoir les germes de toutes les connaissances ; elle n'oppose au savoir qu'une re'sistance d'inertie , et la puissance d'habitude ou de pre'juge's assez faciles à de'truire ; mais le despotisme , guide' par un instinct funeste , e'carte , repousse ou ane'antit sans pitie' tout ce qui , s'e'levant au-dessus de la foule encore esclave , menace de produire quelque lumière et de pre'parer l'affiranchissement gene'ral.

Le principe fondamental de la vie intellectuelle est donc une liberté de penser et d'e'crire , qui ne doit avoir d'autres limites que celles qui sont inipose'es à chacun par l'obligation de respecter le bien-être et la tranquillité' de tous. Dans tous les lieux où cette liberté', fonde'e sur la raison et les lois, a re'gné, les sciences, la philosophie, les arts et la me'decine n'ont pas tarde' à fleurir ou à renaître , si des re'volutions ante'rieures les avaient fait abandonner. La liberté' supple'e aux encouragemens , parce que les esprits ardens et pe'ne'tre's de l'importance de leur mission, trouvent en eux-mêmes une activité assez puissante pour la rem plir ; les encouragemens, au contraire, ne sauraient la remplacer : car, distribués quelquefois par le caprice ou la faveur, ils tombent presque aussi souvent sur la médiocrité que sur le talent réel, et entraînent les esprits vers le faux, que le pouvoir ne distingue pas toujours du vrai. L'école d'Alexandrie, se livrant, sous la protection des Ptolémées , aux sophismes , aux arguties , aux spéculations d'un platonisme défiguré, présente en ce genre un exemple mémorable , digne d'exciter de profondes méditations.

Telles sont les causes générales qui , avec les avantages ou les inconvéniens attachés aux climats , à l'organisation plus ou moins parfaite , et aux besoins variés des peuples , ont constamment favorisé ou contrarié les progrès des connaissances humaines. Mon but n'étant pas de reproduire, même en l'abi'égeant, l'histoire, tant de fois recopiée , de la médecine , j'ai dû me borner à ces considérations très-sommaires sur des circonstances qui , ayant toujours produit les mêmes résultats , rendent parfaitement compte des alternatives de splendeur et de décadence , à travers lesquelles cette science est parvenue jusqu'à nous.

Examinons maintenant l'influence qu'ont spécialement exercée, sur le choix des agens de la thérapeutique, les principales théories , à l'aide desquelles on s'est efforcé de rendre compte de l'exercice des fonctions, de la nature des maladies, et des manières diverses d'agir des médicamens.

Étudiés chez les peuples de tous les âges, les procédés dont

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l'ensemble constitue la médecine pratique de chacun d'eux se pre'sentent, ou de'pourvus de règles dans leurs applications , et n'ayant , pour motif de leur emploi , qu'un empirisme non raisonne', ou de'jà modifie's par des hypothèses plus ou moins exactes , et adapte's à des indications vairie'es , fonde'es elles-mêmes sur les idées qu'on s'est faites des causes et de la nature des maladies.

Une similitude , vainement conteste'e dans l'organisatiôn des hommes, a dû les porter constamment., en pre'sence des mêmes circonstanees , à exe'cuter les mêmes actes. C'est ainsi qu'on a retrouve', parmi les nations les moins civilise'es de plusieui's parties des deux continens , les mêmes pratiques grossières , les mêmes jongleries , les mêmes invocations destine'es à gue'rir les le'sions apparentes ou cache'es de nos organes. La me'decine s'y est montre'e partout , unie d'abord aux superstitions de tous les genres , et en particulier à 'la divination. Mais il serait peu convenable de retracer, en de'tail, ces pratiques pre'tendues curatives : elles sont aussi e'loigne'es de l'art me'dical , que les rêveries astrologiques l'e'taient de la science qui traite des mouvemens des corps ce'lestes.

Il est à remarquer, cependant, que toutes les parties de cette me'decine aveugle et empirique, de peuples non encore civilise's, ne sont pas e'galement absurdes et dignes de me'pris. Le hasard a souvent fait de'couvrir aux tribus les plus ignorantes , et la tradition a conserve' parmi elles , l'usage de plusieurs moyens a^jplicables ,. soit aux accidens les plus ordinaires , soit aux maladies les plus communes dans les contre'es qu'elles habitent. C'est ainsi que le polygala est employé', dans plusieurs parties de l'Ame'rique , contre les morsures du serpent à sonnettes ; que des indigènes du même continent firent, les premiers, connaître aux Europe'ens les proprie'te's du kinkina ; que quelques Africains combattent la putridite' gangre'neuse de certains ulcères avec le suc de limon ; que même plusieurs Arabes entourent les membres fracture's comminutiveraent d'une cpuche de stuc , susceptible d'être ramolli a volonté , et qu'ils ne lèvent que lorsque les plaies sont cicatrise'es èt les os redevenus solides , etc. Beaucoup de remèdes empiriques, employe's dans des contre'es encore barbares, ont e'te' adopte's, pre'conise's et importe's, à grands frais, par les peuples les plus e'claire's , dont ils ont bien plus souvent surcharge' qu'enricbi les matières me'dicales. '

A ce premier degré' d'ignorance, d'imperfection et d'empirisme , inhe'rent à un -état social encore dans l'enfance , succéda constamment une médecine fondée sur les croyances religieuses plus perfectionnées des nations. Les religions commencèrent , chez tous les peuples, l'œuvre de la civilisation. Elles seules pouvaient, en montrant aux hommes l'espérance d'un meilleur avenir , ou en les frappant d'une sakitaire terreur , Surmonter , au début de cette carrière , les obstacles qu'opposaient à l'établissement de l'ordre , et au sacrifice d'une portion considérable de la liberté individuelle, les habitudes encore persistantes ou mal éteintes de la vie errante , l'impatience de toute contrainte , et surtout le licnchant presque irrésistible des hommes à l'abus de leurs forces. Les premiers législateurs s'annoncèrent partout comme inspirés par la divinité ; partout ils parlèrent à leurs contemporains le même langage , et imposèrent des lois morales , puisées à la même source.

La médecine se ressentit de ce nouvel état des sociétés à peine formées. Prophylactique , plutôt que curative des lésions de nos organes, elle consista sp';cialement alors à observer les influences des localités, des diverses manières de vivre, des exercices, et même de rexécution des fonctions les plus cachées, et prescrivit, sur tous ces points , les pratiques les plus propres à prévenir et à écarter les maladies. Confondue avec la religion, celle-ci fit entrer les règles relatives à ces objets dans ses codes, et, de cette manière, imposa plus sûrement aux hommes l'obligation de les observer. Tel fut le caractère de cette médecine des premiers Egyptiens, qui se montra si féconde en préceptes concernant la diététique, les ablutions, la salubrité des villes, l'inhumation et la conservation des morts ; médecine placée sous l autorlté d'un corps de prêtres , à la fois dominateurs et législateurs du pays.

Les pratiques médicales semblent n'avoir pas eu d'autre fondement chez ces Phéniciens , si célèbres dans la plus haute antiquité , qui firent pendant tant de siècles le commerce du monde, et dont l'existence appartienl^ à une civilisation , précédée sans doute par plusieurs autres , dont les traces se sont perdues , et qui n'a laissé elle-même que des monumens rares et incertains. Cette alliance de la médecine avec la religion exista durant les premiers âges de la Grèce , qui emprunta tant de coutumes et de préceptes à l'Égypte ; elle se retrouve dans tout l'Orient , à la Chine , au Japon , et parmi ces nations mahométanes , qui soumirent à leur autorité plus de la moitié de l'ancien monde.

Sous cette forme théosophique , la médecine pratique n'a jamais été fort active et ne fit que des progrès lents , à peine appréciables. En Egypte , les médicamens énergiques ^ à l'aide desquels il est possible d'imprimer aux mouvemens organiques de grandes perturbations , paraissent ne pas avoir été généralement employés ou même connus. Quelques affections endémiques à la vallée du Nil , et qui devaient se multiplier facilement dans u'iie contrée ordinairement humide et souvent submergée , étaient les seules qu'on combattît à l'aide de moyens un peu actifs. La scille, par exemple, si utile, afin d'exciter la sécrétion urinaire et pour remédier aux suppressions de l'exhalation cutanée , était à ce point en honneur , qu'au rapport d'Isocrate un temple lui était élevé près de Péluse. Une sorte d'oxyde de fer pyriteux, et quelques autres substances excitantes des organes digestifs et de l'appareil circulatoire , étaient également employés , soit contre les hydropisies , soit contre les tympanites , assez communes dans la Basse-Égypte. Les ventouses n'étaient point inconnues alors, et les Égyptiens, qui leur donnaient la forme de petits cornets , semblent en avoir fait un assez fréquent usage. La même simplicité'' dans les moyens , et une pauvreté non moins grande dans la matière médicale , se font remarquer chez les peuples asiatiques, dont l'organisation sociale 'à conservé de l'analogie avec celle des Egyptiens. Ainsi, les moxas et l'acupuncture forment la base de la pratique chinoise et japonaise; à peine y ajoùte-t on du musc, quelques narcotiques et divers purgatifs, médicamens qui semblent souvent utiles chez des hommes à la fois lymphatiques et nerveux , dont le régime est en général peu excitant.

L'état stationnalre et d'engourdissement des sciences, des arts et de la médecine , sous l'influence sacerdotale , ne saurait surprendre l'observateur attentif. Cette forme de civilisation, après avoir été la plus convenable et la plus utile , à l'époque de son établissement, devait retenir ensuite les egprits, borner leur essor, et ne leur pas permettre de pénétrer dans l'étude de la nature au-delà de certaines limites. La superstition, qui lui servait de base , était incompatible avec une connaissance approfondie des phénomènes et des lois de l'univers; elle devait dès lors s'opposer à l'étude de ces lois , et maintenir dans l'immobillté les peuples qu'elle dominait. Dans quelques contrées , la tendance aux perfectionnemens l'emporta ; les hommes s'éclairèrent davantage ; de nouveaux besoins se firent sentir , et des révolutions survinrent , qui brisèrent les entraves opposées aux progrès de la raison générale. Mais, jusque là , une stupeur profonde s'appesantissait sur les esprits et rendait leur mouvement impossible. C'est ce qui eut lieu dans l'ancienne Egypte; c'est ce qui persiste encore à la Chine ; c'est ce que nous avons observé dans presque toute l'Europe au moyen âge.

Ce n'est pas toutefois sans admiration que le philosophe arrête ses regards sur les immenses résultats des civilisations antiques, et spécialement sur les effets de l'hygiène, dont elles avaient incorporé les maximes avec celles de la religion, et qui constituait alors presque toute la médecine. A quelle autre cause qu'à une hygiène publique et particulière bien entendue , et rigoureusement observée , doit-on attribuer l'état florissant de contrées qui, sans avoir changé d'aspect, sont aujourd'hui presque désertes, et redoutées des voyagèurs , à raison de leur insalubrité ? Quelle autre puissance , que celle de cette partie de la médecine , était capable de contrebalancer, pour la nation juive ,

INTRODUCTION

l'influence du sol aride et brûlant du de'sert, aussi bien que d une grande partie de la Jude'e ? N'est-ce pas , enfin , à un régime et à des habitudes tout hygiéniques, que la Chine doit sa prodigieuse population, et que les peuples de l'Inde ont dû leur conservation , à travers ses conquêtes et ses désastres .dont il semblait que leur extermination complète devait être la suite? La découverte de médicamens efficaces , l'introduction de méthodes rationnelles de traitement, le perfectionnement de la théorie et de la pratique médicales , sont des conquêtes précieuses sans doute, et qui doivent exercer une grande influence sur la longévité des hommes ; mais elles ne peuvent que combattre les maladies, tandis que l'hygiène les prévient.

Api-ès les traitemens les plus heureux, les hommes conservent presque toujours, dans les parties affectées, une susceptibilité anormale , qui les dispose à des lésions nouvelles , et qui altère l'énergie de leur constitution tout entière. En assurant la permanence de leur santé, l'hygiène les préserve au contraire de ces atteintes successives. Elle fait plus encore : sous l'influence des préceptes qu'elle enseigne , le temps durant lequel les deux sexes peuvent se livrer à l'exercice de la génération est rendu plus long, les produits de cette fonction deviennent meilleurs; et dès lors les populations entières augmentent en nombre , en même temps qu'elles résistent mieux à toutes les causes de destruction dont elles sont environnées. La décoUvei-te , tout hygiénique , de la vaccine a fait plus pour le genre humain que n'aurait jamais pu faire la méthode la plus heureuse de traiter la variole; l'emploi des moyens propres à faire cesser, dans les contrées où. il est endémique , le fléau désastreux de la fièvre jaune , serait bien autrement utile pour les populations qu'il ravage , que ne le sera jamais l'usage de médications susceptibles de lui dérober le plus grand nombre possible de victimes.

Mais, afin d'obtenir des résultats aussi durables, les préceptes de l'hygiène doivent être en quelque sorte imposés de vive force à l'ignorance, à l'incurie, ou aux préjugés, qui méprisent ses lois, et dédaignent presque toujours de s'y soumettre. La surveillance des gouvernemens , les progrès de la raison , l'intérêt de mieux en mieux senti des familles et des individus , ont remplacé sur ce point, parmi les modernes , le levier religieux dont les anciens firent un si merveilleux usage. Celui-ci agissait peutêtre d'une manière plus immédiate et plus générale ; mais la science est venue prêter son secours à l'insuffisance de nos moyens de persuasion ou de contrainte. Une étude plus approfondie des diverses manières d'agir des modificateurs qui nous environnent , de l'influence exercée sur nous-mêmes par nos moeurs, nos habitudes et nos passions, ont permis d'arriver, sur tous ces points, à des règles plus sûres et plus efficaces que celles qui dirigeaient nos devanciers. Aussi, les épidémies de toute espèce, les pestes de tous les genres , qui se multiplièrent avec tant de fureur à diverses époques, et surtout durant le moyen âge, ont-elles presque entièrement disparu , ou sont-elles confinées aux environs des lieux infectés d'oii leurs germes s'exhalent encore. Quelque opinion qu'on adopte sur leur mode de propagation , toujours est-il que ces affections n'étendent leurs ravages qu'aux lieux où se rencontrent , à raison de l'oubli des préceptes de l'hygiène , des dispositions insalubres , susceptibles de favoriser leurs progrès. Pour imiter sur ce point les anciens, il faudrait peut-être que l'autorité , invoquant les avis de la science , prescrivît dans les lieux menacés, sur la construction des habitations, sur leur . éeartement, sur leur élévation, sur le percement de leurs ouvertures , sur leur capacité, relativement au nombre des personnes qu'elles doivent recevoir, des règles que sanctionnerait une sage philanthropie, et dont la société obtiendrait les plus heureux effets. Mais revenons à notre sujet, dont ces considérations commençaient à nous écarter.

A la période théologique ou sacerdotale des sciences , succéda Ijgur culture libre et philosophique. Alors disparurent graduellement, et les erreurs dont elles étaient encore obscurcies, et le langage figuré et ontologique à l'aide duquel était exprimé le petit nombre de vérités qu'elles possédaient. C'est dans ce troi-

sième état qu'elles se présentent à nous aujourd'hui , et il importe d'étudier les révolutions que la médecine pratique a éprouvées sous son influence.

A la suite de ces premiers Égyptiens , de ces Brames antiques , objets de la vénération et de la curiosité studieuse des philosophes de tous les temps, d'autres peuples s'élevèrent, et prirent , dans les annales du monde , un rang que leurs devanciers abandonnaient. Une nation spirituelle autant que brave s'éleva au fond de la Méditerranée. Appuyée sur l'Europe , et couvrant l'Asie- Mineure de ses colonies florissantes , elle s'étendit dans un vaste archipel , et réunit les influences des expositions les plus variées sous le plus doux des climats. Cette nation, douée de la plus heureuse organisation , de l'imagination la plus riante et la plus féconde , régie par des institutions qui favorisaient à la fois les recherches de l'observation , et les spéculations de la science , surpassa bientôt l'Égypte , à laquelle ses premiers législateurs empruntèrent leurs inspirations et leurs lois. Elle embellit, elle perfectionna tout ce que lui fournit la terre florissante et stationnaire des Pharaon; les arts, les sciences, la philosophie , furent portés par elle au plus haut degré de splendeur. Et tel est l'empire du savoir sur l'ignorance , de la civilisation et de l'urbanité sur la rudesse et la barbarie , que ces Grecs , après avoir élé subjugués par les Romains , imposèrent à leur tour leurs lois , leurs usages, leur littérature et leurs arts à leurs vainqueurs. Conquis , ils devinrent les précepteurs et les maîtres des ambitieux dominateui's de leur patrie.

En même temps que Rome s'éclairait en Orient , elle s'étendait dans les Gaules, et y substituait sa législation et ses mœurs aux usages et aux habitudes encore barbares des peuples de ces contrées. Mais , alors que la civilisation romaine semblait devoir les pollcer , de nouvelles irruptions , poussées du Nord sur l'empire affaibli, lui arrachèrent ces conquêtes, et y étendirent les ténèbres de l'ignorance et de la superstition.

Transportées de la Grèce à Alexandrie, où elles florissalent encore, la philosophie et la médecine triomphèrent de l'enthousiasme fanatique des Arabes. Importées en Asie, ces sciences illustrèrent les premiers règnes du califat, et jetèrent quelque splendeur sur les envahissemens du mahométisme en Espagne. Conservées, plus tard, dans la cité de Constantin, les traditions grecques, bien que dégénérées sous le double joug d'un despotisme ombrageux et d'une superstition persécutrice , ne s'éteignirent pas entièrement. Elles y persistèrent au contraire ; et , à l'époque de la conquête de cet empire , ombre à peine reconnaissable de la puissance romaine , on les vit reculer devant la barbarie , et se répandi'e de nouveau dans l'Occident devenu plus tranquille. Elles développèrent alors en Italie et en Allemagne le goût des classiques, si cruellement défigurés par les Arabes, et y préparèrent , en provoquant la naissance des lettres , l'émancipation générale de l'Europe.

Ainsi donc , notre système entier de connaissances littéraires , philosophiques et médicales, a la Grèce pour origine. Ces produits d'une haute civilisation [nous ont été transmis : i° par les Romains, du troisième au cinquième siècle ; 2"* par les Arabes lorsque , ayant fondé en Espagne de nombreuses écoles , ils propagèrent dans les universités naissantes du reste de l'Eux'ope leurs compilations , copies informes et falsifiées des écrits immortels des Grecs ; 3° par les croisades , à l'aide des communications qu'elles établirent avec les Grecs et les peuples de l'Orient; 4° enfin , à l'époque et à la suite de la destruction de l'empire de Constantin , par la dispersion en Italie et en Allemagne des derniers interprètes des classiques grecs.

Telle est l'esquisse rapide des vicissitudes par l'intermédiaire desquelles les peuples de l'Occident se sont éclairés. Le système de leurs connaissances , dans presque tous les genres , et spécialement en médecine, porte encore l'empreinte de ces révolutions diverses. Ce n'est qu'après des travaux sans nombre , des discussions incessammènt renaissantes, des hésitations, des recherches, des expériences, des hypothèses variées à l'infini , qu'ils ont pu, dans ces dei-niers temps , débrouiller le chaos au milieu

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duquel ils s'agitaient depuis le renouvellement des e'tudes , et , imprimer à la plupart des sciences une forme syste'matique et re'gulière. La me'decine , entre'e une des dernières dans cette voie , y marche enfin d'un pas assuré , et, si elle doit subir encore quelques changemens, du moins n'est-il plus à craindre qu'elle re'trograde , et qu'elle oublie les règles qui doivent , dans toutes les circonstances, pre'sider à la recherche ainsi qu'à la de'monstration de la ve'rite'.

En portant les regards sur cette longue succession d'hypothèses, de doctrines et de systèmes qui jalonnent pour ainsi dire l'histoire de la me'decine , depuis qu'airache'e aux. temples de la Grèce elle entra dans le domaine commun des sciences naturelles et philosophiques, un fait très-important frappe l'historien. Il consiste en ce que le plus grand nombre des the'ories , qui se sont succe'de' depuis cette époque jusqu'à nous, ont eu pour base quelques vérités plus ou moins générales , dont la démonstration devint un acheminement vers le perfectionnement de la science et de l'art. L'erreur principale des auteurs de ces théories fut constamment de placer en première ligne , et de considérer comme s'appliquant à tous les cas , des propositions fondées seulement sur l'étude de phénomènes secondaires, subordonnés eux-mêmes à des faits plus généraux, encore ignorés. Ne connaissant avec assez d'exactitude ni la structure des organes , ni le mécanisme de leurs mouvemens, ils crurent, tour à tour, avoir découvert complètement le secret de la nature vivante, alors qu'ils n'avaient qu'à peine soulevé le voile dont ses opérations sont enveloppées. Doués d'ailleurs de portées d'esprit différentes, et ne partant pas toujours , dans un sujet aussi compliqué , de la considération des mêmes faits, les médecins ont dû envisager la science sous des points de vue très-variés, et lui imprimer, à diverses époques, des formes et des directions spéciales. Mais, en dépit de ces fluctuations et de ces mouvemens quelquefois rétrogrades, la médecine a toujours été en avançant; les faits qui la concernent se sont graduellement multipliés, ont été mieux connus, et sont venus , par des elTorts successifs , prendre , dans le système général qu'ils doivent constituer, la place qui leur appartient. Les matériaux de théories , de plus en plus simples , générales et fécondes, se sont ainsi accumulés, durant le cours des siècles, entre les mains de tous ceux qui ont essayé de les mettre en œuvre.

C'est avec cet esprit de bienveillance que doit être étudiée l'histoire de toutes les sciences, et en particidier celle de la médecine. Chaque siècle a, pour ainsi dire, empreint cette dernière de son caractère philosophique, et a contribué, autant qu'il était en lui, à ses progrès. Toutes les écoles , en découvrant l'imperfection des connaissances acquises avant elles , ont combattu, ont détruit quelques-unes des erréurs adoptées jusque là; et si , en croyant donner du problème de la vie une solution plus exacte que celles qu'on possédait , elles ont embrassé de nouvelles hypothèses, on leur doit aussi cette justice de dire qu'elles ont apporté au trésor commun leur tribut de vérités nouvelles. Gloire soit donc rendue aux auteurs de tous ces travaux! ils ont, par de pénibles elforts , aplani la carrière que nous parcourons avec une rapidité toujours croissante , et , quelque défectueux que nous paraissent les systèmes qu'ils ont établis , qu'ils soient cependant l'objet de nos hommages; car sans eux les obstacles qui les arrêtèrent existeraient encore, et nous ne serions pas ce que nous sommes.

Comme celle de tous les peuples arrivés h la secondé période de leur civilisation, la médecine pratique des Grecs fut d'abord empirique et théologique. Mais, renfermée dans les temples, et confiée à des familles qui en transmirent, par une succession inàmédiate , l'exercice à leurs descendans, elle se perfectionna bientôt. L'observation des phénomènes morbides fut l'objet permanent de l'attention de ces premiers médecins, et les matériaux qu'ils rassemblèrent , coordonnés par Hippocratc , servirent ensuite de base primordiale aux travaux de ce grand homme. Décrire avec exactitude , clarté et concision , les cliangcmcns successifs qui constituent le cours des maladies; signaler les sympiômcs qui annoncent l'approche des e'vacuations critiques, et qui peu-

CTION.

vent faire prévoir la mort prochaine ou la guérison des sujets; \ tel est le but que la médecine pratique s'efforçait alors d'at- 1 teindre. L'art du pronostic était spécialement tenu à honneur. 1 Dans l'impuissance oii ils étaient fréquemment d'arrêter la marche \ des accidens , les praticiens voulaient au moins montrer qu'ils en i connaissaient la gravité, et que, dans les cas d'insuccès, on : devait accuser, non leur ignorance, mais l'intensité insurmon- ' table du mal. j

Une théorie imparfaite vint graduellement étayer ces premiers ] résultats de l'observation et servir de guide à la thérapeutique. \ A l'époque d'Hippocrate , on croyait que l'homme est animé d'une ! force intérieure, active, conservatrice, qui lutte contre les i causes matérielles des maladies , et les déti'uit , ou succombe j vaincue par leur puissance et leur ténacité. Les humeurs mor- \ bifiques avaient, selon cette opinion, besoin d'être d'abord éia- j borées , et ensuite expulsées de l'organisme. De là la division de ! la durée des maladies en périodes de crudité , de coction et de ; crise ; de là le respect profond des asclépiades pour les efforts de ' la nature , et leur crainte extrême de les troubler ; de là , enfin , 1 la thérapeutique peu active qu'ils employaient, et qui avait pour ; objet , si l'humeur raorbifiqae n'avait pu être évacuée durant les j premiers jours des maladies, de ménager les forces des sujets, i d'attendre la manifestation spontanée des crises , et de favoriser, i selon les cas," à l'aide des purgatifs, des sudorifiques ou des diu- j rétiques , les évacuations qui devaient les constituer. La saignée , : et les autres médications évacuatives ou révulsives, n'étaient guère \ employées qu'afin de remédier à la violence excessive de quel- ' ques symptômes , ou à des complications dangereuses , suscep- i tibles d'entraver le cours régulier des affections morbides , que , | dans les cas ordinaires, on abandonnait à elles-mêmes. j

Bornés à des observations extérieures, et par conséquent super- ; ficielles et incomplètes, soit pendant la santé, soit durant les ] maladies, les premiers observateurs ne pouvaient qu'épier les J mouvemens de l'organisme , et s'efforcer de favoriser ou de com- i battre leurs résultats , selon qu'ils semblaient devoir être heureux ! ou funestes. La médecine des symptômes était la seule qui fût à i leur portée. La timidité thérapeutique, dont on accuse les asclé- j piades et Hippocrate, était justifiée par la crainte de nuire; et, ' dans des maladies dont ils ignoraient la cause organique aussi ; bien que la nature intime , la prudence leur imposait l'obliga- , tion de réprimer incessamment cette ardeur qui nous porte à ! prescrire, afin d'abréger les maux dont nous sommes les témoins, \ les remèdes les plus actifs. |

Moins circonspects, sans être plus éclairés, les membres de j l'école de Cnide suivaient des erremens opposés. Les médicamens j les plus énergiques, et surtout les drastiques, étaient fréquem- 1 ment employés par eux avec une telle hardiesse , que l'antiquité | leur reprochait déjà de brusquer le cours des maladies , de trou- ^ hier les mouvemens salutaires de la nature, et de multiplier \es j victimes par leur témérité, en voulant opérer de vive force des guérisons qui auraient eu lieu plus sûrement s'ils avaient laissé à ^ des crises heureuses le temps de se manifester. j

Mais cet empirisme prudent des uns, et hasardeux des autres, \ ne pouvait satisfaire les philosophes qui s'emparèrent alors, d'une \ manière de plus en plus exclusive , de l'enseignement et de la \ pratique de la médecine. Les axiomes d'Hippocrate , relativement à l'importance des jours impairs , à la succession des périodes mor- ' bides, à la détermination des époques critiques, se trouvaient j sans doute fréquemment démentis , sous rinfluence de traifemens ' autres que ceux dont le père de la médecine avait établi les i bases , et qui commencèrent successivement à se répandre. La j théorie des causes niorb'fiques humorales était trop simple, trop J restreinte, trop imparfaite, pour pouvoir servir de guide dans | l'étude de la science et dans la pratique de l'art. Elle n'était ij pas d ailleurs en harmonie avec les hypothèses qui agitaient les j esprits , relativement à l'organisation de l'univers, à la composition des corps, aussi bien qu'au principe caché de l'infatigable activité de la nature.

Ce fut alors qu'à défaut d'élémens puisés dans l'anatomie noi*-

INTRODUCTIOlV.

niale, dans la physiologie , dans l'anatomie pathologique, les me'decins durent emprunter leurs tlie'ories aux sectes philosophiques régnantes. On devait à i'hippocratisme une sage me'thode d'ohservation , des idées exactes sur la puissance de la diëte'tique , et sur les modifications imprimées à l'homme par les agens extérieurs, tels que les climats, les hahitudes , le régime, les occupations, etc. Ces sujets d'e'tudes, si importans et qui pouvaient devenir si profitahles , furent ahandonne's. L'école dogmatique se forma , passant, de la doctrine des e'ie'mens et des humeurs , à celle d'un spiritualisme plus ou moins délie', à la théorie des propriétés des nombres , et se perdant enfin au milieu de la confusion générale, et de l'espèce d'anarchie scientifique dont Alexandrie devint le théâtre. On y retrouva, à diverses époques , et quelquefois simultanément , des traces de tous les systèmes enfantés par le génie des Grecs. Mais elle présente cela de remarquable que la pratique l'occupa beaucoup moins que la recherche de l'origine des corps vivans , que l'explication des phénomènes produits par le jeu de leurs organes, que la détermination de la nature et des causes prochaines des maladies. Les principes thérapeutiques du vieillard de Cos étaient ceux que prétendaient encore suivre la plupart des dogmatistes ; mais ils s'en écartaient fréquemment , et surtout s'efforçaient d'adapterà leurs opinions hypothétiques les médications qu'ils employaient.

Ainsi, l'un surchargeait les malades de vétemens chauds , durant les fièvres aiguës, et leur faisait souffrir les tourmens de la soif, voulant préparer par là plus sûrement les crises par la sueur; un autre , plaçant comme les pythagoriciens le siège de l'âme dans le sang, prosci'ivait la saignée, et exaltait les vertus du chou. L'arbitraire et la confusion régnaient dans la science, et laissaient l'art errer sans guide certain, sans principe assuré, dans l'application des moyens de traitement les plus hasardeux ou les plus bizarres.

Cette école , toutefois , a laissé quelques travaux estimables. Dioclès de Caryste , un de ses fondateurs , s'occupa avec succès de la séméiologie , présenta sur plusieurs maladies abdominales des notions assez justes , tenta d'apporter quelque régularité dans la préparation des médicamens, et donna d'utiles conseils d'hygiène aux voyageurs ainsi qu'aux marins. La pathologie humorale, dont on trouve les rudimens dans Hippocrate, fut développée par Praxagoras de Cos. Nous verrons plus loin en quoi elle servit la science.

Mais ces faibles résultats ne pouvaient compenser l'oubli des préceptes d'Hippocrate : la multiplicité des systèmes, l'acharnement ridicule des sophistes, les subtilités de la dialectique, enfin l'absence de la moindre utilité réelle dans des discussions devenues interminables; toutes ces causes contribuèrent à dégoûter les esprits, et à faire naître, en philosophie, le scepticisme, et , plus tard, en médecine, l'école empirique. Des hypothèses qui ne faisaient qu'égarer les médecins, sans produire aucun avantage pratique, aucun résultat profitable aux hommes , ne pouvaient manquer de tomber, tôt ou tard, dans le mépris. L'empirisme naquit donc, et obtint un grand crédit. 11 abandonna tout ce qui avait été jusque là l'objet des spéculations médicales. Il ne s'occupa, ni des causes prochaines, ni de la nature intime, ni même du siège spécial des maladies; son objet unique fut de noter les symptômes qui, en se manifestant, indiquent l'emploi des médicamens divers, parce que l'expérience a démontré que, dans des occasions semblables, ils produisent de bons effets. Il ne tendait qu'à la perfection directe de la thérapeutique, et laissait en-dehors tout autre objet d'étude, comme inutile ou superflu.

Les principes de cette école , qui ne professa aucun système particulier de physiologie ou de pathologie, mais qui embrassa une manière spéciale de philosopher en médecine, eurent le grave inconvénient de laisser trop d'empire à l'arbitraire des praticiens. Les symptômes des maladies varient , en effet , selon les traitemens employés, et selon une foule de circonstances individuelles; de là la possibilité de voir des lésions de même nature se présenter sous des aspects différens , dont l'observation peut, à défaut d'une bonne théorie, conduire à des erreurs thérapeutiques funestes. En supposant même que les phénomènes soient toujours identiques, on ne voit pas comment les médecins empiriques pouvaient choi-

DlCT. DE MÉDECINE ET DE ChIIICRCIE PP.ATIQBES.

sir , entre tant de conseils divers, entre tant de remèdes préconisés pour des cas semblables , ce qui convenait le mieux, s'ils ne faisaient usage d'aucune règle théorique, d'aucun principe général, déduit des faits et susceptible de les diriger.

L'empirisme produisit cependant plusieurs résultats heureux. D'une part, il détruisit, en les réfutant, la plupart des erreurs des dogmatiques, et rappela les médecins à l'étude immédiate de la nature ; de l'autre , il soumit l'observation à des règles sévères et logiques , dont l'application n'avait pas encore été faite à la médecine. L'observation directe, l'histoire, c'est-à-dire la connaissance des observations recueillies et des remarques faites par les grands praticiens des temps passés, et l'analogisme , ou l'art de rapprocher , soit une maladie insolite de celles qu'on connaît déjà, et qui présentent les mêmes cai-actères , afin de la soumettre au même traitement , soit un médicament nouveau de ceux de même nature qu'on a déjà employés , dans l'intention de l'appliquer à des cas semblables : telle était la triple source de l'instruction empirique. Les médecins de cette école voulaient qu'on comparât avec soin les faits , qu'on notât leurs points de ressemblance et d'opposition, qu'on distinguât dans l'âge, le sexe , les circonstances extérieures, tout ce qui peut les faire varier, et qu'on n'agît enfin sur les malades qu'en tenant compte de toutes ces données. Ils firent revivre et étendirent le goût des observations individuelles , qui , depuis Hippocrate , s'était presque éteint, et démontrèrent qu'à défaut d'une longue pratique, ces observations, méditées avec persévérance, peuvent servir de guide aux praticiens, et devancer, en la préparant, l'acquisition d'une expérience personnelle.

La thérapeutique, ainsi cultivée pour elle-même, dut beaucoup à l'école qui nous occupe. Enrichis d'une foule de substances recueillies par le commerce, dans toutes les parties du monde connu, les médecins empiriques soumirent un grand nombre d'entre elles au jugement d'une expérience, qui ne fut pas toujours exempte d'erreurs, mais que de nouvelles observations ne pouvaient manquer de rectifier. Plusieurs de ces observateurs laborieux écrivirent des traités complets de matière médicale. La toxicologie, ou la connaissance des poisons et des antidotes les plus propres à détruire leurs effets, fut poussée par eux à un haut degré de perfection. Andromachus inventa la thériaque ; Dioscoride rédigea, sur les substances médicinales l'ouvrage le plus complet que nous ait légué l'antiquité; et, sous la plume de Pline l'ancien, les sciences naturelles se virent élever un monument qui renferme , parmi des erreurs nombreuses , toutes les connaissances positives dont elles s'étaient juscjue là enrichies.

On peut reprocher sans doute aux anciens empiriques leur mépris pour l'anatomie ; mais cette science , qui avait pris , sous la plume d'Aristote, un rang honorable parmi les diverses branches des connaissances naturelles, et qui s'était agrandie par les travaux d'Erasistrate et d'Hérophile, n'avait encore servi qu'à fournir des argumens favorables ou contraires aux partisans des hypothèses jusque là professées. Le temps n'était pas encore venu on elle devait assurer le diagnostic des maladies, et devenir le flambeau le plus sûr de la pratique.

Cependant, si le dogmatisme dégénéré répugnait aux esprits les plus sévères et les plus sages, l'empirisme était, comme nous l'avons vu, bien loin de satisfaire aux besoins d'une thérapeutique judicieuse et méthodique , en ce qu'il n'établissait entre les maladies aucun rapport commun, et ne pouvait donner lieu à l'établissement d'aucune règle générale de thérapeutique. Tout.y était réduit à l'individualité; tout y reposait sur l'exercice de la mémoire; tous les traitemens y étaient fondés sur l'expérience acquise ou communiquée, et souvent contradictoire} des médecins. Nul doute que ces imperfections, bien senties, n'aient fait naître le désir d'arriver à une doctrine plus homogène , plus philosophique, et n'aient préparé la naissance du méthodisme.

Adapter à la composition du corps humain et aux mouvemens organiques la doctrine des atomes , renouvelée et perfectionnée par Epicure ; puis! trouver, dans la laxité exagérée, ou dans la trop grande constriction des pores , qui livrent passage à ces atomes , la cause prochaine de toutes les maladies ; telles furent les

INTRODUCTION

bases théoriques adoptées par la nouvelle e'cole. Cette donnée e'taite'videinmenthjpothe'tique, et n'avait d'autre fondement qu'une erreur de l'injagination. Cependant elle fit faire un grand pas à la me'decine. Pour la première fois , les maladies furent rapproche'es en deux classes , d'après la considération ge'ne'rale des le'sions imme'diates et organiques qui les constituent; et les indications thérapeutiques eurent pour hase la nature même de l'e'tat morhide qu'il s'agissait de combattre pendant leur dure'e. Ce n'e'tait pas la ve'rite', mais un acheminement vers sa de'couverte. Les me'thodistes, ainsi que nous l'avons vu faire aux sectateurs de Brown , dédaignaient à tort l'anatoraie , ne s'occupaient presque pas du sie'ge spe'cial des maladies , et ne conside'raient que l'e'tat ge'ne'ral de relâchement, ou de constriction et de spasme, qui les occasionait.

Rendre aux tissus leur laxite' ou leur rigidité' normales, telles e'taient les indications pratiques que le me'thodisme se proposait de remplir. Les matières huileuses, les bains, la jusquiame, la ciguë, et d'autres substances analogues, e'taient fre'quemment employe's par les membres de cette e'cole. Bien oppose's aux Browniens de nos jours, qui ne voyaient partout que de'bilite', et se plaignaient quelquefois de ne pouvoir trouver dans la nature des stimulans assez e'nergiques pour re'veiller l'irritabilité' suppose'e éteinte des tissus, les me'thodistes, admettant que la constriction des pores est la cause la plus commune des maladies , employaient de pre'fe'rence , et dans presque tous les cas , les moyens e'moUiens, caïmans ou narcotiques, susceptibles d'ouvrir de nouveau les tissus, et de re'tablir, par là, la liberté' des voies à travers lesquelles devaient cheminer les atomes. Lorsque , durant les maladies opiniâtres et chroniques, ces moyens ne suffisaient pas, ils avaient recours à une série de me'dicalions stimulantes, trop connue sous le nom de circiduni resiimplivuni , pour qu'il soit utile de l'exposer ici, et qui avait pour objet d'imprimer à l'organisme des mouvemens intenses , dont le re'tablissement de la circulation atoniistiqae devait être le re'sultat. Dans les le'sions exte'rieures , des topiques excitans e'taient quelquefois employe's par eux , afin d'obtenir le même re'sultat, et ils donnaient à cette action le nom de mtlasyiicrise. En d'autres termes , lorsque les traitemens , fonde's sur les indications ge'ne'rales et re'gulières, se montraient inefficaces, les me'thodistes abandonnaient les voies battues, se livraient à l'empirisme , et agissaient selon la me'thode re'vulsive des modernes, ou appliquaient sur les tissus malades des stimulans, destine's h changer leur manière anormale d'agir, à peu près conime nous le faisons , lorsque nous employons les styptiques ou le laudanum contre les opl)thalmies chroniques, les fondans contre les engorgemens glanduleux, etc.

Si ce système eût pre'valu, l'humorisme e'tait ane'anti , de même que la doctrine des e'ie'mens et des qualite's froides , chaudes , sèches ou humides des corps , à laquelle il menaçait de porter un coup mortel. Le pneumatisme, relevé' pendant qu'il florissait, ne put, grâce à lui , reprendre faveur et s'e'teignit bientôt. Il en fut de même de cet e'clectisme, qui, embrasse' par Archygène, par Are'te'e de Gappadoce , par Antyllus , ne consista que dans la fusion des opinions varie'es des sectes anciennes , c'est-à-dire dans la re'union de leurs erreurs, en une doctrine dont le pneumatisme e'tait la base. Les travaux pratiques de ces me'decins, et spe'cialement ceux d'Are'te'e , ne doivent pas être confondus avec leurs opinions hypothe'tiques ; plusieurs d'entre eux se montrèrent les dignes successeurs d'IIippocrate ; mais leur thérapeutique, ne reposant sur aucune donnée the'orique ge'ne'rale , ne produisit que des bienfaits me'diocres, et n'exerça aucune influence sur l'ensemble, non plus que sur les destine'es futures de l'art.

La me'decine cependant était divisée par tant de sectes diverses; les médicamens et les formules s'accumulaient avec une si grande rapidité' , sans que les maladies fussent mieux connues, sans que les indications qu'elles présentent fussent plus exactcmeiit déterminées, que l'art ne faisait aucun progrès réel. Galien entreprit de ^ faire cesser cette confusion et cet arbitraire , en rappelant les praticiens aux voies tracées par Hlppocratc. Mais on retrouve dans ses ouvrages, et les élémens d'Aristote, et des forces de différentes

j espèces, sur lesquelles domine Tautocratle de la nature, et enfin i des esprits animaux et vitaux, dérivés du pneumatisme, dont le I siège et les fonctions varient. Ce syncrétisme physiologique ne I pouvait, ni conduire aune théorie homogène de pathologie, ni servir de fondement à une thérapeutique uniforrae et rationnelle. Galien distribua les médicamens d'après leurs qualités élémentaires , telles que le chaud , le froid , le sec et l'humide , et il expliqua l'action spéciale de quelques-uns d'entre eux sur divers organes, par la supposition d'une similitude entre leurs qualités et celles de ces organes eux-mêmes. Bien que développée avec un talent remarquable , la doctrine des indications et des contre-indications, empruntée aux méthodistes, est surchargée dans ses écrits par une fouie de distinctions subtiles, absolument inapplicables à la pratique. Sa polypharmacle était une conséquence inévitable de ces distinctions multipliées. Ses formules, devant satisfaire , en effet, à toutes les variétés des modifications admises dans l'état morbide , il fallait bien les compliquer en proportion des indications et des contre-indications qu'elles étalent destinées à remplir. De là les adjuvans, les correctifs , et les autres élémens de ces formules interminables , qui, amalgamés entre eux , étaient supposés se dissocier dans l'organisme , aller chacun à son adresse , et remplir, sans y manquer, l'intention du médecin qui les prescrivait. Ces erreurs , alors générales , se perpétuèrent jusqu'à nos jours , et donnèrent lieu à des écarts pharmacologiques plus grands encore que ceux auxquels on accuse Galien de s'être livx'é.

Doué d'un esprit vaste, lumineux et encyclopédique, ce grand homme rendit toutefois , à la médecine de son temps , le service immense d'élargir ses bases, de faire servir la plupart des théories qu'il trouva établies à la construction d'un ensemble de doctrine, presque toujours hypothétique, il est vrai ; mais qui , appuyé sur une dialectique spécieuse , et répondant en apparence à toutes les difficultés , réunit en peu de temps tous les suff"rages. Mélange singulier des qualités solides de l'observateur, et des défauts attachés au goût exage're' des hypothèses, il corrompit les livres d'IIippocrate et porta les derniers coups à sa pratique , aussi simple que circonspecte , tout en voulant remettre les uns en honneur , et l'appeler ses contemporains aux principes de l'autre. La diététique et le prognostic sont presque les seules parties des travaux du père de la médecine auxquelles il ait ajouté d'utiles remarques.

Les altérations des liquides du corps humain, désignées par Galien sous la dénomination générale de putridité, devinrent graduellement la base d'un humorisme exclusif, qui fit plus tard des progrès, et auquel les praticiens finirent par rapporter le plus grand nombre des maladies. On rechercha la nature de ces altérations, et les médicamens administrés furent choisis de manière à les neutraliser. Cette doctrine servit également de base à la théorie de l'existence des virus, corrupteurs cachés, lents ou rapides, des humeurs, dans lesquelles on croyait les voir pénétrer, et d'où ils étaient supposés pervertir graduellement la texture et les mouvemens organiques des solides. Dans son extension illimitée, l'humorisme enfanta de graves erreurs, conduisit à l'abus pernicieux des purgatifs, des dépuratifs et des spécifiques de tous les genres; il excita enfin un dégoût universel. Cependant, l'impression qui lui survécut fut si forte et si tenace, que rien ne put la détruire complètement; sa persistance fut telle, qu'à diverses époques, les médecins les plus judicieux durent s'occuper sérieusement du rôle que jouent les liquides dans l'organisme , examiner dans quelle cil-constance ils peuvent effectivement subir quelques altérations, et étudier les effets secondaires de ces altérations , afin de déterminer les indications que leur existence bien constatée peut présenter dans la pratique. Plusieurs de ces problèmes ne sont pas encore complètement résolus; mais on doit la solution des autres , soit aux observations recueillies par les humoristes euxmêmes, soit aux recherches plus savantes et plus exactes des médecins de nos jours , soit enfin aux discussions qu'a fait naître depuis long-temps la nécessité de réfuter les erreurs des imitateurs de Galien.

Les mêmes causes reproduisent constamment des résultats

INTRODUCTION

identiques. Après Galien, la de'cadence croissante de l'empire et la destruction , de plus en plus complète , de toutes les liberte's entraînent la ruine de la philosophie, des sciences et des arts; lame'decine elle même semble s'e'teindre au milieu des de'bris de toutes les institutions antiques. Une pe'riode de re'ge'ne'ration se pre'parait, des peuples nouveaux et pleins d'ardeur e'taient destine's à remplacer le ge'ant romain e'puise' et languissant. Mais en attendant ces améliorations , les liens sociaux relâche's ou de'truits , les esprits comprime's sous le double joug de l'ignorance et de la superstition, une barbarie ge'nerale , me'prisant les lettres et l'e'tude , ou ne permettant pas de s'y livrer, telles sont les causes qui , au moyen âge, rendirent h la me'decine l'empirisme aveugle des premiers temps de son existence , et i-eportèrent l'exercice de la pratique entre les mains de moines prodigues d'invocations, de pèlerinages ei d'applications des reliques. 11 fallut, en sortant de ces te'nèbres profondes, recommencer la se'rie déjà parcourue des travaux des Grecs, d'abord à l'aide des e'crits mutilés des Arabes, et sous l'influence d'une scolastique qui e'crasait les faits et la ve'rite' sous le fatras des mots et des argumens ; puis en se servant des classiques originaux, dont le goût se re'pandit graduellement en Europe aux XIV* et XV* siècles. Enfin, après avoir étudie' et commenté dans tous les sens ces monumens de l'antiquité, la critique eut son tour; des esprits hardis apprirent aux savans à penser par eux-mêmes , à pi'éférer les lumières de la raison à l'autorité des anciens , qui , pour avoir été habiles dans presque tous les genres, n'avaient pas eu cependant l'infaillibilité en partage. Dès lors, de nouvelles spéculations se succédèrent avec rapidité, et exercèrent des influences variables sur l'ensemble de la thérapeutique.

L'école d'Hippocrate sembla renaître d'abord au xvi* siècle , et compta parmi les Fucbs, les Houillier , les Duret , les Baillou, les Fernel, les Plater, d'illustres interprètes; mais l'Insuffisance de l'empirisme qui lui sert de base ne tarda pas à porter les médecins vers des théories plus ou moins susceptibles de leur fournir, et l'explication de la nature des maladies, et des règles générales et sûres TelativemenL à l'emploi des médicamens. L'hippocratisine moderne n'était pas pur d'ailleurs de tout alliage avec le galénisme et avec les erreurs des Arabes, qui subsistèrent au milieu d'un mysticisme absurde , de l'alchimie , de l'ax't cabalistique et de toutes les rêveries d'une théosophie délirante, qui s'étaient alors emparées des esprits , et dont les déclamations de Paracelse ne furent qu'une émanation. 11 résulta de la réforme , opérée par ce superstitieux fauteur des sciences occultes , un système trop opposé auxlumières de la raison pour résister long-temps à son influence; mais qui, en se dissipant, laissa voir l'arabisme et le galénisme singulièrement affaiblis, la chimie introduite dans la préparation des médicamens, les formules simplifiées, et plusieurs substances nouvelles et énergiques placées au premier rang de la matière médicale. Le mal s'est promptement dissipé; et le bien qui l'accompagnait a puissamment contribué à accélérer ensuite les progrès de la science.

Les études anatomiques , reprises depuis Mondini , après avoir fait de rapides progrès, commençaient au xvii* siècle à dominer l'ensemble des connaissances physiologiques et pathologiques. L'anatomie morbide surtout, en faisant déjà entrevoir avec plus d'exactitude- la nature et le siège de quelques maladies, préparait à la pi'atique de la médecine des bases plus assurées.

Cependant l'esprit dominant de cette époque de discussions et d'efforts pour secouer le joug des fausses lumières et du mysticisme cabalistique, joint aux travaux des alchimistes et à l'observation encore imparfaite des propriétés physiques et chimiques des corps, conduisirent les uns à un spiritualisme, dont Vanhelmont fut le fondateur, et les autres, sur les traces de Descartes et de Sylvius, à la chimiatrie. Le premier de ces systèmes tendait à rejeter les indications curatives , déduites jusque là des altérations humorales , et à préconiser les substances propres à agir sur le matériel dérangé des organes, ou mieux encore à calmer l'archée , dont le trouble et la colère donnaient lieu aux symptômes des maladies. La chimiatrie conduisit, en médecine pratique, aux erreurs les plus dangereuses , aux résultats les plus funestes. Toutes les affec-

tions morbides dérivant des qualités acides , alcalines , acres , rongeantes ou autres , des liquides qui pénètrent l'économie animale, les remèdes qui possédaient des qualités chimiques contraires étalent les seuls qu'on devait leur opposer. On ne tenait compte ni des causes , ni des complications, ni des périodes des maladies , ni de l'âge , du sexe , du tempérament , des sujets : des absorbans , des acides, des sels volatils, des antl-putrldes , composaient presque seuls la matière médicale de cette école , qui multiplia pendant long-temps ses victimes.

Tout n'est cependant pas à blâmer dans son histoire. Elle fixa l'attention sur les propriétés chimiques des humeurs , sur les actions et les réactions qui se manifestent durant l'es élaboratlons nutritives, et l'exercice des principales fonctions; elle fit ftileux connaître la composition d'un assez grand nombre de corps médicamenteux, et multiplia les préparations médicinales, en soumettant les substances qui leur servent de base à plusieurs combinaisons nouvelles. Elle professa une foule d'erreurs, qui dépendaient de l'enfance de la chimie , mais qu'on ne put réfuter qu'à l'aide d'expéi-iences plus exactes, dont le résultat fut encore l'avancement de cette science, et une connaissance plus approfondie des actions organiques.

ComJ)attue bientôt par une secte nouvelle , la chimiatrie céda graduellement la place à l'iatro-mathématlsme , et ne put résister , du moins dans ses exagérations , aux attaques dont elle devint l'objet. Enfantée par la physique expérimentale , et élevée , dès sa naissance, par BorellI, à un haut degré de splendeur, l'école iatro -mathématique expliquait le plus mécaniquement possible les fonctions du corps humain; elle le soumit aux règles qui président à l'hydraulique, ainsi qu'à la construction des machines. Cette vue nouvelle fixa de plus en plus l'attention des médecins sur les organes , leur fit mieux examiner la texture , la forme , les connexions des diverses parties qui les composent. Une anatomie exacte et minutieuse pouvant seule fournir au calcul des bases assurées, cette science fut cultivée avec plus d'artleur et de succès qu'elle ne l'avait été jusque là. Sans adopter toutes les conséquences auxquelles elle se laissa entraîner , les médecins apprirent de l'école qui nous occupe à tenir compte , dans l'étude des phénomènes organiques , de l'influence de toutes les causes qui favorisent ou contrarient l'action des machines inertes, La pratique n'éprouva que peu de changemens sous l'Influence de l'iatro-mathématlsme ; la plupart de ses partisans se bornèrent , ou à suivre près du lit des malades les préceptes d'Hippocrate, ou à résoudre des problèmes physiologiques , sans s'occuper de l'exercice de l'art.

Né de l'hypothèse de Vanhelmont , le système de Stahl, dédaignant toute considération secondaire, chimique, mécanique ou autre, sur Faccompllssement des fonctions, ambitionna de s 'élever à la cause première et générale de tous les mouvemens organiques. L'âme remplaça l'archée ; et sa toute-puissance présida aux efforts par lesquels l'économie vivante tend à se préserver des causes des maladies et à les détruire. De là une thérapeutique qui consistait spécialement à favoriser la résistance médlcatrlce de cette âme , ou plutôt de cette nature toujours active , et à écarter, par des évacuations sanguines ou autres, appropriées à l'état des, sujets, les obstacles qu'elle pouvait rencontrer. Après tant d'études de détails, le stahllanisme reporta avec avantage l'attention des médecins sur l'ensemble de l'organisme , sur le lien qui en unit les diverses parties, et sur cette mutuelle coordination qui les fait concourir au même but et participer aux mêmes douleurs. Cette doctrine, soumise à quelques modifications, servit de base à celle de Bordeu, de Barthez et de tous les partisans du principe vital. Elle s'allia enfin à des idées chimiques, mécaniques et humorales , pour produire des opinions mixtes qu'il .serait, d'après ce qui précède, complètement inutile de rappeler ici. Emule de Galien , et doué d'un esprit plus sévère , Boerhaave termina cette période, en réunissant en un corps de doctrine, le chimisme et le mécanisme, déjà en partie abandonnés, avec la thérapeutique circonscrite d'Hippocrate.

Le champ des hypothèses semblait épuisé. De tant de systèmes qui s'étaient écroulés avec une effrayante rapidité les uns sur les

INTRODUCTION

autres il ne restait que des connaissances exactes et positives , disse'mine'es et peu nombreuses, sur l'organisme; mais les me'decins s'e'taient famiilarise's avec les diverses me'thodes philosophiques; ils commençaient à re'fle'chir sur les manières varie'es dont les fonctions peuvent être e'tudie'es. Le ne'ant de tant d'hypothèses accumule'es ne tarda pas h frapper les praticiens les plus judicieux, et la me'thode expe'rimentale pre'valut enfin. Tous les regards s'attachèrent sur les organes, toutes les opinions vinrent puiser leurs autorite's dans l'observation de la nature; et si toutes les erreurs ne purent être évitées , si les the'ories demeurèrent imparfaites , du moins put-on trouver dans le sujet même qu'on examinait , les argumens favorables ou contraires aux doctrines e'tablies , qu'on allait autrefois puiser dans les e'crits tant de fois interpre'te's des anciens.

Toutes les parties de la science et de l'art furent dès-lors successivement examine'es selon cette me'thode, dont le ge'nie de Bacon avait de'montre depuis long-temps les avantages. Hoffmann, CuUen, StoU, Brown, envisagèrent successivement l'organisme sous divers points de vue , et contribuèrent à le faire mieux connaître. Brown , il est vrai, fit abstraction du siège et presque des causes des maladies, pour ne tenir compte que de l'excès de force, ou de l'affaiblissement extérieur, qui les accompagne; mais l'observation des malades, la considération toute-puissante des re'sultats de'plorables fournis parle traitement incendiaire du plus grand nombre des le'sions des organes , les ouvertures des cadavres, et l'influence d'une physiologie dont les progrès depuis Haller ne se i-alentissaient pas , détruisirent cette erreur. Après de longues he'sitations , il ne resta du système du me'decin e'cossais que des propositiojis fondamentales très -exactes sur les conditions de la vie , et des conside'rations utiles sur la ne'cessite de tenir compte de l'e'tat ge'ne'ral des forces des sujets , dans l'application des moyens curatifs de'hilltans, dont la nature mieux connue des inflammations visce'rales re'clame l'emploi.

Maître de Brown , et e'tendant les ide'es organiques d'Hoffmann, Cullen e'tabllt sur la the'orie du spasme et de l'atonie des tissus, une docti-ine où l'appareil nerveux jouait le principal rôle. Ses travaux , prece'de's de ceux de Willis, et suivis des recherches de Bordeu, de Barthez et de Bichat, pre'parèrent les esprits à se faire enfin cette question importante : Quel est le sie'ge organique de cette puissance , appele'e nature , âme , arche'e , principe vital , qui excite et re'gularise tous les mouvemens de l'e'conomie vivante? Alors s'ouvrit une carrière nouvelle d'investigations expérimentales , qui eurent pour re'sultat de faire mieux connaître l'organisation, la texture et les fonctions de l'appareil nerveux ce're'brospinal ; carrière dans laquelle se pre'eipitèrent à la suite des Willis, des Winslow , des Lapeyronnie , des Vicq-d'Azyr , les Legallois , les Gall, les Cbaussier, les Georget , et beaucoup d'autres anatomistes et expérimentateurs vivans, non moins laborieux. Les principales questions e'tant résolues, les me'decins , occupe's de l'étude du système nerveux , s'efforcèrent de de'terminer les fonctions spécialement de'parties aux nombreuses divisions du cerveau , du cervelet, de la moelle e'pinière, et même des divers troncs nerveux; ils pre'parèrent ainsi au diagnostic d'un grand nombre de maladies ce're'brales ou nerveuses des bases plus assure'es. Sous un autre point de vue , les travaux physiologiques de cette e'cole re'pandirent de vives lumière^ sur la the'orie de nos pense'es, de nos penchans , de nos affections; ils firent mieux connaître la nature , les causes et le traitement des alic'natlons mentales, et ramenèrent enfin la me'taphysique dans le domaine de la me'decine.

Entrevue par les anciens, cultivée avec une ai'deur toujours croissante depuis les quinzième et seizième siècles , à mesure que les ouvertures des corps purent être faites avec plus de facilite', l'anatomie pathologique atteignit enfin au plus haut degré' de splendeur , et exerça sur la médecine entière la plus puissante influence. J. G. Schenck , Bonet et Morgagni marquent , chez les modernes, les pe'riodes principales de cette science. Après s'être bo^ne'e à exposer la nature et la gravite' de le'sions des organes , à la suite des diverses maladies, elle s'efforça de dominer la me'decine tout entière , et de fournir à ses classifications des bases plus

solides que celles dont elle s'e'tait servie jusque là. De là les mala-1 dies vitales , me'caniques et organiques , à l'aide desquelles un no-' sographe vivant crut pouvoir reconstruire l'édifice entier de lai pathologie. Cette prétention exagérée fut vivement combattue. Oa, fit voir que les altérations matérielles des organes ne sont, comme| les désordres extérieurs et symptomatiques , ou- fonctionnels , quGi des effets , des résultats , de'terminés par la lésion des mouvemens: organiques des tissus malades. Il devenait évident dès lors qu,e' ce qu'on observait sur les cadavres , ne pouvait pas plus que ca qu'on avait noté au-dehors , chez le sujet vivant, servir de base exclusive à la classification des maladies. Au lieu de considérer] d'ailleurs les transformations de texture des organes comme des changemens qui se succèdent graduellement, en passant d'un état à d'autres, les anatomistes, livrés à l'étude des altérations cadavé-j riques , établirent souvent entre elles des distinctions arbitraires fondées seulement sur les aspects variés qu'elles présentent aux di-: verses périodes de leur durée. Hs décrivirent les productions orga-| niques à la manière des minéralogistes , lorsqu'ils traitent des^ aggrégations métalliques ou autres. Cette vue erronée qui tendait à; écarter les médecins de la considération des désordres organiques,: sous l'influence desquels s'altèrent, et la trame des tissus, et le jeu; fonctionnel des organes, produisit cependant cet avantage de por-| ter à mieux étudier les caractères anatomiques nouveaux des! parties vivantes altérées , de les soumettre à des dissections plusi attentives, à des procédés d'analyse plus exacts , en un mot de lesi faire mieux connaître. L'anatomie pathologique fit dans cette voiei d'immenses progrès ; et lorsque , ramenée à une direction plu.^ judicieuse , elle reprit sa véritable place , ses déductions furent; plus assurées , ses procédés intervinrent avec plus de certitude' dans la solution des questions pathologiques , et elle fournit enfin à! toutes les parties de la médecine des éclaircissemens plus utiles. i

La chirurgie , aussi ancienne que la médecine interne , déjà] cultivée avec succès dans plusieurs parties par Hippocrate, et sur! laquelle Celse nous a transmis un si grand nombre de préceptes^ judicieux ; la chirurgie , dis-je , prit chez les modernes un essor, de plus en plus hardi. Fondée sur l'anatomie et sur l'anatomie pa-i thologique , ses progrès furent en raison de l'avancement successifi de ces deux branches des sciences médicales. Enrichie par les tra-' vaux de Paré, de Guillemeau, de Wiseman , de Marchettis, dej Rousset, de Dionis, de Petit, et enfin de l'Académie royale dej chirurgie . ses travaux contribuèrent graduellement à éclairer laj science tout entière. On s'aperçut que les organes vivans se com-j portent à l'extérieur comme dans les cavités splanchniques, et obéis-j sent, sous l'influence de tous les stimulans, à l'autorité des mêmeS] lois. L'unité de la science et de l'art contribua à la perfection de l'une i et de l'autre , et jeta sur la théorie, aussi bien que sur la théra-j peutique des lésions de tous les genres, les plus vives lumières. i

Les Italiens, qu'avaient illustrés les premiers efforts tentés enj faveur de la renaissance des lettres , chez lesquels l'anatomie avait] été cultivée avec tant de succès, et qui , en compensation du tortj d'avoir proclamé les erreurs de l'iatro-mathématisme , avaientpro-| duit Lancisi, BaglÎA'i, Ramazzini, et surtout l'immortel Morgagni ;| les Italiens , si long-temps placés au premier rang, dans la carrière i de l'observation et de l'expérience , après s'être reposés, en adop-j tant les principes funestes du brownisme , se livrèrent enfin à desj considérations plus judicieuses sur la nature et le traitement des ; maladies. Thomassini etRasori devinrent les chefs d'une école nou-' velle qui étendit au loin son influence , et substitua à la théorie de] Brown des principes avoués par la saine physiologie, concernant! les inflammations. Les Anelais se maintinrent dans les voies de l'empirisme, et semblèrent oublier Sydenham. L'Espagne médicale, ; trop peu connue au-dehors, n'ajouta presque rien aux connais-! sauces répandues en Europe ; et l'Allemagne , plus occupée de i recherches anatomiques et de travaux d'érudition, que de théo-j ries médicales , vient seulement d'apporter son contingent h cel-i le-ci, en donnant naissance au système d'Hanemann , encore trop i imparfaitement développé pour qu'on puisse porter un jugementj assuré sur .sa valeur et sur ses conséquences pratiques.

Malgré tous ces travaux , entrepris sur tous les points de l'Eu-

INTRO

rope, indépendamment de ce que Pinel , Bichat , Chaussier avaient ajoute'parmi nous de perfection , soit à la connaissance mate'rielle de nos organes , soit à celle des conditions et du me'canisme de leurs actions, aucune doctrine complète de physiologie, de pathologie et de thérapeutique n'avait encore e'te' substitue'e à celle des me'decins du siècle pre'ce'dent, lorsque M. Broussais parut. Les e'ie'mens d'une the'orle rationnelle existaient sans doute ; nous avons vu quelle longue continuité' de recherches, de tâtonnemens et d'expe'riences les avaient pre'pare's; mais le système ge'ne'ral qu'ils devaient faire naître n'e'tait pas encore de'veloppe'. Les me'decins flottaient entre le brownisme modifie de Pinel, la théorie deBarthez, l'humorisme encore subsistant dans les e'crits d'Hoffmann et de Stoll , et même le me'canisme conserve' de Boerhaave ; il manquait enfin à la me'decine une impulsion vigoureuse , qui la reconstituât en un corps de science, et lui fît faire , par cela même , de nouveaux progrès.

M. Broussais survint alors, et d'une main puissante e'branla de nouveau toutes les croyances me'dicales. Doue' d'un ge'nie me'dical du premier ordre, il porta le dernier coup aux explications et aux hypothèses qui n'avaient pas pour fondement l'observation directe des corps anime's. Depuis lors, la vie fut pour les me'decins le re'sultat de l'action des organes, excite's par les stimulans exte'rieurs ; toutes les maladies de'pendirent de la le'sion plus ou moins e'tendue et profonde des tissus vivans, et toutes les indications the'rapeutiques , de'duites de la nature et du sie'ge de cette le'sion, eurent pour objet de la faire cesser le plus px'omptement possible. Ces grandes ve'rite's une fois e'tablies , les restes de l'ontologie , qui avait , pendant un si grand nombre de siècles , domine' la médecine, et que les autres sciences physiques e'taient depuis long-temps parvenues à expulser de leur domaine, s'e'vanouirent comme des fantômes insaisissables, que chacun refusait de reconnaître. Le corps humain se pre'senta comme une machine admirable, soumise h un principe interne d'activité', re'sidant dans le système nerveux, mais dont les actions, toujours de même nature que celles des autres corps de l'univers , doivent être e'tudie'es selon la même lue'thode. Ne rien admettre sans l'avoir , "au pre'alable , ve'rifie' par l'observation directe ou par l'expe'rience ; ne rien entreprendre, au lit des malades , sans y être autorise' par une connaissance exacte de la nature , du sie'ge et de l'intensité' des maladies , aussi bien que par celle de la composition , des proprie'te's et de l'e'nergie appre'ciable d'action des me'dicamens, telles sont les règles ge'ne'rales qui durent de'sormais guider le me'decin , soit dans l'établissement des the'ories, soit dans la de'termination des indications curatives, et dans le choix des moyens the'rapeutiques destine's à les remplir.

L'esprit ge'ne'ral du xix= siècle e'tait e'minemment favorable ,à cette re'novation d'une des branches les plus importantes du savoir humain. Il avait vu le joug des autorite's scientifiques s'affaiblir et disparaître ; dans tous les genres de recherches , l'esprit d'observation, d'analyse et d'expe'rience , remplaçait les spe'culations hypothe'tiques du cabinet ; et le besoin de fonder sur l'ensemble des faits connus une doctrine plus ge'ne'rale et mieux en harmonie que les pre'ce'dentes avec les re'sultats les plus heureux de la pratique , se faisait ge'ne'ralement sentir. Aucune des the'ories reçues ne satisfaisait comple'tement les esprits; toutes étaient frappées de mort, soit dans leurs bases , soit dans quelques-unes de leurs parties essentielles, lorsque l'histoire des phlegmasies chroniques , et plus tard l'examen des doctrines me'dicales achevèrent de dessiller les yeux, et ouvrirent à l'observation des voles nouvelles. Plus le siècle était préparé à recevoir cette impression, plus' celle-ci fut vive, et plus la révolution qu'elle provoquait devint rapide, générale et complète.

Le domaine de la science a été jusqu'à ce jour sillonné dans tant de directions diverses, les recherches expérimentales et historiques se sont tellement multipliées, et ont jeté de si vives lumières sur presque toutes les parties de la médecine , qu'un système, dont les bases excluraient les travaux antérieurs, ne saurait obtenir de succès durable. La théorie et la pratique doivent être prises telles que la découverte de tous les faits positifs dont elles se composent les ont faites; les esprits philosophiques doivent profiter , et des eflforts des siècles passés , et des investigations plus

DiCT. DE MÉDECINE ET DE CHIRURGIE PRATIQUES.

CTION. 13

complètes et plus certaines des temps les plus rapprochés de nous, puis réunir ces connaissances en un faisceau , les réduire au principe le plus général qu'elles puissent comporter , et fonder sur elles les règles de pratique les plus exactes et les plus sûres possible. Telle est la tâche dont les médecins habiles doivent aujourd'hui s'imposer l'accomplissement. Afin de résoudre les problèmes si compliqués, et de saisir les phénomènes si fugitifs et quelquefois si variables des corps vivans, aucune méthode d'étude n'esta dédaigner. L'observation de l'homme et des animaux durant la santé et pendant les maladies ; l'examen des actions exercées sur eux par les modificateurs qui les entourent; les expériences de tous les genres , sur les animaux vivans ; les ouvertures des cadavx'es ; les effets produits par les substances médicamenteuses nouvelles ou déjà connues ; enfin , la comparaison des résultats obtenus par les diverses méthodes thérapeutiques dans des cas bien déterminés , tels sont les moyens divers que l'art et la nature mettent à notre disposition pour atteindre au but proposé.

Mais ces travaux seraient frappés de stérilité , ou du moins ne produiraient pastous les résultats utiles qu'on a droit d'en attendre, si , en les entreprenant , on n'avait incessamment pour objet d'ar- * river, par le perfectionnement de la théorie, à une efficacité et à une certitude incessamment croissantes de la pratique. C'est par les conséquences qu'on en déduit que les faits deviennent importans ; jusque là leur découverte n'ajoute presque rien à la science ou à l'art: ils sont comme si la nature les tenait encore voilés ou en réserve ; et plus les corollaires qu'ils fournissent sont importans et généraux , plus ils frappent les esprits , les éclairent et les sollicitent, afin de confirmer ou de contredire les applications qu'on en veut faire , à des recherches nouvelles , qui agrandissent à leur tour le cercle des connaissances acquises.

Suivant cette manière de considérer la science , il n'est presque aucune des écoles et des sectes qui se sont succédé en médecine qui ne vienne apporter à l'homme studieux le tribut des rechci-ches spéciales auxquelles elle s'est livrée ; à peu près comme dans une réunion acade'mique , chaque membre contribue , par ses connaissances particulières , à former la masse d'instruction que l'enferme le corps entier. Les sectes fondées sur le spiritualisme , ou qui n'ont eu pour bases que des hypothèses , et ne se sont distinguées que par le goût de la dialectique et des sophismes, sont celles qui fournissent le moindre contingent, et dont la coopération est le moins utile. Mais en profitant ainsi de tout ce qui a été fait , en évoquant , pour ainsi dire , toutes les doctrines passées , afin de profiter des vérités qu'elles ont recueillies et proclamées , nous ne prétendons pas qu'il convienne de laisser ces vérités flotter isolées et indépendantes. Loin de là , l'esprit scientifique doit s'efforcer de découvrir le principe général qui les unit, et de les systématiser , de manière à ce que l'esprit puisse sans effort , ou remonter de chacune d'elles vers la formule qui représénte ce qu'elles ont de commun , ou descendre , de cette formule, vers chacun des cas particuliers qu'elle concerne. Cette méthode est la seule qui puisse aider à constituer enfin la médecine comme le sont les autres sciences physiques, et à donner, pour tous les cas , à la pratique des règles assurées.

Si , un principe général étant donné , quelques faits semblent s'y soustraire et constituer des exceptions à lathéoi'ie qu'il représente, ces faits ne doivent en aucun cas être abandonnés. II faut s'attacher à eux, les examiner sous toutes leurs faces, les analyser, les reprendre de mille manières , à l'aide d'expériences et d'obçervations nouvelles, jusqu'à ce qu'on arrive enfin, ou à les faire rentrer dans la règle, ou à imprimer à celle-ci quelques modifications qui la rendent plus générale encore , et lui pex'mettent de les admettre avec ceux qu'elle embrasse déjà. C'est en procédant ainsi que la physique et la chimie ont acquis le degré de certitude et de régularité que nous leur connaissons ; cette méthode imprimera , n'en doutons pas , à la médecine des perfectionnemens également importans et durables.

Les théories et les systèmes pour lesquels certains praticiens affectent un zèle qui n'est pas toujours selon la science , ont exclusivement, en effet, cet avantage de rapprocher les faits, de les

INTRODUCTION

coordonner craprès ce qu'ils ont de commun , d'e'tablir entre eux des distinctions me'thodiques , fonde'es sur leurs dissemblances, et d'en extraire , pour ainsi parler , des principes ge'ne'raux , qui servent ensuite de guide pour l'e'tude de faits nouveaux, et pour l'exercice me'thodique et salutaire de l'art. Il ne faut pas , dit-on , se laisser pre'venir par des the'ories pre'conçues , et observer la nature à travers le'prismedessystèmes.De'claraations oiseuses, inutile vei'biage ! Les the'ories et même les hypothèses sont, dans la marche de l'espi'it humain , des points de repos , des e'chelons , qui facilitent sa progression ascendante , en lui fournissant de nouveaux points d'appui. Qui pourrait, sans un système re'gulier , retenir les faits observe's , les retrouver au besoin , les invoquer à volonté' , afin de se conformer aux leçons qu'ils donnent , ou de tenter et de varier des explorations nouvelles , propres à lever les incertitudes qu'ils laissent trop souvent subsister après eux? Il ne faut pas, ajoute-t-on encore , torturer les observations recueillies. Loin de là, la raison conseille au contraire de les torturer dans tous les sens , de les examiner sous toutes leurs faces, et d'en de'duire , s'il se peut , toutes les conséquences qu'elles doivent fournir. Mieux vaudrait en tirer des corollaires errone's que de les laisser sans application pratique; car, dans ce dernier cas, elles sont perdues et ne servent à rien, tandis que , dans l'autre , elles frappent vivement les esprits et sollicitent des recherches nouvelles , destine'es à les sanctionner , ou à re'fuler les erreurs auxquelles elles ont donne' lieu.

Deljarrasse'e des langes qui la retenaient encore captive , et marchant , grâces aux efforts de M. Broussais et à l'impulsion qu'il a communique'e aux me'decins e'claire's de notre e'poque , d'un pas plus ferme dans la carrière expe'rimentale et rationnelle , la pratique me'dicale a pris un caractère de se've'rite', et pre'sente un degré' de certitude qu'elle n'avait jamais connu. Il se peut que le principe de l'irritation , sur lequel repose la pathologie nouvelle , ne soit pas encore assez ge'ne'ral pour embrasser tous les faits , et surtout quelques-uns de ceux que fournit la the'rapeutique : mais il comprend évidemment l'immense majorité' d'entre eux ; et quant aux

autres, ils doivent, ainsi que nous le faisions observer plus haut, être l'objet de recherches ulte'rieures, destine'es, ou à les rallier à la the'orie ge'ne'rale , ou à introduire dans cette the'orie de nouvelles modifications. Quel que soit le sort qui l'attende un jour, au moins la doctrine nouvelle aura-t-elle produit ce re'sultat heureux, de de'truire les derniers obstacles qui s'opposaient aux progrès de la science , et de pre'parer les nouveaux perfectionnemens auxquels elle est appele'e à parvenir.

La tendance ge'ne'rale des travaux dont la me'decine est l'objet a maintenant l'utilité' pour but ; tous tendent au perfectionnement de la pratique , et à rendre plus assure' le traitement des maladies. L'anatomie pathologique , l'observation des phe'nomènes morbides, la description et l'analyse des substances me'dicamenteuses , les essais qui se multiplient de toutes parts sur leur manière d'agir et sur les effets de leur application , les recherches pharmacologiques à l'aide desquelles on s'efforce d'isoler leurs principes actifs, toutes ces investigations, dont l'homme sain et malade, ainsi que les corps exte'rieurs, deviennent l'objet , ne sont entreprises qu'afin d'arriver à ce re'sultat. Dans cet e'tat de choses , la science des indications the'rapeutiques, fonde'e sur les donne'es anatomiques, physiologiques et pathologiques les plus positives , de même que les règles relatives au choix et à l'administration des moyens curatifs, doivent, à juste titre, fixer spe'cialement l'attention des praticiens. L'expe'rience exerce ici une autorite' sans limite , et souvent sanctionne'e par les siècles. Ses leçons , combinées avec les connaissances positives récemment accumulées sur toutes les parties de la médecine , doivent être incessamment invoquées par tous les praticiens , et les diriger dans l'emploi de tous les procédés rationnels de l'art. Les reproduire , les expliquer , les étendre , les mettre en rapport avec les faits les mieux constatés, nouvellement recueillis en thérapeutique , tel est le but que nous nous sommes proposé d'atteindre. Puissent nos efforts ne pas rester inutiles à l'art et à l'humanité !

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