DES INFLUENCES MORALES DANS LA GUÉRISON DES MALADIES
L'influence du moral sur le physique a plus besoin d'explication que de démonstration ; mais vouloir expliquer le rôle de l'âme sur le corps serait aborder une question de métaphysique qui nous éloignerait trop de notre sujet. Pour le moment, nos visées ne portent pas si loin. Si l'organisation crée les forces intellectuelles et morales, il faut convenir que ces forces acquièrent bientôt une telle puissance qu'elles usent singulièrement, et, dans beaucoup de cas, qu'elles brisent la matière d'où elles sont sorties. Mais, comme la lance d'Achille, elles guérissent les blessures qu'elles ont faites et elles remédient aux désordres qu'elles ont pu produire. Au point de vue spécial où nous sommes placé, nous voulons établir ce fait, que les influences morales dont l'action sur la production des maladies est si grande (I), ont une influence tout aussi grande sur leur guérison, et qu'il est surprenant de voir que dans les traités de thérapeutique modernes, à côté delà médication antiphlogistique, purgative, astringente, etc., il n'y eut jamais un chapitre consacré à l'étude des effets de la médication morale. Le désidératum que nous exprimons ici n'est pas un blâme, mais il a son importance, car il amoindrit la thérapeutique en la réduisant à de simples pratiques de pharmacie et de chirurgie. Il justifie les prétentions de la théurgie, du mysticisme et de l'homœopathie, qui ne reposent que sur l'influence toute-puissante du moral sur l'organisation. Dans notre pensée, la médecine morale joue un rôle presque aussi grand que la médecine physique, et, loin de les exclure, il faut que la thérapeutique utilise les ressources que lui fournit l'action des agents physiques sur la vie et celles que donne la force morale sur les mouvements organiques. Dans notre pensée, la médecine n'est si grande que 'parce que dans ses rapports avec les peuples et avec les individus elle règle les principes qui, physiquement et moralement, font la force des nations et la santé de chacun en particulier.
Pour ne parler que des individus, il est certain que les passions expansives ou dépressives, nobles ou vulgaires, et que la direction des idées vers les grandes ou vers les petites choses, ont une influence marquée sur le développement physique, et en cas de maladie une action souvent heureuse sur la guérison. Qui a vécu au milieu d'une époque tourmentée par les révolutions politiques et sociales, au sein d'une civilisation agitée par la discussion des plus importants problèmes de la philosophie et de la science, par les luttes de l'industrie et de la routine, par les ambitions du progrès aux prises avec la paresse et la quiétude des satisfaits de ce monde, sait tout ce que souffrent moralement d'abord, physiquement ensuite, les réformateurs honnêtes qui succombent martyrs d'une idée qu'étouffe l'égoïsme des esprits subalternes dont le nombre fait la force. La foi et l'enthousiasme, le dévouement et l'amour, le bonheur et toutes lesjoies que donnent le triomphe d'une idée et le succès légitime de l'esprit, sont les passions par lesquelles vit et se guérit l'individu; tandis que la peur, l'envie, la jalousie, la haine, etc., sont les sentiments par lesquels il s'étiole et ne tarde pas à succomber.
En lui-même, par son cœur, par son esprit et par ses passions d'après leur nature, l'homme porte donc une ressource immense de longévité qui peut devenir pour le médecin un important moyen de thérapeutique. Cette ressource a pour nom V action morale, et pour auxiliaires l'imagination, l'espérance et V imitation.
(1) Bouchut, Pathologie générale, p. lAO, et Histoire des doctrines médicales, p. 72 et suivantes.