DE LA THÉRAPEUTIQUE AU XIX^ SIÈCLE
§ 1. — De l 'iiuiiginutioii huv la production et sur lu guérîsou «les m;«ladies>.
L'imagination a un pouvoir immense, non- seulement sur la conservation de la santé, mais encore sur l'apparition des maladies et sur leur guérison. Charron l'a dit {De la sagesse, XVIII) : « L'imagination est une puissante chose... Ses effets sont merveilleux et étranges,... elle fait perdre le sens, la cognoissance, le jugement, fait devenir fol et insensé,... fait deviner les choses secrètes et à venir, et cause les enthousiasmes, les prédictions et merveilleuses intentions, et ravit en extase, réellement lue et fait mourir. Bref, c'est d'elle que viennent la plupart des choses que le vulgaire appelle miracles, visions, enchantements. Ce n'est pas le diable, ni l'esprit comme il le pense, mais c'est l'eflet de l'imaginalion, ou de celle de l'agent qui ûiit de telles choses, ou du patient et spectateur qui peut voir ce qu'il ne voit pas. »
On sait, en effet, que la frayeur des épidémies dispose tout particulièrement à l'apparition du mal ceux qui on redoutent vivement les atteintes, et que les médecins ne traversent si impunément les contagions que parce qu'ils n'en ont pas peur. L'appréhension d'une maladie la fait quelquefois apparaître par suite des effets de la concentration de la pensée sur l'organe qu'on suppose malade et qui ne l'est pas encore.
De cette disposition d'esprit résulte, dans cet organe, un afflux de sang suivi de la maladie analogue ou semblable à celle qu'on redoutait. C'est ainsi que les étudianis en médecine qui craignent une maladie de cœur ou une carie vertébrale, ont des palpitations fort incommodes ou un notable affaiblissement des membres inférieurs, avec des fourmillements paraplégiques.
Le mysticisme religieux produit de semblables phénomènes, et, parmi eux, les plus étranges sont ceux qui sont connus sous le nom de stigmatisations.
On connaît l'histoire extraordinaire de saint François d'Assise. — « Ce religieux était arrivé à la fin de sa ciarrière, après avoir vu réussir tous ses projets. 11 avait obtenu du pape Honorius III la confirmation de l'ordre fondé par lui, pour les deux sexes ; il avait inauguré une règle nouvelle, qui était regardée comme la conception la plus parfaite qu'on eût jamais eue de la vie monastique. Satisfait d'une tâche si glorieuse, il s'était démis du généralat entre les mains de Pierre de Catane, pour ne plus songer qu'à son salut. Il se retira, en conséquence, dans une solitude de l'Apennin, entre l'Arno et le Tibre, non loin de Camaldoli et de Vallombrosa, et fixa sa retraite sur une montagne appelée l'Alverne, que lui avait abandonnée le propriétaire, un seigneur du pays, nommé Orlando Cataneo : là, dégagé de tous les devoirs et de toutes les préoccupations de la vie pratique, il se livrait sans mesure aux rigueurs de l'ascétisme le plus sévère et méditait incessamment en Dieu.
» Des extases s'emparaient de temps à autre de son esprit et le rendaient de plus en plus indifférent aux objets de la terre. Les macérations, les abstinences, se succédaient chez lui sans relâche. Parmi les carêmes surérogatoires qu'il s'était imposés se trouvaient les quarante jours qui séparent la fêle de l'Assomption de celle de saint Michel. Exténué par le jeûne et s'abîmant une fois dans les élans de la prière la plus ardente, il crut entendre Dieu qui lui ordonnait d'ouvrir l'Évangile, afin que ses yeux pussent y lire ce qui serait le plus agréable à son Créateur. Frappé de cet avertissement divin, saint François remercia Dieu dans une nouvelle prière qui dépassait encore en ferveur celles auxquelles il se livrait depuis le commencement de ce carême. « Ouvre-moi le livre sacré », dit-il au frère Léon, qui l'avait suivi dans sa retraite. Trois fois cette épreuve fut faite, et trois fois le volume s'ouvrit à la passion de Jésus-Christ. Le saint crut reconnaître là un ordre de pousser son imitation de la vie du Sauveur plus loin qu'il ne l'avait encore fait. Sans doute, il avait imposé silence à la chair par la mortification, et crucifié son esprit et ses désirs, mais il n'avait point encore soumis son corps au supplice de la passion, et c'était le supplice que Dieu lui prescrivait en lui montrant du doigt le récit de l'Évangile.
» Après cette épreuve, le solitaire n'eut plus qu'une pensée : le crucifiement de son divin Maître. Il en passa et repassa enesprit les douloureuses phases, exaltant davantage son imagination à chaque oraison. En même temps qu'il exténuait son corps par un jeûne prolongé, il travailla à évoquer en lui le tableau émouvant du Sauveur sur la croix.
)) Dans ses visions, il était tellement absorbé par la contemplation du Dieu souffrant, qu'il perdait conscience de lui-même et se trouvait transporté dans un monde surhumain. Le jour de l'Exaltation de la croix, se livrant plus encore que de coutume, en raison de la solennité, à une de ses contempla- BoucHuT ET DEspRts. — T édit. I. h
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iN'iuolil cïiuN.
Lions extatiques, il ci ul voir un séraphin ayant six ailes ardentes et lumineuses descendre rapidement de la voûte des cicnx et s'approcher de lui. L'esprit évangélique soutenait entre ses ailes la figure d'un homme, les pieds et les mains attachés à une croix. Lorsque le saint assistait à ce spectacle miraculeux avec une onction et un étonnement profonds, la vision s'évanouissait tout à coup. Mais le pieux anachorète en avait ressenti un contre-coup étrange, et toute son économie était demeurée profondément troublée. 11 éprouva surtout aux pieds et aux mains des sensations douloureuses qui firent bientôt place à des ulcérations, des espèces de plaies qu'il considéra comme les stigmates de la passion du Christ.
» Ce miracle eut un immense retentissement. Rien n'était plus fait pour frapper des imaginations avides du merveilleux, et fortifier la vénération profonde que ce saint personnage excitait par ses travaux et ses vertus. Le pape proclama les stigmates de saint François un don miraculeux de la grâce, et les chrétiens tinrent le prodige pour une démonstration péremptoire du mystère de la Rédemption, à raison surtout de celte circonstance que les stigmates avaient été imprimés au saint le jour de l'Exalta- 'ion de la croix.
I) L'allégresse que causa le miracle fut sortout grande chez les franciscains. C'était le triomphe de leur ordre; ce prodige donnait une preuve éclatante de l'amour infini de Jésus-Christ pour leur fondateur, puisqu'il l'avait choisi pour offrir sur la terre une image visible de sa divinité. Il y eut donc désormais pour les religieux mendiants deux passions, celle de Jésus-Christ et celle de saint François. On vit un gardien des cordeliers de Reims, le Père Lanfranc, faire inscrire au fronton de son couvent : Deo hoviini et beato Frcmcisco, utrigue cruci/ixo : a A l'homme-Dieu et à saint François, tous deux crucifiés (1). »
D'auires moines, Philippe d'Acqueria, Benoît de Reggio, Charles de Saeta, Dodo, de l'ordre de Prémontré, Angèle del Paz, de Perpignan, Nicolas de Ravenne, sainte Catherine de Sienne, etc., eurent le même avantage, et, rêvant sans cesse aux souffrances de la passion, en virent les stigmates se montrer sur leur corps. Une fois répandue, la nouvelle de ces stigmatisations en fit paraître d'autres dans les cloîtres du xv'= siècle. Mais des variations se produisirent. Sainte Ciitlierine de Ra jonisio et quelques autres eurent sur le front les stigmates de la couronne d'épines. D'autres éprouvèrent les douleurs de la flagellation et en conservèrent les marques, complétant ainsi dans leurs extases toutes les douloureuses circonstances de la passion. Ce fut une véritable épidémie, et pendant près d'un siècle on ne parlait que de semblables miracles. Ils se reproduisirent jusqu'au siècle dernier.
Des phénomènes semblables à ceux de la stigmatisation ont été obtenus en d'autres circonstances. Ainsi on a vu des individus s'imaginer en rêve recevoir des blessures, des coups, être frappés de maladies, et avoir, au réveil, ou quelques jours après, les stigmates de cescontusions sur les parties qu'ils supposaient atteintes, ou les symptômes de la maladie rêvée. L'histoire nous apprend que les solitaires de la Thébaïde et quelques visionnaires faisaient voir sur leur peau les marques rougcàtres laissées par le fouet du démon ou de l'ange qui les avait châtiés. On sait aussi que les malades lutinés dans le sommeil pai- le succube montrent sur le corps des taches violacées que les auteurs de démonologie ont appelées sugillationes, stigmates qui, dans les procès de sorcellerie, servaient à établir le fait de la pression démoniaque.
Burdach dit qu'on a vu une lâche bleue sur le corps d'un homme qui venait de rêver avoir reçu une contusion.
Le docteur Marmise, de Bordeaux, a rapporté (2) le fait curieux que voici : Une dame, souffrante déjà depuis quelque temps, eut besoin d'être saignée. Sa femme de chambre, qui lui était très-attachée et qui la soignait très-assidùment, assista à celte petite opération; elle en ressentit une émotion si profonde, qu'au moment oii le praticien enfonçait sa lancette dans le bras de la malade, la servante éprouva au pli du coude le sentiment d'une piqûre, et vit, peu de temps après, apparaître une petite plaie dans cet endroit.
Le docteur EUiotson a recueilli un assez grand nombre de faits, dans lesquels l'attention concentrée sur une partie du coi'ps y a fait naître de la douleur. Ainsi les hystériques dont les fonctions périodiques sont supprimées, ont souvent des hémorrhagiespar les divers organes sur lesquels elles portent leur attention.
(1) Maury, Histoire de la magie, p. 349i
(2) Vnion mériicole ûe ISôS.
ItK I.A THÉIIACEUTIOUK AU \IX'^ SIÉCI.K. XIX
Un travail inalériol dans l'économie peut donc s'opérer sous l'influence des préoccupalions de l'àme, • et, selon le degré de cette influence, la chair en garde les traces apparentes. Ces faits sont de la plus haute importance, et ils justifient parfaitement la croyance populaire sur le rapport des préoccupations d'esprit d'une femme enceinte avec les taches qui se produisent quelquefois sur le corps de son enfant.
Si la pensée agit sur la matière, elle agit encore plus sur la sensation; de là les hallucinations de la vue, de l'ouïe, de l'odorat des extatiques dans leurs rapports avec Dieu, les sensations du toucher qui leur font croire qu'elles sont enlevées de terre, et les ravissements qu'elles éprouvent de leur commerce avec Jésus-Christ. Cette influence de l'imagination sur la vitalité des organes, sur leurs fonctions et sur les sensations est telle, qu'on a vu le trouble de cette faculté être suivi d'une mort immédiate. Kn voici un exemple. En 178^, dans un rapport de Bailly sur le magnétisme, ce philosophe attribue les crises nerveuses magnétiques à l'imagination. A ce sujet, il rapporte l'anecdote suivante. En 1750, à Copenhague, voulant éprouver les effets de l'imagination sur le corps, quelques médecins obtinrent qu'un criminel, condamné au supplice de la roue, périrait par un moyen plus doux, tel que l'hémorrhagie. Après l'avoir conduit, les yeux bandés, dans la pièce où il devait mourir, on piqua le patient aux bras et aux jambes, et l'on simula un bruit d'écoulement de liquide. Bientôt le condamné fut pris de syncopes, de sueurs frùides, de convulsions, et il mourut au bout de deux heures et demi... Or, il n'y avait pas eu de saignée; de simples piqûres, sans hémorrhagie, avaient été faites aux bras et aux jambes, et l'eau s'écoulanl de quatre robinets ouverts simulait le bruit du sang tombant dans un vase. La mort de ce malheureux fut donc l'effet des troubles de son imagination (l).
Les maux enfantés par les troubles de l'imagination ne sont rien en comparaison des bienfaits qu'elle procure; ses guérisons sont innombrables, et là où elle ne peut guérir, elle apporte du moins le bonheur, la joie et la douce espérance d'une amélioration prochaine.
Contentement passe richesse, dit avec raison le proverbe, et cela est bien vrai, car il suffit souvent d'avoir confiance en celui qui peut guérir pour être soulagé ou guéri. En médecine, comme ailleurs, la foi est une force dont la puissance est sans limites et fait des miracles. Les incubations dans les temples, les paroles magiques, les charmes, les grimoires, les philtres, les arcanes, les talismans, les nombres, les amulettes, les terreur morales, les attouchements royaux, ceux d'un prêtre, d'un oracle ou d'un médecin, en sont la preuve; et les malades qui croient fermement à ces influences sont, dans beaucoup de cas, bien près d'être guéris.
Profanes ou sacrés, tous les pèlerinages et toutes les pratiques du mysticisme médical peuvent produire des merveilles.
C'est ainsi que le simple toucher du roi a guéri des scrofuleux et que les exorcismes ont fait disparaître les attaques convulsives chez les malheureux qui en étaient atteints.
C'est pour la môme raison que la main d'un mort appliquée sur des écrouelles les a fait guérir (van Helmont et Bayle), et que Pyrrhus, roi des Épirotes, avec son pied, a obtenu des guérisons miraculeuses (Tacite).
Hertwig {Obs, medic.) rapporte qu'un médecin ayant donné à un paysan une ordonnance écrite pour avoir une purgation, lui dit : Vous prendrez cela. Notre homme, rentré chez lui, se met au lit, avale le papier, qui le purge fortement, et peu après il revient dire au médecin que sa purgation l'a guéri.
Des guérisons ont même été obtenues par le simulacre des exorcismes.
Une prétendue possédée faisait beaucoup de dupes au temps d'Henri III. Amenée devant l'évéque d'Amiens, celui-ci ordonna à un la'ique de se vêtir d'habits sacerdotaux, et de feindre de l'exorciser sur les Evangiles; mais on lut en place les épîtres de Cicéron. Le diable, qui ne se doutait pas de la ruse et ne connaissait pas k latin, s'agita avec violence, comme s'il eût déjà ressenti les tourments de l'enfer. Le voilà donc conjuré par l'incrédule Cicéron comme par les plus saints apôtres.
Les pèlerinages produisent constamment des merveilles, et cela dans toutes les religions. Ainsi, à Cachemire, où l'on conserve précieusement trois poils de la barbe de Mahomet, cette relique accomplit des cures miraculeuses chez les nombreux pèlerins dont la foi vient chaque année implorer les restes du grand prophète.
Moi-même, qui n'ai guère de prétention à passer pour sorcier, ni pour un envoyé céleste ou pour un (l) L. Figuier, Histoire du merveilleux, t. III, p. 341.
LNTHUDUCTION.
prophète, j'ai fait des miracles, el j'ai guéri des malades qui m'ont fait l'honneur d'avoir en moi une confiance illimitée que je ne songeais guère à leur imposer.
Enl8i9, lorsque j'étais chef de clinique à l'IIôtcl-Dieu, on m'apporta une petite fille de onze ans, nommée Louise Parquin, qu'une frayeur excessive, causée par une tentative de viol, avait rendue muette et paralytique des quatre membres. Cette enfant venait de province. Pendant deux mois tout avait été mis en œuvre par les médecins de la localité et des environs, mais tout était resté infructueux. Désespéré, le père voulut amener son enfant à Paris. Celle-ci, qui n'entendait parler de la grande ville, de ses grands médecins et de riIùtel-Dicu que d'une façon pompeuse, pour elle plus saisissante en raison de son âge, arriva pleine de foi à l'IIôtel-Dieu pour y chercher la guérison. Le soir, je la vis muette et paralytique; mécontent de trouver une infirme dans un hôpital, je ne fis aucune prescription. Elle était encore dans le même état le lendemain matin. J'ajournai tout traitement. Dans la journée, elle commença à parler; le jour d'après, elle commençait à remuer les jambes; le troisième jour, elle marchait dans les salles, complètement guérie : sa foi l'avait sauvée. — Une impression morale vive, de nature différente, lui avait, à quelques mois de distance, enlevé et rendu l'usage de la langue et des membres.
J'ai vu à l'hôpital Necker, dans les salles de M. N. Guillol, une fille hystérique el frappée depuis quelques mois d'une paralysie des membres inférieurs qui avait résisté à tout traitement. On lui annonça qu'on allait la guérir par la cautérisation du dos avec le fer rouge. Au jour fixé, assise nue devant le brasier où chauflaient les fers, on prit un cautère froid dont on se servit pour toucher la colonne vertébrale. Aussitôt la jeune fille, qui n'avait rien vu de celte substitution, pousse des cris de douleur comme si on l'avait brûlée, et, faisant des efforts pour échapper Ix celle cautérisation imaginaire, se lève, se sauve comme si elle avait le feu dans les riens.
A ces récils je veux enjoindre un autre, non moins curieux, et dans lequel un simple effort d'imagination, l'espérance de guérir, a fait le miracle de la disparition subite d'une paralysie.
On le trouve dans la Revue britannique et dans le charmant livre du baron Feuchtersleben (1).
Un médecin anglais, le docteur Beddoës, croyait que l'oxyde nitreux était un spécifique certain contre la paralysie. Davy, Coleridge et lui se déterminèrent à tenter une expérience sur un paralytique de bonne maison, abandonné par les médecins. Le patient ne fut point averti du traitement auquel on allait le soumettre. Davy commença par placer sous la langue de ce malade un petit thermomètre de poche, dont il se servait dans ces occasions pour connaître le degré de chaleur du sang, degré que l'oxyde nitreux devait augmenter. A peine le paralytique eut-il senti le thermomètre entre ses dents qu'il fut persuadé que la crise s'opérait et que l'instrument merveilleux qui devait le guérir n'était autre que le thermomètre : « Ah ! s'écria-t-il, je me sens mieux. » Davy adressa un regard expressif à Beddoës et à Coleridge. Au lieu du spécifique, on se contenta du thermomètre, qui, pendant quinze jours consécutifs, fut placé avec toute la solennité convenable sous la langue de ce pauvre homme dont les membres se délièrent et dont la santé renaquit, dont la cure fut complète, et auquel on ne fit subir aucun traitement. Si Davy n'eût pas entouré d'un certain mystère son expérience, s'il avait négligé la partie dramatique de son art, s'il avait dit au patient : — Voici un thermomètre qui doit servir à tel usage, — le malade serait resté paralytique et le traitement par l'oxyde nitreux aurait peut-être entraîné la mort.
§ 2. — De IMiuîtatioii dans ««es fappor<ii avec lu production et la guérison des maladies.
A l'influence de l'imagination qui crée les maladies el qui les fait disparaître, il faut, pour bien comprendre tout ce qui est relatif cà l'histoire de lathéurgie, du mysticisme médical, et des quaUtés thérapeutiques occultes accordées à la matière, tenir compte d'une autre disposition de l'esprit qui exerce une action tout aussi réelle, tant sur la production des maladies que sur leur propagation et sur leur guérison : je veux parler de Yimitation. On ne tient pas, en toute chose, à faire comme son voisin, mais irn sentiment irrésistible y pousse l'individu, et, en bien comme en mal, il fait instinctivement ce qu'il a vu faire. L'imagination n'y est pour rien, et la pensée subjuguée impose aux organes la reproduction involontaire des actes accomplis par un autre. Comme l'imagination, l'imitation est la source d'un grand
(1) Hygiène de l'âme, 185'i, p, 33,
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nombre de maladies, surtout des névroses convulsives et mentales, mais il faut dire aussi qu'elle peut être l'instrument de leur guérison.
« La vue des angoisses d'aultrui m'angoisse matériellement, et a mon sentiment souvent usurpé le sentiment d'un tiers; un tousseur continuel irrite mon poulmon et mon gosier.» (Montaigne.)
C'est dans l'humanité l'histoire de Panurge et des moutons : « Panurge, sans aultre chose dire, jecte en pleine mer son mouton criant et bellant. Tous les aultres moutons, criant et bellant en pareille intonation, commencèrent soyjecter et saulter en mer après à la tile. La foule estoyt à qui premier y saulleroyt après leur compaignon. Possible n'estoyl de les en guarder. Comme vous scavez estre du mouton le naturel toujours suivre le premier quelque part qu'il aille. » (F. Rabelais, Pantagruel, liv. iV, chap. VIII.)
L'imitation engendre toutes les névroses, et à ce titre il n'est pas surprenant qu'elle ait produit les épidémies de folie suicide, de convulsions, de démonomanie, de lycanlhropie, de chorée, etc.^ dont l'histoire a gardé le souvenir.
Ce n'est pas seulement de nos jours qu'on a constaté l'influence de l'imitation sur la production et sur la guérison des maladies.
En effet, deux cents ans avant la guerre de Troie, on vit les filles de Prœtus en proie à des attaques d'hystérie, qui erraient à travers les campagnes, se croyant changées en génisses; bientôt, la maladie se propageant, ce fut une véritable épidémie de lycanthropie parmi les femmes d'Argos. — Le berger Mélampe parvint à guérir les filles du roi. Ayant remarqué que ses chèvres se purgeaient en mangeant de l'ellébore, il eut l'idée d'en faire prendre à ses malades. Ensuite, pensant que la fatigue musculaire et l'exercice forcé ne feraient que compléter la cure, il les fit poursuivre à outrance par de jeunes garçons. Il obtint ainsi une guérison complète, et bientôt l'épidémie cessa d'elle-même. — Prœtus, en récompense d'un si grand service, voulut lui donner une de ses filles en mariage, mais Mélampe n'accepta qu'à la condition que son frère aurait la môme faveur et qu'il épouserait une des Prœtides.
Plutarque nous a laissé le récit d'une épidémie de suicide qui régnait chez les filles de Milet.
Elles avaient adopté un lieu spécial où chaque jour plusieurs d'entre ailes venaient se pendre. Pour arrêter cette monomanie, il ne fallut rien moins qu'un édit de la république qui ordonnait d'exposer à nu, en public et la corde au cou, les filles qui se seraient pendues. Les magistrats, en frappant l'imagination populaire de terreur par l'idée d'une profanation, réussirent ainsi à arrêter les suicides qui dépeuplaient leur ville.
A une époque beaucoup plus rapprochée de la nôtre, un fait du même genre s'est produit à Lyon, et au même moment, à quelques mois de distance, de nombreuses jeunes filles se précipitèrent dans le Rhône, en choisissant toujours le même endroit du fleuve.
Un fait analogue a existé en Artois. Une jeune fille s'étant noyée dans une mare, celle-ci devint bientôt un lieu de prédilection que choisirent plusieurs jeunes filles qui recherchaient la mort avec une sorte d'avidité.
Dernièrement encore, en 1862, il y eut, à la maison de détention de la Roquette, une épidémie de suicide parmi les jeunes détenus. Un enfant, anéanti par la dureté de la discipline et de l'emprisonnement cellulaire, eut l'idée de mettre fin à ses jours; il parvint à s'échapper de son cachot et se précipita du haut d'un pont qui conduit à la chapelle. Peu de jours après, on constata un nouveau suicide dans le même endroit, puis un autre, jusqu'à ce qu'enfin on eût construit de chaque côté un treillage assez élevé pour mettre fin à cette sorte de monomanie.
Tout le monde connaît l'histoire de cette fameuse guérite qu'on fut obligé de brûler; car depuis qu'un soldat s'y était brûlé la cervelle, la plupart de ceux qui y montaient la garde suivaient ce funeste exemple.
Il en est de même de cette porte des Invalides où, par imitation, quelques vieux soldats mirent fin à leurs jours depuis que l'un d'eux s'y était pendu. On ne put arrêter cette folie de suicide qu'en murant la porte.
Tous les faits que je viens d'indiquer ont été fort souvent reproduits, mais il en est de moins connus et qui n'en sont pas moins intéressants.
L'un d'eux s'est passé pendant la bataille de Lutzen, et il a été l'objet d'un curieux conflit entre l'autorité de Larrey et l'omnipotence de Napoléon I".