MEDECINS
Puisque le ciel nous fait la grâce que , depuis tant de siècles, on demeure infatué de nous, ne désabusons point les hommes avec nos cabales extravagantes , et profitons de leurs sottises le plus doucement que nous pourrons. Nous ne sommes pas les seuls , cumme vous savez , qui tâchons à nous prévaloir de la faiblesse humaine. C'est là que va Tétude de la plupart du monde ; et chacun s'efforce de prendre les hommes par leur faible pour en tirer quelque profit. Les flatteurs , par exemple , cherchent à profiter de l'amour que les hommes ont pour les louanges , en leur donnant tout le vain encens qu'ils souhaitent ; et c'est un art où l'on fait , comme on voit , des fortunes considérables : les diseurs d'horoscope , par leurs prédictions trompeuses , profitent de la vanité et de l'ambition des crédules esprits. Mais le plus grand faible des hommes,
c'est l'amour qu'ils ont pour la vie ; et nous en profitons , nous autres , par notre pompeux galimatias , et savons prendre nos avantages de cette vénération que la peur de mourir leur donne pour notre métier. Conservons-nous donc dans le degré d'estime où leur faiblesse nous a mis , et soyons de concert auprès des malades pour nous attribuer les heureux succès de la maladie , et rejeter sur la nature toutes les bévues de notre art. N'allons point , dis-je , détruire sottement les heureuses préventions d'une erreur qui donne du pain à tant de personnes , et de l'argent de ceux que nous mettons en terre nous fait élever de tous côtés de si beaux héritages.
(L'Amour médecin. )
Quatre médecins! N'est-ce pas assez d'un pour tuer une personne ? Ne peut-on pas bien mourir sans le secours de ces messieurs-là?
J'ai connu un homme qui prouvait , par de bonnes raisons , qu'il ne faut jamais dire : Une telle personne est morte d'une fièvre et d'une fluxion sur la poitrine ; mais elle est morte de quatre médecins et de deux apothicaires.
( Idem.)
Palsanguenne ! v'ià un médecin qui me plaît : je pense qu'il réussira , car il est bouffon.
( Le Médecin malgré lui. )
C'est le meilleur métier de tous; car, soit qu'on fasse bien , ou soit qu'on fasse mal , on est toujours payé de même sorte. La méchante besogne ne retombe jamais sur notre dos ; et nous taillons comme il nous plaît sur l'étoffe où nous travaillons. Un cordonnier en faisant des souliers ne saurait gâter un morceau de cuir qu'il n'en paye les pots cassés ; mais ici l'on peut gâter un homme sans qu'il en coûte rien. Les bévues ne sont point pour nous, et c'est toujours la faute de celui qui meurt. Enfin le bon de cette profession est qu'il y a parmi les morts une honnêteté, une discrétion la plus grande du monde; et jamais on n'en voit se plaindre du médecin qui l'a tué.
( Idem. )
C est un homme qui sait la médecine à fond , comme je sais ma croix de par Dieu , et qui , quand on devrait crever, ne démordrait pas d'un iota des régies des anciens. Oui , il suit toujours le grand chemin, et ne va pas chercher midi à quatorze heures ; et pour tout l'or du monde il ne voudrait pas avoir guéri une personne avec d'autres remèdes que ceux que la faculté permet.
Il y a plaisir d'être son malade : et j'aimerais mieux mourir de ses remèdes que de guérir de ceux d'un autre ; car, quoi qu'il puisse arriver, on est assuré que les choses sont toujours dans l'ordre ; et quand on meurt sous sa conduite , vos héritiers n'ont rien à vous reprocher.
C'est une grande consolation pour un défunt. On est bien aise au moins d'être mort méthodiquement. Au reste,
il n'est pas de ces médecins qui marchandent les maladies : c est un homme expéditif , qui aime à dépécher ses malades : et quand on a à mourir, cela se fait avec lui le plus vite du monde.
( M. de Pourceaugnac. )
Ils savent la plupart de fort belles humanités, savent parler en beau latin , savent nommer en grec toutes les maladies , les définir et les diviser ; mais pour ce qui est de les guérir, c'est ce qu'ils ne savent point du tout. Toute l'excellence de leur art consiste en un pompeux galimatias, en un spécieux babil , qui vous donne des mots pour des raisons , et des promesses pour des effets.
( Le Malade imaginaire, )
Je viens d'apprendre là-bas à la porte de jolies nouvelles; qu'on se moque ici de mes ordonnances , et qu'on a fait refus de prendre le remède que j'avais prescrit.
Voilà une hardiesse bien grande , une étrange rébellion d un malade contre son médecin !
Un clystère que j'avais pris plaisir à composer moimême , inventé et formé dans toutes les règles de l'art , et qui devait faire dans des entrailles un effet merveilleux , le renvoyer avec mépris , c'est une action exorbitante , un attentat énorme contre la médecine . un crime de lézefaculté qui ne se peut assez punir. Mépriser mon clystère ! Je vous aurais tiré d'affaire avant qu'il fût peu. J'allais
nettoyer votre corps et en évacuer entièrement les mauvaises humeurs ; et je ne voulais plus qu'une douzaine de médecines pour vider le fond du sac.
Mais puisque vous n'avez pas voulu guérir par mes mains, puisque vous vous êtes soustrait de l'obéissance que l'on doit à son médecin, puisque vous vous êtes déclaré rebelle aux remèdes que je vous ordonnais, j'ai à yous dire que je vous abandonne à votre mauvaise constitution, à l'intempérie de vos entrailles , à la corruption de votre sang , à l'âcreté de votre bile , et à la féculence de vos humeurs. Et je veux, qu'avant qu'il soit quatre jours, vous deveniez dans un état incurable ; que vous tombiez dans labradypcpsie, de la bradypepsie dans la dyspepsie, de la dyspepsie dans lapepsie , de l'apepsie dans la lienterie , de la lienterie dans la dyssenterie, de la dyssenterie dans l'hydropisie , et de l'hydropisie dans la privation de la vie.
La colère d un médecin est plus à craindre qu'on ne peut croire.
( Le Médecin malgré lui. )
Lorsqu'un médecin vous parle d'aider, de secourir, de soulager la nature , de lui ôter ce qui lui nuit , et de lui donner ce qui lui manque , de la rétablir et de la remettre dans une pleine facilité de ses fonctions ; lorsqu'il vous
parle de rectifier le sang , de tempérer les entrailles et le cerveau , de dégonfler la rate , de raccommoder la poitrine , de réparer le foie , de fortifier le cœur, de rétablir et conserver la chaleur naturelle , et d'avoir des secrets pour étendre la vie à de longues années ; il vous dit justement le roman de la médecine. Mais quand vous en venez à la vérité et à l'expérience , vous ne trouvez rien de tout cela ; et il en est comme de ces beaux songes qui ne vous laissent au réveil que le déplaisir de les avoir crus.
( Le Médecin malgré lui. )
Dans les discours et dans les choses , ce sont deux sortes de personnes que vos grands médecins : entendez-les parler , les plus habiles gens du monde ; voyez-les faire , les plus ignorants de tous les hommes.
( Idem. ) MÉDECINS DES GRAXDS.
Ce qu'il y a de fâcheux auprès des grands , c'est que , quand ils viennent à être malades , ils veulent absolument que leurs médecins les guérissent.
— Us sont bien impertinents de vouloir que vous autres messieurs vous les guérissiez ! vous n'êtes point auprès d eux pour cela : vous n'y êtes que pour recevoir vos pensions , et leur ordonner des remèdes ; c'est à eux à guérir s'ils peuvent.
MEDISAîVCE.
Ce serait dans la vie une fâcheuse chose
Si , pour les sots discours où l'on peut être mis ,
Il fallait renoncer à ses meilleurs amis.
Et quand même on pourrait se résoudre à le faire ,
Croiriez-vous obliger tout le monde à se taire ?
Contre la médisance il n'est point de rempart.
A tous les sots caquets n'ayons donc nul égard ;
Efforçons-nous de vivre avec toute innocence ,
Et laissons aux causeurs une pleine licence.
( Tartufe. )
Ceux de qui la conduite offre le plus à rire Sont toujours sur autrui les premiers à médire.
( Idem. )
Des esprits médisants la malice est extrême.
( Idem. )
Les langues ont toujours du venin à répandre ; Et rien n'est ici-bas qui s'en puisse défendre.
( Idem. )
Sans la douceur que l'on goûte à médire , On trouve peu de plaisirs sans ennui ;
Rien n'est si plaisant que de rire ,
Quand on rit aux dépens dautrui.
( Psyché. )
Qui rit d'autrui
Doit craindre qu'en revanche on rie aussi de lui.
( L'Ecole des femmes. )
MEDISANTS.
Allons, ferme! poussez, mes bons amis de cour. Vous n'en épargnez point , et chacun a son tour .- Cependant aucun d'eux à vos yeux ne se montre , Qu on ne vous voie en hâte aller à sa rencontre , Lui présenter la main , et d'un baiser flatteur Appuyer les serments d être son serviteur.
( Le Misanthropp. ) MÉFIANCE.
Marinette eut un bon nez , quoiqu'on en puisse dire, De ne permettre rien , un soir qu'on voulait rire. Quelqu'autre , sous l'espoir du matrimonium , Aurait ouvert l'oreille à la tentation ; Mais moi, nescio vos.
( Le Depil amoureux. )
Je ne veux point voir sans cesse devant moi un espion de mes affaires, un traître, dont les yeux maudits assiègent
toutes mes actions , dévorent ce que je possède , et furètent de tous côtés pour voir s'il n y a rien à voler.
( L'Avare. ) MENACES.
Les menaces ne m'ont jamais fait mal t et ce sont des nuées qui passent bien loin sur nos têtes.
( Les Fourberies de Scapin. ) MÉPRISE.
— Voilà un pouls qui est fort mauvais.
— Je ne suis point malade, monsieur, et ce n'est pas pour cela que je viens à vous.
— Si vous n'êtes pas malade, que diable ne le ditesvous donc ?
( Le Médeciu malgré lui.) MÉSALLIANCE.
Ah ! qu'une femme demoiselle est une étrange affaire , et que mon mariage est une le<;on bien parlante à tous les paysans qui veulent s'élever au-dessus de leur condition , et s'allier, comme 3 ai fait , à la maison d'un gentilhomme ! La noblesse de soi est bonne ; c'est une chose considérable,
assurément, mais elle est accompagnée de tant de mauvaises circonstances , qu'il est très-bon de ne s y point frotter. Je suis devenu la-dessus savant à mes dépens , et connais le style des nobles lorsqu'ils nous font , nous autres , entrer dans leur famille. L'alliance qu ils font est petite avec nos personnes; c'est notre bien seul qu'ils épousent ; et j'aurais bien mieux fait , tout riche que je suis, de m'allier en bonne et franche paysannerie , que de prendre une femme qui se tient au-dessus de moi , s'offense de porter mon nom , et pense qu'avec tout mon bien je n'ai pas assez acheté la qualité de son mari.
( George Dandin. ) MÉTROMANIE.
Je sens d'aise mon cœur tressaillir par avance ;
J'aime la poésie avec entêtement ,
Et surtout quand les vers sont tournés galamment.
( Les Femmes savantes. )
On se sent , à ces vers , jusques au fond de l'âme Couler je ne sais quoi qui fait que l'on se pâme.
(Idem.)
— Chaque pas dans vos vers rencontre un trait charmant.
— Partout on s'y promène avec ravissement.
— On n'y saurait marcher que sur de belles choses.
— Ce sont petits chemins tout parsemés de roses.
(fdem.)