RHÉTORIQUE MUSICALE DES ANCIENS GRECS
1. Mélopée, ou l'art de composer un chant Les règles auxquelles était soumise la mélopée sont à peu près les suivantes : 1* toute mélodie devait être limitée à un certain ton et genre ^ et commencer et terminer par le premier; quant au ton on pouvait commencer la mélodie par la quinte du ton principal qu'on avait choisi, et quant au genre on employait ordinairement le diatonique ; 2' pour ce qui regarde la progression des intervalles^ nous trouvons dans Âristoxène (lib. III> pag. 65^ 66) les prescriptions suivantes : 1"* on ne doit pas pratiquer plus de deux demi-tons et de deux quarts de tons successifis , autrement il en résulte une progression qui n'est pas mélodieuse ; V après une tierce majeure il est dé* fendu d'en mettre immédiatement une autre ; 3* on peut faire suivre l'un après l'autre deux tons entiers et trois au plus. Euclide distingue quatre espèces de succession de sons : dyayn {agogc) ou par degrés; ^aojcn {ptoke) par degré et par saut; virrua. (petteia) fréquente répétition du même son; Tù}/n{Umô) prolongation du son. Aristide Quintilien
n'adopte que les trois premières espèces , et distingue en outre trois autres parties principales de la mélopée; Aih|K< (lat sutntio, prise); /UiJK (lat. mistio, mélange); xpint (lat ustM, usage). La première apprend quelle est la Yoix qui doit exécuter une mélodie ; la seconde contient la doctrine de la modulation; la troisième renferme les trois espèces dont on vient de parler, adoptées par Aristide. Ce même théoricien divise la mélopée par rapport au style en trois Modes {rpoiroi) différents : iMans le Mode dithyrambique ou ifochique, dédié à Bacchus, appelé aussi métaide, en employant surtout les sons moyens du système; 2* dans le Mode nomique , autrement dit nétoide , consacré à Apollon, en se servant des sons aigus du système; 3* dans le Mode tragique qu'on nommait aussi hypatoide, parce que le chant régnait dans les sons graves du système. Ces trois espèces de style ont été subdivisées en style erotique, ou amoureux, en comique, en encomiaque, destiné aux louanges; en systaitique, ou celui qui inspirait les passions tendres et affectueuses ; en didstaitique , on propre à exciter la joie , et en èuchastiqtte, ou celui qui ramenait Tame à un état de cahne et de contentement
De la division de ces trois styles on peut conclure avec beaucoup de raison que les voix de femme étaient exclues du Mode tragique et que les voix de basse n'étaient pas employées dans les expressions de sentiments joyeux. Quelle limitation !
2. Rhythmopée. La rhythmopée ou la pratique des règles du rhythme était chez les anciens Grecs une des parties les plus importantes de leur musique; on lui attribuait des effets encore plus grands qu'à la mélopée ; ce qui signifie que la forme que les Grecs donnaient à leurs pensées, était plus importante que les pensées mêmes.
Dans les temps anciens, lorsque la musique était encore très simple et n'était destinée qu'au chant, on réglait exactement le rhythme musical sur le rhythme des vers que l'on
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chantait. Toutes les syllabes étaient ou longues ou brèves. Une syllabe longue avait en durée le double d'une syllabe brève; de l'union de plusieurs syllabes longues ou brèves on formait le pied musical^ et l'union de ces pieds formait le rhytbme. Ces deux sortes de syllabes se divisaient en deux Temps ^ savoir, en deux parties égales ou inégales; la première s'appelait thésis (en frappant) , la seconde arH$ (en levant).
Les Grecs distinguaient trois genres de rhythme : l*" le rhythme égai, dont le rapport était représenté par 1 : 1 ; il consistait en deux parties égales et ne pouvait contenir plus de seize Temps. Toutes les espèces de ce rhythme ressemblaient à nos Temps 2/&9 l\lli, 6/8» 6/4 ; 2** le rhythme douéU (diaplasion ), dont le rapport était représenté par 2 : 1 ; il consistait en trois Temps égaux ou deux parties inégales : la durée de Tune était le double de celle de l'autre. I^ partie la plus grande pouvait contenir de deux à douze Temps , et la partie moindre en contenait la moitié : toutes les espèces de ce rhythme ne pouvaient donc dépasser dix-huit Temps et res-* semh\zïeùi^nùsTem^ZI^,S/à9^l2,9lS;3''\erhythmeémûh iien, dont le rapport était représenté par 3 : 2 ; il consistait en cinq Temps égaux ou deux parties inégales » dont l'une contenait de trois à quinze Temps syllabiques. On essaya quelquefois d'en faire usage et de le représenter par les Temps 5/3^ 9/2, 9/4, mais on trouva ce rhythme incommode et on le rejeta. Les Grecs connaissaient en outre un quatrième genre de rhythme où le rapport des deux Temps était de 4 : 3 ; Us rappelaient épUriu, et ne le pratiquaient que très rarement Ce genre de rhythme pourrait correspondre à nos Temps 7/1, 7/2,7/4,7/8.
Les Grecs avaient en musique un nombre de pieds considé^ rable; ils en comptaient plus de cent espèces différentes. Isaak Yossius {de viriàus rhythmi) en compte cent vingtquatre e^èces. En voici quelques exemples : appartiennent au rhythme égal, le spondée — | —, le dispandée 1 ^
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le fyrriquc w I v^ » le dactyis — | w o 9 etc. ; au rhythme double, le iambe ^ • | — , le trochée^ \ w , etc. ; au rhytbme émiolien le pœon diagien — | <^ | — , le pasan épiiathc — I w I <^ I <i^ . De ces pieds on formait les rhythme» c&mpo" ses, tels qu'un dactyle avec un anapeste, un iamie ayec un trochée, et les rhythmes mixtes qui pouvaient se résoudre de deux manières différentes , comme un rhythme de six Temps en deux Temps égaux, c'est-à-dire trois pour chaque Temps, ou en deux Temps inégaux, savoir, quatre pour le premier Temps et deux pour le second.
Aristide qui, parmi les théoriciens grecs, est celui qui s'étend le plus sur le rhythme, donne aussi la description de diverses qualités des rhythmes, et parle de leur effet sur le cœur humain. Mais quoique les anciens écrivahis grecs vantent les effets de leur rhythme, la grande variété. Tordre et la proportion des parties, il faut avouer qu'on y trouve une uniformité hisipide , beaucoup de désordre et l'absence totale des proportions agréables. L'exacte observance des Temps longs et brefs devait nécessairement rendre le rhytbme uniforme; une marche inégale et disproportionnée devait être en outre le résultat de ces différentes sortes de rhythmes, dont les parties ne pouvaient pas être divisées en plusieurs mesures comme dans la musique moderne, qui présente la variété et la proportion les plus agréables. On verra du reste à la fin de cet article en quoi consistaient probablement les grands effets de la musique grecque. i
3* Variété de styie. Gomme nous l'avons déjà fait observer I
plus haut , les Grecs avaient trois espèces de style, savohr : le tragiqw, le dithyramhiqtie et le namique; on croit cependant que ces styles se bornaient à la chanson et à une espèce de déclamation théâtrale.
La chanson, qu'on appelait aussi nome (Y. ce mot), tire sa dénomination : 1^ des peupies, où certains tunnes étaient en usage ; il y avait par conséquent un nome éoiien, ééotien;
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2* des jriêdi mtincaux, employés dans xaxname, comme le namc trochaique; 3* du mode dans lequel on chantait ou rbn jouaiti de là vient le nome, appelé oxvf ou aigu, qui était exécuté dans le mode lydien^ hyper-dorlen^ etc. ; Ix* des auPmri; comme serait le n&me de Terpandre. Il est parlé de quelques autres nomes dans lé cours de cet ouvrage.
Là musique dramatique des Grecs était beaucoup plus importante. Au dire d'Arlstote^ elle appartenait aux parties les plus essentielles de la tragédie ; dont elle formait la plus grande beauté. Les poètes étaient à la fois acteurs et chanteurs ; par la suite ces arts ayant fait de sensibles progrès^ on ^ assigna ces différents rôles à autant d'individus. De ce que la musique a été considérée comme une des parties essentielles du drame^ et d'après les nombreux témoignages des auteurs anciens > on peut conclure que les tragédies des Grecs se déclamaient sur une espèce de récitatif comme le nôtre , accompagné d'instriinients. Le chœui*^ composé de personnes secondaires^ teliesque d'hommes vieux, de femmes, de soldats de bergers, de satyres, de divinités, chantait en marchant Les odes qu'il exécutait étaient divisées en str&phe, antisstrophe et épode. Déinétrius et Triclinius nous apprennent que la strophe se chantait lorsque le chœur marchait vers la droite, Tanti-strophe quand il se dirigeait vers la gauche , et répode lorsqu'après avoir exécuté ces deux évolutions il demeurait en repos. On ne sait rien de précis sur le genre de musique de ce choeur ; peut-être n'était-il autre chose qu'une espèce de plain-chant qu'on chantait à l'unisson ou à l'octave. Quelquefois, au lieu des chœurs» c'était un Joueur de flûte qui se faisait entendre dans les entr'actes ou dans les intervaUes d'une scène à une autre.
h^'tnêtrumefUsdemusiqtiei Ainsi que les anciens Hébreux, le^ Grecs avaient trois sortes principales d'instruments, savoir : les instruments à vent, les ifistruments à cordes et les instruments de percussion. Les subdivisions de ces trob TOME I. 31
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espèces sont très nombreuses; void cependant leurs instruments les plus usités.
A la classe des instruments à vent appartiennent : 1* la flûte ( AuAo(, tiùia ). Ses subdivisions étaient la flûte simple ou tnofiauic {fLovûtvxoi ) , la flûte double, composée de deui flûtes avec une seule embouchure. On les appelait flûtes doubles égales, quand elles avaient la même longueur et la même grosseur ; autrement on les nommait illégales, et alors elles allaient probablement par octaves. Les flûtes prenaient en outre une autre dénomination selon les difl!érents peuples^ et Ton distinguait la flûte doiHenne, phrygienne, indienne selon les personnes qui en jouaient, et Ton disait la flûte virginale, puérile, virile selon Tusage qu'on en faisait; de là les flûtes pour accompagner le chant du chœur ou le récitatif d'une voix, les flûtes qu'on employait pour célébrer les cérémonies des noces, des funérailles, etc. ; enfln on les distinguait selon certains pieds musicaux, comme la flûte spandaïque, dactyligue, etc.; 2° le cor (jc€pa$)^ d** la trompette {xoiXTri'yi, tu6a, huccina, iituus). Eustache en compte six diflérentes espèces : la trompette droite ou argive, recourbée ou égyptienne, gauloise ou celtique, appelée camix,* la trompette paphlagonique, dont le pavillon ressemblait à une tête de bœuf ; la trompette moyenne, enfin la trompette thyrennigue, qui est probablement la même chose que la flûte thyrennique, qu'on employait dans la guerre et dont le son était très fort ; à" la syringe (svf /^l, fistula, calarnus) ; 5*" Vorgtte idraulique {yêpAvx^i) : Yétruve dans la description qu'il en offre {de Architectural 1. X, chap. 11 , 12, 33) , n'explique pas assez la qualité de cet. instrument, qui donna beaucoup à réfléchir à nos meUleurs antiquaires. Yétruve a pris sa description dans Hérus d'Alexandrie, et probableiuent il n'a pas .compris son auteur. Hérus parle aussi d'une espèce d'orgue pneumatique, qui doit avoir existé antérieurement Clésibius, célèbre mécani-
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den d'Alexandrie et maître d'Héros , n^estdonc pas le véritable inventeur de cet orgue , ainsi qu'on le croit générale* ment^ mais seulement il améliora l'orgue pneumatique qui existait déjà , en employant l'eau de manière à ce qu'elle remplaçât le poids que l'on met sur les soufiQels de nos or* gués modernes. De tout ce qui vient d'être dit, il résulte que la dénomination d'orgue idrauiique n'est pas exacte , puisque Teau ne produisait pas le son et ne servait qu'à contrebalancer le vent trop fort
Appartiennent aux instruments à cordes : l"" la phormingû i^opfuyi); T la citham '{ K/^etpct) ; 3** le iuth (X«Ai/i, twnui4>) ; 4** la iyi'c (At/p*) ; 5* le psaitérion (Y*ATpïoy) ; 6* le Tnagadis {MA'/ctiiç) , dont les cordes au nombre de vingt étaient accordées de deux en deux à l'octave ; 7* le simUeion à trente-cinq cordes; 8* Vépigonion à quarante cordes; et ^* le twifium {hol^xa). Plusieurs auteurs partagent l'opinion que ces instruments ne différaient entre eux que par le nombre des cordes qui correspondaient à leur forme et à leur grandeur. Les cordes étaient libres des deux côtés comme celles de nos harpes , et l'on pouvait par conséquent en jouer des deux mains. Dans les instruments que nous allons mentionner, les cordes étaient appliquées sur une table d'barmonie •comme celles de nos violons. Voici les principaux de ces instruments et les phis connus : le trigonon ( Tptyœuoy) , de forme triangulaire, et que quelques uns croient avoir été plutôt une espèce de harpe; le haréùon (Bap/Sirof), la satnimquc ( ZetfifivKn ). Les anciens auteurs parlent encore d'un grand nombre d'instruments à cordes; mais les descriptions qu'ils en donnent sont tellement obscures et conftises, qu'il est impossible de s'en faire une idée claire et précise.
Enfin à la classe des instruments de percussion des Grecs appartiennent : i* le tympanum ( Tt/^^ft^oy ); il y en avait de grands et de petits : le plus petit était appelé rvfiir^viw {tytnpanum parvum, itffnpofHulum) ; T le eymhaiufn
( Kvft/SAAoy) OU cymhaÂea, qui avaient la même forme qae celles dont nons nous servons et qu'on jouait de la même manière; 3* lecrotate (KporaAov), qui était Joué particulièrement par des femmes^ appelées crotaiistries, et qui ressemblait à nos castagnettes. Les Grecs avaient en outre plusieurs autres instruments dont ils se servaient pour faire du bruît^ et qui ne méritent pas d'être rangés parmi les instruments de musique. ySiies anciensGrecs ont connu notre harmonie, — <]ette question a toujours occupé la plume de musiciens^ de savants critiques et d'antiquaires fort érudits , et , à partir du xv* siècle > ce sujet a excité parfois des controverses très sérieuses. Gafforio^ (appuyé mal à propos sur le témoignage de Bacchius Senior) 9 Zarlin, Doni, Meibomius^ Isaak Yossius^ l'abbé Fraguier^ Ghâteauneuf, William Temple, Stillingfleet et quelques autres accordent l'harmonie aux Grecs. Glarean, Salina, Bottrigari^ Ârtusi, Gérone, Keppler, Mersenne, Kircfaer, Waltis, Malccrim, Charles et Claude Perrault , Burette^ Bougent >Ducerceau, Martini 3 Marpurk, Forkel et plusieurs autres (Rousseau est en partie de leur avis), sont d'une opinion contraire. D'autres partagent l'avis qu'on ne peut pas entièrement refuser aux Grecs l'harmonie. Le fait est qu'aucun auteur grec ne parle de l'harmonie dans le sens que nous lui donnons, ce qui prouve en faveur de ceux qui leur contestent de l'avoir connue. Nous savons en outre que le mot harmonie désignait en général chez les Grecs le parfait accord des diverses parties formant un tout, et particulièrement la succession mélodieuse des sons, ou la compodtion d'une mélodie ; cette expression était par conséquent employée tantôt dans le sens de mode, de genre d^octave, d'intervalle, de consonnance , de mélodie, d'octave, de modulation, tantôt dans le sens même d'enharmonie, enfin de toutes les parties de la Mélopée. Esiodus et Suidas la définissent une 9UCcession inen disposée ( '^A^yLvjitt i{ 'it/recrof i xoaov^ia ), "eequi veut dire évidemment mélodie. Tous les traités grecs
^ui ne s'occupent pas entièrement de musique et qui parlent 4e la mélodie^ portent le titre que nous venons dlndiquer. Aristoxène appelle son ouvrage *A(ifionKA xr^ix^it^ {Princi" pcs de t*harm4mie);\es œuvres d'Eudide et de Gaudence se nomment Ef^A^A»^» ^ApfjMyiKn (Introduction àl'bannonie); le traité de Nicomaque est intitulé 'Apftovixifç is^y^upiim (Manuel de l'harmonie) ; et l'œuvre de Ptolémée n'a pour titre qu'Ap^owxA (Harmonie). Les partisans de l'harmonie grecque appuient leur opkdon, non sur les doctrines des théoriciens grecs, mais sur les passages de quelque auteur qui parle de la musique d'une manière secondaire, comme Gicéron, Sénèque, etc., où, par le terme harmonie, on fait allusion aux voix graves, moyennes et aiguës; mais ces passages ne contredisent nullement l'assertion de leurs adversaires , que les Grecs chantaient et Jouaient à l'umsson et à l'octave. Il n'est pas non plus probable qu'ils aient chanté par tierces ou par sixtes, qu'ils considéraient comme des dissonances, et cela même accordé, cette harmonie aurait été fort pauvre, comparativement au point élevé qu'atteignit la nôtre, et qui ne pouvait se développer que plusieurs siècles plus tard. * 6"" Effets de ta musique grecque. De tout ce qui vient d'être dit, il résulte qu'il y a quelque exagération dans les récits que nous ont laissés les auteurs sur les grands effets de l'ancienne musique des Grecs; et il est très probable que la plus grande partie de ces prodiges doivent être attribués à des circonstances particulières plutôt qu'à la musique. Est-il possible que Terpandre, avec les sons de la lyre, ait calmé
* Le iMiron de Brieborg , aateor de ploslean ouvragée lur la mustque desaDcieoi Grèce, publia, il 7 a qaelquea anDées, un arUele (Gaz. Mus. de Leipsick, 1825, n. 5) dani lequel il cherche à combattre les ralsous de ceux qui refuseot aux Greca rharmoniCp et il déclare que cei raisons soot absurdes et appuyées sur de fausses suppositlooa
11 parait certain . dit-Il , que les Grecs oot eu uoe harmonie dans Tac* cepUoD que nous donnoDS k ce mol.