A SON FRERE
(Un frère du poète était mort jeune, à la suite d'une maladie qui avait altét'é sa raisou.)
Puisqu'il plut au Seigneur de te briser, poète. Puisqu'il plut au Seigneur de comprimer ta tète
De son doigt souverain, D'en faire une urne sainte à contenir l'extase. D'y mettre le génie et de sceller ce vase
Avec un sceau d'airain ;
Tu pars du moins, mon frère, avec ta robe blanche ! Tu retournes à Dieu comme l'eau qui s'épanche
Par son poids naturel!
Ta retournes à Dieu, tête de candeur pleine. Comme y va la lumière et comme y va l'haleine
Qui des fleurs monte au ciel!
Doux et blond compagnon do toute mon enfance. Oh! dis-moi, maintenant, frère marqué d'avance
Pour un morne avenir; Maintenant que la mort a rallumé ta flamme, Maintenant que la mort a réveillé ton âme,
Tu dois te souvenir!
Tu dois te souvenir des vertes Feuillantines, Et de la grande allée où nos voix enfantines,
Nos purs gazouillements, [laines,
Ont laissé dans les coins des murs, dans les fon- Dans le nid des oiseaux et dans le creux des cliênes,
Tant d'échos si charmants!
O temps! jours radieux! aube trop tôt ravie! Pourquoi Dieu met-il donc le meilleur de la vie
Tout au commencement?
IVous naissions! on eût dit que le vieux monastère Pour nous voir rayonner ouvrait avec mystère
Son doux regard dormant.
T'en souviens-tu, mon frère? après l'heure d'étude, Oh! comme nous causions dans cette solitude,
Sous les arbres blottis.
Nous avions, en chassant quelque insecte qui saute. L'herbe jusqu'aux genoux, car l'herbe était bien
Nos genoux bien petits. [haute,
Vives tètes d'enfants par la course effarées. Nous poursuivions dans l'air cent ailes bigarrées :
Le soir nous étions las; Nous revenions, jouant avec tout ce qui joue. Frais, joyeux, et tous deux baisés k pleine joue
Par notre mère, hélas!
Elle grondait : — Voyez comme ils sont faits ! ces
[hommes!
Les monstres ! ils auront cueilli toutes nos pommes.
Pourtant nous les aimons.
Madame, les garçons sont le souci des mères; Car ils ont la fureur de courir dans les pierres
Comme font les démons !
Puis un môme sommeil, nous berçant comme un
[hôte.
Tous deux au môme lit nous couchait côte à côte;
Puis un même réveil.
Puis, trempé dans un lait sorti chaud de l'étable, Le même pain faisait rire h la môme table
Notre appétit vermeil !
Et nous recommencionsnos jeux, cueillantpar gerbe Les fleurs, tous les bouquets qui réjouissent l'herbe,
Le lis à Dieu pareil.
Surtout ces fleurs de flamme et d'or qu'on voit, si Luire ii terre en avril comme des étincelles [belles,
Qui tombent du soleil!
On nous voyait tous deux, gaieté de la famille, Le front épanoui, courir sous la charmille,
L'œil de joie enflammé...
Hélas! hélas: quel deuil pour ma tète orpheline! Tu vas donc désormais dormir sur la colline,
Mon pauvre bien-aimé!
Tu vas dormir là-haut sur la colline verte, Qui, livrée à l'hiver, h tous les vents ouverte,
A le ciel pour plafond :
Tu vas dormir, poussière, au fond d'un lit d'argile; Et moi je resterai parmi ceux du la ville
Qui parlent et qui vont!
Victor Hugo (Les voix intérieures.)