SUPPLEMENT
ALLEMAGNE. (Littérature.) — Littératures étrangères, XVII-XVIIL — On peut diviser l'histoire de la littérature allemande en trois époques, de longueur et d'importance très inégales. La première embrasse les temps primitifs, jusque vers 1150 ; la seconde comprend le moyen-àge et une partie des temps modernes jusqu'en 1624; la troisième s'étend de IC'24 à nos jours. Ces deux dernières doivent se subdiviser en un certain nombre de périodes, qu'il est facile de limiter et de caractériser par leurs traits généraux.
I. Origines et temps primitifs. — La langue allemande se développe tardivement , ou plutôt n'arrive que très tard h devenir une langue littéraire. Les auteurs qui font remonter ses premiers textes au iv" siècle, avec la traduction de la Bible par l'évêque Ulphilas, ou aux âges suivants, avec les poèmes ou cliants d'Hildebi-ancI, de Wulther ou Gautliier d'Aquitaine , de Beowulf, etc., s'attachent surtout à rechercher des monuments de la langue primitive, gothique plutôt qu'allemande, qui intéressent le philologue plus que le littérateur. On peut en dire autant des vestiges qui nous restent des vieilles épopées germaniques, remaniées plus tard, et do la poésie ecclésiastique (le poème de VHélinnd, ou du Sauveur, VHarmonie des Evangiles, d'Otfried, le cliant ou Cantique de Louis, celui de Saint-Annon, etc.). On a beau vouloir dater les commencements de la langue allemande du Serment de Charles le Chauve, au ix* siècle : cette langue était encore informe et grossière, et il lui fallait plusieurs siècles de préparation pour pouvoir entrer enfin en ligne de compte. Or la poésie, après quelques velléités d'existence, sommeille complètement aux approches de l'an mille, et pendant les x" et xi= siècles, jusque vers le milieu du xii"^ : quant à la prose, elle 'n'existe pas en réalité, car on ne peut considérer comme œuvres littéraires quel-
ques travaux de moines, aussi dénués d'intérêt que de correction ; le latin était encore la langue officielle et même familière des clercs, des hommes de loi, des savants de toute sorte.
n. Littérature du moyen âge. — 1" période : Floraison de cette mttéuatl'be (de 1150 à 1300). ^ Il y a d'abord une époque de préparation, relativement courte, pendant laquelle les princes et les grands, à la suite de l'empereur Frédéric 1" Barberousse et de la maison de Souabo, cherchent à imiter la poésie provençale et à faire passer en Allemagne le rytlmie et la matière mémo des troubadours. Derrière ce brillant état-major, dont les œuvres manquent de valeur réelle et d'originalité, se presse bientôt une foule de poètes plus modestes, mais infiniment supérieurs, souvent anonymes ou ciicliés sous un nom d'emprunt, que l'on désigne sous la dénomination générale de Min?iesingei- ou chantres d'amour, et qui, i\ l'imitation de leurs modèles provençaux, espagnols ou italiens, s'occupent surtout de célébrer les dames et la douce science d'aimer. Quelques-uns cependant s'attaquent à des sujets plus sérieux et reprennent, en les polissant ou les modifiant à leur manière, les vieilles légendes et les épopées populaires que l'âge précédent avait vu éclore dans la bouche de rhapsodes inconnus, sous une forme encore rude et grossière. Tels sont les célèbres poèmes des Nibelungen, de Sigfried corné, de Laurin,ie la Bataille de Ravenne (ou Rabenschlacht), du Jardin des Roses, de Gudrun, de Rother, et des différents Dietrich. Les deux plus connus, les plus populaires surtout, en Allemagne et même à l'étranger, sont les Nibelungen et Gudrun.
Le Nibelungen-Lied ou chant des Nibelungen est une épopée grandiose, à. laquelle un poète inconnu a donné une perfection relative dont nulle autre œuvre de cette période no saurait ap-
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procher. Le fond du poème se rattache au mythe de Sigurd, légende Scandinave fort répandue dans tout le Nord dès les premiers siècles de notre ère, et aux traditions épiques réunies dans le Livre des Héros, recueil des légendes moitié païennes, moitié chrétiennes, qui furent mises en vers par des poètes, la plupart inconnus, du VIII» au xii= siècle: l'histoire poétique d'Attila figure au premier rang parmi ces légendes, mais il s'agit, bien entendu, d'un Attila tout à fait embelli et dénaturé par l'imagination populaire. Ces traditions et ces chants se modifièrent et se transformèrent à travers les âges jusqu'au jour où un poète de talent s'en empara pour les coordonner, les réunir, et en faire une œuvre d'art véritable.
Le mot lui-même de Nihehmgen, qui vient de NeOel, brouillard {^ifel, Niflunij dans la vieille langue du Nord), désigne les possesseurs d'un trésor mystérieux, qui finissent par être victimes d'une implacable fatalité. Sur le mythe Scandinave de Sigurd, le vainqueur du dragon, vient se greffer l'histoire, passablement dénaturée, du massacre des Burgondes par les Huns au V siècle, et de la terrible lutte qui eut lieu, deux cents ans plus tard, entre les reines de Neustrie et d'Austrasie, Frédégonde et Brunehaut.
Le poème se compose de trente-neuf chants ou Aventures, et renferme de neuf à dix mille vers, assez semblables h nos alexandrins, divisés en strophes et pourvus de rimes finales et d'allitérations aux hémistiches. On donne quelquefois à cette épopée les noms de Nihelungen-IIort et de Nibelu7igen-Not : le premier désigne plutôt le trésnr des ^^ibelungen ; le second s'appli(|ue uniquement à la dernière partie du poème, où sont racontés les malheurs des Bourguignons (de l'allemand J\'of/i, calamité) et leur massacre à la cour d'Attila.
On a tour ;\ tour attribué cette œuvre à Conrad de Wùrzbourg, à Wolfram d'Eschenbach, à Henri d'Ofterdingen, au Hongrois Klingsohr, c'est-à-dire à des personnages plus ou moins problématiques. En désespoir de cause, quelques érudits ont voulu faire comme pour Homère et supposer que cette épopée était l'œuvre commune de plusieurs poètes inconnus. Si nous ne pouvons pas nommer l'auteur des Niljeliingeii, nous avons du moins le droit d'affirmer que cet auteur a été un seul et unique poète. L'œuvre porte aussi sa date en elle-même : on ne saurait la regarder comme antérieure au xu' siècle, ni comme postérieure au xiii°.
L'épopée de GuJrun est également anonyme : c'est, à proprement parler, le poème de la mer ; la scène se passe presque toujours sur le littoral de la mer Baltique. On peut distinguer trois partics dans l'action: 1° l'enlèvement et le retour de Hagen; 2° l'enlèvement de sa fille Hilda par Hettel, roi de Hegelingen ; 3° l'enlèvement de la fille de ce dernier prince, Gudrun, par Hartmuth de Normandie, et sa délivrance par Herwig de Sélande. C'est, comme -les Nihelungen, dont la rédaction est plus ancienne, un poème chrétien sur un fond de superstitions païennes, empruntées à la mythologie et à l'histoire de l'extrême Nord; ses mœurs sont presque exclusivement celles de l'âge héroïque et maritime. Les caractères y sont admirablement observés et décrits ; celui de Gudrun, surtout, est d'une grande beauté. Le poème se compose de trente-deux chants ou Aventures, et d'environ six mille huit cents vers, divisés en strophes et rythmés comme ceux des Niàelungeii. Il ne resta pas aussi longtemps que son aîné en possession de la faveur publique; il se perdit de bonne heure, dès le xnr siècle, et ne fut sauvé de lonbli que sous l'empereur Maximilien I", qui en fit copier un manuscrit en 1502,
en même temps que de quelques autres monuments de la vieille littérature allemande.
On a comparé Gudrun k l'Odyssée, comme les Ni/jelnngen à VIliade : ce qui manque aux deux épopées germaniques pour ressembler tout à fait aux poèmes d'Homère, c'est la langue et le style, qui sont encore informes et dans l'enfance, malgré le progrès réel accompli sous ce rapport dès le début de cette période.
Les Minnesingcr du xiii« siècle, bien plus brillants par la forme, élégants et instruits, poètes de profession autant ou plus que d'instinct, recherchent des sujets moins grandioses, plus romanesques et plus variés. C'est l'âge de l'épopée savante, dont la matière est empruntée, comme en France, au cycle de Charlemagne, à celui de Bretagne ou de la Table Ronde, et à celui d'Alexandre ou de l'antiquité classique. A ces divers cycles se rattachent presque tous les poèmes de Wolfram d'Eschenbach, dès la fin du xii' siècle, de Hartmann von der Aue, puis ceux de Conrad de Wùrzbourg, etc. Dans tous les châteaux, aux fêtes princières, aux tournois poétiques, on applaudissait une foule d'épopéi's dont les litres sont encore populaires aujourd'hui en Allemagne : des poèmes de Roland, des Enfants d'Aymon, du Haint-Graal, de Tristan et Yseult, de Lancelot, etc. On admirait même VAlexandre de Lamprecht, l'Enéide de Weldeck, la Guerre de Troie d'Herbort de Fritziar, malgré le peu de mérite réel et d'originalité de ces compilations.
Les légendes sacrées inspiraient mieux les poètes, et plusieurs de ceux que nous venons de mentionner, comme Conrad de Wùrzbourg, trouvaient des accents vraiment poétiques pour chanter la Sainte-Famille, la Vie de la Vierge Mari", ou même simplement les Litanies des Saints; à cette catégorie appartiennent aussi les poèmes, souvent intéressants, d'Alexis, de Saint-Grégoire, de Barlaam, de Pilate, etc. D'autres poètes se contentaient de mettre en vers certains récits attrayants, presque toujours des contes chevaleresques, tels que le Pauvre Henri de Hartmann ; on y trouvait même parfois la note comique, comme dans le Curé Amis, dont l'auteur, désigné par le nom commun d'Arrangeur {Slrickery avait composé aussi un recueil de Fables et un poème de Rolajid.
Cette note comique domine dans tout un ordre de compositions devenu justement populaire sous la désignation de Légende des animaux, et qui roule exclusivement sur les aventures de maître Isemgrin (le loup), et du renard, appelé tour à tour Reinnrdus, lieinhari Fuchs. et Heineke Vos : le grand Gœthe n'a pas dédaigné de reprendre un de ces poèmes, mais son Renard (Reiueke Fuctis) ne parvient i reproduire ni la naïveté ni la malice de ses modèles. Le genre de la fable, cultivé avec succès par Boner et quelques autres, se rattache étroitement à ce cycle, et sert en même temps de transition avec la poésie didactique, qui produit i cette époque plusieurs œuvres remarquables, telles que la Modération, de Freidank, le Coureur (ou Renner) de Hugo de Trimberg, un des meilleurs poèmes du moyen âge, etc.
En dehors de toutes ces compositions épiques ou didactiques, il y eut une brillante floraison de poésie lyrique, représentée, outre quelques-uns des auteurs que nous venons de nommer, par l'élite des chevaliers-poètes ou minnesinger : Kurnberg, Ditmar d'Eist, Spervogel, Ulrich von Lichtenstein, le mystique Walther von der Vogelweide, Nithart avec ses poésies villageoises, Henri Frauenlob (ainsi appelé pour ses louanges dei dames), et beaucoup d'autres. La légende a fini par se mettre, ici comme ailleurs, à la place de l'histoire, et l'on a inventé des poètes fabuleux comme Henri d'Ofterdingen et Klingsohr, qui se se-
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raient rencontrés, vers 120G, au tournoi poétique de la Wartbourg, b. la cour du comte Hermann de Tliuringo : co tournoi fait l'objet d'un poème célèbre qui nous a été conservé, mais qui ne remonte guère qu'au xiv« siècle.
Durant cette période, la prose vraiment littéraire n'existe pas plus que dans la précédente: dans les sermons, ceux par exemple du moine franciscain liertliold, prédicateur ambulant et populaire, elle ressemble encore trop à la poésie, dojit elle emploie les imagos, les tournures et les expressions. La prose allemande no naîtra qu'aux approches de la Réforme.
2° PÉniODE : DÉCADENCE DE LA POÉSIE AU MOYEN
AGE (13U0 h. 1517). —L'épopée populaire, si vigoureuse et si originale dans les tsihetungen et dans Gudi-im, produit encore quelques rejetons, mais faibles et abâtardis, avec le Livre des Héms et Ogier le Bannis, ou d'autres imitations, plus ou moins pâles, de la vieille poésie nationale. C'est aussi I époque des compilations, dont la longueur est le principal et souvent le seul mérite, comme le Pas-sio?ial, Apollonius de Ti/r, et, finalement vers i.-iOO) le T/ieuerdank, attribué à l'empereur Maximilien. Les derniers minnesinger sont médiocres en tout, même dans la poésie exclusivement chevaleresque et lyrique : ils cultivent de préférence le genre des poèmes mystiques et des chroniques rimées.
Une nouvelle classe de poètes surgit alors : ce n'est plus dans les châteaux ou h la cour des prini-es qu'il faut chercher les gens de lettres, mais dans le sein de la bourgeoisie, dans les maisons privées, souvent même dans l'échoppe de l'artisan • c est, en un mot, le règne des Meiitei-sxnger, ou Maîtres cliajiteitrs, qui font de la versification un art et de la poésie une profession. Ils ne manquent pas, à l'occasion, d'originalité, d'idées, ou même d'inspiration ; mais ils se rapprochent de la prose par leurs tendances modernes, par leur bon sens souvent railleur et un peu sceptique • ce ne sont précisément pas là les qualités que l'on demande h la poésie et aux poètes. l\ous avons déj^ vu, dans la période précédente, un meistersœnger ce Henri de Meissen, surnommé Frauenlob, qui avait pour spécialité de chanter les mérites de la femme : ses successeurs furent très nombreux dès le siècle suivant, et il se forma de véritables écoles de maîtres chanteurs dans certaines villes du midi do 1 Allemagne, h Nuremberg, à Augsbourg. Les plus connus de ces poètes artisans sont les trois Hans (OU Jean) : Hans Rosenblut, le barbier Hans Foitz, et, plus lard, Hans Sachs, le savetier, qui appartient à la période suivante.
La poésie religieuse, didactique, gnomiquo, la chanson populaire, et bientôt le drame, tels sont les objets auxquels les meisters;enger s'attachent de préférence. A la fin du xiv siècle, Henri le leichner, et, après lui, Suchenwirtli s'étaient exerces avec succès dans le genre de la poésie morale et satirique; à leur exemple, on composa des Priomeles (ou préambules), des dictons, des sentences, des chansons à boire, etc. L'habileté dans la versification, le talent d'improvisation, la recherche dans les idées, étaient les qualités les plus habituelles et les plus appréciées chez ces poètes sortis du peuple et destinés à lui plaire. Le drame avait commencé, comme en France et en Angleterre, i l'église, mais assez tard, au commencement du xiv= siècle, par des représentations de mystères et d'autres jeux, d'abord en latin, puis en langue vulgaire. Il ne s'agit pas ici du théâtre savant et né dans les cloîtres, dont l'abbesse Rliotswitha, au x« siècle, a laissé un célèbre monument ; nous voulons parler seulement du drame populaire et vraiment moderne, ".« PO""" ainsi dire des entrailles mômes de la société nouvelle. Après les mystères, et en dehors
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des églises, vinrent les pièces profanes ou comédies, les intermèdes, mascuradei et carnavalades, toutes en langue vulgaire cette fois, grossières et souvent indécentes d'aLord, mais relevées plus tard, surtout par les trois Hans.
La prose commence enfin à se former, grâce à quelques chroniqueurs et à des prédicateurs de talent, comme Tauler et Geiler de Kaysersberg. Ce dernier est principalement connu pour les nombreux sermons qu'il consacra au commentaire d'un poème allégorique et satirique, le Vaisseau des Fous, de Sébastien Brandt, fort en vogue à la fin du xv" siècle. L'invention de l'imprimerie, depuis 1438, était venue donner une impulsion nouvelle aux études et fixer en partie la langue vulgaire ; on essayait de traduire la Bible dès I4G6, et l'on rédigeait, vers la même époque, les Livras populaires, qui ne sont qu'un remaniement en prose des vieux romans de chevalerie, de quelques poèmes moraux ou didactiques, et de légendes pieuses.
3° PÉRIODE : TBA^SITtON ENTRE LE MOVEN AGE ET
LESTEMPs MODERNES (15I7-IC24).— Les deux grands faits qui caractérisent cette période sont la Renaissance et la Réforme. Dès le siècle précédent, à la suite de l'invention de l'imprimerie et de 1 impulsion donnée aux études classiques par les savants venus de la Grèce et de l'Italie, les esprits avaient commencé à s'affrancliir, en Allemagne comme ailleurs, du joug de la scolastique et des préjugés qui, pendant tout le moyen âge, entravèrent l'émancipation intellectuelle. Les Intmamstes, c'est-à-dire les lettrés et les philologues, ouvrirent la brèche par laquelle entra la Réforme. Celle-ci, que l'on fait dater en général de l'année où Luther rompit définitivement avec l'Eglise catholique (1517), était à moitié faite déjà dans les esprits, comme le prouvent les tentatives de schisme plusieurs fois répétées en Allemagne dans le courant du xv" siècle.
L'influence de la Réforme sur la littérature fut considérable : elle créa en réalité la prose ; elle ouvrit de nouveaux horizons aux poètes, en ranimant la foi religieuse, et en poussant les imaginations au mysticisme ; c'est elle encore qui, en suscitant des controverses et des polémiques violentes , fit naître ou développa le genre du pamphlet et celui de la satire. Le libre|examen, la critique, ne furent pas encore appliqués aux œuvres littéraires dans toute l'intégrité de leurs droits ; mais on se prépare désormais à juger les ouvrages de l'esprit et à voler de ses propres ailes.
L'épopée populaire et l'épopée savante du moyen âge ne sont plus représentées que par quelques pâles imitateurs, dont il est inutile de citer les noms. La poésie narrative est dans tout son éclat avec les nombreux poèmes de Hans Sachs, avec le Vaisseau fortmié de Fischart, la Citii chréti'inne d'Andreœ. et quelques autres productions où l'esprit moderne semble déji vouloir le disputer aux vieilles traditions. Les poèmes allégoriques empruntés à la légende des animaux sont médiocres; la fable, en revanche, se relève avec Erasmus Albcrus et surtout Burkliard VValdis, dont VEsnpe (ou recueil de 400 fables) est de 1548. Fischart, dont il vient d'être question, se distingue aussi dans ce genre, ainsi que dans celui de la poésie didactique, où la première place est occupée par Wickram, l'auteur du célèbre Fil d Or.
La poésie vraiment nouvelle est représentée par le chant religieux, le cantique protestant : jusque-là les chants d'église n'avaient guère pu être rédigés qu'en latin. A la suite de Luther et de Zwingli (le réformateur de la Suisse allemande), une foule do poètes, qui souvent ne manquent pas de mérite, s'engagent dans cette voie : on y retrouve Alberus et Fischart et, parmi bien d'au-
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très, on peut citer Pliilippe Nicolai, longtemps populaire en Allemagne.
Le théâtre commence aussi à sortir des limbes : dès 1530 Paul Rebhulm écrivait des drames bibliques à peu près réguliers; après lui venait Jacques Ayrer, estimé aussi comme poète lyrique, et dont les pièces obtinrent un grand succès vers ICOO, à l'époque môme où le duc de Brunswick, auteur dramatique lui-même, faisait venir dans sa résidence une troupe d'acteurs anglais. Mais c'est surtout la comédie qui se ressent du nouvel état de choses : elle est cultivée avec quelque talent et avec une grande liberté, comme le drame, d'ailleurs, par Hans Sachs, ce poète presque universel, et par Wickram, qui composa surtout des cainavalades (Fastaai'IUspiele).
La satire, qui tient de si près à la comédie, avait eu déjà de brillants succès, à la fin de la période précédente, avec le Vaisseau des fous de Brandt : un adversaire de Luther et de la Réforme, Murncr, se distingua dans ce genre, où il fut du reste éclipsé par Fischart et Andreœ, les poètes lyriques en même temps que populaires et satiriques par excellence durant cette époque.
Comme transition entre la poésie et la prose, et aussi entre l'âge ancien et les temps modernes, on doit signaler ici ces curieux recueils d'anecdotes ou de farces, et ces livres populaires dont le goût se répand de plus en plus dans le public, et qui foisonnent au xvi" siècle : les plus connus sont ceux de Fimst, du Juif Errant, et le Lallenhudi, qui n'est, du reste, comme presque tous les autres, qu'un remaniement du vieux textes ou de vieilles légendes des siècles précédents.
La prose véritable, la langue allemande classique, date de la traduction de la Bible par Luther (terminée en 1534), et des nombreux ouvrages de polémique ou de théologie du célèbre réformateur. Après lui, mais bien au-dessous, on peut citer les écrits do Jean Schnitter, ou Agricola, notamment son recueil de proverbes allemands, et une collection analogue due à Sébastien Frank, auteur d'une Histoire universelle et de nombreux ouvrages mystiques. Ce dernier genre est surtout illustré par Jacob Bœhme, un simple artisan devenu théologien, dont les livres furent universellement admirés à partir de 1G12.
in. Littérature moderne. — l'« période : Les sociétés POÉTIQUES ET LES PREMIÈRES ÉCOLES LITTÉ- RAIRES (1624 à naO). — Le caractère dominant de cette période, c'est le soin que mettent tous les poètes à perfectionner le style et la versification, l'habitude qu'ils prennent de se grouper en sociétés littéraires et en écoles poétiques. La date de 1624 est significative à ce double point de vue : c'est cette année-là que paraît la PoHique oWeœa^irfe de Martin Opitz de Boberfeld, le chef reconnu de la première école silésienne. Opitz était loin d'avoir du génie : mais c'est un novateur, en ce sens qu'il pousse toujours à l'imitation des anciens, des classiques grecs ou romains, et que, néanmoins, il ne dédaigne pas d'exhumer et de publier les vieux auteurs allemands. De ses poésies lyriques comme de son théâtre, rien n'a mérité de survivre; mais on le citera toujours commo un des plus zélés réformateurs de la littérature allemande.
A cette première école silésienne se rattachent une foule de poètes, dont quelques-uns ne manquent pas de talent, et des prosateurs dont le plus connu est Moscherosch, l'heureux imitateur des romans picaresques si goûtés alors en Espagne.
Los tendances de toute cette période se résument dans deux dos principales sociétés littéraires du temps : celle des Fructifiants, appelée aussi l'Ordre du Palmier ou des Palmes, fondée par Opitz, Gryphius, Logau et d'autres poètes uniquement préoccupés de réformer la langue et la versitication, et
réunis, sous des pseudonymes, en une savante hiérarchie ; et la société de la Pegnitz, ou Ordre fleuri et couronné des bergers, qui fut fondé à Nuremberg, et dont les membres, outre le soin puéril qu'ils se donnaient pour compliquer la versification, avaient le ridicule de prendre des noms de bergers et de se couronner de fleurs; ils sont du reste moins connus encore sous leurs noms véritables que sous leurs noms d'emprunt.
La seconde école silésienne a pour chefs l'illisible Hoffmannswaldau, le traducteur de l'Italien Guarini, et l'auteur d'Héroïdes et d'autres poésies aussi fades et maniérées ; puis Lolienstein, tout aussi médiocre dans ses poésies lyriques, dans ses tragédies (dont les premières parurent en 1G61), et même dans son roman patriotique de Hertnann et Tliusnelda; enfin Neukircli, que l'on considère quelquefois comme le chef d'une troisième école silésienne, parce qu'il mit à la mode l'imitation presque exclusive de la littérature française, dans ses Poésies yatantes et ses Poésies mondaines, accompagnées d'une traduction en vers de notre TéléiDaque. Autour de ces pauvres coryphées se groupent de nombreux et pâles imitateurs de la littérature française, parmi lesquels il faut pourtant réserver une place à part à Cbristian Weise, qui fait preuve d'une certaine indépendance de goût dans ses poésies comme dans ses romans satiriques et moraux, et à Postel, qui eut le mérite de perfectionner, à Hambourg, le drame et l'opéra.
Les romans étaient à la mode, surtout les romans soi-disant historiques, œuvres interminables et mortellement ennuyeuses, où l'on imitait M"" de Scudéry ; mais les Allemands ajoutaient encore à l'ennui français quelque chose qui leur appartenait en propre : l'abus de la morale, de la religion, en un mot, du sermon. Puis vinrent les romans de voyage, ce que les critiques appellent les liohinsonades, môme avant l'apparition du véritable Robinson Criisoc (1719), que l'Angleterre allait bientôt olTrir à l'admiration de l'Europe. Ce qui valait mieux que toutes ces tristes élucubrations, c'était le roman satirique, le roman d'aventures, dans le genre espagnol, comme nous l'avons vu avec Moscherosch : un des meilleurs en ce genre, et des plus originaux, a été ce fameux Sit7iiAicissimus, où un certain Giimmelsliausen, caché sous le pseudonyme de Greifenstein von Hirschwald, flagelle, tout en riant, les turpitudes et les vices de l'Allemagne contemporaine (1660); le même auteur avait écrit des romans bibliques, justement oubliés depuis,
La parodie et la satire étaient du reste ce qui réussissait le mieux à cette époque de plate imitation, sur laquelle elles n'avaient pas de peine à trancher ; et cela est vrai même pour les sermons, comme le prouve le prédicateur humoriste par excellence, le moine augustin de Vienne, Abraham a Santa-Glara (ou, de son vrai nom, Ulrich Megerle), avec son Judas l' Archicoquin et ses autres sermons comiques. Le protestant Spener est plus sérieux dans ses sermons, mais là, comme dans ses cantiques et ses poésies, il a le mérite de réagir contre le mauvais goût de la seconde école silésienne.
Cette période se termine, d'ailleurs, à un moment où la science va remplacer le verbiage et préparer la renaissance définitive de la littérature. Dès 1694 se fondait l'université de Halle, en Prusse, qui, à ses débuts, est franchement cartésienne avec Franke et Thomasius; puis vient Leibniz, le plus original des disciples do Descanes, qui, tout en n'écrivant pas ses grands ouvrages dans son idiome maternel, prend à cœur de perfectionner la grammaire allemande et consacre de remarquables opuscules à la langue vulgaire (1700) ; enfin, son disciple Christian Wolf,
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le philosophe persécuté au nom du rigorisme luthérien, qui crée en réalité la langue philosophique (le l'Allemagne moderne.
2° rÉiunnE : La critiqiie (17 ".'()- ITGO). — Deux hommes suffisent h caractériser les tendances générales de cette époque : Gottsched et Bodmor, qui, exclusivement préoccupés de théories littéraires, arrivent, ou peu s'en faut, à étouffer tout génie poétique sous le poids des préceptes et des règles de convention. Il s'agit donc ici d'une critique très superficielle, qui a eu cependant le mérite d'appeler l'attention des littérateurs sur les principes mêmes du beau et sur les chefsd'œuvre des littératures élrangcres.
C'est i partir de 1720 que l'influence de Bodmer se fait sentir, à Zurich d'abord, puis dans une partie de l'Allemagne, où ses adeptes forment l'école suisse, opposée îi l'école saxonne ou allemande de (jOttsched, h Leipzig. La grande différence entre les deux écoles rivales était que l'une imitait les Anglais et l'autre les Fran(;ai3 : les Suisses avaient commencé h manifester leurs préférences pour l'Angleterre et pour la poésie descriptive dans les Discours des peintres, publiés en 1721 par Bodmer et son fidèle lieutenant Breitinger; Gottsched donna (en 172(!) sa Critique rationnelle, appuyée sur le goût français, comme les tragédies et les autres poèmes ou poésies de l'auteur. Les deux camps s'observaient sur le pied de la neutralité armée, lorsqu'enfin la rupture éclata en 1732 à l'occasion d'une traduction de Milton par Bodmer. Il y eut beaucoup de papier noirci et d'invectives plus ou moins attiques échangées pendant plus de vingt ans entre les deux chefs et leurs disciples; de temps à autre on se lançait à la tête, outre les théories, quelque chef-d'œuvre dont la postérité n'a plus voulu entendre parler : on connaît à peine aujourd'hui le titre des tragédies de Gottsched, ou des drames sacrés et des poèmes de Bodmer qui, pourtant, avait eu l'idée, heureuse en somme, do chercher ses inspirations dans la Bible (poème de Noé, 1747). Pendant ce temps, les disciples compilaient de lourdes dissertations h l'appui des théories et des ouvrages de leurs maîtres : Breitinger est encore dans les moins mauvais, avec son Traité des comparaisons et sa Poétique. Signalons encore, dans l'école suisse, ou du moins parmi ses alliés les plus remarquables, le professeur Baumgarten, de Halle, qui publie en 1750 une Estliétique, et a le mérite, sinon de créer cette science, du moins d'employer pour la première fois le terme qui la désigne.
C'est du reste du côté de Zurich que se trouvent réellement les esprits les plus sensés et les mieux doués au point de vue poétique : Henri Brockes, par exemple, qui commence par imiter, dans son poème du Massacre de Betliléem, l'Italien Slarini, et qui, plus tard, se tourne vers la poésie descriptive, où il prend pour modèles les Anglais, et surtoutThompson, l'auteurdesSaisoJii; et, mieux encore, Haller qui, dés 1729, publiait son poème des Alpes, œuvre souvent estimable, bien supérieure à ses autres productions venues plus tard, notamment à son poème philosophique ou thfcologique de VOrigine du mal.
Les disciples de Gottsched faisaient parler d'eux dans les régions où l'on acceptait l'autorité do leur patron : presque tous sont oubliés aujourd'hui. L'un d'entre eux, Schwabe, après avoir traduit Zaïre, se séparait de Gottsched, et fondait h Leipzig une revue, les Récréations de la raison et de l'esprit, modifiée, en 17-15, sous le titre de Nouvelles récréations, et enfin, en 1747, sous celui de Revue de Brème [Dremer Beitneqe), où entrèrent, à sa suite, quelques autres frères séparés, et, en dehors de toute coterie, des esprits plus hardis, comme Cramer, Gellcrt, Klopstock. Parmi les poètes indépendants ou qu'il est dif- 2" Pahtie.
ficile do rattacher h une écolo précise, on doit mentionner Hagedorn, poète aimable et gai, souvent gracieux, qui commence par imiter Horace et les Anglais, et finit par être presque original dans ses contes en vers, ses chansons, ses épitres et ses épigrammes; Gellert, qui vaut mieux que d'autres, sans être pour cela bien brillant dans ses fables, ses romans ou ses contes, ses poèmes et ses drames; Lichtwer, dont les fables sont naïves, mais sèches ; les deux satiriques Liscov et Rabener' qui obtiennent un réel succès en imitant les Anglais et les anciens ; enfin le mystique Zinzendorf, qui n'eut pas la prétention d'être un homme de lettres, bien qu'il ait composé des milliers de cantiques pour sa société d'Herrnliut ou des Frères moraves (17-35). Un poète dramatique mort jeune en 1758, Cronegk (ou Kronegk), couronné, l'année même de sa mort, pour sa tragédie de Codrus, aurait peut-être surpassé tous ses contemporains, au témoignage du sévère Lessing, s'il eût assez vécu pour mûrir son talent.
3° période: L'âge classique moderne (1760- 1832). — L'année ITIiO n'est la date d'aucun événement littéraire important ; mais c'est h peu près l'époque où s'opère l'évolution définitive de la littérature allemande au point de vue classique, avec les œuvres principales de Klopstock, de Lessing de VVieland, de Herder, bienlêt suivies de celles de Gœthe et de Schiller.
La période précédente semble vouloir pourtant se prolonger encore dans celle-ci, et bien des poètes que nous venons de nommer plus haut ont continué jusqu'à la fin du siècle les traditions inaugurées par eux ou leurs devanciers une trentaine d'années aupar.ivant. La plupart ont cependant ceci de particulier, qu'ils semblent être les auxiliaires inconscients de la nouvelle réforme poétique. C'est le cas de Cramer, déjà signalé précédemment il propos de la Revue de Brème, et qui, après avoir fait partie de l'union de Gœttingue (voir plus loin) et composé un certain nombre de poésies religieuses, finit par fonder une Revue fort décriée par Lessing, mais pourtant sérieuse' le Surveillant du Nord, il Copenhague. '
Il en est de même pour tous les poètes dits anacréontiques, qui se groupèrent d'abord à Halle, puis à Halberstadt, et enfin à Berlin : Gleira, qui réussit principalement dans la fable et la chanson et dont on vanta longtemps les C/iauts d'un grenadier prussien ; Ewald de Kleist,auteur d'un poème souvent remarquable, le Printemps; le chansonnier professeur Jean-George Jacobi ; Tiedge, lié lui aussi, avec Gleim, bien que la poésie sentimentale et descriptive l'ait séduit pins que le reste • Uz, imitateur affaibli d'Horace, comme Ramier, qui s'exerça sans plus de talent dans la fable ; enfin la poétesse Louise-Anna Karsch (ou Karschin), simple femme d'artisan, que patronnèrent Gleim et Ramier, et dont les productions lyriques ou autres sont des spécimens, souvent heureux, de ce que l'on appelait alors la poésie naturelle.
Mais il est temps d'arriver aux véritables représentants de cette féconde période, à ceux qui ont réellement fait de l'Allemagne un pays lettré susceptible de former et de développer son goût poétique, et capable de lutter sous ce rapport avec les autres contrées de l'Europe civilisée. Klopstock est le premier en date, et peut-être aussi par la hardiesse de son entreprise.
Frédéric-Gottlieb Klopstock (1724-180.3) avait nourri sa jeune imagination de lectures pieuses en môme temps que poétiques: la Bible et le Paradis perdu lui donnèrent l'idée de composer un poème biblique, le Messie (communément appelé en français la Messinde). dont il publia les premiers chants dès 1751, et qu'il acheva seulement en 177.3. Dans l'intervalle, il écrivit des drames bibliques (la Mort d'Adam, Salomon, David, etc.), ou paiiiotiques
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(Bardils de Hermann), dont les derniers ne parurent que longtemps après, des Odes, et divers opuscules en prose. On ne lit plus guère aujourd'hui son poème, qui ne manque pourtant ni do grandeur, ni d'imagination : l'originalité de Klopslock est presque tout entière dans sa conviction religieuse, et aussi dans l'emploi d'un rythme peu usité jusque-là en Allemagne, l'hexamètre des Grecs et des Latins. Ses autres compositions manquent d'intérêt, plus encore que le Messie, et demanderaient, pour être lues et admirées comme k l'origine, une disposition d'esprit analogue à celle où se trouvaient l'auteur et ses contemporains; ses odes, surtout, sont presque toujours d'une obscurité désolante. Notons, en passant, que plusieurs de ces poésies sont consacrées h la liberté, à la gloire de la jeune Amérique et de la France rajeunie. L'Assemblée législative le nomma citoyen français, et la Convention l'admit parmi les membres de l'Institut, au moment de sa fondation.
Bien que Klopstock se fut spécialement occupé de la langue, et qu'il lui eût même consacré plusieurs de ses ouvrages en prose, ce n'était pas ce que nous appelons un critique; ce rôle appartient presque uniquement k Lessing, qui peut être considéré comme le véritable réformateur de la littérature allemande au siècle dernier. Gotthold- Ephraim Lessing (1729-1781) était, par son caractère et ses tendances d'esprit, tout l'opposé de Klopstock : condamné d'abord à étudier la théologie, il se dégoûta bien vile de cette science et se tourna tout entier vers la littérature. Ses premiers essais dramatiques (vers 17ôo) laissent fort à désii^cr; ses fables en vers et ses contes valent déjà mieux; bientôt il arrivai se frayer une voie nouvelle et à conquérir une des premières places dans la littérature, avec son drame en prose de Miss Sara/i Samp^on, ses fables en prose, ses traductions du théâtre de Diderot, et surtout ses Lettres sin- la Littérature, écrites en collaboration avec Nicolaî et Mendelssohn, maisauxquelles il imprime toujours le cachet de sa puissante personnalité. Inquiet et nomade, voyageant de Leipzig à Berlin, de Berlin à Hambourg et ailleurs, jusqu'au jour où il se fixe à Wolfenbiittel, chez le duc de Brunswick, Lessing consacra ses dernières années à des travaux de critique religieuse qui lui attirèrent de nouvelles inimitiés. Il avait eu le temps, cependant, d'écrire des œuvres excellentes comme le Laoco'inAd. Dramaturgie de Hambourg, les Lettres archéologiques ; ou es,iima.h\a& comme sa comédie de Miiiiiu d'i Barnhelm, et ses drames à'Emilia Gatutti et de Nathan le Sage : ce dernier (1778) se ressentait du reste de ses préoccupations de tolérance et de philajithropie. Le Luocoon est encore aujourd'hui considéré comme une sorte de manuel indispensable iceux qui veulentsefamiliariseravec la connaissance de l'antiquité. L'émule de Lessing, Winckelniann, do]mait à la même époque (17i;4) une admirable Histoire de l'art chez les anciens. Christophe-Martin Wieland (1733-1813) a passé longtemps pour représenter en Allemagne la littérature française du xviii' siècle, et on l'appelle quelquefois encore le Voltaire alleinand. Il ne ressemble pourtant pas à Voltaire, sauf par la tournure un peu légère de quelques-unes de ses œuvres et par son désir constant d'affranchir l'humanité de tous les préjugés et de toutes les tyrannies : il avait moins d'esprit qu'.\rouet, et un fonds de mysticisme dont il ne put jamais se débarrasser entièrement. Il commença par se mettre à l'école d- Bodmer, etpai érrire des poèmes et des drames religieux ; puis, dans sa période la plus brillante (de 1700 à rSO), il combat ce qu'il avait d'abord défejidu, et obtient un immense succès avec ses romans humanitaires ou politiques (Agalhon, le Miroir d'or, les Aljdéritains) et ses poèmes chevaleresques, plus ou moins héroi-comiqucs, k l'i-
mitation de l'Arioste (Obéron, etc.l ; dans ses dernières années, il s'occupe surtout de l'antiquité, qu'on lui reproche d'avoir souvent défigurée, et de philosophie, où il est vague et sentimental (romans de Pérégrinus Protée, d'Ansti/iue, etc.). Son principal mérite est d'avoir traduit Shakespeare, et d'être devenu, à la cour de Weimar, le noyau de la brillante société littéraire qui devait, pendant un demi-siècle, faire de cette petite résidence l'Athènes de l'Allemagne.
Il serait injuste de ne pas nommer, avant Hcrder, un écrivain presque oublié aujourd'hui, l'obscur et mystique auteur des Croisades du phdoi'gue Pan, le n .Mage du Nord », Hamann, qui a initié Herder à la connaissance de Shakespeare et lui a inspiré sa vive admirai ion pour la Bible et la poésie orientale. Hamann, quoique adversaire de la philosophie de Kant, peut compter parmi les révolutionnaires dans la littérature allemande du siècle dernier. Herder (17i4-18n3) est surtout connu chez nous pour son grand ouvrage sur la philosophie de l'histoire (Idées pour l'histoire de l'humanité), qui est l'un des premiers manuels de la critique historique moderne ; il ne faut pourtant pas oublier ses nombreux livres de critique littéraire ni ses études poétiques (Forêts critiques, les Voix des peuples, la Poésie ries Hébreux, et surtout son admirable traduction envers du Homnnrero du Cid] .
Avec Herder, plus encore qu'avec Lessing et Wieland, la philosophie commence k pénétrer dans la littérature. C'était, du reste, la tendance de cette époque; le spinosiste Mendelssohn avec son Phédon, puis Schloiermacher avec sa traduction de Platon, Tennemann avec son Histoire de la philosophie, avaient réussi à intéresser le grand public k cette science jusque-là si aride et si hérissée ; les hommes politiques eux-mêmes , comme Gœrres, allaient aborder dans leurs écrits les problèmes philosophiques dont la solution semblait jusque là réservée aux savants de profession. Mais c'est surtout Kant et son école qui établirent en Allemagne le règne définitif de la philosophie et parvinrent à lui subordonner la poésie elle-même.
Les premiers ouvrages d'Emmanuel Kant avaient passé pour ainsi dire inaperçus : sa Critique de la 7-aison pure, suivie de la Critique de la raison pratique, ne firent de bruit qu'en 1789, quelques années après leur publication : les autres écrits du grand penseur achevèrent de fonder sa gloire et de répandre son système de criticisme. Ce ne fut pourtant pas sans lutte : pendant que Bouterwek et d'autres s'efforçaient de vulgariser le kantisme, Schulze, Tiedemann, et bien des philosophes estimés le combattaient à outrance. Les disciples plus ou moins fidèles de Kant furent Fichte, connu surtout, en littérature, pour ses Discours à la nation allemande (en 180^), Schelling, avec sa Philosophie de la nature (1799), et, plus tard, Hegel, avec sa Logique, son Esthétique et sa Philosoplde du Droit.
C'est donc sur un terrain solidement prépare par la philosophie que vient s'établir, avec Gœthe et Schiller, l'école classique, bientôt suivie de lécole romantique. Ce qui distingue précisément ces deux grands poètes de leurs devanciers, c'est qu'ils n'écrivent pas au hasard, qu'ils ont les yeux fixés vers un objectif, et qu'ils élèvent la poésie à la hauteur d'un art véritable, avec ses lois et sa raison d'être. Gœthe est pourtant moins préoccupé de philosophie que Schiller, mais cela ne l'empêche pas d'être tout aussi philosophe. Les Allemands disent volontiers que l'un représente la poésie réelle, et l'autre la poésie idéale : cela veut dire, en d'autres termes, que Gœthe a plutôt vécu ses œuvres, et que Schiller s'est élevé en général au-dessus et en dehors des circonstances au milieu desquelles il vivait.
Jean-Wolfgang Gœthe (1749-1832) était né à
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Francfort, dans une riche maison bourgeoise. La fortune ne cessa guère de le gâter jusqu'il sa mort : aussi trouve-t-on dans la plupart do ses œuvres un calme et une sérénité qui manquent presque toujours à celles de son rival. Ses premiers essais, pourtant, qui eurent un immense retentissement, se ressentimt du tumulte et de l'elTervescence de la jeunesse. Fixé i Weimar bientôt après, et devenu l'ami, le conseiller et le premier ministre du duc régnant, Gœlhe n'écrit plus qu'i loisir et prend tout son temps pour composer des chefs-d'œuvre, surtout après ses deux voyages en Italie. Sa liaison avec Schiller lui ouvre des horizons nouveaux et vivifie son cœur tout en affinant encore son intelligence : quand deux génies pareils vivent dans l'intimité, il n'est pas étonnant que leurs œuvres approchent plus que jamais de la perfection. Malheureusement Schiller mourut bientôt après, et Gœthe, replié désormais sur lui-même, produira des œuvres encore étonnantes et grandioses, mais moins complètes. A plus d'une reprise, il avait semblé vouloir renoncer à la poésie, pour ne plus s'occuper que de sciences naturelles : son Histoire de la théorie des couleurs est sa plus remarquable production en ce genre. L'œuvre entière de Gœthe est considérable; son influence le fut encore plus, et il mourut, à l'âge de quatrevingt-trois ans, honoré comme un souverain, et considéré, dans le monde entier, comme le roi de la littérature allemande. C'est l'année de sa mort que se termine la période littéraire dont il est le plus illustre représentant.
Sa première œuvre, en date, est Gœtz de Berlictii/igen (ma), qui fut le signal d'une réfoi-me dramatique en Allemagne : Gœthe secouait le joug des vieilles conventions théâtrales et imitait la libre allure de Shakespeare, tout on s'astreipnant h suivre l'histoire et en s'inspirant des glorieuses traditions de l'âge chevaleresque. Puis vient son roman de Werther (17*4), où dominent l'imagination et la passion, mises au service de la peinture assez exacte d'une maladie morale, la mélancolie, qui régnait en Allemagne à cette époque. Nulle part ailleurs le poète n'a représenté avec autant de force l'état d'une âme qui souffre des dissonances de la vie, et qui ne sait pas se résigner à subir les nécessités de notre condition sociale. On a souvent dit que ce roman était immoral, qu'il poussait au désespoir et même au suicide : ceci peut être vrai pour les esprits faibles et mal équilibrés ; une âme forte résiste à une pareille lecture, et Gœthe n'écrivit son livre que pour se guérir lui-même du mal dont il commençait à sentir les atteintes : ce fut pour lui, comme il le dit dans ses mémoires, une sorte de dérivatif.
Le drame bourgeois de Clavijo (même année) eut autant de succès que Gœtz : la donnée s'en trouve dans les remarquables mémoires de notre Beaumarchais. Puis l'activité dramatique de Gœthe semble s'arrêter pour quelque temps : le poète se contente de jeter sur le papier quelques fragments ou le brouillon de plusieurs de ses œuvres à venir; c'est après avoir fine sa résidence â Weimar, et surtout après ses voyages d'Italie, qu'il produit ses meilleures tragédies lÉ'^mo;;^, la classique Iphigénie en Tawide, et Torquato Tasso ^1788-90).
Mais déjà le théâtre n'attirait plus toute son attention, bien qu'il se fùL chargé de la direction de celui de Weimar. Après ses remarquables travaux sur l'histoire naturelle {Hssai sur les métamorphoses rfev plantes], Gœthe écrivait l'un de ses chefs-d'œuvre en prose, les Années d'apprentissage de Wilhetm Meister (17'.H-'JG), ce roman si goûté encore de nos jours h cause do la vérité de ses peintures en même temps que de l'élévation de ses sentiments ou de la beauté de ses caractères,
et dont l'épisode do Mignon a inspiré tant de peintres et de compositeurs. Deux ans après vient un autre chef-d'œuvre, un poème cette fois, la gracieuse et forte idylle de Hermann et Dorothée, où le poète a retrouvé les allures de la poésie antique pour peindre la vie do famille, l'amour chaste et pur, et le calme d'une existence bourgeoise opposé à l'agitation et aux tempêtes politiques. Enfin arrive Faust, dont les deux parties parurent à trente ans d'intervalle, et qui passe, avec raison, pour l'une des œuvres les plus étonnantes qu'ait produites la littérature allemande : ce poème, ou ce roman, comme on voudra l'appeler, nous frappe presque aussi souvent par son obscurité que par sa puissance ; les épisodes en sont presque toujours admirables, mais l'ensemble de l'œuvre ne semble pas offrir un sens bien arrêté. Schiller avait assisté Gœthe de ses conseils pour la composition de la première partie, qui est fort supérieure à la seconde, et qui est devenue populaire chez nous par le touchant épisode de Marguerite (notamment avec l'opéra de Faust de Gounod).
Parmi les œuvres de la vieillesse de Gœthe, on doit citer surtout les Années de voyage de Wilhetm Meister, qui offrent moins d'intérêt que les Années d'apprentissage ; ses mémoires, intitulés : Souvenirs de ma vie, poésie et vérité (1813); le roman un peu métaphysique des A f finités électives, qui est peut-être, au point de vue du style, le chef-d'œuvre de la prose allemande. N'oublions pas les poésies lyriques de Gœthe, qui se répartissent entre les diverses périodes de sa vie, ni sa vaste correspondance, celle surtout avec Schiller, qui est devenue classique, et avec la célèbre Bettiiia Brentano (devenue depuis Mm'= d'Arnim), qui, tout enfant, s'éprit d'une passion romanesque pour l'illustre vieillard. L'édition définitive des œuvres de Gœthe (chez Cotta à Stuttgard) comprend quarante volumes, sans la correspondance ; nous en avons une traduction française par M. Porchat.
Les débuts de Frédéric Schiller (1759-lSOô) ressemblent à ceux de Gœthe : le drame des Brigands (1780) est une œuvre de révolte, assez explicable chez un jeune homme, né pauvre, et élevé dans la rude contrainte d'une école militaire. Les drames suivants [Fiesque, Intrigue et Amour), et les poésies lyriques de cette période, ont le même caractère ; puis vient une sorte de maturité factice, provoquée par l'étude de la philosopliio et do l'histoire, et surtout, dans la suite, par sa liaison avec Gœthe : Scliiller écrit alors son Histoire du soulèvement des Pays-Bas et son Histoire de la guerre de trente ans, et finalement ses meilleures tragédies (Wallenslein, Marie Sluart, la Pucelle d'Orléam, la Fiancée de Messine, Guillaume TeU) : mais il y avait toujours de la jeunesse, de l'enthousiasme, et aussi une certaine inexpérience et quelque abus de la rhétorique, au fond de cette contrainte classique à laquelle le caractère du poète ne se prêtait que médiocrement.
Schiller est mort jeune, en somme, et son admirable génie poétique n'a pu produire autant d'œuvres achevées que celui de Gœthe; en outre, la tournure trop métaphysique de son esprit l'a toujours empêché de peindre les personnages et les événements avec toute la vérité désirable. Aussi, malgré le soin qu'il a pris d'écrire des ouvrages spéciaux d'histoire, comme son Soulèvement des Pays-Bas et sa Guerre de trente ans (\l^l) , livres encore estimés malgré l'inexactitude de certains renseignements , ses tragédies soi-disant historiques sont-elles toujours assez faibles à ce point de vue : la Conjuration de Fiesqut, iont la scène se passe à Gènes, eS' peut-être encore la plus exacte, parce que l'hisluire y joue un rôle plus secondaire. Don Carlos
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est un drame vigoureux et attacliant, mais que gâtent souvent des préoccupations liumanitaires et des déclamations un peu trop pompeuses : la sombre physionomie du roi Philippe II d'Espagne n'est pas toujours, malgré tout l'iiitcrôt que l'auteur a su lui donner, bien conforme à l'histoire. La trilogie de Wallenslein (1709), comprenant trois drames empruntés à l'histoire de la guerre de trente ans (le Camp de WallenUein, les Piccolotiiini, et la Mort de Wiillenstein), renferme de brillantes peintures de micurs et des caractères fortement tracés, mais on regrette encore de ne pas y trouver un respect plus scrupuleux de la vérité historique. Il en est de même pour Mane Stttfirt (18u0), où il y a pourtant de très belles scènes, et de la Pucelle d'Orléans (1801), où la physionomie de Jeanne d'Arc n'est pas présentée avec toute la grandeur naive que nous voudrions lui voir. Dans la Fimicée de Messine (l.Sii3), Schiller cherche à se rapprocher de la tragédie grecque, tout en traitant un sujet emprunté à l'histoire du moyen âge ; enfin, à la veille jiresque de sa mort, il écrit Guillaume Tell (1804), œuvre empreinte du plus ardent patriotisme, le meilleur de ses drames, h coup sûr, et que liossini a rendu si populaire chez nous.
Schiller a beaucoup moins écrit en prose que Gœthe, et sa prose, sauf dans ses ouvrages historiques, est généralement moins nette et moins brillante. Les Allemands admirent peut-être un peu trop ses opuscules de philosophie littéraire ou d'esthétique, qui sont généralement très obscurs ; son roman inachevé du Visiojuiaire n'offre qu'un intérêt assez mndiocre ; il n'en est pas de même de sa correspondance avec Gœthe, qui se lira toujours. Les œuvres complètes de Schiller, publiées aussi par Cotta, ont été traduites en français par M. Régnier.
Parmi les contemporains de Klopstock, de Wieland, de Lessing, de Schiller et de Gœthe, on ne peut guère citer, dans un résumé comme celui-ci, que quelques-uns des noms les plus marquants : Gessner, auteur d'idylles en prose et de poésies religieuses; Lavater, plus célèbre par ses Frurjineyits phijsiogiiomiqnes que par ses Chants suisses et ses Cantiques chrétiens; Denis et Gerstenberg, avec leurs Puésiei ossianvjues et leurs C/iants des skaldes; le malheureux Schubart, persécuté pour avoir attaqué un prince dans ses vers; l'élégiaque Matthisonet le mystique Jung- Stilling, qui a, du reste, imité Gœthe dans ses romans. Un peu en dehors de cet esprit religieux et biblique, on trouve les poètes de la célèbre union de Gœttingue. dont les plus connus sont Burger (Ballades), Hœlty (Eléffies), les frères Stolberg, Voss {Idi/lles, poème de Louise, traduction rythmique d'Homère), Hebel {Poésies allemanniques, en dialecte de la Forêt- Koire), Leisewitz, dont on admira longtemps le drame de Jules de Tarente, etc.
De Wieland on imita surtout le ton badin, enjoué, qui avait fait le succès de ses poèmes chevaleresques, ou la tournure satirique de ses meilleurs romans ; mais quelques-uns à peine de ces imitateurs méritent d'être nommés : Alxinger et Frédéric-.\uguste MuUer pour leurs poèmes héroïcomiques, BUimauer pour son Enéide Imvestie, et surtout Musasus pour ses Contes populaires des Allemands.
Gœthe et Schiller n'ont pas de disciples h proprement parler : beaucoup de poètes ont voulu marcher sur leurs traces, mais il n'est pas étonnant que peu d'entre eux y aient réussi. On doit pourtant une mention à Klinger, poète dramatique de talent, dont une pièce, intitulée Sturm iind Drnng (Assaut et tumulte) et jouée avec succès en 1770, valut cette. appellation à toute la période littéraire comprise outre I77u et la fin du siècle : il semblait en effet que la jeune génération voulût prendre
d'assaut et tumultuairement toutes les positionspoétiques réputées jusque-li pour inabordables. Citons encore le peintre et poète Frédéric MûUer, qui a imité tour h tour Klopstock et Gœthe, dan» l'idylle, le drame et la ballade.
Il faut mettre à part les écrivains humoristes, qui ne se rattachent exactement Ji aucun de cesmaîtres, sauf peut-être à Herder; deux surtout résument toutes ces tendances, qui eurent leur moment de succès en Allemagne : ce sont Richter, que les Allemands appellent Jean-Paul, ou l'Unique (les Papiers du Diable, la /.07e invisible, Hespériis, la Vnllée de Campan, et bien d'autres romans aussi bizarres, luais souvent profonds), et le fantastique Hoffmann, avec ses Conte/:, ses Esquisses, son Chat Murr, le Petit Zacharie, le» t'réres Séi-npioni, etc.
Ces deux noms nous ont presque menés en plein romantisme, car s'il est vrai que l'école romantique ait été, en Allemagne comme ailleurs, l'école du caprice et de la fantaisie, on ne saurait lui trouver des adeptes plus complets que Richter et Hoffmann : mais ceux-ci ont poussé le caprice à ses dernières limites et n'ont voulu s'astreindre à aucune loi, tandis que les vrais romantiques ont eu la prétention de légiférer au milieu même de leurs excès et de formuler tout un code de règles poétiques à l'usage de ceux qui font profession de n'en point reconnaître. C'est h'i ce qui caractérise surtout les Schicgol et d'autres coryphées du romantisme, tandis que la plupart de leurs disciples immédiats ont fini par revenir plus ou moins à la tradition classique.
La propagande romantique fut faite surtout par la revue de l'.-X/ifHce (171)81, dirigée par les Schlegel, Adam Mûller, et d'autres écrivains que Schiller traitait d'esprits féminins. L'aîné des deux frères , Guillaume-Auguste Schlegel , l'ami de M"' de Staël et le principal inspirateur de son célèbre ouvrage de V.illeiiiugne, a un certain mérite comme critique, et son Cours de littérature dramatique est encore utile à consulter aujourd'hui ; il a donné aussi une bonne traduction de Shakespeare ; mais ses poésies n'ont qu'une valeur très médiocre. Le second, Frédéric, avec plus de talent poétique ou d'imagination, mais moins de bon sens, ne réussit qu'à produire des œuvres informes, comme Lucinde, roman-poème peu tuerai, le drame à'.ilarcos, etc. Il ne manque pas d'idées originales et justes dans son Cours d'histoire, écrit pourtant avec des préoccupations ultracatholiques et monarcliiistes, ni dans son Histoire di s littératures étrangères, où il a, comme son frère et comme toute son école, le mérite de faire valoir les beautés poétiques des autres peuples, jusque-là peu connues en Allemagne.
La tendance luystique du romantisme est représentée par Wackenroder, dans son roman des Epanchemenis du cœur ii'un religieux dilettante; Novalis (pseudonyme de Hardenberg), mort jeune après avoir donné les plus brillantes espéraiices dans -es poésies et dans son roman à'IIenrid'Ofterdingen, et Hœlderlin, avec son roman-poème à'Hyperion. Mais le vrai chef de l'école, celui que l'on voulut opposer à Gœthe lui-même, fut Louis Tieck (1773-186:!), qui s'essaya dans tous les genres avec un certain succès, mais ne prima dans aucun : il avait un talent poétique réel, et aurait excellé dans le conte et la nouvelle, peut-être même dans le drame, si les principes de son école lui eussent permis de brider un peu son imagination ; ses œuvres (comme Phnutasus, collection de romans et de comédies) ne sont la plupart du temps qu'un inextricable fouillis. Ou peut en dire autant d'Arnim et de Brentano, qui ont eu cependant le mérite, comme Tieck, de remettre en honneur la vieille littérature populaire, et qui publièrent en collaboration le Cor
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merveilleux île l'enfant (180S), intéressant recueil de poésies cl de cliansons naïves. Citons encore Lamotte-Kouqué, qui dans son poème à'Ondine, son drame "de Sigta-d et dans d'autres productions, cljerche, quelquefois avec succès, à faire revivre la mythologie du Nord. A côté de lui on peut nommer avec honneur le poète et naturaliste Cliamisso, plus connu aujourd'hui pour son charmant récit de Pierre S'htumihl que pour ses œuvres poétiques, souvent délicates ; et Ernest Schulze, l'harmonieux et mélancolique auteur des poèmes de Céeilie et do la Rose envkantiie.
De nouvelles écoles se formaient cependant au sein même du romantisme, en Souabe, par exemple, avec Uhland, le maître du Lied ou de la chanson allemande proprement dite, Justin Kerder et Schwab, ses émules souvent heureux, et quelques autres (de 1810 à I8:i0). — Vers la même époque (I81S), mais en dehors de toute préoccupation littéraire, florissaiont les poètes patriotiques, Arndt, Théodore Kœrner, Schenkendorf, Riickort (célèbre aussi comme orientaliste), qui, par leurs chants, excitaient l'Allemagne contre la domination de Napoléon, et trouvaient, giâce à leurs convictions, des accents quelquefois sublimes.
Sous la double influence des évé lements de 1815 et do la nouvelle direction donnée aux esprits après cette date, on vit se former une école lyrique déjîi plus sage que celle des romantiques, et qui n'est dépourvue ni de goût ni d'imagination : Wilhelm Huiler, avec ses Chants grecs, analogues aux Messi'niennes de notre Gasimir Delavigne ; Simrock, l'excellent éditeur des vieux livres populaires ; l'AutricIiien Zedlitz, dont la carrière poétique se prolonge jusqu'après 18SU ; ses compatriotes Griln (pseudonyme du comte d'Auersperg) et Lenau (dont le vrai nom est Strehlenau) ; et surtout Henri Heine, cet esprit si français, qui a fini par adopter la France pour sa seconde patrie, et ■dont on a traduit chez nous toutes les œuvres qu'il n'a pas écrites dans notre langue (le Livre des chants, les Iteiseliilder ou lisquisseï de voi/age, etc.) : tous ces poètes ont abordé les genres les plus divers, poésie lyrique, drame, roman, avec un égal succès, et avec des préoccupations souvent politiques qui les rattachent déj:i presque il une nouvelle école, à la Jeune Allemagne.
En dehors de cette phalange d'auteurs, dont nous ne citons que les principaux, le théâtre a eu ses écrivains spéciaux : le trop fécond Kotzebue, le r.'aliste Iffland, les romantiques Henri de Kleist et OEhlenscliKTger, puis Zacharie Werner, avec ses drames fatalistes, Raupach, le faiseur à la mode vers 1830, Immermann, qui cherche à relever encore le romantisme sur la scène, le comte de Platen, l'aiJversaire des novateurs, enfin Grabbe etMichellieer (le frère du compositeur Meyerbeer), qui n'ont pas eu le temps de donner toute la mesure de leur talent dramatique, bien réel, et dont les œuvres, quoique romantiques, sont sagement composées et convenablement écrites.
Tous les poètes de cette période ont aussi écrit en prose, et ii peu près dans tous les genres; il ne reste qu'^ meniionner ici quelques-uns des prosateurs qui ne se sont pas aventurés dans le domaine de la poésie, ou qui, du moins, n'y ont fait que de courtes apparitions. Ce sont d'abord les historiens : Jean de IMiiller (Histoire de la Suisse, Histoire universelle), Heeren (Histoire des Etats Européens). Niebuhr (Histoire romaine). Raumer (Histoire des Hohenstatifen), \\a.mxmv (Histoire de l'empire ottoman), Rotteck (Histoire universelle), dont les ouvrages obtinrent un légitime succès de leur temps et ne sont pas oubliés aujourd'hui. Puis viennent le biographe Varnhagen von Ense, dont la femme, Rachel Lewin, apartagé la réputation littéraire, et le critique épistolairc Bœrne, l'ennemi de Heine, avec ses Lettres de Paris et ses Feuilles dramatiques.
Le savant Alexandre de Humboldt, l'auteur du Cosmos, et son frère Guillaume, l'orientaliste, peuvent figurer aussi avec honneur parmi les grands écrivains do l'Allemagne.
Le roman, cultivé avec tant de succès par Gœthe et avec tant de prétentions par les romantiques, a eu ses représentants isolés, souvent médiocres, comme Auguste Lafontaine; quelquesuns sont cependant sortis de la banalité : l'illustre pédagogue Pestalozzi, par exemple, qui a écrit, dès 1787, un roman de propagande pour son système d'éducation (Léonard et Gertrude) ; Krummaclier et le chanoine Schmid, qui ont eu l'art de raconter pour les enfants des paraboles et des histoires naïves, pleines d'utiles enseignements; le bizarre Hauff, avec son roman humoristique de l'Homme dans la lune; enfin les frères Grimm, qui se sont attachés aux vieilles légendes et aux contes d'enfants. Le plus connu des doux, Jacques Grimm, est justement célèbre pour ses remarquables travaux d'histoire et de philologie, surtout pour sa grammaire allemande et son grand Dictionnaire.
4" PÉHiotiE : La jeune Allemagne ; les contemporains (1832-1870). — 11 est impossible de résumer en quelques lignes le vaste mouvement littéraire qui s'est produit en Allemagne depuis la mort de Gœthe jusqu'à nos jours ; un volume n'y suffirait pas, et une partie de cette histoire a été présentée avec beaucoup a'éclat, il y a trente ans, par Saint- René Taillandier, dans sa Jeune Allemagne. Ce nom sert à désigner, non pas une école, mais l'ensemble des poètes et des écrivains qui, héritiers plus ou moins directs des classiques et des romantiques, ont essayé do so soustraire aux préoccupations littéraires de leurs devanciers, pour ne plus s'inquiéter que de l'idée, du but moral, religieux ou politique à poursuivre. On trouve déji cette tendance fort accentuée chez quelques-uns des auteurs de la période précédente, surtout chez Henri Heine. Avec lui, les chefs de ce mouvement sont Gutzkow (romans, drames, histoire littéraire et critique), Gottschall, qui s'est illustré dans les mêmes genres, ainsi que Gustave Freytag, Wienbarg, avec ses Campagnes esthétiques, et Bettina d'Arnim, née Brentano, sœur et femme de poètes romantiques, célèbre pour sa correspondance passionnée avec Gœthe et ses nombreux ouvrages de propagande libérale et humanitaire.
La poésie lyrique devient désormais presque exclusivement politique, avec Dingelstedt, Freiligrath, Hoffmann de Fallersieben, Herwegh, Prutz, Meissner, Maurice Hartmann, Beck, et bien d'autres, dont quelques-uns vivent encore aujourd'hui. Seul Bodenstedt, sous le pseudonyme de Mirza SchalTy, ne semble se préoccuper que de l'imitation des poètes orientaux.
Sauf quelques exceptions, ie théâtre devient aussi politique, même lorsque les auteurs empruntent leurs sujets à l'histoire ancienne ou h la mythologie du Nord. C'est ce que font, par exemple, Geibel, connu d'abord pour ses poésies lyriques, puis pour ses drames de SophonisOe et des Niliclungen; Frédéric Hebbel, qui a traité ce même sujet des Nibeliûi.yen; Halm (pseudonyme de Munch de Bellinghausen), avec sa Gr'isebhs et son Gladiateur de Itnnenne ; Paul Heyse, avec sa Franroise de Rimini; et surtout George BUclmer, avec 'sa tragédie réaliste de la Mort de Dajilon. Quelques-uns cependant cherchent le succès dans le drame bourgeois, comme Devrient et Brachvogel, ou dans la comédie d'intrigue, comme Benedix et Hacklaender.
Il est moins étonnant que le roman obéisse aux mêmes inspirations : Henri Laube, le piquant .auteur des Caractéristiques modernes, n'a guère écrit depuis, sauf une histoire de la littérature allemande et quelques drames, que des romans à tendance humanitaire et libérale; de même Léo»
ALLEMAGNE
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pold Scliefer, qui avait commencé par imiter liûckert dans ses poésies orientales ; Gustave Kuline, critique assez fin dans ses Portraits et silhouettes, mais ardent polémiste dans ses Nouvelles d'un couvent et autres romans de ce genre; Théodore Mundt, dont les romans historiques sont nuancés de mysticisme protestant; Willkomm, qui passe son temps à maudire l'Europe et l'ancienne société. Les femmes elles-mêmes sacrifient à cette exigence : Fanny Lewald, M"'" BIrch-Pfeiffer, la comtesse de Hahn-Hahn, Louise Mûhlbach, écrivent à tonr de rôle pour ou contre les idées et les institutions qui leur déplaisent; on ne sait, trop souvent, ce que les idées peuvent y gagner, mais on voit bien ce qu'y perdent le goût et la lit- '.irature. Plus près de nous, cette tendance ne fait que s'accuser davantage, avec les romans et les drames d'Otto Ludwig, les romans philosophiques de Giseke, ou catholiques do Bolanden. Il faut cependant excepter le naif conteur Auerbach, qui, dans ses Histoires villageoises de la Forêt noire (depuis I843j, est vraiment populaire et ne songe qu'à intéresser ses lecteurs.
Le nombre des historiens de mérite est considérable durant cette période, et nous ne pouvons nommer ici que ceux dont le succès est bien établi depuis une trentaine d'années : tels sont Wolfgang Menzel, avec son Histoire de la littérature allemande ; lianke, avec son Histoire des papes ; Gervinus, qui a écrit successivement l'histoire de la poésie allemande et celle du xix* siècle ; Schlosser {Histnire du dix-huitième siècle, etc.). La philosophie allemande n'a pas dit son dernier mot, et les successeurs de Kant, de Fichte, de Hegel, ont bien dépassé leurs maîtres, sinon par la force, du moins par la hardiesse de leurs idées, et souvent aussi par l'éclat de leur style : leurs principales attaques sont dirigées contre le christianisme, et les premiers coups, les plus vigoureux peut-être, ont été portés par le D' Strauss, dans son exégèse rationaliste de la Vie de Jésus, et par Feuerbach, qui a fini par se tourner presque entièrement vers le matérialisme.
L'impression qui résultera sans doute, pour le lecteur, de cette rapide esquisse de la littérature allemande, a été résumée en quelques lignes dans une des plus récentes histoires de cette littérature : «Les Allemands ont, depuis un siècle, une tendance bien prononcée, comme la plupart des autres peuples, à donner la préférence au drame et au roman sur tous les autres genres littéraires ; dans le drame même et dans le roman, l'élément historique, philosophique et populaire tend chaque jour à dominer davantage : là, comme dans la société, les questions politiques et religieuses sont i plus que jamais h l'ordre du jour. «
L'art en Allemagne. —Si l'on s'en rapportait] aux écrivains d'outre-Rhin, on devrait admettre | qu'il y a une école allemande, non moins riche ' que brillante, en peinture, en sculpture, en archiiocture, avec ses traditions, son corps de I doctrine, son caractère national. Mais d'après nos . critiques les plus autorisés (comme M. René Mé- j nard, dans son bel ouvrage sur l'histoire des I beaux-arts), il est plus vrai do dire que les quelques artistes allemands dont le mérite est le moins contestable ne sont que de puissantes individualités, qu'aucun lien ne rattaclie entre elles.
Peinture. — Au moyen âge, la peinture, comme ; les autres arts, est essentiellement religieuse, et ■ même monastique ; on sait que Charlemagne, et, plus tard, Henri I" l'encouragèrent, et qu'il y eut même des évèques peintres. Mais il ne resie rien | de cette époque, sauf quelques enluminures de manuscrits. Après le xiii' siècle, l'art devient laïque, et, par suite, plus original et plus varié; , il y eut des peintres, remarquables pour l'époque, i en Bohème, où les attirait la munificence de Char- [
les IV, et à Cologne, où se fonda une célèbre école de peinture, avec maître Wilhelm, et, après lui, Stephan Lochner, qui, grâce aux procédés nouvellement découverts alors, décora la cathédrale de Cologne de peintures à l'huile.
Mais c'est au .W siècle que la peinture allemande atteint l'apogée de sa gloire, avec Albert Diircr (1471-153X), le chef de l'école de Nuremberg. (I Tour i tour élevé, profond ou fantastique, dit M. Ménard, Durer est une personnalité à part. C'est un géomètre en même temps qu'un rêveur, un peintre amoureux de la réalité et un artiste épris du fantastique. » Ses gravures l'ont rendu au moins aussi célèbre que ses tableaux : parmi ceux-ci, les plus connus sont la Mélancolie, la. Nativité, la Mort et le Diable.
Son émule, Wohlgemuth, fonda une école à part d'où est sorti Cranach (appelé, de son vrai nom, Lucas Sunder), chef de l'école saxonne, qui mit l'art au service de la Reforme. Haas Holbein le jeune (1498-1054), d'Augsbourg, fils d'un peintre distingué, et, lui-même, peintre réaliste d'un grand talent, quitta de bonne heure l'Allemagne pour voyager dans divers pays et mourir en Angleterre, où il était pensionné par Henri VIII. Comme graveur, Holbein a laissé la célèbre Danse des morts et une foule d'autres œuvres non moins populaires.
Après Durer et Holbein, l'art n'existe plus en Allemagne que comme une servile imitation des maîtres italiens : quelques peintres de talent surgissent encore de temps à autre, mais tous manquent d'originalité. Au xvii' siècle, la décadence est complète; les artistes de valeur que les Allemands réclament appartiennent à l'école hollandaise. Au .wiu", Dietrich, Balthasar Denner et d'autres, ne font qu'imiter les modèles étrangers, avec un talent réel, il est vrai ; on en peut dire autant de Rode, le pehitre de Frédéric le Grand, et même de Tischbein, l'ami de Gœthe, ou du poète Gessner, si fade et si maniéré dans ses tableaux comme dans ses idylles; ou, plus près de notre siècle, de Raphaôl Mengs, si vanté par Winckelmann pour avoir copié les vieux maîtres italiens, et d'Angélique Kauffmann (n4"2- 1808), qui introduisit le sentimentalisme dans la peinture.
Les théories de Winckelmann ramenèrent les artistes à l'étude et à l'imitation de l'antiquité; puis vint l'école contemporaine ou romantique, dont le chef est Overbeck, le patron le roi Louis de Bavière, et le mot d'ordre la réaction contre l'influence française : on chercha surtout ses modèles chez les maîtres italiens antérieurs à Raphaël. Avec Overbeck, Cornélius est le plus illustre représentant de cette école de Munich, essentiellement religieuse et catholique. Une autre école, j)rotestante, se forma bientôt i Diisseldorf, et se consacra surtout au paysage; mais le meilleur peintre protestant de l'Allemagne est Kaulbach, qui appartient à l'école de Munich : son réel talent est gâté, malheureusement, par la manie du symbolisme, si habituelle aux Allemands.
.Irchitecture et sculpture. — On a dit, avec raison, que l'architecture dite gothique avait passé du midi au nord, et de France eji Allemagne; l'art ogival ne s'est répandu en effet dans ce dernier pajs que relativement tard, et ses premiers monuments sont sur la rive gauche du Rhin. Avant la fin du xiu' siècle, les cathédrales allemandes étaient construites par des étrangers, et en style byzantin. Après cette époque, viennent les véritables chefs-d'œuvre de l'art gothir|ue, les cathédrales de Fribourg, de Cologne, de Strasbourg (construite de I2'I5 à 14o9 par Erwin de de Steinbach et Jean Hulz), de Sahit-Etienne à Vienne, de Saiiit-Sobald à Nuremberg, etc. Il y eut aussi d'admirables monastères, comme ceux