‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. Buisson (volume 2)Chapitre 339 sur 547 · DICTÉE · texte numérisé non relu

DICTÉE

dictki:

Il ne faut pas oublier que la dictée, considérée en elle-même, et dans son objet propre, est un simple exercice d'orthographe *. Or, l'orthographe n'est que l'application dei règles qui concernent L'écriture des mots. La connaissance de l,i langue el e-môme est quelque chose de bien pins complexe et de bien plus élevé. On peut jusqu'à un certain point savoir comment s'écrivent les mots d'une langue, et se méprendre parfaitement sur le sens de ces mots, c'est-à-dire sur leur rapport avec l'idée qu'ils expriment; ignorer surtout l'art de s'en servir soi-même pour rendre ses propres idées, ce qui est évidemment le but suprême qu'on doit se proposer quand on étudie une langue quelconque et, à plus forte raison, sa langue maternelle.

Cela est si vrai (pie, quand on a affaire à une langue dont la prononciation est facile, c'est-à-dire dans laquelle les signes qui composent les mots écrits correspondent aussi exactement que possible aux sons que nous sommes habitues à leur voir représenter, où chaque signe écrit a sa valeur propre, ceux particulièrement qui représentent les articulations, on pourrait parvenir à orthographier fort correctement cette langue, sans en comprendre un traître mot. Ce serait, par exemple, le cas du latin, au moins tel que nous le prononçons dans les collèges. Faites convenablement la dictée d'un texte de Tite-Live ou de Tacite à une personne qui sait seulement lire le latin, comme on l'exigeait aux examens du brevet de capacité, et, pour peu qu'elle prête bien l'oreille, elle, écrira certainement, sans beaucoup se tromper, les mots de ce texte. Dira-t-on pour cela qu'elle' entend Tite-Live ou Tacite ?

Il en pourrait être de même, ne nous y trompons pas, d'une dictée française. Faites écrire — comme cela s'est vu — tel passage, je suppose, des écrits théologiques de Bossuet ou de Fénelon à un enfant de dix ans, et, si cet enfant a été bien dresse à l'exercice de la dictée, il ne se trompera pas sur l'orthographe, bien que le sens du morceau dépasse de beaucoup son intelligence.

Il ne faut pas, cela étant, que l'instituteur s'imagine— comme il y est peut-être trop porté — qu'une dictée irréprochable soit jamais le dernier mot de ses efforts, en ce qui concerne l'enseignement de la langue maternelle. Sans doute, cette dictée irréprochable suppose chez l'enfant, quant à l'orthographe d'usage, la connaissance au moins extérieure de beaucoup de mots, quant à l'orthographe de règles, la connaissance de ces règles mômes et l'habitude de les appliquer. Et l'enfant n'est pas arrivé à ce résultat sans avoir passé par une gymnastique patiente et suivie, qui a certainement augmenté son acquis, aiguisé son esprit sur certains points, très délicats, parfois trop délicats peut être. Mais tout cela n'est pas la vraie connaissance de la langue. Tout ce travail peut parfaitement bien s'être accompli en dehors, môme aux dépens de l'étude propre de la langue. Nous avons vu, pour notre part, plus d'un élève, disons plus d'un élève-maitre d'école normale, indémontable — qu'on nous passe le mot — sur la dictée, quelque subtile qu'elle pût être, et plus ou moins incapable de répondre par un développement suffisant à une question orale, de rédiger une lettre ou de composer un récit. C'est qu'il manquait à ceux là ce fond même de connaissances, qui repose, non plus sur l'habitude de voir et de reproduire des mots écrits, sur les rapports qui peuvent modifier, suivant les cas, la représentation extérieure de la plupart d'entre eux, mais sur l'intelligence des idées que les mots expriment, sur les combinaisons et les développements possibles de ces idées, etc., etc., toutes choses que L'orthographe ne donne point, et pour l'acquisition desquelles il faut absolument recou-

rir à des exercices tout autres, comme la conversation entre le maître et l'élève, comme la lecture, comme la composition, de quelque nature qu'elle soit, orale ou écrite.

Dans ces limites, mais dans ces limites seulement, l'exercice de la dictée n'en reste pas moins d'une utilité et d'une importance incontestable. S'il est absolument hors de doute qu'on ne sait pas sa langue quand on ne sait qu'en écrire les mots, il est hors de doute aussi qu'on ne la sait pas complètement quand on ne sait pas les écrire. L'usage et l'opinion publique actuelle — car il n'en a pas toujours été ainsi chez nous — sont ici conformes au bon sens. Il faut savoir L'orthographe, et il n'y a pas pour l'apprendre de meilleur exercice que la dictée. Lire et expliquer, s'il e>t besoin, à un enfant un texte suivi, qu'il puisse comprendre, qui soit de nature à l'intéresser et à l'instruire, en l'invitant à reproduire ce texte par écrit, en appelant son attention soit sur les règles générales de l'orthographe, soit sur tels ou tels cas particuliers pour lesquels on l'a choisi, c'est certainement la meilleure manière d'habituer ses yeux et son esprit à la représentation correcte des mots, à l'application concrète des données grammaticales. D'après une note du recueil de Devoirs d'écoliers américains publié par M. Buisson à la suite de l'exposition de Philadelphie, la dictée ne se fait pas en général, dans les écoles américaines, vraisemblablement aussi dans les écoles anglaises, sous la forme d'un texte continu comme chez nous; on dicte ordinairement de longues listes de mots isolés, dont les difficultés graduées correspondent au degré d'instruction des élèves. Toutes les expositions scolaires concentrées à Philadelphie contenaient, dit M. Buisson, d'innombrables collections de ces exercices de spellhig, c'est le nom dont on les appelle. Certaines écoles françaises ont bien aussi quelque chose d'analogue dans les exercices de mots, comme ceux, par exemple, de Pautex ; mais il nous semble que, môme en introduisant, ainsi que le fait Pautex, des rapports d'analogie au point de vue du sens entre les mots isolés proposés aux élèves comme exercices d'orthographe, il y aura toujours dans ces longues listes de mots sans suite ni liaison quelque chose de fastidieux qui dégoûtera l'enfant à la longue. L'exercice de la dictée est bien autrement varié ; il est et il mérite de rester classique.

Mais il ne faut pas que le cours de langue consiste exclusivement, comme cela arrive encore dans un trop grand nombre d'écoles, en une suite de textes à copier et de leçons de grammaire à apprendre, s'alternant indéfiniment. Sans parler de la composition française, qui doit avoir sa place à part, il faut que chaque leçon de grammaire, avant d'être complétée par une dictée, spéciale ou générale, soit, immédiatement traduite par des exercices d'application ou d'invention, oraux ou écrits, comme en contiennent ou comme en indiquent nos meilleures grammaires modernes. Nous ne faisons qu'indiquer ce point, qui est développé au mot Grammaire.

On peut encore abuser de la dictée à un autre point de vue.

11 y a l'orthographe de tout le monde et l'orthographe des raffinés. C'est l'orthographe de tout le monde, et celle-là seulement, qu'il faut enseigner à l'école primaire. Ce serait grand dommag nos yeux que de retenir de longues heures un futur ouvrier ou un pauvre enfant de la campagne sur la question de savoir s'il devra écrire des à compte en deux mots ou des acomptes en un seul mot, comme le veut aujourd'hui l'Académie ; s'il devra unir les deui termes de porte-plume ou de porte-monnaie, a l'exemple de portefeuille ou de portemanteau ; >i tels ou tels des fameux verbes en eler ou eter doubleront leur consonne ou

prendront un è quand leur dernière syllabe deviendra muette ; si suprême, extrême doivent avoir le circonflexe, quand système et emblème n'obtiennent que le grave, etc., etc. Nous ne voudrions pas non plus le voir se préoccuper outro mesure de la présence ou de l'absence d'une s quand il s'agit d'écrire de la confiture de groseilles ou de la marmelade d'abricot; nous voudrions qu'il pût rester indifférent devant les problèmes qu'on a soulevés au sujet de la dictée récemment envoyée par le ministère de l'instruction publique aux candidats au brevet simple de tous les ressorts académiques : faut-il écrire des avocats en sabots et en casquette, casquette avec le singulier, ou bien casquettes avec le pluriel, quand l'auteur écrit lui-môme quelques lignes plus bas : les hommes en grands chapeaux et les fe»<mes en bomiets plats? Nous souhaiterions que, pour notre élève de l'école primaire, ce fût tout un. Nous pensons, enfin, que c'est lui rendre un bien mauvais service que de lui torturer la cervelle avec des phrases baroques comme celles-ci : Les insensés! ils se sont laissé mettre en désordre, ils se sont laissé envelopper et fait tailler en pièces sur les champs de batailles mentes qu'ils avaient crus favoriser leurs manœuvres .Leurs stratagèmes, les ruses de guerre qu'ils avaient également crues devoir leur réussir ont townè contre eux-mêmes ou ont eu une tout autr- issue que celle qu'ils avaient pensé ; enfin, les villes qu'ils avaient jugées pouvoir leur servir de refuge en cas de retraite se sont empressées de fer nier leurs portes aux fuyards, dès qu'elles -se sont aperçues que la fortune s'était déclarée de notre côté, etc., etc. (nous avons suivi, sans prétendre la justifier, l'orthographe de l'auteur). Le temps employé à résoudre ces indéchiffrables logogriphes ne serait-il pas mieux employé à tant d'autres études plus utiles et plus élevées, qu'on n'aborde pas ou qu'on effleure à peine dans l'école, pour cette seule raison que les heures manquent ?

D'après ce que nous venons de dire, il sera facile de comprendre que nous ne soyons pas d'avis que, dans la plupart des examens scolaires (certificat d'études primaires, d'admission aux écoles normales, brevet de capacité), l'épreuve de la dictée soit regardée, sinon uniquement, au moins en premier lieu, comme une preuve indiscutable du savoir des candidats en ce qui concerne la langue maternelle. Ainsi, tout candidat qui a fait plus de quatre -fautes dans la dictée pour l'admission à l'école normale et tout candidat qui en a fait plus de trois pour le brevet de capacité se trouve immédiatement éliminé. Nous nous unissons, pour notre part, de grand cœur au vœu qui a été émis à ce sujet dans le congrès des inspecteurs primaires et des directeurs et directrices d'école normale réunis àParis à la fin de mars 1880. L'assemblée a demandé que l'épreuve de la dictée, dans les examens de brevet de capacité, pût être compensée par l'épreuve de la rédaction. Si nous avons bien compris la pensée des délégués, à la note de la dictée viendrait s'ajouter la note de la rédaction, et le candidat ne serait éliminé que si la moyenne des deux notes était inférieure à cinq points, le maximum étant dix. Nous espérons qu'il sera fait droit à ce vœu, et qu'ainsi on ne courra plus le risque de voir des aspirants et des aspirantes placés au premier rang pour la composition française, c'est à-dire en définitive ayant prouvé, aussi complètement qu'on le leur demandait, qu'ils savaient leur langue, éliminés quand même pour des étourderies ou des erreurs, souvent pardonnables, sur la forme matérielle des mots. [Charles Defodon.] DICTIONNAIUE. — Un dictionnaire est un recueil des mots d'une langue, des termes d'une science, d'un art, rangés par ordre alphabétique

ou autre avec leur signification, ces mots et ces termes étant, suivant les cas, expliqués dans la langue à laquelle ils appartiennent ou en vue de leur interprétation clans une langue étrangère ; on donne aussi le nom de dictionnaire à des encyclopédies qui contiennent par ordre alphabétique ou par ordre de matières une science ou tout ce qui concerne un art.

De cette définition découle l'importance de ces sortes d'ouvrages dans l'enseignement primaire, les services qu'ils peuvent rendre aux maîtres et aux élèves, et l'usage qu'il convient d'en faire.

Mettons d'abord à part les dictionnaires ayant pour objet les langues étrangères; il va de soi que là où l'école normale ou l'école primaire, dans ses cours supérieurs, embrassent l'étude de quelqu'une de ces langues, l'usage d'un dictionnaire est indispensable, aussitôt que les élèves ont pour tâche des textes à traduire, ou, comme on dit, des versions et des thèmes.

En dehors de cet emploi spécial, nous croyons qu'un dictionnaire étendu de la langue nationale doit avoir nécessairement sa place dans la bibliothèque scolaire, et même que, si l'on ne peut exiger de chaque enfant l'acquisition d'un petit dictionnaire de pupitre ou de poche, cette bibliothèque devrait en fournir un nombre suffisant aux élèves du cours moyen et du cours supérieur.

Le grand dictionnaire de la langue française, comme, par exemple, celui de l'Académie française, celui de Littié, etc., est surtout utile aux maîtres pour la préparation des dictées, des lectures courantes, de tous les exercices de langue et de grammaire ; et nous voudrions qu'ils fussent habitués à s'en servir, non pas exclusivement — comme trop souvent nous l'avons vu faire — pour vérifier ou éclaircir telle ou telle vétilleuse question d'orthographe, mais pour se fixer sur le sens d'un mot, ses diverses acceptions, l'emploi figuré auquel il donne lieu; sur les nuances, souvent si délicates, de synonymie; sur l'historique des termes, leur filiation et leurs dépendances. On ne saurait croire ce qu'un dictionnaire bien fait peut fournir de ressources pour des définitions, des exemples, pour un choix de distinctions ou d'analogies, qui fassent pénétrer dans l'esprit des <mfants le vrai rapport des mots et des idées qu'ils représentent, qui les accoutument à ne point se contenter d'à peu près, qui donnent enfin une véritable vie aux diverses explications dont il est absolument nécessaire d'accompagner leur thème de travail.

Les grands dictionnaires encyclopédiques de sciences, d'histoire et de géographie, d'art et de littérature ne rendront pas moins de services aux maîtres. Sans doute, ceux-ci ont entre les mains, pour la préparation de leurs leçons les livres de classe des élèves eux-mêmes; ils ont aussi — nous aimons du moins à le croire — quelques tr n'tés ou quelques manuels plus développés sur chaque branche du programme, ceux, par exemple, qui leur ont servi pour se préparer aux examen brevet; la plupart ont gardé leurs cahiers d\ normale; mais, outre que ces livres, que ces résumés de cours sont toujours restreints, les matières qu'ils contiennent sont nécessairement présentées d'une façon suivie et méthodique, chaque partie supposant celle qui précède et préparant celle qui suit. Le dictionnaire donne, au contrair ces mêmes parties isolées, formant un tout spécial et homogène, toutes prêtes, pour ainsi dire, à être prises à part, à servir de fond pour un développement ou une leçon.

Au même titre, nous conseillerions volontiers aux maîtres d'y renvoyer, quand ils le peuvent, leurs élèves des cours supérieurs, au moins les plus intelligents et les plus laborieux, pour y

DIDEROT

chercher par eux-mêmes tel développement, tel détail complémentaire que la lecture, que la leçon du jour n'aura pu fournir. La transcription sur le cahier de devoirs des renseignements ainsi trouvés sera un excellent exercice. A l'école normale, cet exercice devra, pour l'élève-maître, se transformer en habitude. Ces notes au jour le jour formeront, en s'accumulant, un précieux appoint de connaissances et de souvenirs.

Tant de soin, avec les jeunes enfants, n'est pas possible. Il n'en est pas moins important de les accoutumer, au moyen d'un petit dictionnaire mis à leur disposition, à s'enquérir du sens d'un terme inconnu qu'ils rencontrent dans leur livre de lecture ou d'étude, à savoir ce qu'était tel personnage, où se trouve telle ville, tel pays qui y sont mentionnés, etc., etc. Le maître devra faire entrer cette recherche dans la préparation préalable de la lecture ou de la leçon ; le travail personnel de l'enfant vaudra mieux, sur ce point, que ses propres explications ; insensiblement, l'élève éprouvera le besoin de la précision et de l'exactitude; les mots seront autre chose pour lui que des sons accolés ou des réunions de signes graphiques plus ou moins difficiles à déchiffrer; il y verra la représentation vivante des choses ; il entrera, autant qu'il est en lui, dans cette voie d'investigation individuelle, la seule, en définitive, qui conduise chacun de nous, grand ou petit, à connaître et à savoir. Les instruments de ce travail seront ces excellents petits livres, à la fois dictionnaires de mots et encyclopédies réduites, qui se trouvent aujourd'hui, en grand nombre et à bon marché, à la portée des écoles, comme ceux de Littré et Beaujean (Hachette); de Bénard (Belin) ; de Guérard et Sardou (Delagrave) ; de Larousse (Boyer), etc. Il suffira de quelques indications données pr.r le maître et de quelques exercices préparatoires pour rendre la pratique facile.

L'usage des dictionnaires est fort ancien. Le premier dictionnaire de mots ou de langue que l'on connaisse est YOnomasticon du grammairien grec Julius Pollux(ne siècle après J.-C.). Le Leiique du compilateur grec Suidas (xie siècle?) esta la fois un dictionnaire de mots et de choses. Au xvie siècle, l'étude des langues et des littératures anciennes conduisit les savants à multiplier les travaux lexicographiques. Les noms des Calepin, de Robert et Henri Estienne, des Vossius, des Du Cange, pour ne parler que des plus célèbres, sont cités à. juste titre comme ceux des maîtres de l'érudition. Ils ont eu, plus près de nous, de dignes successeurs, par exemple, pour les langues anciennes, Schneider, Passow, en Allemagne ; Alexandre, Quicherat, en France; pour notre langue nationale, Littré. Le Dictionnaire de V Académies été précédé, en 1680, par celui de Richelet, et, en iG'.)0. par celui de Furetière, qu'on avait chassé de la compagnie, sous l'accusation de s'être approprié les travaux de ses confrères. La première édition du dictionnaire de l'Académie est de 1694; la dernière, qui est la septième, a paru en 1878 (2 vol. in-4°, Firmin Didot et Cir) ; on s'accorde à la considérer comme faisant loi en matière de langue. Les dictionnaires de Napoléon Landais, de Poitevin, de Wailly, do Noël et Chapsal, de Boiste, de Bescherelle, etc. ; le Dictionnaire a?ialogique de la langue française, de P. Boissière (Boyer et Cie), sont des ouvrages fort recommandables. Le Dictionnaire de la langue française, de M. Littré (4 vol. gr. in-4°, et un supplément, Hachette, 1863-1879) renferme 1 historique de tous les mots; c'est le travail le plus complexe et le plus savant que nous possédions en ce genre.

Les premières encyclopédies ou dictionnaires de choses publiés dans notre pays sont les dictionnaires de Joigne, en 1644; de Moréri, en 1674.

lre PAl.TIE.

Bayle publia, en 1097, son célèbre Dictionnaire historique et critique, destiné à compléter et à rectifier celui de Moréri, et l'on sait quelle I au xvine siècle, l'influence de la grande Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné d s èciences, d-s arts et métiers, dont Diderot fut le promoteur et le rédacteur principal. De nos jours, le Grand dictionnaire universel du XIX' siècle, de Pierre Larousse, qui ne comprend pas moins de 16 volumes, grand in-4" à quatre colonnes la page, est peut-être le plus vaste dictionnaire de mots et de choses qu'on ait jamais mené à bonne fin.

Il y a aujourd'hui sur les sciences, l'histoire et la géographie, l'art et la littérature, des dictionnaires classiques spécialement faits pour les bibliothèques des maîtres et des écoles, et ce sont ceux-là dont nous avons recommandé 1 usage dans cet article; nous citerons : le Dictionnaire universel d histoire et de géographie (gr. in-8°, Hachette) et le Dictionnaire universel des sciences, des lettres et des arts (gr. in-8°, Hachette), de Bouillet, qui ont commencé la série de ces utiles publications ; les deux Dictionnaires analogues, de Dézobry et Bachelet (Delagrave) ; le Dictionnaire d'histoire et de géographie, de Grégoire (Garnier) ; le Dietionnaire antique de biographie et d'histoire, de Jal (Lecoffre et Pion) ; le Dictionnaire historique de la France, de Ludovic Lalanne ; Hachette) ; le Dictionnaire géographique de la France, d'Adolphe Joanne (Hachette); le Dictionnaire des littératures, de Vapereau (Hachette), et le Dictionnaire des contemporains (Hachette), du même

auteur. „ , m , .

[Charles Defodon.j

DIDACTICA MAGNA. — La Didactica hagna ou Grande Didactique est l'ouvrage principal du célèbre pédagogue slave Coménius. Nous en avons donné, à l'article Coménius (p. 423-425), une analyse détaillée, à laquelle nous renvoyons le lecteur.

DIDACTIQUE. — Ce terme, dérivé du verbe grec qui signifie « enseigner », a reçu, en Allemagne particulièrement, une acception spéciale. Nous désignons aujourd'hui sous le nom de pédagogie la science de l'éducation dans son ensemble; mais cette science se subdivise en deux parties, l'une comprenant ce qui a rapport à l'éducation proprement dite (en allemand Erziehungslehré), l'autre ce qui a rapport à l'enseignement (en allemand Unterric/ttslehre) : c'est cette seconde partie qui s'appelle la didactique .

Au xvnc siècle, le mot de didactique avait un sens plus étendu, et pouvait s'employer comme l'équivalent' de pédagogie : c'est ainsi que Coménius a donné le titre de Grande Didactique au traité dans lequel il exposa sa théorie de l'éducation.

DIDEROT. — Au premier abord rien ne trahit chez Diderot les qualités du pédagogue. Comment cet esprit impétueux, toujours porté aux extrêmes, inconstant et mobile, d'une morale équivoque, aurait-il eu la vocation d'un art qui exige la dignité du caractère, la noblesse des mœurs, la patience et l'effort constant de la volonté? Aussi Diderot n'est-il qu'un pédagogue de hasard, qu'un incident a conduit à réfléchir et a écrire sur les questions d'éducation. Vers 1 7 7 ."> , l'impératrice de Russie, Catherine II, avait demandé au philosophe français, pour se guider ellemême dans ses projets de réforme, « le programme d'une école publique de toutes les sciences ». Une fois cette tâche cm reprise. Diderot s'y mit avec son entrain ordinaire, il y déploya tout son génie, et le Plan dîme Université russe, par l'originalité de ses vues, mérite l'attention des historiens de l'éducation.

La foi profonde, enthousiaste, dans l'efficacité

DIDEROT

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de l'instruction, tel est le sentiment qui domine le conseiller de Catherine II. Avec quelle vivacité ne réfute-t-il pas les paradoxes de Rousseau sur les effets pernicieux de la science? « Loin de corrompre, s'écrie-t il, l'instruction adoucit les caractères, éclaire sur les devoirs, subtilise les vices, les étouffe ou les voile... J'oserais assurer que la pureté de la morale a suivi les progrès des vêtements depuis la peau de bote jusqu'à l'étoffe de soie ». On n'attendait pas moins du principal auteur de Y Encyclopédie.

Dans le domaine de l'instruction primaire, Diderot est mieux inspiré que la plupart de ses contemporains, si dédaigneux, comme on sait, pour le peuple. Il veut l'instruction pour tous : « Depuis le premier ministre jusqu'au dernier paysan, il est bon que chacun sache lire, écrire et compter. » C'est l'Allemagne avec ses écoles de village et son instruction primaire déjà fortement organisée qu'il propose comme modèle à la Russie. La leçon ne fut pas complètement perdue. Catherine ordonna de fonder des écoles dans les villes et dans les bourgades : mais elle ne réussit guère dans ses projets, et l'instruction primaire n'a été sérieusement établie en Russie que par la loi de 1864.

Diderot comprenait à merveille pour quelles raisons certaines classes de la société de son temps étaient hostiles à l'instruction populaire. « Le grief de la noblesse se réduit peut-être à dire qu'un paysan qui sait lire est plus malaisé à opprimer qu'un autre. » Quant à lui, il demande des écoles ouvertes à tous les enfants, écoles « de lecture, d'écriture, d'arithmétique et de religion », où, après le catéchisme religieux, on enseignera un catéchisme moral et politique.

La fréquentation de ces écoles sera obligatoire, et pour légitimer cette obligation absolue Diderot ne se contente pas de la gratuité, il va plus loin : il réclame une instruction rémunérée, payée à l'élève en quelque sorte. Les enfants seront tous des boursiers de l'État : ils seront nourris à l'école aux frais de l'État. Avec des livres il faut qu'ils y trouvent du pain.

Pour l'enseignement secondaire et supérieur, Diderot emprunte à l'Université de Paris la division des quatre facultés. Mais s'il respecte dans leur ensemble les vieux cadres de l'enseignement scolastique, il s'en faut qu'il approuve et qu'il conserve dans ses détails l'ancienne organisation des études. Copiées sur le patron français, les facultés de droit et de théologie ne pourraient produire en Russie, comme elles font en France, que de piteux résultats. La faculté de théologie n'est guère qu'une école d'incrédulité ou de révolte contre l'État. La faculté de droit est misérable. On n'y enseigne que le droit romain ; rien des lois et des coutumes du pays : « De sorte que celui qui vient d'être décoré du bonnet de docteur en droit, est aussi empêché, si quelqu'un lui corrompt sa fille, lui enlève sa femme ou lui conteste son champ, que le dernier des citoyens. » Quant à la faculté de médecine, est-ce la louer sérieusement que dire : « Il n'y a que peu de chose à y rectifier, sauf que la pratique y manque? » Les cliniques n'existaient pas encore dans les hôpitaux français au temps de Diderot. Malgré les essais de Turgot, c'est seulement sous le Directoire que Corvisart installa le premier service de clinique à l'hôpital de la Charité.

Mais c'est surtout la Facul/é des arts, c'est-àdire l'enseignement secondaire, qui préoccupe Diderot; c'est contre elle qu'il réserve les foudres de son éloquence. « C'est dans la I1' acuité des arts, s'écrie-t-il, qu'on étudie encore aujourd'hui, sous le nom de belles-lettres, deux langues mortes qui ne sont utiles qu'à un petit nombre de citoyens; c'est là qu'on les étudie pendant six à sept ans sans les apprendre; que sous le nom de rhétori-

que, on enseigne l'art de parler avant l'art de penser, et celui de bien dire avant d'avoir des idées ; que sous le nom de logique, on se remplit la tête des subtilités d'Aristote et de sa très sublime et très inutile théorie du syllogisme, et qu'on délaie en cent pages obscures ce qu'on pourrait exposer clairement en quatre ; que, sous le nom de morale, je ne sais ce qu'on dit, mais je sais qu'on ne dit pas un seul mot des qualités de l'esprit, ni de celles du cœur; que sous le nom de métaphysique on agite des thèses aussi frivoles qu'épineuses, les premiers éléments du scepticisme et du fanatisme , le germe de la malheureuse facilité de répondre à tout; que, sous le nom de physique, on s'épuise en disputes sur les éléments de la matière et les systèmes du monde ; pas un mot d'histoire naturelle, pas un mot de bonne chimie, très peu de choses sur le mouvement et la chute des corps, très peu d'expériences, moins encore d'anatomie, rien de géographie... »

Même aujourd'hui quelques parties du réquisitoire de Diderot seraient encore exactes et vraies. Ses critiques sont le plus souvent justes, et valent mieux que ses vues théoriques. Il n'a pas pour découvrir les bonnes méthodes la même perspicacité que pour combattre les mauvaises.

Ainsi, avant Condorcet et Auguste Comte, Diderot a cru nécessaire de déplacer le centre de l'éducation, et d'attribuer aux sciences la prépondérance jusqu'alors accordée aux lettres. Des huit classes que comprendra la faculté des arts, les cinq premières seront consacrées, dans le plan de Diderot, aux études scientifiques ; la grammaire et les langues anciennes seront reléguées dans les trois dernières.

Voici d'ailleurs le tableau dressé oar Diderot lui-même :

Premier cours d'études

tre classe : Arithmétique ; algèbre ; premiers principes du calcul des probabilités ; géométrie.

2e classe : Lois du mouvement et de la chute des corps ; forces centrifuges et autres ; mécanique ; hydraulique.

3e classe : La sphère et les globes ; le système du monde ; astronomie avec ses dépendances.

4 e classe : Histoire naturelle; physique expérimentale.

5e classe : Chimie, anatomie.

6e classe : Logique, critique ; grammaire générale.

Ie classe .'Grammaire française (ou russe, etc., selon les pays) par principes.

8e classe : Grec et latin, éloquence et poésie.

Si l'on ramène la division des classes établies dans le plan de Diderot aux dénominations usuelles, la classe de mathématiques correspond à la septième actuelle ; la sixième sera la classe de mécanique, etc.

Sans insister sur la critique de ce programme, nous remarquerons la très large place que Diderot fait aux études scientifiques dans l'éducation générale. N'est-il pas étrange de voir ce lettré éloquent qui disait : « Homère est le maître à qui je dois ce que je vaux, si je vaux quelque chose, » retarder jusqu'à dix-neuf ou vingt ans l'étude des lettres classiques et ne leur consacrer qu'une seule année, celle qui correspond à la rhétorique ordinaire? C'est qu'à ses yeux les lettres ne sont bonnes qu'à former les orateurs et les poètes : elles ne servent pas au développement général de l'esprit. Diderot n'a pas su comprendre ce qui est en pédagogie leur vrai titre do noblesse : c'est qu'elles sont un admirable instrument de gymnastique intellectuelle, le moyen le plus sûr et aussi le plus commode d'acquérir ces qualités de justesse, de précision, de netteté, qui sont néces-

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DIESTERAYKG

saircs à. tous les états et applicables à tous les emplois spéciaux de la vie.

Diderot s'est trompé aussi quand il a p.insé que les enfants des classes élémentaires seraient en •état de comprendre les raisonnements de l'algèbre et de la géométrie, il a beau s'écrier u qu'il •est plus facile d'apprendre la géométrie que d'apprendre à lire. » 11 ne nous convainc pas, et nous ne saurions nous décider a croire que les abstractions mathématiques puissent servir à l'enfant de première instruction intellectuelle; Diderot se réfutait lui-même quand, arrivé à la quatrième classe, celle de l'histoire naturelle et de la physique expérimentale, il insistait sur les mérites pédagogiques de ces sciences, vraiment faites pour Fes enfants « puisqu'elles sont un exercice continu •des yeux, de l'odorat, du goût et de la mémoire. » ■C'était entrevoir l'importance des leçons de choses.

Ajoutons, pour achever de donner une idée du Plan d'une Université russe, que Diderot joignait au premier cours d'études deux ou trois autres séries parallèles et simultanées d'enseignement : la première consacrée à la religion, à la morale et à l'histoire; la seconde et la troisième employées au dessin, à la musique, aux arts d'agrément. « Si ces talents, disait-il, qui distinguent le galant homme, l'homme du monde, du pédant et du moine, n'ont jamais fait partie d'aucune instruction publique, c'est sans doute une des suites du •défaut invétéré de notre éducation monacale. »

Malgré ses défauts, le Plan d'une Université russe est une œuvre intéressante, où Diderot avait pris tout à fait au sérieux son rôle d'organisateur des études. Tout y est prévu, jusqu'aux plus humbles détails, et l'auteur y fait preuve d'une puissante imagination, d'un esprit de déduction remarquable. Ce qui y manque le plus, c'est ce que rien ne saurait remplacer, l'expérience personnelle : Diderot ne connaissait pas les enfants.

Dans un autre ouvrage, la Réfutation suivie du livre d'Helvétius sur L'homme, Diderot a traité quelques-unes des questions générales de la pédagogie, et réfuté les paradoxes d'Helvétius sur la toute-puissance de l'éducation. Jamais le sensualisme d'Helvétius n'a été attaqué avec plus de vivacité et de chaleur que dans l'éloquent commentaire de Diderot. Que l'éducation ne peut rien sans la nature, c'est ce que Diderot démontre avec force, et il trouve pour rendre plus claire sa pensée d'admirables comparaisons : o II y a des milliers de siècles que la rosée du ciel tombe sur des rochers sans les rendre féconds. Les terres ensemencées l'attendent pour produire, mais ce n'est pas elle qui les ensemence. Les accidents par eux-mêmes ne produisent rien, pas plus que la pioche du manœuvre qui fouille les mines de Golconde ne produit le diamant qu'elle en fait •sortir. »

Disons enfin que pour Diderot l'œuvre de l'éducation appartient surtout au père de famille. au citoyen. Trop longtemps le préjugé avait exclu les laïques de l'enseignement : il semblait, comme le disait spirituellement La Chalotais, que « avoir <les enfants fût une exclusion pour pouvoir eu élever ». Avec Diderot nous voyons apparaître la vraie doctrine pédagogique : celle qui croit que quand il s'agit d'élever des hommes, ceux-là ont le plus de chance d'y réussir qui participent à toutes les obligations des hommes.

[Gabriel Compayré.]

DIDOT. — La famille Didot occupe un rang distingué parmi les illustrations de la typographie et de la librairie française ; elle a rendu de nombreux et importants services aux lettres et à l'instruction publique; aussi son nom méritait-il, comme celui de quelques autres éditeurs célèbres, «d'avoir sa place dans ce Dictionnaire.

La maison Didot fut fondée au commencement

du dix-huitième siècle par François Didot, qui mourut en 1759 et eut pour successeur son François-Ambroisc Didot. Ce fut celui-ci

commença la célébrité de sa maison, en publiant de nombreuses éditions de classiques, remarquables par leur belle exécution typographique : citons entre autres la collection des ouvrages destinés par Louis XVI à l'éducation du dauphin son fils, en 28 volumes in-i°. Il mourut en 180i. Ses deux 01s Pierre et Firmin Didot, à la fois hommes de lettres, imprimeurs et libraires, illustrèrent leur nom, l'un par la publication de la magnifique collection des Ôhefs-d' oeuvre français et étrangers, le second par l'invention de la stéréotypie. Firmin Didot fut nommé, sons la Restauration, imprimeur du roi et de l'Institut. Ce turent les deux fils de Firmin Didot, Ambroisc-l'irmin et Hyacinthfî- Firmin, qui continuèrent l'œuvre commencée par trois générations : la maison dont ils prirent la direction en 1827 embrassait à la fois la fabrication du papier, la fonte des caractères, l'imprimerie et la librairie. Au nombre des publications faites par les deux frères associés, mentionnons l'édition du Dictionnaire de l'Académie parue en 1835, édition qui était restée trente ans sous presse ; une réédition du Trésor de la langue grecque d'Henri Estienne; et les deux importantes collect ions des auteurs grecs et des auteurs latins. M. Ambroise-Firmin Didot, helléniste distingué, a publié divers ouvrages entre autres une traduction de Thucydide, et des Observations sur ^orthographe française (1807) ; dans ce dernier écrit, il propose une simplification de l'orthographe. Élu en 1872 membre de l'AcadémiedesInscriptions et belles-lettres, M. Ambroise-Firmin Didot est mort en 1876.

Les chefs actuels de la maison Didot sont M. Alfred-Firmin Didot, fils d' Ambroise-Firmin. et M. Edmond Magimel, son parent.

DIESTERWEG (Adolphe;. — Né à Siegen, en 1790, mort à Berlin en 186G, Diesterweg a laissé en Allemagne la réputation d'un pédagogue éminent. Après avoir fait de bonnes études classiques et universitaires, il fut successivement professeur de gymnase et d'écoles modèles, précepteur, enfin directeur d'une école normale primaire à Murs, près Cologne, de 1820 à 1832. Il se distingua si bien dans sa nouvelle carrière à la fois comme directeur, comme professeur et comme écrivain, qu'il fut appelé h Berlin en 1832. pour y diriger l'école normale de cette ville. Il resta à, la tête de cet établissement jusqu'en 1847.

11 avait déjà publié en 1820 un opuscule sur l' Education en général et f éducation scolaire en particulier, qui fut suivi de plusieurs travaux didactiques. En 1827, il commence à faire paraître un journal, les Rheinische Biatter, où il déposa depuis lors, d'année en année, quelques-unes de ses meilleures pensées, sous la forme vive et familière qui convenait a son tour d'esprit. En 1830, il publie, avec l'aide d'autres professeurs distingués, le Wcgwciser ou Guide pour former les maîtres allemands, ouvrage considérable, qui traite de l'enseignement en général et des divers enseignements en particulier, et dont il paraît en ce moment une &"»• édition (chez Bàdeker, à Esson). En 1840, il compose l'Astronomie populaire (Himmelskunde) avec la Géographie astronomique, qui passe pour son chef-d'œuvre didactique.

Tout en poursuivant ses travaux professionnels, il se mêlait avec ardeur a des controverses sur différents sujets relatifs à l'instruction : par exemple, le système La)icastrien ou à? enseignement mutuel, alors en vogue, auquel il reprochait d'être un simple expédient, un utile mécanisme d'instruction extérieure, sans valeur éducative; ou encore, l'usage des tangues classiques dans l'éducation morale. S'il eut, dans ces discussions, des contradicteurs passionnés, il fut aussi soutenu

DIESTERWEG

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