ENSEIGNEMENT ARABE
Cet enseignement est à deux degrés, primaire et supérieur. Son but unique est l'étude de la religion.
Enseignement primaire arabe. — Historique. — Dès les premiers siècles de l'Islam, la lecture des âiâts ou merveilles, terme appliqué aux versets du Koran, fut considérée comme un devoir et une oeuvre pie ; aussi la connaissance de la lecture et de l'écriture se répandit-elle rapidement.
Les premiers Khalifes inaugurèrent le système des waqfs, dotations pieuses faites à des mosquées, à des fontaines publiques, ou à des écoles (kouttâbs), quelquefois aux trois à la fois. Il n'est pas rare de trouver la mosquée, la fontaine et la kouttâb réunies dans le même bâtiment. Les personnes riches imitèrent l'exemple des premiers Khalifes et le nombre des kouttâbs augmenta rapiment. Les waqfs ont acquis une telle importance dans l'ancienne société musulmane qu'aujourd'hui encore ils sont sous l'administration d'un ministère spécial, nommé Ministère des waqfs.
Ces premières écoles, presque toutes adossées à des mosquées, avaient une architecture particulière parfaitement appropriée à leur destination. Il en existe encore un certain nombre au Caire qui sont de véritables monuments d'architecture arabe.
Les waqfs consacrés aux écoles sont de différentes sortes. Dans divers cas, et par exception, le bienfaiteur a institué, outre la donation du bâtiment scolaire, une légère subvention pour le maître d'école; dans d'autres, c'est une modique récompense aux enfants, qui consiste généralement en quelques pièces d'habillement.
Avec la conquête turque commença la décadence des écoles arabes. Aujourd'hui, elles végètent sans pouvoir se relever. Le gouvernement porte avec raison ses soins vers d'autres établissements plus en rapport avec les besoins de la vie moderne ; il en résulte que ces écoles, restes de la civilisation arabe, disparaissent pou à peu. Beaucoup sont abandonnées et tombent lentement en ruine, faute de la modique somme nécessaire à leur réparation. Celles qui subsistent seront transformées dans un avenir prochain et deviendront de véritables écoles primaires.
EGYPTE
EGYPTE
État actuel. — L'enseignement primaire arabe en Egypte compte aujourd'hui 5370 kouttàbs. Sur ce nombre, NO environ sont dotées de waqfs permanents. Beaucoup d'autres proviennent aussi de waqfs, mais ne reçoivent plus rien de l'administration. Enfin, plus des deux tiers sont dues à l'initiative privée. Jusqu'à ces derniers temps, l'enseignement primaire est resté tuut à fait libre en Egypte. Aussi, partout où la foi religieuse n'avait pas créé une école, un fiqi (maître d'école), sorti quelquefois de la grande université musulmane d'El-Azhar, ou seulement ayant pendant de longues années servi ù'ârif (sous -maître) dans une autre école, réunit autour de lui, pour une somme minime, quelques enfants. Il s'établit où il peut, dans une cour, dans un hangar, dans un local quelconque Quel que soit le lieu choisi, on répand sur le sol un peu de sable fin, ou on le couvre d'une natte ; le fiqi apporte son koursî, petit pupitre de 0m,50 de haut, sur lequel il place son Koran, et l'installation est terminée.
Ainsi, au point de vue de la création et des ressources, les kouttàbs sont de trois sortes : celles qui proviennent de waqfs et qui, recevant une dotation annuelle, sont sous la dépendance du gouvernement qui nomme les fiqis et les ârifs : celles qui proviennent de waqfs, mais qui, ne recevant aucune dotation, échappent au gouvernement ; enfin celles qui sont dues à l'initiative privée et qui ne relèvent en aucune manière du ministère de l'instruction publique.
Le maître. — Le fiqi, dont nous avons indiqué plus haut le mode de recrutement, n'a pas besoin d'avoir poussé bien loin ses études ; ce qu'il faut avant tout, c'est qu'il sache le Koran par cœur. A part le Koran, il ne sait pas grand'chose : parfois les règles simples de l'arithmétique, quelques notions de cosmographie et de géographie fantaisistes, voilà tout le bagage scientifique du plus érudit.
Ses émoluments sont modestes. Dans les écoles dotées de waqfs, ils sont fournis par le ministère, et ces écoles sont gratuites, au moins en partie. Dans les autres, le fiqi reçoit un écolage. Chaque jeudi, dernier jour de la semaine musulmane, les élèves apportent, selon la fortune des parents, une demi-piastre ou une piastre (0 fr. 26), quelquefois rien du tout. La moyenne des élèves par école étant d'environ 25, le fiqi reçoit par mois à peu près 20 fr. En dehors de ce modique revenu, il se crée d'autres ressources en allant lire le Koran chez les personnes riches, ou en arrachant, à l'occasion des fêtes de famille, quelques piastres aux parents de ses élèves Dans les villages, le fi.]i joint souvent à son école un petit commerce d'épicerie.
Les élèves. — Quant à l'enfant dont l'éducation est confiée au fiqi, il a grandi jusque-là dans le harem. Sa mère, n'ayant aucune instruction, n'a pu lui inculquer qu'un nombre infini de superstitions, telles que la croyance aux djinns, au mauvais œil, etc., ou des préjugés funestes qui faussent son jugement pour toujours, car ce n'est malheureusement pas la kouttâb qui fera disparaître ces croyances malsaines.
Rien ne fi\c l'âge d'entrée des enfants à l'école ; il y en a qui n'ont certainement pas trois ans; on en voit peu ayant plus de dix ans.
Pendant la leçon, fiqi, àrif et élèves sont assis sur le sol. Les enfants se groupent ru hasard. Devant le maître est placé le koursî qui supporte le Koran, et, à portée de sa main, une longue baguette flexible dont on devine l'usage.
Le matériel scolaire qu'apporte l'élève est très simple : une petite plaque en fer-blanc de O'V'ô de longueur, sur 0m,15 de largeur, un étui en cuivre jaune qui renferme quelques roseaux du nom de qalam, servant de plumes, puis, sou-
dée à l'étui, une petite boîte de môme métal, contenant une éponge imbibée d'encre ; c'est là tout. 137 550 élèves fréquentent actuellement les kouttàbs.
La méthode. — Le fiqi procèoe toujours par instruction particulière ; il n'enseigne jamais à la classe tout entière, mais à un élève seul, (iliaque enfant s'approche à son tour du fiqi, récite sa leçon, reçoit une tâche nouvelle, et retourne à sa place.
Les élèves commencent comme chez nous par étudier les lettres, puis les syllabes, puis les mots, et enfin, au bout d'un an ou deux, l'élève sait lire. Alors commence la mémorisation du Koran. Le fiqi écrit sur la tablette un ou deux versets que l'élève répète et copie jusqu'à ce qu'il les sache bien par cœur. L'enfant apprend toujours à haute voix en se balançant sur les hanches. A un signal du maître l'étude commence, et avec elle ce mouvement perpétuel qui a tant frappé les voyageurs. Rien d'étrange comme de voir c»s petites têtes s'entre-croisant, ces épaules s'entrechoquant et ce bruit confus produit par vingt-cinq voix d'enfants criant à tue-tête chacun une chanson différente.
Malgré le bruit et le désordre qui résultent de cette méthode pédagogique, la discipline laisse peu à désirer. Si un él«ve baisse la voix, ou si le mouvement de son buste se ralentit, un coup sec de la baguette du fiqi lui rend bientôt toute sa vigueur. Dans les cas d'insubordination ou de récidive, le fiqi use de punitions d'une barbarie révoltante. La plus cruelle est la falaqa, qui se pratique au moyen d'un solide bâton auquel est attachée par les deux bouts une corde lâche. Les pieds de l'enfant sont passés entre la corde et le bâton ; on enroule la corde autour des pieds, puis un mouvement de rotation du bâton amène une torsion de la corde, et une pression qui fait pousser des cris terribles au malheureux supplicié. Quelquefois la falaqa se complique d'une bastonnade administrée sur la plante des pieds. Les efforts de feu Dor-Bey, inspecteur général des écoles égyptiennes, n'ont pas réussi à supprimer complètement ces procédés barbares dignes de l'Inquisition.
Tous les ans, au mois de chaabân, qui est la fin de l'année scolaire, le ministère des waqfs fait une distribution générale de vêtements aux élèves qui dans l'année se sont distingués par leurs progrès. Ce jour-là, on fait une procession (saura fa) dans toutes les rues du quartier, avec accompagnement de musique arabe ; les élèves récompensés prennent la tête du cortège.
Instruction des fille*. — Il n'y a pas de kouttàbs spéciales pour les filles. On rencontre cependant quelques filles dans diverses kouttàbs de garçons.
On a fait des essais depuis quelque temps pour l'instruction de la femme en Egypte. Nous en dirons un mot plus loin.
Résumé. — Pour une population musulmane d'environ 5 millions d'habitants, l'Egypte compte 5370 kouttàbs, soit 1 pour 030 habitants.
Le nombre des élèves est de 137 550, soit environ 25 par école, ou 1 pour 40 habitants.
Si on admet avec Dor-Bey que le nombre des enfants mâles en âge de fréquenter les écoles est de 330000 environ, on voit que 40 p. 100 reçoivent quelque instruction, et que GO p. 100 en sont empiétement privés.
Résultats. — Les résultats obtenus dans les kouttàbs sont satisfaisants, pour ce qui est de la lecture, de l'écriture et de la mémorisation du Koran ; mais, au point de vue du développement de L'intelligence et de la saine raison, ils sont complètement nuls ou fâcheux.
De l'avenir des kouttàbs. — Les kouttàbs sont appelées à disparaître, ou plutôt à se transformer
EGYPTE
EGYPTE
Tous vers ce
pour devenir de véritables écoles primaires. les elî'orts de l'administration tendent v€ but.
L'Egypte marche, à pas lents, il est vrai, mais elle, marche vers le progrès : son enseignement national se modifiera par la création d'un corps de professeurs ; il perdra son caractère d'antiquité, se dépouillera du fléau de la routine pour s'animer du souffle de la vie moderne.
Enseignement supérieur ahabe. — Historique. — A aucune époque, même au temps ue la grandeur arabe, l'instruction n'avait pénétré dans la masse du peuple; mais il s'était formé de grands centres d'études, où la vie intellectuelle avait pris un noble essor. Toutes les grandes villes de l'Islam avaient été simultanément ou successivemont, d'immenses foyers de lumière littéraire qui rayonnèrent au loin.
L'Egypte n'était pas restée étrangère au mouvement. Fostât (Vieux-Caire), la ville d'Amrou, avait été dotée par Ahmed-ebn-Touloun, dès l'an 2G7 de l'hégire, de la célèbre école de Tarse. Le Caire, la ville d'El-Moëz, qui remplaça Fostât comme capitale de l'Egypte, vit s'élever, un an après sa fondation (359 de l'hégire), la grande université musulmane d'El-Azhar.
L'école d'El-Azhar, après des alternatives de prospérité et de décadence, est arrivée jusqu'à nous avec une situation encore bien remarquable. Les cheikhs qui y enseignent, et qui sont considérés comme les lumières de l'Islam, ont conservé une grande influence sur l'esprit du peuple. Cette influence n'avait pas été négligée par Bonaparte : on montre encore le portique de la mosquée où le jeune général s'asseyait à l'orientale au milieu des cheikhs et récitait avec eux des sourates du Koran.
État actuel. — Le bâtiment actuel de la mosquée d'El-Azhar forme un pentagone irrégulier de fcOOii mètres carrés de surface. Outre la mosquée où se donnent les leçons, l'édifice entier est flanqué de constructions diverses. La plupart sont destinées à loger lesélèvesdans de grandes chambres appelées riwdks.
El-Azhar a joui de tout temps d'une renommée immense. On y venait et on y vient encore de tous les pays du monde musulman; et chaque nation y institue des bourses et des dotations pour subvenir aux besoins de ses ressortissants.
7G95 élèves fréquentent les cours; 231 professeurs donnent les leçons.
Par raison d'ordre, et pour faciliter les distributions de secours fournis par les waqfs, les élèves sont distribués dans les riwdks d'après les nations auxquelles ils appartiennent.
Le rivvâk des Turcs compte 64 élèves ; celui des Barbaresques 88. Le Sennaar, le Darfour et le Bornou môme ont aussi leurs riwâks.
Les élèves qui, en raison de leur situation de fortune, peuvent subvenir à leurs besoins, se logent dans les haras (petites rues) environnant la mosquée.
Le programme de l'enseignement porte sur le Nahou (arabe littéraire/, la littérature arabe, (aëlm-el-beyân), la prosodie (aëim-el-arou<t) la logique (el-mantiq), la jurisprudence {aëlm-el-fiq) selon les quatre rites, hanéfite,chaféite, malékite et hambalite; l'explication du Koran, la science de l'unité de Lieu (aëlm-el-talùd) et la tradition musulmane.
L'enseignement se donne tout entier en arabe littéraire.
Chaque matin une prière générale ouvre la journée. Puis les élèves se réunissent pour les cours.
Le professeur s'accroupit sur une natte au pied d'une des hautes colonnes de la mosquée, ses élèves l'entourent et la leçon commence.
Les élèves prennent des notes sur des feuilles volantes ou sur la marge de leurs Korans.
La durée des études est illimitée. Beaucoup d'étudiants qui ne viennent là que dans le but de s'initier à la science de la religion, y restent jusqu'à la vieillesse. El-Azhar devient pour eux une patrie adoptive. La durée moyenne des études est cependant de trois à quatre ans.
Eii sortant d'El-Azhar, les élèves deviennent les uns juges (cadis), d'autres cheikhs de mosquées {khatibs) ; enfin d'autres se consacrent à renseignement et deviennent fiqis ; les riches vont simplement administrer leurs propriétés.
Les cheikhs, professeurs à El-Azhar, se recrutent parmi les élèves les plus laborieux, les plus capables et les plus vertueux.
L'administration de la mosquée est confiée au che,ikh-el-Azhn.)\ qui est nommé parle Khédive. 11 a sous ses ordres immédiats tous les cheikhs professeurs à la mosquée. Au-dessus de lui est le cheikh-ul-Islam, chef suprême de tous les croyants.
Il est difficile d'apprécier la valeur de l'enseignement donné à la mosquée d'El-Azhar; ce que l'on peut dire, c'est que cet enseignement nous fait songer au moyen âge.