ERNEST LE PIEUX
immense, sans avoir jamais un but fixe ni un plan
Les idées qu'Erasme a cherché à faire prévaloir en fait d'enseignement secondaire ont été en partie adoptées par les éducateurs du xvi* siècle. Jean Sturm chez les protestants, chez les catholiques les jésuites, se sont approprié ce qui dans sa pédagogie est relatif aux exercices écrits, à l'explication des auteurs, à l'art d'instruire en amusant et d'ordonner une classe comme un petit drame bien fait. Cette tradition s'est perpétuée jusqu'à nos jours ; nos professeurs suivent encore, sans le savoir, les conseils donnés par Erasme, et les amplifications auxquelles on exerce les élèves de rhétorique ne diffèrent pas essentiellement de celles que recommandait l'auteur du traité De dupttci copia.
Et cependant peut-on croire qu'il serait^ satisfait ■de notre système d'éducation? Ne se plaindrait-il pas que sur bien des points on n'a guère profité de ses conseils? qu'on donne aux enfants une instruction trop a livresque » ? qu'on ne leur apprend ni à regarder la nature ni à la comprendre? Il ajouterait que, pas plus aujourd'hui que de son temps, on n'accorde à l'éducation du corps le rang qui lui appartient, que le mot de gymnastique est fort à la mode, mais que la chose est fort peu pratiquée. Peut-être regretterait-il qu'en supprimant la férule, on n'ait pas su y substituer des punitions plus intelligentes et plus efficaces. Il dirait que la race des Jean Slandonc n'est pas éteinte, et qu'il y a des maîtres qui abusent de la retenue et des pensums, comme jadis on abusait du fouet. Se retournant d'un autre côté, il trouverait sans doute que, si on n'a pas écouté quelques-uns de ses avis, les autres ont été suivis trop à la lettre. Il voulait qu'on élargît le programme des études, mais non pas qu'on en fît une encyclopédie. Il savait qu'il ne faut pas bourrer la tête des enfants, mais la remplir; il n'ignorait pas que les forces humaines ont des bornes, et qu'on risque de ne rien obtenir en voulant trop exiger. Il souhaitait qu'au lieu de dicter à des étudiants âgés de douze ans des cahiers de logique auxquels ils ne pouvaient rien comprendre, on les habituât à penser et à écrire par des exercices de rhétorique habilement gradués. Mais il ne pensait pas que cette rhétorique deviendrait envahissante ; que les devoirs écrits seraient considérés comme un but quand ils ne devaient être qu'un moyen ; qu'au lieu d'étudier les auteurs classiques pour y chercher, avec la perfection do la forme, l'esprit même de l'antiquité, on essaierait de copier servilement des modèles inimitables, et de faire entrer par force des idées modernes dans des formes qui ne leur conviennent pas. Il aurait voulu qu'on lisant le De duplici copia on n'oubliât pas les restrictions si sages du Ciceronia7ius.il se plaienaij. aussi que de son temps on fît parler les écoliers de trop bonne heure, qu'on desséchât leur intelligence en do vains exercices de dialectique, où les plus habiles n'apprenaient souvent qu'à déguiser brillamment le vide de leur pensée. Étaitce une raison pour tomber dans l'excès contraire, et pour réduire les élèves à un silence perpétuel qui engourdit les esprits actifs, qui autorise ou dissimule la paresse des autres? L'ancienne méthode n'était pas plus stérile que la nouvelle, et elle avait au moins l'avantage d'accoutumer les jeunes gens à la discussion, de leur donner de l'aplomb et de la présence d'esprit. Ne pourraiton pas combiner les deux systèmes, et apprendre aux élèves à écrire, sans les déshabituer de parler et de penser? L'un n'est pas moins nécessaire que l'autre pour que l'enseignement conserve ses qualités essentielles, le mouvement et la vie.
On peut supposer sans trop de hardiesse que telle serait aujourd'hui l'opinion d'Érasme, pro-
fond admirateur des anciens, mais entièrement dévoué aux idées modernes, aussi ardent partisan du progrès que défenseur convaincu de la tradition. C'est là le double caractère de sa pédagogie, et c'est ce qui, malgré des lacunes regrettables et des erreurs de détail, lui assure une place importante dans l'histoire des méthodes d'éducation. Pour la biographie d'Érasme, on consultera avec fruit l'ouvrage de Lévesque de Busigny, intitulé : Histoire de la vie et des ouvrages d'Erasme, Paris, 1757, 2 vol. in- 12. M. Gaston Feugèrca soutenu en 1874, devant la Faculté des lettres de Paris, une thèse intéressante sous ce titre : Erasme, étude sur sa vie et ses ouvrages. On trouvera, en tête de ce livre, des indications bibliographiques très complètes, relatives soit aux diverses éditions des œuvres d'Érasme, soit aux nombreux travaux dont il a été l'objet en France et à l'étranger. [Antoine Benoist.]
ERNAUD. — Instituteur de sourds-muets, né en Allemagne en 1740, mort vers 1800. N'admettant qu'une surdité relative, Ernaud s'efforça de réveiller le sens de l'ouïe chez ses élèves et obtint quelquefois, paraît-il, des résultats assez satisfaisants. Il était, partisan de la prononciation artificielle, de la lecture d'après le mouvement des lèvres, et n'accordait que peu de valeur à l'alphabet manuel, qu il employait cependant. Il se servait encore de l'écriture usuelle et du Bureau typographique (V. ce mot), exerçait longtemps ses élèves sur des monosyllabes seuls. Ernaud s'occupait en même temps et d'une façon toute particulière de leur culture intellectuelle, en les habituant soit à rendre compte, oralement ou par écrit, de leurs lectures et de leurs actes, soit à faire des observations sur les sujets traités devant eux, s'assurant ainsi qu'ils possédaient bien le sens exact des termes qu'ils employaient ou entendaient. Les explications, suivant l'ordre de la génération des idées, s'élevaient des notions sensibles aux notions abstraites et amenaient les élèves à la connaissance de la langue, assez promptement pour qu'ils pussent continuer seuls leurs études au moyen des livres. [S. Maire.]
ERNEST LE PIEUX. — Le duc Ernest Ier de Saxe-Gotha, surnommé le Pieux, fils du duc Jean de Saxe-Weimar, et frère du fameux général Bernard de Saxe, servit d'abord dans l'armée suédoise. Lors du partage de la succession paternelle, il eut pour son lot le duché de Gotha, et devint ainsi le fondateur de la maison de Saxe-Gotha. Durant un règne de trente-cinq années (1640- 1675), il fit de louables efforts pour améliorer l'éducation populaire dans ses Etats. Les calamités de la guerre de Trente Ans avaient eu pour résultat de faire négliger complètement l'instruction de l'enfance, l'ignorance et la sauvagerie régnaient partout. Dès qu'il fut monté sur le trône, Ernest fit faire une inspection générale des écoles ; il voulut en outre, au moyen de visites personnelles, s'assurer par ses propres yeux de l'état des choses; puis, ayantappelé auprès de lui le docteur Andréas Reyher*, disciple de Ratichius*et de Comenius*, il chercha, avec l'aide de ce pédagogue intelligent, à remédier à la situation. En 1642 fut publie par son ordre le livre célèbre connu sous le nom de Méthode des écoles {Schul-Methodus). Cet ouvrage, divisé en treize chapitres, contient le plan général et détaillé de l'œuvre de réforme scolaire entreprise par le duc Ernest, et sur bien des points il devance, par l'esprit, parla méthode, par les aperçus ingénieux et vrais, les grands pédagogues du siècle suivant. Aussi mérite-t-il une analyse.
Le chapitre Ier traite des dispositions générales relatives à l'école. La fréquentation de l'école est rendue obligatoire pour tous les enfants, à panir de l'âge de cinq ans jusqu'au moment où ils au-