Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. Buisson
IDÉE. — Psychologie, V. — Etym. : du grec tidos, image. — L'idée pourrait, d'après l'étymologie, se définir : l'image des objets dans l'esprit. Cependant la signification du mot idée est plus générale encore : il désigne l'acte le plus simple de l'intelligence, s'appliquant soit au monde extérieur, soit au mon'je intérieur de la conscience, soit à i'ordre des réalités suprasensibles. Ainsi nous avons les idées des sons, des couleurs, de différents êtres, inanimés ou vivants : voilà pour le monde extérieur ; nous avons les idées de plaisir et de douleur, celles des résolutions que nous avons pu prendre autrefois, etc. : voilà pour le monde intérieur ; nous avons les idées d'espace infini, du temps éternel, d'être parfait, etc. : voilà pour le monde suprasensible.
L'idée se distingue à la fois de la sensation pure et de la détermination volontaire. Je puis avoir en effet l'idée d'une souffrance ou d'une jouissance, sans les éprouver actuellement; je puis d'autre part avoir l'idée d'un choix à faire entre deux motifs d'action, sans pour cela me décider. Enfin, si l'idée est une représentation des choses dans l'esprit, elle n'implique pas nécessairement l'existence d'un objet à titre de réalité distincte de l'esprit lui-même. Un cheval ailé, une montagne d'or, n'existent pas dans la nature : il m'est cependant possible de m'en former l'idée. Mais on remarquera que ces idées factices, ainsi que les appelait Descartes, nous apparaissent comme telles, c'est-à-dire que nous avons conscience de les produire volontairement, et nous connaissons par là même qu'elles ne correspondent à rien de réel ; on remarquera de plus que la nature et l'expérience nous en fournissent tout au moins les éléments. S'il n'existe pas de montagne d'or, l'or et la montagne existent séparément : c'est seulement la combinaison des idées représentant ces deux objets qui est notre œuvre, et nous le savons très bien. On peut donc admettre en principe que toute idée qui ne nous apparaît pas comme une création artificielle de notre esprit, et qui est accompagnée de la crovance à l'existence d'un objet en dehors de nous, implique l'existence réelle de cet objet. Là est le fon-
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dément de toute certitude relativement à l'existence du monde extérieur et de Dieu.
En un sens, le nombre des idées est illimité ; iJ dépend, pour chacun, du degré de savoir ou de réflexion auquel il est parvenu. L'homme fait a plus d'idées que l'enfant, le savant que l'ignorant. Mais les idées présentent entre elles certains traits de ressemblance ou de différence qui ont permis de les classer. Ces classifications elles-mêmes sont de valeur inégale selon la nature des caractères considérés.
Ainsi les idées sont dites claires ou obscures, distinctes ou confuses, particulières ou générales, abstraites ou concrètes, vraies ou fausses, etc. Elles sont claires quand elles représentent vivement leur objet à l'esprit ; distinctes, quand elles représentent l'objet avec tous les attributs essentiels qui lui appartiennent dans la réalité; en ce cas, elles reçoivent quelquefois le nom d'adéquates . Une idée peut être claire sans être distincte : si je me brûle la main, j'ai l'idée très claire de la douleur éprouvée; cependant j'ignore comment une modification toute mécanique des tissus de la peau peut produire dans l'âme une sensation : l'idée de la souffrance n'est donc pas ici une idée distincte. Une idée particulière est celle qui n'exprime qu'un seul individu; par exemple, l'idée do tel homme, Pierre ou Paul. L'idée générale, au contraire, est celle qui convient à toute une espèce ou à tout un genre : l'idée de l'homme, de l'animal, etc. L'idée particulière est également concrète, c'est-à-dire qu'elle représente un objei ayant une existence propre et indépendante de l'esprit; l'idée générale est par là même abstraite, l'abstraction étant ce procédé qui consiste à dégager des caractères multiples des individus qui forment un genre, ceux qui conviennent à tous, en négligeant les autres. Mais si toute idée générale est le produit d'une abstraction, il est des idées abstraites qui ne sont pas pour cela des idées générales ; ainsi je puis, dans une orange, considérer seulement la forme, ou la couleur : les idées de ces qualités prises à part seront abstraites, sans qu'il soit nécessaire de les affirmer de tous les
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fruits appelés oranges. Enfin les idées vraies sont celles qui sont conformes à leurs objets, bien qu'en réalité le vrai et le faux soient plutôt des caractères du jugement, lequel est l'expression d'un rapport entre deux idées.
Tous ces principes de classification ont leur utilité en logique ; mais leur importance n'est après tout que secondaire. En effet, telle idée, claire et distincte pour tel esprit, sera obscure et confuse pour tel autre; une idée sera plus ou moins générale, selon qu'on la considère en rapport avec celle de l'espèce dont elle exprime le genre, ou celle du genre supérieur dont elle n'est que l'espèce. Par exemple, l'idée d'homme est plus générale que celles de Pierre, de Paul, de Français, d'Européen : et moins générale que l'idée d'être animé. Aussi les psychologues sont-ils à peu près d'accord pour reconnaître que la véritabie classification des idées est celle qui se fonde sur la différence d'origine.
La question de l'origine des idées, qui touche aux problèmes les plus élevés de la métaphysique et de la morale, est une de celles qui ont tenu le plus de place dans les préoccupations des philosophes à toutes les époques de l'histoire. Les uns, ce sont les sensualistes, ont prétendu dériver toutes les idées, par suite toute la connaissance humaine, soit de la sensation (Epicure, Hobbes, Condillac) ; soit de la sensation et do la réflexion (Locke, Laromiguière) ; plus généralement, de l'expérience externe ou interne 'sens ou conscience , d'où le nom d'empirique (du grec empeiria, expérience) donné quelquefois à cette école. Les autres se sont efforcés de montrer que certaines idées doivent être nécessairement rapportées à une source différente, qu'elles sont le produit d"une faculté souveraine distincte des sens, de la conscience, et des opérations intellectuelles telles que la comparaison, l'abstraction, la généralisation, le raisonnement; cette faculté est la raison, et les philosophes qui professent cette doctrine sont appelés rationalistes. Le rationalisme est représenté dans l'histoire de la philosophie par les noms de Platon, de Descartes, de Leibnitz, deKatit, de Royer-Collard et de Victor Cousin.
Nous ne pouvons retracer ici les phases diverses de ce grand débat; contentons-nous d'esquisser, dans ses traits essentiels, la démonstration de la thèse rationaliste.
Un examen, même superficiel, de nos idées, suffit à faire reconnaître que les unes sont contingentes, les autres nécessaires. Les idées contingentes sont celles qui pourraient ne pas exister dans l'esprit sans que leur non-existence impliquât contradiction. J';ii les idées d'arbre, de maison, de couleur, mais je pourrais ne pas les avoir ; mon intelligence n'en subsisterait pas moins. Tout autres sont les idées nécessaires : eiles sont telles que l'on ne saurait concevoir un esprit qui ne les possédât pas, à un degré quelconque de clarté et de précision. De ce nombre sont les idées d'espace et de temps.
Ce caractère de nécessité de certaines idées résulte évidemment de la nécessité même de leurs objets. Tandis que je puis sans absurdité supposer anéantis la table sur laquelle j'écris, la chambre qui la renferme, la maison que j'habite, et la terre même, et le système solaire, et les millions d'étoiles qui peuplent les cieux, je fais de vains efforts pour supprimer par la pensée l'espace vide el illimité. Antérieurement à toute création, il est là pour contenir les corps possibles : l'univers fut-il anéanti, il serait encore là, éternellement prit à en recevoir un nouveau.
De même pour h' temps. Dans la nature extérieure, comme au sein de ma conscience, les phénomènes s'écoulent. Chacun d'eux a commencé d'exister; la série tout entière a eu un commencement. Mais puis-je concevoir qu'ils ne se succè-
dent pas dans le temps, que le temps ait commencé d'être, qu'un temps ait été où le temps ne fût pas, et qu'à un moment quelconque de l'avenir, h; temps puisse cesser d'exister? De telles hypothèses répugnent à la raison ; elles impliquent contradiction dans les termes : comme l'espace, le temps est nécessaire.
L'école rationaliste énumère d'autres idées encore à qui elle reconnaît le même caractère de nécessité : l'idée de cause première, celle du bien absolu, ou fin suprême de la volonté, celle d'être parfait, etc. Il faut reconnaître d'ailleurs qu'elle n'a jamais pris soin d'en dresser une liste complète et méthodique.
Une idée nécessaire est en même temps absolue, c'est-à-dire qu'elle ne dérive d'aucune autre: l'idée contingente, au contraire, est relative. Je ne puis concevoir un corps sans concevoir l'espact qui le contient; mais la réciproque n'est pas vraie. L'idée de corps est donc relative à l'idée d'espace; elle en dépend, tandis que celle-ci est première, et ne dépend que de son objet, lequel ne dépend de rien.
Enfin, les idées nécessaires sont universelles; elles existent, plus ou moins claires, mais toujours identiques, dans toutes les intelligences. Les idées contingentes sont particulières, en ce sens qu'elles peuvent ne pas exister dans tous les esprits, ou être conçues différemment par chacuD d'eux.
De cette opposition de caractères, l'école rationaliste conclut à une différence d'origine. Il est manifeste que les idées contingentes, relatives, particulières, viennent des sens ou de la conscience, en un mot de l'expérience. Il n'est pas meins évident que les idées nécessaires, absolues, universelles, ne sauraient découler de la même source. L'expérience nous révèle ce qui est, à tel point de l'espace, à tel moment de la durée : non ce qui ne peut pas ne pas être, ce qui est et doit être, partout et toujours. La faculté qui nous donne ces connaissances d'ordre supérieur s'appelle la raison*.
Sans nier les différences profondes qui séparent ces deux classes d'idées, les philosophes de l'école empirique cherchent à les atténuer, en dénaturant les notions nécessaires pour les rapprocher insensiblement des notions contingentes. C'est ainsi qu'ils ramènent les idées d'espace, de temps, à celles d'étendue, de durée indéfinies. Nous commençons, disent-ils, par considérer abstraitement telle étendue particulière, celle de ce livre ou de cette table ; cette étendue, bornée de toutes parts, nous l'amplifions par l'imagination, nous l'agrandissons au delà de toutes limites assignables : voilà l'espace infini des rationalistes; il n'est en réalité que l'indéfini, notion toute négative, qui exprime simplement l'impuissance où nous sommes de fixer un terme à la multiplication idéale des étendues que l'expérience nous fournit. Celleci donne les matériaux : l'abstraction, la généralisation, l'imagination les élaborent : nul besoin d'une faculté spéciale pour expliquer l'existence dans l'esprit de prétendues notions nécessaires qui ne sont que les transformations ultimes des données empiriques.
Les adversaires de la thèse rationaliste ramènent de même l'idée de temps éternel à celle de durée indéfinie; l'idée de cause première à celle d'une succession de phénomènes, à laquelle nous ne saurions assigner de premier terme; l'idée de bien absolu à celle d'utilité, etc. Mais il faut reconnaître que leur tentative est partout infructueuse. En lait, nous avons conscience que les notions nécessaires n'apparaissent pas dans notre esprit comme les produits laborieux de procédés d'abstraction et d'amplification : elles se manifestent. spontanément, immédiatement, à l'occasion du
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