III. Géographie historique. — L'Italie ancienne
— Les plus anciennes populations de l'Italie furent les Ligures, dont le nom est resté à la côte de Gênes; les Étrusques, qui avaient atteint un état de civilisation très avancé avant la fondation de Rome (753 ans avant J.-C); les Grecs, qui étaient venus fonder dans l'Italie méridionale une foule de colonies riches et prospères, auxquelles se mêlèrent quelques établissements dus aux Phéniciens, les premiers navigateurs de la Méditerranée. Au nord enfin habitaient des Celtes, frères des Gaulois.
Nous renvoyons à l'article Rome tous les détails concernant le développement successif de la puissance romaine, qui soumit une grande partie du monde connu à cette époque avant de s'écrouler sous les invasions barbares.
L'invasion des barbares. — Les Hérules et les Ostrogoths fondèrent successivement en Italie des monarchies éphémères. Les Lombards, arrivant à leur tour, se partagèrent l'Italie avec les empereurs grecs de Constantinople. Ceux-ci se firent représenter en Italie par un exarque résidant à Ravenne, sur le côté des Apennins qui regarde l'Orient. Les Lombards avaient pour eux le pays qui porte encore aujourd'hui leur nom, la Toscane, et le duché de Bénévent dans le sud de la péninsule. A Rome, qui appartenait aux empereurs grecs, le pape devint bientôt indépendant et réclama l'appui des Francs contre les Lombards.
Charlemagne, le patrimoine de Saint-Pierre. — Charlemagne, vainqueur de ceux-ci, ne leur laissa que Bénévent. Il forma au nord le royaume d'Italie, qu'il réunit à son empire, et au centre le patrimoine de Saint-Pierre attribué au pape, mais placé sous l'autorité impériale. Ce patrimoine comprenait l'exarchat de Ravenne, que les Lombards avaient enlevé aux Grecs et que Charlemagne leur reprit, ainsi que la Pentapole Rimini, Pesaro, Fano, Sinigaglia, Ancône), et l'ancien duché de Roint
Les républiques italiennes. — Au moyen âge, les villes maritimes se constituent en républiques : < !ènés, Venise, Pise, Naples, Amalfi, et surtout les trois premières atteignent un haut degré de richesse et de prospérité. Le commerce de la .Méditerranée est entre leurs mains. Au nord d'autres républiques : Milan, Pavie, Crémone, Modène, Padoue, Plaisance, Ferrare , vivent pendant plusieurs siècles d'une existence indépendante. Au centre, les États de l'Eglise s'agrandissent par la donation de la grande comtesse Mathilde, et les cités de Florence, Lacques, Sienne deviennent de riches républiques marchandes.
L'Italie méridionale. Les Français en Italie.
— Au midi s'établissent les Normands, qui fendent le royaume des Deux-Siciles. Tandis que celui-ci passe successivement dans la maison française d'Anjou, puis dans la maison d'Aragon, pour rester définitivement au pouvoir de l'Espagne, la Toscane devenait le domaine des Médicis qui y firent fleurir les beaux-arts. Les Visconii, puis les Sforza régnaient à Milan, que se disputèrent bientôt la Franco et l'Espagne ; les Gonzague à Mantoue, la maison d'Esté à Ferrare ; Venise était devenue puissance de terre ferme ; le duc de Savoie jetait les fondements de cette dynastie qui devait arriver à posséder toute la péninsule.
L'Italie moderne. — L'Espagne, l'ayant emporté sur les Français, resta maîtresse du Milanais et des Deux-Siciles jusqu'au dix-huitième siècle Ce fut alors l'Autriche qui devint souveraine du Milanais, tandis que les Bourbons d'Espagne s'établissaient à Parme et à Naples. Dans le cours du même siècle
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la Toscane passa filtre les mains delamaison deLorraine, qui occupa bientôt le trône impérial d'Autriche. Pendant les guerres de la république et de l'empire, les Français s'emparèrent de toute l'Italie, sauf de la Sicile, où les Bourbons maintinrent leur souveraineté ; on y forma successivement les républiques cisalpine à Milan, ligurienne à Gênes, parthénopéenne à Naples, qui n'eurent qu'une durée éphémère. Bientôt les départements français s'étendirent jusqu'à Rome, et le royaume d'Italie, formé de la Lombardie, de la Vénétie, d'une partie de l'Emilie, et des Marches, était une dépendance directe de l'empire. Le royaume de Naples, au midi, était l'apanage d'un frère ou d'un beaufrère de Napoléon.
L'Italie de 1813 à 18G0. — Le congrès de Vienne, en 1.SI5, introduisit un nouvel ordre de choses. Il donna au roi de Sardaigne, possesseur de la Savoie, du Piémont, du comté de Nice, l'ancien État de Gènes ; le royaume lombard-vénitien à l'Autriche, les duchés de Parme, de Modène, de Lucques, la Toscane à des princes de Bourbon ou de la maison d'Autriche. Le pape fut réintégré dans ses États ; le roi de Naples recouvra tout son royaume. En 1847, Lucques fut réuni à la Toscane.
L'Italie contemporaine. — En 1859, l'alliance de la France permit au roi de Sardaigne de lutter victorieusement contre l'Autriche. Abandonnant à la France la Savoie et une partie du comté de Nice, il réunit à ses États la Lombardie conquise par les armées alliées. En même temps les princes étaient chassés de Parme, de Modène et de Florence, et l'Emilie et les Marches se donnaient à Victor-Emmanuel. L'année suivante, la Sicile et le royaume de Naples étaient conquises par Garibaldi, et le roi de Sardaigne réunissait sous son sceptre, en prenant le titre de roi d'Italie, la péninsule tout entière, sauf la Vénétie restée entre les mains des Autrichiens, et la partie occidentale des États de l'Eglise laissée au souverain pontife. En 180(3, une nouvelle alliance, conclue avec la Prusse contre l'Autriche, permit aussi à l'Italie de s'annexer la Vénétie, et pendant la malheureuse guerre de 1870, ses troupes entrèrent à Rome qu'avait jusqu'alors protégée l'empereur Napoléon III. Le pape continue à résider dans la ville étemelle, où on lui a laissé le palais du Vatican et tous les attributs de la souveraineté; mais il n'a plus aucun territoire à gouverner. Les souverains étrangers entretiennent auprès de lui des ambassadeurs spéciaux, de même qu'il leur envoie de son côté des nonces. Le roi d'Italie, dont la capitale a été Turin jusqu'en LS66, puis Florence jusqu'en 1870, réside maintenant à Rome où sont réunis le parlement, les ministères et tous les organes du gouvernement central.
IV. Gouvernement, divisions administratives. — Le nouveau royaume est soumis au régime de la monarchie constitutionnelle et parlementaire, ainsi que le règle la constitution ou statut accordé aux Etats Sardes en 1848. Il est divi-é en (i'J provinces, savoir 4 dans le Piémont : Alexandrie, Coni, Novare et Turin; 2 dans la Ligurie: Gênes et Port-Maurice; 8 dans la Lombardie : Bergame, Brescia, Côme, Crémone, Mantoue, Milan, Pavie et Sondrio ; 8 dans la Vénétie : Bellune, Padoue, Rovigo, Trévise, Udine, Venise, Vérone et Vicence; 8 dans l'Emilie: Bologne, Ferrare, Forli, Modène, Parme, Plaisance, Ravenne et Reggio. L'Ombrie forme la province de Pérouse; les Marches, les 4 provinces d'Ancôno, Ascoli et Piceno, Macerata, llrbin et Pesaro. La Toscane comprends provinces : Arezzo, Florence, Grosscto, Livourne, Lucques, Massa et Carrare, Pise, et : une. Les environs de Rome forment la province de Rome ; les Abruzzes, 4 provinces : Aquila, Campobasso, Chieti et Teramo. LaCampanle comprend 5 provinces : Avellino, Rénovent. Caserte, Naples et Salerne ; la Pouillc 3 : Bari, Foggia et Lecco ;
la Basilicate forme la province de Potenza; la Calabre en comprend .3 : Catanzaro, Cosenza et Reggio; la Sicile 7 : Caltanisetta, Catane, Girgonti, Messine, Palerme, Syracuse et Trapani; l'Ile de Sardaigne, 2 : Cagliari et Sassari.
L'Italie, qui ne renfermait, il y a un siècle, que 15 millions d'habitants, en compte aujourd'hui 28 millions.
C'est la Liguric, avec 1G4 habitants par k. c.f qui offre la population la plus dense. Viennent ensuite la Campanie avec 158, et la Lombardie avec 153 habitants. La Vénétie, l'Emilie et le Piémont dépassent encore la moyenne de tout le royaume. Les parties les moins peuplées sont, au contraire, l'Ile de Sardaigne avec 27 habitants, et la Basilicate avec 49.
L'unité de l'Italie s'est faite par les Italiens du nord, plus éclairés, plus laborieux que ceux du sud, encore ignorants, superstitieux, dépourvus de besoins et paresseux. L'accord moral est encore loin d'être établi entre les deux parties de la péninsule, également, jalouses de leur indépendance et remplies d'attachement pour leurs anciennes mœurs. Si peu à peu les lumières de l'instruction et un état de civilisation plus avancé pénètrent au midi, le fléau du brigandage y sévit encore, notamment en Sicile où, par moments, il exerce une véritable terreur. Pour soutenir les guerres au moyen desquelles elle a acquis son indépendance, pour développer les travaux publics, l'Italie a dû dépenser des sommes énormes qui ont endetté l'Etat tout en le chargeant d'impôts très durs, dont plusieurs, tels que l'impôt sur la mouture, ont un caractère particulièrement vexatoire.
Grandes villes. — Les grandes villes sont plus nombreuses en Italie que dans notre pays, et surtout plus riches en souvenirs historiques, et en monuments ou collections antiques. C'est, avec la beauté du climat et les curiosités pittoresques du pays, ce qui y attire et charme tant les voyageurs. Turin, la première capitale du nouveau royaume, après avoir été celle des rois de Sardaigne, renferme plus de 200 000 habitants ; les routes qui y aboutissent, en venant du Mont-Cenis ou du Mont Genèvre, suivent les vallées dites Vaudoises (des protestants qui les habitent en partie), et passent par Suse et Pignerol, fameuses dans l'histoire des guerres, comme Saluées, qui est plus au sud et près du Pô. Sur la route de Turin à Savone sont Mondovi, Millesimo, Moyitenotte, Dego, témoins des premières victoires de Bonaparte en Italie.
Alexandrie, la seconde ville du Piémont par sa population (60 000 hab.), en est la principale forteresse et occupe le centre du triangle Turin- Gênes-Milan. C'est presque sous les murs d'Alexandrie que s'est livrée la bataille de Mai-engo, et c'est sur la route d'Alexandrie à Plaisance qu'ont été gagnées celles de Montebello.
Pavie (25,000 hab.), au confluent du Pô et du Tessin, nous rappelle la triste défaite de François Ier. C'est aujourd'hui une ville universitaire. Plus haut, sur la même rivière, sont les ponts de Turbigo et de Buffalora qui conduisent à Magenta, entre Novare et Milan. C'est à Norare que Charles-Albert fut vaincu en 18 i'J par les Autrichiens. Sa défaite retarda de dix ans l'unité de l'Italie.
Avec ses faubourgs, Milan renferme près de 300 000 habitants. Sa population, son activité, son industrie, ses palais, sa cathédrale de marbre, son théâtre de la Scala, en font une des plus belles villes de l'Italie. Au nord de Milan, Monza (25 OoO hab.) garde la couronne de fer des anciens rois lombards. Côme (25 000 hab.), Burgame (40 000 hab.), Brescia (40 000 hab.), se distinguent par leur industrie. Entre Milan et Crémone, voici Melegnano, l'ancien Marignan, et sur les bords de l'Adda, Lorfi, théâtre d'une autre victoire des Français.
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Plaisance (35 000 hab.) garde le passage du Pô au pied des contreforts des Apennins. En avançant à l'est, on trouve entre le Mincio et l'Adige le fameux quadrilatère, sur lequel les Autrichiens appuyaient la défense de leurs possessions italiennes : Peschiera sur le lac de Garde, Mantoue, sur le Mincio, Vérone (70 000 hab.), et Legnago, sur l'Adige.
C'est à l'ouest du Mincio qu'ont été livrées les batailles de Castiglione et de Solférwtù; c'est entre le lac de Garde et Vérone qu'a été remportée la victoire de Rivoli. Arcole est sur la rive gauche de l'Adige, entre Vérone et Legnago. Que de sang répandu sur ce petit coin de terre ! Par leurs monuments, Vérone, Padoue (6G OnO hab.), la ville universitaire, servent d'introduction à la magnifique Venise (130 000 hab.), si riche en œuvres d'art merveilleuses, palais, églises, musées.
Dans l'Emilie, Ferrare est célèbre par le séjour du Tasse, Ravenne, par la victoire et la mort do Gaston de Foix, Parme (45 000 hab.) par les œuvres du Corrège ; Bologne, ville universitaire, occupe aujourd'hui le premier rang parmi toutes ces cités, par sa population de plus de 100 01)0 habitants et ses institutions scientifiques.
C'est à peu de distance au sud de Rimini, où la voie Emilienne se terminait du côté de l'Adriatique par une porte triomphale, que l'on trouve, perché sur les montagnes, l'État minuscule de Saint-Marin (7 ('00 hab , sur 57 kil. carrés), dont l'indépendance remonte à plus d'un millier d'années.
Dans la Ligurie, Gênes, avec 130 000 habitants, est aujourd'hui le premier port de la péninsule. Quand elle formait un État indépendant, elle possédait la Corse avant que cette île ne devînt française. Occupée par Masséna en 1800, elle soutint un des sièges qui ont le plus illustré les armées françaises.
En Toscane, Florence (170 000 hab.) est une des villes les plus riches du moude par ses musées, ses palais. Son dialecte passe pour le plus pur de l'Italie, son industrie est fort active pour tout ce qui concerne les objets d'art. Livowne (100 GO0 hab.) n'est importante que par son commerce. Lacques (70 000 hab.) est remarquable par les cultures qui l'entourent et l'ardeur laborieuse des jardiniers à qui elles sont dues. Pise (50 000 hab.) a encore sa tour penchée, son fameux Camposanto, mais a perdu son ancienne activité. Sienne (25 000 hab.) est remarquable comme Florence par ses admirables monuments-
Rome, quoique n'ayant que 250 000 habitants, est la ville la plus célèbre de la terre par les souvenirs qui se rattachent à l'époque où elle fut la maîtresse du monde, le point de départ des lois et de la civilisation, par toutes les institutions qu'y a fondées l'Eglise catholique, par les admirables monuments qu'y ont laissés les anciens Romains, ou qu'y a élevés la foi chrétienne. Le Colisée offre les ruines d'un édifice grandiose ; l'église de Saint- Pierre est le plus beau temple de l'univers; les galeries, les bibliothèques renferment les collections les plus précieuses. Aussi est-ce à juste titre que le gouvernement français entretient à Rome une école pour ses jeunes artistes.
Dans l'Ombrie, Pérouse (50 000 hab.) est le siège d'une université. Dans les Marches, Urbin est la patrie de Raphaël, Pesaro, celle de Rossini ; Aucune (45000 hab.) est située dans une position maritime et militaire importante, qui l'a fait occuper par la France ou l'Autriche quand elles ont voulu dominer en Italie.
Naples, dans l'ancien royaume qui porte son nom, est la première ville de l'Italie par sa population (450 000 hab.). Elle est aussi la mieux située, car aux avantages d'un port, elle réunit ceux d'un climat délicieux et d'environs admirables. Comme les autres grandes cités italiennes, elle est riche en
œuvres d'art, et ses collections sont uniques sous le rapport des antiquités romaines recueillies à Pompêi. Les cités populeuses se pressent autour de Naples ; les richesses du sol et de la mer suffisent à nourrir de nombreux habitants qui ont, du reste, peu de besoins. La douceur du climat permet aux lazzaroni de vivre presque nus ; un sou de macaroni suffit aies nourrir, et quand ils se sont assuré la nourriture du jour, ils jouissent du soleil et de la belle nature, en vrais artistes qu'ils sont. Casa te est, après Naples, la principale cité de la Campanie (30 000 hab.) Gaëte défendait le royaume de Naples contre l'Italie du nord. C'est là que le dernier roi a soutenu le siège dont l'issue a consacré sa déchéance. Sur la baie de Naples, Castellamare, Sorrente sont chéris des voyageurs à cause du charme qu'offre leur séjour. Sur le golfe de Salerne, la ville de ce nom rappelle une école de médecine fameuse au moyen âge. C'est à l'ouest de Salerne que se trouve Amalfi, dont la prospérité remonte à la même époque. Dans la Pouille, Foggia est une ville de 50 00i< habitants.
Dans la Sicile, Pa/erme, remarquable par ses beaux monuments de l'époque arabe, renferme plus de 200000 habitants. Messine, grande étape de passage, en a 1 10 000. Elle nous rappelle l'affreux massacre des vêpres siciliennes. Catane, malgré le voisinage de l'Etna qui la domine et la menace perpétuellement, en a 85 000. Par contre, l'antique Syracuse, dont la population s'éleva peut-être à un million d'habitants, n'en a plus aujourd'hui qu'une vingtaine de mille. C'est aussi la population de G irgenti, l'ancienne Agrigente, qui fait face à la Tunisie. Sur la côte occidentale, Marsila, fameuse par ses vins, a 35 000 habitants. Elle occupe l'emplacement de l'ancienne Lilybée,et offre un lieu de débarquement facile, ce qui l'a fait choisir comme point d'attérissement par les Carthaginois jadis, et par Garibaldi en 1800, îorsqu'avec ses mille compagnons il alla conquérir le royaume de Naples.
En Sardaigne, Cogliari, sur le rivage méridional, est à la fois le port le plus commerçant et la cité la plus populeuse (300i-0 hab.). Sasstiri, au nordouest, n'est pas au bord de la mer et n'en a que 25 000. [G. Meissas.|
ITALIE (Histoire). — Histoire générale, XXX. — L'Italie gothique, byza ntine et lombarde, jusqu'à la formation de l'Em pire carolingien. — La révolution de 470 qui déposa le dernier empereur romain, Romulus Augustule, et donna le pouvoir à Odoacre, chef des Hérules, eut pour conséquence principale l'établissement définitif des Rarbares sur le sol de l'Italie. Régis jusqu'à la fin du cinquième siècle par de vieilles dispositions des lois impériales, les Barbares, maîtres en réalité de l'Empire, n'avaient officiellement possédé que les droits des hôtes et des auxiliaires. Odoacre leur distribua des terres, surtout celles du fisc, qui avaient appartenu aux anciens empereurs. Réduite à la condition de la Bretagne, de la Gaule et de l'Espagne, l'Italie ne pourrait-elle devenir un royaume uni, sin on homogène, sous l'autorité d'un Barbare capable d'imposer des devoirs à ses compatriotes armés, et de maintenir les droits de la population italienne ? Pendant douze ans (4 77-489) Odoacre essaya d'accomplir cette tâche, d'ailleurs difficile. Mais son œuvre, fut brusquement interrompue par l'arrivée de nouveaux envahisseurs.
Les Ostrogo ths, frères des Wisigoths, s'étaient fixés jadis sur la rive droite du Danube, dans la province de Pannonie. Leur chef se nommait Théodoric. Comme beaucoup de jeunes barbares de distinction, Théodoric avait été élevé à la cour de Constantinople. A dix-huit ans, il revint en Pannonie. Allié de l'Empire d'Orient, il conçut le projet de conquérir l'Italie. Le peuple ostrogoth tout entier suivit son chef. Odoacre vaincu dut partager le pouvoir avec le vainqueur. Théodoric régna à
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Vérone, et Odoacre à Ravenne. Rome se déclara en faveur de Théodoric ; les évoques du nord lui étaient favorables. Théodoric se débarrassa bientôt de son rival par l'assassinat (490) .
Deux cent mille Ostrogoths partagèrent les terres de l'Italie avec les anciens propriétaires. Aux Italiens furent confiées de préférence les carrières civiles, aux Ostrogoths les carrières militaires. Entouré de conseillers romains, Cassiodore. Symmaque, Liberius, Théodoric pratiquait la politique de conciliation. Les Goths et les Romains composaient par moitié les tribunaux des provinces ; les formes administratives de Rome étaient conservées, tous les cultes respectés, sauf le paganisme. La loi barbare se retirait peu à peu devant le code théodosien, dont Théodoric ordonna la rédaction complète i.v 0 1. L'Italie retrouvait enfin, avec le repos, une image de la prospérité passée. Les marais étaient desséchés, les mines exploitées. Rome reconnaissante accueillait Théodoric avec de grands honneurs. A l'extérieur, la politique du roi goth n'était pas sans gloire. Uni aux familles royales des Francs, des Wisigoths, des Burgundes, des Vandales, il intervenait avec succès dans la guerre entre Clovis et Alaric II. étendait son autorité sur la Xorique, la province d'Arles, le Valais, le Rouergue et le Vivarais. Son pouvoir semblait bien fort, et, tout en affectant une grande déférence pour Constantinople, Théodoric s'intitulait « héritier de l'Empire, toujours Auguste ».
Mais cet empire si puissant tomba en décadence, lorsque Théodoric, qui était arien comme la plupart des barbares, voulut lutter en faveur de l'arianisme contre l'église orthodoxe. Le pape Jean, envoyé à Constantinople pour réconcilier le prince et l'empereur, posa solennellement sur la tête de ce dernier la couronne impériale. Théodoric se crut environné de traîtres. Le sénateur Symmaque et l'écrivain Boèce furent livrés au supplice. Ce règne si brillant finissait dans la tristesse. A son lit de mort (526). Théodoric recommanda à son petit-fils d'aimer Rome, le Sénat et l'Empereur.
Théodoric laissait l'Italie à sa fille Amalasonthe et à un enfant, Athalaric. Malgré l'habileté d'Amalasonthe, la situation devenait tous les jours plus critique. Les Italiens invoquaient ouvertement l'appui de Justinien, empereur orthodoxe d'Orient. Les Goths, que ne contenait plus ia main ferme de Théodoric, se livraient sans retenue aux excès et aux querelles intestines. Athalaric mourut (534). Un neveu de Théodoric, Théodat. s'empara du pouvoir. Amalasonthe, jetée en prison, fut assassinée par Théodat, ou peut-être par les Byzantins. Justinien trouvait enfin l'occasion patiemment attendue de mettre la main sur l'Italie.
Pendant vingt ans, l'Italie fut mise à feu et à sang par les Grecs, les Goths et d'autres peuples, comme les Franks, que les belligérants appelèrent à leur secours. Dans la première période de la guerre (534-540 , les Grecs entrent à Naples. et Vitigès succède à Théodat (535). Bélisaire, général de Justinien, s'empare de Rome, y soutient un siège d'un an (537-638 , et prend Vitigès dans Ravenne (540 . Dans la seconde période (549), Bélisaire, victime d'intrigues, est remplacé par onze généraux que Totila. successeur de Vitigès, bat à Faenza et à Ûugello. Mais bientôt un autre général grec, l'eunuque Narsès, relève ses compatriotes abattus. Totila est battu et tué à Lentagio (552). Son successeur Teias éprouve le même sort sur le Sarno (553). L'Italie devient province grecque, et Narsès en est nommé exnrque ou gouverneur.
Débarrassé, après une grande bataille sur le Vulturne, des Franks et des Mamans qui avaient à leur tour envahi l'Italie, Narsès songe a restaurer ce malheureux pays. Les campagnos. comme nu temps d'Odoacre, étaient désertes. Milan avait perdu la moitié de ses habitants. L'administration
de Narsès fut remarquable. Mais l'exarque fut victime, comme Bélisaire, du misérable esprit d'intrigue qui agitait la cour impériale. Il fut remplacé par Longin, personnage d'humeur opiniâtre et d'intelligence étroite. L'Italie mécontente supportait impatiemment ces Grecs qu'elle avait cependant appelés contre les Goths. Destinée à tourner durant des siècles dans un même cercle d'invasions et de tyrannies, elle cherchait des vengeurs nouveaux. Les Lombards se présentèrent (508), conduits par Alboin.
C'étaient de vrais barbares, étrangers à la civilisation romaine et au christianisme. Gouvernés par des rois héréditaires, des ducs et des centeniers, ils triomphèrent facilement, grâce à cette organisation militaire, des Byzantins affaiblis. La Vénétie reçut un duc (568), ancêtre des ducs futurs du Frioul ; le duché de Spolète fut fondé ^509). Alboin lui-même se fixa à Pavie. Assassiné en 573, il a pour successeurs Helmichis (573-574), Kleph (5*4-575). Rimini est emportée; un duc lombard s'établit à Bénévent. Après la mort de Kleph, les ducs évitent de nommer un roi. Ils se partagent l'Italie, la divisent en 36 duchés, mais échouent devant Rome, séjour des papes, et devant Naples, où se maintiendra longtemps encore l'autorité des empereurs byzantins. Menacés par le pape Pelage II, l'empereur Maurice II, et les Franks, les ducs donnent enfin la couronne à Autharis (584-591). Les Franks sont repoussés au delà des Alpes, les Grecs chassés de Parme et de Plaisance. Enfin un mariage unit Autharis à Théodelinde, fille du puissant duc des Bavarois.
Le pouvoir des Lombards s'affermissait. Autharis leur donnait des lois. L'Italie appartenait aux vainqueurs, qui, en droit, étaient seuls hommes libres. La population vaincue fut soumise, surtout dans les campagnes, à des tributs fixes. Une nouvelle société allait se former. La catholique Théodelinde, la Clotilde des Lombards, suscite des conversions nombreuses. La papauté brille d'un éclat nouveau sous le pontificat de saint Grégoire le Grand (590-604). Le pape, qui ne se contente plus d'être l'évêque de Rome, impose son autorité spirituelle aux prélats de l'Italie et de l'Occident. Assiégé en 5^3 dans Rome par le roi lombard A~ilulph (591-615), il le repousse, mais lie bientôt avec lui des relations amicales, à la grande indignation des Byzantins. L'Italie, si longtemps bouleversée par les guerres, allait-elle enfin trouver le repos au prix de la servitude? Sous le règne de Rotharis (C36-652), la grande assemblée de Pavie (644) promulgue les coutumes lombardes. Le roi, investi de certaines attributions monarchiques, domine également les ducs et les simples hommes libres. L'homme libre, le soldat lombard, est le patron naturel des indigènes jadis libres, réduits désormais à la condition de colons. Ce n'est pas d'ailleurs la servitude. Le colon, comme dans l'ancienne loi romaine, est plus près de la liberté que de l'esclavage. L'esclave lui-même peut être affranchi. Devenu libre, il jouit de tous les droits, même de celui de mariage. Par là s'opérera lentement la fusion entre les vainqueurs et les vaincus.
Il s'en fallait cependant que l'Italie eût enfin trouvé le repos. De 652 à 712, le royaume lombard retombe dans l'anarchie. Entre les Lombards affaiblis et les Byzantins toujours impuissants, les grandes villes italiennes essaient de fonder leur liberté. Rome se soulève contre Constantinople en 602 sous le pontificat de Sergius; dans l'île d'Héraclée, le patriarche de Grado et les principaux habitants investissent du pouvoir Anafestus, le premier des durs ou doges de Venise. Le roi lombard Luitprand (612-744) essaie de ramener l'ordre dans ses Etats agités. Mais il trouve dans les papes Grégoire II, Grégoire III et Zacharie de redoutables adversaires. Le souverain lombard
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est orthodoxe, ami des Franks et de Charles Martel ; prince libéral, il promulgue des lois favorables aux indigènes. Cette politique habile ne réconcilie pas avec les conquérants la majorité des populations italiennes. L'Italie refuse Pavie pour capitale. Elle se tourne vers Rome. Contre l'empereur Léon l'Isaurien, le prince iconoclaste, la papauté prend la défense des images et d'un culte partout populaire. Contre les Lombards, voisins trop menaçants, le Saint-Siège trouvera un appui dans la Gaule franke, orthodoxe depuis Clovis. Les descendants de Pépin d'Herstall ont tout à espérer de la reconnaissance d'un pape. En 741, une ambassade romaine apporte à Charles Martel les clefs de saint Pierre, et réclame son appui contre les Lombards. Mais Charles est l'allié de Luitprand. En 751, pendant le règne d'Astolphe, prince mal disposé pour le Saint-Siège, le pape Zacharie donne à Pépin le titre de roi. Pépin descend en Italie (754-755), impose à Astolphe la paix avec l'Eglise, et fait donation au pape de l'Emilie, de la Pentapole et de Rome. Le pape devient prince temporel. L'élection pontificale n'intéressera plus seulement la religion, mais aussi la politique. Le roi lombard Didier (75G) essaie inutilement de substituer à Etienne III un pape de son choix. L'Italie centrale et septentrionale est en feu. Le pape et le roi se tournent vers les Franks. Le roi donne ses filles à Carloman et à Charles. Carloman meurt, Charles expulse les princesses lombardes : Didier proteste. Celui qui sera bientôt Charlemagne tend la main au pape Adrien I". L'Italie est envahie par les Franks [iTé). Acclamé à Rome par le pape et le peuple, Charles prend les titres de patrice et de roi (774). Les Lombards conservent leurs lois nationales, mais les perdent en 777, après une révolte inutile. Des comtes franks sont substitues aux ducs lombards. L'autorité de Charles, puis de son fils Pépin, couronné roi d'Italie (781), s'étend sur toute la Péninsule, sauf les duchés de Bénévent, de Naples, d'Amalfi, la Calabre et la Sicile.
L'Italie dans l'empire carolingien (800-888^. — Maître delà Gaule, de l'Italie, de la plus grande partie de l'ancienne Germanie et de l'Espagne septentrionale, Charles en 799 avait réuni sous son autorité la plupart des pays occidentaux qui composaient jadis le monde romain. Pour la première fois depuis le cinquième siècle, l'Europe occidentale et centrale obéissait à un chef unique. Après les agitations qui avaient précipité dans l'ancien monde comme un monde nouveau, verrait-on se rétablir un Empire romain ? L'œuvre semblait d'autant moins impossible que les institutions romaines étaient vivaces encore; la « romanité », même au neuvième siècle, n'était pas un mot vide de sens. Un souvenir durable était resté de ce gouvernement qui avait donné aux provinces trois siècles de paix. Enfin la papauté, qui voyait avec terreur grandir à l'ombre du trône de Constantinople l'autorité de patriarches qui se proclamaient œcuméniques, désirait opposer un empereur catholique d'Occident aux Césars orientaux. Le 25 décembre de l'an 800, le pape Léon III proclama Charlemagne* empereur et posa bur sa tète la couronne impériale. La papauté fondait peut-être sa puissance. Mais l'acte de l'an 800, en associant désormais le sort de l'Italie à celui de peuples étrangers, empêchait pour longtemps l'indépendance de ce malheureux pays.
L'Italie conserva son roi Pépin, qui mourut en 810. Quelques années de paix suffirent pour donner à la Péninsule au moins l'apparence de la prospérité. Les villes, surtout dans le nord, croissaient en nombre et en richesse; le commerce florissait, grâce à f expulsion des pirates sarrasins ; Venise, avec le doge Participâtes, prenait possession de ses lagunes. Les lettres et les arts renaissaient sur cette terre qui « ressuscite les choses mortes. >• Mais, après la mort de Charlemagne (814), les trou-
blés recommencèrent. Bernard, fils de Pépin, n'accepta pas le décret d'Aix-la-Chapelle, qui promettait l'Italie à Lothaire, fils de Louis le Débonnaire. Il fut mis à mort (818). Lothaire, qui lui succéda, lutta avec succès contre les papes Paul Ier et Eugène II, qui visaient déjà à l'indépendance. L'Italie, toujours tourmentée du désir de l'unité, espérait trouver un roi national dans ce prince, qu'elle soutint en 833 contre Louis le Débonnaire, en 841 contre Louis le Germanique et Charles le Chauve. Le traité de Verdun (843) sembla détruire les espérances de l'Italie. Lothaire se fixa à Aixla-Chapelle. Mais, après sa mort, Louis II, son fils (855-875^, donna à la royauté italienne un dernier reflet de grandeur. Les musulmans avaient pillé Rome sous le pontificat de Sergius. Us furent écrasés à Bari (870). Cependant le Saint-Siège se proclamait indépendant du pouvoir temporel, sous le pontificat de Nicolas I". Les ducs et les comtes luttaient contre l'autorité royale. Enfin la féodalité se formait, composée des seigneurs laïques et des évoques, grands propriétaires fonciers, morcelant partout l'autorité comme la terre. En 876, Charles le Chauve reçut de Jean VIII l'empire « comme un présent. » L'empereur était sans force, le pape lui-même trouvait un adversaire redoutable dans Ansperto, archevêque de Milan. En 881, ce dernier décida le pape àproclamer empereur Charles le Gros. A ce fantôme d'empereur on donnait un fantôme d'empire. Charles fut déposé (887), et le monde carolingien retomba dans le chaos.
La féodalité italienne (888-951). — A la fin eu neuvième siècle, l'Italie comprend au nord le marquisat d'Ivrée et le duché de Frioul, les sièges épiscopaux de Milan, Pavie, Vérone, Turin; Venise et Gênes sont déjà indépendantes; au centre, le marquisat de Toscane, les villes de Pise et de Florence ; le marquisat de Spolète, dans l'Ombrie ; Rome, résidence des papes ; au sud, les duchés de Bénévent, Salerne et Capoue, l'abbaye puissante du Mont- Cassin, le duché de Naples, la ville libre d'Amalfi, le thème ou province de Lombardie, débris des possessions byzantines. La Sicile est ravagée et occupée par les Sarrasins. Ainsi divisée, l'Italie soupire encore après l'unité, dont elle aurait besoin pour repousser les Hongrois et les musulmans. Mais on ne peut s'entendre sur le choix d'un souverain. L'archevêque de Milan donne la couronne à Bérenger, duc de Frioul ; le pape Etienne V proclame Guido, duc de Spolète. Bérenger a pour alliés les Allemands, Guido les Franks. L'Italie ensanglantée voit s'ouvrir « le siècle de fer ». Guido victorieux veut imposer son autorité au pape Formose (892). Celui-ci appelle l'Allemand Arnulph. Bergame est pillée ; Guido meurt (894), et les Allemands entrent dans Rome (896). Aux lueurs de l'incendie, Arnulph se fait couronner empereur. Alors une réaction s'opère. Le pape Etienne VI (896-897) tire du cercueil le cadavre de Formose, le traduit devant un tribunal, et le fait jeter dans le Tibre. Quant au roi Bérenger, tour à tour soutenu et combattu par le puissant Adalbert de Toscane, il n'a de la royauté que le nom. Le pape, respecté au dehors, est faible en Italie et presque prisonnier à Rome. Du haut de leurs maisons fortifiées ou dans les rues encombrées de débris antiques, les barons romains se livrent souvent des luttes sanglantes. Le véritable maître de la ville est le comte Théophylacte. Après lui, sa veuve Théodora, « patricienne et sénatrice » de Rome, fait donner le pontificat à l'archevêque de Ravenne, Jean X (914). Le nouveau pape, plein d'énergie, forme contre les Sarrasins une ligue avec Bénévent, Capoue, Naples et l'empire d'Orient. Il offre la couronne impériale et le commandement des forces confédérées à Bérenger (915). Les Sarrasins sont écrasés sur les bords du Garigliano (916). Mais le marquis d'Ivrée se révolte contre Bérenger, et
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appelle en Italie Rodolphe de Bourgogne. Bérenger, craignant de perdre la couronne, invoque l'appui des Hongrois. La terreur et l'indignation soulèvent l'Italie. Bérenger est assassiné (924).
Rodolphe de Bourgogne parviendra-t-il à surmonter cette anarchie? La veuve du marquis d'Ivrée, Hermengarde, épouse son frère utérin Hugues, usurpateur de la Provence, et le fait proclamer roi (926). Dans Rome, la fille de Théodora, Marozia, lutte contre l'autorité de Jean X, épouse Guido, frère de Hugues, et fait élire pape son propre fils, sous le nom de Jean XI. Deux femmes semblent tenir entre leurs mains les destinées de l'Italie. L'assassinat et l'adultère sont leurs moyens de gouvernement. Hugues surpasse par ses crimes ces femmes criminelles. La mort le délivre de Guido; il chasse Hermengarde de son palais, et il vient à Rome épouser Marozia, la veuve de son frère (9-32). L'Italie cependant n'était pas encore à bout de souffrances. Un fils de Marozia, Albéric, se révolte contre Hugues. Le Saint-Siège devient le fief d' Albéric, patrice et consul, qui disposera pendant vingt ans de la tiare en faveur de créatures indignes. Hugues fugitif lutte contre les Sarrasins, non pour les exterminer, mais pour obtenir leur alliance (940). La conscience publique se soulève contre l'infâme. Bérenger II d'Ivrée, appuyé par les Allemands, expulse d'Italie Hugues qui va mourir dans un couvent de Provence. Le roi laissait un fils, Lothaire, marié à Adelhaïde de Bourgogne. Bérenger II et Lothaire partagent le pouvoir. Mais Lothaire meurt (950^ sans doute empoisonné. Bérenger II, seul roi, veut marier de force Adelhaïde à l'un de ses fils. La princesse résiste ; on l'enferme dans une tour du lac de Garde; elle s'évade, et, du château de Canossa où elle s'est réfugiée, implore l'appui d'Othon I", roi de Germanie. Les Allemands franchissent les Alpes (951), Othon épouse Adelhaïde à Pavie. L'Italie a trouvé de nouveaux et de terribles maîtres.
L'Italie et les empereurs allemands (951-1250). — Othon Ier s'allia d'abord à la papauté, qui semblait préférer la domination étrangère à une royauté nationale. En 962, dans Rome garnie de troupes, il se fait couronner empereur par le pape. Mais l'autorité germanique parut bientôt insupportable, et des révoltes éclatèrent (V. Communes, p. 405), et remplirent la fin du règne d'Othon Ier * et celui d'Othon II*.
Othon III* est le vrai fondateur du Saint-Empire romain germanique. Si jadis on avait vu Jean X et Jean XI soumis à l'influence toute-puissante d'une Marozia et d'un Albéric, on voyait maintenant un pape, Grégoire V, soumis à l'autorité non moins puissante de l'impératrice Théophanie, mère du jeune Othon III. Cependant l'Italie ne paraissait pas entièrement résignée à la servitude. Le Romain Grescentius, prenant le titre de consul, essayait de restaurer la république romaine. Il est défait par les Allemands et mis à mort (997). A Grégoire V, Othon III substitue le Français Gerbert 'Sylvestre II), son ancien précepteur, dévoué à 1 Vllemagne. Alors se forme un empire étrange, qui a pour chefs un empereur et un pape, mêlés également aux choses de la politique et de la relidualité mystique qui prétend gouverner les âmes et les corps. Othon III est un moine, Sylvestre II est un empereur; ils sont tous deux en môme temps empereur et pape. Sylvestre agrandit l'empire (conversion de la Hongrie); Othon agrandit le domaine de l'Eglise des comtés de Romagne. Le pape se félicite d'avoir pour soldat le die/ de la Germanie, l'empereur pense trouver dans l'appui de l'Eglise une force nouvelle. Mais une telle confusion scra-t-elle de longue durée ? A Othon III est-il mort (1002), qu'Ardouin, marquis d'Ivrée, profitant de la faibk-sse de l'Allemand Henri 11 » (1002-1024), se fait couronner roi à l'a-
vie (1003). Tandis que le roi et l'empereur se font une guerre sanglante, les vassaux s'affranchissent, la féodalité s'affermit, les évoques étendent leur pouvoir spirituel et temporel au delà même de leurs cités épiscopales. Henri II ne pouvait arrêter le courant qui allait bientôt transformer la société italienne. Son ambition était d'étendre ses droits vagues de suzerain sur l'Italie méridionale. Mais il mourut sans avoir pu réaliser ses projets.
Une Italie nouvelle se formait. Les évêques très puissants luttaient contre les bourgeois. Ceux-ci se rapprochaient des petits vassaux; les barons entraient au service des villes. Le nom de l'empereur Conrad II*, couronné en 1027 par Jean XIX, était à peine prononcé. Ce prince promulguait cependant en 1037 la constitution de Pavie, qui déclarait les fiefs des vassaux a irrévocables, immédiats et héréditaires. » Au temps de Henri III * (1039- 1056), l'Eglise, réformée par les moines de Cluny, de Saint-Romuald et de Vallombreuse, tendit à s'affranchir de l'Allemagne. L'empereur lui fit sentir durement son autorité, en déposant trois papes au concile de Sutri (1046), et en leur substituant des prélats allemands, Clément II, Benoît IX, Damase II, Léon IX. La politique du Saint-Siège était dirigée par un homme énergique, Hildebrand, moine de Cluny, que secondait le vertueux Pierre Damien, évoque d'Ostie. Hildebrand pousse Léon IX à lutter contre les Normands établis dans le midi de l'Italie. Battu par eux à Civitella (1053), il transforme les vainqueurs en vassaux. Sous le pontificat de Victor II (1055-1057), Hildebrand augmente la puissance de la Toscane, alliée du Saint-Siège, en mariant Béatrice de Toscane à Godefroi de Basse-Lorraine, ennemi des empereurs. Au concile de Latran (1059), Xicolas II (1058- 1061) déclarait que l'élection pontificale appartiendrait désormais aux cardinaux et à un petit nombre de laïques. La papauté, défendue par le Normand Robert Guiscard, maître d'Aversa, de la Calabre et de la Pouille, semblait très forte. L'Allemagne était très affaiblie par la longue minorité de Henri IV* (1054-110C). Enfin, en 1073, Hildebrand prenait possession de la tiare, sous le nom de Grégoire VII. Il entreprit la lutte contre l'Empire, soutenu par les Normands du midi, et par Mathilde, grande comtesse de Toscane, maîtresse de Parme, Plaisance, Modène, Mantoue, Ferrare et Spolète.
Selon Grégoire VII, il n'y a sur la terre qu'une autorité, celle du pape, qui vient de Dieu. La puissance laïque doit lui être soumise. Pierre ayant résidé à Rome, l'Église romaine étend son pouvoir sur toutes les églises du monde. Si le Prince des apôtres peut lier ou délier dans le ciel, il peut, à plus forte raison, enlever ou donner les biens de la terre, L'empereur, qui vient après le pape, lui doit sa puissance, comme la lune doit son éclat aux rayons du soleil. Telle est la théorie émise par Grégoire VII, et soutenue par cinq de ses successeurs choisis par lui, Victor III, Urbain II, Pascal II, Gélase II, Calixte II.
Henri IV dut s'humilier à Canossa (1077); mais bientôt la fortune tourna : l'empereur battit ses ennemis à Volksheim (1080), et vint assiéger dans Rome (1082) le pape, qui mourut en exil (1085). Si, en Italie, les Normands et la comtesse Mathilde de Toscane avaient appuyé les prétentions pontificales, beaucoup d'évêques du nord s'étaient prononcés pour les Allemands. Comme son père, tantôt vaincu, tantôt vainqueur, Henri V* (1106-1125) accepta en 1121 la transaction de Worms. L'empereur donnerait aux évêques l'investiture temporelle par le sceptre, le pape les consacrerait par l'anneau.
Un pareil traité ne pouvait satisfaire aucun parti. La papauté cependant obtint un triomphe en faisant interrompre en Allemagne L'hérédité impériale, qui tendait à s'établir, et en revendiquant les biens
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de la comtesse Matbilde. Lothaire de Saxe fut élu empereur (1125-1 137;. Il vint en Italie (1136) soutenir le pape Innocent II, et consentit à figurer sur un tableau, les mains jointes, incliné, recevant la couronne des mains du pape, placé sur un trône élevé. Déjà s'étaient formés les deux partis des Gibelins ou Impériaux et des Guelfes ou papalins. Déjà aussi la plupart des villes de la Lombardie étaient devenues des municipalités indépendantes. Le gouvernement républicain s'était même établi à Rome, grâce à Arnaud de Brescia (1139). Profitant de la faiblesse de l'empereur Conrad III* de Hohenstaufen (1137-1152), les villes'avaient formé deux ligues. Aux Guelfes de Milan obéissaient Crème, Tortone, Parme, Modène; aux Gibelin» de Pavie, Côme, Lodi, Novare, Crémone, Plaisance. Milan s'était emparé de Lodi (1109), et l'antique rivale de Rome se croyait désormais la capitale du nord. Mais une lutte plus terrible encore que les précédentes allait éclater. Ce que l'Allemagne voulait maintenant arracher à l'Italie, ce n'était ni sa royauté nationale, ni sa suprématie spirituelle, mais bien les constitutions indépendantes de ses cités.
La lutte de Frédéric Ier Barberousse et de la Ligue lombarde a été racontée ailleurs (V. Communes, p. 466, et Frédéric I" Barberousse}. Le puissant empereur dut laisser aux villes italiennes la plupart de leurs droits ; mais, avant de mourir, il put marier son fils Henri VI * à la princesse normande Constance, qui allait apporter à la maison de Souabe le riche héritage des Deux-Siciles.
Quarante pèlerins normands débarqués à Païenne (1006), et trois chevaliers de même nation, entrés au service des Grecs (1016), avaient jeté en Italie les bases d'un nouveau royaume. En 1057, quatre ans après la bataille de Civitella, Robert Guiscard prit le titre de duc. En 1077, Salerne, en 1080, Otrante et Tarente étaient prises. En 1081, Robert Guiscard préparait une expédition contre les Byzantins. Rappelé en Italie par Grégoire VII, Robert «tait mort en 1085, laissant à ses successeurs un pouvoir incontesté. Le mariage d'Henri VI et de Constance donnait aux Allemands le midi de l'Italie.Le nouveau souverain ne se contenta pas de cette acquisition. La Toscane, Spolète, les Romagnes, le marquisat d'Ancône, furent donnés en fief à des princes et à des dignitaires de la maison impériale. La papauté était ainsi séparée de la Ligue lombarde. L'Italie fut sauvée par la mort inattendue d'Henri VI (1197). Il ne laissait qu'un fils en bas âge, qui devait devenir Frédéric II *.
L'empire s'affaiblissait au moment où parvenait à la chaire pontificale un homme énergique, Lothaire, comte de Segni, pape sous le nom d'Innocent III (1198-1216). Il soulève l'Italie en faveur du Saint-Siège; les duchés du centre se révoltent contre les Allemands ; Spolète, Ancône, la Romagne, se soumettent au pape, qui trouve des alliés fidèles dans les villes de Florence, Lucques, Pistoïa. La reine Constance, morte en 1198, avait ^ confié au Saint-Siège la garde du jeune Frédéric. L'Italie entière semblait obéir au pape. En Allemagne, il disposait de la couronne impériale en faveur d'Othon de Brunswick. Il l'obligeait à renoncer au patrimoine de Saint-Pierre (1201), qu'avait revendiqué Henri VI. Bientôt le pape et l'empereur se brouillèrent. Innocent résolut alors de relever en Allemagne et en Italie le parti gibelin au profit de Frédéric. Ce dernier promit de respecter la volonté de Rome, de ne jamais prétendre à la possession du nord de l'Italie, et il partit pour l'Allemagne, héritier des Hohenstaufen et soldat du Saint-Siège, tandis que la papauté affirmait hautement sa puissance spirituelle au concile de Latran fl215).
-Niais, après la mort d'Innocent III, Frédéric H se brouilla à son tour avec le Saint-Siège. Ses
luttes acharnées contre Grégoire IX et Innocent IV, les revers de ses dernières années et sa mort (1250) ont été racontés ailleurs (V. Frédéric II) .
La papauté triomphait, et l'Italie était perdue pour les Hohenstaufen. Conrad IV *, fils de Frédéric, mourut en 1254, laissant un jeune enfant, Conradin, à la garde du prince allemand Manfred. Innocent IV s'était déclaré possesseur des Deux- Siciles. Urbain IV, Français d'origine, chargea un frère de saint Louis, Charles d'Anjou, d'enlever à Conradin l'héritage de ses pères. Manfred fut tué à Grandella (1266), Conradin fut pris à Palenta (1268), condamné à mort par un jugement dérisoire, et décapité. La lutte contre l'Allemagne était terminée. Les papes avaient étendu leur souveraineté dans la Péninsule. Une période nouvelle s'ouvre alors dans l'histoire d'Italie.
L'Italie indépendante jusqu'à la fin du XVe siècle. — Après la mort de Frédéric II, les villes gibelines du Nord avaient, malgré les papes, recouvré leur indépendance. Charles d'Anjou, « sénateur de Rome, roi des Deux-Siciles, vicaire impérial et pacificateur, » essaya, sous le couvert de ces divers titres, de dominer la péninsule entière, guelfes et gibelins. La papauté l'arrêta, comme elle avait jadis arrêté les souverains allemands. Des conspirations, conduites surtout par Jean de Procida, unirent bientôt contre Charles d'Anjou les Siciliens, Rome et Pierre III d'Aragon, maître d'une marine considérable. Les Français furent massacrés (Vêpres Siciliennes, 1282), Pierre III fut proclamé à Palerme. Charles d'Anjou mourut désespéré (1285). Son successeur Charles le Boiteux parvint à se maintenir dans l'Apulie et la Calabre ; Jayme, successeur de Pierre III, gouverna la Sicile. Dans le Midi comme dans le Nord, Etats et confédérations se brisaient en morceaux. L'ère des grands papes était close. Boniface VIII (1284-1303) voulut reprendre la politique de Grégoire VII et d'Innocent III, et soumettre comme eux les princes de la terre aux vicaires du Christ. Il força Jayme à abandonner la Sicile en échange de la Corse et de la Sardaigne, prétendit imposer aux villes du Nord l'autorité de ses légats, affirma, enfin, ses prétentions ambitieuses dans le grand Jubilé de l'an 1300. Mais Boniface se brisa contre la résistance d'un roi de France, Philippe le Bel. Arrêté par les Colonna qu'assistait un légiste français, Nogaret, le pape mourut (1303). Son successeur, Benoît XI , fut peut-être empoisonné. La tiare fut donnée à Bertrand de Got, archevêque de Bordeaux (Clément V), qui fixa sa résidence à Avignon. Avec Clément V commence la captivité de Babylone (1305-1378).
Guelfes ou Gibelins, les Italiens du xin* siècle n'avaient ni le sentiment de la liberté, ni celui de la patrie. La cohésion apparente de l'Italie n'avait tenu qu'à la présence d'un pape et d'un empereur. Empereur et pape avaient disparu. Les villes se séparent et s'isolent ; chacune aura sa constitution, chacune aussi ses partis et ses luttes intestines. Ici l'on penche vers l'aristocratie. A Venise les nobles seuls prennent à part l'élection du grand conseil (1297); plus tard, on proclamera l'hérédité du sénat, on formera le conseil des Dix. Ailleurs, la démocratie l'emporte. Florence a son peuple gras, vaincu souvent dans les élections par le peuple maigre. Partout des haines terribles dont Dante s'est fait l'éloquent interprète. Pise, vaincue par Gênes en 1284, se jette dans les bras d'un tyran, Ugolin. Bientôt, elle est lasse du maître : l'archevêque Roger l'enferme dans une tour avec ses enfants; les malheureux y meurent de faim. Quelques familles puissantes essaient parfois de se perpétuer au pouvoir. I/îs Visconti sont capitaines à Milan, les Este àFerrt-e et à Modène. Parfois aussi, l'ambitieux roi de Naples, ami des Guelfes, essaie d'étendre son pouvoir dans le nord
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de l'Italie. Au milieu de cette confusion, on entend tout à coup prononcer le nom d un empereur Henri VII de Luxembourg passe les Alpes; on le couronne à Milan et à Rome , mais les villes guelfes ferment leurs portes ; l'empereur extorque de l'argent aux gibelins. L'Italie se soulevé, et le César allemand meurt (1313).
Cependant, au milieu de ces querelles sanglantes, l'Italie voyait se développer avec une rapidité merveilleuse les richesses de ses campagnes, de ses villes et de ses ports. D'innombrables canaux sillonnaient la Lombardie et faisaient de cette terre une des plus fertiles du monde. L industrie des draps était florissante à Milan, à Vérone, dans toute la Toscane. Venise, qui avait obtenu des 99*> l'immunité du commerce dans tous les ports grecs, avait fondé sa puissance maritime au commencement du xme siècle, lors de la croisade de 1°04. Elle possédait tout le commerce de I»omanie, Grèce, Archipel, Candie, Négrepont ; elle avait des consulats en Arménie, en Syrie, en Chypre, en Egypte. Vingt-cinq mille matelots montaient les 3000 navires de sa flotte marchande. Elle fabriquait des draps, des soieries, des armes, de la verrerie. Des traités lui assuraient le commerce exclusif des blés de Lombardie. Enfin, d'intrépides voyageurs, Marco Polo, Nicole di Conti, portaient son nom dans des régions jusqu'alors inexplorées. Rivaux de Venise, les Génois posse-
daient tout un faubourg de Constantinople, Pera ; ils avaient des établissements en Crimée, à Cafta, chez les Maures d'Espagne, à Majorque, à Seville, à Nice, en Corse. Pise avait eu le monopole du commprce africain ; mais sa marine fut détruite au xve siècle par les Génois. Florence, au commencement du x\- siècle, devenait maîtresse de Livourne, et devenait aussi une puissance maritime. Ses institutions de crédit fonctionnaient dans toute l'Europe. Les Peruzzi, au xue siècle, avaient pour débiteurs les rois d'Angleterre. Les Alberti, au xive siècle, avaient des représentants à Avignon, à Bruges, à Amsterdam, à Anvers. Les villes du midi étaient, il est vrai, moins florissantes. Amalfi, dont les marins avaient, dit-on, inventé la boussole, était ruinée depuis le xiie siècle. La royauté avait été plusfatale encore au midi que l'anarchie aux villes du nord.
Les Césars allemands, toutefois, n avaient pas définitivement renoncé à leurs prétentions sur la Péninsule. Les richesses de l'Italie septentrionale éveillèrent la cupidité d'un empereur, Louis de Bavière, et d'un pape, Jean XXII. Ils ne parvinrent pas cependant à établir leur domination dans la vallée du Pô. Jean de Bohème ne fut pas plus heureux quand il voulut, en 1330, pacifier l'Italie. Plus modestes et plus redoutables, de petits seigneurs bornaient leur ambition à la conquête d'une ville, d'un bourg, d'un château, dont ils devenaient les tyrans. Matteo Visconti s'intitulait seigneur de Milan, Alexandrie et Pavie. Cane délia Scala était maître de Vérone, Vicence, Trévisc. Castruccio Castracani, tyran de Lucques. faillit prendre Florence (1327); les Rossi achetaient Parme, les Fogliani Reggio. Taddeo de Tepoli s'imposait à ne (1339), Gauthier de Brienne dominait I nce par la terreur (1342-1343). A Naples, le roi André était assassiné. Son frère, Louis de Hongrie, voulait expulser la reine Jeanne (1347). Là aussi de nouvelles révolutions se préparaient.
La démocratie italienne, d'ailleurs peu libérale, avait enfanté les tyrans. Le poète Pétrarque chante, il est vrai. Les libertés d'une République idéale; le tribun Rienzi proclame à Rome le gouvernement républicain (1347 . Mais que signifient ces grands noms de République romaine, de peuple et de sénat? Ici encore, les italiens Boni le jouet d'un rêve. Ce qu'ils comprennent être qu'ils aiment, ce n'est ni la liberté ni la patrie ; i
les beaux vers de Dante, les poésies passionnéesde Pétrarque, les enthousiastes et bizarres improvisations de Rienzi. Amoureuse de la forme, l'Italie se consolait des tristesses de la réalité par le culte de l'idéal. Morcelée et asservie, elle s'enivrait des mots de liberté et de patrie, dissimulant sous les fleurs un cercueil, chantant avec Rienzi l'indépendance au milieu des tyrans, avec Boccace le bonheur et la vie, sur le seuil môme de la mort (peste de Florence, 1348).
Pendant ce temps, la famille des Visconti s'emparait de toute la Lombardie. Venise et Gènes, tout occupées de leur rivalité commerciale, devenaient comme étrangères à la Péninsule. Florence défendait péniblement son autonomie : Pise se soumettait à un V^nello, ami des Visconti. Le chef de cette maiso°n, Barnabo, s'intitulait « pape, empereur et roi sur son territoire. » Qui pourrait l'arrêter? Les papes ne songeaient qu'à remplir les coffres d'Avignon (1350, Jubilé;; l'empereur Charles IV se conduisait en Italie, selon l'expression de Villani, « comme un marchand forain. » Le royaume de Naples était en plein désordre. Dans les Etats du Saint- Siège, les Romagnes se soulevaient (137G,. Une réaction éclata cependant contre Visconti. On crut voir dans les papes les libérateurs de l'Italie, menacée par le tyran de Milan. Catherine de Sienne décida enfin Grégoire XI à venir mourir à Rome. Mais à la captivité de Babylone allait succéder le grand schisme d'Occident (1378-1449).
Déchirée par Urbain VI, et ses successeurs, la papauté n'exerce plus d'influence sur l'Italie. Le mysticisme des pénitents blancs, le matérialisme élégant des adorateurs de l'antiquité, remplacent les doctrines plus austères du catholicisme.
Le royaume de Naples est en pleine dissolution. Jeanne Ire appelle Louis d'Anjou pour lui succéder ; le pape Urbain VI appelle Charles III de Durazzo-Hongrie. Celui-ci meurt en 1385 ; le royaume, disputé par Ladislas et Louis II, se partage entre les Hongrois et les Français. Jeanne II, sœur de Ladislas (1414-14351, est protégée par un aventurier nommé Sforza. Impuissante contre les révoltes de la noblesse, elle appelle à son secours Alphonse V d'Aragon. Plus tard, elle fait un testament en faveur de René d'Anjou. Les deux princes luttent jusqu'en 1442. Les Aragonais finissent par demeurer maîtres de Naples.
Florence est bouleversée par les révolutions. Michel Lando, un simple cardeur de laine, fait entrer dans la seigneurie les députés du petit peuple {ciompi). Mais cette révolution démocratique, bientôt suivie d'une réaction, ouvre les voies du pouvoir aux Albizzi (1382-1434), puis aux. Médicis.
La seule maison vraiment forte en Italie est celle des Visconti , représentée par Jean Galeas (1385-1402. Sa fille Valentine épouse le duc d Orléans. Lui-même achète de l'empereur \\ enceslas le titre de duc (1395). La Lombardie et la Toscane, sauf Florence, lui obéissent. Pour rester indépendante, Gênes se donne à la France. Jean-Marie (1401-1412) et Philippe-Marie (1412-1447), successeurs de Galéas, sont absorbés par de longues- "uerres contre Venise, dans lesquelles s'illustre f aventurier Carmagnola. L'Italie est devenue la terre classique des condottiere, capitaines mercenaires, toujours à la solde du plus fort, qui espéraient, comme Carmagnola et Sforza, se tailler un royaume à la faveur de ces luttes obscures, mais interminables. .
Une solution, d'ailleurs, était prochaine. L agitation démocratique, si forte à la fin du xive siècle, était vaincue dans toute l'Furope. Partout allait triompher le pouvoir des mis ou des soldats heureux. Sforza devient due de Milan (1-iaO), dans le temps où Cosme de Médicis impose son 1 autorité à Florence. Après les conciles libéraux
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de Pise (M09) et de Constance (1414), la papauté restaurée va embrasser une politique nouvelle avec Nicolas V et ses successeurs. C'en est fait des rêves d'autrefois. Stephano Porcaro est pendu à Rome (1453) pour s'être souvenu de Rienzi. L'Italie n'est plus anarchique. La paix de Lodi (1454) a réconcilié les républiques et les monarchies. Le pape est à Rome, un prince aragonais à Naples, Sforza à Milan, Médicis à Florence ; Gonzague est duc de Mantoue, Borso d'Esté duc de Modène, Ferrare et Reggio. Enfin, la maison de Savoie a obtenu, elle aussi, le titre ducal. Elle se dresse déjà au sommet des Alpes, un pied en France, l'autre en Italie, semblant regarder curieusement cette terre étrangère qui sera un jour son royaume.
La pacification de Lodi ne fut pas de longue durée. Dès 1458, à l'avènement de Ferdinand Ier, la lutte recommençait dans le royaume de Naples, revendiqué par Jean de Calabre, fils de René d'Anjou. Les papes Calixte III (1455-1458), Pie II (1458-14G4),Paul II (1464-1471) faisaient lentement reconnaître leur autorité dans un pays si longtemps et si profondément bouleversé. Sixte IV (1471-1484) partageait entre ses neveux le patrimoine de Saint- Pierre. Cette politique, habile peut-être, mais condamnable, fut suivie par Innocent VIII (1484-1492) et surtout par Alexandre VI (1492-1503). Florence, sous le gouvernement des Médicis, Cosme (1434- 1464), Pierre I" (1464-1469), Laurent (1469-1492), Pierre II, semblait tout occupée de la Renaissance des lettres et des arts. En somme l'Italie, malgré l'éclat trompeur de sa civilisation, n'avait jamais «té plus près de la ruine. Les cinq capitales, Rome, Naples, Venise, Florence, Milan, étaient jalouses l'une de l'autre. Le pape excommuniait le roi de Naples, et offrait sa couronne à Charles VIII, roi de France (1489). Le duc de Milan détestait les Napolitains, mais redoutait la famille française d'Orléans, héritière des droits de Valentine Visconti. Parfois aussi grondait dans les villes un long murmure de mécontentement. On eût dit d'une flamme jaillissant soudaine d'un foyer mal éteint. A Florence, Savonarole réclamait la liberté. Les cours étrangères étaient pleines de réfugiés italiens. L'Italie était à qui voudrait la prendre. Les Français se présentèrent. (1494).
Les invasions étrangères en Italie jusqu'en 1598. — Charles VIII * se prétendait héritier des droits de la maison d'Anjou sur le royaume de Naples. A la tète d'une armée que son artillerie surtout rendait redoutable, il débouche en Italie, au moment où Alphonse II succédait à Ferdinand Ier. Soutenu par la Savoie, le Montferrat et Milan, il entre à Florence, à Pise, à Rome; Alexandre VI lui cède Civita-Vecchia et Spolète, et livre comme otage César Borgia. Les Français entrent à Naples et Alphonse II abdique en faveur de Ferdinand II. Mais une ligue se forme contre la France entre Ferdinand le Catholique, qui réclame une partie des Deux-Siciles, le marquis de Mantoue, les Vénitiens, et le duc de Milan, Ludovic le More, accusé d'avoir fait mourir Jean-Galéas. Les confédérés ferment à Charles VIII le chemin de la France. Ils sont battus àFornoue (1495). Les garnisons laissées dans le midi abandonnent Naples (1496), qui rappelle un prince aragonais, Frédéric. La France n'avait trouvé dans l'Italie qu'une alliée fidèle, Florence, gouvernée par Savonarole. Le moine dominicain fut brûlé vif (1498.)
Rien n'égale l'inconstance de la politique italienne. Venise, qui avait lutté contre Charles VIII, s'empresse de reconnaître comme duc de Milan Louis XII », l'ancien duc d'Orléans, descendant des A isconti. Le pape devient l'ami des Français, moyennant la cession du duché de Valentinois à César Borgia. Et pourtant, que de dangers courait l'Italie ! La France réclamait maintenant Naples et Milan,
le nord et le midi de la Péninsule. Le duc de Savoie Philibert II, plus Français qu'Italien, s'était empressé d'ouvrir les Alpes à Louis XII. Le Milanais fut rapidement conquis (1499), plus rapidement perdu, occupé de nouveau en 1500 et confié à l'administration de Georges d'Amboise. Ludovic, trahi par les Suisses, était envoyé prisonnier en France. Cette trahison avait valu aux Suisses la ville de Bellinzona. Le midi fut aussi rapidement conquis sur Frédéric Ier, et partagé entre les Français et les Espagnols, conformément au traité de Grenade (1501). Français et Espagnols ne tardent pas à se battre ; les Français sont vaincus à Seminara et à Cerignola (1503). César Borgia profitait de la lutte pour prendre une à une les villes de Romagne. Mais Alexandre VI meurt. Le pape Jules II (1503- 1513) veut dominer l'Italie, et expulser les barbares. Les Espagnols, maîtres de Naples, sont contenus par les Français, maîtres de Gênes. Venise, qui avait étendu ses possessions de terre ferme, voit se former contre elle la ligue de Cambrai (1509). Alors se révèle la duplicité du pontife. Il s'empresse de relever Venise abattue (1510) : il a conquis une alliée fidèle dans cette ville, désormais ennemie de la France et des seigneurs du nord. Les Espagnols n'auront garde de bouger dans Naples. La ligue de Cambrai était dirigée en réalité contre les Français ! Le pape entre dans la Mirandole par la brèche (1511) ; vainqueur du concile de Pise qui devait le déposer, il forme au nom de la foi la Sainte-Ligue contre la France. Les Français, vainqueurs des Espagnols à Ravenne (1512), perdent leur meilleur général, Gaston de Foix. Les Médicis rentrent à Florence, Maximilien Sforza à Milan. La politique de Jules II est continuée par Léon X (1513-1521). Qu'importe la réforme religieuse qui commence en Allemagne? Les Français sont écrasés à Novare (1513). Le pape donne à ses neveux Parme, Plaisance, Florence. Il compte leur tailler d'autres Etats dans les possessions vénitiennes. L'avènement de François Ier * et la grande victoire de Marignan (1515) renversent tous ces projets. Les Français rentrent à Milan, le pape restitue Parme et Plaisance. Trois ans plus tard (1519), l'Allemagne élisait pour empereur Charles d'Autriche-Espagne, héritier de Ferdinand le Catholique et des droits espagnols sur Naples ; héritier aussi des Habsbourgs et des prétentions des Césars allemands sur la Lombardie et le Saint-Siège. Français, Impériaux et Espagnols désoleront l'Italie jusqu'à la fin du siècle (V. Guerres d'Italie, p. 925).
Le Flamand Adrien VI et l'Italien Clément VII favorisèrent la politique de Charles-Quint *. Les défaites des Français à la Bicoque (1522), à Biagrasso (1524), à Pavie (1525) donnèrent la Péninsule aux Impériaux. L'Italie effrayée prit les armes, mais trop tard. Rome fut mise à sac par les soldats allemands, du connétable de Bourbon (1527) ; les Français furent battus à Gênes et à Naples. Clément VII dut s'humilier à Bologne devant l'Empereur (1529), et le sacra roi d'Italie. Le duché de Milan, laissé à Sforza, devait retourner plus tard à l'Empire ; le marquis de Mantoue et Alexandre de Médicis recevaient le titre de duc; la Savoie et le Monferrat devenaient feudataires de Charles-Quint. Chaque Etat devait entretenir une force militaire que commanderait l'Espagnol Leyva.
Les hostilités recommencèrent à la mort de Sforza. François Ier réclamait le Milanais. Charles- Quint se l'adjugea. L'entente se rétablit entre les deux adversaires après l'entrevue de Nice (1536- 1538). L'Italie était en réalité perdue pour les Français, malgré la victoire de Cerisoles (i 5 44) et la connivence secrète de Paul III. En apparence ce pape ne songeait qu'à la réforme de l'Eglise, fondait les ordres des Théatins et des Jésuites f 1 540), et affirmait son alliance avec l'Empereur dès les premières sessions du Concile de Trente (1545). En
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lait il détestait les Espagnols, qui avaient assassiné son fils Pierre Farnèse et occupé Plaisance. Pour recouvrer cette ville, Octave Farnèse, fils de Pierre, appela les Français. Sienne leur ouvrit ses portes et reçut Montluc. Mais Charles-Quint fut partout vainqueur. Sienne capitula (1555) et se mit sous la protection de l'Espagne.
L'énergique cardinal Caraffa, devenu pape sous le nom de Paul IV (1558-1559), rêvait d'expulser les Espagnols de la Péninsule. Dans le même temps, Charles-Quint abandonnait le pouvoir, laissant l'Allemagne à Ferdinand, l'Espagne et l'Italie à Philippe II. Le pape s'allie au roi de France Henri II, qui envoie à Naples le duc de Guise. Mais l'habile roi d'Espagne cède au duc de Parme la ville de Plaisance, Sienne à Cosme de Médicis. La victoire des Espagnols à Saint-Quentin (1557) décida du sort de l'Italie. Le traité de Cateau-Cambrésis (1559) donna à l'Espagne les présides de Toscane (ports d'Orbitello, Porto-Ferrajo, Telamone), Verceil et Asti dans le Piémont. La mort de Paul IV et l'avènement du faible Pie IV (1559-1505) accrurent l'influence espagnole au delà des Alpes.
Pendant ces longues guerres, le Piémont avait été comme broyé entre les armées de France et d'Espagne. Le duc Charles III (1504-1533) n'avait eu longtemps pour abri que le château de Nice. Aussi bien Le Piémont était-il devenu comme une province française. De 1559 date une politique nouvelle. Emmanuel-Philibert recouvra son duché; il en fit un Etat italien, reprenant avec habileté Turin, Chiari, Chivasso, Pignerol. Il restaura l'armée, le commerce, l'agriculture, l'industrie. Ce n'est pas sans raison que les historiens actuels de l'Italie saluent dans ce prince à Tête de fer le véritable fondateur de la puissance piémontaise. L'honnêteté et l'activité de ce petit Etat reposent l'esprit des turpitudes et de la décadence du reste de l'Italie. La Péninsule râle sous la botte des Espagnols et sous les sandales d'un Pie V et d'un Borromée, archevêque de Milan. Les pirates barbaresques enlèvent des villages entiers; la Toscane se dépeuple; on n'exporte plus que des objets d'art et de luxe ; Venise et Gênes sont bien déchues de leur splendeur passée. L'Italie a pour héros un Piccolomini et un Bernardi, chefs de bandits qui jouent désormais un rôle officiel dans l'histoire. Devant ces obstacles se brisent l'intelligence et l'énergie d'un Sixte-Quint. Ce pape (1584-1590) n'ose pas donner l'absolution à Henri IV. Clément VIII (1590-1005) réconcilie enfin le roi de France avec l'Eglise. L'Italie espère une délivrance prochaine. Les princes s'allient à la France. Philippe II signe le traité de Vervins et meurt (1598). La Péninsule va passer du joug de l'Espagne sous celui de la France.
L'Italie soumise à l'influence française au XVlle siècle. — Venise s'était déclarée en faveur de la France, le duc de Savoie Charles-Emmanuel avait mis son armée sur pied. Décidé à suivre une politique franchement italienne, il avait cédé à Henri IV la Bresse, le Bugey et le Valromey en échange du marquisat de Saluées (1000). Il comptait s'emparer du Milanais avec l'aide de la France. La mort de Henri IV (1610) rompit ses projets. Le duc de Savoie, d'accord avec Venise, essaya bien d'occuper le Montferrat. Mais la France se rapprochait alors de l'Espagne, et le duc dut signer le traité de Madrid (1018). Malgré tout, l'influence espagnole baissait en Italie. Le gouverneur de Milan échouait dans une tentative pour renverser à Venise le gouvernement républicain (1018). Un ?ice-roi de Naples, Ossuna, tentait de se faire prolamerroi a .Naples (1619-1620). Enfin Richelieu empêchait les Espagnols d'occuper la Valteline, qui reliait le Milanais au Tyrol (1625). L'ouverture de la succession de Hantoue divisa encore les Italiens. Louis XIII parut sur les Alpes pour faire triom-
pher les droits d'un prince français, le duc de Nevers. Le duc de Savoie, Victor-Amédée Ier (1030- 1637), qui s'était prononcé contre ce personnage, dut lutter deux fois contre les Français au Pas dc- Suze (1629-1630). La paix se rétablit au traité de Cherasco (1631). Elle ne fut pas de longue durée.
Richelieu allait entrer dans la fameuse guerre de Trente ans*. Le traité de Rivoli (1635) unit à la France les ducs de Savoie, de Mantoue et de Parme. Mais ce dernier fut désarmé par les Espagnols (1637). Le duc de Mantoue mourut (1638), et sa veuve se soumit à l'Espagne. Victor-Amédée de Savoie mourut la même année, laissant son fils mineur aux prises avec les princes Thomas et Maurice, dévoués à l'Espagne et à l'empereur. Pendant sept années, 1 Italie du nord fut le théâtre de luttes opiniâtres. La France finit par l'emporter, malgré les mauvaises dispositions du pape Innocent X. Les Italiens semblaient d'ailleurs las de la domination espagnole. A la voix d'un pêcheur, Thomas Aniello ou Masaniello, Naples se soulevait (1647, juillet), et proclamait la république (24 oct.). Mazarin songeait, paraît-il, à donner Naples au duc de Modène. Le duc de Guise empêcha la réalisation de ces projets. Sans l'agrément du gouvernement français, il se jeta dans Naples, mais ne put la gouverner. La ville se rendit aux Espagnols (avril 1648). La Toscane et Mantoue se tournèrent alors vers les Espagnols. D'ailleurs, nulle fixité dans la politique italienne. Le pape Innocent X (1644-1655) changeait d'alliés au gré des maîtresses que lui donnaient tour à tour la France et l'Espagne. En réalité, les troubles durèrent jusqu'à la paix des Pyrénées (1659).
Pendant quarante ans, l'histoire politique de l'Italie est intimement liée à celle de la France. Alexandre VII (1656-1667) était obligé de s'humilier devant Louis XIV * dont il avait insulté l'ambassadeur (1662). Les petites cours italiennes étaient à la solde de la France. Venise luttait inutilement contre les Turcs, et, malgré un secours dérisoire de la France, leur abandonnait Candie (1009). Les papes, Alexandre VII, Clément IX (1667-1675), dilapidaient les trésors de Sixte-Quint. Les ducs de Modène et de Mantoue oubliaient la politique pour l'opéra. Les Espagnols tenaient bon dans le midi, malgré la révolte de Messine (1674), et les victoires navales de Duquesne à Stromboli et Palerme (1675-1676). L'Italie semblait dormir. Elle assistait avec indifférence à l'entrée des Français dans Casai (1681), au bombardement de Gênes (1684), aux humiliations infligées à Innocent XI (1687). Venise était absorbée par une guerre nouvelle contre les Turcs. A Florence, on faisait des savants, à Turin des soldats. Là était le danger pour la France. Quand l'orgueil opiniâtre de Louis XIV suscita contre ce prince une coalition formidable (1688-1689), le duc de Savoie, Victor- Amédée II (1675-1730) se déclara contre les Français. Catinat le battit à Staffarde (1690), à la Marsaglia (1693). Mais les Impériaux, commandés par le prince Eugène, opprimaient les Italiens. L'habile duc de Savoie, sachant à la fois se rendre populaire en Italie et soigner les intérêts de sa maison, signale premier un traité avec la France (1696). Il recouvrait ses Etats, et donnait au duc de Bourgogno, petit-fils de Louis XIV, la main de la gracieuse et spirituelle Adélaïde de Savoie. Le traité de Ryswick (1<;97) pacifiait l'Europe. Les Turcs et les Vénitiens signaient la paix (1699). Le vieux pape Innocent XII, dans un jubilé solennel, appelait les bénédictions du ciel sur le siècle nouveau. Quelques mois plus tard la guerre recommençait.
Les Bourbons en Italie (1700-1789'. — L'Europe pouvait difficilement admettre que le Milanais et les Deux-Siciles, selon le testament de Charles H, tombassent au pouvoir d'un prince d'origine française, Philippe V. Luc guerre générale éclata. Vie.
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tor-Amédée, auquel la France avait secrètement promis le Milanais, se tourna en 1703 contre Louis XIV dont il se défiait. Le duc de Vendôme fut rappelé en France ; la Feuillade fut battu h Turin, les Impériaux s'emparèrent de Naples et les Anglais de la Sardaigne. Les traités de 1713 modifièrent profondément l'état de l'Italie. La maison de Habsbourg reçut le Milanais, Naples, le Mantouan et la Sardaigne. Victor-Amédée obtint le titre de roi et l'île de Sicile, malgré les réclamations du Saint-Siège.
En 1717, la politique d'Alberoni remit tout en question. Après une courte guerre suscitée par l'Espagne, Victor-Amédée échangea la Sicile pour la Sardaigne. Plus tard encore, à l'extinction des maisons de Farnèse (1731) et de Médicis (1736', l'Espagne et l'Empire se disputèrent Parme, Plaisance et la Toscane. En 1732, Philippe V obtint pour un de ses fils, Don Carlos, Parme et Plaisance. Quelques mois après, poussé par les conseils secrets du nouveau roi de Sardaigne Charles-Emmanuel III (1730-1773), don Carlos consentait à laisser à don Philippe, son frère, Parme et Plaisance, à conquérir les Deux-Siciles, et à aider les Piémontais à occuper le Milanais. On préparait ainsi l'expulsion des Autrichiens de la Péninsule. Le traité de Vienne (1735) donna à don Carlos les Deux-Siciles et les présides de Toscane ; mais l'Autriche mit la main sur Parme et Plaisance, annexés au Milanais ; la Toscane fut cédée au duc François de Lorraine. Les Autrichiens furent plus puissants que jamais. En 1740, à la mort de Charles VI, on pouvait espérer que l'Italie se débarrasserait de la domination autrichienne. Mais le roi de Sardaigne, fidèle à la politique astucieuse de sa famille, traita avec Marie-Thérèse, après s'être déclaré son ennemi (1742). Vaincus à Bassignano (1745) et vainqueurs à Plaisance (17461, les Impériaux durent signer le traité d'Aix-la-Chapelle (1748), qui laissait à François la Toscane, à don Carlos les Deux-Siciles, donnait à don Philippe Parme, Plaisance et Guastalla, au roi de Sardaigne le Haut-No varais et Vigevano.
L'Italie put respirer. Quelques princes tentèrent des réformes. Don Carlos, devenu roi d'Espagne en 1759, confia la tutelle de son fils Ferdinand IV, roi de Naples, au jurisconsulte Tanucci. Ce ministrerétablit l'ordre dans les finances, encouragea le commerce et l'industrie. En Toscane, Léopold I" réformait le code criminel , abolissait la peine de mort, favorisait l'agriculture, réduisait la dette de 87 millions à 24. En Piémont, Charles-Emmanuel organisait l'armée, construisait des forteresses, et administrait ses Etats comme une vaste caserne. Dans le Milanais, les Autrichiens toléraient l'illustre Beccaria, développaient l'agriculture et surveillaient de près la noblesse et la bourgeoisie. A Rome, le pape Benoît XIV se contentait d'être, selon sa propre expression, « un bon vivant ». Après lui, Clément XIV prononça la suppression de l'ordre des jésuites. Sous le pontificat de Pie VI (1775-1799), l'Etat romain, au dire d'un panégyriste du pape, fut « le plus mal administré de l'Europe après la Turquie. » Venise et Gênes se faisaient oublier. Personne ne protestait contre la domination autrichienne qui s'imposait peu à peu même aux Etats indépendants, sous le couvert de mariages et d'alliances.
L'Italie contemporaine (1789-1879). —L'Italie a largement profité des bienfaits de la Révolution française. Envahie dès 1792 par les Français, qui occupèrent Nice et la Savoie, elle n'opposa qu'une faible résistance au général Bonaparte, qui l'appelait à l'indépendance. Victor-Amédée (1773-1796) dut signer le traité de Cherasco (1796). Partout des conspirations éclataient contre les princes. La victoire de Lodi expulsa les Autrichiens du Milanais (1796;. A Milan, à Bologne, à Reggio, à Mo-
dène, à Ferrare, on proclama la République. Charles-Emmanuel IV (1796-1802), menacé de perdre ses Etats, dut se conformer aux ordres, des vainqueurs. Les victoires d'Arcole (1796), de Rivoli (1797) aboutirent au traité de Campo-Formio, dont certaines stipulations furent une honte pour la France : la république Cisalpine, il est vrai, était fondée avec Milan pour capitale ; mais Venise fut cédée aux Autrichiens, avec l'Istrie et la Dalmatie (1797-1798;. Quelques mois plus tard, la république était fondée à Rome (fév. 1798), à Naples (janv. 1799), en Toscane (mars 1799).
Mais la révolution n'était que superficielle. Après les défaites des Français à Magnano, Cassano, Novi (1799), les anciens gouvernements furent restaurés à Naples, à Florence, à Milan. Le pape Pie VII (1799-1823) succéda régulièrement à Pie VI. La domination autrichienne fut rétablie, au grand détriment des libéraux. La bataille de Marengo (1800) et le traité de Lunéville (1801) la renversèrent encore. On reconstitua les républiques Cisalpine et Ligurienne ; mais Pie VII rentra à Rome et Ferdinand resta à Naples ; Parme et Plaisance furent donnés à la France, qui céda la Toscane à l'ancien duc (royaume d'Etrurie). Où était la liberté promise aux Italiens? Bonaparte acceptait la présidence de la république Cisalpine (1802). Le Piémont formait six départements français. Victor- Emmanuel Ier (1802-1821) était relégué dans la Sardaigne. Bientôt Bonaparte, empereur, transforma la république Cisalpine en un royaume, dont Eugène Beauharnais fut vice-roi (180.'>). La Ligurie, Parme, Plaisance, Lucques et Piombino étaient annexés à l'empire. Le traité de Presbourg (déc. 1805) acheva de soumettre l'Italie à Napoléon. L'Autriche céda au royaume d'Italie Venise, l'Istrie et la Dalmatie. Les Bourbons furent expulsés de Naples, où un frère de Napoléon, Joseph, fut proclamé roi (mars 1806). En 1808, l'empereur, qui disposait à son gré de l'Italie, nommait son beaufrère Murât roi de Naples, sa sœur Pauline Borghèse duchesse de Guastalla, et réunissait la Toscane (royaume d'Etrurie) à la France. Déjà Napoléon entamait les Etats du Saint-Siège. Deux ans plus tard (1810) il réunissait à l'Empire Rome et Spolète. L'Italie entière était annexée à la France; le pouvoir temporel des papes n'existait plus. Mais partout libéraux et catholiques commençaient à protester contre l'asservissement du pays et des consciences. L'Italie, qui avait longtemps cru en Bonaparte, l'abandonna dès 1812. Aux premiers revers en 1814, Murât se prononça contre l'empereur. Dans le Nord, Eugène Beauharnais, vice-roi à Milan, dut se retirer devant les Autrichiens. Le premier traité de Paris ramena dans la Péninsule, outre les Autrichiens, le pape Pie VII, Victor- Emmanuel, François de Modène, François de Toscane, le conseil municipal de Saint-Marin et le prince de Monaco. Durant les Cent-jours, Murât essaya vainement de soulever l'Italie au nom de l'empereur. Waterloo condamnait les Bonaparte et leurs alliés. Ferdinand IV rentra dans Naples, et Murât, pris à Pizzo où il avait débarqué, fut mis à mort (1815).
L'occupation française n'avait pas été inutile aux Italiens. Napoléon avait encouragé les grands travaux dans la Péninsule. Le droit français avait achevé la défaite de la féodalité italienne. Pour la première fois depuis des siècles, l'Italie avait enfin formé un Etat. L'unité italienne était donc possible : l'Italie ne l'a pas oublié. Le patriotisme italien était né ; il avait un but. Il l'a poursuivi opiniâtrement durant un demi-siècle, comptant sur la maison de Savoie, qui n'a point trompé ses espérances, ne séparant point l'idée de la patrie de celle de la liberté, précieux héritage de la Révolution. .
Les traités de Vienne livraient à 1 Autriche la
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Lombardie et la Vénétie, réunies sous le nom de royaume lombard-vénitien (1815). Milan et Venise en furent les capitales ; les soldats italiens furent disséminés dans les régiments autrichiens. Les collatéraux de la maison de Habsbourg furent grandement favorisés. A l'archiduc Ferdinand on donna la Toscane avec Piombino et l'île d'Elbe ; à François d'Esté, le duché de Modène ; à l'ex-impératrice Marie-Louise, le duché de Parme. Gênes était annexée au Piémont. Le fantôme même de la liberté avait disparu. Victor-Emmanuel Ier livrait ses Etats aux jésuites. Ferdinand IV de Naples, qui s'appelle désormais Ferdinand Ie', roi des Deux- Siciles, abolissait une constitution libérale promulguée en 1812, et luttait avec l'aide des Autrichiens contre les sociétés seciètes des carbonari. La réaction était conduite par M. de Metternich, policier plus que diplomate, homme d'une immoralité extrême, mais défenseur acharné des principes conservateurs.
La place nous manque pour raconter avec quelque détail l'histoire de l'Italie, des traités de 1815 à nos jours. Nous devons nous bornera un résumé chronologique très sommaire.
En 1820 et 1821, des révolutions à Naples et dans le Piémont obligèrent Ferdinand à accorder une constitution et Victor-Emmannel à abdiquer en faveur de Charles-Félix, transformé aussi en roi constitutionnel. Mais l'intervention autrichienne, appuyée par la Sainte-Alliance, comprima les aspirations libérales ; de sanglantes exécutions, des proscriptions impitoyables, décimèrent les rangs des patriotes, les constitutions furent abolies, et la terreur régna dans l'Italie entière.
Cela dura jusqu'en 1830. Alors l'exemple des journées de juillet enflamma de nouveau la jeunesse italienne. Les insurrections partielles de Parme, de Modène, des Romagnes furent encore comprimées par l'Autriche. Mais, cette fois, les patriotes, malgré leurs échecs, ne devaient plus se décourager. Un grand parti, celui de la Jeune Italie, s'était formé sous la direction de Mazzini ; et, durant quinze ans, d'incessantes conspirations tinrent les esprits en éveil. Lorsque le cardinal Mastaî Ferretti, qu'on croyait libéral, fut devenu pape sous le nom dePielX fjuin 1846), l'Italie accueillit cette élection avec enthousiasme: il semblait qu'une ère nouvelle allât commencer; des réformes s'accomplissaient en Toscane et en Piémont, où régnaient Léopold II et Charles-Albert.
Mais la République est proclamée en France, et le contre-coup de la révolution de février se fait ressentir dans toute l'Europe. Milan s'insurge; Charles-Albert octroie à son peuple une constitution et déclare la guerre à l'Autriche. Partout les souverains italiens sont chassés ou obligés de faire des concessions. Mais Charles-Albert est vaincu: le pape et le roi de Naples font cause commune avec la réaction européenne. Abandonnés par les princes, les patriotes italiens ne désespèrent pas de la cause nationale : la république est proclamée à Venise, à Florence, à Rome, d'où le pape s'enfuit. La guerre recommence entre le Piémont et l'Autriche : Charles-Albert est encore écrasé (à Novare, mars t S 40), et abdique en faveur de son fils Victor-Emmanuel II, qui fait la paix avec l'Autriche ; les princes sont rétablis à Parme, à Modène, à Florence. Pendant que les Autrichiens assiégeaient Venise, Louis- Napoléon, devenu président de la République française, envoyait une expédition détruire la République romaine. Le général Oudinot s'empare de Rome, défendue par Garibaldi juillet 1849); Venise capitule (août 1849).
La réaction triomphait dans l'Italie entière ; Beul, le Piémont avait gardé sa constitution ; sous la direction d'un politique habile, le comte de Cavour, il voyait grandir son importance. En I8.VT, les Piémontais prennent parla la guerre de Crimée.
En 185C, Cavour posait devant le Congrès de Paris la question italienne, et, en 1850, il obtenait le secours de Napoléon III contre l'Autriche, au prix de la cession de Nice et de la Savoie (V. Guérie d'Italie, p. 942).
Par l'annexion au Piémont de la Lombardie, de la Toscane et de l'Emilie (1859, 1860), un royaume vraiment italien était enfin constitué. Il n'avait plus en face de lui que les gouvernements de Naples, de Rome, et de la Vénétie restée autrichienne. Les États napolitains furent soulevés par Garibaldi (1860), qui y fit proclamer Victor-Emmanuel, en même temps que les troupes pontificales étaient battues par l'armée sarde à Castelfidardo ; les Marches et l'Ombrie sont annexées au Piémont; le pape ne garde que Rome et un petit territoire. En 1861, Victor-Emmanuel prend le titre de roi d'Italie; Cavour peut mourir (juin 1861) satisfait de son œuvre. Garibaldi , qui voulait attaquer Rome, est désarmé par le gouvernement italien ; les troupes de Victor-Emmanuel l'arrêtent à Aspromonte (1862), et le contraignent à renoncer à son projet.
En vertu de la convention du 15 septembre 1864, les Français, qui occupaient Rome depuis 1849, consentent à évacuer cette ville dans un délai de deux ans, si Victor-Emmanuel s'engage à respecter le territoire pontifical. Pie IX, se déclarant menacé, lance l'Encyclique du 8 décembre 1864, qu'accompagne le célèbre Syllabus. Sans s'arrêter à ces récriminations, Victor-Emmanuel transporte sa capitale de Turin a Florence, puis s'allie à la Prusse, et déclare avec elle la guerre à l'Autriche (1866); grâce à la victoire des Prussiens à Sadowa, et malgré les défaites de Custozza et de Lissa, l'Italie obtint enfin la Vénétie ; en même temps, en vertu de la convention de septembre, les troupes françaises évacuaient Rome.
En octobre 1867, Garibaldi, toujours impatient, envahit les Etats pontificaux à la tête de ses volontaires; aussitôt une armée française est envoyée au secours du pape, et Garibaldi est vaincu à Mentana, où « les chassepots firent merveille. » Mais en 1870, Napoléon III se voit contraint de renoncer à défendre plus longtemps le gouvernement pontifical, et les Italiens entrent à Rome, qui devient capitale définitive du royaume. La loi île garantie, votée en 1870, assure au pape, souverain spirituel, une liberté absolue.
Victor-Emmanuel, mort en 1878, a eu pour successeur son fils Humbert I".
[L.-G. Gourraigne.]
ITALIE (Littérature). — Littératures étrangères, XI, XII. — Jusqu'au douzième siècle, les Italiens s'exprimaient en langue latine, cherchant à se soumettre aux règles quand ils prenaient la plume, et n'en ayant nul souci quand ils parlaient. Leur idiome, alors, c'était ce latin des soldats et des gens du peuple, dont on retrouve la trace dans Plaute, et qu'ils avaient encore dénaturé, un latin moins semblable à celui de Cicéron que le français de nos soldats et paysans ne l'est à celui de Rossuet. Quiconque était trop ignorant pour écrire tant bien que mal en latin, écrivait en français : notre vieille langue était alors très répandue. Ce n'est guère qu'à la fin du douzième siècle que le latin parlé commence à devenir un idiome moderne : il faut alors expliquer en langage vulgaire aux auditeurs tel sermon prononcé en latin. Italien et français procèdent l'un et l'autre de la langue latine; seulement l'italien termine les mots sur les voyelles, tandis que le français les tronque sur les consonnes, en supprimant la finale. Au treizième siècle, il existe une langue italienne : on a déjà dans cette langue des cahiers de comptes ou de dépenses et des lettres d'affaires.
Quatorzième siècle. — L'instrument trouvé, on ne pouvait tarder à s'en servir. La poésie qui,
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dans le domafne des lettres, devance partout la prose, parut, au treizième siècle, à la cour de Palerme, sous le règne de Frédéric II. Ce sont les troubadours provençaux qui l'y ont importée ; de là elle passe en Toscane, plus tôt qu'à Naples ou à Rome, parce que le peuple florentin avait pris l'avance sur les autres peuples de l'Italie, et aussi parce que le hasard fit naître en ce temps-là dans Florence un grand génie, le plus grand peut-être du moyen âge, un de ceux qui consacrent par d'immortels exemples les progrès accomplis et qui en accomplissent eux-mômes, Dante Alighieri (1265- 1321). Apiès avoir beaucoup étudié et s'être fait inscrire dans la corporation des apothicaires, il avait pris part aux combats extérieurs que livrait sa patrie, aux querelles intérieures qui la divisaient en Blancs et en Noirs; il finit par être enveloppé dans la disgrâce, dans l'exil des Blancs. Son caractère irritable et chagrin lui avait fait beaucoup d'ennemis.
Dante n'est pas, comme on l'a dit, « un astre solitaire dans la nuit sombre; » plusieurs de ses contemporains ont un nom dans les lettres, et il est même disciple de deux d'entre eux, Guido Cavalcanti et Cino de Pistoia, renommés pour leurs poésies sur le modèle des troubadours provençaux ou siciliens. En écrivant comme eux des poésies amoureuses, il relève et perfectionne ce genre, en même temps que, par divers ouvrages en prose, il fixe à jamais la langue toute nouvelle qu'on parlait autour de lui. Mais c'est surtout par son grand poème, In Divine Comédie, qu'il marque sa place pour l'immortalité. Le cadre est emprunté aux conteurs français. Rien de plus ordinaire parmi eux que de faire vojager tel ou tel personnage aux enfers, au purgatoire, au paradis. Heureusement, Dante transforme, ennoblit tout ce qu'il touche. D'un court et licencieux fabliau, il fait une trilogie ample, chaste, élevée, sublime. 11 donne à l'Italie son épopée, qui est pour ce pays ce qu'est pour nous la Chanson de Roland, avec ces différences essentielles, qu'au lieu de raconter dans une langue encore informe un épisode d'histoire nationale, il expose dans une langue formée, avec toutes les beautés que sait trouver le génie et tout l'art d'un maître en fait de style, les croyances religieuses du moyen âge, en sorte qu'Italien par l'idiome dont il se sert et par ses incessants retours sur l'histoire de l'Italie et de sa ville natale, il est le poète de toute l'Europe chrétienne par le fond même de son poème. Ces retours, malheureusement, sont si nombreux, ses allusions si fréquentes à de menus faits peu connus, ses allégories, genre alors à la mode, parfois si obscures, qu'il paraîtrait souvent inintelligible, si, presque à chaque vers, les notes de ses éditeurs n'y portaient la lumière.
C'est lui-même qui fait le triple voyage, guidé dans l'enfer et le purgatoire par Virgile, dans le paradis par Béatrice Portinari, une jeune Florentine enlevée à la fleur de l'âge et qu'il avait aimée de cet amour platonique dont tout poète, en ce temps-là, était tenu de brûler. Esclave des usages et des idées de son temps, Dante mêle, à la merveilleuse poésie qui lui est propre, la scolastique, la philosophie, la théologie qui en diminuent pour nous l'attrait, mais qui en augmentent singulièrement la portée historique. Ces idées abstraites, ces souvenirs de l'école dominent surtout dans le Paradis; mais on en trouve déjà trop dans le Purgatoire, où elles sont, il est vrai, mêlées à des descriptions saisissantes de supplices, dont l'unique défaut est de répéter celles, plus saisissantes encore, qui remplissent XEnfer, et qui en ont fait, depuis des siècles, l'incomparable popularité.
En politique, Dante est gibelin, c'est-à-dire qu'il appelle l'empereur allemand pour régénérer l'Ita-
lie et la soumettre au pouvoir d'un seul, maître dans l'ordre temporel comme le pape l'est dans l'ordre spirituel : c'est dans cette dualité, selon lui sans péril, qu'il voit le salut, comme il entreprit de le montrer dans un vigoureux ouvrage écrit en langue latine et intitulé De Monarchia. Quand l'échec d'Henri VII de Luxembourg lui eut ôté ses illusions à cet égard, il essaya de faire de Cane Grande délia Scala, dont il était l'hôte à Vérone, le héros de son rêve, qu'il ne devait pas voir réalisé.
Ces pensées et ces desseins, qui étaient alors une des formes du patriotisme, d'un patriotisme mal entendu, se retrouvent fréquemment dans la Divine Comédie; mais ce n'est point là ce qui en fait le charme, l'attrait. Ce qui attire et retient le lecteur, ce sont tant d'immortels épisodes, Françoise de Rimini, Ugolin et la tour de la Faim, le portrait de la fortune, l'entrevue du poète avec Brunetto Latini, son maître, la redoutable descente au huitième cercle, les deux épisodes des serpents et tant d'autres ; c'est l'originale et difficile invention par laquelle Dante se représente et cherche à représenter les splendeurs éblouissantes de l'empyrée, cette rose blanche dont les feuilles éclatantes et pures deviennent les sièges des saints et des saintes, revêtus de blanches étoles ; c'est surtout qu'il a su créer des personnages vivants avec deux éléments disparates, l'idéal et le réel, qui, réunis par son art, ne peuvent plus être séparés. Mêlant ainsi aux traits caractéristiques de son temps, qu'il fixe à jamais, les richesses de sa puissante imagination, il le dépasse par la force de son génie, il entrevoit l'aube de la Renaissance, il donne de hautes leçons de littérature comme de morale. S'il reste un modèle à ce point inimitable qu'on n'osa guère l'imiter, ses contemporains, après l'avoir laissé mourir dans son exil de Vérone, dont il ne voulut pas être rappelé au prix d'une soumission humiliante, se prirent pour lui d'une admiration sans bornes : voyant dans ses vers un texte presque aussi sacré que celui de l'Ecriture sainte, ils fondèrent partout, pour l'expliquer, pour le commenter, des chaires qui, en plus d'un endroit, furent établies dans les églises. S'il y eut exagération dans un enthousiasme qui tenait peutêtre du remords, Dante n'en est pas moins, et de beaucoup, le plus grand nom de l'Italie.
La Divine Comédie fait trop oublier les services rendus à la prose italienne par quelques écrits de Dante ; mais en prose il n'a pas la même supériorité qu'en vers : il n'a guère que celle de son grand esprit et des choses qu'il pense. Les auteurs de chroniques, de souvenirs personnels, consignés au jour le jour, qu'on appelait ricordi ou ricordanze, et qui sont comme la forme primitive des mémoires, contribuaient eux aussi, par leur langage simple et naturel, aux progrès de la prose. Il suffira de citer ici Giovanni Villani (1310-1348), son frère Matteo et son neveu Filippo, tour à tour historiens de Florence leur patrie, avec un effort louable vers l'exactitude et l'impartialité. Ce qui leur manque, c'est le génie. Pétrarque et Boccace sont, à cet égard, les seuls héritiers de Dante; mais ils n'ont recueilli que la moindre partie de son héritage.
Francesco Petrarca (1304-1374), né à Arezzo, de parents florentins en exil, avait pris dans sa jeunesse, en terre d'Avignon, à la cour du Saint- Siège, le goût de la poésie lyrique des Provençaux. Libre de sa vocation par la mort de son père qui le voulait légiste, il revêtit l'habit ecclésiastique, qui donnait alors l'indépendance avec la considération, et il consacra une vie de loisirs à chanter en vers l'amour platonique que lui inspirait une jeune femme du Comtat, Laure de Noves, mariée à Hugues de Sade. Dix-sept années, il vécut dans des larmes et des soupirs de commande : ses sonnets sollicitaient ou célébraient la modeste faveur d'un regard, d'une main dégantée, d'une parole aflèc-
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tueuse ou seulement polie. Quand la mort lui a ravi Laure, il en célèbre encore les mérites, et ses regrets sont plus touchants que les précédents désespoirs de son Canzoniere. Il s'y montre, en somme, très supérieur aux troubadours et aux Italiens qui les avaient imités, quoiqu'il ne soit point exempt de leur subtilité fleurie. Dans ces poésies, où le fond n'est rien, où le charme du sentiment , du rythme , du style est tout, rien n'a vieilli. On peut seulement regretter que Pétrarque ait donné naissance, tant il était facile de marcher sur ses traces, à l'école des pétrarquistes, séculaire fléau qui n'a point cessé encore de sévir sur l'Italie.
Chose remarquable! Les sonnets et canzone qui sont à nos yeux la gloire de Pétrarque, n'en étaient point le fondement, aux yeux de ses contemporains. Ils admiraient surtout de lui ses poésies latines. C'est un poème latin, VAfrica, qui lui valut l'honneur de recevoir à Rome, au Capitole, le laurier poétique. Ses écrits en prose ou en vers dans la langue des vieux Romains attestent du moins un effort, quelquefois heureux, pour en user avec une élégance depuis longtemps perdue. Passionné pour les lettres antiques, Pétrarque parcourait l'Europe pour en découvrir, acheter, transcrire ou faire transcrire les manuscrits, oubliés et comme perdus dans la poussière des couvents. Par là il est un des premiers qui aient acheminé l'Italie, et à sa suite l'Europe, dans les voies de la Renaissance.
Il avait trouvé un puissant auxiliaire dans son ami Giovanni Roccaccio (1313-1375), fils d'un Toscan des environs de Florence et d'une Parisienne, élevé à Paris, et destiné au trafic, qu'il abandonna pour les lettres, comme Pétrarque avait fait le droit. Moins novice dans la connaissance du grec, c'est surtout les manuscrits grecs que Boccace s'étudiait à répandre de sa belle main de copiste. C'est un titre sérieux à l'estime publique pour cet écrivain, que le plus important de ses écrits condamne à tout jamais à une renommée équivoque. 11 avait la prétention d'être surtout un poète, et, de fait, il écrivit beaucoup en vers ; mais ses poèmes sont un peu négligés aujourd'hui, quoiqu'on y remarque le désir et l'art de conter, c'està-dire le génie même de Boccace. Il avait beaucoup lu et goûté les conteurs français ; il les imita, par manière de passe-temps, dans son Décaméron, recueil de cent nouvelles en dix journées, et il les laissa bien loin derrière lui, par sa sobriété, son esprit, son style, sa langue. Longtemps il a été considéré comme le modèle de la prose italienne. Si l'on reconnaît aujourd'hui que sa période, trop imitée de Cicéron, a trop d'ampleur ; si l'on préfère la phrase plus courte des chroniqueurs ses contemporains, on ne peut méconnaître en lui un des plus habiles écrivains de tout pays. On regrette seulement que le goût des aventures licencieuses ou obscènes, général en ce temps-là, nous force à reléguer cet ouvrage parmi ceux dont on ne sait trop dire s'il faut les appeler chefs-d'œuvre ou livres honteux. Les nouvelles de la dixième journée et l'introduction, où est admirablement décrite la peste noire de 1348, pourraient seules être mises dans toutes les mains. Pas n'est besoin de dire que, dans ce genre facile, Boccace trouva de nombreux imitateurs; mais pas un, pas môme Franco Sacchctti, le meilleur de tous, ne peut lui i m comparé.
Quinzième siècle. — Après ces auteurs de génie semblent se tarir les sources de l'invention. Ils ont donné à l'Italie une langue définitive, et, cependant, elle retourne au latin. L ne admiration trop enthousiaste de l'antiquité retrouvée lui fait croire qu'elle n'a plus qu'à se remettre h l'école. Le W siècle renoue la chaîne qu'ont brisée les temps barbares et le moyen Ige. Le gofit de l'érudition devienl uni-
versel. On s'étudie à écrire le latin comme Cicéron, et, un peu puérilement, à ne se servir que de mots par lui employés. En langue italienne, on n'écrit guère plus qu'en vers. Laurent de Médicis et Ange Politien sont au nombre des meilleurs poètes de ce temps. D'autres mettent en vers italiens nos chansons de gestes, nos romans de la Table Ronde. Mais dans le Morgante maggiore de Pulci (1431), dans YOrlando innamorato de Bojardo (1434), on ne retrouve point le sérieux, la bonne foi de nos vieux auteurs primitifs. Les imitateurs de ceux-ci au sud des Alpes sont un peu suspects de ne raconter qu'en plaisantant les exploits de leurs héros, comme, au surplus, faisaient eux-mêmes les derniers de nos trouvères.
Seizième siècle. — Au siècle suivant, la littérature italienne prend une floraison nouvelle, inférieure, quoi qu'on en ait dit, à celle du xive,mais où, néanmoins, s'épanouit de nouveau le génie. Ce qui nuit aux écrivains, alors, c'est qu'ils sont des serviteurs, des sujets, au lieu d'être des hommes libres. Leur inspiration est en quelque sorte commandée. Elle manque de fierté, de dignité. Leur tâche est de fondre dans une composition harmonieuse les éléments nombreux, mais épars, qu'ils ont sous la main. L'imagination de détail et le goût sont désormais les qualités dominantes. L'effort de l'arrangement et du style devient sensible, et le nombre des auteurs considérable, parce que le travail et l'art suffisent à leur assurer une place d'honneur. Mais ceux-là seuls envers qui la nature s'est montrée prodigue peuvent ici nous arrêter.
Au premier rang, par le temps comme par le génie, estNiccolô Macchiavelli (1469-1527). Homme de transition, il appartient, par la durée de sa vie, autant au xvc siècle qu'au xvr\ Issu d'une ancienne famille de Florence, successivement chancelier et secrétaire de la République, puis destitué et banni, assez honnête pour être sorti pauvre de sa charge, mais pas assez stoique pour se résigner à sa pauvreté, il pactisa trop avec les puissants pour marquer une juste horreur de leurs pratiques scélérates ou infâmes, et ces accommodements avec le mal ont nui à ses ouvrages, par suite à sa renommée. D'un naturel observateur, il note froidement, il indique avec un flegme imperturbable les actes propres à étendre ou à affermir le pouvoir, dans un ouvrage intitulé le Pri7ice, chef-d'œuvre profond, mais qui n'est ni un livre de morale, ni même un livre moral. On y trouve mises à nu les plus secrètes idées de son temps, car il a fouillé comme avec son scalpel dans l'âme des tyrans de l'Italie, sans plus s'indigner de ce qu'elle a de difforme, que ne ferait un anatomiste des difformités physiques. Indifférent aux principes, comme on l'était en un siècle où Gonzalve de Cordoue osait dire que la toile d'honneur doit être d'un tissu lâche, ce qu'il admire, c'est l'art de gagner la partie, ou, tout au moins, de la bien jouer. Etrangement superstitieux, malgré sa profondeur, il n'a pas eu le pressentiment de l'avenir, et cet esprit moderne qu'il a méconnu, l'en a châtié en formant de son nom le mot mal famé de machiavélisme, qui exprime des pratiques raffinées et tortueuses bien antérieures à lui. Mais alors il ne choquait personne : le Prince parut avec le privilège d'une bulle pontificale, qui en recommandait la lecture comme très salutaire aux chrétiens, et il a été depuis, pour les despotes, le livre de chevet. C'est mal juger Machiavel que de le poursuivre, comme on l'a fait souvent dans les deux derniers siècles, de violentes invectives, ou de, voir en lui, comme on le fait de nos jours, un apùtre de la cause, nationale et démocratique. H est un témoin, qui, par prudence ou indifférence, refuse d'être un juge.
H autres Ouvrages recommandent encore le nom de Machiavel. Ses Discours sw la première décade de lit'-- l.nc, sans imposer les mêmes réserves,
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contiennent pourtant trop de maximes semblables à celles du Prince. Faisant la philosophie de l'histoire romaine, il analyse et développe ce que Bossuet résume, et il se distingue de lui, comme de Montesquieu, par une application constante des faits anciens aux intérêts modernes. Ses Histoires florentines jusqu'en 1492 ne sont, quant aux faits, que la reproduction de l'historien Cavalcanti, aussi obscur que médiocre; mais il fait oublier son guide par des appréciations judicieuses, même des événements qu'il connaît mal, et par un style bref, nerveux, sans images ni ornements, qui diffère très heureusement de celui de Boccace, qu'on proposait alors pour modèle. Parmi bien d'autres écrits, la plupart politiques ou militaires, signalons ses heureuses excursions sur le domaine de la nouvelle {Belphëgor) et de la comédie [La Mandragola, etc.). Son théâtre est licencieux, mais le pape Léon X n'en aimait pas moins à s'en donner le divertissement. L'équivoque règne malheureusement sur les écrits comme sur la vie de ce philosophe politique, et ne permet pas de joindre une entière estime à l'admiration.
Après lui, bien d'autres ont écrit en prose, qui ne le suivent que de loin, même Guicciardini (Guichardin), renommé pour son Histoire d'Italie, et les Kovellieri ou conteurs, dont aucun ne vaut ceux du xive siècle. Le xvie, en sa seconde moitié, tombait dans ce travers de croire qu'un rien avait de l'importance, quand il était bien exprimé. Des académies fort nombreuses, et, dans le principe, utiles aux lettres, devinrent, en un temps d'oisiveté servile, une végétation luxuriante qui étouffait tout développement spontané des esprits. 11 y avait les académies des Lucides, des Obscurs, des Gelés, des Enflammés, des Altérés, des Insensés, etc. Les membres de chacune portaient des surnoms appropriés au titre général de leur compagnie. Tel des Enflammés s'appelait le Brûlé, tel autre le Grillé ou l'Ardent. L'emploi du temps était digne de ces puérilités. On faisait l'éloge des grands nez, de la salade, du concombre, de l'hypocondrie, comme, au temps de la décadence du monde ancien, celui de la chevelure ou de la calvitie. On recherchait qui était antérieur, de la poule ou de l'œuf. Le langage était à l'avenant, vain étalage de figures de rhétorique et d'érudition pédantesque. Une seule de ces académies a conservé en partie, malgré ces ridicules dont elle n'était point exempte, sa renommée d'autrefois : c'est l'académie florentine de la Crusca ou du Blutoir, qui se donne pour mission do trier les tours et les mots de la langue, selon les principes du goût.
C'est merveille que le « mal académique », ainsi qu'on l'a justement nommé, n'ait pas été un invincible obstacle à d'heureuses créations do la poésie. Chez quelques-uns le génie naturel triompha de tout. Lodovico Ariosto (1474-1533), né à Reggio dans le duché de Modène, s'est immortalisé par un poème d'aventures chevaleresques, le Roland furieux, continuation du Roland amoureux de Bojardo et de nos chansons de gestes, mais où le nom de Roland ne vient que pour attirer le lecteur, en le trompant, et dont le sujet véritable, encadré dans la croisade fabuleuse de Charlemagne contre les Sarrasins, enrichi de cent épisodes divers, ce sont les aventures, les amours, le mariage de Roger et de Bradamante. L'Arioste a l'air de croire à ce qu'il raconte, bon moyen d'y intéresser les autres. Imperturbable dans sa bonne humeur, il a l'intérêt d'Homère, sans en avoir la simplicité, le naturel et la grandeur. Il représente les choses, les batailles par exemple, avec tant de relief qu'on croit les voir. Il donne la vie à ses personnages. S'il pèche, c'est par trop de bouffonneries, d'exagérations, de digressions, de monologues, d'éloges courtisanesques de la maison d'Esté. Mais nul poète n'a eu au même degré que lui l'imagination écla-
tante et fraîche. Son style est d'une si rare perfection, que la Crusca. toujours sévère pour ce qui n'est pas florentin d'origine, a admis le Roland furieux au nombre des « textes de langue », c'est-àdire des livres qui offrent les vrais modèles du langage italien. Auteur de comédies dans la manière latine et de satires piquantes contre les grands et les oppresseurs de l'Italie, clercs ou laïques, l'Arioste a su conquérir parmi les meilleurs auteurs de son pays un des premiers rangs.
L'autre grand poète de ce siècle, c'est Torquato Tasso ( 1544-1595;. né à Sorrente, d'un père citoyen de Bergame, et poète lui-même. Le Tasse était trop de son temps pour ne pas rechercher la protection des princes et les délices des cours ; mais l'humilité dont il y fallait faire preuve, les liens dorés qu'il y fallait porter, durent singulièrement contrarier les habitudes de fière et sauvage indépendance qu'il avait contractées dans sa jeunesse. De là, les amers chagrins d'une vie qui, voulant être libre, ne sut pas s'imposer les sacrifices qu'exige la liberté. De là, son dégoût des cours, ses violences, son hypocondrie de maniaque, sa captivité, vengeance peu généreuse de la maison d'Esté envers un grand poète dont les chants déjà célèbres lui avaient donné plus de gloire qu elle n'en méritait. En un an sa Jérusalem délurée avait obtenu sept éditions. On ne pouvait choisir un plus beau sujet de poème épique que la première Croisade. L'auteur connaît bien l'histoire, et il la respecte, sauf aux endroits où un heureux instinct lui montre qu'il la peut modifier. N'ayant pas, en sa matière, la foi qu'aurait eue un trouvère du moyen âge, il l'embellit par un merveilleux tour à tour chrétien et musulman. Mais il est admirable dans l'exécution, comme dans la conception. Il sait combiner son plan avec proportion, avec justesse, et y rester fidèle. Il s'interdit les digressions oiseuses, et ne tire que du sujet même ses nombreux et brillants épisodes. Il décrit les lieux avec une exactitude si minutieuse que Chateaubriand, qui les parcourut la Jérusalem délivrée à la main, les reconnut sans hésiter. Pour la première fois depuis l'antiquité, on voyait une véritable épopée, où scènes d'amour, conseils, processions, palais enchantés, cabanes de pasteurs, campements, batailles, villes assiégées se succèdent pour aboutir non à une fin de hasard, mais à celle que le poète s'était fixée dès le début.
Ce qu'on lui peut reprocher, c'est de retracer les mœurs, surtout celles des Musulmans, avec moins de fidélité que les faits, défaut qui lui est commun avec Racine ; c'est d'abuser du bel esprit, des allégories forcées, des vers précieux, des images trop fleuries, des expressions affectées, sous prétexte de finesse. Voilà le clinquant que Boileau censurait en rappelant l'or de Virgile, et qui mériterait un nom plus sévère, celui de mauvais goût. Quoi qu'il en soit, le Tasse, moins spirituel et moins fécond que l'Arioste, est plus égal et plus pénétré des sources antiques. Son poème, malgré ses taches, est lu encore, après trois cents ans, par tous les hommes que charme l'épanouissement complet d'une riche et poétique imagination.
Le xve siècle compte encore d'autres poètes et d'autres genres de poésie. Alamanni se fit un nom dans le genre didactique; le Tasse, Annibal Caro, Michel-Ange, qui posait parfois le ciseau et la brosse pour la plume, dans le genre lyrique. Signalons encore Berni, dont le talent valut au burlesque, c'est-à-dire à la folie, l'honneur de devenir un genre. Par les contrastes, les disparates, les rapprochements inattendus, les comparaisons grotesques, il dériderait les plus graves lecteurs; mais de son burlesque au plaisant de l'Arioste, il y a tout l'écart du trivial au distingué, du talent au génie. Les expressions à double sens, dont l'honnêteté apparente laisse entendre mille indé-
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cencos, mille ordures, tel est le triomphe de cet art de bas étage.
Mis en action, il donne la farce improvisée ou Comédie de l'art, comme on dit en Italie, souvenir attardé des Atellanes antiques, canevas que remplissent les acteurs au gré de leur fantaisie, le plus souvent écrasés, dans leur médiocrité, par une liberté si grande, qui n'enfantait que lazzi sans finesse et conversations décousues. A côté se développait la comédie régulière, dont l'Italie avait pris le goût en faisant connaissance avec Plaute et Térence. On a vu que Machiavel et l'Arioste écrivirent des comédies. Plus de mille auteurs au xvic siècle, et près de quatre mille au xvne, marchèrent, à cet égard, sur leurs traces sans les égaler, ni même les approcher. La tragédie ne fut, au début, qu'un tissu d'horreurs et de monstruosités. Les trouvant dans le théâtre grec, on croyait l'imiter en les reproduisant, sans comprendre que ce qui les y explique, c'est la fatalité, ressort essentiel du drame antique. Trissino, Rucellai, Alamanni, le Tasse surtout, accomplirent un progrès dans l'art tragique, sans toutefois produire un chef-d'œuvre.
La gloire du théâtre en Italie, au xvie siècle, c'est le genre pastoral, genre faux et funeste, renouvelé de Théocrite par Sannazar dans ses églogues latines, découpé en scènes plus ou moins dramatiques par divers poètes. Ici encore, c'est le Tasse qui donna le modèle. Son Aminta obtint plus de succès que sa Jérusalem : on y admire encore aujourd'hui la grâce, l'élégance, la pureté, tous les agréments de la langue et du style. Dans ces sortes d'églogues dramatiques, le charme des vers fait oublier tout le reste, et c'est fort heureux, car l'action en est trop sensiblement absente : tout s'y passe en dialogues et récits. Les bergers y sont héroïques, délicats, portés à l'amour, tout différents, en un mot, des bergers rudes et primitifs de Théocrite, et même de ceux plus raffinés, mais naïfs encore, de Virgile. On ne saurait omettre, en parlant de ce genre, le Pastor fido de Guarini (1537-1612\ imitateur du Tasse, quoiqu'il prétendît être original. Dans cette « tragicomédie », comme il lui plaît de l'appeler, Guarini mêle le triste et le gai, le bouffon et le noble, le simple et le somptueux. Il se recommande par l'éclat de l'imagination, par des récits animés, éloquents, pleins d'intérêt, par des descriptions pathétiques, quelquefois même par le mouvement du drame. De la pastorale devait prendre naissance le mélodrame ou drame en musique, appelé, malgré ses défauts inévitables, à de grandes destinées.
Dix-septième' siècle. — Le xvne siècle est aussi pauvre en Italie qu'il est riche en France. L'Italie, qui avait devancé les autres peuples dans les voies de la civilisation, est alors en proie à une maladie de langueur et de décadence , tandis que les autres peuples sont en pleine floraison. Le fléau des académies sévit de plus en plus. Des auteurs estimables dans tous les genres, aucun génie, tel est le bilan du siècle. Le Napolitain Marini (1569-1G25J, le « cavalier Marin », comme on l'appelait en France où il passa une partie de sa vie, représente alors la poésie. Le plus naturellement poète de tous les Italiens après l'Arioste, pour plaire il se fit bizarre, et il gâta ses heureux dons (inr un mauvais goût qui faisait pâmer d'aise les habitués de l'hôtel de Rambouillet. Durant tout le xvii* siècle, il fut placé au-dessus des classiques italiens, et il traîna à sa suite un troupeau d'imitateurfl qui ajoutèrent au faux la platitude et l'ineptie. Dans ce tempe, une seule œuvre vraiment distinguée est à signaler : c'est le Seau enlevé du Modenais TaMOnl [1665-1635), qui comprit, éclair.' peut-être par le succès de Don Quichotte, qu il fallait renouveler l'épopée romanesque et la paro-
dier; le sujet de ce petit poème, emprunté à l'histoire du xm* siècle, est la ridicule guerre qu'un seau de bois, ravi par les habitants de Modène et conservé dans le clocher de leur cathédrale, alluma entre eux et les Bolonais. C'est une satire littéraire où divers traits d'une critique plus générale introduisent la variété.
Dix-huitième siècle. — Au siècle suivant, le génie italien sembla se réveiller. Le grand éclat que venait de jeter, que jetait encore la littérature française le tira de son sommeil C'est le temps où, à la voix de Voltaire, les princes de tout pays essayaient tous plus ou moins de rompre avec leur passé, de marcher dans les voies mieux ouvertes de la civilisation et du progrès. Nos belliqueux auteurs n'étaient plus réduits à se détourner des grands sujets défendus sur de petites choses qu'on relevait, pour parler comme la Bruyère , par la beauté du génie et du style. Ils furent imités comme jadis on imitait Boccace et Pétrarque, non seulement dans les pensées, mais jusque dans les mots. La critique, l'histoire marchent d'un pas ferme et sûr avec Tiraboschi, Maffei, Muratori, Giannone. Beaucoup de savoir, point ou peu de génie. On en trouve pourtant, dans l'ordre des ouvrages sérieux, chez le Napolitain Vico (1068-1744; qui cherche en des pages profondes, mais obscures et sans cet ordre qu'il veut nous faire admirer dans l'univers, l'explication rationnelle du développement de l'humanité. Ce sont ses Principes de la science nouv elle, vaste synthèse qui embrassait prématurément tous les connaissances dont l'homme est l'objet. On ne peut parler de Vico sans nommer aussi le Milanais Be ccaria (1738-1794) qui a marqué sa place par son livre De* délits et des peines, où il expose les principes du droit criminel, et dont l'autorité est invoquée encore aujourd'hui. Il y demande l'abolition de la torture, l'institution du jury, et il défend la plupart des causes généreuses chères à notre temps.
En poésie, Pétrarque et Marini faisaient toujours école. La prétention de les imiter produisait nombre d'œuvres médiocres, qu'un succès immérité a rendues ridicules. Ceux qui voulaient revenir au simple n'aboutissaient qu'au fade : témoin un genre nouveau d'académie, les Arcades ou Arcadiens, l'Arcadie étant, par convention, le lieu primitif de la vie simple des pasteurs. Quelques noms surnagent: Casti, de Prato (1721-1804), qui a fait de l'apologue un long poème en vingt-six chants, Les Animaux parlants, bien licencieux pour provenir d'un abbé; Parini, de Milan (1729-1799), un abbé aussi, véritable poète satirique qui, dans son poème intitulé Le Jour ou les quatre parties du jour à la ville, flagelle la noblesse en évitant l'invective, et en montrant, avec une apparence de sérieux qui fait sourire, les devoirs puérils d'un jeune patricien qui veut être un parfait cavalier. L'ironie est dans les choses, non dans les mots, et Parini semble baiser la main quand il mord jusqu'au sang, forme toute nouvelle de la satire, dans les temps modernes comme dans les temps antiques. L'Italie sent enfin le mal qui la ronge, l'abaissement des caractères, immanquable fruit d'un despotisme prolongé.
C'est surtout au théâtre que paraît, pendant le xviii' siècle, la seconde renaissance des lettres italiennes. Le Romain Métastase (1G98-I782), dont le vrai nom est Trapassi, transforme le drame musical et sait rester poète, tout en se pliant avec souplesse aux innombrables exigences du musicien. Comme Quinault, « jusqu'à je vous hais, il dit tout tendrement, » mais chez lui la route du Tendre mène au royaume du pathétique où il règne en maître. Voltaire passe la mesure quand il écrit que certaine! scènes de Métastase sont dignes de Corneille, quand il n'est pas déclamatoire, et de Racine, quand il n'est pas faible; mais c'est quelque
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chose qu'une telle bouche ait cru pouvoir risquer un tel éloge.
La comédie s'honore du Vénitien Goldoni (1707- 1793), que l'Italie appelle le Molière italien. Molière soit, mais un Molière sans poésie et sans génie. Auteur à la solde d'un directeur de troupe, il s'obligeait par traité à fournir douze comédies dans une année, et il tenait parole. Il en a laissé ainsi plus de deux cents, toutes en prose : écrire en vers lui eût pris trop de temps. Il se proposait ambitieusement de renouer la tradition de Machiavel et de l'Arioste, en s'aidantde Molière pour les corriger et les compléter ; mais il avait la vocation d'un genre de comédie moyenne où l'observation remplaçait la gaieté, et il était tenu à. ne pas trop s'écarter du langage de la comédie improvisée. pour plaire à un public qui aimait le parler populaire d'Arlequin et de Pantalon. Les pièces où il se rapproche le plus de la haute comédie sont celles qui reproduisent les mœurs des petites gens parmi lesquels il vivait, d'autant plus heureux dans son art subalterne qu'il y portait une main plus légère et moins de prétention. Son principal mérite est, en somme, d'exprimer des choses vraies ou vraisemblables dans un langage simple et naturel. Une de ses pièces, le Bourru bienfaisant, fui écrite par lui en français pour la France, car il y exerçait sur ses vieux jours, auprès de la famille royale, les fonctions de maître d'italien. Carlo Gozzi (1718-1801), Vénitien lui aussi, passe pour son rival, sans l'être, tant il en diffère. Mieux doué, plus écrivain, il cultive la comédie populaire et le genre fantastique ou fiabesque, goûté des Italiens pour son style, et des Allemands pour ses invraisemblables inventions.
Dans la tragédie, il suffit de rappeler que Maffei a donné une Mérope où il essaie de s'inspirer tout ensemble du xvne siècle français et de l'antiquité. C'est le Piémontais Alfieri (1749-1803) qui est alors la gloire du théâtre italien. Gentilhomme peu instruit, marié à la veuve du dernier des Stuarts. grand lecteur de Plutarque, il fit de sa plume, a défaut de son épée, dont il n'avait pas l'usage, un instrument de régénération pour l'Italie. Son théâtre est un appel aux armes ; mais il a une théorie dramatique de novateur. Il supprime le hasard, n'admet que des incidents naturels et même nécessaires; il élimine tous les accessoires, afin de rester simple et vraisemblable. Simple, il l'est, plus même que les Grecs, et jusqu'à la sécheresse. Vraisemblable, on en peut disputer : les monologues sont-ils plus naturels que les récits de confidents? D'ailleurs, il ne s'efface pas devant ses personnages. C'est lui qui parle par leur bouche : toujours le même langage raide et guindé. Il a autant de monotonie dans la force que Métastase dans la douceur. Il ne sacrifie point à l'agrément, qui est pourtant une partie essentielle de l'art. Il est bon écrivain, mais, à force de chercher la concision, il met les mots à la torture, il pèche par rudesse, par obscurité, et malheureusement cet écrivain si sec confond l'enflure avec l'éloquence. Malgré ses défauts, il a fait oublier ou négliger tous ses devanciers, tant sa simplicité d'action et de langage contraste avec leurs absurdes et monstrueuses complications.
Il a traité les plus grands sujets, plusieurs de ceux qui ont tenté aussi Voltaire : Mérope, Sophonisbe, Antigone, Agamemnon, Oreste, les deux Brutus, Marie Stuart. Son chef-d'œuvre est peutêtre sa tragédie de Saùl; mais en général il réussit surtout dans les sujets romains, parce qu'il ressemble aux Romains par la raideur. En tout cas, il est hors de pair dans son pays, auquel il administra un puissant tonique par des pensées mâles exprimées dans un style sobre, vigoureux, concis, sans autre exemple dans la poésie dramatique. Comment ne comprit-il pas, ne gouta-t-il pas
notre Révolution, qui mettait en pratique les idéesde son traité De la Tyrannie? Démocrate féodal, il fut toujours un ennemi de la France, comme on le voit dans l'histoire de sa vie écrite par luimême, et dans un ouvrage spécial, le Misogullo, ou « Ennemi des Français ».
Dix-neuvième siècle. — Avec Alfieri se clôt la xviii' siècle. Le xixe est aujourd'hui assez près de sa fin pour qu'on puisse dire qu'il tiendra dans les lettres italiennes au moins autant de place que le xvme, et infiniment plus que le xvne. L'histoire, cet honneur de notre temps, y est représentée par Botta, Colletta, Balbo, Cantù, Amari, Capponi, par diverses publications érudites consacrées à la divulgation et à la critique des documents, i'Archivio storico, YAntotogia, etc. Dans la poésie, Monti, né au pays de Ravenne (1754-1828), citoyen peu estimable, tant il fut versatile, est un poète de jugement et de goût, d'imagination vive et de sensibilité délicate. Il achève d'arracher l'Italie à l'imitation de Métastase pour la ramener à Dante. Ugo Foscolo, de Zante (1778-1827) a sur lui, malgré les incidents d'une vie orageuse, l'avantage d'un patriotisme ardent et d'un désespoir sincère, dans les lettres émues qu'il prête à son héros Jacopo Orti<. frère en mélancolie d'Obermann, de René, de Werther, ces désespérés si fort à la mode au commencement de notre siècle. La déclamation et l'emphase déparent malheureusement ces lettres écrites pour le public, et, si l'on veut bien juger l'auteur, il faut lire celles qu'il écrivait confidentiellement à ses amis. On l'y trouve éloquent et gracieux, grave et spirituel, énergique et sincère. Sa prose est d'un poète, comme celle de Chateaubriand, et ses vers ne sont point prosaïques. On lira toujours son bref mais admirable poème, les Sépulcres, qui est à la fois une œuvre lyrique, une élégie, une satire, dans un style fort et pénétré de l'antique. Son but unique, c'est l'affranchissement de sa patrie ; il ne varia jamais que sur le choix des moyens.
Au-dessus de ces deux poètes s'élève Leopardi (17l'8-1837), né à Rccanati. Erudit et philologue, prosateur vigoureux, d'une ironie acre et profonde, il gémit et il s'irrite parce qu'il souffre de son tempérament rachitique, parce qu'il a honte d°, sa difformité d'épaules, qui le rendait presque ridicule à ses propres yeux. Il est surtout un admirable poète, à qui le dégoût et le désespoir ont inspiré d'inimitabks accents. Il est conduit à douter de tout, du progrès, de la vertu, de la vie éternelle. La société n'est pour lui qu'une ligue des fripons contre les honnêtes gens. Mais c'est le scepticisme d'un désespéré, nullement d'un sceptique. Du reste, les vers où il exprime ses doutes ne dépassent jamais par l'expression sa pensée. Le style, brûlant et ironique tour à tour, plein d'amertume et de larmes, est d'une pureté sobre, d'une concision énergique qui ne coûte de sacrifices ni au sens toujours exact et profond, ni au rythme, toujours naturel, savant et harmonieux. On admire particulièrement ses canzone sur l'Italie, sur le monument qu'on préparait à Dante, et surtout ce mâle et gracieux poème, son chef-d'œuvre, qu'il intitula l'Amour et la Mort. Par la simplicité élégante, c'est presque du grec.
Leopardi vivait encore quand éclata la grande querelle des classiques et des romantiques. Ceuxci étaient en France amis de la règle en politique et de la révolte en littérature ; ceux-là, défenseurs de la règle littéraire, provocateurs à la révolte politique. En Italie, les deux factions montrèrent plus de logique. Ce furent les patriotes, ennemis de la domination étrangère, qui entreprirent, comme les romantiques français, de réhabiliter le moyen âge, pour exciter la papauté à reprendre ses anciens rêves de suprématie universelle et à rendre, sous sa domination, l'Italie aux Italiens. Les deux écoles reçurent les noms de formistes et
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de coloristes, qui caractérisaient plus ou moins bien leur tendance à préférer, les classiques, le dessin, les romantiques, la couleur. Milan était la citadelle des coloristes, Florence celle des formistes. Le chef de cette dernière école, de l'école classique, c'est Leopardi; mais il l'est, en quelque sorte, sans le savoir et sans le vouloir. Jamais on ne vit deux chefs d'école aussi près l'un de l'autre qu'il l'est du chef des coloristes ou romantiques italiens. Tous deux ont su rester dans les limites du raisonnable, ne prendre aux Allemands que la meilleure partie du romantisme, et abandonner des classiques ce qu'ils ont de plus contestable. Tant de sagesse n'a point marqué chez nous le début de cette grande querelle.
Le premier chef des romantiques fut Manzoni (1784-1872), Milanais, auteur de deux drames célèbres (Curmaynola, les Adelchi), faits pour la lecture plus que pour la scène, et qui plaisent, malgré l'insuftisance de l'action, par un style vraiment poétique, qui repose de la sécheresse d'Alfieri. Les chœurs lyriques y sont d'une réelle beauté. Mais son principal titre de gloire, c'est son roman historique, Les Fiancés, écrit dans un système opposé à celui de W. Scott et bien plus vrai. Tandis que l'auteur anglais expose et développe des faits, met en scène des personnages qui appartiennent à l'histoire, non sans les altérer souvent et beaucoup, pour leur donner plus de relief et d'intérêt, l'auteur italien place des personnages de fantaisie, dont il a par conséquent la libre disposition, dans un milieu historique savamment, profondément étudié, et il se trouve que ses héros imaginaires sont plus vrais que bien des héros empruntés aux chroniques ou à l'histoire. Il trace un vivant tableau de la société milanaise au dix-huitième siècle, avec trop de descriptions peut-être, mais dans un style simple sans trivialité, éloquent sans déclamation, entaché seulement d'idiotismes lombards qui ont plus d'une fois le mérite d'être des néologismes utiles ou nécessaires.
Ce beau livre, en mettant au grand jour les maux de la domination étrangère, espagnole, en inspirait l'aversion, et par conséquent servait le patriotisme, irrité alors de la domination autrichienne. Celui de Manzoni parut cependant manquer d'ardeur, et, de fait, ses disciples Grossi et Pellico, l'imitant par son côté faible, comme font d'ordinaire les imitateurs, donnèrent le spectacle d'une énervante mansuétude, d'une regrettable soumission. Nous passerons sur Grossi, romancier et poète, dont le principal titre est peut-être une vive satire en dialecte milanais; mais Silvio Pellico a un nom trop célèbre pour qu'on puisse s'abstenir d'en dire un mot, malgré la médiocrité de son talent comme prosateur et comme poète. Ce nom, il le doit au récit trop résigné qu'il a fait de sa longue captivité dans les cachots de l'Aul riche. Mes Prisons sont un tableau simple et touchant de son martyre. L'horreur que, sans le vouloir peut-être, il inspire pour les bourreaux, a été pour eux un juste et cruel châtiment. Ainsi, ce chrétien à outrance n'a pas peu contribué à l'expulsion de l'étranger. 11 n'en est pas moins vrai que cette lecture drissante laisse un malaise indéfinissable. On voudrait contre le despotisme ces haines vigoureuses dont parle Molière, et on ne trouve que les témoignais répétés d'une soumission à l'injustice et a l'oppression qui ne saurait être ni une vertu ni un devoir.
Entre les deux écoles se place le Florentin Niccolini (1785-1801; qui essaye de 1>'S concilier. Critique éloquent et philologue habile, il est surtout auteur dramatique. Il s'inspire d'Alfieri et dos Grecs, dont il reproduit la simple énergie, tout en (l'abandonnant à cotte fièvre d allusions politiques dont l'Italie était dévorée depuis Foscolo. Dans sa tragédie de FoiCCtrini (1827), d joint à la simplicité
antique la couleur romantique que proscrivait la vieille école. C'est en flattant la passion nationale, en traitant le sujet des Vêpres siliciennes (Jean <ie Procida, 1830), qu'il fit admettre sa tentative de conciliation. Ses deux meilleurs ouvrages sont intitulés Filippo Strozzi et Arnalclo di Brescia. Il n'est pas, à proprement parler, un poète dramatique, car il dissémine l'action en dialogues historiques, comme Manzoni, au lieu de la concentrer ; mais il a de fortes pensées et de mâles beautés. Il n'en est pas moins un solitaire, et on l'a admiré plutôt que suivi. Tel est souvent le sort de qui veut éteindre, dans les lettres comme dans la politique, le feu des factions.
Solitaire aussi est le chansonnier toscan Giusti (1 809-18Ô0 ; mais il le fut par amour de son indépendance. Le tour satirique, qui est la dignité de la chanson et qui lui donne droit de cité dans la république des lettres, commande l'isolement. Dans le style sobre et sûr des meilleurs classiques, Giusti poursuit de sa haine princes et prêtres, de ses attaques abus et ridicules, surtout parmi les hommes dont le pouvoir rend les exemples contagieux. Il n'a pas l'invention de Béranger, mais il le surpasse par la délicatesse et le naturel.
La politique, enfin, qui se mêle à tout dans notre siècle, parait aux romans d'Azeglio, le gendre de Manzoni, comme aux travaux philosophiques de l'abbé Fiosmini, défenseur vigoureux des doctrines absolutistes, et de l'abbé Gioberti, apôtre de la démocratie, ennemi des jésuites, mais partisan de l'hégémonie pontificale. L'un a été ministre du Saint-Siège, sous Pie IX, un moment monarque constitutionnel, l'autre du Piémont sous Charles- Albert, devenu roi libéral et même un moment démocrate.
Cette invasion de la politique dans les lettres n'est pas le moindre danger qu'elles courent dans notre siècle. On pense trop au but à poursuivre pour penser beaucoup à l'art de la composition et du langage. Rendue à elle-même, l'Italie retrouvera-t-elle un grand siècle littéraire? C'est le secret de l'avenir. Mais son passé suffit à sa gloire, surtout dans la poésie, car elle a d'admirables poètes, et un, parmi eux, est sans pareil. Si ses grands prosateurs sont en petit nombre, on en pourrait dire autant des autres nations, sauf de la France, dont c'est le privilège d'avoir crée la seule prose qui puisse être comparée, par le nombre et la supériorité des talents, à la prose des Latins et des Grecs. [F. -T. Perrens.]
Les arts en Italie. — Du quatrième siècle au quinzaine. — La peinture italienne procède de l'école byzantine de Salonique. Cimabue (né en 1240), Giotto (né en 127G) ne peignent que des sujets religieux. La découverte de la peinture à l'huile par les frères van Eyck (1428) donne à l'art un nouvel essor. Fra Angelico (mort en 14.">5) peint le Couronnement de la Vierge. Masaccio (1402- 1443) commence l'étude du nu, dans laquelle excelleront les peintres de la Renaissance.
La sculpture dérive de la ciselure et de l'orfèvrerie, si remarquables au moyen âge. Chiberti (mort en 1455) sculpte les portes du baptistère de Florence. Donatello (mort en 14CG) est l'auteur de Judith et Holopherne, Saint-Marc, Ikiviii, etc.
L'Italie a laissé périr la plupart des admirables monuments de l'antiquité. Pendant cinq siècles, l'architecture produit peu d'oeuvres originales. Le tombeau de Théodoric à Ravenne est une construction massive, ne rappelant en rien ce qu'on a appelé plus tard architecture gothique. Bais ilès lo xic siècle, à Venise, s'élève l'église Saint-Marc, de style byzantin ; au xne siècle, à Pise, le Dôme, le Baptistère, la fameuse Tour penchée : à Florence, Santa Croce et Santa Maria, achevée par Bruuelleschi v 137 7-1 i i i .
La musique reste longtemps religieuse. Saint
JACQUES
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Ambroise à- Milan, et plus tard saint Grégoire à Rome, réforment les chants liturgiques (chant grégorien). C'est surtout dans l'Allemagne et les Flandres qu'il faut chercher le développement original de l'art musical. On a beaucoup exagéré les réformes du moine Guido ou Gui d'Arezzo (mort vers 1050). Il n'a fait qu'introduire la clarté dans la notation obscure des neumes, et substituer aux tâtonnements des écoles, où la mémoire jouait un grand rôle, une méthode rationnelle pour l'enseignement du chant,
La Renaissance. — La Renaissance des lettres et des arts est le résultat d'un grand effort tenté au xve siècle pour renouer avec l'antiquité la chaîne des traditions intellectuelles et morales. Cosme de Médicis, Laurent le Magnifique, et Léon X de Médicis ont puissamment encouragé ce mouvement.
Tandis que les lettrés italiens étudient les anciens, et bientôt produisent à leur tour des œuvres originales, les arts brillent déjà d'un éclat incomparable avec Pollaiuollo, Xallo, Ghirlandaio. Mais le sentiment chrétien tend à, disparaître. Le siècle d'Alexandre VI adore la force. La violence éclate dans les faits; le culte des muscles s'impose à la peinture et à la sculpture, dans les œuvres de Pietro Vanucci (le Pérugin), maître de Raphaël; de Léonard de Vinci (1452-1517), d'Andréa del Sarto, 4» Michel-Ange Buonarotti (1474-156 i)i qui enfante des colosses; de Raphaël (1483-1520) et de son élève Jules Romain. Le sensualisme domine encore plus dans l'école vénitienne, dans les œuvres de Tiziano Vecelli (le Titien), et de Giacomo Robusti (le Tintoret) ; Paolo Caliari (Paul Véronèse, 1528-1588) se distingue par la richesse et la variété du coloris. L'école lombarde affecte une fière indépendance : Antonio Allegri (le Corrège) n'a pas visité Rome. L'école bolonaise brille surtout au xvne siècle avec les Carrache, Domenico Zam-
pieri (le Dominiquin), Guido Reni (le Guide), J. F.' Barbieri (le Guerchin). L'école napolitaine produit SalvatorRosa (1665-1673).— V. Peinture.
La sculpture entre dans une voie nouvelle avec Michel-Ange et Benvenuto Cellini.
La musique devait quelques réformes au Flamand Dufay (mort en 1432), qui se fixa à la cour pontificale. Un siècle plus tard, un autre Flamand, Desprez (mort en 1531), tantôt à Ferrare, tantôt à Rome, composait des messes fort renommées de son temps. Le Français Goudimel (mort en 15" 2) fonda à Rome une école de musique. Son meilleur élève fut Palestrina. Désormais l'Italie eut des musiciens illustres : après Palestrina (1524-1594), Zarlino, Tartini, Scarlatti.
Du dix-septième siècle jusqu'à nos jours. — L'Italie asservie a perdu ses grands peintres et ses grands sculpteurs, mais elle a trouvé de grands musiciens. Pergolèse (mort en 1 736) , Cimarosa (mort en 1801) n'ont pas été dépassés, même de nos jours. Guglielmi et Paesiello ont beaucoup perdu de leur ancienne réputation. Le bruyant Piccini (1728-1800) a rempli le dernier quart du xvme siècle de sa lutte Contre Gluck et les musiciens français. Après lui viennent les grandes illustrations contemporaines, Cherubini, Spontini, Rossini, Bellini, DonizettL et Verdi, le seul survivant des maestri qui ont porté si haut la gloire de la musique italienne. — V. Musique.
La peinture n'a plus produit de nos jours en Italie des artistes d'une réputation européenne. L'école moderne de sculpture italienne reconnaît pour chef Canova (mort en 1822). De beaucoup supérieurs, dans cette branche de l'art, aux autres peuples, les Italiens possèdent encore aujourd'hui de grands artistes, MM. Dupré, Romanelli, Vêla, Monteverde, Braga, Civiletti, etc.
[L.-G. Gourraigne.]
JACQUES. — Nom de deux rois d'Angleterre, de 1* dynastie des Stuarts *.
Jacques Ier (Jacques VI d'Ecosse). — Fils de Marie Stuart, ce prince était encore au berceau lorsque la révolution qui enleva la couronne à sa mère le porta lui-même au trône d'Ecosse sous la régence de son oncle lord Murray (1563). Elevé dans la religion protestante, il devint l'allié d'Elisabeth d'Angleterre, qui, après avoir fait tomber la tête de la mère, s'était décidée à choisir le fils pour son propre héritier. A la mort d'Elisabeth (1603), Jacques fut reconnu sans difficulté comme son successeur (il avait d'ailleurs des droits à, la couronne d'Angleterre par son arrière- grand'mère Marguerite, fille d'Henri VII Tudor), et prit le nom de roi de la Grande-Bretagne.
Jacques maintint les lois portées contre les catholiques; aussi ceux-ci formèrent-ils contre lui plusieurs complots, dont le plus sérieux fut la fameuse conspiration des poudres ^1605), à la suite de laquelle les jésuites furent bannis du sol anglais. Les non-conformistes protestants furent persécutés avec plus de rigueur encore que les catholiques ; de nombreux puritains émigrèrent dans l'Amérique du Nord, où ils fondèrent les colonies de la Nouvelle-Angleterre.
D'un caractère faible, Jacques Ier se laissa gouverner par des favoris, dont l'arrogance et la cupidité rendirent le roi impopulaire. Les bizarreries de son humeur, sa pusillanimité, sa pédanterie, {e couvrirent de ridicule. Imbu des maximes du pouvoir absolu, il voulut le? faiie prévaloir. « Les
rois, disait-il au Parlement en 1604, sont, par Dieu même, appelés des dieux, comme étant ses lieutenants et ses représentants sur la terre ; en eux brillent quelques étincelles de la Divinité. » Mais l'esprit d'indépendance, étouffé sous les Tudors, commençait à renaître. Le roi eut beau menacer d'une amende les villes qui nommeraient des députés de l'opposition : le Parlement ne se laissa pas intimider. Une lutte permanente s'engagea, et Jacques finit par avoir le dessous. En 1623, il avait envoyé à Madrid son favori , le duc de Buckingham, demander pour son fils Charles la main d'une infante d'Espagne ; grâce à l'insolence de Buckingham, les négociations, au lieu d'aboutir à un mariage, finirent par une déclaration de guerre ; mais le Parlement refusa alors les subsides qu'on lui demandait, et, pour les obtenir, Jacques dut consentir à ce que les commissaires du Parlement en surveillassent l'emploi : la royauté de droit divin capitulait devant la persévérante fermeté des Communes.
L'Angleterre, dont Elisabeth avait fait la première des puissances protestantes, ne joua sous ce règne qu'un rôle effacé dans la politique européenne : Jacques se désintéressa de la grande lutte que so livraient en Allemagne le catholicisme et la réforme, bien que son propre gendre, l'électeur palatin, réclamât son intervention en faveur de ses coreligionnaires (V. Guerre de Trente ans).
Mais les actes du souverain, qui portent l'empreinte de son esprit étroit et timide, ne sont que