DEUXIEME PARTIE
Histoire de la Révolution.
A. — Les origines de la Révolution.
Il faut chercher dans les splendeurs mêmes du règne de Louis XIV les causes de la Révolution. Sous ce roi qu'en France et en Europe on appelait le grand roi, l'Etat français arriva au plus haut degré de puissance. L'Alsace, le Roussillon, l'Artois, la Flandre, la Franche-Comté furent réunis à la France; à nos colonies du Canada, de la Guyane, de l'île Bourbon, s'ajoutèrent celles de la Louisiane, de Saint-Domingue, du Sénégal, presque tout le groupe des Petites Antilles, des établissements considérables à Madagascar et dans l'Indoustan. Louis XIV, justifiant sa devise Nec pluribus impar, lutta, dans plusieurs guerres, contre l'Europe coalisée, la fatigua de ses victoires, et presque toujours, sauf dans sa dernière guerre, celle de la succession d'Espagne, dicta les conditions de la paix. Les souverains de l'Europe s'inclinaient devant sa prépondérance, le reconnaissaient pour le premier d'entre eux, et s'efforçaient de l'imiter en tout.
A l'intérieur, il fonda sa royauté absolue sur la ruine des pouvoirs qui avaient tenu en éch^c ses prédécesseurs : il dompta l'aristocratie qu'il réduisit à n'être plus qu'une noblesse de cour; il força les parlements, qui s'intitulaient cours souveraines, à se renfermer dans leurs attributions judiciaires ; il humilia les prétentions du pape et fit des évêques les plus dociles de ses sujets ; il réduisit à l'impuissance les Etats provinciaux et effaça les derniers vestiges des libertés municipales.
Louvois lui organisa son armée sur un pied formidable; Colbert accrut sa marine marchande, créa une puissante marine de guerre, fonda les ports militaires de Dunkerque, Brest, Rochefort et Toulon ; ses architectes bâtirent le Val-de-Grâce, l'Observatoire, le Palais-Mazarin, l'Observatoire, les arcs de triomphe des portes Saint-Denis et Saint-Martin, les Invalides, achevèrent le Louvre et les Tuileries, construisirent Versailles.
Toute cette grandeur fut achetée par d'énormes sacrifices, et la nation en fut comme écrasée. Les vingt années de guerres non interrompues, souvent malheureuses, qui signalèrent la fin de ce règne, portèrent à son comble la misère du peuple des campagnes et des villes: la guerre sévissait aux frontières et la famine dans l'intérieur du royaume. La royauté persécuta cruellement les protestants, supplicia leurs pasteurs, terrorisa les populations du midi par les dragonnades, poussa les calvinistes des Cévennes à l'insurrection ; 400 0U0 Français, les plus riches et les plus industrieux, fuyant la barbarie de ses intendants, de ses juges, de ses dragons, émigrèrent dans les pays voisins : ce fut un coup mortel pour l'industrie et le commerce de la France et le commencement des prospérités de la Prusse et de l'Angleterre. Après avoir étonné l'Europe de ses victoires, de ses bâtiments, du luxe de sa cour, Louis XIV laissait en mourant une dette de près d'un milliard.
Sous Louis XV, cette situation empira. La banqueroute de Law au début, la banqueroute de l'abbé Terray à la fin du règne, anéantirent le crédit de l'Etat. Le pouvoir royal, tout aussi écrasant pour le peuple, aussi tyrannique pour les dissidents, n'offrait plus, en compensation, ni la gloire militaire, ni la prépondérance du pays au dehors. La guerre de Sept ans fut le déshonneur de la royauté et des nobles qui commandaient ses armées ; en Europe, la France fut humiliée devant la Prusse naissante ; hors d'Europe, les Anglais s'emparèrent du Canada, de nos possessions de l'Indoustan ; la Louisiane était cédée à.
l'Espagne. La vie privée du roi fut le scandale du siècle : le peuple, qui, en 1744, lui avait décerné le nom de « Louis le Bien-Aimé », changera cet amour en liaine : on vit le roi s'associer aux spéculateurs pour accaparer les grains et créer des famines artificielles. La royauté, si obéie naguère, voyait l'insubordination grandir autour d'elle : les évoques la bravaient; les parlements refusaient d'enregistrer ses édits; à Paris, le peuple, exaspéré par la disette, les petits rentiers, ruinés par les banqueroutes de l'Etat, multipliaient les émeutes; les campagnes se dépeuplaient, et, dans certaines provinces, le désert s'étendait.
Le Tiers-Etat, qui jusqu'alors avait soutenu la royauté contre tous ses ennemis, contre l'aristocratie, contre le pape, contre les évêques, et qui l'avait aidée à fonder sur l'unité française la grandeur royale, commençait à séparer sa cause de celle du monarque. La bourgeoisie était maintenant trop éclairée pour s'accommoder plus longtemps du despotisme, de l'arbitraire administratif, des abus qui déshonoraient la justice, l'armée et tous les services publics, des privilèges que s'arrogeaient le clergé et la noblesse. Les économistes français ou étrangers, Vauban, Boisguillebert, Quesnay, Gournay. Adam Smith, démontraient l'absurdité du système d'impôts. Voltaire flétrissait l'intolérance religieuse, vengeait La Barre, Sirven, Galas, victimes de la barbarie des juges, dénonçait au monde entier l'état de servage où. le chapitre de Saint-Claude retenait les paysans du mont Jura. Montesquieu, dans son Esprit des Lois, dégageait le principe des constitutions libres et donnait la formule des réformes. Rousseau, dans son Contrat social, proclamait la souveraineté du peuple. Diderot et d'Alembcrt, dans YEncyclopédie, commençaient l'éducation scientifique de la nation et détruisaient par la base toutes les superstitions politiques ou religieuses. Beaumarchais, dans sa comédie du Mariage de Figaro, livrait la noblesse et le régime arbitraire aux risées du public.
Quand, le 11 mai 1774, Louis XVI succéda à son aïeul Louis XV, une immense espérance s'empara du peuple et de la bourgeoisie. Le nouveau roi parut d'abord vouloir justifier cette attente. Il congédia les ministres de Louis XV, que poursuivaient la haine et le mépris de la nation: mais presque aussitôt se manifesta l'indécision qui était le trait essentiel de son caractère. 11 nomma Turgot contrôleur-général des finances, et Malesherbes ministre de sa maison; mais en même temps il confiait le ministère des affaires étrangères à l'écervelé Maurepas, qu'on appelait le Perroquet de la Régence, et le ministère de la guerre au comte de Saint-Germain, dont le premier soin fut d'introduire dans l'armée l'usage des châtiments corporels,
Malgré les obstacles qui leur étaient suscités par la reine Marie-Antoinette, fille de l'impératrice d'Allemagne Marie-Thérèse, par les parlements, les courtisans, les financiers, par leurs propres collègues et tous ceux qui profitaient des abus, les deux ministres populaires, Turgot et Malesherbes, 8e mirent à l'œuvre.
Malesherbes proposa à Louis XVI la restitution des droits civils aux protestants, la suppression des lettres de cachet, de la censure contre la presse, l'abolition de la torture: ces réformes furent ajournées.
Turgot lit décréter la suppression de la corvée royale mic les rouie., L'abolition des maîtrises, la destruction des douanes intérieures, les entraves à la circulation des grains, (.es réformes suscitèrent l'aniniosité des privilégiés. Le parlement de Paris soutint que » le peuple est taillable cl corv b e ■> merci ei m1"' c'est une partie de la constitution que le roi est impuissant à changer; » il
n'enregistra que par force l'édit qui abolissait la corvée. Les accapareurs soulevèrent le peuple ignorant contre l'édit qui établirait la liberté du commerce des grains, et soudoyèrent des brigands qui allèrent piller les boulangeries et couler les bateaux chargés de blé. Il fallut tout un corps de troupes pour mettre fin à la « guerre des farines » (mars 1776*. Le roi n'osa soutenir les ministres réformateurs. Malesherbes et Turgot donnèrent leur démission ; les paysans furent remis à la corvée, les ouvriers au régime des maîtrises, le commerce soumis aux anciennes entraves, tous les projets de réformes abandonnés.
Lorsqu'en 1776 éclata la guerre contre l'Angleterre pour la liberté dus États-Unis, pressée de rétablir ses finances, la cour s'adressa à un banquier genevois, Xecker ; comme il était protestant, on ne le nomma pas contrôleur-général, mais simplement directeur des finances. Necker reprit quelques-unes des idées de Turgot, affranchit les serfs du domaine royal, abolit la torture, mais seulement la question préparatoire, et non pas la question préalable. Pour trouver de l'argent, il fallait emprunter; pour emprunter, il fallait relever le crédit de l'État, et donner confiance aux capitalistes. Necker, pour la première fois, rendit public le budget des recettes et dépenses ; cette publication était fort incomplète et dissimulait encore bien des abus. Les courtisans, qui vivaient, comme on disait alors, des « bienfaits du roi », furent inquiets de ce commencement de lumière. Comme le compte-rendu de Xecker avait une couverture bleue : « Avez-vous lu le conte bleu? » dit Maurepas. Le mot eut du succès ; le roi abandonna son ministre.
La guerre d'Amérique continuait : elle eut des conséquences que la cour n'avait sans doute pas prévues quand elle permit à Lafayette et aux volontaires français d'aller soutenir les insurgés américains, et quand ensuite elle envoya les troupes royales sous la conduite de Rochambeau. Les Français assistèrent dans le Nouveau Monde au soulèvement d'un peuple qui revendiquait ses droits ; ils entendirent proclamer les principes de la souveraineté nationale et saluèrent la naissance de la République des États Unis. Beaucoup dirent avec Lafayette : « Voilà des principes que nous rappellerons un jour chez nous, » et gravèrent dans leur cœur ces maximes de la déclaration de Philadelphie :
a Tous les hommes ont été créés égaux ; ils ont été doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; pour s'assurer la jouissance de ces droits, les hommes ont établi parmi eux des gouvernements dont l'autorité légitime émane du consentement des gouvernés ; toutes les fois qu'une forme de gouvernement quelconque devient destructive des fins pour lesquelles elle a été établie, le ^euple a le droit de la changer et de l'abolir. »
Pendant que l'Amérique anglaise devenait une république, la cour de France et le gouvernement s'obstinaient dans les mêmes errements. Malgré la pénurie du trésor et la misère du peuple, les favoris de la reine touchaient de grosses pensions: les Polignac, à eux seuls, 700 U00 livres par an. Aussi la haine du peuple se tournait-elle contre Marie-Antoinette: on commençait à l'appeler V Autrichienne ou encore Madame Déficit. Les frères du roi, le comte de Provence, le comte d'Artois, s'adjugeaient des sommes énormes. Il fallait remplir I'' trésor, épuisé parles dépenses de la guerre et les prodigalités de la cour.
Calonne promit à la reine de trouver des ressources : nommé contrôleur-général, il débuta par emprunter lUO millions, dont un quart à peine entra au trésor ; le reste fut dévoré par les gens de cour : le comte de Provence en prit pour sa
part 25 millions et le comte d'Artois 56. Calonne i ne savait rien refuser à personne; il fallut emprunter encore 400 millions. Alors il s'avisa de proposer des réformes : soumettre les privilégiés à l'impôt, décréter la liberté du commerce, établir des assemblées provinciales, etc.
La situation était si grave que l'on parla de convoquer les États-Généraux. : on ne pensait à eux que lorsqu'il y avait de l'argent à leur demander. Cette fois, on avait de tels comptes à leur rendre qu'on n'osa les réunir. On se borna donc à convoquer les notables, c'est-à-dire précisément les représentants des classes privilégiées, qui ne payaient rien et qui entendaient bien ne rien payer. Ils repoussèrent unanimement les réformes que proposait le contrôleur-général, et Calonne tomba.
Son successeur, Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse, ne réussit pas mieux à convaincre les notables. Ils acceptèrent l'établissement d'assemblées provinciales, l'abolition de la corvée royale, la restitution de l'état civil aux protestants ; ils consentirent même à voter un impôt du timbre et une subvention territoriale; mais ils se refusèrent tout net à l'égalité des impôts, seul moyen d'éviter la banqueroute. Au cours dos discussions, Lafayette avait prononcé le mot d'États- Généraux et même d'Assemblée nationale.
Le parlement de Paris, quand les notables se furent séparés, refusa au ministère même les maigres ressources que ceux-ci lui avaient accordées. Il n'enregistra que par force, dans une séance royale ou lit du justice tenu par le roi, les deux impôts votés par eux. Après la séance royale, le parlement protesta et fut exilé à Troyes, puis dissous ; les parlements de province firent cause commune avec celui de Paris et furent également dispersés.
En se dispersant, le parlement de Paris, comme l'assemblée des notables, comme naguère la cour des aides, comme les États provinciaux de Dauphiné réunis à Vizille, comme le clergé lui-même dans son assemblée de 1787, comme l'opinion publique tout entière, en avait appelé aux États- Généraux. Le roi finit par se résigner : en décembre 1787, il promit qu'on les convoquerait dans cinq ans. L'état des finances ne permit pas d'attendre si longtemps : la date de mai 1789 fut définitivement arrêtée. Puis, pour s'assurer un peu de popularité, le gouvernement rappela Xecker.
Il y avait cent soixante-quinze ans qu'on n'avait convoqué les mandataires de la nation ; la dernière réunion remontait à 10 14. Pendant les deux règnes si longs de Louis XIV et de Louis XV, pendant ce siècle et demi de monarebie absolue et irresponsable, il ne fut même pas question des États. Le souvenir des États-Généraux de 1614 était d'ailleurs resté peu populaire, tant le Tiers-État y avait essuyé d'humiliations; les représentants de la bourgeoisie y avaient paru à genoux et tête nue, tandis que le clergé et la noblesse restaient assis et couverts devant le roi. L'orateur du Tiers-État ayant osé dire que les trois ordres étaient comme trois frères, les deux premiers étant les aînés et le Tiers-Éiat étant le cadet, la noblesse lui fit cette insolente réponse : « Qu'il n'y avait aucune fraternité entre elle et le Tiers; que les nobles ne voulaient pas que les enfants de cordonniers et de savetiers les appelassent leurs frères ; qu'il y avait autant de différence entre eux et le Tiers qu'entre le maître et le valet. »
En 1788, la première question qui se posa fut celle-ci : le Tiers-État aurait-il un nombre de représentants égal à celui des représentants des deux autres ordres réunis? C'est ce qu'on appelait la question du a doublement du Tiers ». En fait, dans la plupart des réunions d'États-Généraux, le Tiers avait une double représentation; en droit,
il était bien juste que vingt millions d'hommes eussent une représentation au moins égale à celle des cent mille ecclésiastiques et des cent cinquante mille nobles qui composaient les deux autres ordres. Xecker le comprit ainsi ; mais il voulut faire décider le doublement du Tiers par une nouvelle assemblée de notables qu'il convoqua en 1788. Les notables, gens privilégiés, refusèrent le doublement : Xecker le fit décider par le conseil du roi.
De ce premier principe, le doublement du Tiers, découlait naturellement cette conséquence : le vote par télés, et non le vote par ordres, dans les délibérations. A quoi bon attribuer au Tiers-Etat un nombre double de représentants, si l'on devait voter par ordres, s'il ne devait avoir qu'un suffrage contre les deux suffrages des ordres privilégiés? Xecker ne put ou ne voulut pas tirer la conséquence du principe posé par lui-même. Les événements allaient montrer tout le péril de cette irrésolution.
Xecker fit admettre les curés dans la représentation du clergé, les paysans dans celle du Tiers-Etat, les protestants au nombre des électeurs et des éligibles. Il s'abstint d'exercer aucune pression sur les élections : on vit, pour la première fois dans notre histoire, cinq millions de Français exercer leur droit de citoyens. Les privilégiés essayèrent bien d'apporter quelque trouble dans ce grand mouvement : leurs intrigues ne furent pas étrangères à l'émeute du 27 avril 178D à Paris, pendant laquelle la populace incendia la fabrique Piéveillon, et qui manqua faire ajourner la convocation des Etats.
Presque partout, les élections se firent avec le plus grand calme : dans chaque bailliage, le clergé, la noblesse, le peuple des villes et des campagnes, rédigèrent les fameux cahiers de 1789, c'est-à-dire les vœux dont les députés aux Etats étaient chargés de solliciter la réalisation. Le clergé revendiqua, dans ses cahiers, le maintien de la dîme et de la propriété ecclésiastique, son droit de surveillance sur l'éducation, sur la presse, sur les dissidents religieux ; la noblesse stipula la garantie de tous ses privilèges; mais le clergé comme la noblesse s'unirent au Tiers-Etat pour demander qu'on restreignît le despotisme royal et que les mandataires de la nation fussent convoqués périodiquement.
« Ecoutez! écrivait Camille Desmoulins dans sa brochure la France libre, écoutez Paris et Lyon, Rouen et Bordeaux, Calais et Marseille ; d'un bout de la France à l'autre, le même cri, un cri universel, se fait entendre. La nation a partout exprimé le même vœu. Tous veulent être libres.»
Les cahiers du Tiers-Etat de Rennes contiennent ce vœu qui est la formule même de la Révolution : a C'est par erreur que ce qu'on appelle Tiers-Etat a été qualifié ft ordre ; avec ou sans les privilégiés, il s'appelle Peuple ou Nation. » C'est l'idée que l'abbé Sieyès avait déjà exprimée dans la célèbre brochure : « Qu'est-ce que le Tiers-Etat ? — Rien. — Que doit-il être ? — Tout. »
La députation de la noblesse, telle qu'elle sortit des élections, se composait de 242 gentilshommes et de 28 membres des parlements ; celle du clergé, de 48 prélats, de 35 abbés de monastères, de V08 curés ; le Tiers comptait 578 membres, parmi lesquels 2 prêtres, 12 nobles, 13 magistrats des municipalités, 102 magistrats de bailliage, 212 avocats, 16 médecins, 10U marchands ou cultivateurs. Le comte de Mirabeau et l'abbé Sieyès figuraient comme députés du Tiers.
B. — I.ei Étata-Généraux. La Constituante.
Réunion des Etats-Généraux. — Les Etats- Généraux se réunirent non à Paris, mais à Ver-
RÉVOLUTION FRANfJAISE — 1876 — RÉVOLUTION FRANÇAISE
sailles, où résidait le monarque. Le 4 mai, le roi, sa famille, ses ministres, les députés des trois ordres, se rendirent processionnellement de l'église Notre-Dame à l'église Saint-Louis, pour y entendre la messe d'inauguration. Une foule immense était accourue de Paris pour assister à la cérémonie ; elle fut péniblement frappée du contraste qu'on avait voulu ménager entre le costume simple et sévère, l'habit noir, le petit manteau court des députés bourgeois, et les costumes magnifiques des députés privilégiés. En fait d'étiquette, la cour prétendait revenir k la tradition des États de 1614. Quand on demandait au garde des sceaux Barentin si le Tiers-Etat serait obligé de parler
à genoux, il répondait : « Si le roi voulait! »
La môme distinction humiliante se retrouva dans la harangue que l'évêque de Nancy adressa au roi dans l'église Saint-Louis : « Sire, recevez les hommogci du clergé, les respects de la noblesse, et les Iiumbles supplications du Tiers-Etat. »
Le lende.uiin, 5 mai, la séance d'ouverture eut lieu dans la salle des Menus. En face du trône que le roi allait occuper, le maître des cérémonies plaça le clergé à droite, la noblesse à gauche, le Tiers au fond de la salle. Plus de quatre mille spectateurs emplissaient les tribunes. Louis XVI, entouré de la îcl^c, de ses frères, de ses ministres, de toute une cour brillante, se plaça sur le trône et se couvrit. Les députés du clergé et de la noblesse, comme c'était l'usage, en tirent autant : ceux du Tiers les imitèrent. Des murmures éclatèrent sur les bancs des privilégiés; alors le roi, pour ne pas autoriser l'extension de leur prérogative aux membres des communes, retira son chapeau.
Dans les discours que prononcèrent successivement le roi, le garde des sceaux et Xecker, on s'appliquait à mettre les députés en garde contre les « innovations dangereuses » ; c'était uniquement de l'état financier, des sacrifices à s'imposer qu'on prétendait les entretenir. Quant à la question du vote par têtes ou par ordres, on la laissait indécise : au fond la cour eût désiré qu'on votât par tète dans les matières de finances, afin d'être plus assurée d'obtenir les fonds, et qu'on votât par ordres sur presque toutes les autres questions, afin d'être garantie contre toute innovation. Elle s'obstinait à voir dans les députés, non des législateurs, mais des contribuables. Mais la nation française qui, pour la première fois depuis ses origines, se trouvait maîtresse de ses destinées, qui depuis quinze siècles portait le triple joug des clergés, des aristocraties, des monarchies de toute forme, qui pendant cent soixantequinze ans avait vu interrompre la convocation de ses Etats, n'entendait pas que tant de souffrances, tant d'efforts, tant de progrès accumulés, tant d'espérances suscitées, n'aboutissent qu'à ce résultat : refaire les finances du roi pour que les vieux abus pussent en paix se perpétuer. Les députés du Tiers furent à la hauteur de leur mission.
Le Tiers-Etat se constitue en Assemblée nationale. — Le G mai, le clergé et la noblesse se rendircntdans les salles qu'on leur avait préparées ; le Tiers-Etat, comme le plus nombreux, conti nuait a siéger dans la salle des Menus. Il y av.it à procéder tout d'abord a la vérification des pouvoirs. Cette opération devait-elle se faire en commun parles trois ordres, ou séparément? Les privii. giés entendaient qu elle si' ferait séparément ; les députés du i iers, qu'elle se ferait en commun. Si ces dernier.-, cédaient, il était certain que toutes les autres délibérations auraient lieu dans la môme forme ; que. toutes les fois qu'il y aurait un abus à supprimer, nue réforme à établir, le suffrage unique du Tiers serait annulé par le double suffrage des eues privilégiés. La Révo-
lution était arrêtée dès le début, le Tiers-Etat maintenu dans son infériorité, le peuple condamné à une servitude éternelle.
Ainsi de la solution qu'on donnerait à cette simple question, la vérification des pouvoirs, dépendait l'avenir même de la France.
C'est ce que comprirent à merveille les députés du Tiers : ils maintinrent leur revendication et attendirent que les privilégiés voulussent bien se réunir à eux. Ils attendirent patiemment, longtemps ; mais le temps travaillait pour eux. Us savaient que, même parmi les nobles, un certain nombre souhaitaient que la Révolution continuât, et que, dans le clergé, la plupart des curés, opprimés par 1 epispocat, exploités par les monastères, étaient favorables aux communes. Des conférences s'établirent entre les délégués des trois ordres; les évoques, sous prétexte de se porter médiateurs, n'oublièrent rien pour empêcher l'accord. Us affectaient de rendre le Tiers-État responsable du retard apporté au soulagement de la misère croissante du peuple; un des prélats s'écriait pathétiquement en montrant un morceau d'affreux pain noir : « Voilà le pain du paysan ! » En effet, c'était le pain que l'ancien régime, depuis quinze siècles, faisait manger au peuple français.
Près de cinq semaines se passèrent ainsi, les privilégiés se concertant avec la cour, le Tiers en relation constante avec le peuple qui tous les jours venait remplir les tribunes de l'Assemblée. Le 10 juin, Sieyès dit à ses amis : « Coupons le câble, il est temps. » Il était temps de quitter le rivage du vieux monde et de voguer en pleine mer, vers l'avenir. Sieyès proposa de sommer une dernière fois le clergé et la noblesse, de leur signifier que l'appel se ferait dans une heure et qu'il serait donné défaut cont.e les non-comparants. Cette mise en demeure décida quelques curés, trois d'abord, puis sept, puis un plus grand nombre, à se rallier au Tiers qui les accueillit avec enthousiasme. Le 17, les députés des communes firent un pas encore plus hardi. Sur la mot on de Sieyès, « attendu que cette assemblée est déjà composée des représentants envoyés directement par les 96 centièmes au moins de la nation, et qu'une telle masse de députation ne saurait rester inactive par l'absence des députés de quelques bailliages ou de quelques classes de citoyens, » ils se proclamer, nt constitués en Assemblée nationale. C'en était fait des États-Généraux, de la division en ordres, de tout l'ancien régime politique.
L'Assemblée nationale parle et agit tout d'abord en souverain. Elle entend et décrète : 1° que les impôts cesseront d être perçus, si elle venait à être dissoute; 2° que la dette publique est sous la garantie de la nation ; 3° qu'un comité de subsistances sera constitué. Par le premier de ces décrets, elle mettait, quant aux finances, la cour dans sa dépendance ; par le second, elle s'attachait les capitalistes et les créanciers de l'État; par le troisième, elle s'assurait les sympathies du peuple.
La cour et les privilégiés sentirent le coup qui leur était porté. Louis XVI hésita quelque temps entre les conseils de Necker et ceux de sa famille. La reine l'entraîna, sous prétexte de chasse, à Marly, l'entoura d'un comité secret formé du comte d'Artois, de Condé, Conti, Barentin, l'archevêque de Paris, le cardinal de la Rochefoucauld. 11 se laissa convertir à l'idée d'un coup d'État : il tiendrait dans la salle des Menus une séance royale, parlerait aux députés un langage menaçant, indiquerait les quelques réformes auxquelles il consentait, et signifierait aux trois ordres d'avoir à se séparer. Necker serait renvoyé. Le serment du 20 juin et la séance royale du
23. — Dans la nuit du 20 juin, Bailly, président de l'Assemblée nationale, fut averti par le garde des sceaux que les séances étaient suspendues. Ce grand citoyen aima mieux obéir à son mandai qu'à la cour. A l'heure ordinaire, il se présenta, suivi des députés, à la salle des États. Il la trouve fermée, occupée par les ouvriers qui faisaient les préparatifs de la séance royale : les sentinelles présentèrent la baïonnette aux représentants de la nation. Ceux-ci, dans leur indignation, parlaient d'aller tenir leur séance à Marly, sous les fenêtres du roi. On décida de se rendre à la salle du Jeu de Paume ; là, dans une salle nue, sans autre meuble que la chaise sur laquelle était monté le président, en présence d'un public nombreux, parmi les rafales du vent qui pénétrait de toutes parts, les députés debout, la main levée, jurèrent de ne pas se séparer avant d'avoir donné une constitution à la France. Tel fut le serment du Jeu de Paume.
Le surlendemain, l'Assemblée trouva le Jeu de Paume fermé, le comte d'Artois l'ayant retenu pour une partie de balle ; mais à ce moment, la majeure partie du clergé, s'étant réunie aux communes, fit ouvrir l'église Saint-Louis, et, suivant l'expression d'un orateur, « le temple de la religion devint celui de la patrie. »
Le 23 eut lieu la séance royale. La salle des Menus était entourée de troupes; les députés du Tiers attendirent longtemps à une porte de derrière, dans la boue, sous la pluie, disputant avec les gardes, pendant que les ordres privilégiés entraient par la grande porte. Dans l'appareil militaire qui entourait le roi, on remarqua l'absence de Necker. Les tribunes étaient vides, l'entrée de la salle ayant été interdite au public. Le roi tint le discours que lui avait dicté le comité secret : il cassa tous les décrets de l'Assemblée, prescrivit le maintien de la division en ordres, déclara qu'il ne permettrait pas qu'on touchât ni i\ l'Église, ni à l'institution de l'armée, ni au système d'impôts sans le consentement des privilégiés., ni à la dîme, ni aux droits et devoirs seigneuriaux. « Je vous ordonne, messieurs, ajouta-t-il, de vous séparer tout de suite et de vous rendre demain matin dans les chambres affectées à vos ordres. »
Quand le roi se fut retiré, le clergé et la noblesse sortirent également. Les députés des communes restèrent à leurs places, calmes, silencieux, indignés. Le grand-maître des cérémonies, Dreux- Brézé, revint alors, et s'adressant au président : « Vous avez entendu, messieurs, l'ordre du roi. » Dailly, se tournant vers ses collègues : « Il me semble, leur dit-il, que la nation assemblée ne peut pas recevoir d'ordre. » Alors Mirabeau, d'une voix tonnante, répondit à Dreux-Brézé : « Nous avons entendu les intentions qu'on a suggérées au roi... Allez dire à ceux qui vous envoient que nous sommes ici par la volonté du peuple et qu'on ne nous en arrachera que par la puissance des baïonnettes. » Le grand-maître des cérémonies, intimidé par la majesté de cette souveraineté nouvelle qui venait de se révéler, sortit à reculons devant les représentants du peuple, comme il faisait, devant le roi. « Quoi donc ! dit un député breton, le roi parle en maître quand il devrait consulter. » Sieyès ajouta : « Vous êtes aujourd'hui ce que vous étiez hier : délibérons. » C'était déclarer qu'on tenait pour nul tout ce qu'avait dit le roi ; on cassait les actes de la séance royale, tandis que la séance royale avait prétendu casser les actes de l'Assemblée. Puis l'Assemblée décréta l'inviolabilité de ses membres.
Dans le premier moment, la cour crut à son triomphe. La reine était radieuse, et, présentant sou fils aux députés nobles : « Je le confie, ditelle, à la noblesse » . Toute cette joie tomba quand
on apprit la résistance du Tiers : on n'avait pas prévu ce refus d'obéissance ; le roi paraissait déconcerté et disait : « S'ils ne veulent pas s'eu aller, qu'on les laisse ! » Necker, que, le matin, on avait décidé de congédier, fut, le soir, supplié de rester. Le 27, le duc d'Orléans se rendit à l'Assemblée avec un grand nombre de députés nobles, et la réunion définitive des trois ordres devint alors un fait accompli.
Prise de la Bastille et nuit du 4 août. — La reine et le parti de la cour n'avaient reculé que parce qu'on n'était pas en mesure d'employer « la puissance des baïonnettes». On se mit aussitôt en devoir de réparercet échec; dès les premiers jours de juillet, des mouvements de troupes se dessinèrent autour de Versailles et de Paris ; on appela de préférence les troupes étrangères, les mercenaires suisses, croates, hongrois, allemands, qui résisteraient moins à un attentat contre l'Assemblée nationale, les régiments de Diesbach, Reinach. Helmstadt, Salis-Samade, Berchiny. Esterhazy, Royal-Allemand, Royal-Pologne, Royal- Croate, etc. On occupa toutes les routes de manière à pouvoir, suivant le cas, menacer Versailles ou affamer Paris. On fit entrer un renfort de Suisses à la Bastille. On confia toutes ces troupes à Breteuil, qui disait : « S'il faut brûler Paris, on brûlera Paris ! » et au maréchal de Broglie, qui disait, panant d^s députés, que « le canon et la fusillade auraient raison des argumentateurs. » Enfin, on sut que la reine, pour payer la guerre c vile, faisait fabriquer secrètement du papiermonnaie, c'est-à-dire préparait la banqueroute.
Le 9 juillet, le jour même où elle prenait le titre d£ Constituante, l'Assemblée envoyait une adresse au roi pour demander l'éloignement des troupes étrangères, dont la présence agitait le peuple. La réponse du roi fut peu rassurante : il était, disaitil, seul juge de la nécessité de faire venir ou de renvoyer les troupes ; il ne s'agissait que d'assurer l'ordre et de garder l'Assemblée ; si l'Assemblée était inquiète,on pourrait la transférer à Noyon ou à Soissons. C'eût été l'éloigner de Paris et la mettre à la discrétion des mercenaires. Le même jour, 11 juillet, on apprenait que Necker, chassé du ministère, était parti pour Bruxelles, et qu'un nouveau cabinet venait de se former, composé précisément de tous les hommes du coup d'Etat : Broglie, Breteuil, La Galissonnière, Vauguyon, l'ami des jésuites, et Foulon, auquel le peuple prêtait cette parole : « S'ils ont faim, qu'ils mangent du foin ! »
L'Assemblée, sous le coup de cette provocation, reprit toute son énergie. Elle envoya une. députation demander au roi le renvoi des troupes et le rappel de Necker; la députation ne fut pas reçue. Alors cette Assemblée, qui n'avait pas un soldat pour la détendre, décréta :
1° Que Necker et ses collègues emportaient sa confiance et les regrets de la nation ;
2" Qu'elle rendait responsables les ministres actuels et les conseillers du roi, de que/que rang et état qu'ils pussent être, — ce qui visait les frères du roi et la reine elle-même ;
3° Que quiconque proposerait la banqueroute seraitdéclaré infâme : — c'était flétrir d'avance les projets financiers de la cour.
Cela fait, l'Assemblée attendit,
A Paris, que se passait-il? Depuis la séance royale du 23 juin, les esprits étaient inquiets et agités. L'abbé Fauchet et d'autres journalistes avaient mis en circulation une adresse au roi qui demandait l'éloignement des troupes, la formation d'une garde civique, l'élection d'une municipalité parisienne : ils recueillirent 2000 signatures. La déclaration du roi au sujet de l'armée avait achevé de convertir les gardes françaises à la cause de la Révolution. Déjà ils refusaient de tirer sur le peu-
RÉVOLUTION FRANÇAISE — 1878
pie : leur colonel en fit mettre onze à l'Abbaye ; le peuple les délivra de vive force. Les Parisiens furent exaspérés quand ils virent les troupes royales occuper le Champ-de-Mars et pousser leurs patrouilles jusqu'aux Tuileries. Le 12 juillet, à la nouvelle du renvoi de Necker, Camille Desmoulins monta sur une table au Palais-Royal, distribua aux assistants les" feuilles des marronniers en guise de cocarde et appela le peuple à l'insurrection ; on promena les bustes de Necker et du duc d'Orléans. Les dragons du prince de Lambesc chargèrent la foule aux Tuileries : les gardes françaises tirèrent sur les dragons. Les électeurs se réunirent à l'Hôtel-de-Ville, chassèrent la municipalité royale, en installèrent une nouvelle, et décrétèrent la levée de 48,000 hommes. Toute la journée du 13, le tocsin de l'Hôtel-de-Ville et des églises retentit dans la ville, soulevant l'effroi et la colère des niasses. Flesselles, prévôt des marchands (maire de Paris), essaya d'amuser le peuple en lui promettant des armes. Le peuple en trouva tout seul : on fabriqua 5c, 000 piques et l'on enleva du dépôt des Invalides les fusils et les canons. Le 14 au matin, un cri unanime s'éleva dans Paris : « Allons prendre la Bastille ! »
La Bastille passait pour imprenable ; elle avait huit tours d'une hauteur vertigineuse, des fossés pleins d'eau, larges comme une rivière, des canons à toutes ses emtirasures : elle pouvait broyer le faubourg Saint-Antoine. Le peuple parlementa d'abord avec le gouverneur de Launay, puis l'attaque commença. Les Parisiens, que la garnison pouvait canonneret fusillera l'abri, eurent 83 morts et 98 blessés ; mais, à cinq heures, la Bastille était prise.
Il était temps ; dans la nuit du 14 au 15 devait se faire le coup d'Etat ; 40,00(> exemplaires de la proclamation royale étaient déjà imprimés ; la reine et Mme de Polignac visitaient les troupes étrangères, présidaient aux distributions d'argent et de vin. Foulon et son gendre, l'intendant Berthier, poussaient avec ardeur les préparatifs. Le roi devait quitter Versailles pour laisser l'Assemblée aux prises avec les soldats. Ce jour-là, une f-rande dame disait à Dumouriez : « Il paraît que les députés mutins sont déjà à la Bastille. »
La nouvelle de la victoire du peuple tomba comme un coup de foudre sur Versailles. L'Assemblée, pour éviter de trouver encore une fois les portes fermées, s'était déclarée en permanence; elle siégea soixante-dix-neuf heures de suite. Presque en même temps, elle apprit la chute de la Bastille, et la retraite des troupes, qui des Champs-Elysées se repliaient sur Sèvres. On n'avait môme plus à craindre un retour offensif, à la faveur de la nuit, comme l'espéraient Berthier et Foulon : car fies symptômes de mutinerie s'étaient manifestés môme dans les troupes étrangères, et le régiment suisse de Châteauvieux avait déclaré qu'il ne tirerait pas.
Le 15 au malin, les représentants décidèrent d'envoyer au roi une députation que Mirabeau enflamma de sa redoutable éloquence. Au moment où elle se disposait à sortir, on annonça que le roi allait se rendre dans l'Assemblée. Louis XVI, à qui h; duc de Liancourt avait fait entendre qu'il s'agissait « non d'une révolte, mais d'uni' révolution, » venait tenter une réconciliation. « Le Bang de nos frères coule à Paris, s'écria Mirabeau, qu'un morne respect soit le premier accueil fait au monarque par les représentants d'un peuple malheureux : le silence des peuples est la leçon des rois. » Pointant quand le roi parut sans gardes, accompagné seulement «le ses frères, lorsqu'il eul «lit qu'il avait éloigné les troupes, qu'il ne faisait qu'un avec la Dation, cette assemblée, profondément imbue de sentiments et de traditions monarchiques, se leva au cri de : Vive le Roi! et
REVOLUTION FRANÇAISE
reconduisit le prince jusqu'au château. Mais la faiblesse de Louis XVI et la perfidie obstinée de la cour autorisaient des défiances qui étaient dans tous les cœurs, et qu'une vieille femme, se jetant aux genoux du roi sur la place du palais, exprima en son langage : «Ah! sire! êtes- vous sincère? Ne vont-ils pas encore vous faire changer? »
Le roi, réconcilié avec l'Assemblée, sentit qu'il devait également se réconcilier avec Paris : Paris qu'un long divorce séparait de ses rois depuis un siècle et demi qu'ils avaient quitté les Tuileries pour Versailles, Paris encore tout bouillant du 14 juillet, Paris qui poursuivait de son courroux les complices du coup d'État, qui venait de mettre à mort Flesselles et de l.aunay et qui allait massacrer Foulon et Berthier. La reine aurait voulu que le roi n'allât pas à Paris, qu'au contraire il quittât Versailles et commençât la guerre civile : Louis XVI n'osa pas. Il fit annoncer à l'Assemblée qu'il rappelait Necker el qu'il se rendait à Paris. Une délégation de cent députés l'y précéda et fut reçue avec enthousiasme ; l'Assemblée et Paris avaient également (ait. leur devoir : au serment du Jeu de Paume avait répondu la prise de la Bastille. Bailly, nommé maire de la municipalité nouvelle, Lafayette, proclamé commandant des gardes nationales, allèrent aux portes de la ville recevoir le roi. Louis XVI traversa Paris entre deux haies de gardes nationaux, reçut des mains de Bailly la cocarde tricolore, monta l'escalier de l'Hôtel-de- Ville sous une voûte d'acier fermée par les épées des officiers de l'armée nouvelle, sanctionna la nomination de Bailly et de Lafayette, et repartit pour Versailles.
Necker était revenu en triomphe. Les fauteurs du coup d'État, le comte d'Artois, Condé, Conti, Polignac, Broglie, Lambesc, Calonne quittaient la France et donnaient ainsi le signal de l'émigration.
Le drapeau tricolore, emblème de la Révolution, flottait sur la Bastille vaincue, sur cette sombre forteresse qui était comme le symbole de l'absolutisme royal, qui avait servi de prison à toutes les victimes de l'arbitraire, aux protestants, aux philosophes. Les cahiers de 1789 en avaient demandé la démolition : le peuple de Paris ne fit qu'exécuter la sentence prononcée par la France tout entière. La prise de la Bastille est un fait culminant dans l'histoire non seulement de la France, mais de l'Europe entière; elle inaugurait une époque nouvelle de l'histoire du monde et consacrait l'avènement de la société moderne. Ce ne fuient pas seulement les Français qui s'en réjouirent, mais les libéraux de l'Angleterre, de l'Allemagne, de l'Italie; dans la Russie lointaine, à Saint-Pétersbourg, quand parvint cette grande nouvelle, on vit les Russes et les étrangers s'embrasser dans les rues et répéter avec enthousiasme : « La Bastille est prise ! »
La province suivit le mouvement de Paris : à Rouen, à Orléans, à Lyon, à Nancy, il y eut des rixes entre la troupe et la milice bourgeoise ; à Caen, à Bordeaux, les forteresses royales furent luises ; à Rennes, à Saint-Malo, à Strasbourg, les soldats fraternisèrent avec le peuple. Le mouvement gagna les campagnes : partout les paysans coururent aux châteaux des nobles, brûlèrent les archives pour anéantir les titres qui consacraient les redevances féodales; dans maint village, les châteaux édifiés autrefois des corvées du peuple. furent incendiés, et les potences des seigneurs haut-justiciers renversées. Partout, dans les campagnes comme dans les villes, la population s'arma de piques, de faulx ou de fusils. Contre les régiments restés fidèles à la cour, l'Asson disposait maintenant de trois ou quatre millions
iiiion 's. En huit jours, contre les droits féodaux,
contre les intrigues do Versailles, contre les me-
fois, il comptait sur Bouille, qui commandait autour de Metz nue armée de 25 à 30 OOo hommes. Il pro jetait de rassembler autour du roi. outre les lu 000 hommes de la maison militaire, les régiments des environs, d'envoyer Louis XVI à leur tête rejoindre Bouille, qui aurait marché sur Paris. On commença par appeler à Versailles le régiment de Flandre, et les cocardes des régiments étrangers se montrèrent de nouveau à Paris. Le 1" octobre, dans la salle du théâtre de Versailles, un repas, donné par les sardes du corps au régiment de Flandre, dégénéra en manifestations violentes. Le roi, la reine avec le dauphin dans ses bras, parurent dans cette fête. La musique Joua un air significatif : « O Richard, ô mon roi, l'univers t'abandonne, » puis la marche des hulans ; puis on sonna la charge et les convives avinés escaladèrent, l'épée en main, les loges du théâtre ; des dames enlevèrent aux officiers la cocarde tricolore pour la remplacer par la cocarde blanche. Le 3 octobre, autre banquet du même genre.
Pendant qu'on banquetait à Versailles, la famine sévissait à Paris. Ces provocations tombèrent sur une population affolée par ses souffrances, aigrie par des soupçons plus justifiés d'ailleurs qu'elle-même ne pouvait le croire. Le 5, quelques milliers de femmes envahissent l'Hôtelde-Ville et déclarent qu'elles vont chercher le boulanger, c'est-à-dire le roi, dont la présence à Paris ramènera l'abondance. Plusieurs sont munies de tambours et entraînent le reste sur la route de Versailles ; l'huissier Maillart leur sert de guide, comme pour aller opérer la saisie de la royauté ; les volontaires de la Bastille courent à leur suite, traînant des canons; Lafayette rassemble en hâte les gardes nationales et prend à son tour le chemin de Versailles, dans le desseia de protéger le château. Toute cette masse de population entre à Versailles en chantant l'air royaliste Vive HenrilV! Une députation de ces femmes est reçue par Louis XVI, qui promet de veiller à l'approvisionnement de Paris. Sauf quelques rixes avec les gardes, la soirée est calme. Mais au matin, vers six heures, quelques hommes du peuple, rôdant autour des grilles du château, trouvent une porte ouverte et s'y précipitent. La foule accourt et les suit. On commence à massacrer les gardes du corps, on pénètre dans les appartements. Lafayette parvient à sauver le roi, la reine et le dauphin, mais c'est à condition que le boulanger, la boulangère et le petit mitron viendront à Paris. Telles furent les journées d'octobre, qui écrasèrent en germe le complot de la cour et mirent le monarque à la discrétion du peuple. Louis XVI s'installa aux Tuileries, et l'Assemblée à l'Évèché, puis au Manège.
La situation devenait d'autant plus périlleuse que les questions dont l'Assemblée avait à s'occuper étaient plus délicates. On allait toucher aux biens et même à l'organisation du clergé. Pour éviter la banqueroute, l'Assemblée avait, sur la proposition de Mirabeau, décrété le don patriotique par tous les citoyens d'un quart de leur revenu. Ce sacrifice fut reconnu insuffisant. Alors on songea aux immenses ressources que détenait encore l'Eglise: 100 000 membres du clergé régulier et séculier, ou plutôt quelques centaines de prélats, abbés de monastères et autres grands seigueurs ecclésiastiques, possédaient en toute propriété le tiers du sol national ; leurs revenus s'élevaient à près de 400 millions ; le chapitre de Saint-Claude tenait en servage 15 0Ù0 citoyens. C'était là une situation qui ne pouvait plus se défendre. Dès le 6 août, Buzot avait déclaré qu'il fallait reprendre les biens de l'Eglise. Le 8, le marquis de Lacoste proposa ce projet de loi : « 1° Les biens ecclésiastiques
naces de l'Europe, la nation s'était levée d'un élan unanime.
Cette haine du paysan contre la féodalité, qui se traduisait en incendies des châteaux et en violences contre les seigneurs, força l'Assemblée à prendre un grand parti. Dans la nuit du 4 août, le duc d'Aiguillon et le vicomte de Noailles proposèrent l'abolition de tous les droits féodaux : les curés offrirent d'abandonner leur casuel; les députés des pays d'État renoncèrent à leurs privilèges en matière d'impôts; les députés des villes aux privilèges municipaux. Ce fut une émulation admirable de renoncementet de sacrifice. Le haut clergé, qui s'était abstenu, n'y gagna rien : deux jours après il fut dépouillé de la dîme, en attendant qu'il fût dépouillé de ses biens.
L'Assemblée venait, en cette nuit mémorable, de consacrer l'abolition du régime féodal qui depuis les origines de notre histoire pesait sur le peuple de France. Il lui restait à remplir son serment du 20 juin, à faire la constitution. D'abord elle rédigea la Déclaration des droits de l'homme, ce résumé des principes de la Révolution qui est resté comme l'Évangile politique et social de la France nouvelle, et le magnifique préambule de la constitution. Puis elle discuta l'organisation du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif.
Quant on en vint à cette matière délicate, les partis qui existaient en germe dans l'Assemblée commencèrent à prendre position. On put distinguer bientôt : 1° le parti de la cour, composé du haut clergé et de la noblesse, qui prétendait maintenir presque entièrement l'ancien régime ; il comptait parmi ses plus brillants orateurs l'abbé Miury et Cazalès; !!" le parti Necker, ou parti monarchien, qui entendait conserver au roi tout le pouvoir exécutif, à la noblesse et au clergé une grande situation dans l'État, qui rêvait de partager l'Assemblée en une Chambre haute et une Chambre des communes : il reconnaissait pour ses chefs Mounier, Lally-Tollendal et Clermont-Tonnerre ; 3° le parti national, qui voulait constituer une Assemblée unique en face de la royauté affaiblie ; il avait à sa tète Mirabeau, Sieyès, Bailly et Lafayette ; 4° le parti avancé, avec Duport, Barnave, les frères Lameth, qui essayait de stimuler l'Assemblée en s'appuyant sur le peuple de Paris et en organisant la confédération des clubs ; 5° les hommes comme Robespierre, Barère, Grégoire, Pétion, Buzot, dont le groupe contenait en germe la future Gironde et la future Montagne et qui se réservaient de pousser encore plus loin la Révolution.
Hors de l'Assemblée, Danton avait déjà une puissante action sur le peuple, Camille Desmoulins dans la presse. Des clubs s'ouvraient aux Jacobins, aux Cordeliers. Loustalot tirait à 200 000 exemplaires son journal intitulé les Révolutions de Paris ; Fréron rédigeait ['Orateur du peuple; Camille Desmoulins, les Révolutions de France et de lirabant; Barère, le Point du jour; plus tard viendront Marat avec Y Ami du peujde, Hébert avec le Père Duchesne. Le parti de la cour, dans le Journal de la Cour et de la Ville, le Journal des Halles, Y Ami du roi, les A' tes des apôtres, attaquait avec une violence et une insolence inouïes les hommes de la Révolution, outrageant de préférence les modérés, comme plus dangereux pour la royauté.
Les journées d'octobre. — Il ne faut pas croire que la cour, après la terrible leçon du 14 juillet, eût désarmé. Ses partisans dans l'Assemblée s'étudiaient à troubler les séances. Le roi entravait les efforts de la Constituante en refusant de sanctionner ses décrets, tantôt l'abolition du régime féodal, tar.tôt la déclaration des Droits de l'homme. Le comité secret, qui avait échoué dans ses deux tentatives de coup d'Etat, en rêvait une troisième. Cette
appartiennent à la nation ; 2° la dîme est supprimée; 3" les moines dépossédés recevront une pension; le traitement des évoques et des curés sera payé par le Trésor. » C'était transformer les ecclésiastiques en fonctionnaires salariés de la nation.
Au cours de la discussion, pendant laquelle les curés soutinrent faiblement les évêques, car ils avaient tout à gagner à la réforme, survint un incident qui acheva de décider l'opinion. Les serfs du Mont-Jura déléguèrent un des leurs pour remercier l'Assemblée « d'avoir adouci leur sort par ses décrets libérateurs ; » ils choisirent un homme qui était peut-être le doyen des paysans français, un vieillard de cent vingt ans, Jean-Jacob, qui parut devant les députés entouré de ses enfants et de ses petits enfants : sur la proposition de l'abbé Grégoire, toute l'assemblée se leva, émue et respectueuse, devant l'héritier de tant de générations opprimées, devant le dernier des serfs de France, et lui décerna les honneurs de la séance (23 octobre).
Le 2 décembre I7.S9, un décret de l'Assemblée mit les biens d'Eglise a à la disposition de la nation. » Sous le nom de biens nationaux, ils devaient former la garantie des assignats qu'on allait créer, et dont l'Assemblée décida une première émission pour une somme de 400 millions. Le haut clergé n'avait d'ailleurs pas attendu cette mesure pour agir en ennemi irréconciliable de la Révolution ; il se joignit aux émigrés qui ameutaient les cours étrangères contre la France, aux Etats provinciaux qui protestaient contre les décrets de l'Assemblée, aux parlements, qui refusaient de les enregistrer, à tous les privilégiés qu'exaspérait l'avènement de l'égalité. Les évêques s'attachèrent à soulever les campagnes : cela commença dès le 14 octobre, par un mandement séditieux de l'évêque de Tréguier; il pleurait sur la captivité du roi et déclarait que les prêtres n'étaient plus que « les commis soldés des brigands » : il entendait par brigands les députés. Le réveil du fanatisme, dans les populations ardentes du Midi, amena les massacres de Nîmes, de Toulouse et de Montauban. Les fédérations de 1790. Nouveaux complots de la cour. — Contre tant d'ennemis occultes ou déclarés, dans la dissolution des pouvoirs anciens et le laborieux enfantement des pouvoirs nouveaux, la nation sentit la nécessité de s'unir, de s'armer, et, comme on disait alors, de se fédérer. Dès novembre 1789 se constitue la fédération d'Etoiles, près de Valence ; dès janvier 1790, sur une lande de Bretagne, 150000 gardes nationaux prêtent le serment fédéral de fidélité à la nation, à la loi, au roi. Le 6 mars 1790, les garnisons et les gardes nationales se confédérèrent àEpinal ; le 30 mai, 30 0U0 hommes en armes se réunissent à Lyon autour de l'autel de la patrie ; le 13 juin s organise sous la présidence du maire de Strasbourg, Frédéric Dietrich, la fédération alsacienne : le drapeau tricolore est arboré au plus haut de la cathédrale de Strasbourg, le vieux Munster est illuminé afin que « le spectacle, vu des rives opposées du Rhin, apprenne à l'Allemagne que l'empire de la liberté est fondé en France. »
Ce vaste mouvement qui se propageait de la Bretagne à l'Alsace, et de la Meuse aux Pyréi devait aboutir le 14 juillet 1790, anniversaire delà prise de la Bastille, a la grande fédération parisienne du Cbamp-de-Mars. En présence de 400000 spectateurs et de :>0 000 gardes nationaux accourus de toutes les provinces do France, et qui étaient comme la délégation et l'avant-garde de trois millions d'hommes en armes, La Fayette prêta sur l'autel de la patrie le Bermeni fédéral; puis le roi, d'une voix forte, fit entendre ces mots: «Moi,
roi des Français, je jure d'employer tout le pouvoir qui m'est délégué par la loi constitutionnelle de l'Etat, à maintenir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par moi, et à faire exécuter les lois ». La reine, comme gagnée par l'enthousiasme général, prit le dauphin dans ses bras et le présenta au peuple, l'associant ainsi au serment de son père. Le soir, on dansa sur l'emplacement de la Bastille.
La cour était-elle donc sincèrement ralliée à la constitution ? Non I le serment du roi et l'enthousiasme de la reine ne furent, en cette grande journée, qu'une comédie. Marie-Antoinette n'avait pas renoncé à ses plans d'évasion et de guerre civile: en octobre 1789, complot Augéard pour faire échapper le roi sur Metz; en décembre de la même année, complot Favras pour l'emmener à Péronne; puis complot Maillebois pour le conduire à Lyon; en octobre 1790, reprise du plan d'évasion sur Metz, avec le concours de Bouille. C'était pour en piéparer l'exécution qu'en août 1790, Bouille terrorisait l'armée par la cruauté qu'il déploya dans la répression d'une prétendue révolte à Nancy, punissant le régiment de Châteauvieux de sa conduite au 14 juillet, faisant pendre 2l soldats, infligeant au vingt-deuxième le supplice barbare et illégal de la roue, envoyant le reste aux galères. En juillet 1790, la Prusse et l'Autriche s'étaient rapprochées en vue de surveiller la Révolution et avaient conclu la convention de Reichenbach.En octobre, Louis XVI écrivit au roi d'Espagne et autres souverains pour les prier de ne tenir aucun compte des actes publics qui lui étaient imposés.
La constitution civile du clergé. — Entre le roi et l'Assemblée, un nouveau sujet de désaccord venait de surgir. Le 12 juillet 1790, l'Assemblée avait décrété la constitution civile du clergé: le nombre des archevêchés et évêchés était réduit de 135 à 83, à raison d'un par département; les évêques et curés devaient être nommés par les mêmes électeurs qui nommaient les députés ; les évêques recevraient l'institution canonique, non du pape, mais du métropolitain. Le premier article est le même que le pape accepta sans difficulté par le Concordat ; le second se bornait à substituer le choix par les électeurs, le nouveau souverain, à la nomination par le roi, l'ancien souverain ; mais le troisième semblait s'attaquer à un droit que la plupart des catholiques reconnaissaient au pape.
Pourtant, si la loi nouvelle pouvait faire des mécontents, elle ne faisait pas encore des insoumis. Tout le mal est venu de la funeste décision qui imposa le serment constitutionnel aux ecclésiastiques : par là on fournissait aux évêques, à la cour de Rome, le prétexte qu'ils cherchaient pour troubler les consciences ; on divisait le clergé en deux catégories, les prêtres assermentés ou constitutionnels et les prêtres réfraetnires; enfin, on s'imposait l'obligation de proscrire ces derniers et l'on rouvrait la porte aux guerres de religion, et Les évêques, dit un écrivain royaliste, le marquis de Ferrières, refusèrent de. se prêter à aucun arrangement et par leurs intrigues coupables fermèrent toute voie de conciliation, sacrifiant la religion catholique à leur fol entêtement et à un attachement condamnable à leurs richesses ». Le pape, conseillé par eux et par le parti de la cour, s'empressa d'interdire aux ecclésiastiques le serment constitutionnel. Nombre de curés qui avaient jusqu'alors servi la Révolution se trouvèrent jetés dans les rangs de ses ennemis, confondus avec eux sous le nom de réfractaircs. Le peuple n'était pas moins troublé : il se sentit â entre son amour pour la dévolution et son attachemenl au culte catholique. Le roi Louis \VI, dominé par ses convictions religieuses, se trouva
forcément en conflit avec l'Assemblée ; les mauvais desseins de la cour pouvaient désormais se colorer d'un prétexte.
Tentative contre-révolutionnaire de Mirabeau. — En juillet l7i)0, un puissant moyen de salut s'était offert à la cour. Mirabeau, l'orateur populaire qui avait brisé la monarchie absolue au 23 juin, croyait le moment venu d'arrêter la Révolution. La constitution qu'il rêvait étant une sorte d'équilibre entre l'Assemblée et la royauté, il fallait que la royauté ne fût pas trop affaiblie. Bien que, de temps à autre, il continuât à tonner contre les intrigues de la cour, secrètement il s'était rapproché du roi, et, le 3 juillet, il fut reçu par la reine. Il accepta une forte somme pour payer ses dettes. Lui aussi se proposa de reformer autour du roi une armée fidèle, de l'emmener en province, à Rouen, de commencer au besoin la résistance armée. Engagé dans cette voie funeste, il en vint à admettre une certaine coopération de l'étranger, au moyen de démonstrations sur nos frontières. Comment ces offres de dévouement furent-elles accueillies par la cour? On ne vit pas en lui un sauveur, mais une dupe dont on pouvait exploiter la crédulité. La reine écrivait à Flachslanden : « On se sert de Mirabeau, mais il n'y a rien de sérieux. » Quand Mirabeau s'apercevait de quelque trahison de ses nouveaux alliés, il entrait dans des colères terribles. C'est alors qu'il écrivait à son ami La Marck : « A quoi donc pensent ces gens-là? Ne voient-ils pas les abîmes qui se creusent sous leurs pas? Le roi et la reine y périront, et, vous le verrez, la populace battra leurs cadavres. »
Dans la discussion du droit de paix et de guerre, Mirabeau employa toute son éloquence à faire attribuer au roi l'initiative des propositions de paix et de guerre, la décision restant toutefois à l'Assemblée. C'est à la suite de ce discours que l'on commença à. crier dans les rues « la grande trahison du comte de Mirabeau. » Plus tard, lorsqu'on voulut user de rigueur contre les émigrés, et qu'on proposa contre eux la mort civile et la confiscation des biens: « Si vous faites une loi contre les émigrants, s'écria Mirabeau, je jure de ne pas l'observer. » Entre la royauté, qui n'avait d'espérance que dans le secours de l'étranger, et le parti avancé, qui grandissait chaque jour, mais qui ne rêvait pas encore la République, Mirabeau usa ce qui lui restait de forces. Atteint d'une maladie mortelle, il put dire : « J'emporte avec moi le deuil de la monarchie ; ses débris vont être la proie des factieux. » Les factieux de la cour ne devaient pas être les moins acharnés. Le 2 avril 1791, Mirabeau mourut; ses restes furent portés au Panthéon.
Le complot de Varennes. — Plus que jamais, la cour en revint à ses projets de fuite et d'alliance avec l'étranger. Eu avril 1791, comme l'évêque de Clermont refusait, au roi la communion, celui-ci promit « de rétablir entièrement le culte catholique, si jamais il recouvrait son autorité. » Le 18 avril, sous prétexte d'aller faire ses Pâques, Louis XVI annonça qu'il partait pour Saint-Cloud. Il comptait que, ou bien l'Assemblée autoriserait ce voyage, et alors il irait rejoindre ses complices, ou bien elle s'y opposerait, et alors il serait constaté, devant la France et l'Europe, que les émigrés ne mentaient pas et que le roi n'était pas libre. C'est la seconde de ces prévisions qui se réalisa : le peuple, inquiet, se porta aux Tuileries et empêcha le départ. Le lendemain, le roi se rendit à l'Assemblée et répéta qu'il voulait maintenir la constitution « dont faisait partie la constitution civile du clergé ». Il ne lui en coûtait pas de prendre ces engagements, car il avait fait rechercher, dans les archives du royaume, la formule des actes par lesquels on
peut désavouer « les promesses arrachées par la force. »
Le 20 mai, Louis XVI autorisait secrètement le comte d'Artois et son homme de confiance, le comte de Durfort, à traiter avec Léopold aux conférences de Mantoue : l'Autriche devait fournir 35,000 hommes, les princes allemands 15,000, les Suisses 15,000, le roi de Sardaigne 15,000, l'Espagne 20,000; toutes ces troupes, avec l'appui du roi de Prusse, devaient, à la fin de juillet, bloquer nos frontières ; à ce moment, les frères du roi feraient une protestation contre les actes de l'Assemblée et les puissances lanceraient un manifeste. Le roi comptait sur l'armée que Bouille concentrait autour de Metz : plus près de Paris, ce général avait établi un camp à Montmédy; des détachements de cavalerie étaient postés sur la route de Montmédy à Paris.
A Paris, on n'était pas sans inquiétude sur quelque nouveau projet du roi ; mais Louis XVI s'expliqua avec tant de bonhomie avecLafayette, que celui-ci déclara répondre du roi sur sa tête. Le 21 juin, Paris en s'éveillant apprit avec stupeur que le roi s'était évadé pendant la nuit avec la reine, ses enfants et sa sœur ; il allait rejoindre Bouille. Il y eut un moment d'effroi : on s'attendait à l'invasion de la France par les troupes étrangères et les mercenaires allemands de Bouille, au triomphe de l'émigration, au retour de l'ancien régime, au massacre des patriotes et au démembrement du pays. Le calme de l'Assemblée rassura tout le monde : elle manda à sa barre les ministres du roi, surtout le ministre des affaires étrangères Montmorin, qui n'avait pu ignorer les desseins de son maître. Elle se saisit du pouvoi? exécutif, adressa aux cours étrangères des déclarations pacifiques, envoya des commissaires aux troupes pour leur faire prêter le serment de fidélité à la nation, ordonna d'arrêter quiconque voudrait sortir du royaume, décréta l'armement de 3()0,000 gardes nationaux. Les affaires de l'Etat furent expédiées comme à l'ordinaire : il fut ainsi démontré combien le roi était étranger au gouvernement et inutile à la chose publique. La démonstration parut si concluante que, pour la première fois, un parti républicain se forma, a Voilà le grand embarras parti, » disaient les uns. Et d'autres, montrant la salle de l'Assemblée : « Notre roi est là-dedans, disaient-ils ; l'autre roi peut bien s'en aller où il voudra. » — « Le nom de la république, écrivait madame Roland, l'indignation contre Louis XVI, la haine des rois, s'exhalent ici de partout. »
Quand on apprit que le roi avait été arrêté à Varennes au moment où les hussards de Bouille allaient lui prêter main-forte, Paris éprouva comme une déception. C'était son « embarras » qu'on lui ramenait.
Nul doute que l'Assemblée, si elle eût alors proclamé la déchéance du roi parjure, n'eût obtenu l'assentiment de la nation. Bien des malheurs eussent été évités. Condorcet disait avec raison : « Le roi en ce moment ne tient plus à rien ; n'attendons pas qu'on lui ait rendu assez de puissance pour que sa chute exige un effort ; cet ell'ort sera terrible si la république se fait par révolution, par soulèvement du peuple; si elle se fait à présent avec une Assemblée toute-puissante, le passage ne sera pas difficile. »
Malheureusement, l'Assemblée était profondément royaliste. Quand elle sut l'arrestation de Louis XVI, elle envoya trois de ses membres, Pétion. Latour-Maubourg et Barnave, au-devant de la famille roi'ale qu'ils rejoignirent à Epernay. Dans ce voyage, Barnave se laissa gagner par la reine et se prépara à jouer le rôle qui avait si mal réussi à Mirabeau. A Paris, on avait affiché partout cet avis : « Celui qui applaudira le roi sera
battu; celui qui insultera le roi sera pondu. » Louis XVI rentrait en vaincu dans sa capitule, au milieu d'un peuple immense, muet et dédaigneux.
L'Assemblée déclara Louis XVI suspendu de ses pouvoirs, lui donna une garde ainsi qu'à la reine, nomma des commissaires pour les interroger, décréta que le roi serait considéré comme ayant abdiqué s'il rétractait ses serments, s'il fai-ait la guerre à la nation ou s'il souffrait qu'on la fît en son nom. On reçut une lettre insolente de Bouille qui menaçait, si l'on touchait au roi, à un cheveu de sa tête, « d'amener les armées étrangères et de ne pas laisser pierre sur pierre dans Paris. » L'Assemblée accueillit par des rires ces vaines menaces.
Dès le 1er juillet, une affiche républicaine fut placardée dans Paris : « La nation ne rendra jamais sa confiance au parjure, au fuyard.... La royauté est finie. Qu'est-ce qu'un office abandonné au hasard de la naissance, qui peut être rempli par un idiot? N'est-ce pas un rien, un néant? » Pourtant les républicains, même à Paris, étaient loin d'être en majorité. Encore à cette époque, Robespierre, au club des Jacobins, disait « qu'on lui faisait trop d'honneur en l'appelant républicain, qu'on lui ferait déshonneur en l'appelant monarchiste ; qu'il n'était ni l'un, ni l'autre. »
Le peuple n'avait qu'une idée bien arrêtée : s'affranchir d'un monarque qui violait ses serments et correspondait avec l'étranger. Cette répugnance contre Louis XVI, tout autre monarque étant alors impossible, devait logiquement nous conduire à la République. Le club des Jacobins avait écrit : « Nous ne reconnaîtrons plus Louis XVI. » Le club des Cordeliers, où dominaient Danton et Desmoulins, ajouta : « Ni un autre roi. »
L'affaire du Champ-de-Mars. Fin de la Cont» tituante. — Le 17 juillet, une pétition qui deman
sien. Le monarque n'avait que la sanction des lois ; contre tout décret voté par l'assemblée, il avait le droit de veto : non pas le veto absolu, mais le veto suspensif pendant deux législatures; après ce délai, si la troisième législature persistait, le décret voté par elle prenait force de loi, sans qu'il fût besoin de sanction. En matière de paix et de guerre, l'initiative appartenait au roi, la décision à l'assemblée. La dignité royale était héréditaire et se transmettait, conformément à l'ancien droit, de mâle en mâle, par ordre de primogéniture. L'assemblée législative était élue par le peuple, mais non par tout le peuple; les citoyens actifs, c'est-à-dire payant une contribution égale à la valeur de trois journées de travail, étaient seuls investis du droit de suffrage ; ils éli-aient non pas les députés, mais des électeurs, jouissant d'un revenu d'au moins 25'l livres et qui nommaient les députés, les administrations départementales, les juges, les évêques, les curés.
Si l'Assemblée avait entendu faire un gouvernement monarchique, cette constitution avait un défaut: c'était de trop restreindre les attributions du monarque. Mais, étant donnée l'attitude que la royauté avait prise contre la nation, cette même constitution laissait encore trop de pouvoirs au roi. Le droit do veto qu'on lui concédait devait perdre Louis XVI.
Quand la constitution fut achevée, l'Assemblée releva le roi de sa suspension et soumit la constitution à sa libre acceptation. Le L5 septembre, Louis XVI envoya son adhésion à l'Assemblée; le 14. il s'y rendit en personne et prononça une fois de plus le serment constitutionnel : « Je jure d'être fidèle à la Nation et à la Loi. »
Dans l'intervalle, le roi de Prusse et l'empereur d'Allemagne tinrent le congrès de Pilnitz avec les frères de Louis XVI, et, d'accord avec eux, publièrent la déclaration du 27 août : ils signifièrent à la France et à l'Europe qu'ils s'entendraient avec les
dait la déchéance du roi fut déposée au Champ-de- autres souverains pour mettre le roi do France en
Mars sur l'autel de la patrie et se couvrit de milliers de signatures. L'Assemblée s'eflraya de voir ses intentions dépassées : des hommes intéressés à produire un conflit lui présentèrent cette manifestation pacifique comme un danger public. Par ses ordres, Lafayette et Bailly se rendirent au (hamp-de-.Mars avec des troupes, proclamèrent la loi martiale et déployèrent le drapeau rouge. Les sommations, même une décharge à poudre, restèrent sans effet ; alors les soldats tirèrent à balle sur la foule et couvrirent l'autel de la patrie de morts et de mourants. L'Assemblée venait de faire couler le sang du peuple parisien, qui l'avait sauvée au 14 juillet 1789; et dans quel but? pour sauver la royauté, qui conspirait contre l'Assemblée et contre elle-même, qui s'obstinait à périr. La popularité de la Constituante, de Lafayette, de Bailly ne put s'en relever.
On schisme s'était produit à cette occasion dans le club d<'S Jacobins. Duport, liarnave, lesLameth, ralliés à la cour, se séparèrent de leurs anciens collègues et fondèrent le club des Feuillants, qui devint le centre de ralliement des monarchistes constitutionnels. Par la retraite de ces anciens chefs du parti populaire, l'influence au club des Jacobins appartint sans partage aux hommes qui tiendront désormais la tèto du parti révolutionnaire, Robespierre, Pétion, Brissot et leurs amis.
Les jours de l'Assemblée étaient comptés. Ellr venait (!<• terminer la constitution, c'est-à-dire d'accomplir la mission qu'elle s' (Hait donnée. Ecartant la théorie britannique d'un parlement divisé en deux chambres, e lo avait institué une assemblée unique investit' du pouvoir législatif. Le roi n'avait pas le droit de la dissoudre; le pouvoir de rassemblée était indépendant et rival du
état d'assurer sa liberté et d'affermir les bases du gouvernement monarchique : ce en attendant, ils donneraient à leurs troupes les ordres convenables pour qu'elles fussent à portée de se mettre en activité. » C'était une déclaration de guerre de l'Europe monarchique à la France émancipée.
La Révolution était assurée des ressources nécessaires pour lutter contre l'Europe : la veille de la déclaration de Pilnitz. on annonçait à l'Assemblée qu'on avait déjà vendu pour près d'un milliard de biens nationaux. Comme le pape Pie VI, non content d'exciter secrètement le clergé à la résistance et le peuple à la révolte, venait de publier un manifeste outrageant pour la Révolution, l'Assemblée l'en punit en saisissant le Comtat-Venaissin.
Le 30 septembre, Louis XVI vint, encore une fois, renouveler à l'Assemblée son sorment de fidélité à la constitution, et le président ïhouret fit la déclaration suivante: « L'Assemblée nationale constituante déclare sa mission terminée. »
Les élections pour l'Assemblée législative étaient déjà terminées : en vertu d'une décision prise par la Constituante elle-même, aucun membre de celle-ci ne pouvait faire partie de l'Assemblée nouvelle. Bailly avait donné sa démission de maire et Lafayette sa démission de commandant des gardes nationales. Citaient des hommes nouveaux qui allaient arriver aux affaires; ils allaient être privés de l'expérience et des conseils de leurs devanciers, mais ils avaient sur eux l'avantage de représenter l'opinion nouvelle quisotait formée dans le pays.