‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. Buisson (volume 3)Chapitre 331 sur 534 · C. — l/.%»»eii>lilce législative · texte numérisé non relu

C. — l/.%»»eii>lilce législative

La royauté et la constitution. — Pondant pies de trois années qu'avait duré la Consti-

tuante, une France toute nouvelle s'était faite. Le Tiers-Etat était devenu la Nation; le paysan, naguère opprimé, était aujourd'hui un homme libre, un propriétaire, un citoyen, un électeur. Par la vente des biens nationaux, la Révolution s'était donné pour appui les intérêts nouveaux qu'elle créait. Or ces intérêts étaient menacés : la royauté apparaissait trop clairement , surtout depuis la fuite de Varennes, comme le centre de toutes les menées à lin- On peut même dire qu'elle "y disposait de deux

répression de l'insurrection belge et annonçaient le même sort à la Révolution française :

Quinze milliers de potences Qui feraient fort bien en France Attesteront la clémence Et la verte vigilance De monsieur l'Empereur Dont ils ont grand'peur.

Voilà les appuis que la royauté gardait à Paris.

térieur et de la coalition européenne ; le paysan sentait que c'était pour Louis XVI qu'on fomentait la guerre étrangère, la guerre civile. Pour défendre ses droits et ses biens, il était prêt à courir aux armes. C'est sous le coup de ces préoccupations que s'étaient faites les élections pour l'Assemblée législative; on peut l'appeler l'assemblée de la guerre, car elle arrivait avec un

armées : les royalistes purs et les royalistes constitutionnels. Une grande partie de la garde nationale de Paris, le directoire du département, presque toutes les administrations, étaient feuillants ou monarchiens.

Or, le roi avait trouvé le moyen de se concilier les Feuillants, tout en préparant leur ruine, et de détruire la constitution, tout en affectant de

mandat bien défini : faire la guerre à tout ennemi l'observer avec scrupule. Il était toujours prêt à rede la Révolution, au réfractaire, à l'émigré, aux | nouveler ses serments de fidélité à la loi dansl'Asrois étrangers, même au roi des Tuileries. Toute ' semblée : mais il usait du droit de veto qu'elle lui son histoire d'une année, c'est la lutte pour la j donnait, pour annuler les décrets de l'Assemblée défense de la Révolution. et entraver les mesures de défense. Les consti-

La royauté, malgré ses grandes défaites de 89 tutionnels lui avaient mis en mains une arme et de 91, était encore puissante. Louis XVI, dé- \ pour tenir la constitution en échec; les royalis

sarmé par la prise de la Rastille, amené de Ver sailles à Paris, ramené prisonnier de Varennes, forcé de jurer la constitution, suspendu de ses fonctions, enfermé aux Tuileries, restait dangereux. Il disposait encore d'une force militaire : outre ses gardes suisses, il avait la garde dite constitutionnelle, que lui avait accordée l'Assemblée. La reine avait si bien fait que cette garde fut successivement portée de 1800 à 6000 hommes ; elle se composait de gentilshommes braves et dévoués, comme Larochejacquelein ; de soldats de fortune, adroits à l'escrime, qui ferraillaient volontiers contre le bourgeois, de fanatiques qui avaient déjà figuré dans les troubles du Midi et goûté au sang des guerres civiles. En cas de péril, le roi pouvait encore faire appel à nombre de royalistes dévoués : on évaluait à 12 000 le nombre des chevaliers de Saint-Louis,

tes purs lui forgeaient à l'étranger une arme pour la détruire.

Au fond la cour n'aimait pas les Feuillants; on le vit bien aux élections municipales de Paris (novembre) : la reine engagea ses amis à voter centre Lafayette en faveur du républicain Pétion. C'est grâce à elle que Lafayette fut écarté, que Pétion devint maire de Paris et Danton substitut du procureur-syndic.Lacourne comptait en réalité que sur les royalistes purs, c'est-à-dire sur le prêtre réfractaire et l'émigré, et sur les armées étrangères.

L'Assemblée montra d'abord de la modération envers les réfractaires. Certains d'entre eux n'avaient refusé le serment qu'avec regret et par scrupule de conscience; mais le plus grand nombre agissaient en ennemis mortels de la Révolution. Leur animosité la plus violente se tournait

presque tous anciens militaires, qui restaient contre les prêtres assermentés, bien qu'ils fussent séparés d'eux, non par une question de dogme, mais seulement par un point de discipline. Où les prêtres constitutionnels étaient les plus forts, comme à Paris, ils usaient de tolérance avec leurs adversaires : à l'église Saint-Jacques, sept réfractaires disaient leur messe. En province, la situation était bien différente : dans une commune du Beaujolais, l'ancien curé se mettait à la tête de cinq cents montagnards pour chasser le nouveau ; à Caen, le curé constitutionnel était attaqué par les nobles et leurs domestiques armés; en Alsace, les assermentés couraient chaque jour risque de la vie. C'était surtout dans l'Ouest, dans le Midi, que les réfractaires, en chaire, au confessionnal, propageaient la légende du roi prisonnier, du roi martyr, vouaient à l'enfer les agents du gouvernement, les acquéreurs de biens nationaux, les citoyens qui payaient l'impôt.

Et cependant un écrivain catholique, l'abbé Jseger, avoue que « d'après les sentiments d'ecclésiastiques recommanciables, les prêtres pouvaient en conscience prêter le serment. » Pie VII, étant évêque d Imola, disait qu'il ne l'eût pas refusé, s'il avait été prélat français ; devenu pape, il sanctionna par le Concordat beaucoup de dispositions empruntées à la constitution civile du clergé et admit à sa communion les évèques constitutionnels de France.

Les nobles continuaient à émigrer du royaume, mais beaucoup d'émigrés commençaient à rentrer pour préparer la révolte : ainsi Lescure et quantité de gentilshommes vendéens. Les émigrés ou leurs agents travaillaient Paris et la province, tentaient la fidélité des réciments, embauchaient

dans Paris.

Le pouvoir exécutif était entièrement aux mains du roi. La constitution, en interdisant le cumul des fonctions de ministre et de député, amenait ce résultat que les ministres, pris en dehors de l'Assemblée, étaient uniquement les hommes du roi. Les ministres des affaires étrangères, comme Montmorin, puis Delessart, mettaient au service de la contre-révolution le personnel de notre diplomatie ; ceux de la guerre et de la marine encourageaient la désertion des soldats, l'émigration des officiers de terre et de mer ; tous amusaient l'Assemblée de faux rapports.

Aux frais de la liste civile se publiaient des journaux qui bravaient audacieusement l'opinion, calomniaient les libéraux, insultaient au sentiment patriotique, au drapeau national, annonçaient tous les matins la prochaine invasion de la France et promettaient la potence à tous les auteurs de la Révolution, aux modérés encore plus qu'aux jacobins. Le Journal général de la cour et île la ville, un mois après la déclaration de Pilnitz, écrivait : « Les ci-devant Français n'attendent que l'arrivée des Autrichiens pour changer leur devise : au lieu de Vivre libre <'U mourir, ils diront : Vivre libre et courir. » En octobre 1791, il publiait ces vers :

Tremblez, canaille, De voir nos drapeaux blancs,

Et la mitraille De nos canons fumants.

Les Actes des apôtres célébraient la cruelle

des hommes pour l'armée du prince de Condé, entretenaient dos intelligences dans les places frontières, paradaient dans les cours de Pétersbourg, Berlin, Vienne, Turin, Trêves, y calomniaient la France et l'Assemblée, insultaient les voyageurs et commerçants français à l'étranger. Etablis tout le long de nos frontières, ils correspondaient avec les nobles du dedans, envoyaient des quenouilles à ceux qui refusaient d'émigrer, annonçaient partout la prochaine invasion et les prochaines vengeances.

La situation de l'Europe était périlleuse pour nous : les peuples, partout asservis, ne pouvaient nous aider; tandis que les libéraux faisaient des vœux impuissants pour le succès de la Révolution, les gouvernements armaient contre elle. La Prusse s'était réconciliée avec l'Autriche et s'était associée à la déclaration de Pilnitz ; Catherine II signait un traité avec Gustave III, roi de Suède, qui s'engageait à débarquer sur nos côtes. Partout nos agents diplomatiques, quand ils ne trahissaient pas ouvertement, étaient, insultés. Catherine II renvoyait sans l'ouvrir la lettre par laquelle Louis XVI notifiait son acceptation de la constitution; à Potsdam, le roi de Prusse tournait le dos à Ségur pour sourire à l'envoyé des émigrés ; à Trêves, Bigot de Sainte-Croix était outragé par le gazetier de l'archevêque-électeur; à Mayence, les émigrés aiguisaient leurs épées sous les fenêtres de M. de Villars. Les plus petits Etats nous bravaient : le sénat aristocratique de Berne châtiait les villes du pays de Vaud, où l'on avait osé chanter des chansons révolutionnaires . A Venise, le conseil des Dix, en Espagne, l'Inquisition redoublaient de rigueurs contre les partisans des idées françaises.

Les partis dans l'Assemblée : Feuillants, Girondins et Montagnards. — Contre tant de dangers, l'Assemblée législative était faiblement armée. Les directoires des départements, les conseils municipaux des grandes villes, les gardes nationales, les magistrats des tribunaux étaient acquis aux idées dites monarchiennes. La Constituante avait détruit la centralisation administrative, et désarmé l'Assemblée encore plus que la royauté.

La Législative se composait d'hommes nouveaux : les grandes influences et les grandes réputations de la Constituante restaient en dehors d'elle. Elle se composait de trois partis :

Les royalistes purs, qui avaient formé la droite de la précédente assemblée, ne comptaient plus dans la Législative. La droite était donc formée des constitutionnels ou monarchiens, qu'on appelait aussi Feuillants ou Fayettiste*. Leurs chefs dans l'Assemblée étaient Mathieu Dumas, Iiamond, Vaublanc, Beugnot. Hors de l'Assemblée, ils s'appuyaient sur le triumvirat Barnave, Duport, Lameth, sur le directoire du département et la plupart des administrations; sur certains bataillons de la garde nationale ; sur Lafayette, qui allait bientôt commander l'armée du Nord; enfin sur le club des Feuillants.

La gauche se partageait entre les Girondins et les Montagnards. Les Girondins, de beaucoup les plus nombreux et les plus influents, reconnaissaient pour chefs, dans l'Assemblée, Vergniaud, Guadet, Gensonné, tous trois avocats de Bordeaux, Isnard , Brissot , Condorcet : ils s'appuyaient, hors de l'Assemblée, sur Pétion, qui succédait, à Bailly dans la mairie de Paris; ils disputaient aux Montagnards la prédominance dans le club des Jacobins et dans la Commune de Paris.

Les principaux Montagnards de L'Assemblée étaient Merlin de Thionville, lia/ire, le capucin Chabot, Couthon. Les plus grands noms du parti avaient été laissés en dehors de la Législative :

Robespierre, qui finit par devenir maître du club des Jacobins; Danton et Camille Desmoulins, qui dominaient au club des Cordeliers; Santerre, qui soulevait à volonté le faubourg Saint-Antoine ; Marat, qui, dans son Ami du peuple, prêchait l'extermination des aristocrates.

Le club des Jacobins constituait alors une puissance énorme; c'était comme une assemblée rivale de l'Assemblée, qui avait son président, sa tribune aux harangues, ses galeries pleines de public. Dans toutes les villes de France, jusque dans des bourgs et des villages, il se forma bientôt des sociétés de Jacobins affiliées à la société-mère, qui recevaient son mot d'ordre, adoptaient ses motions et remplaçaient la centralisation administrative qu'on avait détruite par une confédération de sociétés. C'étaient ces clubs de province qui surveillaient les magistrats, dénonçaient les suspects, poussaient à la vente et au morcellement des biens nationaux, intimidaient les ennemis de la Révolution, et donnèrent l'impulsion à la défense nationale et à toutes les mesures révolutionnaires.

L'Assemblée apportait des idées fort arrêtées au sujet des réfractaires, des émigrés et des puissances européennes; moins arrêtées en ce qui concernait la royauté. On le vit bien encore lo 7 juillet 1792, lorsque l'évèque Lamourette proposa que tous ceux qui étaient à la fois contre la République et contre les deux Chambres se levassent : toute l'Assemblée se leva. L'Assemblée n'était pas républicaine : ce furent les trahisons de la cour qui la jetèrent dans la République. Elle tenait le roi pour suspect, mais ne songeait pas encore à détruire la royauté.

Dès sa première séance, comme Louis XVI lui avait manqué d'égards, elle adopta par dépit les propositions de Grangeneuve et Couthon, qui demandaient la suppression des titres de sire et de majesté et voulaient que le fauteuil du roi, semblable à celui du président, fût placé à la gauche de celui-ci. Elle rapporta son décret le lendemain, et, quand Louis XVI se rendit à l'Assemblée pour inaugurer ses travaux, elle l'accueillit aux cris de Vive le Roi!

Entente de la cour avec l'étranger. — Trois questions furent soulevées presque simultanément, celle des émigrés, celle des réfractaires, celle des mesures à prendre pour la défense du royaume. Même sur cette dernière question, la cour se trouva en conflit avec l'Assemblée; la façon perfide dont le ministère préparait la guerre et conduisait les négociations contribua à envenimer les questions intérieures. Dans l'affaire de Saint-Domingue, dans l'affaire d'Avignon, c'est le pouvoir exécutif qui, en retardant la promulgation des décrets de l'Assemblée, amena les épouvantables massacres qui désolèrent ces deux pays.

La discussion sur les émigrés fut signalée par un discours d'Isnard où il prenait surtout à partie les ileux frères du roi : a Si nous ne les punissons pas, est ce donc parce qu'ils sont, princes?... Si nous voulons être libres, il faut que la loi seule gouverne, que sa voix foudroyante retentisse également au palais, à la chaumière, qu'elle ne distingue ni rangs, ni titres, inexorable cotvme la mort quand elle tombe sur sa proie. »

L'Assemblée rendit un premier décret portant que si le comte de Provence ne rentrait pas dans deux mnis, il serait déchu de son droit éventuel à la régence et à la royauté; puis un second décret (8 novembre), statuant que si les émigrés ne rentraient, pas pour le Ier janvier, ils seraient déclarés coupables de conjuration et punis de mort; (pic leurs revenus seraient perçus au profit de la nation, sauf les droits des femmes, des enfants, des créanciers; que les peines contre la désertion

seraient appliquées aux officiers émigrés; que l'embauchage serait puni de mort. Le roi ne sanctionna que le décret relatif à son frère et opposa au second son veto (i2 novembre).

Le décret du 29 novembre contre les prêtres réfractaires se ressentit de l'irritation qu'éprouvait l'Assemblée. Il statuait « que le serment civique serait exigé des prêtres réfractaires dans le délai de huit jours ; que ceux qui le refuseraient seraient tenus pour suspects de révolte et recommandés à la surveillance des autorités ; que s'il se produisait des troubles dans la commune qu'ils habiteraient, le directoire du département pourrait les en éloigner; que s'ils résistaient à cet ordre, ils seraient passibles d'une année au moins d'emprisonnement, et de deux ans, s'ils provoquaient à la désobéissance. » Le roi signifia son veto le 19 décembre.

Dans l'intervalle, le 22 novembre, l'Assemblée avait entendu un rapport de Koch sur nos relations extérieures, lss armements de l'Europe, les vexations exercées sur les citoyens français d'Alsace par les émigrés et les princes allemands du voisinage. Isnard s'empara de la questicn dans un discours éloquent où il avertissait les ministres qu'ils étaient responsables et que par responsabilité il entendait la mort. « Disons à l'Europe, s'écria-t-il, que si les cabinets engagent les rois dans une guerre contre les peuples, nous engagerons les peuples dans une guerre contre les rois. » Le 14 décembre, le roi vint déclarer à l'Assemblée qu'il faisait sommer l'électeur de Trêves d'avoir à disperser, avant le 15 janvier, les rassemblements armés sur son territoire.

Pendant que Louis XVI tenait ce langage à la Législative, quels étaient ses actes? Il adressait secrètement aux souverains de l'Europe des lettres circulaires pour les inviter à s'unir contre ceux qu'il appelle les factieux. Voici sa lettre au roi de Prusse en date du 3 décembre 1791 :

« Monsieur mon frère,

« J'ai appris par M. de Moustier l'intérêt que Votre Majesté avait témoigné non seulement pour ma personne, mais encore pour le bien de mon royaume. La disposition de Votre Majesté à m'en donner des témoignages dans tous les cas où cet intérêt pourrait être utile pour le bien de mon peuple, a excité vivement ma sensibilité; je la réclame avec confiance dans ce moment-ci, où, malgré l'acceptation que j'ai faite de la nouvelle constitution, les factieux montrent le projet de détruire entièrement les restes de la monarchie. Je viens de m'adresser à l'Empereur et à l'impératrice de Russie, aux rois d'Espagne et de Suède, et je leur présente l'idée d'un congrès des principales puissances de l'Europe, appuyé d'une force armée, comme la meilleure manière pour arrêter ici les factieux, donner le moyen d'établir un ordre de choses plus désirable, et empêcher que le mal qui nous travaille puisse gagner les autres Etats de l'Euiope. J'espère que Votre Majesté approuvera mes idées et qu'elle me gardera le secret le plus absolu sur la démarche que je fais auprès d'elle. Elle sentira aisément que les circonstances où je me trouve m'obligent à la plus grande circonspection ; c'est ce qui fait qu'il n'y a que le baron de Breteuil qui soit instruit de mes projets, et Votre Majesté peut lui faire passer ce qu'elle voudra. »

La reine, de son côté, à la date du 16 décembre, écrivait au résident autrichien de Bruxelles, le comte Mercy d'Argenteau :

« Sans armée, sans discipline, sans argent, c'est nous qui voulons attaquer! Mais le roi n'est pas libre; il faut qu'il suive exactement la marche qui lui est prescrite. C'est à l'Empereur et aux autres puissances à présent à nous servir. Nous

serons obligés à faire des démarches et moi surtout vis-à-vis de mon frère, mais comment pourra-t-il de bonne foi les regarder comme des actes

de notre volonté ?

» L'Empereur doit sur ce point savoir aujourd'hui à quoi s'en tenir, et il n'agirait point à l'aveugle ; il me semble d'ailleurs qu'il y va dès à présent de la tranquillité de ses propres Etats ; que mou frère ne s'y trompe pas, il sera tôt ou tard engagé dans nos affaires. D'abord, si nous sommes assez sots pour attaquer, il sera obligé, comme chef de l'Empire, de soutenir le corps germanique, et de plus, avec des soldats aussi indisciplinés que les nôtres, son territoire sera bientôt violé de tous les côtés. C'est dans ce moment, où il nous semble que le congrès armé jjouT'iit encore être de la plus grande utilité. Il n'est plus temps de craindre pour nos personnes : la marche que nous avons adoptée en ayant l'air de marcher franchement dans le sens qu'on désire, nous met en sûreté. »

C'était bien une guerre d'invasion que nous préparait la cour. Or, elle savait parfaitement que les puissances comptaient faire payer les services rendus au roi par le démembrement du territoire français. La reine, évidemment, avait souscrit aux conditions posées par Mercy d'Argenteau dans sa lettre de mars 1791 : « 11 ne faut pas se dissimuler le principe reçu généralement que les grandes puissances ne font rien pour rien. Le roi de Sardaigne a toujours eu des vues sur Genève : une extension de limites dans la partie française des Alpes et sur le Var lui serait très intéressante. Pareille facilité pourrait être négociée avec l'Espagne pour les limites de la Navarre, etc. »

Le 18 décembre 1791, au club des Jacobins, Isnard répondait à cette coalition des rois contre les peuples en donnant la formule de la guerre des peuples contre les rois. La salle était décorée des drapeaux de la France, de l'Angleterre et de l'Amérique, les trois nations libres d'alors. Un citoyen suisse, un Neuchâtelois, avait envoyé une épée [ de Damas pour le premier général français qui: remporterait une victoire sur les ennemis de la liberté. Isnard se saisit de cette épée, l'épée de i la Révolution universelle, et s'écria : « La voilà! Elle sera victorieuse. La France poussera un grand cri, tous les peuples répondront. La terre se couvrira de combattants, et les ennemis de la liberté seront effacés de la liste des hommes. »

Le 2 janvier 1792, l'empereur et le roi de Prusse signèrent un traité d'alliance offensive et défensive.

Le ministère girondin. — Des trois partis qui divisaient l'opinion, il y en avait deux qui désiraient la guerre : c'étaient les Feuillants et les Girondins, mais pour des motifs différents : ceuxlà pour consolider la royauté, et ceux-ci pour l'affaiblir et s'imposer à elle. Quant aux Montagnards, ils luttaient contre le courant manifeste de l'opinion : Robespierre, qui ne voyait partout que des complots, répétait que la Gironde était d'accord avec les Feuillants : calomnie ridicule, car la Gironde ne pouvait atteindre son but qu'en écrasant les Feuillants.

Les Montagnards étaient jaloux de la Gironde, alors à l'apogée de sa popularité et qui avait la direction du grand courant révolutionnaire. Les Montagnards ne voulaient de guerre que contre l'ennemi du dedans, prétendaient avant tout épurer la France; Marat et Iréron disaient qu'il suffisait pour ccia de poignards et de bouts de cordes. La Gironde avait un idéal plus haut : arracher le pays à ses divisions, propager la Révolution pour la fortifier, aher au-devant des nations qui attendaient de nous leur délivrance , prévenir la croisade des rois par le

soulèvement des peuples, faire flotter sur les Alpes et sur le Rhin le drapeau aux trois couleurs. C'était la Gironde qui donnait alors l'impulsion à l'armement des masses, à la fabrication des piques, à l'adoption du bonnet rouge comme signe de liberté, et qui pouvaitse vanter, en janvier 1 79'..', d'avoir armé 600000 volontaires. Par Isnard et Brissot. elle prêchait l'armement universel, comme par Condorcet lins miction universelle. Elle ne pouvait prendre encore la direction des affaires, car le roi ne voulait pas entendre parler d'un cabinet girondin. Elle laissait les Feuillants pousser Narbonne, l'amant de Mmc de Staël, au ministère de la guerre ; elle laissait Narbonne s'infatuer de son rôle nouveau et donner la mesure de son incapacité. Elle se réservait, dans le comité diplomatique de l'Assemblée, la tâche de démasquer l'entente du ministère et de l'Europe. Le 14 janvier, Gensonné concluait à ce que le roi sommât l'Empereur de déclarer, avant le 11 février, s'il était pour nous ou contre nous. Guadet flétrissait en ces termes l'idée du congrès que rêvait la cour :

« Quel est ce congrès, ce complot ?... Apprenons donc à ces princes que la nation maintiendra sa constitution tout entière ou qu'elle périra avec elle... Marquons une place aux traîtres, et que cette place soit l'échafaud... Je propose de déclarer traître et infâme tout Français qui prendra part à un congrès pour modifier la constitution ou obtenir une médiation entre la France et les rebelles. » Et l'Assemblée se levait tout entière pour prêter ce serment.

Le 1er mars, Delessart lisait à l'Assemblée une note deKaunitz plus insolente que toutes les autres : elle fournit aux Girondins l'occasion de pousser à fond l'enquête sur les affaires étrangères. On y acquit la preuve que Delessart avait constamment éludé les ordres de l'Assemblée, qu'il s'était prêté aux intrigues de l'Autriche, qu'il n'avait cherché qu'à endormir le pays, comme pour laisser à la coalition le temps d'organiser l'invasion. Brissot démontra que la cour de Vienne était en parfait accord avec celle des Tuileries, que l'Empereur parlait un langage identique à celui des Feuillants, et que la note de Kaunitz avait dû être rédigée sur les indications fournies par les ministres et par la reine.

Vergniaud, reprenant un des plus beaux mouvements oratoires de Mirabeau , s'écria : « Et moi aussi, je puis le dire : de cette tribune, je vois le palais où se trame la contre-révolution, où l'on prépare les manœuvres qui doivent nous livrer à l'Autriche... Le jour est venu où vous pouvez mettre un terme à tant d'audace et confondre les conspirateurs. L'épouvante et la terreur sont souvent sorties de ce palais, dans les temps antiques, au nom du despotisme ; qu'elles y rentrent aujourd'hui, au nom de la loi ; qu'elles y pénètrent les cœurs; qu ils sachent bien, ceux qui l'habitent, que la constitution ne rend inviolable que le roi. La loi atteindra les coupables, sans faire nulle distinction. Point de tête criminelle que son glaive ne puisse toucher. »

Du coup Delessart tomba, fut décrété d'accusation, ainsi que le ministre de la marine. Narbonne ne put se soutenir, et la cour se laissa imposer un ministère girondin (24 mais 1792), que les royalistes appelèrent le ministère .swis-culottu. Les finances furent confiées à Clavière, la justice à Roland, la guerre à de Grave d'abord, puis à Servan, les affaires étrangères à Dumouriez. Roland, avec son austère probité, madame Roland avec son grand cœur et sa haute intelligence, avaient la direction morale du ministère. Dumouriez n'était pas un Girondin : c'était un aventurier de grand talent, dont la jeunesse s'était passée dans les camps, qui avait été employé dans la diplo-

matie secrète de Louis XV; ayant toujours su accommoder ses opinions aux situations que développait le mouvement révolutionnaire, il arrivait maintenant par les Girondins, mais avec la pensée de suivre sa politique à lui. Dès le premier jour, il coiffa le bonnet rouge et alla se faire applaudir au club des Jacobins ; dans telle autre occasion, il sera l'homme du roi contre la Gironde.

La reine avait deviné Dumouriez. En toute franchise, elle lui dit : « On assure que vous avez beaucoup de talents. Vous devez juger que ni le roi, ni moi, nous ne pouvons souffrir toutes ces nouveautés, ni la constitution. Je vous le déclare franchement; prenez votre parti. »

Léopold, malgré ses notes menaçantes, s'entendait avec les Tuileries pour ajourner la guerre. Il mourut le 1er mars; son frère François II, roi de Hongrie et de Bohême, qui lui succéda, esprit étroit et fanatique, devait précipiter les événements. Il charge son généralissime Hohenlohe de s'entendre avec celui de Prusse, Brunswick, pour une action commune. Son ministre Cobentzel signifie à la France l'ultimatum de l'Autriche : restituer aux princes allemands possessionnés en Alsace tous leurs anciens droits ; rendre Avignon au pape ; rétablir la monarchie sur le pied de la déclaration royale du 23 juin 1789. Les troupes de la coalition s'avançaient vers nos frontières.

Le 2o avril 1792, le roi se rendit à l'Assemblée avec Dumouriez, et proposa la guerre «■ contre le roi de Hongrie et de Bohême. » L'Assemblée délibéra. Elle applaudit ces paroles du député Mailhe : « Si votre humanité souffre à décréter eu ce moment la mort de plusieurs milliers d'hommes, songez aussi qu'en même temps vous décrétez la liberté du monde. » Merlin de Thionville ajouta : « Votons la guerre aux rois et la paix aux nations. » L'Assemblée se leva tout entière, et à l'unanimité, moins sept membres, vota la guerre à l'Autriche. Condorcet. fut chargé de rédiger la déclaration : elle portait que « la France ne voulait pas de conquête et n'attaquerait la liberté d'aucun peuple. »

La déclaration de guerre redoubla l'élan guerrier de la nation. Dès janvier 1792, le département de la Dordo rne annonçait à l'Assemblée qu'il avait forgé 3000 piques et demandait qu'on fit partir les volontaires. A la fin de ce mois, il y avait 600,000 hommes en armes. On voyait parfois tous les hommes d'une famille se rendre à l'armée, comme les trois frères Levavasseur de Rouen, qui tous trois deviendront généraux. Le bataillon des Vosges fut prêt le premier. Dans le Jura, les femmes faisaient partir les hommes, déclarant qu'elles se chargeaient de monter la garde. Championnet arrivait avec le sixième bataillon de la Drome, Kléber avec un bataillon du Haut-Rhin. A la tête de ces multitudes armées, dans les grades obscurs de colonels, chefs de bataillon, capitaines, il y avait des hommes dont les noms allaient retentir sur tous les champs de bataille de l'Europe : pour la première fois l'épée du commandement est aux mains des Hoche, des Marceau, des Desaix, des Joubert, les glorieux généraux de la République prochaine, des Masséna, des Augereau, des Moncey, des Davoust, des M irilonald, les futurs maréchaux de Napoléon; de Murât, le futur roi de Naples, de Bernadotte, le futur roi de Suède. Du fond de la Bretagne, un homme qui n'est plus jeune, — il avait alors i9ans, — s 'arrachant à ses études celtiques, n'emportant que sa grammaire bretonne et son fusil de munition, part avec les jeunes gens et en route les forme au métier des armes. Celui-là ne sera ni maréchal, ni roi ; il ne voudra jamais être que « le premier grenadier des armées de la République .. : c'est le noble, l'immortel Lalour-d'Auvorgne. Sur toutes ces colonnes enthousiastes qui

en tout sens sillonnent la France, qui vont aux ' armées de Lafayette, de Luckner, de Rochambeau, plane, comme une fanfare de victoire, un chant nouveau, composé h Strasbourg par Rouget de Lisle, imprégné ensuite des ardeurs de la Provence, et qui s'appelle la Marseillaise. Dans les églises, les femmes sont organisées en ateliers nationaux, cousent les capotes, les tentes, qui réchaufferont, qui abriteront leurs frères ou leurs fils. A Paris, les femmes de la halle, les ouvrières, apportent leurs bijoux, leur épargne, pour payer la guerre sainte de la liberté.

Pendant que les volontaires de France courent à la frontière, que fait-on à la cour? La reine correspond avec l'agent autrichien à Bruxelles, le roi avec son agent de Vienne, M. de Breteuil, et Montmorin, l'ancien ministre des affaires étrangères, communique aux Autrichiens les plans de guerre et les délibérations du conseil.

Il y a surtout un billet, terriblement accusateur, de Marie-Antoinette à Mercy d'Argenteau : « 26 mars 1792. M. Dumouriez, ne doutant plus de l'accord des puissances par la marche des troupes, a le projet de commencer ici le premier par une attaque sur la Savoie et le pays de Liège. C'est l'armée de Lafayette qui doit servir à cette dernière attaque. Voilà le résultat du conseil d'hier; il est bon de connaître ce projet pour se tenir sur ses gardes et prendre toutes les mesures convenables. Selon toutes apparences, cela se fera promptement. »

Le comte de Fersen, un agent de la reine, celui qui l'avait aidée dans la fuite à Varennes, lui écrivait le 2 juin : « La Prusse va bien. C'est la seule sur laquelle vous pouviez compter. Vienne a toujours le projet de démembrement. La tête de l'armée prussienne arrivera le 3 juillet. Tout y sera le 4 août. Nous agirons sur la Moselle et la Meuse, les émigrés du côté de Philipsbourg, les Autrichiens sur le Brisgau. Le duc de Brunswick vient le ô juillet à Coblentz quand tout y sera arrivé. Il avancera, masquera les places fuites et avec 3'J 000 hommes d'élue marchera droit sur Paris. »

Journées du 20 juin et du 10 août. — Le peuple devinait cette hostilité de la cour. Les volontaires, en arrivant à la frontière, trouvaient qu'une partie des officiers avait émigré, que d'autres affichaient hautement leur haine de la Révolution. L'intendance, comme les cadres, était désorganisée : les soldats étaient mal nourris, mal commandés. Les débuts de la guerre furent désastreux : deux colonnes qui se dirigeaient sur Mons et sur Tournai furent prises de panique et reculèrent en désordre; la seconde égorgea son général. Cet échec causa dans Paris une vive émotion. Au club des Jacobins, Robespierre en profita pour accuser Brissot et les Girondins; mais les Girondins se relevèrent dans l'Assemblée par une série d'actes de vigueur. Brissot, dans la séance du 23 mai, dénonça l'existence du comité autrichien, formé autour de la reine, qui se composait des ministres déchus, Montmorin, Delessart, Bertrand de Molleville, qui étendait sur la France un vaste réseau d'intrigues, correspondait, à Bruxelles, avec Mercy d'Argenteau, à Vienne avec Breteuil, autorisait nos représentants à l'étranger, comme cela fut prouvé pour l'envoyé de Genève, à prendre du service dansl'émigration. Six jours après, l'Assemblée décréta le licenciement de la garde constitutionnelle du roi, cette menace permanente contre la constitution, et décréta d'arrestation son commandant, le duc de Brissac. Les 6000 gardes se dispersèrent, mais restèrent dans Paris, attendant des événements leur revanche. Le 27 mai, nouveau décret contre les prêtres réfractaires: « La déportation aura lieu dans un mois, hors du royaume, si elle est demandée par vingt citoyens actifs,

approuvée par le district, prononcée par le département. » Enfin, Servan, le ministre girondin de la guerre, proposa tout à coup à l'Assemblée, qui transforma la proposition en décret (S juin), la formation d'un camp de 20 000 fédérés sous les murs de Paris; en même temps qu'il licenciait la garde constitutionnelle, il voulait organiser l'armée révolutionnaire.

L'accueil fait à ces deux décrets devait permettre déjuger les intentions du roi : s'il leur refusait la sanction, il serait visible à tous qu'il était le grand obstacle à la défense nationale. Il évita d'abord de se prononcer; mais Boland, brusquement, le mit en demeure. Dans le conseil des ministres, il lut une lettre qu'il avait écrite au roi pour le sommer d'éloigner de sa personne les prêtres réfractaires et d'observer loyalement la constitution. Louis XVI, piqué au vif, congédia Boland, Servan et Clavière (13 juin) ; il fit croire à. Dumouriez qu'il sanctionnerait les deux décrets, et obtint ainsi de lui qu'il abandonnât ses collègues.Les ministres girondins furent remplacés par des Feuillants ; alors le roi, changeant de langage, refusa la sanction des décrets, et Dumouriez, comprenant trop tard qu'il avait été pris pour dupe, donna à son toursa démission(lôjuin). L'Assemblée déclara que les ministres girondins emportaient sa confiance, et vota l'envoi de la lettre de Roland aux 83 départements.

Louis XVI restait seul. Lafayette acheva de le compromettre en adressant, de l'armée du Nord, une lettre impérieuse à l'Assemblée. Il écrivait au roi: « Persistez, sire, fort de l'autorité que la volonté nationale vous a déléguée : vous trouverez tous les bons Français rangés autour de votre trône. »

Le peuple de Paris vit clairement alors que le palais du roi était le centre où venaient aboutir les menées cléricales, les complots des émigrés, les intrigues de l'Europe, les espérances factieuses de Lafayette. Deux coups terribles furent frappés par le peuple : au 2u juin, au 10 août. Le 20 juin, premier avertissement au roi des réfractaires, au roi des émigrés; le lo août, anéantissement de la royauté.

Le 20 juin fut un soulèvement spontané du peuple, auquel Marat ni Robespierre n'eurent aucune part: Robespierre, qui s'était opposé à la formation du camp sous Paris, en était encore à prêcher le respect de cette constitution violée par Louis XVI et qui livrait la France à l'ennemi. Pétion, maire de Paris, laissa faire. C'est Danton qui fut lame du mouvement par ses amis du faubourg Saint-Antoine, par le boucher Legendre, le brasseur Santerre, Lacroix, Westermann, Panis, Sergent, Fournier l'Américain. Le 20 juin au matin, des milliers d'hommes se mirent en marche vers l'Assemblée, lui apportant une pétition qui requérait des mesures énergiques. Après avoir défilé devant l'Assemblée, ils forcèrent la grille des Tuileries, montèrent l'escalier du palais, traînant avec eux un canon, enfoncèrent les portes de l'appartement du roi. Legendre apostropha Louis XVI: a Monsieur! lui dit-il, écoutez-nous. Vous êtes un perfide ; vous nous avez toujours trompés; vous nous trompez encore. Mais prenez garde à vous ; la mesure est comble ; le peuple est las de se voir votre jouet, a Le roi resta impassible. « Je ferai, dit-il, ce que m'ordonnent les lois et la constitution. » Il but à la santé du peuple et se coiffa du bonnet rouge ; mais il refusa la sanction des décrets. Pétion survint alors, harangua le peuple et l'engagea à se retirer. Les manifestants s'en allèrent assez tristes, en se disant : « Xous n'avons rien obtenu : il faudra bien revenir. »

L'Assemblée ayant désavoué l'insurrection, la cour reprit confiance. Quand Pétion vint le lendemain pour rendre compte au roi de la situation de

la capitale, Louis XVI lui dit : « Taisez-vous, » et lui tourna le dos. Sergent, qui l'accompagnait, malgré son édiarpe de conseiller municipal, fut injurié et frappé par des royalistes. Une pétition, portant vingt mille signatures, protesta auprès de l'Assemblée contre l'acte du 20 juin. Lafayette, quittant son armée, vint demander aux députés le cliâtiment des et Jacobins. » Malgré la réclamation de Guadet contre cette démarche étrange d'un général qui abandonnait son commandement, Lafayette fut admis aux honneurs de la séance.

Le danger intérieur grandissait. Les bourgeois de Quimper avaient dû écraser une première tentative de chouannerie dans le Finistère ; les campagnes du Languedoc étaient parcourues par un aventurier qui s'intitulait « lieutenant-général des princes, gouverneur du Bas-Languedoc et des Cévennes, » et appelait les paysans à l'insurrection. A Strasbourg, on découvrait un complot pour ouvrir la ville aux Autrichiens : le grand-duc de B;ide venait de leur livrer Kehl, c'est-à-dire le pont du Rhin ; le congrès des princes allemands, à Ratisbonne, refusait d'admettre notre envoyé; l'armée prussienne, renforcée de contingents hessois et weimariens, se préparait à franchir la frontière de Lorraine.

L'Assemblée finit par s'émouvoir. Jean Debry, au nom de la commission des Douze, avait appelé son attention sur les mesures à prendre en cas de danger de la patrie, spécialement pour le cas où ce danger « viendrait précisément du pouvoir exécutif. » Vergniaud prononça en cette occasion (3 juillet) un de ses plus éloquents discours : « O roi, qui sans doute avez cru, avec le tyran Lysandre, que la vérité ne valait pas mieux que le mensonge, et qu'il fallait amuser les hommes par des serments comme on amuse les enfants avec des osselets ; qui n'avez feint d'aimer les lois que pour conserver la puissance qui vous servirait à les braver... Non, non, homme que la générosité des Français n'a pu émouvoir, homme que le seul amour du despotisme a pu rendre sensible, vous n'avez pas rempli le vœu de la constitution! Elle est peut-être renversée ; mais vous ne recueillerez pas le fruit de votre parjure! Vous ne vous êtes point opposé par un acte formel aux victoires qui se remportaient en votre nom sur la liberté, mais vous ne recueillerez point le fruit de ces indignes triomphes! Vous n'êtes plus rien pour cette constitution que vous avez si indignement violée, pour ce peuple que vous avez si lâchement trahi ! »

L'Assemblée ne prit cependant aucune décision à l'égard de Louis XVI. Le 14 juillet fut célébré comme à l'ordinaire : seulement le roi remarqua la multitude de porteurs de piques accourus au Champ-de-Mars, l'ardeur avec laquelle ils criaient Vive lu nation! Il vit aus>i, présage menaçant, des hommes qui portaient, solennellement enveloppée dans un voile, une chose qui reluisait sinistrement : c'était « le glaive de la loi. »

Le 11 juillet, l'Assemblée avait proclamé l'avertissement solennel : « La patrie est er. danger! » En conséquence, le 22 juillet, les gardes nationaux et les troupes parcoururent la ville en colonnes précédées de hérauts qui répétaient la formule sacrée. Les canons du Pont-Neuf tonnèniit toute la journée, en 8'gne d'alarme, répondant au canon de 1 Arsenal. Le drapeau du a Danger de la patrie » déploya ses plis immenses au fronton de l'Hôtel-de-Ville. La foule se pressait aux bureaux d'enrôlement. En même temps, les fédérés de l'ouest, du midi, les Bretons, les Mai -cillais, commencèrent a affluer, ajoutant leurs ardeurs à l'excitation des Parisiens.

Sur toute ceit formenl ition belliqueuse tomba comme une étincelle le fameui manifeste de Brunsvskk. Il résumait les accusations des rois

contre la Révolution française ; déclarait que les souverains alliés entendaient faire cesser l'anarchie, relever le trône et l'autel, rendre au roi ses prérogatives; que les habitauts qui oseraient se défendre seraient passés par les armes et leurs maisons démolies ou brûlées ; que si Paris ne mettait pas le roi en liberté, toutes les autorités civiles et militaires seraient traduites en conseil de guerre ; que si les Tuileries étaient insultées, les princes exerceraient une vengeance mémorable, livreraient Paris à une exécution militaire et à une subversion totale. Chose singulière, le manifeste, daté du 25, fut connu à Paris le 28. On ne s'en étonne plus quand on sait que c'étaient les agents du roi et les émigrés, Mallet du l'an, M. de Limon, qui, malgré Brunswick, y avaient fait insérer les phrases les plus violentes, et quand on lit ce billet de Fersen à la reine : « Vous avez le manifeste et vous devez en être contente. »

Fersen, à cette époque, recommandait à la reine de se préparer à la délivrance et « d'emporter les diamants de la couronne. » La reine répondait : « Vous avez pu juger par une précédente lettre combien il est intéressant de gagner vingt-quatre heures ; je ne ferai que vous le répéter aujourd'hui, en ajoutant que si on n'arrive pas, il n'y a que la Providence qui puisse sauver le roi et sa famille. » Elle continuait à révéler le secret des opérations françaises : « Il y a des ordres pour que l'armée de Luckner attaque incessamment ; il s'y oppose, mais le ministère le veut. Les troupes manquent de tout et sont dans le plus grand désordre. »

Marie-Antoinette ne cachait pas ses espérances à son entourage : « Une nuit, raconte Mme Campai), comme la lune éclairait sa chambre, elle la contempla et me dit que, dans un mois, elle ne verrait pas cette lune sans être dégagée de ses chaînes. Elle me confia que tout marchait à la fois pour la délivrer. Elle m'apprit que le siège de Lille allait se faire, qu'on leur faisait craindre que, malgré le commandant militaire, l'autorité civile ne voulût défendre la ville. Elle avait l'itinéraire des princes et des Prussiens ; tel jour ils devaient être à Verdun et tel jour à un autre endroit. »

Le peuple ignorait ces correspondances ; il ne pouvait que les soupçonner ; mais un sûr instinct le guidait et lui montrait les Tuileries comme restant, en plein Paris, la citadelle de l'invasion, la cour comme l'alliée secrète de ceux qui allaient ravager la Lorraine et bombarder Lille. Le jour même où la proclamation de Brunswick fut connue, la section Mauconseil déclara : qu'il était impossible de sauver la liberté par la constitution; qu'elle abjurait son serment et ne reconnaissait plus Louis XVI pour roi. Sur les 48 sertions de Paris, 47 votèrent la déchéance du roi. L'Assemblée, sous la pression de l'opinion, licencia les corps d'élite de la garde nationale, qui étaient royalistes ou fayettistes, et enjoignit aux gardes suisses de sortir de Paris; mais, faute de prendre à temps une décision à l'égard du roi, elle laissa l'initiative au peuple. Le 8 août, elle commit une faute irréparable : par 40ii voix contre 224, elle repoussa la mise en accusation de Lafayette, qui conspirait publiquement en faveur de la royauté.

Le 10 août ne fut pas une surprise : ce fut une lutte en plein soleil entre la royauté et la nation. On s'y préparait ouvertement de part et d'autre, depuis trois longues semaines. Los deux faubourgs démocratiques, Saint-Antoine et Saint* Marceau, s'entendaient pour une action commune. Les anciens gardes français, mêlés au peuple, le formaient au courage et à la discipline ; les fédérés bretons et marseillais, pour la

plupart anciens soldats, très aguerris, allaient former le solide noyau de l'insurrection.

La cour, de son côté, avait l'ait revenir secrètement les Suisses aux Tuileries : c'était une troupe d'élite d'environ 15U0 hommes; beaucoup des anciens gardes constitutionnels, quelques centaines de gentilshommes accoururent au château prendre leur part du danger ; le 9 août encore, la cour croyait pouvoir compter pour sa défense sur la Commune de Paris et sur le maire Pétion ; Mandat, commandant des gardes nationales, lui était acquis. Dans la soirée du 9, Mandat fit masser autour des Tuileries les bataillons qu'il estimait royalistes ou fayettistes, placer des canons au Pont-Neuf afin d'arrêter le faubourg Saint Marceau, occuper la place de Grève afin d'arrêter le faubourg Saint-Antoine. Mais dans la nuit du 9 au 10 août, une Commune insurrectionnelle, composée des hommes du 20 juin, s'empara de l'Hôtel-de-Ville ; Mandat, appelé à la municipalité, fut tué au retour d'un coup de pistolet. Aux Tuileries, la confiance, très grande u'abord, commença à diminuer : les gentilshommes se défiaient des gardes nationaux; ceux-ci, qui tenaient pour la royauté constitutionnelle, ne se souciaient pas de combattre avec les partisans de l'absolutisme. La reine, pour relever les courages, engagea le roi à passer les troupes en revue vers cinq heures du matin ; l'air fatigué et triste de Louis XVI, son silence glacèrent les cœurs ; plusieurs bataillons de gardes nationales commencèrent à crier Vive ta nation! d'autres : A bas le traître! Tous finirent par abandonner le château, et quelques-uns allèrent rejoindre l'insurrection. Louis XVI n'eut plus autour de lui, en cette journée suprême de la royauté, que les Suisses et quelques gentilshommes.

C'est alors, quand Paris s'ébianlait déjà, que Louis XVI se laissa persuader par le procureursyndic du département, Piœderer, de venir chercher un asile dans l'Assemblée. La reine l'y suivit. Elle n'avait pas encore perdu l'espérance : si ses partisans repoussaient l'attaque des insurgés, ils pourraient bien venir la chercher dans l'Assemblée même, et alors les rôles seraient changés : ce serait l'Assemblée qui se trouverait à la discrétion de la royauté.

Vers huit heures arrivèrent devant les Tuileries les premières bandes d'insurgés, les plus impatients, les plus mal armés, les porteurs de piques. Ils s'engagèrent imprudemment dans la cour du Carrousel, furent accueillis par un feu roulant, et s'enfuirent en désordre, laissant trois ou quatre cents morts sur le pavé. Les nobles se crurent victorieux : déjà d'Hervilly courait aux Suisses, leur criant : « Ce n'est pas tout ; il faut vous porter à l'Assemblée, près du roi ; » déjà l'Assemblée, pénétrant les intentions secrètes de la cour, se préparait au sacrifice et, se levant tout entière, d'un mouvement spontané, renouvelait le serment de mourir pour la liberté.

L'arrivée des Bretons, des Marseillais, des garde ^ nationaux armés de fusils, changea la face des choses. Ils mirent en position quatre canons et refoulèrent les Suisses dans le palais. Alors s'engagea la vraie bataille, acharnée, sanglante; les assaillants étaient plus nombreux; mais les Suisses, à l'abri dans le château, tiraient à coup sûr. Aussi ne perdirent-ils que 70U hommes, tandis que 110(1 insurgés périrent dans cette journée. A la fin les Tuileries furent enlevées et les Suisses pourchassés à travers le jardin et les Champs- 1 Elysées. Quand le château fut forcé, Louis XVI, envoya l'ordre à ses gardes de cesser le feu.

Le peuple, victorieux, demandait la déchéance du roi. L'Assemblée, sur la proposition ûe Ver- ! gniaud, se borna à décréter la suspension du pouvoir exécutif. Elle déclara qu'une nouvelle assera- 2« Partie.

blée, la Convention, aurait à statuer sur le sort de la royauté.

La journée du 10 août fut un acto nécessaire. En prenant les Tuileries, le peuple venait de détruire une des places d'armes de la coalition et de l'émigration. Ce fut le premier coup frappé sur l'invasion elle-même. Il rendit possible la défense nationale.

Le malheur fut que l'Assemblée, au lieu d'agir, s'était laissé traîner à la remorque des événements. Un décret prononçant la déchéance ou la suspension du roi eût évité l'insurrection ; il l'eût rendue légitime devant la loi écrite comme elle l'est devant l'histoire et devant la conscience publique. C'était à l'Assemblée de prendre l'initiative de ce grand acte de justice, et de ne pas la laisser à un pouvoir inférieur au sien, rival du sien, la Commune de Paris. Le renversement de la royauté était un acte de souveraineté nationale ; seule, l'Assemblée souveraine, issue des votes du pays tout entier, avait qualité pour l'accomplir: ses funestes hésitations au lendemain de la chute de Roland, qui ne rappellent que trop celles de la Constituante au lendemain de Varennes. son désaveu du 20 juin, sa longanimité envers Lafayette qui osait lui parler en soldat du coup d'Etat, sa résistance au vœu le plus légitime de l'opinion, eurent un résultat funeste: l'affaiblissement de son pouvoir et de sa popularité. Elle ne fit pas le 10 août, elle n'eut plus qu'à le ratifier. Par là grandit démesurément cette puissance nouvelle, anonyme, irresponsable, de la Commune, née dans la nuit du 10 août, qui tombait en des mains suspectes. Les Vergniaud, les Brissot, les Isnard, les Merlin de Thionville, les Jean Debry, n'auraient pas dû livrer une telle force à des Rossignol et des Hébert, à des Bourdon, des Tallien et des Collot. Ces inconnus, ayant au front l'auréole du 10 août, transfigurés dans la gloire de cette journée, associés au plus grand événement de l'époque, la chute de la royauté, et comme sacrés chefs du peuple et de la Révolution, se dressent en face de l'Assemblée qui a préparé et qui n'a pas osé faire la République. Bientôt les nouveaux municipaux s'adjoignirent Marat, tiré de sa cave, Robespierre sorti de sa retraite. Pmbespierre recueille les fruits de la victoire, lui qui s'est toujours opposé à la lutte, qui a désapprouvé et le décret sur les réfractaires, et la déclaration de guerre, et la formation du camp de vingt mille hommes, et l'appel aux fédérés, et le 20 juin, et qui, à la veille du 10 août, prêchait encore le respect de la constitution.

Dès le lendemain du 10 août, on voit que le vanqueur ce n'est pas l'Assemblée. L'Assemblée ordonne que le roi sera mis au Luxembourg, dans un palais ; la Commune l'envoie au Temple, dans une prison. C'est la Commune qui enferme les Suisses à l'Abbaye, qui fait briser les statues des rois et les emblèmes de la royauté; c'est à son profit qu'on supprime les attributions politiques du directoire du département, auquel elle était hiérarchiquement subordonnée et dont l'effacement la laisse sans contre-poids.

Le peuple de Paris avait fait de grosses pertes pendant le combat: une partie du nouveau conseil municipal, Marat et autres furieux l'excitaient à la vengeance, disant qu'il fallait « en finir avec l'ennemi ». On commença à craindre un massacre dans les prisons. Des députations menaçantes se succédaient à Ja barre de l'Assemblée. Les amis de Danton résistaient à cette propagande de meurtres. Le jacobin Choudieu disait : « Ceux qui viennent crier ici ne sont pas les amis du peuple; ce sont ses flatteurs, » et Thuriot prononça ces belles paroles : « La Révolution n'est pas seulement à la France; nous en sommes comptables à l'humanité. »

'RÉVOLUTION FRANÇAISE

REVOLUTION FRANÇAISE

Le ministère girondin avait été reconstitué, avec Roland à l'intérieur, Clavièrc aux finances, Servan à la guerre, Plonge à la marine. Lebrun aux affaires étrangères. On lui avait adjoint un seul des inspirateurs du 10 août, Danton, nommé ministre de la justice. Danton proposa l'établissement d'un tribunal criminel, qui frapperait les plus coupables parmi les complices de la cour. Les jurés devaient être choisis par l'élection à deux degrés, comme les députés, a Que la justice des tribunaux commence, écrivait Danton dans une circulaire, et celle du peuple cessera. » Le tribunal entra en fonctions le 1!) et prononça trois condamnations capitales. En même temps l'Assemblée frappa deux coups terribles : sur les émigrés, dont les biens furent placés sous le séquestre; sur les réfractaires, qui devaient être déportés dans les quinze jours. Lafayette avait essayé de soulever contre l'Assemblée l'armée du Nord et avait fait arrêter trois représentants du peuple, îe girondin Kersaint, les jacobins Antonelle et Péraldy ; il fut décrété d'accusation et s'enfuit avec ses amis, Alexandre Lameth et Latour-Maubourg. Il n'échappa aux prisons de Paris que pour tomber dans celles de l'Autriche: il devait expier par cinq ans de captivité, à Magdebourg et à Olmûtz, le crime d'avoir commencé la Révolution. Ses malheurs ont fait oublier les fautes qu'il avait commises dans ces dernières années, quand sa fidélité au roi le rendit infidèle à la nation.

L'invasion prussienne : les journées de septembre. — L'exaspération du peuple était entretenue par les nouvelles de la frontière. Longwy venait d'être livré aux Prussiens par la trahison de son commandant. L'Assemblée décréta que tout citoyen qui, dans une place assiégée, parlerait de capitulation, serait puni de mort. Le péril était grand : les insurrections royalistes éclataient dans plusieurs provinces ; à Paris même, la contrerévolution se reprenait à espérer : quand on apprit le désastre de Longwy, des rassemblements royalistes se formèrent autour du Temple, sous les fenêtres de Louis XVI, et l'on entendit des cris de Vive le Roi ! Les combattants royalistes du 10 août étaient restés dans Paris ; on insulta pendant la nuit les statues de la Loi et de la Liberté; dans les prisons mêmes, on entretenait des relations avec l'émigration, on buvait au succès des alliés. Les Prussiens arrivaient, mais l'ennemi était déjà dans la place.

Danton ordonna des visites domiciliaires: elles se firent en grand appareil, pour frapper les esprits d'une terreur salutaire; ces jours-là, les barrières de Paris étaient fermée*, les rues barrées par la troupe, tandis que les gardes nationaux pénétraient dans le* maisons pour chercher les armes cachées et arrêter les suspects. On saisit 2000 fusils et l'on fit 3000 arrestations, qui, pour la plupart, ne furent pas maintenues. Danton estimait que le tribunal criminel et les visites domiciliaires suffisaient à réprimer l'audace des conspirateurs : de ce jour, en effet, ils commencèrent à trembler. Ces mesures ne contentaient point Marat et ses amis: ils répétaient qu'avant de courir h l'ennemi du dehors, il fallait exterminer celui du dedans. Déjà deuz sections sur quarante-huit avaient voté le massacre des prisonniers, et l'on ne prenait aucune mesure pour leur sûreté : les prisons restaient confiées à la garde de la Commune. Le désaccord entre l'Assemblée, quf avait prescrit le renouvellement de la Commune, et la Commune, qui refusait de résigner ses pouvoirs, paralysait toute puissance publi>|ii". Le ic' septembre Pat l'avait Illégalement introduit flans le comité de surveillance de la Commune l'homme qui, depuis deux ans, demandait des massacres: Marat. Le 2 septembre, le jour même où devaient se faire

les électionr pour le nouveau conseil municipal, on apprenait à Paris l'investissement de \erdun: l'ennemi .'était plus qu'à quelques jours de marche.

Devant l'imminence du danger le courage de Roland fléchit un moment: il proposait que l'Assemblée et le ministère se retirassent derrière la Loire, à Tours ou à Rlois. Danton ne voulut pas entendre parler de retraite : « La France est dans Paris, répondit-il ; si vous abandonnez la capitale à l'étranger, vous vous livrez et vous livrez la France; c'est dans l'aris qu'il faut se maintenir par tous les moyens. »

La Commune et l'Assemblée se trouvent d'accord pour décréter les mesures les plus énergiques : la Commune invite tous les citoyens en état de porter les armes à se réunir au Champ-de-Mars ; elle décide qu'à l'instant le canon d'alarme sera tiré ; qu'on assurera des secours aux familles des volontaires; qu'on portera de 30 000 à 60000 hommes le contingent de Paris. L'Assemblée approuve toutes ces décisions ; elle rapporte le décret qui prescrivait le renouvellement de la Commune : les membres nouvellement élus siégeront avec les anciens. Vergniaud s'écrie : « C'est aujourd'hui que Paris doit vraiment se montrer dans toute sa grandeur; je reconnais son courage à la démarche qu'il vient de faire, et maintenant on peut dire que la patrie est sauvée.... Hommes du 14 juillet, du 10 août, c'est vous que j'invoque... Il n'est plus temps de discourir ; il faut piocher la fosse de nos ennemis, ou chaque pas qu'ils font pioche la nôtre. »

Pour diriger le peuple que toutes ces nouvelles, tous ces discours, toutes ces mesures extraordinaires allaient soulever, pour le soustraire aux mauvaises tentations, pour le lancer vers la frontière, vers la gloire, pour assurer la défense nationale, il fjllait créer un gouvernement, fortifier le ministère. Danton vint demander à l'Assemblée de rendre un décret portant : que quiconque refuserait de servir de sa personne ou de remettre ses armes ; quiconque, directement ou indirectement, refuserait d'exécuter ou entraverait, de quelque manière que ce fût, les ordres donnés et les mesures prises par le pouvoir exécutif, serait puni de mort. <> Le tocsin qu'on va sonner, s'écria Danton, n'est point un signal d'alarme; c'est la charge sur les ennemis de la patrie. Pour les vaincre, messieurs, il nous faut de l'audace, toujours de l'audace, et la France est sauvée. » L'Assemblée vota le décret.

Ce même jour, vers quatre ou cinq heures, comme Marat. Panis et quelques autres siégeaient au comité de surveillance de la Commune, commencèrent les massacres de l'Abbaye; ils se continuèrent les 3, 4, 5 et 6 septembre à la Force, au Châtelet, à la Salpêtrière, à Bicêtre ; les prisonniers qu'on devait juger à Orléans, Delessart, Rrissac, furent amenés à Versailles et massacrés par Fournier et Lazowski accourus de Paris. Sur une circulaire sortie de l'imprimerie de Marat, expédiée aux départements sous le couvert du ministre de la justice, il y eut aussi des meurtres à Reims, à Meaux, à Lyon, à Châlons.

Pendant ces scènes abominables, l'Assemblée restait inerte et passive: Danton, ministre de la justice, non seulement n empêcha rien, mais approuva. Peut-être croyait-il ce qu'il dit à Brissot qui le pressait de sauver au moins les innocents : « Il n'y en a pas un. » répondit le ministre de la justice. Aussi quelque chose du sang de septembre lui resta sur les mains : c'est ce qui éloigna de lui les Girondins, empêcha l'alliance de l'homme d'action et des hommes d'éloquence, et plus tard les livra désunis et désarmés à la sanglante dictature de Robespierre.

Ces journées de septembre, il n'est peut-être personne, parmi les plus pndurcis, qui, à un moment donné, ne les ait désavouées ; Maiat, le mois suivant, les qualifiait de désastreuses ; Danton, de journées sanglantes sur lesquelles tout bon citoyen a gémi ; Tallien, dans son apologie de novembre, d'événement douloureux. Elles furent désavouées plus tard par la Commune elle-même à la barre de la Convention ; elles le furent immédiatement par le peuple, par l'armée; le faubourg Saint-Antoine n'y eut aucune part ; des volontaires qui partaient pour l'armée vinrent les flétrir à l'Assemblée ; un des assassins de Mme de Lamballe fut plus tard sabré par ses camarades du régiment. Le crime fut commis par une bande de trois ou quatre cents hommes, qui firent leur horrible besogne au milieu de la stupeur et de l'impuissance publique.

Manuel, procureur-syndic, risqua sa vie pour arrêter les meurtres : il fit échapper son ennemi personnel Beaumarchais. Danton réussit à sauver Duport et Lameth.

C'est seulement le 6 septembre que Pétion put aller fermer les portes des prhons et que l'Assemblée se crut assez forte pour maîtriser la Commune. Elle fit défense aux commissaires d'une municipalité d'envoyer des ordres hors de son territoire ; une petite commune de la Haute-Saône, Champlitte, donna l'exemple aux autres : elle refusa d'obéir aux délégués de Paris, déclarant que toutes les communes de France étaient égales devant la loi. L'Assemblée décréta que « quiconque prendrait indûment l'écharpe municipale serait puni de mort ». Ce décret visait Marat, l'intrus du comité de surveillance. Malgré ces efforts tardifs, l'Assemblée était frappée à mort : le 10 août l'avait affaiblie, parce qu'elle n'avait pas su agir; les journées de septembre la tuèrent, parce qu'elle ne sut pas empêcher. Une majorité de feuillants et d'indécis paralysait l'énergie des Girondins et des Jacobins. 11 faut citer h l'honneur de la Gironde ces belles paroles de Vergniaud, dénonçant à la France la tyrannie de la Commune (17 septembre) : « Ils ont des poignards, je le sais... Mais qu'importe la vie aux représentants du peuple, lorsqu'il s'agit de son salut?... Quand Guillaume Tell ajusta la flèche pour abattre la pomme fatale sur la tête de son fils, il dit : Périssent mon nom et ma mémoire pourvu que la Suisse soit libre !... Et, nous aussi, nous disons : Périsse l'Assemblée nationale, pourvu que la France soit libre : qu'elle périsse si elle épargne une tache au nom français !... Oui, périssons, et, sur nos cendres, puissent nos successeurs plus heureux assurer le bonheur de la France et sauver la liberté. »

Valmy : l'invasion repoussée. — Ce cri était à ce moment celui de tous les patriotes : Périssent les hommes, et que la liberté vive ! L'héroïsme de Beaurepaire vint, en cette épreuve terrible, consoler et exalter le cœur de la France. Il avait traversé tout le pays, avec des volontaires de Maine-et- Loip', pour aller s'enfermer dans Verdun ; en arrivant sur cette frontière, si profondément travaillée par les royalistes, ils firent d'avance le sacrifice de leur vie, chargèrent un patriote de porter leurs adieux à leurs familles et de dire o qu'ils étaient morts, a Presque aussitôt après l'investissement de la place, les bourgeois et le commandant militaire se préparèrent à livrer la ville : Beaurepaire fit au projet de reddition une résistance énergique ; quand il vit que décidément l'on capitulait, il se fit sauter la cervelle: son sang rejaillit sur les traîtres et les marqua pour le châtiment. Tandis que leurs femmes et leurs filles allaient, vêtues de blanc, recevoir l'ennemi aux portes de la ville et offrir au roi de Prusse des fleurs et desdragées, un des volontaires de Maineet-Loire, plutôt que de se rendre, se précipitait

dans la Meuse. La trahison des notables de Verdun exaspéra les colères, l'exemple de Beaurepaire et de ses soldats enflamma les courages. C'est le moment du grand élan vers la frontière : chaque jour 1K00 volontaires sortent de Paris. Sans cette tache des massacres, le mois de septembre 17!)2 serait un des plus beaux de l'histoire révolutionnaire. Il vit la première victoire des Droits de l'homme, le premier triomphe de la France nouvelle sur la coalition des vieilles royautés, la première revanche des peuples contre l'oppression séculaire ; et, au soleil de Valmy, l'enfantement splendide de la liberté européenne.

Contre l'ennemi du dehors, l'accord était complet entre tous les partis; tous furent admirables de patriotisme et d'abnégation ; les Girondins n'aimaient pas Dumouriez, qui les avait trahis, et pourtant ils le nommèrent général en chef; les Montagnards ne l'aimaient pas, et pourtant ils appuyèrent le choix; Danton ne l'aimait pas, et pourtant il lui donna pour conseils ses amis dévoués, Fabre d'Eglantine, l'intrépide Westermann ; tous se rangèrent sous le commandement de celui qu'ils jugeaient l'homme nécessaire et s'accordèrent à lui mettre aux mains le glaive de la Bévolution, l'épée libératrice quTsnard avait brandie aux Jacobins : ils l'affermirent de leur confiance, l'exaltèrent de leur enthousiasme, le firent digne de vaincre.

Tandis que Wimpfen se maintenait dans Thionville, Dumouriez s'emparait des défilés de l'Argonne, « les Thermopyles de la France. » Quand sa position fut tournée, il s'établit dans le camp de Sainte-Menehould, sur le flanc même de l'armée prussienne; il s'y tint si ferme que rien ne put l'en arracher, pas même le mouvement des Prussiens qui vinrent camper sur les collines de la Lune, coupant de Paris l'armée française.

Dumouriez, rejoint par Kellermann, se trouva commander 76U10 hommes contre 70 000 Allemands : le 20 septembre au matin la bataille s'engagea. Brunswick et le roi de Prusse observèrent longuement la contenance de cette armée « de vagabonds, de tailleurs, de savetiers, » qui, au dire des émigrés, devaient se disperser au premier coup de canon. Au contraire, ils enduraient avec le sang-froid de vieilles troupes le feu de soixante canons et y répondaient. Vers onze heures, les Prussiens se formèrent en trois colonnes et commencèrent à gravir le plateau de Valmy occupé par Kellermann. Comme ils montaient ainsi, mitraillés sur leur flanc par Dumouriez, ils virent tout à coup une chose extraordidinaire : 30 000 hommes, élevant dans un accès d'enthousiasme leurs chapeaux à la pointe des sabres et des baïonnettes, et couvrant la voix du canon d'un cri formidable : Vive la Nutio>i ! Brunswick n'osa risquer l'attaque et fit sonner le rappel. Le roi de Prusse, à son tour, voulut recommencer l'escalade : mais son infanterie, décimée par la mitraille, était encore plus troublée par ce cri formidable qu'on entendait làhaut et qui annonçait au monde le réveil des peuples.

Le soir, au bivouac, le grand poète allemand Gœthe, qui accompagnait les troupes allemandes, dit à ceux qui l'entouraient : « En ce lieu et en ce jour a commencé une nouvelle ère de l'histoire du monde, et vous pourrez tous dire : J'ai assisté à sa naissance. »

Le lendemain, 21 septembre, pendant qu'à Paris la Convention se réunissait et, sans connaître encore la première victoire de la Piévolution, proclamait la Bépublique, le roi de Prusse reprenait le chemin de la frontière. Valmy. ce n était pas seulement l'invasion repoussée, la France sauvée : c'était aussi l'Europe ouverte à la France, les peuples saluant d'avance le drapeau tricolore,

les Allemands du Rliin appelant Custine, la Savoie appelant Mnntesquiou, Nice appelant Anselme, le monde entier agité d'un frémissement dont tous les trônes chancelèrent.

D. — La Convention.

La Gironde et la Montagne. — La Convention était comme une nouvelle Constituante qui devait faire la constitution républicaine, de même que la première Constituante avait fait la constitution monarchique de 1791. Au point de vue des partis, elle présentait d'abord deux groupes peu nombreux, d'un peu plus de cent membres chacun, qu'on appela la Gironde et la Montagne. Le reste de l'Assemblée, environ cinq cents membres, devait suivre tour à tour l'impulsion des deux groupes dirigeants : c'était la lJlai?ie, ou encore le Marais.

La Gironde se composait d'hommes qui avaient déjà illustré ce parti dans la Législative, comme Vergniaud, Guadet, Gensonné, Condorcet, Isnard, Brissot, de quelques anciens constituants, comme Pétion, Buzot, Rabaut-Saint-Etienne, Lanjuinais, et d'hommes nouveaux, comme Barbaroux, Rebecqui, Louvot.

La Montagne comprenait Robespierre, Grégoire, Merlin de Douai, Prieur de la Marne, qui avaient déjà siégé à la Constituante; Cambon, Carnot, Lindet, Merlin de Thionville, Couthon, Prieur de la Côte-d'Or, Hérault de Séchelles, qui avaient figuré à la Législative; Danton, Camille Desmoulins, Fabre d'Eglantine, Legendre, Marat, Billaud-Varennes, Collot d Herbois, Saint-Just, Lebas. le peintre David, Robespierre jeune, Fouché, Barras, Tallien, Carrier, etc., qui débutaient dans la vie parlementaire. Nous verrons les Montagnards se diviser par la suite en robespierristes, maratistes, hébertistes, dantonistes, thermidoriens, montagnards indépendants.

Dans la Plaine, beaucoup de notoriétés de l'époque précédente, beaucoup d'anciens constitutionnels, bon nombre aussi de sincères républicains : citons Sieyès, Barère, Camus, Daunou, Durand-Maillane, Laréveillère-Lépeaux, Boissy d'Anglas, etc. Ils traversèrent, beaucoup moins éprouvés que la Gironde ou la Montagne, tous les orages de la Révolution, et commencèrent à jouer un rôle après que les deux partis militants eurent été décimés. Leur puissance commence dans la décadence de la Révolution. La Plaine a toujours fourni aux divers comités de la Convention des hommes compétents, laborieux, exi érimentés, qui ont attaché leurs noms aux lois les plus utiles ; mais dans les luttes politiques, elle formait une masse inerte, une majorité de flottants et de timorés, qui malheureusement se prêta au jeu de bascule des partis au lieu de les maîtriser : avec sa complicité muette et peureuse, elle aida la Gironde d'abord à dominer la Convention, puis la Montagne à écraser la Gironde ; dans la Montagne même, Robespierre à écraser tour à tour les hébertistes et les dantonistes, sauf à favoriser ensuite la réaction thermidorienne contre les robespierristes et la réaction girondine contre les thermidoriens. La Plaine ne sut jamais former une majorité compacte de gouvernement ; par sa faiblesse, elle a contribué à rendre inévitable l'extermination réciproque des membres les plus énergiques de l'Assemblée, et assumé ainsi devant l'histoire une lourde responsabilité.

La difficulté contre laquelle la Convention se aébattit pendant toute sou exi-tence fut l'éta- ■ ment d'un gouvernement. Contre l'Europe coalisée, contre la Vendée insurgée, il eût fallu une autorité, très forte et une administration centralisée. La Constituante, en organisant toutes les administrations sur la seule base de l'élec-

tion, n'avait songé qu'à affaiblir la royauté : la royauté disparue, le pouvoir qui lui succéda, l'Assemblée souveraine, hérita de la môme impuissance ; comme il n'y avait alors ni préfets, ni procureurs généraux, ni aucun agent direct du pouvoir central, elle ne possédait aucune action sur les directoires de département, les municipalités, les tribunaux : la Convention, pour assurer le recrutement des armées, la perception de l'impôt, la justice nationale, en sera réduite à. organiser, à côté des pouvoirs légaux, des pouvoirs exceptionnels : à côté des administrations locales, les sociétés jacobines et les comités révolutionnaires ; à côté des tribunaux réguliers, les tribunaux révolutionnaires; et, par-dessus tout, les pouvoirs extraordinaires des représentants en mission. Elle n'obtiendra que par la Terreur beaucoup de résultats qui s'obtiennent aujourd'hui par une bonne administration.

La Convention, précisément parce qu'elle était chargée de faire une constitution, n'avait aucune loi constitutionnelle qui réglât son fonctionnement. Elle réunissait tous les pouvoirs : l'exécutif, le législatif, comme le judiciaire ; aucune loi ne déterminait de quelle manière elle aurait à les exercer. Dans ces conditions la lutte des partis devait être extrêmement violente; comme on ne pouvait espérer que la minorité se soumît volontairement à une autre minorité, comme d'autre part l'inertie de la Plaine empêchait la constitution d'une véritable majorité, le parti qui arrivait un moment au pouvoir n'avait qu'un moyen de s'y maintenir, c'était d'exterminer le parti vaincu. Aujourd'hui le parti qui perd le pouvoir en est quitte pour devenir un parti d'opposition ; à cette époque, dans une situation aussi troublée, parmi les dangers d'une guerre étrangère et de la guerre civile, le parti vaincu dans l'Assemblée ne savait que recourir à la force; il fallait l'envoyer à l'échafaud pour assurer sa défaite. Battus dans l'Assemblée, les monarchistes orrçt recours à l'étranger, les Girondins au soulèvement des départements, les Montagnards à l'émeute parisienne : toutes les crises parlementaires font couler le sang.

L'Assemblée souveraine, qui disposait de moyens si imparfaits pour gouverner hors de Paris, se trouvait à Paris même en présence d'influences qui rivalisaient avec la sienne. La Commune de Paris rendait des arrêtés parfois contraires aux décrets de la Convention. On discutait dans les clubs les mêmes questions qu'à l'Assemblée : telle séance du club des Jacobins ou du club des Cordeliers avait plus d'importance et entraînait des résultats plus directs que celles de la Convention. Les sections ou quartiers de Paris*, les bataillons de gardes nationaux, se croyaient le droit de prendre des arrêtés. Un groupe quelconque de citoyens se donnait pour « le peuple souverain » et traitait en égale, même en subordonnée, une assemblée qui était élue par la France entière. Une erreur qui alors égara beaucoup d'excellents patriotes était de croire que le peuple peut à tout moment reprendre les pouvoirs qu'il a confiés à ses mandataires ; c'était lui reconnaître un droit continu à l'insurrection. Le temps a fait justice de ces deux hérésies: aujourd'hui le suffrage universel est la négation du droit insurrectionnel ; la loi électorale, qui s'impose aux électeurs aussi bien qu'aux élus, détermine rigoureusement la durée des mandats. Mais en I7*J2, la loi électorale comme la constitution elle-même était à faire : cette incertitude favorisait les émeutes aussi bien que les coups d'État.

La lutte commença presque aussitôt entre la Gironde et la Montagne. Les Girondins avaient été élus dans les départements sous l'impresMon causée par les massac es de septembre : ils s'in-

dignaient de retrouver, parmi leurs collègues de ia Montagne, beaucoup d'anciens membres de la Commune insurrectionnelle. Ils accusaient en masse la députation de Paris, bien que fort peu de ces députés eussent été compromis dans les massacres. Les Girondins étaient hantés de craintes chimériques, soupçonnant la Montagne de vouloir porter atteinte à la propriété ; Danton, Robespierre etMarat, d'aspirer à la dictature. Les Montagnards, à leur tour, avaient leurs préjugés contre les députés de province ; ils accusaient les Girondins de vouloir substituer à l'unité française une fédération des départements, et leur prêtaient des arrière-pensées de royalisme. Ces accusations que se renvoyèrent si longtemps les deux partis étaient également fausses : les Montagnards ne demandaient pas la dictature, mais un gouvernement assez fort pour résister à la coalition de l'Europe, de la Vendée et de l'émigration ; encore moins voulaient-ils mettre en péril la propriété, puisque leurs amis, dans toute la France, se portaient acquéreurs des biens nationaux. Do. même, les Girondins n'ont jamais songé à fédôraliser la France, ni à rétablir la monarchie : ils étaient aussi dévoués que leurs adversaires à la République et ils sont morts avec son nom sur les lèvres. C'était faute de se bien connaître que Girondins et Montagnards étaient tourmentés de ces injustes méfiances.

Danton, Robespierre lui-même, avec un grand sens d'hommes d'État, comprirent tout le danger de ce malentendu, qui pouvait diviser la Convention en face de l'Europe. Ils entreprirent de rassurer la Gironde : Couthon, ami de Robespierre, proposa, dès la première séance, de jurer haine non seulement à la royauté, mais à la dictature ; Danton, lorsqu'il donna sa démission de ministre, fit décréter que i toute propriété, territoriale et industrielle, serait éternellement maintenue. » Quant aux massacres de septembre, les Montagnards essayèrent de prouver combien étaient exagérés les récits qu'on en faisait dans les provinces, où l'on parlait de 10 ou 12 000 morts, où l'on contait que le sang avait monté à douze pieds dans la prison de l'Abbaye. La Commune de Paris vint à la barre de la Convention répudier toute participation à ces crimes. En même temps, pour écarter le fantôme du fédéralisme, Danton proposa de déclarer la République française « une et indivisible, » et les Girondins, comme les Montagnards, votèrent cette déclaration de principe.

La situation de la Gironde était alors très forte dans l'Assemblée et dans le pays. C'étaient des girondins, Roland, Clavière, Servan, Monge, qui occupaient les ministères ; l'éloquence de Vergniaud, la fougue d'isnard, la froide sagesse de Condorcetétaientd'ungrandeffetsur la Convention, la Plaine sympathisait avec eux , iè président de l'Assemblée était toujours élu parmi eux ; par le ministère de l'intérieur, par les journaux, ils formaient l'opinion publique ; au club des Jacobins, ils disputaient l'influence aux Montagnards ; dans la Commune même, ils avaient des amis : le maire de Paris, Pétion, réélu le 15 octobre, puis son successeur Chambon (décembre), étaient des leurs ; dans les départements, les directoires, les municipalités, les tribunaux, autrefois peuplés de feuillants, étaient maintenant acquis aux Girondins; l'armée, par Dumounez, semblait leur appartenir. Jusqu'alors, ils avaient tenu la tête du mouvement révolutionnaire ; c'étaient les Girondins, par l'évêque Fauchet, par Brissot, par Condorcet, qui avaient pris l'initiative républicaine, au moment où Robespierre proclamait qu'il n'était « ni républicain, ni monarchiste » : c'étaient, eux qui avaient armé l'ouvrier et le paysan, poussé à la fabrication des piques, fait adopter le bonnet rouge ; c'étaient eux qui avaient fait déclarer la guerre

aux rois. Comment ont-ils pu déchoir d'une situation si haute, et laisser la grande initiative démocratique passer aux mains de Robespierre?

A cela, plusieurs raisons. D'abord, leur parti, en s'étendant, perdait de son énergie première. Beaucoup d'anciens constitutionnels, feuillants, royalistes honteux, s'étaient ralliés à eux, se disaient girondins, couvraient du pavillon républicain leurs arrière-pensées de contre-révolution ; leurs amis sincères ou faux, qui remplissaient les administrations, restaient fort en deçà du républicanisme de Vergniaud ou de Condorcet, donnaient une main à Isnard et l'autre aux monarchUns, voulaient que la Révolution s'arrêtât, reculât, à l'instant même où il fallait qu'elle déployât toute son énergie. C'étaient ces amis dangereux qui partout énervaient l'action des municipalités, entravaient la vente des biens nationaux et, par là, compromettaient les assignats et le crédit de la Révolution, en même temps qu'ils retardaient le départ des volontriires et plus tard la lovée en masse. Ensuite les chefs du parti girondin dans l'Assemblée ne se rendaient pas assez compte des difficultés de l'heure présente : la plupart ont résisté à des mesures reconnues indispensables, comme l'organisation du Comité de salut public, la création du tribunal révolutionnaire, la loi du maximum.

Si les Girondins avaient eu la même sagesse que Danton, ils auraient pu prévenir les déchirements de la Convention; mais leurs orateurs, jeunes, ardents, avec leur fougue méridionale, souvent grisés de leur propre éloquence, montrèrent tout d'abord un acharnement impolitique à réveiller les souvenirs de septembre, à remuer cette boue sanglante. Ils s'attaquèrent à Marat, qu'ils auraient dû dédaigner, à Robespierre, qu'ils auraient pu contenir, à Danton, qui ne demandait qu'à s'unir à eux pour maintenir la Révolution dans une voie plus modérée. Danton n'était ni un furieux, ni un sectaire ; c'était un homme d'Etat. Quoiqu'il fût sorti du ministère, il exerçait encore une grande action sur la diplomatie et la politique : c'était lui qui, à ce moment, conduisait les négociations avec la Prusse pour rompre le faisceau de la coalition ; c'était lui qui, par ses agents secrets, surveillait les complots de la Vendée et de l'émigration. En lui fut alors le génie môme de la Révolution : il la poussait à l'action, à l'expansion, pour la sauver de la guerre civile; il organisait ce que les Girondins avaient rêvé, le soulèvement des peuples contre les rois. Il avait do né des garanties efficaces à la propriété et désavoué publiquement les exagérations de Marat; bien que ses paroles, par une nécessité des temps, fussent parfois d'un violent, ses actes étaient ceux d'un modéré. Comment les Girondins ont-ils pu méconnaître en Danton le grand indulgent, celui qui devait expier sur l'échafaud le mên e crime qu'eux-mêmes : la modération ? C'est le malheur de la Révolution que les Girondins aient repoussé les avances de Danton; eux et lui, avec les sages Montagnards, ci mmo Carnot, Cambon, Lindet, les deux Prieur, ils étaient la force vive de la France, la Révolution tout entière; ils eussent sauvé le pays sans le | faire passer par les angoisses de la Terreur. Danton, du moins, a tout fait pour conjurer la rupture. Plusieurs des grands Girondins, Vergniaud, ■ Condorcet, Gensonné, n'avaient aucune haine contre lui; ils eussent consenti à un rapprochement : ce furent surtout Roland, M'uc Koland, Buzot, Valazé, Barbaroux, Guadet, qui, obéissant à d'aveugles antipathies, entraînèrent le reste du parti dans une voie funeste.

Les Girondins s 'attaquaient non seulement aux

députés parisiens, mais à Paris même, affectant

contre cette ville une défiance injurieuse, cornue

, si les massacres de septembre eussent été l'œuvre

de Paris, comme s'il n'eût pas été plus sage de se souvenir que Paris, au 14 juillet, au 5 octobre, au 10 août, avait sauvé la Révolution. Buzot et Roland proposaient d'entourer la Convention d'une garde fournie par les S3 départements; Barbaroux annonçait qu'il faisait venir mille Marseillais pour garantir la sécurité des Girondins. Vainement Gonchon, l'orateur du faubourg Saint-Antoine, essayait de calmer ces craintes chimériques et prononçait à la barre de la Convention ces paroles fraternelles : « Qu'ils viennent, non pas six, sept, huit, vingt-quatre mille, mais qu'un million de Français accourent dans ces murs. Nos bras sont ouverts pour les recevoir. Rs trouveront les mêmes loyers qu'ils visitèrent à l'époque de* la Fédération. » Le peuple de Paris voyait clairement que les discordes de l'Assemblée seraient l'écueil de la Révolution : Gonchon disait encore au nom des ouvriers: n C'est avec douleur que nous voyons des hommes, faits pour se chérir et s'estimer, se haïr et se craindre autant et plus qu'ils ne détestent les tyrans. N'êtes-vous pas, comme nous, les zélateurs de la République, les fléaux des rois et les amis de la justice? Ah! croyez-en des citoyens étrangers à l'intrigue. On s'attribue mutuellement des torts imaginaires. Soyez persuadés que les hommes ne sont pas aussi méchants qu'on le croit. »

Danton fut peut-être le seul à s'inspirer de ces conseils dictés par le bon sens du peuple. A plusieurs reprises, il essaya de se rapprocher des Girondins : la raideur de Roland, la hauteur de sa femme firent échouer toutes les tentatives de réconciliation.

Jemmapes : les peuples et la Révolution. — La guerre continuait aux frontières. Pendant que l'armée prussienne évacuait notre territoire, que Custine entrait dans Mayence, que Montesquiou et Anselme, avec quelques soldats, entraient dans Chambéry et dans Nice, que, dans les Alpes et sur le Rhin, les populations arboraient le drapeau tricolore et plantaient les arbres de la liberté, l'armée autrichienne avait attaqué Lille. Le duc de Saxe-Cobourg et sa femme, l'archiduchesse Christine, sœur de la reine de France, infligeaient à cette ville un effroyable bombardement (20 sept.- 7 octobre), qui brûla 400 maisons, tua des femmes et des enfants, mais ne put réduire l'héroïque cité. Le peuple lillois se montra digne de ce canonnier qui refusa de quitter le rempart, bien que sa maison brûlât : « Mon poste est ici, répondit-il en pointant sa pièce : feu pour feu! » Dumouriez arrivait avec l'armée victorieuse de Valmy pour venger ces barbaries. Le 0 novembre, il rencontra l'ennemi sur les hauteurs de Jemmapes ; les positions autrichiennes lurent enlevées au chant de la Marseillaise. Le 7, Dumouriez fit son entrée à Mons, le 14 à Bruxelles, le 18 à Liège. La Belgique tout entière était à nous. Il fallait savoir comment on l'organiserait.

Ici commence le dissentiment entre Dumouriez et les Montagnards. Dumouriez, qui n'avait pas renoncé à rétablir en France la royauté, qui avait voulu attribuer au duc de Chartres, plus tard Louis-Philippe Ier, fils du duc d'Orléans, tout l'honneur du succès de Jemmapes, n'était pas homme à révolutionner la Belgique. Il cherchait au contraire dans les classes dirigeantes de ce pays un point d'appui pour ses desseins ultérieurs. Il ménageait la noblesse et l'Eglise, demandant seulement un emprunt de 100 millions au clergé; il laissait les ■< aristocrates » en possession de toutes les administrations locales. Il se trouva tout d'abord en lutte avec les Jacobins qui voulaient établir dans toutes les villes belges des clubs affiliés à la société-mère, appliquer a la Belgique les lois révolutionnaires, anéantir le pouvoir des classes dirigeantes, assurer l'avènement des classes po-

i pulaires. Il se fit un ennemi de Cambon, président du Comité des finances que la Convention avait chargé de la vente des biens nationaux et de l'émission des assignats, et qui voulait introduire en Belgique le même système financier qu'en France; la vente des biens du clergé belge eût créé dans le pays toute une classe de propriétaires intéressés au succès de la Révolution ; une nouvelle émission d'assignats eût donné au peuple le moyen d'acheter la terre ; ainsi les frais de la guerre pour l'affranchissement de la Belgique eussent été payés par l'Eglise. Dumouriez résistait. Danton se rendit en Belgique pour empêcher la rupture entre le général et l'Assemblée. Dans l'intervalle, le 13 décembre, Cambon fit rendre un décret qui défendait aux généraux de passer des marchés, chargeait de ce soin des commissairesordonnateurs, et cassait tous les marchés conclus par Dumouriez: il voulait obliger celui-ci à nourrir son armée aux dépens des riches abbayes de Belgique.

Déjà, le 18 novembre, la Convention avait décrété que la France appuierait toute nation qui voudrait la liberté. Le 15 décembre parut un nouveau décret qui réglait l'application du précédent : dans tous les pays où entreraient les armées françaises, elles devaient casser les autorités aristocratiques, les remplacer par des sansculottes, saisir les biens d'Eglise, abolir les dîmes et les droits seigneuriaux, appeler le peuple à la liberté. C'était l'organisation de la guerre révolutionnaire.

Quand Dumouriez reçut en Belgique le décret du 15 décembre, il demanda à Danton ce qu'il en pensait: « Ce que j'en pense, répondit celui-ci, c'est que j'en suis l'auteur. >■ Ce décret réalisait, en effet, les idées de Danton et de ses amis : la guerre commencée par les rois ne devait plus s'arrêter que par leur renversement ou leur soumission. Le drapeau tricolore devenait le symbole de la révolution universelle.

Procès de Louis XVI. — En attendant, la victoire de Jemmapes assurait déjà la sécurité de nos frontières. Remportée plus tôt, elle eût peut-être empêché la mise en jugement de Louis XVI. Mais, dès le 10 octobre, la Convention avait accueilli une pétition des Jacobins d'Auxerre qui demandait le jugement du roi. Au fond, personne dans l'Assemblée n'avait intérêt à sa perte : n'était-il pas mort, en tant que roi, depuis le 10 août? Mais une fois la question posée, ni Robespierre, ni Danton, ni la Montagne, ni même la Gironde ne voulaient risquer de passer pour modérés, peut-être pour fauteurs de la royauté. Le 6 et le 7 novembre, deux rapports furent lus dans l'Assemblée, l'un du girondin Valazé, l'autre du montagnard Mailhe : tous deux concluaient à la mise en accusation ; la Gironde et la Montagne se piquaient d'émulation. Une chose aurait pu sauver la tête du roi, c'était la réconciliation de la Gironde avec Danton ; mais il fallait laisser à celui-ci ce rôle de chef des violents, qui cachait en lui tant de modération, et qui était le secret de sa force et de sa popularité. Un mot de Danton au club des Cordeliers aurait dû éclairer les Girondins : « Une nation se sauve, avait-il dit, mais ne se venge pas. » Le 30 novembre, dans le plus grand secret, au milieu des bois de Sceaux, il eut avec les chefs girondins une dernière entrevue et lit une suprême tentative de réconciliation. Il les trouva intraitables, obstinés dans leurs soupçons de dictature, acharnés à réveiller les souvenirs de septembre, comme s'ils ne comptaient pas dans leurs rangs Duprat et Mainvielle, qui avaient favorisé, en 1701, les massacres d'Avignon, enfermés dans leurs haines et leurs défiances, pénétrés do l'esprit étroit et jaloux de Roland. « Guadct, dit alors Danton à l'un d'eux, Guadet, tu as tort : tu

ne sais point pardonner. Ta ne sais pas sacrifier ton ressentiment à la patrie. Tu es opiniâtre et tu périras. »

Les choses allaient donc suivre leur cours et le procès du roi fournir un nouvel aliment aux discordes. Dans la séance du 13 novembre, un homme nouveau, Saint-Just, l'ami de Robespierre, avait prononcé un discours bref, tranchant comme la hache. Pour lui, il ne s'agissait pas de discuter si le roi était ou non couvert par l'inviolabilité ; on n'avait pas à le juger, mais aie frapper; on devait Je traiter non en citoyen, mais en ennemi. Un jour, s'écria-t-il, >< on s'étonnera de la barbarie d'un siècle où ce fut quelque chose de religieux que de juger un tyran... On s'étonnera qu'au xvme siècle on ait été moins avancé que du temps de César ; le tyran fut immolé en plein sénat, sans autres formalités que vingt-trois coups de poignard, sans autre loi que la liberté de Rome ! Et aujourd'hui Ion fait avec respect le procès d'un homme assassin d'un peuple, pris en flagrant délit, la main dans le sang, la main dans le crime ! Ceux qui attachent quelque importance au juste châtiment d'un roi ne fonderont jamais une république .. Juger un roi comme un citoyen! ce mot étonnera la postérité froide. Juger, c'est appliquer la loi. Une loi est un rapport de justice. Quel rapport de justice y a-t-il donc entre l'humanité et les rois ?... La royauté est un crime éternel ; on ne peut point régner innocemment. »

Les griefs contre Louis XVI étaient faiblement établis : on lui reprochait les affaires de Nancy, de Varennes, du Champ-de-Mars, qui se trouvaient couvertes, amnistiées en quelque sorte par son acceptation de la constitution ; la désorganisation de l'armée, de la marine, des forteresses; le sang versé au 1 ' > août ; des intelligences avec les émigrés et avec l'étranger. Malgré lespapiers trouvés aux Tuileries après le K) août et ceux qu'on venait de découvrir dans l'armoire de fer, on était loin de savoir, sur les relations de Louis XVI avec la coalition, tout ce que nous en savons aujourd'hui.

En réalité, pour les jacobins, il n'y avait pas un accusé à juger, mais un ennemi à détruira. Ils voulaient consommer la rupture entre le passé et l'avenir, rendre irréparable le divorce delà France et de la royauté, couper les ponts derrière la Révolution. Â ce prix seulement les intérêts créés par elle seraient affermis, le crédit de la Révolution solidement établi, toutes les espérances de restauration anéanties. Ils \ou'aient, par un remède terrible, « guérir le monde du mal des rois. » Thomas Payne, un Anglais, devenu Français par amour de la Révolution, envisageait la question d'un point de vue plus élevé encore. Il entendait que le procès de Louis XVI fût un commencement d'instruction « contre la bande des rois... De ces individus, disait-il, nous en avons un en notre pouvoir. Il nous mettra sur la voie de la conspiration générale. Il y a aussi de fortes présomptions contre M. Guelfe, électeur de Hanovre, en sa qualité de roi d'Angleterre.» Ainsi, le procès dun roi serait devenu le procès de tous les rois, la mise en accusation de la royauté. Les souverains de l'Europe auraient été cités à la barre delaConvention. L'ère nouvelle se serait ouverte par la condamnation solennelle de l'institution monarchique. Les circonstances ne permettaient pas de donner au procès cette ampleur. Le 2 décembre, la Commune de Paris fut renouvelée; à peine installée, elle vint à la barre de la Convention demander la condamnation du roi. Elle était forte du malaise public, de la souffrance du peuple ; les masses, jusqu'alors indifférentes au débat, commençaient à s'agiter, associant bizarrement ces deux idées, la vie du roi et la misère du peuple.

Le 3 décembre, Robespierre intervint pour reprendre la thèse de Saint-Just: « 11 n'y a point ici de procès à faire. Louis n'est point un accusé, vous n'êtes point des juges ; vous êtes, vous ne pouvez être que des hommes d'Etat et les représentants de la Nation. Vous n'avez point une sentence à rendre pour ou contre un homme, mais une mesure de salut public à prendre, un acte de providence nationale à exercer. Quel est le parti que la saine politique prescrit pour cimenter la République naissante? C'est de graver profondément dans les cœurs le mépris de la royauté et de frapper de stupeur tous les partisans du roi... Louis fut roi, et la République est fondée : la question qui vous occupe est décidée par ces seuls mots... Louis ne peut donc être jugé, il est déjà condamné; il est condamné, ou la République n'est pas absoute... Les peuples ne jugent pas comme les cours judiciaires ; ils ne rendent point de sentences, ils lancent la foudre. »

Au cours du procès, Chabot avait tenté de compromettre certains députés girondins avec les papiers trouvés aux Tuileries : ils n'eurent pas de peine à confondre leurs accusateurs ; Mme Roland parut à la barre de la Convention : elle eut un vrai triomphe. En revanche les Girondins, dans leur désir secret de sauver la vie du roi, commirent une lourde faute : Guadet demanda qu'on réunît à l'instant les assemblées primaires (c'està-dire les électeurs du premier degré' pour sanctionner les choix faits par les électeurs du degré supérieur et pour révoquer les députés qui auraient perdu la confiance du peuple. Guadet espérait par là éliminer Marat, Robespierre et plusieurs des députés de Paris. Dans cette vaine espérance, il venait de donner une force nouvelle à la plus dangereuse des doctrines anarchistes : la perpétuelle révocabilité du mandat de représentant. Les Girondins, qui devaient tomber victimes de cette théorie funeste, se levèrent en masse pour appuyer le décret; il fallut que les Montagnards intervinssent pour montrera la Convention que tout était perdu si, pressée entre la guerre étrangère et la guerre civile, elle doutait de ses pouvoirs.

La Convention avait nommé une commission de 21 membres pour instruire le procès du roi. Le 10 décembre, le montagnard Robert Lindet lut un exposé historique de la cause et le girondin Barbaroux donna le résumé des griefs. Le 1 1, Louis XVI comparut à la barre de l'Assemblée et répondit à l'interrogatoire du président. Il persista à répéter qu'il n'avait jamais eu connaissance d'un seul projet de contre-révolution. On lui permit de choisir pour l'assister trois jurisconsultes, Malesherbes, Tronchet et de Sôze. Ce| dernier présenta, le 26 décembre, la défense' du roi.

Les Girondins acceptaient la mise en jugement du roi, mais iis auraient voulu que sa vie fût sauve. Vergniaud, dans son beau discours du 31 décembre, prophétisa les malheurs qui suivraient son exécution ; la coalition accrue par l'accession de l'Angleterre, de la Hollande, de l'Espagne, des princes allemands; une recrudescence de la misère; une lutte plus acharnée des partis : la Convention prochainement en butte aux" mêmes haines qu'aujourd'hui la royauté ; peutêtre la dictature s'élevant sur les cadavres des défenseurs de la République. Les Jacobins entendaient que le procès, une fois commencé, aboutît à la condamnation et que le roi, condamné, fût exécuté.

Trois questions seulement, formulées par le girondin Fonfrède, furent présentées au verdict de l'Assemblée constituée en tribunal : « Louis est-il coupable ? — Y aura-t il appel au peuple '.' — Quelle peine sera infligée ? »

Le 15 janvier commença l'appel nominal sur ces

trois questions. Chaque député, à l'appel de son nom, montait à la tribune et émettait son suffrage à haute voix. Du 15 au 19 janvier la Convention siégea nuit et jour.

A l'unanimité, moins une trentaine de voix, Louis XVI fut déclaré coupable de conspiration contre la liberté de la nation et la sûreté générale de l'Etat.

L'appel au peuple, qui aurait ajourné indéfiniment l'exécution, fut repoussé par 423 voix contre 281.

Parmi les Girondins, Ducos, Fonfrède, Isnard, Condorcet avaient voté contre l'appel au peuple ; Vergniaud, Valazé, Buzot, Brissot, Guadet, avaient voté pour. La Gironde apparaissait divisée sur une question capitale. Quant aux députés de la Plaine, le plus grand nombre subit l'impulsion de la Montagne.

La séance du 10 au l 7 janvier fut la dIus dramatique. On allait voter sur l'application de la peine. Lanjuinais et Lehardy soulevaient la question de savoir si la nidjorisé requise pour la peine de mort serait la majorité simple ou la majorité des deux tiers. Danton fit écarter cette proposition, et l'appel nominal commença à huit heures du soir pour se prolonger toute la nuit et le jour suivant: 334 députés se prononcèrent, soit pour la mort avec sursis à l'exécution, soit pour des peines qui n'étaient pas la mort ; 387 votèrent la mort sans conditions. Ici encore les Girondins s'étaient divisés : Condorcet et Rabaut-SaintEtienne votèrent pour la détention ; Vergniaud, Guadet, Buzot, Pétion, Valazé, Brissot, Louvet se prononcèrent pour la mort avec sursis; Gensonné, Rebecqui, Barbaroux, Duprat, Isnard, Fonfrède, votèrent pour la mort sans condition. Dans la Montagne, on vit avec stupeur le duc d'Orléans, qui se faisait appeler Philippe-Egalité, voter la mort de son parent; il espérait que son suffrage régicide pourrait faire oublier ses immenses richesses. Danton motiva son vote en ces termes : «. Je ne suis pas de cette foule d'hommes qui ignorent qu'on ne compose pas avec les tyrans, qu'on ne les frappe qu'à la tète. » Robespierre dit : « Je suis inflexible pour les oppresseurs, parce que je suis compatissant pour les opprimés. Je ne connais point l'humanité qui égorge les peuples et qui pardonne aux despotes. » Il ajouta que le même sentiment qui l'avait porté à demander l'abolition de la peine de mort le forçait aujourd'hui à l'appliquer au tyran.

Le 19, on reprit la question du sursis. Le 20, à trois heures du matin, par 380 voix contre 310, la Convention décida qu'il ne serait pas sursis à l'exécution et qu'elle aurait lieu dans les vingtquatre heures. Le 21 janvier, à 10 heures 22 minutes, Louis XVI fut décapité sur la place de la Révolution, aujourd'hui place de la Concorde.

L'historien impartial doit tenir compte à ce prince des fatalités de la naissance et de l'éducation; roi de droit divin, élevé par les jésuites dans les idées de la monarchie absolue, on conçoit qu'il n'ait jamais pu se résigner à voir limiter le pouvoir qu'il avait reçu intact de ses ancêtres ; qu'il n'ait pu accepter la constitution que pour rcher les moyens de la renverser; que, pour rétablir son ancienne autorité, il se soit cru en droit de faire appel aux autres souverains ; qu'il ait préféré voir la France envahie que la royauté amoindrie et le territoire diminué plutôt que ses prérogatives ; qu'il soit resté étranger à ces idées nouvelles de patriotisme qui exaltaient les hommes do '•» ■'! el qu'il se soit senti solidaire de la famille des rois plutôt que do [a nation française. L'historien qui fera ces ré lerves on faveur du roi sera tenu à la même justice envers les régicides. Ces hommes qui pour la défense du territoire ne reculèrent devantaucuu sacrifice, qui affrontèrent,

le feu des champs de bataille, le poignard des conspirateurs, le couteau de la guillotine pour sauver la France et la liberté, devaient considérer comme le plus abominable des crim s l'appel de l'étranger. Faisant application à Louis XVI du nouveau droit national, ils le jugèrent coupable et n'hésitèrent pas à le frapper. Carnot, qui avait voté la mort du roi et signé l'ordre d'exécution, disait : « Aucun devoir ne m'a tant coûté. » Mais à ses yeux, ce fut un devoir.

C'est une calomnie que de représenter les députés qui votèrent la mort du roi comme ayant cédé à la peur : Paris fut calme pendant les journées de janvier, et la Convention délibéra en toute liberté. Il y avait alors plus de péril pour ceux qui émettaient un vote régicide que pour les indulgents. Paris était encore plein d'anciens gardes constitutionnels et gardes du corps. Le jour même où le sursis fut rejeté, la veille de l'exécution de Louis XVI, un de ces soldats royalistes rencontra Lcpelletier de Saint-Fargeau, qui avait voté la mort du roi : d'un coup de coutelas, il lui perça le cœur. L^pelletier de Saint-Fargeau est l'auteur d'un projet de Code pénal, dans lequel la peine de mort est abolie, et d'un plan d'éducation nationale, où il demande l'instruction gratuite et obligatoire, commune aux enfants pauvres et aux riches, afin que les premiers puissent participer au bien-être de leurs camarades. L'Assemblée fit à la victime de magnifiques funérailles et lui décerna les honneurs du Panthéon. Sa fille fut adoptée par la nation. Le tableau de David qui représentait la mort de Lcpelletier fut placé dans la salle des séances de la Convention.

Coalition générale contre la France. La Vendée. — La Convention, au lendemain de l'exécution du roi, se trouvait en présence de dangers plus terribles. Comme Vergniaud l'avait prévu, la mort de Louis XVI fut sinon la cause, du moins le prétexte de nouvelles attaques. C'était uniquement la conquête de la Belgique qui avait décidé Pitt à entrer dans la coalition ; mais il prit occasion du régicide pour chasser notre envoyé Chauvelin. Le stathouder de Hollande imita l'Angleterre. La cour de Naples, où régnait une sœur de Marie-Antoinette, la cour d'Espagne, où régnait une branche des Bourbons, se joignirent à nos ennemis. Le pape, qui avait tant fait pour attiser chez nous la guerre civile, laissait prêcher à Rome le meurtre des Français : le 13 janvier, notre envoyé Basseville était égorgé avec un rasoir sous les yeux de la police pontificale. Les princes du Saint- Empire allemand, réunis à la diète de Ratisbonne. firent cause commune avec l'Autriche. La Convention envoya sa déclaration de guerre le Ier février à l'Angleterre, le 9 mars au stathouder de Hollande et au roi d'Espagne ; le 22, elle reçut celle de 1 Empire allemand.

Au moment où il fallait faire face à l'Europe entière, où 400,000 Anglais, Hollandais, Allemands, Autrichiens, Sardes, Espagnols menaçaient toutes nos frontières, la France se trouva prise à revers par l'insurrection vendéenne. Depuis longtemps déjà, dans les départements du Poitou et de la Bretagne, les prêtres réfractaires, les émigrés revenus dans leurs manoirs, attisaient la guerre civile. Le 24 août 1792 avait eu lieu la première prise d'armes, comprimée par les bourgeois de Quimper. Ainsi, la veille même du jour où l'Assemblée législative décrétait l'abolition des derniers droits féodaux, affranchissait la terre du paysan, l'aveugle paysan vendéen s'armait contre la Révolution; il s'insurgeait pour ceux qui, durant tant de siècles, l'avaient tenu dans la mi dans l'ignorance, dans la barbarie. Cette première prise d'armes avait coïncidé exactement avec l'invasion prussienne do 1792 : la grande insurrec-

RÉVOLUTION FRANÇAISE

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tion de mars 1793 coïncida avecla grande coalition. Comme il fallait augmenter L'effectif de nos armées, on proclama par toute la France la réquisition, c'est-à-dire l'appel des conscrits. Le paysan vendéen prit le fusil, mais contre la France. i,e 4 mars, on avait assassiné le commandant de Chollet; le 10, les masses rurales assaillirent Macliecoul et y massacrèrent les patriotes; le 12, à Saint-Florent, elles tuèrent les gendarmes chargés du recrutement, tirèrent sur la troupe et se saisirent des canons. En quelques jours le tocsin sonna dans toutes les paroisses; 100,000 paysans se trouvèrent sous les armes, fanatisés par les prédications du carême, par les approches de Pâques. Ils se formèrent en bandes à la tête desquelles se placèrent le voiturier Cathelineau, le garde-chasse Stofflet, le perruquier Gaston. Les chefs nobles, Charette, Lescure, d'Elbée, Talmont, Sapinaud, Bonchamp, Larochejacquo!ein, ne parurent que plus tard. Le mouvement fut d'abord plutôt clérical et populaire que royaliste. Cathelineau était avant tout l'homme du clergé : ses hommes portaient presque tous un sacré-cœur sur la poitrine avec cette inscription : « Arrête ! le cœur de Jésus est avec moi. » Le chapelet était une partie essentielle de leur équipement. Quand ils prenaient des patriotes, ils n'oubliaient jamais de les faire confesser avant de les fusiller. Ils restaient aussi ignorants, aussi barbares que leurs ancêtres du moyen âge : leur isolement, en plein xvine siècle, les avait maintenus à l'état sauvage. Leur fanatisme parut dans les tortures qu'ils faisaient subir à leurs prisonniers : en cela il différait du fanatisme révolutionnaire, qui se contentait de rendre la mort pour la mort. L'esprit de l'inquisition anima, du côté des Vendéens, cette horrible guerre : à Machecoul, les paysans prirent le curé constitutionnel, et le firent mourir à petits coups pour que le supplice durât plus longtemps ; avec dos cors, ils donnèrent la chasse aux patriotes ; quand ceux-ci tombaient, on sonnait la curée, et les femmes achevaient les victimes avec leurs ongles ou leurs ciseaux ; il y eut des hommes enterrés vifs, des gardes nationaux cruellement martyrisés. Des prêtres réfractaires rivalisaient de férocité avec les paysans. A Machecoul, l'un d'eux, comme il n'y avait plus à tuer que les femmes, s'avisa de dire la messe sur la tombe d'une sainte. Tout à coup il cria qu'il sentait la pierre se soulever. Ce miracle allait faire continuer les massacres, quand arrivèrent les troupes républicaines. Ces paysans, qui refusaient d'aller combattre aux frontières, montrèrent une bravoure farouche : on les vit se jeter à la gueule des canons pour s'en emparer. Toutefois le succès de l'insurrection paraîtra moins étonnant, quand on saura que les départements de l'Ouest étaient alors entièrement dégarnis de troupes et que les insurgés n'eurent à lutter que contre les gardes nationales des petites villes. Cette guerre que les paysans faisaient aux citadins était à certains égards une guerre sociale. Ils haïssaient les villes comme la résidence des autorités, des gens de lois, des marchands. La Vendée, avant même l'arrivée des troupes de la Convention, était déjà divisée en bleus et en chouans. Les bleus, c'est-àdire les habitants des villes, se sacrifièrent pour arrêter l'insurrection. Les cités de Nantes, Rennes. Quimper, Angers, même des bourgades comme Machecoul, Chollct, les Sables d'Olonne, Luçon, Fontonay, la Roche-Bernard, acquirent alors des titres impérissables à la reconnaissance du pays. Les villes étaient comme des îlots perdus au milieu du soulèvement des niasses rurales, dans les départements de la Vendée, des Deux- Sèvres, de Maine-et-Loire, Ille-et-Vilaine, Loireinférieure. L insurrection dans les départements bas-bretons (Morbihan, Finistère, Côtes-du-Nordj

s'appela d'un nom particulier, la chouannerie, parce que le signe de ralliement était le cri du chat-huant.

Trahison de Dumouriez. — La lutte continuait entre Dumouriez, le conquérant de la Belgique, et Cambon, que soutenait toute la Montagne. Dumouriez ne voulait pas de la guerre révolutionnaire ; or, c'est avec cette guerre seulement qu'on pouvait résister à l'Europe. Il négligeait de poursuivre les Autrichiens et de leur faire passer le Rhin, laissait battre Custine et bloquer Mayence ; son armée découragée fondait entre ses mains. Il se croyait fort habile en négociant avec l'Autriche et l'Angleterre, qui le trompaient et coin plétaient leurs armements. Il s'aliénait à la fois tous les partis de la Convention : Danton et les Girondins qui demandaient la propagande armée ; les Jacobins, qui visaient à l'établissement du gouvernement révolutionnaire ; Cambon, qui voulait étendre à la Belgique et à l'Allemagne son système financier. Un échec que Dumouriez éprouva près d'Aix-la-Chapelle le força d'évacuer Liège, abandonnant les patriotes de cette ville aux v. ngeances de leur évêque et de l'Autriche : les Liégeois fugitifs accoururent à Paris, soulevant les colères du peuple contre Dumouriez.

Celui-ci se décida alors à reprendre l'offensive, à tenter l'invasion de la Hollande : victorieux, il marcherait ensuite sur Paris et ferait la loi à la Convention. Le 12 mars il écrivait une lettre menaçante, qui excita l'indignation de l'Assemblée. Le 18, il attaqua les Autrichiens à Neerwinden, dans une situation presque semblable à celle de Jemmapes ; mais il n'avait plus que 35 000 hommes contre 5".! 000; il fut complètement battu. Alors il ne vit plus de salut que dans la trahison. Il eut des conférences secrètes avec le colonel Mack, délégué par le duc de Cobourg, promit de livrer aux Autrichiens Condé et Valenciennes, à condition qu'ils l'aideraient à marcher sur Pari*. Trois envoyés du club des Jacobins étant venus le trouver dans son camp, il leur dit nettement que la Convention était un tyran à 745 tètes, !a république un vain mot ; qu'il fallait rétablir la royauté avec la constitution de 1791 : dans sa pensée le roi devait être le duc de Chartres. Dès que la Convention eut connaissance de ses projets, elle le somma de comparaître à sa barre. Sur son refus, elle envoya Beurnonville, ministre de la guerre, et les députés Camus, Quinette, Lamarque et Bancal : ils lui présentèrent le décret qui le suspendait de ses pouvoirs. Dumouriez fit arrêter les représentants du peuple et les livra aux Autrichiens. Toutefois la démarche hardie des commissaires avait dérangé tous ses plans. Jusqu'alors il traitait d'égal à égal avec les Autrichiens ; maintenant il fallait en passer par leurs exigences. Or Cobourg avait d'autres projets que Dumouriez : il voulait d'abord s'emparer de nos places frontières ; ensuite, si l'on marchait sur Paris, donner le trône au fils ou au frère aîné de Louis XVI. Dumouriez se rendit auprès de Mack, puis revint dans son camp entouré de dragons autrichiens. A la vue des uniformes étrangers, ses soldats refusèrent de l'entendre. Il eut beau dire : « Mes amis, j'ai fait la paix. Nous allons à Paris arrêter le sang qui coule. » Un simple fourrier, nommé Fichet, sortit des rangs et cria : « Trahison ! » Un soldat tira sur Dumouriez. Il fut obligé de fuir avec ses généraux orléanistes, Valence et le duc de Chartres (4 avril). Les soldats coururent d'eux-mêmes à Condé, à Valenciennes, se jetèrent dans ces deux places et les mirent en état de défense. Dumouriez était le troisième général qui essayait une rébellion militaire : Bouille avait conspiré contre la Constituante, Lafayette contre la. Législative, Dumouriez contre la Convention. Tous ces essais de coup d'Etat échouèrent également contre le patriotisme de l'armée.

RÉVOLUTION FRANÇAISE

1898 — RÉVOLUTION FRANÇAISE

Chute de la Gironde. — Les défaites et la trahison do Dumouriez portèrent à la Gironde un coup mortel. Depuis la condamnation du roi, la Montagne, qui avait montre plus d'union et plus de décision pendant le procès, prenait de l'avance sur les Girondins. C'étaient ceux-ci qui autrefois avaient mis Dumouriez à la tôte de l'armée : aussi commença-t-on à crier dans les rues de Paris « la grande trahison du général girondin ».

Leur situation devenait critique : ils occupaient les ministères, la présidence de l'Assemblée, les administrations locales; ils étaient donc le gouvernement ; on les rendait responsables de tout. La Plaine jouait alors un jeu fort dangereux : si les Montagnards proposaient quelque décret énergique, elle s'empressait de le voter, mais les Girondins en avaient l'exécution : dès lors rien ne se faisait. La seule solution raisonnable eût été que la Gironde cédât à la Montagne la direction légale de la Révolution, que les ministres girondins Roland, Clavière, Tondu-Lebrun, Garât, donnassent leur démission, que les autorités girondines des départements les suivissent dans la retraite. Malheureusement les Girondins estimaient que sortir du pouvoir, c'était déserter le danger ; la Plaine les encourageait dans leur résistance en les choisissant toujours pour la présidence de l'Assemblée : ils pouvaient donc dire qu'ils avalent une majorité de gouvernement.

La Convention, sous le coup des premiers désastres, avait décidé que tout ce qu'il y avait de soldats et de fédérés dans Paris se rendraient immédiatement à la frontière : les fédérés bretons, sur lesquels la Gironde comptait pour sa sûreté, durent partir. Le lendemain 9 mars, la Commune fit arborer aux tours de Notre-Dame le drapeau noir et à l'Hôtel-de-Ville l'étendard du « Danger de la patrie ». Quelques furieux, Varlet, Lazowski, Fournier, essayèrent le 9 mars de soulever les sections, brisèrent les presses de deux imprimeries girondines, demandèrent l'épuration de l'Assemblée. Mais Paris resta sourd à ces excitations : le faubourg Saint-Antoine fit même offrir une garde h la Convention.

La population parisienne n'avait d'autre préoccupation que celle de la défense nationale : dans presque tous les quartiers, on offrait des repas civiques aux volontaires qui se rendaient aux frontières. La seule section de la Halle aux blés, après son banquet du 10 mars, envoya mille volontaires. Le nouveau maire de Paris, Pache (élu en février en remplacement du girondin Chambon), et le procureur de la commune Chaumette, vinrent à la Convention rendre témoignage de l'élan patriotique du peuple et recommander à l'Assemblée les familles des volontaires. Puis les compagnies de citoyens en armes défilèrent devant la Convention , en disant : a Pères de la patrie, nous vous laissons nos enfants. » — o ?\ous n'enverrons pas seulement à la frontière, répondirent les députés, nous irons nous-mêmes. » Et la Convention, sur la proposition de Carnot, décréta (pie 82 de ses membres se rendraient aux armées. Le même jour, l'Assemblée commença la discussion sur l'établissement d'un tribunal révolutionnaire, demandé par la Commune et les Jacobins ; la mesure fut appuyée par Saint-André et Levasseur : ceux-ci n'étaient pas des hommes do sang, mais des hommes d'Etat, des patriotes qui se montrèrent héroïques aux armées : Saint-André osa même improviser une marine, bo risquer avec elle contre la Hotte anglaise, et livrer, en 179i, la mémorable bataille navale où périt le vaisseau le Vengeur, c'est lui qui plus tard organisa les départements du Rhin. Il fallait: que ce tribunal fût nécessaire pour qu'il le réclamât. La Gironde, à part I.anjuinais et quelques autres, en adoptait le

principe, mais discutait les détails d'organisation. Cambacérès, qui fut plus tard un dos rédacteurs du Code civil et grand dignitaire de L'Empire, disait u qu'on ne pouvait suivre ici les principes ordinaires. » La Convention décida que le tribunal serait composé de neuf juges et d'un jury, nom- J mes par elle (10 mars).

Le tribunal révolutionnaire, tel que l'entendait

j Danton, n'était en somme qu'une juridiction

j exceptionnelle comme il s'en est toujours établi

dans les circonstances extraordinaires, lorsque

l'existence même de l'Etat est mise en péril ;

ce n'était pas autre chose qu'une cour martiale

comme celles qui ont fonctionné à des époques

plus récentes quand le pays s'est trouvé en état de

guerre étrangère ou de guerre civile. La France

' tout entière étant comme une place assiégée, le

tribunal révolutionnaire se trouvait chargé de

punir les traîtres, les rebelles, les complices

j de l'étranger, les fournisseurs infidèles, les fabri-

; cateurs de faux assignats. Les peines appliquées

par le tribunal étaient la mort ou la déportation;

comme la mer n'était pas libre, les condamnés à

la déportation étaient provisoirement emprisonnés

à Bicètre. C'était au prix d'une justice rigoureuse

qu'on pouvait prévenir le retour des massacres de

septembre.

L'organisation du tribunal révolutionnaire faisait partie de l'ensemble des mesures de défense proposées par Danton dans son discours du 10 mars, qui touchait à l'organisation politique et militaire du pays et qui se terminait ainsi : « Je me résume ; ce soir, organisation du tribunal, organisation du pouvoir exécutif; demain, mouvement militaire ; que demain vos commissaires soient partis ; que la France entière se lève, coure aux armes, marche à l'ennemi ; que la Hollande soit envahie; que la Belgique soit libre ; que le commerce de l'Angleterre soit ruiné; que nos armes, partout victorieuses, apportent aux peuples la délivrance et le bonheur, et que le monde soit vengé. »

L'Assemblée était comme enveloppée du mouvement patriotique de Paris. Les défilés des bataillons qui se rendaient aux frontières continuaient. Quand le contingent des Halles vint faire ses adieux à la Convention et la traversa tambours battants et drapeaux déployés, l'Assemblée, saisie d'enthousiasme, se leva tout entière au cri de « Vivent les défenseurs de la patrie ! »

Tandis que la Convention discutait l'organisation de ce tribunal, le même jour, en Vendée, commençait à fonctionner le tribunal révolutionnaire de l'insurrection : le massacre de Machecoul, commencé parles paysans, était régularisé le soir par un comité d'honnêtes gens qui en six semaines condamnait à mort 54*2 patriotes.

Quand l'insurrection de Vendée fut connue à Paris le 18 mars, la Convention, sur la proposition de Duhem, décréta que tous les émigrés ou prêtres réfractaires qui, au bout de huit jours, seraient trouvés sur le territoire de la République, encourraient la peine de mort; le 19 mars, sur la proposition de Cambacérès, nouveau décret portant que tous les individus prévenus d'avoir pris part aux mouvements contre-révolutionnaires ou arboré la cocarde blanche seraient mis hors la loi ; que s'ils étaient pris les armes à la main, ils seraient exécutés dans les vingt-quatre heures. « Vous n'ignorez pas, ajoutait Cambacérès, que les circonstances commandent presque toujours les décisions. » Le 22 mars, après la défaite de Neerwinden.Jean Dcbry fit décréter l'établissement dans chaque commune ou section de commune d'un comité révolutionnaire, chargé de contenir les suspects ; le 2G mars, désarmement de tous les ci-devant nobles et prêtres, ce qui fut exécuté tôt à Paris; le 28, bannissement à perpétuité de tous les émigrés, peine de mort contre cou'.

qui rentreraient. La nouvelle de la trahison de Dumouriez eut des effets encore plus terribles : on autorisa l'accusateur public à traduire de son propre mouvement devant le tribunal révolutionnaire tous les prévenus du crime de conspiration, sauf les députés, les ministres et les généraux, dont l'arrestation devait être autorisée par l'Assemblée. On décréta l'arrestation des généraux orléanistes et de toute la famille d'Orléans. On envoya 40 000 hommes aux frontières et l'on dépêcha de nouveaux commissaires à l'armée du Nord. Enfin, sur la proposition de Barère, on décida l'organisation du Comité de salut public, et ce fut le girondin Isnard qui rédigea le rapport et le texte du décret (6 avril). Ce comité devait se composer de neuf membres (ce nombre fut augmenté par la suite), renouvelables tous les mois : il devait concentrer tous les pouvoirs, donner des ordres aux ministres, tracer des plans aux généraux. Il fut d'abord composé de Barère, Jean Debry, Bréard, Treilhard, Cambon, Danton, Delacroix, Delmas, Guyton-Morveau. La Convention semblait avoir écarté systématiquement les membres influents des partis en lutte ; la Montagne n'était guère représentée dans le Comité que par Danton ; la Gironde en était exclue.

La Convention avait, dès ses premières séances, tiré de son sein un certain nombre d'autres comités. Outre le Comité de salut public, qui fut la terreur de l'Europe, et le Comité de sûreté générale, qui devint la terreur des suspects, elle «ut quatorze comités d'affaires, savoir: les Comités des finances ; de législation ; d'instruction publique ; d'agriculture et des arts ; du commerce et des approvisionnements ; des travaux publics ; des transports, postes et messageries ; de la guerre ; de la marine et des colonies ; des secours publics ; de division ; des décrets, procès-verbaux et archives ; des pétitions, correspondances et dépêches ; des inspecteurs du palais national.

Beurnonville était remplacé au ministère de la guerre par le montagnard Bouchotte. Roland quittait le ministère de l'intérieur, où il fut remplacé par Garât; mais Lebrun restait aux affaires étrangères, Clavière aux finances, en lutte ouverte avec Cambon.

La Convention, unanime contre l'invasion, contre la Vendée, contre Dumouriez et contre les traîtres, était en discorde sur toutes les autres questions. Girondins et Montagnards se renvoyaient mutuellement la responsabilité des malheurs publics. Robespierre surtout eut un rôle funeste: dans la séance du 10 avril il rassembla contre les Girondins toutes les accusations qui traînaient dans les clubs, leur reprochant d'avoir voulu la guerre, que toute la France avait voulue avec eux; d'être complices de Dumouriez et des Orléans, tandis qu'ils s'étaient associés à toutes les mesures contre les Orléans et Dumouriez. Vergniaud, avec une grande éloquence, réfuta ces calomnies et fit l'apologie de la politique modérée. Camille Desmoulins, suscité par Robespierre, lança contre la Gironde un pamphlet meurtrier, l'Histoire d°s Brissotins. Les Girondins, qui ne furent pas alors plus sages que Robespierre, en revinrent à leur politique de provocations vis-à-vis de Marat et de la Commune. Guadet fit décréter Marat d'accusation ; mais celui-ci fut acquitté par le tribunal révolutionnaire et ramené en triomphe à la Convention sur les épaules du peuple [24 avril). Quelques jours avant, la Commune était venue à la barre de l'Assemblée réclamer l'expulsion de vingt-deux Girondins (li avril). Les deux partis en appelaient également aux assemblées primaires, les Girondins pour faire exclure de la Convention Marat, Robespierre, Danton, les députés de Paris; la Commune, pour en faire chasser les Girondins. Emu de ces discordes, un membre obscur de la

droite, Vcrnier, poussa ce cri d'alarme : « Eh ! citoyens, si vous en êtes à ce point de défiance que désormais vous ne puissiez plus servir la patrie, partons plutôt; soyons généreux les uns et les autres. Partons : que les plus violents dans l'un et l'autre parti s'en aillent; simples soldats, qu'ils donnent à l'armée l'exemple d'une soumission courageuse et marchent à l'ennemi ! »

Vergniaud, le plus sage des Girondins, eut aussi une grande inspiration de patriotisme. « On vous accuse, dit-il aux représentants, on demande un scrutin épuratoire. Ce n'est point par l'appel au peuple, c'est par le développement d'une grande énergie qu'il faut vous justifier. L'incendie va s'allumer: la convocation des assemblées primaires en sera l'explosion. C'est une mesure désastreuse. Elle peut perdre la Convention, la République et la liberté. S'il faut ou décréter cette convocation, ou nous livrer aux vengeances de nos ennemis, citoyens, n'hésitez pas entre quelques hommes et la chose publique. Jetez-nous dans le gouffre et sauvez la patrie. » Les Girondins s'associèrent par leur silence aux paroles de Vergniaud ; plusieurs comprenaient qu'un des deux partis était de trop à la tête de la République.

Danton exprimait le même sentiment que Vergniaud, mais sous une autre forme : « Que les Brissotins s'en aillent et nous laissent travailler, disait-il ; quand nous aurons sauvé la France, ils reviendront jouir de nos travaux. » Mais les Girondins ne pouvaient a s'en alier ». Le point d'honneur leur défendait de se retirer; leurs convictions de modérés leur interdisaient de s'associer à certaines mesures révolutionnaires; il n'y avait pas d'issue à cette situation.

En avril, les Girondins opposèrent une résistance énergique à l'établissement du maximum sur les denrées, mesure assurément contraire à la liberté économique, mais nécessaire à un moment où l'agiotage, par la hausse des denrées, tendait à amener l'avilissement des assignats, c'est-à-dire la ruine du crédit.

Coup sur coup, l'on apprit la mort de Dampierre, tué au camp de Famars, l'investissement de Condé et Valenciennes par les Autrichiens, les victoires vendéennes dans l'ouest : ces défaites fournissaient de nouveaux arguments à la doctrine du Salut public, à la politique jacobine de la nécessité; mais la majorité de la Convention, loin d'abandonner les Girondins, ce qui leur eût ôté le pouvoir, mais eût sauvé leurs têtes, portait à la présidence (16 mai] le plus violent d'entre eux, l'éloquent et colérique Isnard.

Alors la Commune de Paris, le club des Jacobins et la réunion de l'Evcché, qui était le centre d'action des comités révolutionnaires de Paris, s'entendirent pour arracher à la Convention l'expulsion des principaux Girondins. La Gironde venait de commettre une nouvelle imprudence: elle avait fait décréter (18 mai) l'établissement d'un comité de douze membres, tous Girondins, chargé de prendre toutes les mesures nécessaires à la tranquillité publique. Son premier acte fut d'arrêter un membre de la Commune, Hébert, rédacteur du Père Duchéne. Le mot d ordre donné à tous les comités révolutionnaires fut donc celui-ci : expulsion des vingt-deux députés, précédemment dénoncés par la Commune, et des douze membres du nouveau comité. Le "5 mai, la Commune se présente à la barre et demande la mise en liberté d'Hébert et la suppression des Douze. La section de la Cité osa même demander que les Douze fussent traduits devant le tribunal révolutionnaire. Le président Isnard se laissa emporter par la colère jusqu'à prononcer des paroles qui devaient avoir un funeste retentissement : « Ecoutez ce que je vais vous dire, dit-il aux pétitionnaires; si jamais il arrivait qu'on portât

atteinte à la représentation nationale, je vous le déclare au nom de la France entière, Paris serait anéanti; oui, la France entière tirerait vengeance de cet attentat, et bientôt on chercherait sur les rives de la Seine si Paris a existé. »

Ces paroles imprudentes, répétées, amplifiées, exagérées dans tout Paris, mirent en mouvement les faubourgs. La section des Gravilliers se déclara en insurrection; celles de Montmartre, le 27, se rendirent à la Convention pour lui présenter «une pétition au bout d'une pique. ». La Convention était désarmée en face de l'émeute ; elle avait bien donné au comité des Douze les pouvoirs discrétionnaires qui exaspéraient la Commune, mais elle ne lui avait pas donné le droit de requérir la force armée. Les députations se succédèrent en si grand nombre à la barre de la Convention, que, dans la nuit du 27 au 28 mai, les pétitionnaires vinrent s'asseoir jusque sur les bancs des représentants. Les députés de la Montagne, mêlés aux hommes des faubourgs, votèrent l'élargissement des personnes arrêtées et la suppression du comité des Douze. Le lendemain, au début de la séance, les Girondins eurent le courage de demander le rétablissement des Douze et la majorité eut l'imprudence de le voter. Alors la réunion de l'Evêché convoqua les délégués de tous les comités révolutionnaires, proclama l'insurrection, s'empara de l'Hôtel-de- Ville, nomma Hanriot commandant général des gardes nationales, fit sonner le tocsin de Notre-Dame et tirer le canon d'alarme. La Convention fut envahie le 31 mai par les sectionnaires en armes : mais le peuple n'avait pas d'intention hostile contre l'Assemblée; il ne toucha à aucun des représentants, et, dès qu'il eut obtenu la suppression définitive du comité des Douze, il se retira.

Marat, l'Evêché et la Commune trouvèrent qu'on n'avait rien obtenu. Ils se séparèrent de Danton, qui cherchait à les contenir, et préparèrent une nouvelle insurrection. Le club des Jacobins, dans la nuit du 1er au 2 juin, décréta la levée immédiate d'un emprunt forcé sur les riches, qui servirait à solder une « armée révolutionnaire » à raison de 40 sous par homme. Au matin du 2, on apprit l'insurrection girondine de Lyon et le massacre des patriotes lyonnais. Cette nouvelle accéléra le mouvement. Hanriot avait requis la force armée au nom de la Commune, et Marat avait fait sonner le tocsin de l'Hôtel-de- Villc. Pendant ce temps le Comité de salut public, qui savait à quel point les Girondins étaient innocents des événements de Lyon, se désespérait de ne pouvoir les sauver. Le ministre de l'intérieur Garât vint proposer au Comité de salut public un étrange expédient : trente-quatre députés girondins se retireraient de l'Assemblée, mais la Montagne enverrait dans les départements des otages en nombre égal. Cambon, Barère, Delmas saisirent avidement cette idée ; Danton se leva et dit: « Je m'offre le premier pour aller à Bordeaux : proposons -le a la Convention. » Ils le proposèrent, mais Robespierre jeta sur leur enthouele froid de son ironie.

A dix heures la Convention, qui occupait alors (depuis le 10 mai) la grande salle des Tuileries, est complètement cernée par les citoyens armés que commande Hanriot. Les députés qui veulent sortir sont repousses dans la salle. « Prouvons que nous sommes libres, s'écria Barère ; allons délibérer au milieu de la force armée; elle era sans doute la Convention. »

L'Assemblée, ayant à sa tête son président Hérault de Séchelles, se forma en cortège : les députés de la droite en première ligne, les Montagnards ensuite : seuls les maratistes, au nombre d'une trentaine, désapprouvant la démarche de leurs collègues, restèrent à leur banc. Quand

Hérault de Séchelles se présenta à la porte du pavillon de l'Horloge, il se trouva en présence d'Hanriot : « Que demande le peuple? lui dit-il. La Convention n'est occupée que de lui et de son bonheur. — Hérault, répondit Hanriot, le peuple ne s'est pas levé pour écouter des phrases, mais pour donner des ordres. Il veut qu'on lui livre trente-quatre coupables. — Qu'on nous livre tous ! » s'écrient les députés. Et ils essaient de forcer le passage. « Canonniers, à vos pièces ! » commande le général de la Commune, et six pièces de canon sont braquées sur les représentants'. La Convention rentra et essaya de sortir par l'autre porte, celle du jardin : elle trouva Marat qui somma « les députés fidèles » de retourner à leurs bancs. L'Assemblée rentra vaincue, tête baissée, dans la salle des séances, et consentit à sa propre mutilation. La liste des expulsés comprenait entre autres : Vergniaud, Guadet, Gonsonné, Brissot, Pétion, Barbaroux, Buzot, Lanjuinais, Louvet, Valazé, Rabaut-Saint- Etienne : en tout vingt-sept députés, car Marat et Legendre avaient fait effacer cinq noms de la liste primitive. Isnard et Fauchet s'étaient volontairement suspendus de leurs fonctions.

Les députés expulsés ne furent pas mis en prison : ils étaient simplement consignés chez eux et si peu gardés que ceux qui voulurent quitter Paris le purent. Danton et presque toute la Montagne n'entendaient faire aucun mal aux Girondins ; ils voulaient seulement les éloigner de la Convention pendant la crise, les empêcher de parler, de voter, de se perdre.

Le coup d'Etat du 31 mai et du 2 juin ouvrit la porte à toutes les autres violations de la représentation nationale : il contient en germe le 18 brumaire. Quand l'attentat fut consommé, ceux même» qui l'avaient jugé nécessaire en furent émus. Les Jacobins essayèrent de donner le change à l'opinion : dans les 48 sections, ils racontèrent « comment la Convention avait été au jardin prendre quelques moments de repos, puis, invitée par le peuple, était rentrée en séance. » A la fin de la séance du 2 juin, une députation vint, au nom du peuple de Paris, remercier l'Assemblée du décret qu'elle avait rendu, et offrit de constituer des otages en nombre égal à celui des députés arrêtés. Lanjuinais déclara qu'il acceptait « pour empêcher la guerre civile, » mais Barbaroux refusa, disant « qu'il s'en remettait à la loyauté du peuple de Paris. » Ce n'était pas seulement laPlaine,mais lesMontagnardsindépendants, non inféodés à Robespierre et à Marat, comme les Carnot, les Cambon, les Lindet, qui se sentirent atteints. Ils rentrèrent cependant le lendemain dans la salle profanée, reprirent leur place sur les bancs dégarnis. Il le fallait. La Convention, même humiliée et décimée, c'était encore la Convention, c'est-à-dire l'unité visible de la France, la légalité vivante, l'unique moyen de salut pour la République. Voilà pourquoi ces hommes intrépides, ceux qui plus tard formèrent le nouveau Comité de salut public et furent commissaires aux armées, acceptèrent le fait accompli et reprirent sans protester leur rude labeur.

La constitution de 1793. — Comme tous les désordres semblaient occasionnés par l'absence d'une loi précise, d'un pacte fondamental qui s'imposât à tons, la Convention résolut de hâter l'œuvre qui était le point principal de son mandat et de faire la constitution. Devant l'Europe en armes, parmi les insurrections des départements, sous la menace de ô0u,00i) baïoni et dans le bouleversement universel, la (■ tion légifi ra. Une foi robuste la soutenait dans i ce labeur : elle croyait fermement que lorsqu'elle : aurait formulé en loi les principes de la Révo- ! lution, ses ennemis seraient confondus, bien plus,

sonné, Fauchet, Valazé et d'autres restaient à Paris, attendant leur jugement, résignés à leur sort, d'autres, enflammés des mêmes passions que les émigrés, organisaient la guerre civile : Guadet, Buzot, Louvet, barbaroux, Kervélegan, soulevaient la Normandie; Meilhan et Duchâtel s'agitaient en Bretagne, Rabaut-Saint-Etienne dans le Gard, Brissot dans l'Allier, Rebecqui en Provence. Ils eurent alors la révélation de l'état réel de leur parti; ils s'aperçurent avec stupeur que sous le drapeau républicain, à l'abri de leur modération girondine, c'étaient partout les royalistes qui, après avoir tenu la Révolution en échec, se préparaient à la combattre avec l'appui de l'étranger. Partout où d'abord ils essayèrent d'agir au nom de leurs principes, ils se virent supplantés par les émigrés et les agents des princes. L'insurrection prétendue girondine du Calvados se mit sous les ordres du royaliste Wimpfen et de Puisaye, agent de l'Angleterre : dans les Cévennes, sous les yeux de Rabaut-Saint- Etienne, les paysans arboraient le drapeau blanc ; Lyon, tout à l'heure girondin, se remplissait de nobles, de réfractaires ; Toulon allait être livré aux Anglais (28 août) ; Paoli les appelait en Corse. En même temps toutes les armées étrangères faisaient un pas en avant : les Autrichiens prenaient Condé (13 juin) et Valenciennes (28 juiljet) ; Mayence capitulait devant l'armée prussienne (22 juillet); les Espagnols envahissaient le Roussillon; les Anglais bioquaientnos ports, affamaient les départements maritimes, jetaient des armes en Vendée, inondaient la France de faux assignats.

Gouvernement des Montagnards. Le Comité de salut public. La levée en masse. La Terreur. — La Convention, en face de tant d'ennemis et de tant de périls, déploya une redoutable énergie. Dès le 10 avril, elle était revenue sur son décret du 15 décembre 1792, et avait déclaré que « la France ne s'immiscerait pas dans les affaires des autres peuples. » La constitution de 1793, tout en constatant que « le peuple français est l'ami et l'allié naturel des peuples libres ». ajoutait : « Il ne s'immisce point dans le gouvernement des autres nations. Il ne souffre pas que les autres nations s'immiscent dans le sien. » La France renonçait donc à la guerre de propagande, mais pour concentrer tout son effort sur la guerre nationale, sur la défense du territoire.

Au cours des débats sur la constitution, Danton avait dit : « Mettons en réquisition 400 000 hommes ; c'est à coups de canon qu'il faut signifier la constitution à nos ennemis. C'est l'instant de faire un grand et dernier serment, que nous nous vouons tous à la mort, ou que nous anéantirons les tyrans. »

Le 10 juillet, le Comité de salut public fut renouvelé dans un sens plus avancé. Des anciens membres, il ne resta que Barère et Robert Lindet : on leur adjoignit Jean-Bon Saint-André, Hérault de Sécheiles, Prieur de la Marne, Gasparin, Thuriot, Saint-Just, Couthon. Les dantonistes y étaient encore représentés par Hérault et Thuriot.

Le 13 juillet, une jeune fille de Caen, descendante de Pierre Corneille, exaltée par les discours des proscrits girondins, se rendit à Paris, pénétra chez Marat et le poignarda dans son bain. Elle fut exécutée six jours après. Un jeune Allemand, Adam Lux, envoyé par ses compatriotes pour demander à la Convention la réunion de Mayence à la France, la vit sur l'échafaud, s'éprit pour elle d'un amour étrange et mystique: il manifesta ses sentiments avec une telle témérité que quelques mois plus tard (4 novembre) il fut guillotiné comme elle. L'attentat commis par Charlotte Corday eut des conséquences funestes : il donna raison aux conseils des violents,

convertis, et que l'avènement de la Justice désarmerait les insurgés.

Déjà une commission de neuf membres, Sieyès, Thoma3 Payne, Brissot, Pétion, Vergniaud, Gensonné, Barère, Danton et Condorcet, avait élaboré en treize titres un projet de constitution. Condorcet, qui en fut le rédacteur, avait présenté son projet dans les séances du 15 et du 16 février. La lutte chaque jour plus vive entre la Montagne et la Gironde avait fait ajourner la discussion. Après le 31 mai, on adjoignit, pour terminer cette œuvre, aux membres du Comité de salut public cinq nouveaux commissaires : Hérault de Sécheiles, Ramel, Mathieu, Couthon, Saint-Just. Ceux-ci reprirent le travail de Condorcet, mais en l'abrégeant, en l'imprégnant de l'esprit de la Montagne. Le projet fut présenté à l'Assemblée le 10 juin, discuté sans désemparer et voté le 24. La constitution fut ensuite soumise à la ratification des assemblées primaires dans les départements non soulevés et acceptée à une grande majorité. Le 10 août 1793, il y aura à Paris, pour célébrer l'acceptation de la constitution, une fête grandiose dont le peintre David dressera le programme.

La constitution de 1793 était précédée d'une nouvelle Déclaration des droits de l'homme et du citoyen en trente-cinq articles, que le peuple français proclamait « en présence de l'Etre suprême». Elle reproduisait en partie la déclaration proposée par Robespierre. On y trouve cette maxime : « L'instruction est le besoin de tous. La société doit favoriser de tout son pouvoir les progrès de la raison publique, et mettre l'instruction à la portée de tous. » L'article suivant témoigne d'une des plus vives préoccupations de ce temps : « Que tout individu qui usurperait la souveraineté soit à l'instant mis à mort par les hommes libres. » Celui-ci servira à justifier tous les coups de force que la constitution est précisément destinée à réprimer : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est pour le peuple, et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. »

La constitution elle-même se composait de cent vingt-quatre articles. Elle donnait au peuple, c'est-à-dire aux assemblées primaires, le droit de délibérer sur les lois ; elle réduisait à une année le mandat de député; elle établissait une Assemblée unique « indivisible et permanente », rendant à la fois des lois et des décrets. Elle eût été probablement inexécutable ; en tout cas, elle n'a pas été appliquée, le gouvernement révolutionnaire ayant fonctionné jusqu'au moment où la Convention lui substitua la constitution de l'an III. Certains articles portent l'empreinte vigoureuse de l'esprit de 1793. Les idées humanitaires ont inspiré l'article qui accorde le droit de cité à l'étranger qui, établi en France depuis une année, aura adopté un enfant ou nourri un vieillard. L'énergie toute romaine des grands conventionnels revit dans celui-ci : « Le peuple français ne fait point la paix avec un ennemi qui occupe son territoire. » C'est à propos de ce dernier article que le girondin Mercier demanda : « Avez-vous fait un pacte avec la victoire ? » Bazire répondit : « Nous en avons lait un avec la mort. »

Les insurrections girondines et royalistes. — L'expulsion des Girondins produisit les mêmes effets que la mort du roi. Après le 21 janvier, la Vendée ; après le 2 juin, la grande insurrection girondine. Caen, Bordeaux, Lyon, Marseille, presque toutes les villes du Midi se déclarèrent contre la Convention. Il y eut à un moment près de soixante départements insurgés. Certains députés girondins commirent alors un véritable crime contre l'unité ; tandis que Vergniaud, Gen-

RÉVOLUTION FRANÇAISE

1902 — RÉVOLUTION FRANÇAISE

hâta rétablissement du régime terroriste; il laissait Robespierre en présence de Danton. Marat était utile en ce sens qu'il maintenait un certain équilibre entre les deux autres triumvirs. Sa sœur répétait plus tard que « Marat aurait sauvé Danton. »

Or, le 27 juillet, Robespierre entrait au Comité de salut public en remplacement de Gasparin, démissionnaire.

A ce moment la situation était au pire. Mayence et Valenciennes succombaient ; Lyon était déjà en pleine révolte.

Sous l'impression de ces nouvelles, la Convention porta le 20 juillet peine de mort contre les accapareurs et décréta, dans sa séance du 1er août, une série de mesures terribles : confiscation des biens de toutes les personnes mises hors la loi; jugement de la reine; destruction des sépultures royales de Saint-Denis; cours forcé des assignats sous peine des galères : dévastation systématique de la Vendée, incendie des bois, des taillis, des genêts, des « repaires de rebelles » .'c'est-à-dire des villes occupées par les insurgés). Le 7 août, la guerre contre l'Angleterre prend un caractère particulier de fureur par le décret qui déclare Pitt « l'ennemi du genre humain. » La fête du 10 août, par laquelle on célébra l'acceptation de la constitution, eut un caractère de grandeur triste et tragique qui exalta- encore les imaginations. Le 12 août, sur la proposition de Danton,, les sOOO délégués des assemblées primaires, venus pour proclamer la ratification de la constitution, sont investis de pouvoirs extraordinaires à l'effet d'organiser la levée en masse.

La Montagne était bien maîtresse du pouvoir; mais dans la Montagne même se manifestèrent de nouvelles divisions, et la question vitale, la création d'un gouvernement uni et fort, n'en était pas plus avancée. On peut dire que, pendant les trois mois qui suivirent l'expulsion des Girondins, la défense nationale se trouva presque î-ans direction. C'est avec des troupes levées par eux-mêmes, en Dauphiné par Dubois-Crancé, en Auvergne par Couthon, en Normandie par Lindet, que les représentants en mission combattaient les rebelles. Nantes se protégeait toute seule contre la Vendée. Les Autrichiens n'avaient pas profité tout de suite de leur succès de Valenciennes: ils s'attardèrent au blocus de Maubeuge et du Quesnoy, tandis que les Anglais assiégeaient Dunkerque ; mais ces forteresses prises, toutes les armées ennemies pouvaient faire leur jonction et marcher en masse sur Paris.

Dès juillet, Danton invitait le Comité de salut public à se subordonner les ministères, à se constituer en gouvernement. « Vous redoutez la responsabilité, disait-il aux membres du Comité. Souvenez-vous que, quand je fus membre du conseil, je pris sur moi toutes les mesures révolutionnaires. Je dis : que la liberté vive, et périsse mon nom ! »

Robespierre, à ce moment, ne voulait pas agir contre les hébertistes. Depuis la mort de Marat, Hébert, par son journal le Père Duchéne, avait acquis une influence énorme sur l'opinion. Le ministre de la guerre, Bouchotte, avait pour adjoint et pour secrétaire-général deux amis d'Hébert, Ronsin et Vincent; et parmi les journaux dont la Convention avait décrété l'envoi gratuit aux armées, le l'ère Duché ne grâce aux ordres donnés par Vincent, tenait le premier rang. Robespierre, quoiqu'il n'aimât pas Hébert et son parti, ne se sentait pas assez fort pour renverser l'idole de la populace. D'autre part, il ne se souciait pas de constituer un gouvernement dans lequel il eût fallu partager 1»; pouvoir avec Danton. Il ne voulait faire donner la dictature au Comité de salut public que lorsqu'il n'aurait à y crain

dre ni la rivalité des hébertistes, ni celle des dyntonistes.

C'est seulement en août 1793, quand Robespierre eut pris la haute direction du Comité de salut public avec ses amis Saint-Just et Couthon, quand les dantonistes Thuriot et Hérault d-i Séchelles en furent sortis, que les ressorts du pouvoir commencèrent à se tendre. Carnot entre au Comité le 14 août, un peu malgré Robespierre : mais tout le monde jugeait Carnot l'homme nécessaire pour la guerre, comme Cambon pour les finances.

Le 'l'à août Barère vint à la Convention lire au nom du Comité un projet de décret sur la levée en masse. «La liberté, dit-il, est devenue créancière de tous les citoyens ; les uns lui doivent leur industrie, les autres leur fortune ; ceux-ci leurs conseils, ceux-là leurs bras ; tous lui doivent leur sang. Ainsi donc tous les Français, tous les sexes, tous les âges, sont appelés par la patrie à défendre la liberté. Toutes les facultés physiques ou morales, tous les moyens politiques ou industriels lui sont acquis : tous les métaux, tous les éléments sont ses tributaires. Que chacun occupe son poste dans le mouvement national et militaire qui se prépare. Les jeunes gens combattront; les hommes mariés forgeront les armes, transporteront les bagages et l'artillerie, prépareront les subsistances; les femmes travailleront aux habits des soldats, feront des tentes et porteront leurs soins hospitaliers dans les asiles des blessés ; les enfants mettront le vieux linge en charpie; et les vieillards, reprenant la mission qu'ils avaient chez les anciens, se feront porter sur les places publiques; ils enflammeront le courage des jeunes guerriers, ils propageront la haine des rois et l'unité de la république. Les maisons i ationales seront converties en casernes, les places publiques en ateliers ; le sol des caves servira à préparer le salpêtre ; tous les chevaux de selle seront requis pour la cavalerie, tous les chevaux de voiture pour l'artillerie ; les fusils de chasse, de luxe, les armes blanches et les piques suffiront pour le service de l'intérieur. La république n'est qu'une grande ville assiégée, il faut que la France ne soit plus qu'un vaste camp. »

En conséquence, il fut décrété que tous les citoyens non mariés ou veufs sans enfants partiraient les premiers, et se rendraient immédiatement au chef-lieu de district, où ils s'exerceraient chaque jour en attendant l'ordre du départ. Chaque district formerait un bataillon dont le drapeau porterait cette inscription : « Le peuple français debout contre les tyrans. » La réquisition fut à l'ordre du jour. On recruta les armées avec les réquisitions d'hommes, on les nourrit avec des réquisitions de vivres.

Partout aux frontières menacées, aux portes de» villes rebelles, investis de pouvoirs illimités, le sabre au côté, avec le panache et 1 écharpe tricolore, se montrèrent les représentants en mission. Sans distinction de partis, ces envoyés, qui portaient avec eux l'enthousiasme ou la terreur, firent preuve d'un courage intrépide, domptant les mauvaises volontés, forçant les « aristocrates » à nourrir, à équiper les armées, faisant le coup de fusil comme des soldats, pointant le canon, couchant sur la terre nue, marchant à l'assaut des retranchements ennemis. 11 faut citer Merlin de Thionville dans la défense de Mayence et la campagne de l'Ouest, Bourbotte en Vendée, Philippeaux qui pacifia et sauva Nantes, Briez qui résista 4u jours dans Valenciennes, Duquesnoy qui combattit à Wattignies, Chasles qui fut blesse d'un obus au combat de Werwiek, Baudot, J.-B. Lacoste, Lcbas, Saint-Just aux armées du Rhin, Dubois-Crancé à l'armée des Alpes, Soubrany, Milhau aux Pyrénées, Bicord, Salicetti, Robespierre jeune devant Toulon, Couthon devant Lyon.

res et l'arrestation des suspects; l'épuration des comités révolutionnaires; une solde de trois livres par jour aux membres de ces comités et de quarante sous aux citoyens qui seront assidus dans les sections. Ce formidable ensemble est complété le 17 septembre par la loi des suspects. Cette loi répute suspect quiconque s'est montré partisan de la tyrannie ou du fédéralisme, quiconque ne justifie pas de l'accomplissement de ses devoirs < iviques, tous les ci-devant nobles qui n'ont pas fait preuve d'un constant attachement à la République, tous les fonctionnaires destitués. Le 29, la Convention décrète l'établissement du maximum.

Une dernière fois, il est question d'adjoindre Danton au Comité de salut public. Mais Danton, qui venait de se remarier dans une famille royaliste, répugnait au fardeau trop lourd du pouvoir. Il était opposé aux mesures violentes : à la mort des Girondins, dont on instruisait le procès, à la destruction de la Vendée, que Ronsin livrait alors à l'extermination, sans vouloir distinguer entre les insurgés royalistes et les communes patriotes qui s'étaient défendues contre eux. C'est par humanité que Danton se perdait. Malgré son attitude dans la séance du 5 septembre, on commençait à soupçonner en cet orateur si violent le chef secret des modérés.

La place que Danton laissait vide au Comité, deux hommes nouveaux l'occupèrent en septembre : Billaud-Varennes et Collot d'Herbois, qui étaient comme la personnification de la Terreur, qui allaient imposer aux répugnances de Robespierre lui-même la continuation de ce régime. Ce funeste renoncement de Danton marque un point décisif dans l'histoire de la Révolution : il se laissa mettre en dehors du gouvernement qu'il avait fait constituer et, par aversion contre certaines mesures de la Terreur, s'ôta tout moyen de l'enrayer.

C'est à cette époque que le Comité de salut public apparaît définitivement constitué tel qu'il resta jusqu'en thermidor. Carnot, Lindet, Prieur de la Côte-d'Or étaient chargés spécialement de la guerre; ils formaient au Comité le groupe des gens u'examen ; Collot d'Herbois, Billaud Varennes, de la direction des représentants en mission, Barère des rapports à l'Assemblée : ces trois hommes formaient le groupe des gens révolutionnaires; Prieur de la Marne et Saint-André étaient presque constamment en mission ; sur le tout planait la pensée politique du moment, le groupe des gens de la haute main, Robespierre en trois personnes, c'est-à-dire Robespierre, Saint-Just, Couthon. Tel fut ce fameux Comité qui fut pendant près d'une année l'effroi de l'Europe.

Le 14 septembre, le Comité de sûreté générale avait été réorganisé. Il se composait, à la fin de 1793, de Vadier, Lavicomterie, Amar, Elie Lacoste, Dubarran, Jagot, Louis (du Bas-Rhin), Voulland, Moyse Bayle, et de deux amis de Robespierre, Lebas et le peintre David. Le parti de Robespierre dominait au tribunal révolutionnaire avec le président Herman, le vice-président Dumas, le juge Coffinhal, les jurés Duplay, Nicolas, Souberbielle, Renaudin, Topino-Lebrun. Aux Jacobins, depuis la retraite de la Gironde, il était si bien le maître que plus tard il pourra faire rayer Anacharsis Cloots et que Danton et Camille Desmoulins ne pourront s'y maintenir que par sa protection. Dans la Commune de Paris, son autorité était encore tenue en échec par les hébertistes.

Le 10 octobre, sur la proposition de Saint-Just, la mise en vigueur de la constitution fut ajournée, et le ■< gouvernement révolutionnaire » décrété jusqu'à la paix générale.

Revenons aux luttes militaires et voyons quel fut sur les insurrections girondines et royalistes, sur la Vendée, sur les opérations aux frontières,

On fondit des canons avec les cloches des églises, ries balles avec le plomb des cercueils ; on fabriqua de la poudre en extrayant le salpêtre des étables. Fourcroy, Monge, Berthollet mettaient la science au service de la liberté, inventaient de nouveaux procédés pour travailler le bronze, l'acier, les poudres. Carnot trouva la seule tactique qui convint à l'inexpérience des soldats et à leur enthousiasme : la guerre toujours offensive, l'élan par errandes masses, les attaques à l'arme blanche. Assisté de deux autres membres du Comité, Lindet et Prieur de la Côte-d'Or, il fut, comme on l'a appelé, l'organisateur de la victoire. 11 finit par mettre 1 200 000 hommes sur pied.

Cependant à Paris, le peuple, déjà irrité par les nouvelles de la frontière, subissaitune double excitation : la cessation des affaires avait amené pour les ouvriers une misère inouïe ; littéralement, ils manquaient de pain ; ils ne recevaient plus de salaire et le prix des denrées montait chaque jour. D'autre part, les royalistes, dans les théâtres, dans la rue, affectaient de provoquer les sansculottes. Au Théâtre Français, ils applaudissaient Paméla, où se trouvait un éloge de l'Angleterre ; au théâtre du Lycée, Adèle de Sacy, qui était la mise en scène de l'histoire de la reine. A ce moment arrive à Paris la nouvelle de la perte de Toulon, livré à l'amiral Hood.

Le 1er septembre, le club des Jacobins demanda la création d'une armée révolutionnaire pour l'extermination des ennemis de l'intérieur, et l'établissement du maximum.

Le 4 septembre, dès cinq heures du matin , la foule se rassemble sur la place de Grève, en criant dui>ain ! du pain! Une table est posée sur la place et l'on signe une pétition à la municipalité : puis l'Hôtelde-Ville est envahi à ce cri lugubre : du pain! Le procureur de la commune, Chaumette, court à la Convention et en revient avec la promesse que le prix du pain va être fixé. L'arrivée d'une députation du club des Jacobins achève de calmer la foule : elle se disperse. Mais les Jacobins prennent l'engagement de porter le lendemain une pétition à la Convention.

Le 5, la Convention, présidée par Robespierre, délibérait sur une proposition de Merlin de Douai concluant à une organisation plus expéditive du tribunal révolutionnaire, lorsqu'une députation de la Commune se présente à la barre. Le maire Pache dénonce les accapareurs; Chaumette demande l'organisation de l'armée révolutionnaire qui parcourra les départements, accompagnée d'un tribunal et de la guillotine. A peine ont-ils parlé, qu'une foule énorme d'hommes, de femmes, d'enfants envahit l'assemblée, aux cris de Vive la République! mort aux accapareur!,! La passion populaire réveille celle de l'Assemblée. Moyse Bayle, Billaud-Varennes, Bazire, Léonard Bourdon se succèdent à la tribune. Danton y monte à son tour, et d'une voix tonnante, aux applaudissements du peuple, appuie toutes les motions révolutionnaires, propose de les formuler en décrets. Thuriot essaie de modérer les violents : «LaFrance n'est pas altérée de sang, s'écria-t-il; elle n'est altérée que de justice. » Mais Barère prononce le mot qui résume la situation : « Plaçons la terreur à l'ordre du jour ! »

En effet, c'est de ce jour de colère et d'effroi que date la Terreur. Coup sur coup la Convention décrète : l'organisation d'une armée révolutionnaire, sorte de maréchaussée républicaine, qui sera chargée de comprimer la contre-révolution, d'assurer le service des subsistances et l'exécution des lois ; la peine de mort contre quiconque trafiquera des assignats; la division du tribunal révolutionnaire en quatre sections, afin d'accélérer la justice; le renvoi des Girondins détenus devant ce tribunal ; le rétablissement des visites domiciliai-

l'effet de ces terribles mesures de « salut public. » Les insurrections vaincues et linvasion repoussêe. — Les insurrections girondines ou pseudo-girondines furent assez facilement réprimées. A Caen, la garde nationale avait emprisonné clans le château les commissaires de la Convention Romme et Prieur de la Côte-d'Or (juin). Comme ces représentants partageaient les idées de conciliation qui animaient alors Danton et ses amis, ils écrivirent à l'Assemblée : « Confirmez notre arrestation et constituez-nous otages pour la sécurité des députés arrêtés à Paris. » Quelqu'un fit observer à la Convention que cette lettre leur avait peut-être été dictée par contrainte : « Vous vous trompez, répondit Couthon; Romme serait libre au milieu de tous les canons de l'Europe. » C'est à ce moment que la révolte change de caractère; que Wimpfen, appelé à Paris par le ministre de la guerre Bouchotte, lui répond qu'il ne pourra s"y rendre qu'accompagné de 60 000 hommes; que Puisaye, accouru de Londres, prend le commandement en chef des forces insurrectionnelles. Elles n'allèrent pas bien loin et rencontrèrent à Vernon les gardes nationales de l'Eure et quelques troupes accourues de Paris : trois coups de canon, sans atteindre personne, suffirent à disperser les rebelles. C'est cette échauffource qu'on appela emphatiquement la bataille de Vernon: elle eut lieu te 13 juillet, le jour même où Charlotte Corday poignardait Marat. L'insurrection normande tombait dans le ridicule : Lindet, envoyé de la Convention, ne jugea pas nécessaire de tourner les choses au tragique. Comme il était Normand luimême, député de l'Eure, il s'employa à la pacification du pays, fit traîner l'instruction contre les rebelles, garda les dossiers, malgré les réclamations de Fouquier-Tinville, et réussit à éviter les mesures de rigueur. C'est ainsi qu'il démentit le surnom de la Hyèni que lui appliquait si injustement Brissot.

Les députés girondins, chassés de Normandie, s'étaient embarqués pour Bordeaux, où Buzot, Burbaroux, Louvet, Guadet, Pétion, Salles, essayèrent d'organiser une insurrection vraiment girondine. Ils échouèrent encore et furent obligés de fuir. Tallien, commissaire de la Convention, sévit cruellement contre leurs complices. Puis il fit traquer, avec une meute de chiens, les proscrits cachés dans les grottes de Saint-Emilion. Barbaroux, Guadet, Salles furent guillotinés l'année suivante à Bordeaux ''juin-juillet 1794). Buzot et Pétion, mis hors la loi, errèrent quelque temps dans la campagne ; vers la même époque, on trouva leurs cadavres dans un champ, à moitié dévorés par les loups.

Marseille avait emprisonné les deux commissaires de la Convention, Bô et Antiboul. Là encore le mouvement girondin tourna bien vite au royalisme. Rebecqui, de désespoir, se noya. Les royalistes se préparaient à livrer la ville aux Anglais lorsque l'approche du général Carteaux rendit courage aux patriotes qui, le 24 août, prirent les armes, engagèrent la lutte contre les rebelles et favorisèrent la reprise de la ville (25 août).

Lyon débuta le 20 mai par l'insurrection girondine; Châtier, chef du parti populaire lyonnais, fut guillotiné parles Girondins, le 17 juillet; puis les royalistes s'emparèrent de la direction du mouvement, expulsèrentlesgirondinsBiroteau et Chasset, mirent, à leur tète les comtes de Précy et de Virieux, organisèrent le massacre des patriotes, et entrèrent en négociât ion avec le roi de Sardaigne.Dubois-Crancé fut d'abord délégué par le Comité de salut public pour reprendre Lyon, avec ordre « d'épargner ceux qui se soumettraient et de se montrer dur seulement aux superbes ». 11 amena contre Lyon tout ce qu'il put rassembler de troupes et de gardes nationales dans l'Isère, forcé de dégarnir ainsi la

frontière des Alpes. Ses sommations demeurèrent inutiles; le bombardement, commencé le 24 août 1793, ne put réduire la ville. La Convention remplaça Dubois-Crancé par Couthon et le médecin Doppet. Couthon lança sur Lyon la levée en masse des départements d'Auvergne, somma une dernière fois les rebelles et, dans la nuit du 8 au 9 octobre, emporta la ville d'assaut. Il laissa échapper à travers ses lignes 2000 des plus désespérés, et cette conduite, qu'on taxa d'indulgence, fit grand bruit à Pans. Puis il institua une commission militaire pour juger sommairement les insurgés pris les armes à la main et une commission civile pour examiner ceux qui étaient seulement égarés. Dans l'intervalle la Convention, irritée des lenteurs du siège, avait rendu sur la proposition de Barère un terrible décret : on devait juger tous les contre-révolutionnaires, détruire avec la mine et le canon les maisons des riches; le nom de Lyon serait effacé et remplacé par celui de Commune-Affranchie , un monument expiatoire érigé avec cette inscription : a Lyon s'est révolté, Lyon a cessé d'exister. » Couthon continuait à user d'indulgence; il ne démolit, en grand appareil, qu'une seule maison sur la place Bellecourt. Il fut alors remplacé par Fouché et Collot-d'Herbois, qui commencèrent la démolition et employèrent la mitraille contre les condamnés.

Le 16 décembre 1793, Toulon, au pouvoir des Anglais depuis le 28 août, fut repris par le général Dugommier, assisté de Bonaparte. Les représentants du peuple Robespierre jeune, Ricord, Salicetti, s'élancèrent à la tête des troupes et enlevèrent sous la mitraille les redoutes anglaises. Les Anglais ne quittèrent le port qu'après avoir incendié la flotte française et les arsenaux. Robespierre jeune, qui avait surveillé les opérations militaires, montra quelque indulgence ; mais Barras et Fréron, qui lui succédèrent, furent implacables. Ils changèrent le nom de Toulon contre celui de Port-de-la-Montagne ; on dut leur défendre de traiter Marseille avec la même rigueur.

En Alsace, tandis que Landau était bloqué par les Autrichiens, se formèrent des complots royalistes pour livrer les forteresses. A Molsheim, les prêtres réfractaires soulevèrent les paysans contre les décrets qui ordonnaient la levée de 300 000 hommes. Les rebelles, pris les armes à la main, furent passés par les armes ou guillotinés. Le club des jacobins de Strasbourg, le maire Monet, l'ex-prètre autrichien Eulogius Schneider opposèrent le fanatisme révolutionnaire à celui des royalistes et les domptèrent par la terreur : il y eut à Strasbourg 3l exécutions sous le proconsulat de Schneider. Quand Saint-Just avec Lebas fut envoyé en Alsace, il destitua Schneider (14 décembre 17'J3 , l'exposa toute une journée sur l'échafaud, lié au poteau de la guillotine, et l'envoya sous escorte au tribunal révolutionnaire de Paris. La terreur continua cependant : il y eut encore 62 exécutions capitales; Saint-Just, en terrifiant les conspirateurs, réussit à appro\isionner les armées ; il faisait déchausser les o aristocrates» de Strasbourg pour envoyer leurs souliers aux soldats.

Le 29 juin les Vendéens avaient fait une grande perte; ils étaient sur le point d'enlever Nantes; Cathelineau, le « saint de l'Anjou », s'était déjà glissé jusqu'à la place Viarmes; croyant la ville prise, il s'agenouille et se met à dire son chapelet. D'une masure voisine un cordonnier l'aperçoit, l'ajuste et l'étend sur le pavé blessé à mort. La Vendée venait d être frappée dans une de ses forces vives ; son chef populaire allait être remplacé par les chefs nobles : ils n'auront pas comme lui l'art d'entraîner les masses. La Vendée, ayant échoué contre Nantes, n'avait pas de port,

où elle pût accueillir les Anglais. Dans les landes de Bretagne, dans les chemins creux et les taillis du Bocage, la guerre continuait avec acharnement. L'incapacité de Ronsin, de Rossignol, de Léchelle, paralysait la bravoure des Kléber, des Westermann, des Marceau : la garnison de Mayenne, transportée en poste dans la Vendée et qui s'était déjà illustrée bous le nom de colonnes infernales, fut écrasée à Torfou (19 septcmbreV

Au nord, les progrès de la coalition s'étaient ralentis par les divisions des alliés. Le roi de Prusse, après la prise de Mayence, était retourné dans ses Ltats pour surveiller l'ambition de Catherine II, et prendre sa part dans le second démembrement de la lologne. Il ne laissait à Brunswick qu'une partie de ses troupes pour appuyer les opérations de l'Autrichien Wurmser contre l'Alsace. En Flandre, Cobourg avait encore 100 000 Autrichiens et York 50 OuO Anglais ou Hollandais. Avec cette masse, ils auraient pu écraser l'armée française réduite à 35 000 hommes. Mais Cobourg voulut d'abord prendre Cambrai, et Pitt enjoignit au duc d'York de prendre Dunkerque-

Dunkerque était énergiquement défendue par Hoche. Houcbard vint attaquer les positions anglaises à Hondschoote, livra bataille pendant trois jours et contraignit le duc d'York à la retraite (8 septembre); puis il se jeta sur les Hollandais et les batiit à Menin (18 septembre). Une panique inexplicable s'empara à ce moment des troupes républicaines : elle se replièrent en désordre sur Lille. Le Comité de salut public, voyant qu'on avait vaincu les Anglo- Hollandais, mais qu'on ne les avait pas écrasés, jugea la victoire incomplète et renvoya Houchard devant le tribunal révolutionnaire. Ce fut dès lors sa politique à l'égard des généraux indociles ou malheureux : successivement les généraux Custine, le V8 août 1793, Houchard, le 17 novembre, Biron, le 31 décembre, Beauharnais, le 23 juillet 17U4, devaient monter sur l'échafaud.

Le 25 septembre, le Comité de salut public confia l'armée du Nord à Jourdan ; celle du Rhin à Delmas, remplacé ensuite par Pichegru ; celle de la Moselle àMoreau, qui aura pour successeur Hoche. Jourdan, après avoir plusieurs fois refusé, car, aii si que le disait Kléber, un titre de général était alors un brevet d'échafaud, se résigna à prendre le commandement qu'on lui imposait. Il rencontra les Autrichiens à Wattignies et échoua d'abord dans l'attaque de leurs positions. Carnot était auprès de lui avec le représentant Duqucsnoy ; Carnot comprit qu'au moment où l'Alsace allait être envahie, où la grande armée vendéenne marchait sur la Loire, tout était perdu si l'on ne battait pas les Autrichiens. Jourdan risqua le tout pour le tout; à la faveur d'un brouillard épais, il dégarnit son centre et sa droite, porta toutes ses forces à sa gauche. Le 16 octobre il tenta un effort désespéré sur la droite des Autrichiens et remporta une victoire complète. Elle coïncidait avec des succès dans la Vendée, à Châtillon, le Tremblay, Chollet, Beaupréau.

Exécutions en octobre, novembre et décembre 1793. — H semblait qu'après les victoires de Hondschoote et de Wattignies, la France était en mesure de vaincre sans s'astreindre au régime de la Terreur. Danton et ses amis le pensaient. Robespierre parut un instant incliner vers les indulgents ; on commentait la modération relative de ses amis personnels : de Coutlion à Lyon en octobre, de son frère à Toulon et à Marseille en décembre, on la comparait avec la rigueur excessive des représentants par lesque s le Comité de salut public les avait remplacés. Un incident significatif avait eu lieu le 3 octobre : Amar, du Comité de

2' Partie.

sûreté générale, apportait à la Convention son rapport contre la Gironde ; d'un geste menaçant il fit fermer les portes et proposa la mise en accusation de 73 Girondins qui, au lendemain du 31 mai, avaient signé une protestation contre l'expulsion de leurs collègues. Ils allaient être envoyés au tribunal révolutionnaire, lorsque Robespierre intervint, les sauva. « La Convention ne doit pas multiplier les coupables, dit-il ; il suffit des chefs ; s'il en est d'autres, le Comité de sûreté générale en présentera la nomenclature. » Grâce à Robespierre, les 73 furent simplement mis en état d'arrestation. Dans cette clémence presque royale, plusieurs entrevirent un plan qui aurait consisté à prendre appui sur la docilité de la Plaine pour maîtriser la Montagne. Alors Collot, Billaud, s'appliquèrent à démontrer au Comité que sans la Terreur on ne pourrait ni contenir les royalistes, ni assurer les réquisitions, ni maintenir la loi du maximum et le cours forcé des assignats. Robespierre, s'il eut une velléité de clémence, y renonça : il signa avec ses collègues le décret qui vouait Lyon à l'anéantissement.

Les exécutions continuèrent à Paris. Le jour même où les Autrichiens étaient battus à Wattignies, la reine Marie-Antoinette montait sur l'échafaud. Puis vint le tour des Girondins arrêtés après le 31 mai et dont la détention était devenue de plus en plus rigoureuse. Le 31 octobre, vingt et un d'entre eux furent exécutés. Nul spectacle plus cruel que de voir périr ainsi des hommes par qui la royauté était tombée, par qui la République avait été fondée, ceux qui furent les pères de la patrie, les meilleurs de leur parti, car ils étaient innocents des révoltes girondines, et plusieurs, par respect pour la loi, avaient comme Socrate refusé de quitter leur prison. Ce jour-là moururent Vergniaud, dont l'éloquence avait tant de fois, en 1792, fait rentier la teireur dans le palais des rois, en 17ii3, apaisé les orages de la Convention ; Brissot, qui avait appelé l'Europe à la liberté et qui employa ses derniers jours à rédiger un mémoire sur l'émancipation des noirs; l'évèque Faucl.ot, qui le premier avait juré la constiiution civile du clergé et l'un des premiers, dan> la touche de /er, demandé l'abolition de la royau é; Gensonné, Valazé, Foufrède, Ducos et tant d'au.res, libres esprits, grands citoyens, ardents paniotes, humains et purs entre tous. Fidèles à leurs convictions philosophiques, ils refusèrent, sauf deux, le ministère des prêtres et, la veille de leur exécution, se réunirent dans un banquet fraternel, le dernier repas des Girondins. Valazé, comme le Romain Caton, se perça le cœur d'un stylet. Tous les antres allèrent au supplice, l'amour de la République dans le cœur, la Marseillaise sur les lèvres , inébranlables dans leur foi à la France, au progrès, à la liberté. Quelques jours après (8 novembre), Mme Roland, condamnée à mort, refusa le poison que lui offrait une main amie, voulut mourir au grand jour, souverainement dédaigneuse de ceux qui croyaient servir la liberté par de tels attentats. Roland ne put lui survivre : il quitta son asile de proscrit pour ne pas compromettre son hôte, alla se tuer sur la grande route. On trouva sur lui un billet ainsi conçu : « Qui quo tu sois, toi qui me trouves gisant, respecte mes restes : ce sont ceux d'un homme vertueux. » Condorcet, l'auteur du premier plan d'éducation nationale, un des plus grands esprits de ce temps, périra également par suicide (9 avril 1794;. L'extermination de la Gironde fut complétée par l'exécution de Rabaut- Saint-Etienne et de Kersaint (décembre 1793;. On frappa aussi les vaincus du parti constitutionnel : par une froide matinée d'automne , le 12 novembre, on amena au Champ-de-Mars, pour expier le sang versé le 17 juillet 1791, l'homme

RÉVOLUTION FRANÇAISE

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RÉVOLUTION FRANÇAISE

dont la parole en juin 178!) avait fait recalez la royauté toute-puissante, celui qui prêta le premier le serment du Jeu de Paume, le premier présida une Assemblée nationale et fut le premier maire de Paris. Comme les mains du vieillard tremblaient : « Tu trembles! lui dit un des assistants.

— Mon ami, répondit paisiblement Bailly, c'est de froid. »

Le culte de la Raison. — Vers cotte époque, se produisit une curieuse tentative pour remplacer l'ancienne religion comme on avait remplacé l'ancienne royauté. Le culte nouveau était celui de la raison pure et celui de la nature. Romme, le ô octobre, avait proposé une réforme du calendrier qu*il avait préparée en collaboration avec les mathématiciens Lagrange et Laplace. Il supprimait le dimanche et divisait le mois en décades; mais i'austèie mathématicien ne voulait désigner les mois que par des termes abstraits : Justice, Egalité, etc. Le littérateur Fabre d'Eglantine rendit son idée plus populaire, trouva les noms poétiques des mois révolutionnaires : vendémiaire, brumaire, frimaire; — nivôse, pluviôse, ventôse;

— germinal, floréal, prairial; — messidor, thermidor, fructidor. L'ère nouvelle datait du 22 septembre 17 92, jour de la fondation de la République. Le calendrier de Romme, amendé par Fabre, devint le calendrier ofliciel '24 octobre].

Le but de Romme était surtout la destruction du catholicisme ; pour fonder le culte de la Raison, il s'unit à Chaumette et à Anacharsis Cloots, « l'orateur du genre humain », le cosmopolite qui voulait donner le Rhin à la France et lui ouvrir l'Allemagne. Chaumette, ordinairement confondu dans le parti d'Hébert, valait mieux que lui : c'est sous ses inspirations que la Commune de Paris fit pour le peuple tant de choses humaines et grandes, assainissant les hôpitaux, réformant le régime de Bicêtre, créant le premier hospice de maternité, adoptant les enfants trouvés et ceux des suppliciés, recueillant les indigents, les infirmes et les vieillards, cherchant à élever l'esprit du peuple par l'amour des arts, fondant le Conservatoire national de musique. Chaumette voulait associer a la religion nouvelle l'avènement d'une politique d'humanité ; il avait sauvé les domestiques de Louis XVI et commençait à résister aux dénonciations. 11 demandait tout d'abord que l'Etat ne subventionnât plus aucun culte : l'État ou la commune recevait le citoyen à sa naissance, sanctionnait son mariage, honorait ses funérailles ; déjà c'était un usage établi à Paris que l'égalité des enterrements: sur le cercueil du riche comme du pauvre, on jetait non pas le funèbre drap mortuaire, mais le drapeau de la section aux couleurs éclatantes, le drapeau de la patrie à l'ombre duquel, citoyen, il avait vécu, ef, soldat, combattu. La Convention se prêta d'abord aux idées des novateurs : elle reçut les vases sacrés, statues de saints, châsses, chasubles, qu'on enlevait aux églises et qu'on lui amenait par charretées. Le 7 novembre, elle accueillit Gobel, l'évêque constitutionnel de Paris, qui vint avec tout son clergé donner sa démission do prêtre. Elle toléra pourtant les protestations de l'évêque Grégoire qui, jusqu'à la fin, en pleine Terreur, sur les bancs de la Montagne, siégea en bas violets et en cainail.

Le 10 novembre la fête de la Raison fut célébrée en grande pompe à Notre Dame : on y chanta un hymne dont Chénier avait composé les paroles et Gossec la musique. La Raison, en robe blanche, eu manteau bleu, avec le bonnet rouge, représentée par M1" Maillard, une artiste fort estimée, fut menée sur un char triomphal à la Convention et y reçut, au nom du peuple français, l'accolade du président. Les départements avaient précédé Paris : les représentants en mission favorisaient

la destruction du catholicisme, et le député alsacien Ruhl, à Reims, brisa de sa main la sainteainpoule. Par décret du 1»; novembre, les bâtiments affectés au logement des prêtres catholique ^ furent transformés en écoles pour les enfants ou en asiles pour les infirmes.

Robespierre, voyait d'un œil inquiet ce mouvement contre le culte catholique, qui se tentait en dehors de son influence. Le 17, il dénonçait à la Convention les exagérés en même temps que les modérés, et le 21 il prononçait aux Jacobins un grand discours contre l'athéisme. Malgré ses efforts, la Commune arrêta, le 23, que les églises de Paris seraient fermées. Danton, qui était revenu à Paris pour essayer avec ses amis de renverser la puissance des Comités, avait intérêt à aider d'abord ceux-ci à réprimer la Commune. Il se rapprocha donc de Robespierre et, dans la séance du VU novembre, flétrit les « mascarades religieuses » organisées par les hébertistes. La Commune, inquiète de ce rapprochement, revint le 2s novembre sur son arrêté du 23. Dans l'intervalle, au cours de la discussion sur l'organisation du gouvernement révolutionnaire, Danton avait contribué à faire prendre deux dispositions qui fortifiaient le pouvoir central et limitaient celui de la Commune : d'une part les procureurs-syndics, élus par le peuple, devaient être remplacés par des commissaires ou agents nationaux, nommés par le gouvernement ; d'autre part on retirait aux commu ies le droit de convoquer les comités révolutionnaires. L'alliance momentanée de Robespierre et de Danton fut encore marquée par un fait significatif. Le club des Jacobins avait décidé qu'il procéderait à l'épuration de ses membres : le 3 décembre c'était le tour de Danton. Vivement attaqué, il fut éloquemment défendu par Robespierre.

Robespierre alla plus loin dans sa campagne contre l'athéisme. C'est grâce à lui qu'au plus fort de la Terreur les cérémonies de l'Éslise catholique ne furent pas interrompues. On priait pour Robespierre à Notre-Dame. La censure eut l'œil ouvert sur les publications irréligieuses. Au club des Jacobins, nous verrons Robespierre obtenir le maintien des évêques et des prêtres constitutionnels sur la liste de la société, tandis qu'il en fera rayer Anacharsis Cloots (12 décembre)

Danton s'était uni à Robespierre pour restreindre l'autorité de la Commune et pour organiser sur une base plus régulière le gouvernement révolutionnaire. Il crut le moment venu de prendre sa part du pouvoir qu'il avait contribué à créer. Le 12 décembre, un de ses amis, Bourdon de l'Oise, fit observer à la Convention que les pouvoirs des comités étaient expirés et proposa le renouvellement du Comité de salut public. Après quelque hésitation, l'Assemblée décida le lendemain que les comités seraient maintenus : c'était ajourner les espérances des dantonistes.

Sur ces entrefaites, on eut des succès aux armées. Le 10 décembre Toulon était repris: la grande armée vendéenne, après avoir franchi la Loire et poussé jusqu'à Laval, était ramenée sur Savenay et totalement anéantie par Marceau et Kléber (28 décembre). En Alsace, Saint-Just,Lebas, Lacoste, Dentzel, après avoir réorganisé les troupes et placé Hoche à leur tête, les accompagnèrent, dans le mouvement en avant. L'armée s'ébranla au cri de Landau ou la mort! Le soir même, la bataille de Ccisberg faisait tomber les retranchements autrichiens , et le lendemain les Français entraient dans Landau débloqué (26 décembre).

Robespierre, les hébertistes. les dantonistes. — Cette fois, la Vendée abattue et les frontières reprises, rien ne pouvait justifier la continuation du système terroriste II était une insulte à la vie-

toire, à la fortune de la France. Ainsi que Collot d'Herbois l'écrivait indigné à la Convention, au bruit de ses mitraillades de Lyon, il y eut à ce moment « un grand complot pour demander l'amnistie. » Le 13 décembre, une députation de femmes viennent à la Convention pleurer, prier pour leurs maris. Le 18, le robespierriste Levasseur, en mission dans la Vendée, proclame une amnistie pour ceux des Vendéens qui n'étaient qu'égarés. Le même jour, la Convention accueillait avec faveur une pétition des patriotes lyonnais demandant grâce pour leur malheureuse ville. Le 20, les femmes reviennent, et Robespierre propose de nommer des commissaires « pour rechercher les patriotes qui auraient pu être incarcérés et que les comités pourraient élargir. » Sur ses conclusions, l'Assemblée décréta l'établissement d'un « comité de justice. » C'était un premier pas hors de la Terreur.

Qu'est-ce qui empêcha Robespierre de s'abandonner à ce grand courant de générosité, de suivre sa propre inspiration , d'exaucer le vœu de ses propres partisans? Le club des Jacobins, qui était comme le régulateur de la Révolution, lui était dévoué absolument, au point de suivre l'impulsion qu'il voudrait lui donner dans un sens ou dans l'autre. Pourquoi hésita-t-il à fermer ce gouffre béant des haines civiles, qui allait engloutir les meilleurs de la Montagne, le dévorer lui-même ? Il eut peur! peur d'être débordé par les violents, supplanté par les modérés ; peur des terroristes, de Collot d'Herbois qui arrivait de Lyon pour dénoncer le complot de clémence ; peur de f'amille Desmoulins, qui, dans les premiers numéros du Vieux Cordelier, implorait Robespierre, qui voulait le compromettre dans la politique d'humanité, et derrière lequel on entrevoyait Danton.

Alors Camille Desmoulins, que Robespierre ménageait pourtant et qui grâce à lui venait d'être maintenu aux Jacobins (14 décembre^, entra en lutte avec lui. Dans le n° 3 du Vieux Cor délie)', il compare le gouvernement de la France à la tyrannie décrite par Tacite ; dans le n° 4, au comité de justice demandé par Robespierre, il oppose un comité de démence; il demande qu'on ouvre les prisons: «Voulez-vous, s'écriait-il, que je l'adore, votre constitution, que je tombe à genoux devant elle? Ouvrez la porte à ces 200,000 citoyens que vous appelez suspects. » Dans le n° 5 du Vieux Cordelier (25 décembre) il fit une charge à fond contre ces deux génies de la terreur, Collot et Barère ; contre Hébert, qui aurait, détourné les fonds de la guerre pour payer son Père Duc lié ne et dont les amis auraient fait écraser en Vendée l'armée de May once ; contre les familiers de Robespierre, contre l'imprimeur Nicolas Dans les numéros suivants, il s'attaquait à Y incorruptible lui-même, le comparant, injure suprême, au girondin Brissot. Fabre d'Eglantine, le véritable meneur de cette campagne contre la politique du Comité de salut public, ne montra pas moins d'audace : on croit qu'à cette époque il écrivait une comédie politique, dont les variations de Robespierre faisaient les frais. Fabre et Philippeaux devenaient embarrassants par l'acharnement qu'ilsdéployaient contre les liébertistes : la Convention retentissait ue leurs accusations contre Hébert, Vincent, Ronsin. Rossignol: les Jacobins étaient fatigués des accusations d'Hébert et de Collot contre Fabre, Philippeaux, Camille Desmoulins.

A ce moment la situation peut se résumer ainsi: la devise des liébertistes, c était la Terreur ; celle des dantonistes, la Clémence. Robespierre et le Comité de salut public essayaient de se maintenir entre ceux qu'ils appelaient les exagérés et les modérés, en prenant pour mot d'ordre : la Justice. Or le Comité était attaqué à la fois par les dantonistes et par les liébertistes, dont une députation,

pour mieux l'atteindre, venait demander à la Convention la mise en jugement des 73 Girondins.

Collot était revenu de Lyon : il apportait le moulage de la tête de Cliâlier, reproduisant la triple entaille de la maladroite guillotine des Girondins ; le suicide d'un autre patriote lyonnais, Gaillard, qui, en entendant parler de clémence, avait «désespéré de la Révolution », ajoutait encore à la surexcitation. Contre la trinité des « gens révolutionnaires », reconstituée au sein du Comité par l'arrivée de Collot, Robespierre se voyait isolé, ne savait où prendre un point d'appui. Il dut subir à la Convention la semonce de Billaud, qui, appuyé de Collot et Barère, fit rapporter le décret du 20 décembre établissant le comité de justice (26 décembre).

Les Jacobins, sous l'influence de Collot, étaient revenus aux idées terroristes. Pendant trois séances, ils examinèrent les numéros du Vieux Cordelier,et le 10 janvier prononcèrent l'exclusion de Camille Desmoulins. Robespierre intervint alors et le fit maintenir pour la seconde fois. En revanche, il dénonçait aux Jacobins Fabre d'Eglantine, qui, le 13 janvier, était arrêté par ordre du Comité de sûreté générale comme complice de Chabot dans une affaire de concussion. D'autre pait,Rousin et Vincent, arrêtés en décembre sur une dénonciation de Fabre qui fut reconnue fausse, étaient mis en liberté le 2 février.

Robespierre, malgré lui, se trouva donc ramené dans la Terreur, et dans la Terreur il allait trouver la toute-puissance.

11 s'était fait déjà beaucoup d'ennemis dans la Convention ; prodigue de dénonciations vagues et meurtrières, on l'avait vu attaquer non seulement Fouché et Tallien, si méprisables, mais Merlin de Thionville, qu'il accusait d'avoir reçu de l'argent pour rendre Mayence ; mais Dubois-Crancé, qui aurait trahi devant Lyon; mais Lindet, qui aurait innocenté le fédéralisme ; mais Briez, qui avait le tort de n'être pas mort dans Valenciennes ; mais Philippeaux, traité de modéré pour ses attaques contre les généraux liébertistes ; Bourbotte, traité d'aristocrate; un jour même il traitera Camhon de fripon. Il faisait le procès aux représentants en mission, anticipant ainsi sur la réaction de 1795. Lui qui couvrait de sa protection les 73 Girondins, semblait n'en vouloir qu'aux Montagnards. Son ami David disait : « Je crois que nous ne resterons pas vingt membres de la Montagne. »

Robespierre, avec son esprit étroit et soupçonneux, ne comprenait qu'un côté de cette Révolution, alors si complexe, si vivante, qui remuait tous les problèmes à la fois, le problème religieux avec Cliaumette, le problème européen avec Cloots, le problème social avec Jacques Roux ; cette lave enflammée d'idées et de passions, il entreprit de la figer avec la Terreur jacobine; il prétendit faire une Révolution à son image, sèche, froide, négative ; élève des prêtres, dans son fanatisme à rebours, il voulut l'enfermer en un dogme, épurant, comme il disait, les personnes et les doctrines, traitant en hérétique tout ce qui était en deçà ou au delà de son orthodoxie, usant de la guillotine comme l'Eglise avait autrefois usé du bûcher, jalousant à la fois les généraux victorieux, les penseurs, les orateurs, citant toutes les manifestations séditieuses del'idée révolutionnaire devant un concile à lui, le club des Jacobins; provoquant les radiations comme des excommunications, sacbant d'avance que l'anathème jacobin serait ratifié par le bras séculier, c'est-à-dire par le tribunal révolutionnaire. 11 s'appuyait sur les Jacobins pour asservir la .Montagne; car il faut bien distinguer ces deux termes que l'on confond ordinairement .La Montagne était la Révolution môme ; dans la variété infinie de ses représentants, elle en personnifiait toutes les aspirations; les Jacobins au contraire étaient

devenus, sous l'influence de Robe-pierre, une secte, une petite église. Carnot, Cambon, Danton, Desmoulins, Merlin de Tliionville étaient des Montagnards, et non des Jacobins. Leur puissante nature dépassait l'honnête médiocrité du club : ils lui étaient suspects. Robespierre, probe et pauvre. incorruptible et impeccable, défiant de toute supériorité, était au contraire l'homme des Jacobins, et c'est à leur mesure qu'il entendait mesurer la Révolution.

Chose singulière, Robespierre, au temps de sa plus grande puissance, quand il dominait la Convention parla terreur, se sentait dépendant de la Convention, car elle était la Loi! 11 ne la décima que par les lois qu'elle consentit à voter. C'est légalement qu'il perdit les hébertistes, les dantonistes, tous ses ennemis. Il ne gouverna jamais que par la majorité, n'administra que par la loi, n'agit que par la parole et la discussion, par les seuls moyens autori>és dans l'Etat le plus libre. Il eut, dans les plus grandes violences, dans les situations les plus extrêmes, des scrupules de légalité. Sa dictature fut toute d'opinion, de persuasion, d'autorité morale : elle fut une sorte de pontificat entre les mains d'un homme « vertueux », « sensible », fervent disciple de Jean-Jacques Rousseau, croyant sincère de l'Etre suprême et de l'immortalité de l'âme. Le jour où la Convention, c'est-àdire la Loi, se retira de lui, il se laissa mourir, plutôt que de recourir à un coup d'Etat, à la force illégale. A ce point de vue, il fut un personnage presque unique dans l'histoire. Exerçant la plus effroyable tyrannie, il resta un citoyen, de même que l'homme de la Terreur resta un philanthrope.

Le 5 février, Robespierre lut à la Convention un rapport où il signalait les deux factions extrêmes qui menaçaient la République : « L'une nous pousse aux excès et l'autre à la faiblesse ; l'une veut changer la liberté en bacchante, l'autre en prostituée. » Il définissait la Terreur en ces termes : a Elle n'est autre que la justice prompte, sévère, inflexible. » Peu de jours après, Robespierre et Couthon tombèrent malades, ne parurent de quelque temps ni à la Convention, ni aux Comités. Les hébertistes profitèrent de leur absence : aux Cordeliers, ils déclamèrent contre la Convention, contre les Comités et contre o les hommes usés », Robespierre et Couthon. Mais le 25 février, le troisième membre de la trinité robespierriste, Saint-Just, revint d'Alsace : d'abord il tenta de désarmer les hébertistes, offrant à Vincent une place de commissaire-ordonnateur à l'armée du Nord et à I onsin un poste de général aux frontières. Sur leur refus, il les attaqua le lendemain à la Convention, dans un discours qui dut leur donner le frisson : tout en déclarant qu'il ne connaissait que la Justice, la définition qu'il en donnait faisait pâlir la Terreur hébertiste, car, sous le nom de Justice, sa Terreur à lui était érigée en système permanent et régulier de gouvernement.

D'ailleurs, Saint-Just menace à la fois les modérés et les exagérés : il se plaint qu'on ne punit point les coupables, et les dantonistes à leur tour commencent à ne plus se sentir innocents. Le Vieux Cordeiier savait bien que c'était à lui que t'adressaient ces paroles : « La cour pendait dans 1rs prisons; les noyés que l'on ramassait dans la Seine étaient ses victimes; il y avait •iuO.Oiiu prisonniers ; on pendait par an 15,(H)0 contrebandiers; on rouait 30oo hommes; il y avait dans Paris plus de prisonniers qu'aujourd'hui... Parcourez L'Europe ; il y a en Europe quatre millions de prisonniers dont vous n'entendez pas les ciis... Citoyens, par quelle illusion vous persuaderait-on que vous êtes inhumains? Votre tribunal révolulionnaire a fait périr trois cents scélérats depuis un an I Et l'inquisition d'Espagne n'en a-t-ello pas fait plus? Et pour quelle cause, grand Dieu! Et,

les tribunaux d'Angleterre n'ont-ils égorgé personne cette année? Et Bender, qui faisait rôtir les enfants des Belges! Et les cachots de l'Allemagne où le peuple est enterre! on ne nous en parle peint? Parle-t-on de clémence chez les rois de l'Europe? Non ! ne vous laissez point amollir! » Puis se retournant contre les terroristes : « Que de traîtres ont échappé h la Terreur, qui parle, et n'échapperaient point à la Justice, qui pèse les crimes dans sa main ! La Justice condamne les ennemis du peuple et les partisans de la tyrannie parmi nous à un esclavage éternel: la Terreur leur en laisse espérer la fin. » Dans la bouche de Saint-Just reparaissait la menaçante formule de Robespierre : Y épuration : « La société doit s'épurer, disait-il. Qui l'empêche de s'épurer la corrompt. Qui la corrompt veut la détruire. » C'était l'annonce de la guillotine en permanence.

Les Hébertistes furent les premiers qui se placèrent imprudemment sous le couteau. Le club des Cordeliers, où ils étaient devenus prépondérants, voila d'un crêpe la Déclaration des droits. Leurs orateurs, Vincent, Hébert, Boulanger, Momoro, attaquent les Comités. Carrier, revenu de Nantes, propose contre eux une « insurrection morale ». Ronsin, le général de l'armée révolutionnaire, traîne son sabre dans les rues de Paris. Robespierre cependant était revenu au Comité. Le 13 mars, un coup de foudre tomba sur eux : le rapport de Saint-Just dénonçant le « parti de l'étranger». Lesoir,ils éiaient tousarrêtés par Hanriot.llsfurent traduits devant le tribunal révolutionnaire comme « agents de l'étranger »; bien mieux, comme royalistes! Pour donner couleur à leurs prétendues relations avec l'étranger, on ieur adjoignit le Belge Proly, le Hollandais Kock, père du célèbre romancier Paul de Kock, qui avait appelé les Français pour la délivrance de sonpays et levé pour nous une légion batave, Anacharsis Cloots, cet Allemand qui avait voulu la réunion des provinces du Rhin à la France et prêché la république universelle. Un de ses derniers mots fut celui-ci : « France, guéris-toi des individus », trop justifié par la dictature de Robespierre, par celle de Bonaparte.

Le "24 mars, exécution de vingt et un hébertistes. Sur l'échafaud, les pires d'entre eux furent touchés comme d'un rayon d'en haut. Ils montrèrent bien qu'on les avait calomniés en les accusant de royalisme. « Ce qui me tue, disait Hébert, c'est qu • la République va périr. — Non, répondit Ronsin : elle est immortelle ! »

Ayant fn.ppé ce coup sur les exagérés, il était trop évident que les Comités en allaient frapper un autre sur les indulgents. Ceux-ci crurent d'abord que la ruine des hébertistes allait profiter à leur propre parti. Le 19 mais, Bourdon de l'Oise avait fait rendre à la Convention un décret ordonnant l'épuration dr la Commune de Paris ; le lendemain, il fit voter l'arrestation de Héron, agent du Comité de sûreté générale; mais, sur l'intervention de Robespierre et de Couthon, la Convention rapporta le décret d'arrestation. Cependant, les dantûni&tes semblaient près d'être maîtres de la situation : Tallien venait d'être porté à la présidence de la Convention, Legendre à celle des Jacobins. Les Comités se sentent menacés, et Robespierre se décide à frapper Danton. Dans la nuit du 2D au -M mars, les deux Comités signent à l'unanimité des membres présents, moins Lindet, l'ordre, d'arrêter les dantonistes. Danton, qui habitait à Sèvres, avait été averti de ce qu'on tramait contre lui : « Eh bien ! répondit-il, j'aime mieux être guillotiné que guillotineur. » Il pouvait fuir, se cacher. • Bah ! dit-il, est-ce qu'on emporte la patrie à la semelle de ses souliers » ? Desmoulins aussi 6e semait menacé : déjeunant un jour avec Brune, il lui dit en latin, pour n'être pas entendu de sa

mette, l'apôtre de la Raison, Lucile Desmoulins, la veuve de Camille, Gobel, sur qui Robespierre semblait venger les injures du catliolicisme, Lavoisier, dans lequel on frappait l'esprit même du siècle, l'esprit scientifique, ce fidèle auxiliaire de la Révolution, Malesherbes, qui avait été le collaborateur de Turgot dans les réformes de 17 74!

Le froid fanatisme de Robespierre se doublait alors de celui de Saint-Just: Saint-Just, avec sa raideur jacobine, sa volonté inflexible, son inexpérience de jeune homme, sa fausse éducation classique, n'entendait rien à ces choses vivantes, la France, la Révolution. 11 disait: « Le monde est vide depuis les Romains. » Son idéal, c'était Lycurgue, la pureté, la pauvreté spartiate. Il rêvait un progrès qui eût éié un retour à la barbarie, ne voulant ni industrie, ni commerce, ni monnaie : il était en lutte sourde avec Gambon. Il eût si bien épuré que rien ne serait resté de la Montagne, ni de la France. Cette étroitesse, cette sévérité d'inquisiteur ou de tyran effrayait parfois Robespierre. « Il y a en lui du Charles IX, » disait-il. Collot et Billaud n'étaient pas moins implacables; Billaud fit rendre le 10 avril ce décret : « La Convention nationale déclare qu'appuyée sur les vertus du peuple français, elle fera triompher la République démocratique et punira sans pitié tous ses ennemis. » On avait fait bien du chemin depuis décembre 1793, lorsque Robespierre parlait de justice et Desmoulins de clémence; le mot d'ordre était maintenant celui de Billaud : « sans pitié. »

Robespierre usa de sa victoire pour achever d'asseoir son autorité. La Commune, débarrassée de fâche, de Chaumette et d'Hébert, fut toute à lui: pour maire et pour agent national deux de ses créatures, Fleuriot-Lescot et Payan. A la dictature, il allait joindre le pontificat. Il était pontife d'une nouvelle religion d'Etat : le 7 mai, jour de l'exécution de Lavoisier, il prononça un long discours contre l'athéisme et le fanatisme, et fit voter le célèbre décret : « Le peuple français reconnaît l'existence de 1 Etre suprême et l'immortalité de i'àme. » Le fidèle disciple de Rousseau, tout en déclamant contre les prêtres « qui sont à la morale ce que les charlatans sont à la médecine, » devenait 1 espérance de l'ancienne religion, puisqu'il rendait les églises aux catholiques, autorisait la célébration du dimanche : celle du décadi tombait en désuétude. Comme il avait guillotiné Cloots et autres apôtres de la guerre des peuples, comme il arrêtait l'invasion de l'Italie, et retardait la chute du pouvoir temporel, il apparaissait à l'Europe comme un homme de gouvernement, le modérateur de la Révolution, conservateur au dehors comme au dedans, éloigné de toute folie révolutionnaire.

Tout semblait le pousser à la dictature ; Saint- Just disait : « Il faut un dictateur. » Pour en arriver là, un seul obstacle, la Montagne : la Montagne commença à trembler. Robespierre avait forcement contre lui plusieurs sortes d'hommes : les corrompus, comme Tallien ou Fouché, qui redoutaient sa justice; les amis d'Hébert et de Danton, qui voulaient les venger; les indépendants, comme Romme ou Soubrany, qui craignaient pour la liberté; les membres des Comités, qui commençaient à trouver sa tutelle trop pesante : il avait alors contre lui tout le Comité de salut public, sauf Couthon et Saint-Just, et presque tout le Comité de sûreté générale. Ces sentiments éclatèrent à la fête de l'Etre suprême, le 8 juin : ses collègues, après l'avoir élevé a la présidence de la Convention, affectèrent de le laisser bien en avant d'eux pour signaler « le grandpiètre » aux soupçons du peuple. Ils répétèrent ce mot d'un sans-culotte : « Il n'est pas content d'être maître ! Il lui faut encore être Dieu ! »

Beaucoup espéraient que cette Mte serait lo

femme : a Mangeons et buvons, car demain nous mourrons. »

Le 31 mars, Danton, Desmoulins, Lacroix, Philippeaux, sont arrêtés, conduits au Luxembourg, où ils trouvent déjà Hérault de Séchelles, arrêté sons la prévention d'avoir caché un émigré, Fabre d'Églantioe, Thomas Payne, puisa la Conciergerie, où ils retrouvent Chabot, Bazire, Westermann.

Le procès qu'on fit aux dantonistes fut dans la manière ordinaire de Robespierre, qui voulait déshonorer ceux qu'il faisait inourrir. Pour faire croire à l'accusation de vol, on leur avait adjoint quelques hommes tarés; et, de même que pour les hébertistes, quelques étrangers : l'Allemand Fiey, l'Espagnol Gusman, le Danois Diedriksen. Les jurés du tribunal révolutionnaire furent triés avec soin, la défense étouffée, tous les procèsverbaux mutilés; mais malgré les falsifications, ils témoignent de la fière attitude des accusés. Quand le président Herman lui posa les questions d'usage, Danton répondit : « Mon nom est Danton; mon âge, trente-cinq ans ; ma demeure sera demain le néant; mon nom restera au Panthéon de l'histoire. — Et moi, dit son ami, je suis Camille Desmoulins ; trente-trois ans ; l'âge du sans-culotte Jésus. » Les j"rés eux-mêmes furent émus de voir devant eux l homme qui avait fait le 20 juin, le 10 août, renversé la royauté, lancé la guerre des peuples, et celui qui, en juillet 1789, avait mené le peuple à la Bastille et, en 1791, demandé l'un des premiers la République. Topino-Lebrun prit à part un de ses collègues dont le cœur défaillait, et, invoquant la raison d'État : « Ceci n'est pas un procès, lui dit-il, c'est une mesure. Deux hommes sont impossibles; il faut qu'un périsse. Veux-tu tuer Robespierre ? — Non ! — Eh bien, par cela seul, tu viens de condamner Danton. »

Danton, dans sa prison, n'eut qu'un regret, sa jeune femme, qu'un souci, l'avenir de la République : « Encore si je laissais mes jambes à Couthon et mon énergie à R bespierre, dit-il, cela pourrait marcher queique temps. » Sur l'échafaud, comme le bourreau 1 empêchait d'embrasser Hérault : « Imbécile, lui dit Danton, tu n'empêcheras pas nos têtes de se baiser dans le même panier.» Camille regarda le couteau sanglant : u Digne récompense, dit-il, du premier apôtre de la liberté ; » et il chargeale bourreau de faire parveniràsafemme une mèche de ses cheveux. Quand ce fut le tour <le Danton : « Tu montreras ma tète au peuple, dit-il à l'exécuteur. Elle en vaut la peinç » (5 avril).

La mort de Danton fut le crime inexpiable de Robespierre et de ses amis. En détruisant les dantonistes et même les hébertistes, ils avaient tué <1 nx forces vives de la Révolution. De ce moment date le commencement de la réaction ; elle se poursuivra contre Robespierre lui-même en thermidor; contre les vainqueurs de Robespierre après thermidor, jusqu'à ce qu'elle aboutisse au Consulat, à l'Empire, à l'extermination de cinq millions de Français. Quand les vivaces partis dont se composait la Convention eurent été décimés, Girondins au 31 mai, hébertistes au 24 mars, dantonistes au 5 avril, robespierristes en thermidor, les derniers Montagnards en prairial, la Révolution se trouva décapitée; les vaillants qui avaient siégé aux Comités, les représentants qui avaient conduit les armées à la victoire, les pères de la Révolution, les héros de la République étaient morts : le reste n'avait plus qu'à fléchir devant un maître. Robespierre, à son insu, travaillait pour Bonaparte.

Dictature de Robespierre. — Le lendemain de l'exécution. Couthon vint dire à la Convention : « Xous p-éparons une fête à l'Être suprême ». Le mot fit horreur à la droite, comme à la Montagne. Une fête entre l'échafaud de Danton et celui où montèrent, les jours suivants, Chau-

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commencement de la clémence et que la guillotine, un moment retirée, ne reparaîtrait plus. Tout au contraire, le surlendemain, Robespierre et Couthon, au nom des Comités, mais sans les avoir consultés, faisaient voter la loi du 22 prairial (10 juin), qui ordonnait à tout citoyen de dénoncer les conspirateurs et l'autorisait à les arrêter, qui supprimait toutes les formalités de jugement et déclarait suffisante la preuve morale ; la mort devenait la peine unique pour tous les délits jugés par le tribunal révolutionnaire. Bourdon de l'Oise voulut y introduire un article qui donnait une nouvelle consécration au droit que la Convention avait seule de mettre ses membres en accusation ; Coutbon et Robespierre obtinrent que cette réserve ne fût pas rappelée : Robespierre apostropha Bourdon de telle sorte que ce député en lut malade pendant un mois. A partir de ce jour, il y eut un redoublement de terreur dans le pays et dans l'Assemblée. Soixante députés ne couchaient plus dans leur domicile . On exécutait par fournées de quarante ou cinquante. Paris ne cachait plus son dégoût : il fallut transporter la guillotine de la place de la Révolution à la barrière du Trône, ouvrir de nouveaux cimetières.

Robespierre, à la suite d'u*«o scène violente avec Billaud qui lui reproche^ Savoir présenté, sans consulter ses collègues, « le décret abominable qui faisait l'effroi des patriotes, » et de vouloir « guillotiner la Convention nationale, » cessa de paraître au Comité de salut public. Les Comités profitèrent de son absence pour jouer ce jeu cruel d'exagérer la Terreur afin de rendre Robespierre plus odieux. Une jeune ouvrière ayant été surprise chez lui avec deux petits couteaux, on impliqua dans l'affaire cinquante-quatre personnes, qu'on revêtit pour l'exécution du manteau rouge des parricides. En longue file, au pas lent des charrettes, le funèbre et rouge cortège traversa tout Paris (17 juin). Ce spectacle frappa le peuple : Robespierre était-il donc roi pour qu'on le vengeât si royalement? D'autre part, on le rendait ridicule en instruisant l'affaire de Catherine Théot, une vieille folle qui se disait la mère de Dieu, appelait Robespierre son fils, et annonçait la prochaine venue d'un Sauveur. Le rapporteur Vadier, tandis que Robespierre même présidait la Convention, amusa l'Assemblée à ses dépens.

Chute de Robespierre. — Cependant les Comités, la Montagne hésitaient avant d'engager la lutte. Si Robespierre semblait dangereux pour la liberté, sa mort pouvait être funeste à la République et devenir le signal de l'universelle réaction. Sa situation était d'ailleurs très forte : il avait pour lui les Jacobins, la nouvelle Commune ; or, la Commune, par Hanriot, disposait de la force armée. Il semblait avoir pour lui la majorité de la Convention, et il pouvait revendiquer pour son gouvernement la victoire de Jourdan à Fleurus (20 juin). La lutte était cependant inévitable ; pour fonder l'ordre de choses qu'il rêvait, Robespierre devait détruire les Comités; eux, devaient le détruire ou périr par lui. Sa défiance de la Montagne tout entière, ses avances à la droite étaient visibles. On contait qu'il avait des listes de proscription toutes prêtes sur lesquelles ne figuraient que des Montagnards. Dans son grand discours du 8 thermidor i2G juillet), il fit planer la Terreur sur toutes les têtes, attaqua môme Cambon, qui riposta avec rigueur, La Convention décréta l'impression de ^n discours, puis revint sur son décret, refusa l'impression et l'envoi aux départements. C'était un vote do défiance et de haine. Ln ren iranl chez lui, Robespierre dit aux dam< sDnplay : «Je n'attends plus rien de la Montagne; mais la majorité est pure. » l.a majorité, c'est-à-dire les monarchient honteux, les feuillants déguisés, ceux qu'il appelait autrefois les « serpents du Marais. »

Le soir, aux Jacobins, il relut son discours et fut applaudi. Couthon fit rayer du club les conventionnels qui avaient voté contre l'impression. Saint-Just, malgré Robespierre, presse les préparatifs d'une journée contre l'Assembl e. Hanriot, dans la nuit, rassemble ses canonniers. Ses ennemis, de leur côté, Tallien, Fréron, Fouché, Bourdon de l'Oise, Lecointre, Legendre, Collot, Billaud, ne perdent pas leur temps : s'ils ne peuvent décider les Comités à l'action, ils ont plus de succès auprès de la droite. Ils réussissent sans doute à lui persuader que. si Robespierre succombe, c'est à elle que reviendra peut-être le pouvoir, qu'on pourra enrayer la Terreur, « arrêter l'horrible charrette ». L'alliance se conclut entre les modérés et les violents, ceux-ci espérant bien arracher à ceux-là le fruit de la victoire commune.

Le lendemain, 9 thermidor, Saint-Just monte à la tribune de la Convention pour lire un rapport qui devait conclure contre Billaud et Collot. On l'interrompt, on l'arrête dès les premiers mots. Tallien et Billaud se succèdent à la tribune, multipliant les accusations de dictature et de tyrannie. Ce qui anime surtout Tallien, c'est que sa maîtresse, Mme de Fontenay, est en prison depuis le 22 mai, réservée pour une des premières « fournées ». Robespierre parvient enfin à occuper la tribune ; mais les conjurés couvrent sa voix en criant : a A bas le tyran ! » Vainement il se tourne vers la Plaine, vers les modérés, les amis des soixante-treize Girondins qui lui doivent la vie : a C'est à vous, hommes purs, que je m'adresse, et non aux brigands. » Alors, toute cette Plaine, muette et tremblante depuis quinze mois, recouvre la parole, mais c'est pour pousser, d'une clameur unanime, continue, roulant comme le tonnerre, le même cri terrible : <■ A bas le tyran ! » Le dantoniste Thuriot occupe le fauteuil de la présidence et, de sa sonnette, achève d'étouffer la voix de Robespierre. Un député lui crie de sa place : « C'est le sang de Danton qui t'étouffe. » Puis une autre clameur succède à la première : « L'arrestation ! l'accusation 1 » Thuriot met l'accusation aux voix : elle est votée à l'unanimité. Les clameurs reprennent : « A la barre, les accusés ! Point de privilège. » Il faut que Robespierre descende de son banc et se rende à la barre, comme un accusé. Il y est rejoint par son frère, par Lebas, qui intrépidement déclarèrent vouloir partager son sort, par Couthon, Saint-Just, également décrétés d'accusation.

Le bruit de la mise en accusation de Robespierre se répand dans Paris. Son nom est tellement associé à celui de la Terreur que tout le monde s'écrie : « Alors plus de guillotine. »

Les faubourgs restèrent indifférents : on leur avait fait croire que Robespierre était royaliste et qu'on avait trouvé chez lui un sceau avec des fleurs de lys. Saint-Marceau n'agit pas plus que Saint-Antoine : il y avait trop de gens qui ne pardonnaient pas la mort des hébertistes et de Danton. Paris, dans sa grande masse, ne bougea pas.

Dans la soirée, Fleuriot, Payan, Coffinhal font sonner le tocsin, mais ne réussissent à insurger que quelques sections avec lesquelles ils vont délivrer Robespierre qu'on avait écroué à la police: ou plutôt il s'y était écroué lui-môme, le concierge de la prison du Luxembourg ayant refusé de le recevoir. Robespierre refusait de suivre les insurgés, disant : « Laissez-moi comparaître devint mes juges. » On l'entraîna malgré lui, on l'amena à l'Hôtel-dc-Ville, tandis qu'il ne cessait de répéter : « Vous me perdez! Vous perdez la République! >• La Convention tenait alors une séance de nuit : sur la proposition de Collot <l II rbois, président, elle décréta la mise hors la loi des accusés, nomma Barras général de ses

RÉVOLUTION FRANÇAISE — 19H

troupes. Ces troupes étaient peu considérables : a force de courir leurs sections, quelques représentants finirent par réunir 1800 hommes. La section des Graviiliers, se souvenant que Robespierre avait fait condamner ses favoris, le socialiste Jacques Roux et Chaumette, fournit le plus fort contingent. Vers une heure et demie du matin, Léonard Bourdon et Barras marchent sur l'Hôtel-de-Ville, précédés des huissiers de la Convention qui proclament le décret de mise hors la loi : cela suffit pour disperser les canonniers qui occupent la place de Grève. Robespierre, à ce moment, supplié par ses amis de convoquer la force armée, hésitait par scrupule de légalité, demandant : « Mais au nom de qui? » L'Hôtel-de-Ville était donc sans défense. Quelques gendarmes montèrent sans obstacle l'escalier, arrivèrent jusqu'à Robespierre ; l'un d'eux, nommé Merda, d'un coup de pistolet lui fracassa la mâchoire et de l'autre blessa Couthon à la jambe. Se voyant pris, Lebas se fait sauter la cervelle, Robespierre jeune se jette par la fenêtre, Hanriot y est jeté par Cofnnhal, exaspéré de ses maladresses. On arrête .les survivants, on ramasse les mourants, on les amène au Comité de salut public. C'est avec un serrement de cœur que les ennemis mêmes de Robespierre, Collot. Billaud, Barère le virent en cet état. Ils inventèrent une fable, et répétèrent partout qu'il s'était « tiré lui-même ». Ils comprenaient qu'en présence de la réaction imminente, si l'on voulait tenir tête a la droite déchaînée, on devait menace:- une réconciliation avec les robespierristes. Leurs ménagements ne furent' pas admis : la Convention lit du parti une boucherie. La guillotine fut relevée tout exprès sur la place de la Révolution. Robespierre, avec sa mâchoire fracassée, son frère, Couthon, Hanriot, tous trois à demi morts: Saint Just, le président du tribunal Dumas, le maire Fleuriot, l'agent national Payan, le cordonnier Simon, en tout vingt et un condamnés furent guillotinés le 10 thermidor. Les robespierristes, comme leurs adversaires. Girondins, hébertistes, dantonistes, mouraient bien jeunes : le plus âgé, Couthon, avait 38 ans, Robespierre 35 ans, Saint-Just 27 ans. Le lendemain, soixante-dix exécutions, et le surlendemain treize : c'était l'extermination en masse de la Commune robespierriste.

Le régime thermidorien. — La Terreur était finie. Depuis trois mois, elle ne se maintenait plus que par la défiance réciproque et par la snurde rivalité, au sein même du Comité, de la trinité robespierriste et de la trinité Collot, Billaud et l'arère. Comme les deux partis ne poussaient à l'exagération du système que pour s'en faire une arme l'un contre l'autre, Robespierre pour atteindre enfin ses ennemis de la Montagne, <■ ux-ci pour le noyer dans le sang répandu, il était évident que, quel que fût le parti victorieux, les massacres devaient cesser. L'un aussi bien que l'autre devait nécessairement inaugurer sa dictature par dis mesures de clémence. D'ailleurs la Montagne était maintenant trop affaiblie, trop divisée, pour qu'elle pût imposer à la majorité, à la ville de Paris, à la France la continuation d'un régime qu'elles avaient en exécration.

Tout d'abord la Convention eut à statuer sur les instruments de ce régime. Le 11 thermidor, le tribunal révolutionnaire' avait été suspendu : Billaud-Varennes le fit rétablir. Barère essaya d'aller plus loin et de faire décréter le maintien de tous ses membres, même de l'accusateur Fouquier-Tinville, qui, nommé par l'influence de Desmoulins, avait requis contre Desmoulins, qui, après avoir requis contre les ennemis de Robespierre, avait requis contre Robespierre, et se montrait disposé, agent docile de toute tyrannie pourvu qu'il gardât sa place, à, requérir contre tous ceux

REVOLUTION FRANÇAISE

qu'on lui désignerait. La proposition de Barère souleva un mouvement d'horreur : Fouquier- Tinville fut décrété d'accusation. On conserva le tribunal, mais en le renouvelant, en l'entourant de garanties protectrices pour les accusés, et la loi de prairial fut rapportée. On supprima la paie de 40 sous par jour établie pour assurer la fréquentation des assemblées des sections, on décida que les sections ne se réuniraient qu'une fois par décade. On renouvela le Comité de salut public, où l'on fit entrer Tallien, Bréard, Treilhard, Eschassériaux, Thuriot, Laloi, et le Comité de sûreté générale, où entrèrent Legendre, Merlin de Thionville, Goupilleau de Fontenay, André Dumont, Bernard de Saintes, Rewbell. La majorité dans les deux Comités se trouva donc acquise aux thermidoriens, aux dantonistes, aux modérés : Collot, Billaud, Barère, Carnot s'y virent débordés.

Trois partis se dessinèrent dans l'assemblée: le parti des anciens Comités, qu'on appela aussi les Cretois ou Montagnards de la crête, avec Billaud, Collot, Barère, Vadier, Âmar, Carnot, Cambon, les deux Prieur, la plupart, des représentants revenus de mission, tous se considérant comme solidaires des mesures de salut public, aucun n'entendant qu'on fît le procès à la Révolution, et que la réaction contre la Terreur pût conduire à la contre-révolution; — le parti des thermidoriens proprement dits, qui, étant allés s'asseoij à droite au lendemain du 9 thermidor, répudiaient leur part de solidarité avec le gouvernement précédent et cherchaient leur sûreté dans l'alliance avec les modérés : leurs chels étaient Tallien, Barras, Fréron, Legendre, Lecointre, Bourdon de l'Oise, Rovère, Bentabole, André Dnmont, les deux Merlin ; — enfin les modérés, qui n'avaient pris aucune part au gouvernement, qui restaient fidèles à la Révolution, même à la République, mais qui allaient montrer de singulières complaisances pour les royalistes : Sieyès, Boissy d'Anglas, Cambacérès, Tliibaudeau, Chénier (Marie-Joseph), frère du grand poète André Chénier, supplicié le 25 juillet 1794.

Ce furent les thermidoriens qui, pour compléter leur victoire sur le parti robespierriste ou pour faire oublier leur rôle sous la Terreur, ouvrirent la campagne contre le parti des anciens Comités. Fréron parlait de détruire l'Hôtel de- Ville, ce a Louvre du tyran Robespierre ». David, autrefois fanatique de Robespierre, qui avait promis de « boire la ciguë » avec lj juste, le reniait en pleine Convention. Lecointre, le 3'> août, dénonçait Billaud, Collot, Barère, de l'ancien Comité de salut public, Amar, Voulland, Vadier, David même, de l'ancien Comité de sûreté générale. La Convention comprenait que ces accusations contre Billaud ou Collot menaient logiquement à la mise en accusation de Carnot, de Lind^t, de Prieur, solidaires de tous les actes du Comité de salut public, au procès de la Convention tout entière, qui les avait couvens de son approbation ou de son silence, à la condamnation de la Révolution même. « Si les Comités sont criminels, fit observer Cambon, criminelle aussi doit être l'Assemblée qui, chaque mois et unanimement, a prorogé leurs pouvoirs. » D'ailleurs la plupart des thermidoriens étaient bien mal fondés à attaquer le régime précédent; quand Tallien montrait l'ombre de Robespierre planant encore sur la Convention, il s'attirait cette verte réplique du député Lefiot : « Tel qui déclame aujourd'hui contre le système de terreur en vantait hier l'utilité. » La'Convention eut la sagesse de repousser les accusations de Lecointre, déclarées calomnieuses.

Deux jours après, le résultat que Lecointre voulait obtenir par sa dénonciation fut obtenu par un

antre moyen. Barère, par la voie du sort, Collot et Billaud, volontairement, sortirent du Comité ; Tallien lui-môme, l'allié de Lecointre, fut obligé do démissionner. Les membres sortants furent remplacés par Delmas. Cochon, le savant Fourcroy, Merlin de Douai qui avait été le légiste de la Terreur. Tallien, Fréron, Lecointre, qui n'ouvraient les portes des prisons aux royalistes que pour les remplacer par des républicains, qui ne répudiaient la Terreur que pour se jeter avec la même frénésie dans la réaction, étaient également abhorrés de tous les partis, des modérés pour leui s anciens excès, des montagnards pour leurs violences nouvelles. Le club des Jacobins, si cruellement frappé dans son idole Robespierre, conservait cependant une bonne partie de son autorité morale. Il fut généralement approuvé quand il prononça l'exclusion de Tallien et de ses deux acolytes. La Convention résistait encore aux entraînements de la réaction: elle répondait aux députations jacobines qu'elle maintiendrait vigoureusement le gouvernement révolutionnaire, et décrétait la translation des restes de Marat au Panthéon. Elle rendit en octobre le même hommage à Jean-Jacques Rousseau.

Ces hommages rendus à Marat et à Rousseau cachèrent aux yeux du peuple une campagne activement menée contre les clubs et les sociétés populaires. Le 28 septembre, la Convention ferma le club de l'Evêché, où se réunissaient les débris des partis hébertiste et socialiste, où Gracchus Babeuf et ses disciples prêchaient le partage des biens, la « vraie égalité » et le « bonheur commun. » Le 1G octobre elle décréta des mesures de police contre les sociétés. Dans la nuit du 11 au 12 novembre, comme des désordres s'étaient produits autour du club des Jacobins, que les gardes nationaux modérés ou royalistes assaillaient à coups de pierre, le club fut fermé. Ainsi périt cette célèbre société qui, dans la décomposition des pouvoirs publics, avait été le grand ressort de la Révolution, qui, par ses affiliations des départements, par le réseau de ses innombrables succursales, par la vaste confédération de ses clubs, avait suppléé à l'impuissance des autorités locales, qui avait été à la fois un gouvernement et une administration. Elle succomba au moment où se réveillaient toutes les forces hostiles à la Révolution, où la o jeunesse dorée » houspillait les républicains dans les rues de Paris, où les violences de la presse royaliste commençaient à faire oublier celles de l'Ami du Peuple et du Père Duchêne, où le chant contre-révolutionnaire du liéveil du peuple étouffait celui de la Marseillaise.

La Convention prit, le 8 décembre, une mesure encore plus grave. Sur la proposition de Merlin de Douai, elle rappela les soixante-treize représentants girondins qui avaient été exclus de l'Assemblée pour leur protestation contre le 31 mai. Le retour de ces députés, fort aigris pour la plupart, beaucoup moins dévoués à la République qu'ils ne l'avaient été en 179:!, changea la distribution des partis dans l'Assemblée et assura la prépondérance aux modérés, ou plutôt, comme la modération était alors un vain mot, à Cf tte forme modéii e de contre-révolution que représentaient Sie\ es et Boissy d'Anglas. Les soixante-treize demandèrent aussitôt la rentrée des Girondins expulsés h-, 2 juin et mis hors la loi pendant l'insurrection des départements. Leur motion fut d'abord rcpoussce. Merlin de Douai lui-même s'écria: « Voulez-vous ouvrir les portes du Temple? » On persistait encore, dans la Convention, à identifier la cause des Girondins proscrits avec celle de la royauté.

I ii même temps commençait le procès de Carrier. Au 10 thermidor, on l'avait vu, derrière la charrette qui emportait Robespierre, crier : a A bas

le tyran ! » Cela ne le sauva pas. Le 23 novembre il avait été, sur un rapport de Iîomme, mis en accusation devant la Convention. Sa défense consista à démontrer que, s'il était criminel, la Convention la Révolution l'était également : a Tout est coupable ici, disait il, tout, jusqu'à la sonnette du président. » Mais 49S voix sur ;>00 volant* répudièrent la solidarité qu'il osait établir entre les mesures de salut public et tant d'inutiles barbaries. Il fut traduit, avec tout le comité révolutionnaire de Nantes, devant le tribunal révolutionnaire. Sur trente-trois accusés, il n'y eut que trois condamnations à mort : celles de Carrier, Grandmaison et Pinard. Les autres furent renvoyés devant le tribunal criminel d'Angers.

On continuait à détruire les restes du système dictatorial. La suppression du maximum (23 décembre) entraîna une crise économique aussi violente que celle qui avait motivé son établissement ; le prix des denrées haussa dans des proportions énormes, la valeur des assignats baissa d'autant. La misère du peuple s'accrut; l'agiotage, les accaparements, les disettes factices recommen cèrent. Boissy-d'Anglas proposa le rationnement pour Paris : le peuple s'en vengea en l'appelant Boissy-Famine.

On révoquait les décrets d'expulsion contre les nobles et les prêtres réfractaires. Mais, si l'on voulait substituer au système révolutionnaire, aux lois d'exception, un régime de liberté et de légalité, il eût été sage de ne pas revenir sur le passé, et, en abandonnant les voies de l'ancien gouvernement, de ne pas poursuivre en lui la Révolution. La Convention, dès que les soixantetreize y furent rentrés, ne sut pas se tenir dans la politique équitable et réparatrice qu'elle avait suivie un instant. La dénonciation de Lecointre, reprise par Clauzel, fut accueillie : l'Assemblée chargea une commission de 21 membres d'examiner les actes de Billaud, Collot, Barère et Vadier. Duhem s'étant écrié que l'aristocratie et le royalisme triomphaient, fut envoyé à l'Abbaye. Vers cette époque, la mémoire de Marat, honorée naguère parce qu'on voulait s'appuyer de ses partisans pour attaquer Robespierre, fut en butte aux mêmes attaques que la mémoire de Robespierre. En février 1795, son buste fut retiré de la salle de la Convention. Billaud, Collot, Barère et Vadier furent décrétés d'accusation (2 mars). Le 8 mars, sur une motion de Chénier et malgré une vive protestation du thermidorien Bentabole, les Girondins mis hors la loi, Isnard, Lanjuinais, Louvet, La Rivière, Kervélegan, La Réveillère-Lépeaux, en tout vingt-deux députés, rentraient dans la Convention. La fête commémorative du 31 mai était abolie. Merlin de Douai avait appuyé ces propositions. Les Girondins aidèrent du moins à constituer un parti qui voulait franchement, contre les royalistes, la Bépublique, contre les révolutionnaires obstinés, un régime légal. Pour que cette tentative eût chance de succès, il aurait été nécessaire démettre fin aux enquêtes contre les hommes des comités. Lindet et Carnot demandaient l'acquittement des quatre accusés qui avaient été leurs collaborateurs. Malheureusement les imprudences du parti montagnard, la disette, les souffrances du peuple, les troubles qui en furent la conséquence, compromirent la politique d'apaisement.

Journées de germinal et de prairial. — Fréron , qui parfois rentrait dans la tradition montagnarde, avait demandé la discussion des lois organiques qui étaient le complément de la constitution démocratique de 1793. Les rixes continuaient au Palais-Royal, dans les rues de Paris, entre les patriotes et la jeunesse dorée; la Convention emprunta à la Constituante do 1791 la loi martiale contre les attroupements. Le 80 mars, les pétitionnaires de la section des Quinze-Vingts vinrent

demander à la Convention le rétablissement de la municipalité de Paris, remplacée, depuis l'extermination de la Commune robespierriste, par des commis-ions executives ;laréouverture des sociétés populaires; la mise en vigueur de la constitution de 1*H3; des mesures énergiques pour assurer l'approvisionnement de Paris.

Le 12 germinal (1er avril), l'Assemblée fut envahie par une foule nombreuse d'hommes, de femmes, d'enfants, criant : « Du pain, la constitution de 1793! » Le peuple était d'ailleurs sans armes; il se retira sans avoir commis de violence. La majorité de la Convention prit prétexte de cette insurrection de la misère, pour ordonner la déportation de Collot, Billaud, Barère, Vadier, et l'arrestation d'un certain nombre de députés de la Crète qui avaient appuyé les revendications de la foule ; Choudieu, Duhem, Amar, Léonard Bourdon, Levasseur, qui avait sous Robespierre demandé l'amnistie vendéenne, Thuriot, qui avait présidé au 9 thermidor, Maignet, qui avait défendu Marseille contre les fureurs de Fréron et Barras, Lecointre, qui avait été le dénonciateur des quatre accusés, Cainbon lui-même, furent décrétés d'accusation.

Fréron, trop tard, voulut intervenir : sa proposition d'abolir la peine de mort en matière politique fut repoussée. Ainsi, tandis que les Girondins rentraient dans la Convention, les Montagnards en étaient exclus : la Convention, en rappelant les proscrits du 31 mai, faisait un 31 mai contre les patriotes. On désarma les faubourgs ; on réorganisa la garde nationale, croyant donner la force aux modérés, tandis qu'on la donnait en réalité aux royalistes. Le tribunal révolutionnaire, qui avait été maintenu par les modérés, fut encore une fois remanié. Fouquier-Tinville fut guillotiné en place de Grève avec quatorze autres condamnés, pour la plupart membres de l'ancien tribunal. Le 1" prairial (20 mai), nouvelle insurrection, en armes cette fois, à laquelle prirent part les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau. Elle s'intitulait « Insurrection du peuple pour obtenir du pain et reconquérir ses droits. » La Convention est de nouveau envahie : un député thermidorien, Féraud, pour empêcher la violation de l'Assemblée, se couche en travers de la porte. Par une erreur de nom, on le prend pour Fréron, que le peuple regardait comme l'âme de la réaction II est massacré, et sa tête, portée au bout d'une pique, est présentée toute sanglante par les assassins au président de la Convention, Boissy-d'Anglas. Le président se lève et salue cette tête sanglante. Aveuglés par la funeste doctrine du temps, qui avait cours d'ailleurs dans tous les partis, la légitimité de 1 insurrection même contre la représentation nationale, convaincus que le peuple avait le droit, en tout temps, de se substituer à ses députés et que leur mandat cessait en présence du « peuple souverain », les Montagnards de la Crête commettent alors un acte des plus graves. Tandis que les hommes des faubourgs siègent parmi les députés de la nation, usurpant leurs places et leurs droits, Romme cède à un élan de pitié irréfléchie pour ce peuple affamé. Il venait d'entendre une pauvre femme murmurer : « Si au moins je n'étais pas enceinte ! » Alors il monte à la tribune. Soutenu par Ruhl, Duroy. Duquesnoy, Bourbotte, Prieur de la Marne, Soubrany, Goujon, il appuie les revendications de l'émeute. Il propose la permanence des sections; l'élargissement des patriotes arrêtés; la rentrée dans la Convention des députés patriotes ; le rétablissement de la municipalité de Paris ; la mise en vigueur de la constitution de 1193 et la convocation d'une assemblée législative; l'abolition de la peine de mort, sauf contre les émigrés, les conspirateurs, les fabricateurs de faux assignats; l'arresta-

tion des émigrés rentrés dans Paris, celle des folliculaires royalistes, les visites domiciliaires et le désarmement des suspects; des mesures exceptionnelles pour ramener l'abondance dans Paris. Toutes ces propositions sont votées par les députés de la gauche et les insurgés, confondus sur les mêmes bancs.

Le peuple, satisfait, commence à se retirer. Il était plus de minuit. A ce moment, les bataillons royalistes de la garde nationale, comme celui de la Butte des-Moulins qui avait voulu défendre Louis XVI au tO août, pénètrent dans la salle et en expulsent ce qui restait d'insurgés. La scène change aussitôt. C'est maintenant Tallien, Fréron, Legendre, Thibaudeau, qui sont à la tribune et qui font voter l'annulation de tous ces décrets, comme surpris à l'Assemblée. Quatorze députés delà Montagne sont ensuite décrétés d'accusation comme complices de l'insurrection. Au matin, le peuple étant revenu à la place du Carrousel, on le disperse en lui annonçant la présentation, sous trois jours, des lois organiques de la constitution de 1793 et en lui promettant d'assurer l'abondance. Le surlendemain, la Convention fait entrer dans Paris de nombreux escadrons de hussards, chasseurs, dragons, désarme les faubourgs et les sections patriotes, fait opérer dans les quartiers suspects près de ln,000 arrestations. Ce fut la défaite irrémédiable du Paris révolutionnaire : le peuple disparaît presque entièrement de la scène; désormais c'est par l'armée que se feront les coups d'État et les insurrections contre la loi.

Nombre d'insurgés furent traduits devant les commissions militaires : 24 furent passés par les armes. Dans l'Assemblée, où la Montagne était décidément vaincue, sous l'impulsion des Girondins, des modérés, des thermidoriens convertis, la réaction fut implacable. Outre les députés qui avaient pris le parii du peuple soulevé dans la journée du 1er prairial, on décréta l'arresiation de Lindet, Saint-André, Prieur de la Côte-d'Or, qui avaient été la gloire du Comité du salut puHlic, J.-B. Lacoste, Baudot, Salicetti, qui s'étaient honorés par leurs missions aux armées, Sergent, et Panis, qui avaient combattu au 10 août, Elie Lacoste, qui avait commencé la lutte contre B.obespierre.

Maure, désespérant de la République , se fit sauter la cervelle. Ruhl, qui avait brisé la sainteampoule, se poignarda. Six autres furent traduits devant une cour martiale, qui les envoya à l'échafaud : c'étaient Romme, mathématicien, agronome, philanthrope, qui avait pacifié la Normandie, proposé le calendrier républicain et rédigé le premier Annuaire du cultivateur; Goujon, qui avait défendu Kléber et Marceau contre les hébertistes ; Duquesnoy, qui avait été un héros à Wattignies; Duroy, qui avait dit à Robespierre : « Moi, j'entends juger même les actes du Comité de salut public ; » Bourbotte, qui avait avec Kléber vaincu la Vendée ; Soubrany qui, à l'armée de la Moselle, s'était fait adorer des soldats, couchant avec eux sous la tente et partageant leurs misères. Ces six hommes n'avaient jamais adopté des mesures de terreur que ce qui était nécessaire pour sauver la patrie ; ils étaient restés étrangers au fanati-me sectaire, à l'inquisition jacobine. La mort des « derniers Montagnards» fut une perte pour la liberté, pour la République. Avant l'exécution, ils essayèrent de se tuer avec des poinçons ou de mauvais couteaux. Romme, Goujon, Duquesnoy, y réussirent ; Duroy, Soubrany, Bourbotte, cruellement blessés, survécurent pour la guillotine. « Tu souffres, pauvre Duroy, disait Bourbotte, souriant parmi ses toitures. Console-toi : c'est pour la République. »

Ainsi après que la Gironde, la Montagne hébertiste, dantoniste, robespierriste, avaient été déca-

pitées. c'était le tour de la Montagne indépendante. Les plus grands de chaque parti, ceux qui furent le <■ sel de la terre, » étaient couchés dans la chaux vive des cimetières de la Révolution. Ceux qui survivaient n'étaient plus de force à sauvée la liberté. Si Bonaparte, quand il médita le coup d'État de brumaire, avait vu se dresser devant lui le courage stoîque des Roland et des Condorcet, l'éloquence intrépide des Vergniaud, des Brissot et des Barbaroux, le génie révolutionnaire de Danton, l'âme hautaine de Saint-Just et de Robespierre , la bravoure des l'hilippeaux, des Bourbotte, des Soubrany, l'indomptable fermeté des Homme et des Goujon, s'il avait trouvé devant lui cette grande légion républicaine, si diverse en ses aspirations, mais si unanime dans son amour de la République, si riche en beaux talents, en grands cœurs, en volontés inébranlables, il serait resté dans le devoir ou serait rentré dans l'ombre, et la Liberté aurait vécu. La Révolution, suivant un mot du temps, avait fait comme Saturne : « elle avait dévoré ses enfants ».

La Constitution de l'an III. Journée du 13 vendémiaire. Fin de la Convention. — La constitution de 1793 fut frappée du coup qui acheva la Montagne. Cette constitution, à certains égards, consacrait un grand progrès démocratique : elle supprimait la distinction en citoyens actifs et citoyens passifs, établie en 1791, et décrétait le suffrage universel ; mais, par l'extrême brièveté du mandat de député, réduit à une année, par l'intervention permanente des assemblées primaires dans le gouvernement et la législation, elle organisait l'anarchie, sans garantir la liberté. Les auteurs de cette constitution avaient bien senti ses défauts, car, après l'avoir fait accepter par le peuple, ils en avaient suspendu l'application jusqu'à la paix générale et lui avaient substitué le gouvernement révolutionnaire.

La Convention la remplaça, le 22 août 1795, par une autre constitution. Le pouvoir exécutif était confié à un Directoire composé de cinq membres, dont chacun portait pendant trois mois le titre de président : les ministres lui étaient subordonnés ; tous les ans, un des membres du Directoire, désigné par le sort, était remplacé. Le pouvoir législatif était partagé entre le conseil des Anciens, composé de 250 membres, et le conseil des Jeunes, appelé aussi conseil des Cinq-Cents. C'étaient les Cinq Cents qui faisaient les lois : les Anciens pouvaient les rejeter, ou encore les annuler comme contraires à la constitution. Chaque année, les deux conseils étaient renouvelables par tiers. La distinction entre électeurs du premier et du deuxième degré était rétablie : pour appartenir à la plus haute catégorie, il fallait justifier d'un revenu égal à la valeur de 150 journées de travail. Telle fut la constitution directoriale ou constitution de l'an III.

Les espérances que le parti royaliste avait fondées sur le succès de la coalition étaient déçues. Jourdan avait battu les Autrichiens à Fleuras lo 28 juin 1791, reconquis la Belgique perdue par Dumouriez, forcé le passage de la Roôr le 5 octobre, et pris position sur le Rhin. Pichegru, pendant ce temps, poussait devant lui les Anglais, entrait dans Amsterdam le 20 janvier 179i, capturait la flotte anglaise retenue dans les glaces du Texel, achevait la conquête de la Hollande et, après avoir citasse le stathouder, constituait ce pays en république batave. Les Espagnols étaient rejetés au delà, des Pyrénées et leur pays menacé d'une double invasion par la Catalogne et par les provinces basques. L'armée des Alpes avait enlevé le camp des Piéinontais à Saorgio et se préparait, à pénétrer en Italie. La Prusse signait la paix de Bâle •'> avril 179S), par laquelle elle nous cédait ses possessions sur la rive gauche du Rhin ;

l'Espagne traitait également à Bàle (28 juillet) et nous cédait la partie espagnole de Saint-Domingue. Le duc de Toscane avait fait la paix dès le mois de février. Il ne restait en guerre avec nous que le Piémont, dépouillé de ses provinces de langue française, l'Autriche, sur laquelle on avait conquis la Belgique, l'Empire, dont toutes les possessions sur la rive gauche du Rhin étaient entre nos mains, l'Angleterre, dont la conquête de la Hollande et l'ouverture de l'Escaut menaçaient les rivages. Le résultat de la grande coalition avait été de nous rendre maîtres de tous les pays compris entre l'Océan, le Rhin et les Alpes, de nous agrandir de la Belgique, de Nice et de la Savoie, de constituer deux républiques nouvelles : la Hollande et l'Allemagne cis-rhénane.

La Vendée ne donnait guère plus de satisfaction aux royalistes. La Convention avait proclamé, le 2 décembre 1794, une amnistie générale pour tous les rebelles qui poseraient les armes dans le délai d'un mois. Beaucoup de paysans firent leur soumission, et les chefs vendéens, Charette, Sapinaud, Stofflet, consentirent à un armistice qui devait certainement conduire au désarmement. Hoche menait l'œuvre de pacification avec autant d'habileté, d'énergie, d'humanité qu'il en avait montré dans les opérations militaires. L'Angleterre se résolut alors à frapper un grand coup. Elle débarqua t27 juin) dans la presqu'île de Quiberon, en Basse-Bretagne, un corps de 15n0 émigrés, auxquels vinrent se joindre quelques milliers de chouans. La garnison du fort de Penthièvre se rendit sans combat aux royalistes; on se flatta de l'utiliser contre les républicains. Hoche, accouru avec une troupe peu nombreuse, se trouva enfermé entre les émigrés, le fort Penthièvre et les bandes de chouans. Il fut sauvé par l'audace d'une compagnie de grenadiers qui escalada pendant, la nuit le fort Penthièvre, insurgea contre les Anglais la garnison de prisonniers, et arbora sur la forteresse le drapeau tricolore. Hoche reprit à son tour l'avantage: les 1500 émigrés, mal soutenus de la flotte anglaise, canonnés parle fort Penthièvre, furent tous tués ou pris (21 juillet). Pour faire un exemple qui épouvantât les émigrés dans l'Europe entière, Hoche et Tallien appliquèrent aux gentilshommes prisonniers les lois terribles de la Convention : 200 furent passés par les armes à Dol et 800 à Auray. Le sang noble coula à flots dans ces journées tragiques.

Le débarquement des émigrés à Quiberon coïncidait avec une agitation royaliste dans les départements du Midi. Encouragés par les discordes de la Convention, l'indulgence des modérés, et la défaite de la Montagne, se couvrant parfois du nom des Girondins, ils organisèrent une terrew blanche qui dépassa les excès de la Terreur républicaine. Dans l'ouest apparaissaientdes bandes de brigands royalistes qu'on appelait les chauffeurs. Les compagnies de Jéhu etdu Soleil infestaient lesgrandes routes, arrêtaient les diligences, pillaient les caisses publiques, égorgeaient les prêtres constitutionnels, les acquéreurs de biens nationaux et les fonctionnaires républicains, pénétraient même dans les grandes villes, où ils soulevaient la populace et massacraient les patriotes détenus aux prisons. Le 5 mai, à Lyon, ils tuèrent 100 prisonniers; le 10 mai, à Aix, 72; a Marseille, ;.0;dansla seule petite ville de Lisle. 80. Le 27 mai, à Tarascon, ils prirent d'assaut le château et précipitèrent les prisonniers du haut des tours sur les rochers du Rhône. Le comte de Précy, qui avait dirigé la révolte de Lyon en 1793, reparaissait dans Avignon et y soutenait un siège contre le représentant Boursault. Les émigrés s'agitaient sur toutes nos frontières, rentraient hardiment dans les villes et les châteaux, se glissaient dans les armées, dans les camps. D'Eutraigues, agent du prince do Condé,

négociait avec Picbegru. qui commandait l'armée de Rliin-et-Moselle, lui faisait promettre de donner la main aux Autrichiens pour rétablir en France la royauté. C'était ce d'Entraigues qui disait: « Je veux être le Marat de la contre-révolution,» et qui demandait 400 000 têtes. Les émigrés allaient répétant qu'on n'accorderait de pardon à personne, et que si le roi faisait grâce, son parlement ferait justice. Quand le dauphin mourut le 8 juin 1795 à la prison du Temple, la coalition reconnut le comte de Provence comme roi de Irance sous le nom de Louis XVIII, et les intrigues reprirent à son profit avec une nouvelle ardeur.

La Convention, jusqu'alors uniquement occupée des émeutes jacobines, commença à s'émouvoir de cette conspiration royaliste qui embrassait à la fois la Bretagne, la Vendée, le midi de la France; elle ignorait cependant la trahison de Pichegru. Le 30 avril, sur la proposition de Marie- Joseph Chénier.elle chargea le tribunal criminel de Grenoble de faire une enquête sur les premiers assassinats du Midi. Quand eurent lieu les massacres de mai dans les prisons, elle chargea Fréron, qui depuis la répression de Toulon avait un si terrible renom dans le Midi, d'une mission extraordinaire. La tournée de Fréron dans le Midi, la sanglante victoire de Hoche à Quiberon, calmèrent un peu l'agitation.

Alors les royalistes se résignèrent à essayer, par des voies légales, la destruction de la Republique. A la faveur de l'épouvante que continuaient à causer les excès des brigands, organisant la terreur autour des urnes électorales, ils se préparèrent à faire entrer leurs partisans dans les conseils des Anciens et des Cinq-Cents, poussant entre autres la candidature de Job Aymé, compromis dans les troubles de Montbrison. L'Assemblée déjoua leurs calculs, en décrétant que les deux tiers des membres dans ces deux Chambres devraient être choisis parmi les membres de la Convention. Elle soumit ce décret, avec la constitution elle-même, à l'acceptation des assemblées primaires: 940,OOo voix contre 40,000 se prononcèrent en faveur de la constitution, 16x,000 contre !>5,00Û en faveur du décret sur les deux tiers. Même les modérés de la Convention, comme Daunou et Louvet, prirent l'initiative de mesures rigoureuses contre les agitateurs : la Convention décréta le bannissement à perpétuité de tous les émigrés et assura les acquéreurs de biens nationaux contre toute revendication.

Les royalistes parisiens se décidèrent à recourir aux armes. La section Lepelletier insurgea sept autres sections ; elles se renforcèrent d'émigrés, de chouans, accourus à Paris et qui portaient encore l'uniforme de la guerre civile. Contre 40,noO insurgés royalistes, l'Assemblée ne pouvait plus compter sur le peuple qu'elle avait désarmé. Elle arma seulement 1800 a patriotes de 8a », et emprunta des troupes et des canons au camp des Sablons. Le général Menou, placé à la tête des troupes conventionnelles, montra une mollesse suspecte, parlementa avec la section Lepelletier retranchée dans le couvent des Filles-Saint- Thomas, accrut par son attitude l'audace des royalistes. La Convention révoqua Menou et confia le commandement au représentant Barras. Celui-ci entoura les Tuileries de retranchements, distribua des fusils et des gibernes aux députés qui durent former une troupe de réserve, chargea Carteaux de garder les quais et Bonaparte d'occuper la rue Saint-Honoré. Danican, général des insurgés, envoya un parlementaire pour négocier avec l'Assemblée, demandant la retraite des troupes et le désarmement des tenions tes. Boissy d'Anglas et Lanjuinais, par faiblesse ou complicité, insistaient pour qu'on négociât sur cet inso-

lent ultimatum. Le bruit de la fusillade interrompit la discussion : Bonaparte, à coups de mitraille, balayait la rue Saint-Honoré et les marches de l'église Saint-Roch. Les bataillons royalistes s'enfuirent en désordre, laissant 20) morts sur la place (13 vendémiaire, 5 octobre). Dans la répression, l'Assemblée montra autant d'indulgence qu'elle avait déployé de rigueur en germinal et en prairial. Les commissions militaires ne prononcèrent que deux condamnations à mort : celle de Lebois, qui avait été l'instigateur du mouvement, et celle de l'émigré Lafond, ancien garde du corps.

L'Assemblée victorieuse désarma les sections royalistes. Puis elle se forma en assemblée électorale nationale pour désigner ceux de ces membres qui composeraient, à raison des deux tiers, les Anciens et les Cinq-Cents. Les deux Conseils, définitivement constitués le 17 octobre, élurent les cinq directeurs : La Réveillère-Lépeaux, Rewbell, Letourneur, Barras et Carnot. Bien que ces cinq hommes eussent des origines bien différentes, La Réveillère étant un proscrit du 31 mai, Carnot un ancien membre du terrible Comité, tous étaient républicains, tous avaient voté la mort du roi. Par cette élection de cinq régicides, les Conseils entendaient rassurer les intérêts créés par la Révolution contre toute crainte d'un retour au passé.

Le 2(> octobre, dans sa dernière séance, la Convention avait décidé que la place de la Révolution, sur laquelle avaient péri tant de nobles victimes de nos haines civiles, prendrait le nom de place delà Concorde; elle décréta l'abolition de la peine de mort, maisseulementàdaterde la paix générale; proclama une amnistie générale, sauf pour les émigrés, les prêtres réfractaires, les fabricateurs de faux assignats, les insurgés de vendémiaire. Puis Génissieu, président de l'Assemblée, prononça la formule solennelle : « La Convention déclare que sa mission est remplie et que sa session est terminée. »

La Convention, malgré ses discordes, malgré ses défaillances ou ses excès, restera glorieuse dans l'histoire. Son œuvre peut se résumer en ces deux mots : la Révolution accomplie, l'invasion repoussée.

Plus tard, un des membres de cette Assemblée. Jean-Bon Saint-André, devenu, en 1SI3, préfet de Mayence, discutait avec les courtisans de Napoléon ; ceux-ci assaillaient de leurs railleries « le conventionnel , le votant , l'ancien collègue de Robespierre, qui puait le jacobin une lieue à la ronde, » et se moquaient de sa mise et de ses bas noirs. Il leur fit alors cette fière réponse :

«J'avoue tout cela. L'Europe était alors conjurée contre la France, comme elle l'est aujourd'hui. Elle voulait nous écraser de toutes les forces morales et matérielles de l'ancienne civilisation. Elle avait tracé autour de nous un cercle de fer. Déjà la trahison lui avait livré des villes notables ; elle s'avançait : eh bien! les rois en ont eu le démenti: nous avon . déga-gé le territoire et reporté chez eux la guerre d'invasion qu'ils avaient commencée chez. nous : nous leur avons enlevé la Belgique et la rive gauche du Rhin que nous avons réunies a. cette même France dont ik avaient, au début dela guerre, arrêté le partage. Nous avons porté au loin notre prépondérance et forcé ces mêmes rois à venir humblement nous demander la paix. Savez-vous quel gouvernement a obtenu ou préparé de tels résultats? un gouvernement composé de conventionnels, de jacobins forcenés, coiffés de bonnets rouges, habillés de laine grossière, des sabots aux pieds, réduits pour toute nourriture à du pain grossier et de mauvaise bière, et qui se jetaient sur des matelas étalés par terre dans le lieu de leurs séances quand ils succombaient à l'excès de la fatigue et des veilles. Voilà quels hommes ont sauvé la France. J'en états, Messieurs! et ici, comme dans l'appartement de l'Em-

poreur où je vais entrer, je le tiens à gloire.... La fortune est capricieuse de sa nature. Elle a élevé la France bien liant ; elle peut tôt ou tard la faire descendre, qui sait ? aussi bas qu'en 1793. Alors on verra si on la sauvera par des moyens anodins, et ce qu'y feront des plaques, des broderies, des plumes et suriout des bas de soie blancs. »

L'histoire de la République française sous le Directoire a été racontée ailleurs (V. Directoire). Le Directoire fut, à l'intérieur, un essai remarquable de gouvernement libre, compromis par le souvenir d'événements trop récents : les partis extrêmes gardaient les passions acharnées de cette époque de luttes, les uns s'obstinant à ne pas voir de salut pour la République hors de la Terreur, les antres se croyant autorisés à venger la Terreur républicaine par la Terreur blanche. Malgré son désir de légalité et de liberté, la situation était trop exceptionnelle pour que le gouvernement luimême ne fût pas contraint de recourir à des mesures d'exception : il fit le coup d'État du 18 fructidor contre les royalistes, et celui du 22 floréal, beaucoup moins nécessaire, contre les jacobins : le coup d'État du 30 prairia', qui i xclut du gouvernement Laréveillère-Lépeaux, l'homme le plus estimable du Directoire, prépara l'attentat militaire qui mit fin à la République. Malgré ces actes illégaux, qui ne s'expliquentque trop par les habitudes violentes de l'époque précédente et parla persistance des traditions d'ancien régime, les quatre années du gouvernement directorial n'en furent pas moins une époque de liberté, de grandeur et de prospérité nationale.

A l'extérieur, la politique des grands Girondins, l'expansion des idées révolutionnai, es en Europe, fut reprise. La France républicaine accorda son appui à tous les peuples qui voulurent être libres ; un moment elle refit à son image presque toute l'Europe occidentale. Elle renversa les sénats aristocratiques de Berne, de Venise, de Gènes; elle affranchit l'Italie septentrionale de la domination autrichienne et faillit affra' chir l'Irlande de la domination anglaise; elle chassa les rois de Sardaigne et de Naples, les rélégua dans les îles de Surdaigne et de Sicile; elle vengea sur le pouvoir temporel tout le mal que la papauté avait fait à la Révolution en forçant les prêtres à refuser le serment civique, en provoquant le schisme, en soulevant la révolte de la Vendée et les troubles du Midi; elle amena prisonnier à Valence le pape Pie VI, qui pendant dix ans n'avait cessé de prêcher la croisade contre nous. Elle rencontra d'admirables dévouements parmi les patriotes de la Suisse, de l'Italie, de l'Irlande ; elle effraya les cours européennes par une merveilleuse multiplication de républiques : républiques helvétique, cisalpine, ligurienne, romaine, parihénopéenne. Si le Directoire, imprudemment engagé dans de lointaines expéditions en Egypte et en Syrie, éprouva de cruelles défaites, ses derniers jours furent marqués par une éclatante revanche : les victoires de Masséna à Zurich et de Brune à Bergen assurèrent à la France ses limites naturelles, ses fruitières du Rhin et des Alpes que l'Empire allait nous faire perdre.

Avec le 18 brumaire se termine l'histoire de la Révolution : ce qui suit, c'est L'histoire du gouvernement personnel, quelque nom qu'il porte, Consulat ou Empire. Les destinées de la France sont dès lors aux mains d'un homme : or, notre tâche était seulement de faire revivre l'époque où les destinées de la France étaient aux mains de la France. Grande époque, quelles qu'aient été ses misères ou ses i-xcès, glorieuse et féconde entre toutes. Alors c était le peuple qui était debout pour assaillir la Bastille et les Tuileries, pour défendre la frontière contre les rois étrangers, pour leur renvoyer la terreur que leurs manifestes préten-

daient répandre chez nous. Alors la tribune de la Constituante, de la Législative, de la Convention, cette tribune que le 18 brumaire allait rendre muette, retentissait de paroles que le monde n'avait jamais entendues, qui allaient au cœur de tous les peuples, et qui formulaient pour toutes les nations les principes du droit moderne. Alors le bruit des batailles n'étouffait pas la voix des orateurs : auxvictoircs de Kellermann à Valmy, de Dumouriez à Jemmapes, de Jourdan a Wattignies et à Fleurus, de Marceau à Savenay, de Hoche à Landau, de Brune à Bergen, de Masséna à Zurich, répondaient l'éloquence des Vergniaud, des Brissot, des Isnard, des Danton, des Saint Just, le fécond labeur des Condorcet, des Romme, des Lakanal, des Daunou, des Merlin de Douai, des législateurs du Code civil. 11 y avait une merveilleuse émulation entre les hommes d'État et les orateurs, entre les députés et les généraux, entre le peuple et ses représentants, entre les soldats et leurs chefs, pour le salut de la République et la liberté du monde. Pendant que les armées démolissaient à coups de canon le vieil édifice européen, des milliers de lois fondaient la société nouvelle, affranchissant à la fois l'industrie et l'agriculture, l'homme et la terre, organisant les tribunaux, les administrateurs, les écoles, les musées. Les soldats avaient le respect de la loi comme des légistes et les avocats montraient sur les champs de bataille la bravoure des soMats. C'étaient des pouvoirs purement civils qui envoyaient à la victoire des armées de citoyens. La vertu antique semblait revivre dans ces hommes si jeunes que la guillotine ou la mitraille frappait à la fleur de l'âge, Saint-Just à vingt-sept ans, Marceau à vingtcinq. Ils mouraient comme des Romains : Plutarque eût été digne de raconter les morts héroïques des Girondins, des dantonistes, des derniers Montagnards. La révolution a été un continuel enfantement d'idées, de lois, de victoires. Toute cette génération, vouée à une mort prématurée, n'eut devant les yeux que l'avenir infini, la vie immortelle de l'humanité. C'est pour avoir regardé au delà du temps qu'elle vivra éternellement dans la mémoire des hommes. Nulle gloire, ni celle d'Austerlitz, ni celle d'Iéna, n'effacera la sienne. Dans nos prospérités, c'est à la Révolution que nous faisons remonter l'hommage de notre reconnaissance; dans nos épreuves, c'est à elle que nous nous adressons pour lui demander l'inspiration et la foi. Nos pères de 178:) et de 1792, par leurs combats, par leurs souffrances, par leur vie et par leur mort, nous ont faits ce que nous sommes : ingrats serions-nous si nous ne défendions pas leur mémoire ; indignes, si nous laissions périr leur héritage.

[Alfred Rambaud.1 RHÉTORIQUE.— Littérature et style, I. — De la théorie littéraire et de la rhétorique — La littérature (en latin litterx. écriture) est l'expression écrite des faits qui intéressent l'homme, de ses idées, de ses croyances, de ses sentiments, et en même temps l'expression du vrai, du beau et du bien, sans laquelle aucune œuvre ne saurait mériter le nom de littéraire. Etudier la littérature, c'est donc rechercher par quelle méthode et conformément à quelles règles on pourra de façon littéraire exprimer ce que l'on sait, ce que l'on pense, ce que l'on sent, ou comprendre ce qu'ont décrit, pensé, ou senti les autres hommes. Cette étude est presque tout entière contenue dans la rhétorique. Considérée du point de vue le plus général, la rhétorique est en effet la théorie même de l'art de la composition, la théorie de la parole (en grec rheô, je parle;, non pas seulement telle qu'elle s'échappe des lèvres de l'orateur, mais telle qu'elle reste gravée dans les monuments de la ittérature ; ses préceptes fondamentaux, rela-

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