‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. Buisson (volume 3)Chapitre 332 sur 534 · RHÉTORIQUE · texte numérisé non relu

RHÉTORIQUE

tifs à l'invention, à la disposition et à l'élocution, ne s'appliquent pas seulement à la prose, mais encore à la poésie, et s'imposent à toute œuvre littéraire; elle distingue et étudie les genres; elle analyse le fond et la forme, pour saisir leur intime rapport; elle cherche à découvrir tontes les sources de la pensée, et à assurer la marche du raisonnement ; elle sonde les facultés de l'âme, ou doit pénétrer l'éloquence, et d'où elle doit jaillir; elle énumère toutes les variétés et toutes les qualités du style, pour l'approprier aux divers sujets et en faire l'instrument docile de la pensée ; elle définit le goût qu'elle aide à former par la critique et l'étude des modèles, le talent qu'elle développe et fortifie par l'exercice, le génie qu'elle guide et gouverne par l'art; elle le met, pour l'inspirer, en présence du beau, du sublime et de l'idéal : elle est, en un mot, la théorie littéraire par excellence.

A ce tiue, quelle n'est pas son utilité? En développant les facultés intellectueWes, et en formant le cœur de l'homme, elle le rend véritablement digne de ce nom, capable de servir et d'honorer l'humanité, capable de goûter la plus noble des jouissances, celle que procure l'étude et la connaissance des belles-lettres.

Dp la rhétorique proprement dite. — Mais la rhétorique a été enfermée dans des limites plus étroites, et considérée comme un art spécial, dont les préceptes s'adressent particulièrement à tous ceux qui ont à parler en public. On la définit alors l'art oratoire, l'art de bien dire, ou mieux l'art de persuader, d'agir sur les volontés par la parole. Elle limite le domaine de l'éloquence à trois genres de causes, le délibératif qui conseille ou dissuade, le judiciaire qui accuse ou défend, le démonstratif qui blâme ou loue (V. la division moderne à l'article Discours) ; puis, pour nous apprendre à traiter les sujets qui se rattachent à ces trois genres, elle se divise elle-même en cinq parties : I'Invention accumule tous les matériaux du discours, les arguments ou preuves, avec les lieux communs et les formes de raisonnement qui les font valoir, les mœurs, qui concilient à l'orateur la sympathie de l'auditoire, les passions, qui le rendent maître des âmes ; la Disposition met tous ces matériaux en ordre, et les répartit entre l'exorde, la proposition, la narration, la confirmation, la réfutation et la péroraison ; I'Elocution est comme le vêtement du discours, et s'occupe des qualités générales ou particulières du style, des tropes, des figures de mots et de pensée; la Mémoire, ce tiésor de toutes les connaissances, est la gardienne du dépôt que lui confie l'invention ; I'Action règle la voix, le regard, le geste, l'attitude de l'orateur ; elle est comme l'éloquence du corps. Nous faisons grâce à nos lecteurs de la longue et stérile nomenclature des ternies et des définitions que comporte, dans les traités de rhétorique ancienne, chacune des subdivisions de ces cinq parties principales; pour plus de détails, nous les renvoyons aux articles Discours, Composition, Style, Figures, Déclamation.

Le but de la rhétorique ainsi conçue, c'est l'utilité ; art pratique, elle forme des orateurs, et leur apprend à défendre des accusés, à traiter dans les assemblées publiques toutes les questions qui intéressent le gouvernement des Etats, la prospéiité et le salut des peuples. S'il dépendait d'elle de donner l'éloquence, aucun art ne pourrait se vanter d'être plus utile : qu'il suffise à sa gloire d'être au moins son auxiliaire et son guide.

Historique. — C'est qu'en effet la rhétorique doit plus à l'éloquence, que l'éloquence à la rhétorique. Comme tous les arts, elle naît de l'observation et de l'imitation. Dès ces époques primitives où l'homme vivaità l'état sauvage et où régnait la force, l'éloquence, fille de la nature et du génie,

alliée à la poésie pour fonder les sociétés et les soumettre à des lois, avait déjà rendu bien des services à l'humanité et remporté bien des triomphes, quand des esprits observateurs s'avisèrent de noter les procédés qu'elle employait d'instinct. La rhétorique, fruit de ces observations, n'apparaît en Grèce que longtemps après Homère, qui lui fournit des modèles, après Solon, Pisistrate, Thémistocle, etc., qui la devinent. La liberté vit d'éloquence : chez les Grecs un temps arrive où « tout dépend du peuple et où le peuple dépend de la parole ; dans leur forme de gouvernement, la fortune, la réputation, l'autorité sont attachées à la persuasion de la multitude. La parole est le grand ressort en paix et en guerre : » les rhéteurs et les sophistes peuvent paraître alors ; la jeunesse athénienne accourt à leurs écoles; on comprend la puissance d'un discours étudié, composé, écrit ; l'art vient en aide à la nature ; on cultive la parole, et l'éloquence devient savante, grâce aux leçons des Gorgias, des Protagoras, des Prodicus, des Lysias. des Isocrate. Quand elle mourra avec Démosthène et la liberté, elle aura livré ses secrets à Aristote. qui résume pour les siècles à venir la théorie de l'art oratoire.

La rhétorique grecque règne chez les Romains. Cicéron l'ennoblit, en la soumettant à la philosophie, et en lui faisant franchir à la recherche de l'idéal les limites où l'avaient enfermée les rhéteurs de profession; mais à Rome, comme à Athènes, elle survit à l'éloquence et se met au service de la déclamation ; l'œuvre immense et compliquée d'un Quintilien peut encore honorer les leçons d'un ait quelle aide a vivre, mais que ne féconde plus la véritable éloquence.

En France, dans les universités et dans les collèges, on ne jure longtemps que par Aristote et Quintilien ; la rhétorique est enseignée, avec une superstitieuse exactitude, telle que les rhéteurs grecs et romains l'avaient conçue, sans autre but que l'érudition, et dans un idiome qui n'avait plus de rapport avec la pensée, les mœurs et les sentiments d'un monde nouveau ; l'enseignement des Jésuites, voué au latin, perpétue le règne de cet art pédantesque, même en un siècle où c'est la voix d'un Bossuet qui répond aux préceptes d'une rhétorique surannée. Mais déjà le génie français tend à s'affranchir du joug: Racine, dans ses Plaideurs, livre au ridicule les avocats qui confondent le temple de la chicane avec l'agora ou le forum; Molière fait justice de l'ithos et du pathos ; quelques pensées de Pascal, quelques pages de Fénelon et de La Bruyère dégagent la rhétorique du faix d'érudition qui l'appesantissait, et la soumettent aux simples lois du goût français ; ii y a enfin une rhétorique nationale, française. En vain l'aimable Rollin cherche à rajeunir par une l'orme plus légère et plus séduisante les préceptes de la vieille rhétorique : le xvme siècle écrit plus qu'il ne parle, et quand il parle, à la fin, c'est pour agir; les orateurs de la Révolution n'ont pas le temps d'écouter Aristote et Quintilien. Puis peu à peu s'élargit le cercle des connaissances humaines ; les sciences prennent place à côté des lettres dans l'enseignement de l'université; si la rhétorique figure encore avec honneur au programme des études, on l'étudié moins dans les traités que sur les modèles; elle cesse d'être encombrante et pédante, elle parle en français.

De la rhétorique dans les écoles normales et les écoles primaires. — La littérature et l'art de la composition ont leur large part dans ce Dictionnaire. A la rhétorique proprement dite, nous ne demanderons pour nos maîtres et pour nos élèves que ce qu'elle peut donner aux uns, dans lamesure de leurs attributions, aux autres, dans la mesure de leur instruction et des nécessités de la vie publique et privée. Un maître doit savoir par-

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