‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. Buisson (volume 3)Chapitre 335 sur 534 · HUM AN · texte numérisé non relu

HUM AN

ROMAN

putation et la gloire. Durant la période romantique, la poésie lyrique, le théâtro et le roman se sont partagé la faveur publique. Depuis quarante années la France attend en vain une génération

nouvelle de poètes : elle compte les auteurs dramatiques vraiment dignes de ce nom qui se sont révélés. La fortune du roman, au contraire, semble n'avoir fait que grandir. C'est au roman que va comme de lui-même tout jeune auteur qui se ?ent quelque imagination, quelque vocation littéraire. Une bonne partie de nos ouvrages dramatiques ont été des romans d'abord, et c'est le succès du livre même qui a inspiré la pensée d'en porter le sujet à la scène. Le roman peut revendiquer comme siens les noms les plus glorieux : en France ceux de Victor Hugo, de Lamartine, d'Alfred de Musset, de George Sand, de Balzac, d'Ale;i:L^re Dumas père et fils, de Stendhal, de Théophile Gautier, de Mérimée, de M. Jules Sandeau, de M. Octave Feuillet, de M. Edmond About, de Gustave Flaubert, de MM. de Concourt, de M. Victor Cherbuliez. de M. Alphonse Daudet, de M. Emile Zola; en Angleterre, ceux de Thackeray, de Dickens, de George Kliot, de Buhver, de Charlotte Brontë, de madame Gaskeil ; en Amérique ceux de Hawthorne, d'Kdgar Poe, de Washington Lving, de Bret Harte ; en Allemagne ceux d'Auerbach et de Freitag ; en Italie de Manzoni, de Massimo d'Azeglio, de M. De Amicis ; en Espagne de M. Juan Valera; en Russie de Pouchkine et de M. Ivan Tourguénief. Ce n'est plus assez de dire qu'il est dans les lettres au premier rang; h ce premier rang c'est lui qui occupe la première place. C'est lui que le critique aperçoit d'abord quand il jette les yeux sur les productions du temps ; c'est lui que le public recherche d'abord. Plus il s'écrit de romans, plus il semble que la foule en demande; par tout pays des milliers d'écrivains composent chaque jour des romans pour des millions de lecteurs ; en France il ne se publie pas de journal petit ou grand qui ne découpe par tranches matin et soir un roman-feuilleton pour la consommation de ses abonnés : faire des romans est devenu une industrie aussi bien qu'un art. Les sujets ont beau s'épuiser, les intrigues, les situations, les caractères ont beau avoir été tournés et retournés de toutes les façons possibles et impossibles, le genre a beau avoir donné dans tant de mains qui le manient tout ce qu'il semble qu'un genre littéraire puisse donner, la vogue est au roman et lui reste : c'est à qui transformera le roman et lui procurera par cette transformation un ragoût nouveau; personne ne découvre un genre littéraire qui puisse remplacer le roman, personne môme ne cherche à découvrir ce genre nouveau. Si l'histoire littéraire offre un spectacle curieux, c'est bien certainement cette prodigieuse fortune du roman que nous venons de raconter en quelques pages. Comment du dernier rang a-t-il pu passer ainsi au premier? Si l'on prend un peu la peine de réfléchir, il nous semble que l'on s'étonnera moins de ce succès. C'est qu'en effet le roman participe de tous les genres; c'est qu'en même temps il est le plus souple et le plus libre de tous. 11 peut tenir dans les quelques pages d'une nouvelle, il peut s'étendre en- un nombre considérable de volumes. Comme l'épopée, il raconte; comme le drame ou la comédie il met en sci'i <■ h - prrsoniia^Ks et les fait dialoguer, il heurU; et entrechoque à son gré les caractères. Il anal} se les passions et les sentiments, et aucun détail n'est trop subtil ou trop insignifiant pour lui : il décrit les fibres les plus délicates du cœur. Il ne peint pas l'humanité seulement, il peint la nature entière; les animaux, les plantes, les montagnes et la mer, la terre et le ciel, tout appartient au romancier awsci Lien qu'au poète. Le passé

comme le présent sont également de son domaine. Veut-il faire rire ou faire pleurer? Il le peut également; les vices et les travers de l'humanité sont ses clients. Rien n'est si gai qu'il ne puisse s'en emparer pour divertir son lecteur, tien n'est si tragique ou si terrible qu'il n'en puisse exprimer la terreur dans toute son énergie? Lui plaît- il d'évoquer les siècles descendus au tombeau? S'il a reçu du ciel la baguette magique, il le peut. A son appel les morts ressusciteront vêtus de leursarmures et recommenceront la bataille de la vie. Aime-t-il mieux peindre la génération qui s'agite autour de lui? Il n'a qu'à ouvrir les yeux, à observer, à rendre à son siècle ce que son siècle lui a prêté. S'il est un rêveur qui se nourrit surtout de l'idéal et que les faiblesses du temps offensent en même temps qu'elles l'attristent, s'il imagine volontiers des hommes plus braves et moins égoïstes, des femmes plus belles et plus nobles de cœur que les êtres qu'il coudoie dans la vie, le roman accueillera ses rêves; s'il est au contraire j un esprit précis, positif, qui n'entend point se re- , paître de chimères, que n'effraie pas la laideur , morale ou physique, ou même cette pire des laij deurs, la vulgarité, le roman s'offre encore à lui. Aucune forme littéraire n'est plus complaisante et ! plus élastique. A son gré l'auteur presse ou ra- I lentit l'action. Il commence, s'arrête, finit où bon lui semble. Tour à tour, il cède la parole à sespersonnages ou il parle en son nom. Il peut , prendre tous les tons, tous les styles ; il peut dans une même œuvre les prendre tour à tour. Un couplet de poésie chante dans son esprit, ce : couplet poétique est à sa place dans le roman ; il a observé l'humanité en moraliste: les réflexionsdu moraliste se liront avec intérêt. Il pourra être ! tour à tour poète, historien, chroniqueur, philoj sophe. Ne veut-il que raconter d'extraordinaires et i étranges aventures? S'il y apporte le mouvement et la vie, il sera lu. S intéresse-t-il au contraire surtout :i ces petits drames de la vie ordinaire où, j les incidents ne sont rien pour ainsi dire, où | toute l'action est dans les mouvements du cœur? , Le lecteur s'y intéressera comme lui-même. E*t-ce la fantaisie qui l'attire? Il n'a qu'à suivre sa fantaisie? Est-il né satirique? Rien ne l'empêche \ d'enfermer sa caricature dans le cadre d'un roman. Si elle est juste et capable de porter, elle n'en portera que mieux. Enfin esl-il préoccupé de quelque grosse question philosophique, politique, religieuse ou sociale ; le roman est prêt à accueillir la thèse qu'il lui plaît d'y déposer, et, le roman pourra être non pas seulement une œuvre d'art, mais un instrument d'action. Il risque sans doute à la génération suivante de trouver des lecteurs que ses sermons fatiguent ou rebutent; mais si les questions pour lesquelles l'auteur s'est pris de passion sont aussi celles qui passionnent ses contemporains, il devra souvent aux thèses mêmes qu'il soutient un succès extraordinaire.

Le roman a peut-être dû une partie de sa fortune précisément à ce qu'il n'avait point de place dans la littérature classique. On n'a pu trouver pour lui de prétendues règles d'Aristote. Les docteurs qui ont « régenté le Parnasse » n'ont point songé à lui. Ils l'ont volontairement ignoré ou dédaigné. Ils n'ont pas pensé à lui imposer des lois. Il y a gagné d être affranchi des conventions, de n'être point emmailloté de langes. Il a grandi librement, cherchant sa vie à lui seul, n'ayant d'autres maîtres que la nature et les circonstances. Les critiques ne se sont occupés de lui que sur le tard, h l'heure où M était assez robuste pour n'avoir plus à redouter aucune contrainte, à l'heure aussi ou la critique a perdu la foi dans hs règles écrites, et croit volontiers qu'il n'y a au monde que deux sortes d'ouvrages : les bons et les mauvais.

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L'extrême souplesse du genre a ses inconvénients. Tandis que la faveur dont jouit le roman et les succès de réputation et plus encore d'arpent où il conduit appellent les vocations, la liberté du genre les encourage. Qui ne serait capable d'écrire des romans? Tandis que la poésie veut un don, que le théâtre exige une main vigoureuse, que presque tous les genres littéraires réclament de longues et patientes études, le roman comme le moulin semble ouvert à tous. Beaucoup conviennent qu'ils ne sauraient mettre sur pied ni un drame en cinq actes, ni même un vaudeville en un acte : il n'est presque personne qui ne se croie capable de faire un roman. Un flacon d'encre et une rame de papier, que faut-il de plus? Ignorants ou lettrés, femmes du monde, jeunes filles mêmes, déclassés, s'improvisent romanciers avec une facilité égale. Les romans abondent où manquent également l'observation, l'analyse, la philosophie, les caractères, l'action et le style. Nulle part la platitude n'a fleuri davantage. Aucun genre non plus n'a été pratiqué davantage par des industriels sans vergogne, soidisant écrivains, qui ont exploité les curiosités publiques comme un vice et cherché le succès dans le scandale ou la dépravation. C'était l'écueil du genre, mais qu'y faire? Le genre n'est responsable ni des sots qui le cultivent ni des malhonnêtes gens qui l'exploitent. Il suffit qu'il offre à ceux qui ont à la fois du talent et le cœur haut placé le moyen de produire de beaux ouvrages : ceux là dureront seuls; les autres mourront vite ou plutôt sont morts avant d'être nés.

Si l'on voulait dire les causes principales qui, dans l'âge moderne, ont déterminé le triomphe du roman, il en est deux qu'il ne faudrait pas oublier.

La première, c'est l'invention de l'imprimerie et les conséquences nécessaires qui ont suivi : le livre, c'est à-dire la parole écrite, a conquis une puissance jusqu'alors inconnue. Quelque importance qu'ait prise îa science, quelque importance croissante encore qu'elle doive prendre, l'humanité n'est pas et ne sera jamais toute intelligence : elle ■a besoin d'art et d'émotion, elle en aura toujours besoin, et il faudrait la plaindre si elle en venait à ne plus vivre que pour la curiosité de l'esprit; car ce jour là elle aurait étouffé toute une moitié •d'elle-même qui est souvent la plus noble et presque toujours la plus généreuse. Or de toutes les formes que l'art littéraire ait à sa disposition, celle qui est la plus aisément comprise, celle qui peut atteindre le public le plus nombreux, c'est incontestablement le roman. Le moraliste et le philosophe ne s'adressent qu'à une élite déjà cultivée ; la poésie pour être goûtée demande une éducation préalable; l'histoire est souvent sinistre et triste; l'éloquence suppose un orateur, et combien n'auront jamais l'occasion d'entendre un véritable orateur : la tragédie comme la comédie supposent des théâtres, des décors, des acteurs. Le roman va partout, pénètre partout, se suffit à lui-même. Il est son décorateur, son interprète, son machiniste. Il peut plaire à tous également. Quoi que le lecteur y cherche, l'analyse, les idées, l'action, la nature ou l'humanité, la description, le dialogue ou le récit, il y peut trouver son compte. Ce n'est pas tout : chacun le trouve quand il veut ou quand il peut. Qu'il dispose d'une journée entière de loisirs ou de quelques minutes seulement, il le trouve toujours à sa dispositiou. Il est là qui attend à toute heure du jour ou de la nuit. A son gré on l'ouvre, à son gré on le ferme, à. son gré on le reprend. Pour quelques francs on l'achète, pour quelques sous on le loue; il est vraiment tout à tous, il est vraiment l'art démocratique par excellence. Il est fait pour être lu et pour être lu seulement.

Voici une seconde raison, toute morale et non moins considérable. L'humanité a deux besoins également impérieux: l'un de retrouver dans l'art la peinture de la réalité, comme en un miroir l'homme se reconnaît. L'autre de trouver dans l'art autre chose encore que la réalité. L'histoire, qui raconte seulement ce qui a réellement été, n'arrivera jamais à la satisfaire entièrement. Elle réclame la fiction. Un fait divers authentique ne la touchera jamais autant qu'une histoire inventée. Elle veut éternellement qu'on lui conte Peau d'Ane. Elle sait bien que Peau d'Ane n'a jamais existé, et peut-être si elle avait existé la toucherait-elle moins. Elle veut retrouvpr dans les œuvres littéraires ses passions, ses idées, ses sentiments ; elle veut être émue et ne s'émeut que de ce qui est humain, et en même temps, elle a besoin de savoir que les maux ou les félicités qui l'émeuvent ne sont qu'imaginaires. L'émotion, où elle cherche d'abord du plaisir, perdrait quelque chose à se trouver en présence d'une réalité, et elle s'abandonne d'autant plus aisément qu'elle sait mieux qu'il n'y a pour elle ni heureux à envier ni infortunés à secourir. Elle peut palpiter de terreur et frissonner au spectacle des douleurs humaines sans avoir de entante à se reprocher, puisqu'elle sait que les maux sont imaginaires et non réels; elle peut s'abandonnera la joie et à l'ivresse sans qu'aucune obligation prosaïque vienne troubler son extase et du firmament la ramener sur notre pauvre terre.

La tragédie, la comédie, le drame, la poésie, l'épopée, le roman peuvent également procurer les émotions à l'humanité, et partout on effet ce sont elles qu'elle cherche; mais le roman peut les procurer plus complètes, et c'est là sa supériorité. Il unit les mérites de la poésie, du drame, de la tragédie, de la comédie ; il en possède qui ne leur appartiennent pas. Un seul genre lui peut être comparé, qui, comme lui, tour à tour raconte, décrit, fait agir, presse ou ralentit l'action : l'épopée. Mais voici où est la différence. L'épopée a besoin d'un sujet historique ou légendaire ; l'épopée surtout, et cela même a été sa grandeur, a besoin de mêler sans cesse dans son action le monde surnaturel et l'humanité. De là vient que l'épopée a fleuri seulement aux âges où la croyance naive faisait sans cesse intervenir dans les conflits des hommes, dans les exploits des héros ou des paladins, les dieux et les déesses, les bons génies et les magiciens, les anges et les démons. Elle se rapetisse et s'abaisse, elle n'est plus que la chronique, sitôt que dans ses récits l'homme apparaît conme le seul acteur. Le roman au contraire vit des hommes et vit d'eux seuls : il ne fait point intervenir des puissances célestes ou infernales : il ne croit pas qu'aucun bon génie s'occupe de protéger les chétifs habitants de notre planète ou qu'aucun mauvais génie se donne la peine de les persécuter. Il les montre s'agitant et luttant, animés de leurs seules forces, possédant en eux-mêmes leurs meilleurs appuis et souvent aussi leurs pires ennemis ; il raconte leurs victoires et leurs défaites, leurs grandeurs et leurs faiblesses, il montre leurs conflits. Il les met aux prises les uns avec les autres, ainsi qu'il arrive dans la réalité. Plus l'humanité avance dans ses voies, plus elle s'intéresse au spectacle qu'elle s'offre à ellemême ; plus elle prend plaisir à voir retracer dans leur exactitude la vie humaine et ses mille vicissitudes, tristes ou gaies ; plus elle sait gré à ceux qui lui offrent le tableau fidèle de ses épreuves, de ses douleurs et de ses joies, de ses désillusions et de ses espérances. Elle n'a cessé de mêler aux drames qu'elle joue chaque jour les êtres surnaturels que pour s'y voir plus clairement elle-même. Ce spectacle lui sufiit désormais, et les acteurs expliquent tout. Ni la poésie, ni le

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