‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. Buisson (volume 3)Chapitre 348 sur 534 · SCHISMES · texte numérisé non relu

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nombreux ouvrages contiennent presque toujours des points de vue nouveaux; c'est pourquoi il est devenu dans beaucoup de branches le précepteur de la nation. Son roman, Voyage de Nicolas Klim dans l'intérieur de la terre, a été lu et traduit dans toute l'Europe. Holberg mourut en lî.Vi.

Une nouvelle époque florissante de la poésie commence à la fin du xvme siècle. Signalons le Norvégien Wessel, auteur de poèmes comiques, les Danois Evald et Baggesen, poètes lyriques, et le Suédois Bellmann, qui a chanté la gaîté et le vin; ses chansons anacréontiques, avec leurs belles mélodies, que l'auteur composa lui-môme, sont familières à tous les Scandinaves. Le plus grand poète danois de la littérature moderne est Adam OEhlenschlasger (1779-1850). Sa riche imagination le porta aussi facilement dans le monde oriental que dans la sévère antiquité du Nord ; dans ses poésies d'un lyrisme fervent, dans ses épopées majestueuses, dans ses belles tragédies qui sont la gloire du théâtre danois, il sait partout fasciner. 11 a montré à l'imagination des voies nouvelles et a fait voir le premier la richesse de la langue et son aptitude pour la haute poésie. Le grand poète religieux N.-F.-S. Grundtvig (1783-1872) tient une place à part à son côté; on lui doit de belles poésies historiques, et surtout un grand nombre de psaumes et d'hymnes. Mais OElilenschlseger est le père de la poésie danoise moderne, et après lui sont venus des poètes en grand nombre. Parmi eux nommons l'esthéticien et poète J.-L. Heiberg, les poètes dramatiques Hertz et Hostrup, qui continuèrent l'œuvre de Holberg, le romancier Blicher, les lyriques Paludan-Miiller, Winther, Ingemann, Hauch, l'illustre H.-C. Andersen (1805-1875), auteur de ces contes qui sont lus partout. En même temps le théâtre royal de Copenhague était illustré par beaucoup de grands comédiens qui à Paris seulement eussent trouvé des rivaux.

A cette époque la Norvège eut aussi de grands poètes, comme les lyriques Wergeland et Welliaven. En Suède E. Tegnér (1782-1846; composa des poèmes lyriques et épiques, comme la Frithiofsaga ou saga de Frithiof, qui est traduite en plusieurs langues.

Mais la littérature Scandinave est si riche dans notre siècle qu'il est difficile de signaler les meilleurs auteurs. Une place d'honneur appartient incontestablement à Runeberg, pasteur en Finlande [1804-1877). On rencontre rarement chez un poète une telle simplicité de style, une telle pureté de forme, jointes à tant de profondeur et de justesse dans la pensée. Auteur des chansons d'amour les plus gracieuses, il a aussi excellé dans l'épopée, par exemple dans son poème sur la dernière guerre malheureuse des Suédois contre les Russes.

Dans la littérature contemporaine du Nord, aucun auteur ne peut rivaliser avec les poètes norvégiens Bjôrnson(né en 1832; et Ibsen (né en 18'28). Bjôrnson attira l'attention par ses beaux contes puisés dans la vie des paysans; il a écrit ensuite des drames modernes d'une actualité saisissante, qui sont joués partout dans le Nord et en Allemagne. Ibsen est un penseur profond, qui aime à traiter des questions morales ou religieuses dans des poésies de forme dramatique. Ses poèmes, ainsi que ses pièces de théâtre dont le sujet est pris dans la société contemporaine, témoignent d'une profonde connaissance du cœur humain. L'annonce d'une pièce nouvelle de Bjôrnson ou d'Ibsen fait battre les cœurs partout dans le Nord, et de jour en jour non seulement ces poètes, mais toute la riche littérature des Scandinaves devient plus connue à l'étranger.

Il n'entre pas dans notre cadre de parler avec détail des arts et des sciences dans le .Nord : mais il suffit de rappeler les noms du sculpteur Thor-

waldsen, du physicien OErstcdt, du naturaliste Linné, du chimiste Berzélius, pour montrer que les Scandinaves ont contribué dans une largo mesure aux progrès de la culture artistique et scientifique. [Johannes Steenstrup.]

SCHISMES. — Histoire générale, XXXIX XL. — On donne le nom de schisme, dans l'histoire de l'Eglise, à une scission qui n'a pas nécessairement pour motif une dissidence sur le dogme, et qui peut diviser les fidèles sans rompre l'unité de la foi ; à ce titre, le schisme se distingue de l'hérésie. Cependant, il arrive le plus souvent que le» schismatiques sont en môme temps hérétiques.

Il s'est produit dans l'Eglise chrétienne deux schismes principaux, connus sous le nom de grand schisme d'Orient et de grand schisme d'Occident.

Le grand schisme d'Orient commença au milieu du ixe siècle, à l'occasion de la nomination du savant Photius comme patriarche de Constantinople en remplacement d'Ignace, déposé par l'empereur Michel l'Ivrogne (8ô7). Le pape Nicolas 1er voulut interposer son autorité en faveur d Ignace, et anathématisa Photius, qui répondit en anathématisant le pape. A l'avènement de l'empereur Basile le Macédonien, Ignace fut rétabli, et le neuvième concile œcuménique, réuni à Constantinople (86'J), condamna Photius. Mais, à la mort d'Ignace (S78), Photius redevint patriarche avec l'assentiment de l'empereur Basile ; un nouveau concile lui donna raison, et le pape Jean VIII fit la paix avec lui. Léon le Philosophe, successeur de Basile, déposa de nouveau Photius (886), qui mourut en exil. Toutefois le schisme commencé devait s'aggraver encore pour devenir bientôt définitif. La rivalité entre Rome et Constantinople au sujet des Bulgares nouvellement convertis ; certaines différences de pratiques (chez les Grecs, les prêtres pouvaient se marier, l'office se disait en langue vulgaire, la communion se faisait avec du pain levé, la confirmation n'avait pas lieu, le baptême se pratiquait par immersion), et une différence de dogme (les Grecs, conservant le texte primitif du symbole de Kicôe, faisaient procéder le Saint-Esprit du Père seulement, tandis que les Latins, le faisant procéder du Père et du Fils, ajoutèrent au symbole le mot Filioque), accentuèrent de plus en plus la séparation, qui fut consommée en 1054 par le patriarche de Constantinople Michel Cerularius. A diverses reprises, des tentatives de rapprochement entre les deux Eglises eurent lieu : la principale est celle du concile de Florence en 1439. On appelle Grecs-Unis ceux des chrétiens d'Orient qui ont adopté la formule d'union décrétée au concile de Florence.

Le grand schisme d'Occidunt se produisit lorsqu'on 1378 eut lieu la double élection d'Urbain VI et de Clément Vil comme papes. Clément, qui résidait à Avignon, fut reconnu par la Francer l'Espagne et l'Ecosse, tandis que le reste de l'Europe catholique reconnaissait Urbain et le siège de Rome. Clément eut pour successeur l'Espagnol Pierre de Luna, qui prit le nom de Benoît XIII, tandis qu'à Rome, après Urbain VI, siégeaient tour à tour Boniface IX, Innocent VI et Grégoire XII. Le concile de Pise, convoqué pour mettre fin à cet état de choses, déposa à la fois Benoît XIII et Grégoire XII, et donna la tiare à Alexandre V (1409) ; mais les deux premiers ayant refusé de se soumettre, il y eut trois papes en présence. Alexandre V, mort l'année suivante, eut pour successeur Jean XXIII. Celui-ci convoqua un nouveau concile à Constance (1414). Le concile déposa les trois papes : Grégoire XII se soumit ; Jean XXIII voulut résister, mais fut jeté en prison et finit par se soumettre aussi; quant îi Benoit XII 1, retiré en Espagne, il persista jusqu'à sa mort (1424) à se regarder comme le pontife lé-

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gitime. Martin V ayant été choisi par les pères de Constance comme chef de 1 Eglise, son élection mit fin «iu schisme pour quelques années. A sa mort (1431), son successeur Eugène IV, s'étant trouvé en conflit avec le concile de Bâle, fut déposé par les pères de ce concile, qui élurent Félix V (Amédée de Savoie), tandis que les conciles de Firrare et de Florence se prononçaient pour Eugène IV. Enfin Félix V abdiqua (1448), et le schisme se trouva terminé.

Chez les musulmans, un schisme qui dure encore aujourd'hui s'est formé après l'assassinat du khalife Ali, gendre de Mahomet (661). Les partisans de la dynastie Ommiade prirent le nom de sunnites, du mot arabe sujiwi (tradition), et se regardèrent comme les croyants orthodoxes; ils appelèrent chyites (hérétiques) les partisans d'Ali, qui lie reconnaissent pas les trois premiers khalifes. Les populations musulmanes de l'empire turc sont en très grande majorité sunnites ; les chyites se trouvent en Perse et dans une partie de l'Arabie.

SCli:>'CE. — Etym. : de scire, savoir ; scientia, connaissance. — Signification du terme. — Le mot science désigne une connaissance générale, c'està-dire un ensemble de connaissances particulières liées entre elles. Nous pouvons avoir une connaissance ou notion particulière d'un objet, d'un fait, d'une idée. Cette notion isolée n'est pas encore la science ; elle en est un élément. Pour qu'il y ait science constituée, il faut une catégorie, un groupement de ces notions. C'est par des groupements de ce genre que l'histoire nous montre que toutes les sciences ont été formées, a La science a nécessairement pour but de déterminer dos phénomènes les uns par les autres, d'après les relations qui existent entre eux. Toute science consiste dans la coordination des faits; si les diverses observations étaient entièrement isolées, il n'y aurait pas de science. » (A. Comte.) Le lien établi entre les notions particulières doit être légitime, naturel, solide, fondé sur une exacte appréciation de leurs rapports; le principe du groupement, rationnel et naturel, c'est-à-dire vraiment analogique. On a alors une science, une branche de science. Telles la physique, la chimie, et leurs branches, l'acoustique, l'optique, la chimie minérale, la chimie organique, etc.

Mais fréquemment, au lieu de cette analogie foncière, les hommes se sont décidés à rapprocher les faits d'après des analogies apparentes, fragiles, de pure convenance, de simple commodité, de préjugé. De là tant de systèmes décorés du nom de science, à diverses époques, par des écrivains qui savaient leur langue et n'en abusaient pas en employant ce nom. Ce furent de fausses sciences (sciences occultes), lorsque le principe fut manifestement erroné: telles l'alchimie, l'astrologie, la cabale, la magie, nécromancie et chiromancie. Ce seront de simples membres, fragments ou brandies de sciences, lorsque le principe du groupement sera trop restreint (neurologie, étude des nerfs en activité et en repos). Ce seront des embranchements ou des faisceaux de sciences, lorsque le principe de groupement sera au contraire trop étendu (science abstraite, science expérimentale); ce seront des sciences éphémères, destinées à disparaître en tant que corps de connaissance, lorsque le principe qui aura décidé du rapprochement des notions élémentaires aura été artificiel, et n'aura correspondu qu'à une convenance passagère ou extérieure à l'objet (science du blason, pharmacie, athlétique de Bacon).

Il y a donc une sorte de convention de langage qui a fait que le nom de science s'est appliqué dans le cours des temps et s'applique encore dans le pré-ent à un ensemble quelconque de connaissances bien ou mal liées entre elles. Le principe

2e P<J»TIE.

d'une bonne liaison n'est pas fixé et il ne saurait l'être, parce qu'il ne peut être aperçu qu'tu terme des études de l'homme et non pas à ses débuts. La perfection consisterait à rapporter tes unes aux autres les notions essentiellement analogues. Mais l'analogie, la ressemblance et la dissemblance, qui d'ailleurs nous sont révélées lentement et successivement, sont par surcroît relatives à un certain point de vue, de sorte que l'on est ramené au choix du point de vue, au choix du principe directeur, c'est-à-dire au point de départ. Or, ce qui caractérise une science, c'est ce principe d'après lequel en sont groupés les éléments, c'est-à-dire les notions particulières, et nous voyons précisément que ce principe n'est pas fixé d'une manière absolue. Tantôt il est tiré de la nature de l'objet, et l'on réunit par exemple sous le nom de zoologie l'ensemble des notions que l'on possède sur les objets animés ou animaux. On appelle botanique la science des végétaux. D'autres fois le principe de groupement est tiré de la méthode qui conduit à l'acquisition des connaissances particulières dont on envisage l'ensemble : c'est ainsi que l'histologie est l'anatomie étudiée à l'aide du microscope : de même la physique mathématique est caractérisée par sa méthode.

On comprend par là l'indétermination qui règne dans l'énumération et le dénombrement des sciences : et si dans la suite des temps on a pu en voir disparaître quelqu'une qui sera venue se fondre en d'autres ; si d'autre part nous en voyons se dégager et surgir de nouvelles (physiologie, chimie), un tel double mouvement tient à l'une ou l'autre de ces deux causes, à savoir que l'on a aperçu un principe d'analogie ou un rapport nouveau entre des notions que l'on possédait déjà, ou que l'on a acquis des notions nouvelles. Les sciences sont donc comme autant d'Etats dont les frontières ne sont pas fixées. Il ne suffit pas de dire que toutes les sciences se touchent : disons mieux, elles se pénètrent et s'enchevêtrent. Le monde des notions d'objet et de fait est comparable à l'état de l'Europe pendant la longue période d'enfantement des nationalités actuelles : les confins se déplacent, les barrières qu'on croyait inébranlables et qu'on appelait naturellps tombent, les éléments ethniques sont ballottés d'un empire à un autre. De même aujourd'hui la physique devient dans quelques-unes de ses parties une forme de la mécanique atomique, — une partie des faits chimiques revient, sous le nom de thermochimie *, à l'étude physique de la chaleur. Il n'est pas nécessaire de multiplier davantage les exemples pour faire comprendre ce qu'il peut, y avoir de provisoire, de spécieux, de contingent, dans la délimitation des sciences. La vérité, c'est que les connaissances humaines ne sont point rigoureusement partagées en un certain nombre de provinces ou sciences particulières, garanties et protégées dans leur isolement et leur autonomie par le pacte éternellement immuable d'une définition.

Nous avons dû insister sur la mutabilité et la continuelle fluctuation qui mélange, rapproche et éloigne sans cesse les faits scientifiques. De nouveaux rapports, de nouvelles différences sont dévoilés chaque jour, qui obligent à séparer ou réunir les faits qui précédemment étaient réunis ou séparés. La distinction des sciences n'est pas fondée sur une condition essentielle et immanente des choses connues, mais sur la commodité de l'esprit qui connaît. Cette distinction n'a pas de réalité extérieure : elle n'est pas profondément inscrite dans la nature ; et de fait, elle varie avec l'état de nos connaissances et le progrès de nos idées. Le monde (pour ne parler que des sciences de la nature) n'est pas distribua d'une manière rigoureuse en différents domaines qu'on appellerait physique, chimie, astronomie,

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physioloeio. « H n'y a dans la nature que dos phénomènes régis par des lois. » (Cl. Bernard.) Le monde nous offre simplement le spectacle de phénomènes infiniment nombreux : nous classons ces phénomènes, nous les rapportons à quelqu'une do ces branches de connaissances dont notre intelligence bornée a dû faire des catégories pour les mieux embrasser. Dans ce classement, dans ce groupement des faits, l'esprit intervient avec l'insuffisance actuelle et l'arbitraire de ses points de vue.

Mais aussitôt après avoir montré l'indétermination et le caractère provisoire des groupements qui forment les sciences particulières, il faut prévenir l'erreur qui exagérerait l'incertitude de ces catégories. Les principes d'après lesquels les faits sont aujourd'hui distribués en sciences particulières, professées dans l'enseignement, représentées dans les académies, ces principes, disonsnous, peuvent n'être pas absolus : ils ne sont cependant point purement artificiels ou arbitraires. On classe les faits naturels, par exemple, d'après la nature de leurs objets, ou d'apiès la nature de leur méthode. C'est le premier de ces critériums, le plus imparfait aussi, qui a servi à constituer ou au moins à nommer la plupart des sciences de la nature. La zoologie, étude des animaux ; la botanique, ensemble des faits relatifs aux plantes; la géologie, qui revendique les documents relatifs à la constitution de la terre; l'astronomie, qui s'occupe des corps célestes, sont distinguées par la diversité de leurs objets. Cette diversité n'est pas sans doute absolue : mais elle n'est pas une pure convention ou le résultat d'un caprice de l'esprit.

Le second critérium est plus parfait et tend chaque jour à se substituer au premier. C'est ainsi, par exemple, qu'il s'est, fondé une science, pleine de promesses et déjà riche en résultats, la physiologie générale, qui confond dans son domaine les objets de la botanique et de la zoologie, rassemblant les phénomènes essentiels présentés par les animaux et les plantes. Ce second principe de constitution des sciences, qui consiste à réunir les faits d'après la méthode qui conduit à les acquérir, mériterait la préférence sur le précédent, s'il fallait choisir entre eux, et il faudrait répéter ■encore, après Cl. Bernard, que ce qui caractérise une science c'est sa méthode, son problème, plutôt que l'espèce de ses objets. Condorcet a pu dire dans le même sens que l'on ne doit dater l'origine d'une science que du temps où la méthode d'y découvrir la vérité a été développée. En fait, la plupart des sciences physiques sont distinguées d'après ce principe, physique, chimie, mécanique, et quelques sciences naturelles, histologie, physiologie.

Il résulte de là que des sciences voisines peuvent revendiquer certains territoires litigieux. Sur bien des points, par exemple, la zoologie proprement dite «t la physiologie se pénètrent, se mélangent, se confondent ; et celle-ci peut avoir quelquefois la prétention de regarder l'autre comme une simple enclave. Mêmes conditions pour la botanique, la physiologie végétale et la physique végétale. Mais cette situation, qui peut donner lieu à des discussions entre savants, à des disputes de préséance ou d'attributions dans les établissements scientifiques, n'a pas d'autre inconvénient, et doit être supportée puisqu'elle est inévitable et nécessitée par l'ordre des choses.

Caractères généraux des sciences. — L'ensemble de toutes les sciences constitue ce que l'on nomme « la science », expression qui n'est pas d'une langue très pure, mais qui est fréquemment employée dans les ouvrages modernes. On entend par là la connaissance la plus générale qui résulte de toutes les connaissances particulières qui font les diverses sciences spéciales. Le mot exprime donc l'état de la connaissance humaine, au mo-

ment où l'on parle. On pourrait dire, d'une autre façon, que c'est, la science des sciences, la science générale, la philosophie. C'est dans cette acception très étendue que les anciens Grecs employaient le mot sophia, que nous avons traduit par sagesse, parce qu'en effet l'omniscience d'une époque, contenue dans une tète bien faite, serait la Sagesse même. Les Grecs employaient encore le mot philosophia avec la même signification. Ce n'est pas la masse indigeste des sciences particulières coexistant dans une même cervelle, qui ferait le philosophe : c'est cette masse, où chaque notion serait mise en ordre à sa vraie place, et dans son degré convenable de lumière. « Il n'y a, dit Littré, de science générale que dans la considération hiérarchique des sciences particulières. » Lorsque dans les polémiques de chaque jour l'on repousse, au nom de la science, telle ou telle doctrine proposée par quelques-uns, on entend dire par là que cette doctrine condamnée est en contradiction avec les notions particulières ou la méthode de quelque science spéciale et de la science générale, ou philosophie qui les résume toutes.

Le but de la science, et par conséquent de toute science, est la connaissance de la vérité. Elle ne se propose directement aucune application ; elle ne poursuit pas l'utile : elle cherche à connaître le vrai. Aussi emploie-t-on fréquemment le mot « scientifique » pour dire simplement quelque chose de précis, d'exact, de vrai. Que par surcroît la connaissance de la vérité soit féconde, c'est ce qui ne saurait manquer d'arriver, puisque c'est un besoin et une consolation pour l'homme de .croire que le beau, le bien, le vrai forment une indissoluble trinité. Les sciences ont donc pour objet la connaissance désintéressée et, comme on l'a dit, indifférente ou glaciale de la vérité : elles ont pour résultat l'avantage, l'utilité, le progrès de l'homme.

Il faut ainsi distinguer le but immédiat et le résultat assuré, mais indirect, des efforts du savant. Si le but immédiat est la spéculation pure, le résultat lointain est l'application utile. La fin de toute science de la nature, c'est de prévoir ou à agir. « Voilà, dit Cl. Bernard dans un langage plein d'élévation, voilà en définitive pourquoi l'homme s'acharne à la recherche pénible des vérités scientifiques. Seul de tous les êtres de la création, il prévoit ; il sait sa fin, il connaît la fatalité de sa mort. Et quand il se trouve en présence de la nature, il obéit à la loi supérieure de son intelligence, en cherchant à prévoir ou à maîtriser les phénomènes qui éclatent autour de lui. Prévision et action, telles sont les fonctions de l'homme en présence de la nature.

« L'homme tend à son but, par tous les moyens ; il s'adresse à tout ce qu'il croit pouvoir l'en rapprocher, et, en fin de compte, à la science, comme à l'instrument le plus sûr qu'il ait à sa portée. L'homme a cru d'abord à la magie, à la sorcellerie ; plus tard, il a demandé à l'empirisme la puissance et la domination. Et après avoir ainsi tâtonné dans les ténèbres de l'ignorance, mieux éclairé enfin, il s'adresse à la science pour en obtenir la satisfaction de son éternel appétit.

« Ainsi, par les sciences physico-chimiques, l'homme marche à la conquête de la nature brute, de la nature morte. Déjà, ses progrès ont été si éclatants, qu'il ne peut pas douter du résultai final. C'est par les sciences que l'homme moderne se loge, se vêtit, se nourrit, s'éclaire et communique avec le monde et avec ses semblables. Ii n'hésite pas à croire que sa domination s'étendra, dans un lointain avenir, sinon sur tous les phénomènes de la nature brute, au moins sur tous ceux qui sont à sa portée. Les phénomènes astronomiques délieront toujours l'intervention de l'homme, placés qu'ils sont en dehors de sa main. La prévision est alors, comme l'a dit Laplace, la limite

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«xtrême de la puissance et le terme du progrès. Quant aux sciences terrestres dont l'objet peut être atteint, elles ne sont pas autre chose que l'exercice rationnel de la domination de l'homme sur la nature.

« En est-il de la physiologie comme de ces autres sciences? La science qui étudie les phénomènes de la vie peut-elle prétendre aies maîtriser? Se propose-t-elle de subjuguer la nature vivante comme a été soumise la nature morte? Nous n'hésitons pas à répondre affirmativement. Partout, le problème est le même; il ne sera épuisé que lorsque l'action rationnelle et scientifique de l'homme aura été couronnée de succès. »

Un philosophe de notre temps, exagérant en quelque sorte ces espérances lointaines, a écrit ces mots : «Une science infinie amènera un pouvoir infini. » (Renan.)

Ainsi, le but immédiat de la science, c'est la connaissance de la vérité; son profit certain et le mobile humain de sa culture, c'est la prévision et l'action, c'est-à-dire l'assujettissement des choses à l'homme. Quels sont ses moyens d'action?

Ces moyens varient nécessairement avec l'ordre des sciences que l'on considère. Nous aurons en vue ici celles dont le but, l'objet et la méthode ont le plus de clarté, les sciences de la nature.

Le monde ne saurait être deviné ; aucune réalité ne saurait être établie par le raisonnement, comme le dithittré. CestYobservationetYe j périmentation qui deviennent les seuls instruments de la connaissance. On a distingué les sciences en sciences d'observation et sciences expérimentales, distinction qui suppose d'abord celle de l'observation d'avec l'expérience. Mais cette distinction n'est pas absolue. L'observation est une expérience dont nous ne sommes pas maîtres : l'expérience est une observation à notre portée et réglée pour ainsi dire à notre convenance. Il n'y a là qu'une simple différence de degré. « L'expérimentation n'est qu'un degré plus avancé de l'observation poussée plus loin au moyen d'artifices particuliers. » (Cl. Bernard.)

L'observation et l'expérience nous font connaître les causes im>i>édiates des phénomènes. Nous disons causes immédiates, nous ne disons point causes première*. Les causes premières sont hors de la science. Newton a fait remarquer avec raison que « l'homme qui cherche les causes premières prouve qu'il n'est pas un homme de science ». « La science positive, dit Berthelot, ne poursuit ni les causes premières, ni la fin des choses. Elle poursuit la chaîne des relations immédiates des faits. » Les causes immédiates d'un phénomène ne sont autre chose que l'ensemble des conditions qui en provoquent à coup sûr l'apparition et le développement. Chaque phénomène ■a ses conditions déterminées, son déterminisme propre, pour parler comme Cl. Bernard. « Les conditions des choses sont tout ce que nous en pouvons connaître. Dans aucun ordre de science nous n'allons au delà de cette limite, et c'est une pure illusion d'imaginer qu'on la dépasse et qu'on puisse saisir l'essence de quelque phénomène que ce soit. » Le déterminisme d'un phénomène, c'est l'ensemble de ses conditions matérielles, c'est-àdire l'ensemble des circonstances qui entraînent son existence. « Le déterminisme fait connaître les conditions par lesquelles nous pouvons atteindre les phénomènes, les supprimer, les produire ou les modifier. Ce principe suffit à l'ambition de la science, car, au fond, il révèle les rapports entre les phénomènes et leurs conditions, c'est-à-dire la seule et vraie causalité immédiate réelle et accessible. » Le procédé des sciences de la nature est de fixer ce déterminisme soit par l'expérience, soit au moyen de l'observation. En résumé, les sciences de la nature cherchent le comment et

non le pourquoi des choses. Elles se préoccupent de savoir « comment se produisent les phénomènes et non pourquoi ils se produisent. » L'accord sur ce point est universel: mais il n'est pas très ancien. Dans toute l'antiquité et jusqu'à nos jours, les philosophes d'Ionie Heraclite, Démocrite, Anaxagore et Leucippe ont été fréquemment contredits et combattus précisément pour avoir les premiers compris et déclaré que la poursuite des causes secondes devait être substituée à la vaine recherche des causes premières.

La recherche désintéressée de la vérité, le renoncement à la possession des causes premières, voilà déjà deux caractères qui appartiennent à la méthode scientifique. En voici d'autres encore qui compléteront notre esquisse.

C'est d'abord Y accroissement constant des sciences, ou, pour parler en général, de la science. « Les sciences, sans bornes comme la nature, s'accroissent à l'infini par les travaux des générations successives, « a dit Pascal dans quelques fragments qu'il nous a laissés d'un Traité du vide. « Non seulement, dit-il ailleurs, chacun des hommes s'avance de jour en jour dans les sciences, mais tous les hommes ensemble y font un continuel progrès à mesure que l'univers vieillit, parce que la même chose arrive dans la succession des hommes que dans les âges différents d'un particulier. » En face de la science, l'humanité est comme un homme qui marche vers son âge mûr et qui acquiert toujours : l'antiquité est, en quelque sorte, la période de son enfance et de ses premiers bégaiements. Au contraire, dans les beauxarts ou les lettres, on ne saisit pas cette marche constante en avant. Si l'éclat qu'ils ont jeté dans le passé et les ombres qui les ont entourés à des époques plus récentes ne suffisent pas à démontrer leur décadence, au moins on est détourné de conclure à leur perfectionnement constant. Ce progrès continuel reste donc un nouveau caractère significatif des sciences.

La raison de ce progrès constant, c'est que les vérités scientifiques prennent un caractère impersonnel dès qu'elles sont acquises. L'œuvre du savant qui découvre une vérité est certes tout aussi personnelle que l'œuvre de l'artiste. Mais une fois mise au jour, sa découverte cesse d'être sienne : elle tombe clans le domaine universel : elle fait partie du fonds commun, du patrimoine de l'humanité, c'est une pierre indestructibled'un édifice qui toujours s'élève. Cette impersonnalité est en quelque sorte un trait nouveau de la science par comparaison avec cet autre ordre de manifestations de l'intelligence qui constitue les arts et les lettres; ceux-ci restent toujours des manifestations personnelles, indépendantes les unes des autres, c'est-à-dire ne se superposant jamais à celles des âges précédents, ne s'y reliant point pour faire un ensemble harmonique, une construction toujours en progrès.

Enfin, la science ayant pour résultat la possession d'une vérité, sa culture laisse dans l'esprit la satisfaction qui résulte de la certitude. Ainsi, le savant marche à la certitude : mais il y marche à travers le doute. Et comme pourune vérité qu'il acquiert, il y en a cent qu'il poursuit vainement, on pourrait dire que l'état habituel de son esprit est le doute, le doute provisoire, le doute voulu et raisonné. C'est ici un trait qui caractérise l'homme de science : d'être affirmatif sur un très petit nombre de choses qu'il connaît, sceptique quant à l'immense majorité qu'il ne connaît pas. Cn homme qui serait très affirmatif sur beaucoup de choses, qui aurait sur un grand nombre de points des opinions décidées, ne serait guère conforme au type d'un bon esprit scientifique. « Le doute est l'oreiller du savant » ; tout au contraire il est insupportable aux autres hommes, qui

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pour échapper à ses angoisses acceptent les solutions toutes faites de la révélation, ou les superstitions les plus irrationnelles. La science, elle, ne se satisfait pas d'une affirmation gratuite ; pour nette ou consolante que soit cette affirmation, encore faut-il, pour être accueillie dans l'ordre scientifique, que sa vérité soit démontrable ou démontrée. La juste défiance scientifique ne veut pas être mise en défaut : elle ne permet pas de « jurer sur la parole du maître » ; en d'autres termes elle n'admet pas «l'autorité». « La science n'est point fondée sur l'autorité ; car la science, selon une formule de Cambacérès, n'est pas une croyance, mais une expérience. »

Les sciences s'adressent ainsi à la faculté la plus sévère de l'homme, à la raison. Et comme l'homme est un être sensible en même temps qu'un être raisonnable, on voit assez que la culture scientifique ne prend pas l'homme tout entier ; elle lui laisse pour l'éternelle satisfaction de la sensibilité la culture des lettres et des arts. Mais par un certain côté les lettres et les arts sont encore des applications libres des sciences mêmes.

C'est précisément le rapport des sciences avec (es arts qu il nous faut maintenant examiner pour compléter ce tableau de la méthode scientifique. La science, avons-nous dit, poursuit le vrai, sans aucun souci de l'utile, c'est-à-dire de l'application. L'art au contraire est une application. La spéculation et la pratique constituent la principale différence des arts et des sciences. Mais il arrive bien souvent que la spéculation se réunisse à la pratique. Il n'y a point d'art libéral et surtout d'art mécanique qui ne contienne un peu de science : il y a peu de sciences qui n'aboutissent à quelque application, c'est-à-dire à un art. L'agriculture, par exemple, est un art qui dérive de diverses sciences, la boianique, la géologie, la physique, la chimie : de même, la médecine est un art qui met à contribution la plupart des sciences physiques et naturelles.

Chaque science dérive d'un art et engendre un art. La nécessité de mesurer l'étendue a engendré la géométrie ; ia nécessité de mesurer le temps a été le point de départ de l'observation astronomique ; les pratiques de la construction et du transport des matériaux ont créé la mécanique. Réciproquement, les sciences ont donné origine à des arts nouveaux : presque tous les arts industriels des modernes sortent des spéculations scientifiques. 11 est aussi imprudent d'affirmer qu'une science restera sans application qu'impossible de concevoir un système d'application où la science ne s'introduirait, pas. Dans les beaux-arts même on trouve à la fois la chose avec le nom, car l'on y réserve habituellement le nom de science à tout ce qui peut se réduire en règle ou en préceptes, a L'ait le plus idéal, la musique, repose sur des sciences telles que l'acoustique, l'harmonie, qui ne le cèdent en rien, sous le rapport de la précision et de l'aridité, aux mathématiques pures — et il y repose tellement que, sans elles, 1 homme le mieux doué au point de vue musical serait incapable d'écrire le morceau le plus vulgaire. Les combinaisons stratégiques et tactiques les plus audacieuses de Napoléon l«r reposent sur la science la plus consommée de tous les facteurs qui pouvaient influer sur le succès. » (H. Girard.) « Il nous suffit, dit d'Alembert, d'avoir trouvé quelquefois un avantage réel dans certaines connaissances où d'abord nous no l'avions pas soupçonné, pour nous autoriser à regarder toutes les recherches de pure curiosité comme pouvant un jour nous être utiles. » La science moderne fournit à chaque pas des exemples de découvertes dues à la pure spéculation, qui ont enfanté des arts nouveaux. C'est ainsi que la galvanoplastie doit son existence à l'étude physique

de la pile, que l'art de la télégraphie est issu des spéculations purement théoriques d'Ampère sur les courants et les aimants ; et on pourrait ajouter que les applications de l'électricité, qui forment tant de branches de l'art industriel, étaient toutes contenues en germe dans les expériences physiologiques que Galvani poursuivait en 1794. La spéculation scientifique n'est donc jamais inutile : outre sa dignité intellectuelle, le» applications pratiques qu'elle peut contenir sont une double raison qui la doit rendre honorable et lui assurer le respect des hommes.

Les philosophes ont toujours attaché beaucoup d'importance à la classification des connaissances humaines. On les distingue aujourd'hui communément en sciences, lettres et arts. Cette division vaut ce que valent toutes les catégories établies dans le domaine de la nature : elle n'a rien de rigoureux ni d'essentiel. C'est le cas de répéter avec un philosophe contemporain : « Mes amis, il n'y a qu'un principe absolu : c'est qu'il n'y a pas de principes absolus. » Sans remonter bien loin en arrière, nous verrions qu'au moyen âge, par exemple, le domaine des connaissances humaines, objet d'enseignement dans les écoles, était divisé autrement. On les appelait Arts libéraux, et l'on en distinguait sept, réunis en deux groupes : le Trivium, grammaire, dialectique et rhétorique ; le Quadrivium, arithmétique, géométrie, astronomie et musique. Bacon, au xvie siècle, essaya d'en faire le cens et le dénombrement et de les coordonner dans un système ou arbre encyclopédique des connaissances humaines : il distinguait les connaissances qui se fondent sur la mémoire, celles qui se fondent sur la raison, et celles enfin qui reposent sur l'exercice de l'imagination. Les sciences proprement dites, qui nous occupent ici, étaient rangées parmi les manifestations de la raison sous le nom commun de philosophie ; elles se subdivisaient en science de Dieu, sciences de la nature, et sciences de l'homme. Dans son discours préliminaire de l'Encyclopédie, d'Alembert a adopté l'arbre encyclopédique de Bacon, en le modifiant très peu dans sa distribution générale. Ces tentatives, fort à la mode autrefois, sont maintenant dédaignées et traitées comme de purs exercices d'une logique maniaque. Le dédain est de trop : il suffirait de reprocher à ces systèmes leur peu d'utilité. Ils n'ont en effet aucune réalité historique, et n'expriment pas plus la marche des sciences dans le passé, qu'ils ne permettent d'en préjuger le développement dans l'avenir. Contentons-nous donc d'indiquer la division universellement admise et commune des sciences en sciences proprement dites, à savoir sciences mathématiques, sciences physiques et sciences naturelles, et en sciences philosophiques et historiques.

Les sciences proprement dites font la matière de l'enseignement des facultés des sciences. Les sciences philosophiques et historiques, dans l'organisation de notre enseignement français, font retour aux facultés des lettres.

Actuellement, au point de vue pédagogique, les sciences sont divisées en trois sections : mathématiques, physiques et naturelles. Au point de vue philosophique, ces trois sections ne forment en somme que deux catégories distinctes : celle dessciences abstraites, c'est-à-dire des sciences mathématiques; celle des sciences de la nature, c'està-dire physiques et naturelles. Différence de but. de méthode, de rôle dans l'éducation, et dans le développement de l'esprit humain, d'influence dans le passé et dans l'avenir, tout les sépare.

Caractères différentiels des sciences physiques et naturelle» d avec les sciences mathématiques. — L'objet des sciences de la nature, c'est la nature même avec ses phénomènes : cet objet a une

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réalité extérieure. L'objet des sciences mathématiques ou abstraites„ce sont les idées de nombre et d'étendue. « L'ensemble de tous les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des nombres forme la science des nombres, Yalgorithmie. L'ensemble des rapports nécessaires qui dérivent de la nature de l'étendue forme la science de l'étendue, qu'on appelle aussi géométrie. Ces deux sciences réunies constituent les mathématiques pures. » (Duhamel.) Il résulte de là que les mathématiques se rattachent au monde des idées; elles sont une forme de logique ou de métaphysique, et l'on peut observer à ce propos, comme le fait H. Girard, que précisément, les deux plus grandes découvertes mathématiques des temps modernes, le calcul infinitésimal et la géométrie analytique, sont dues à Leibnitz et à Descartes, tous deux métaphysiciens. Les sciences de la nature replongent l'homme plus profondément dans le monde des réalités.

La méthode ne les distingue pas moins. Les sciences mathématiques n'emploient qu'un certain nombre de faits fondamentaux, axiomes, définitions, fixés pourainsi.dire par avance. Ce qui caractérise ces sciences, c'est qu'à partir de leur point de départ elles se développent par les combinaisons successives et toujours renouvelées de ces mêmes faits; en sorte que la mathématique est la science des formes infinies que l'on peut donner à l'expression des mêmes idées fondamentales. Sa culture exige ou favorise le développement, au moins dans un sens particulier, de la réflexion interne, de la méditation, des plus hautes facultés d'abstraction.

Les sciences naturelles mettent en jeu plus particulièrement la faculté d'observation, faculté éminemment précieuse qui sera développée dans l'éducation par leur culture prépondérante. Leurs matériaux sont pour ainsi dire au dehors de l'esprit; et celui-ci doit craindre de défigurer leur vérité objective par les préjugés, les raisonnements, les opérations qui lui sont propres. La méthode est ici de ne s écarter jamais de la nature ou d'y revenir dès qu'on l'a quittée un moment. « On saute trop vite, disait Bacon, des faits particuliers aux principes généraux; de cette manière on n'a ■ que des notions anticipées de la nature. Pour arriver à une vraie connaissance de la nature, il faut faire abnégation de ces notions et commencer, tout de nouveau, à examiner les choses en ellesmêmes. »

On distingue quelquefois encore les deux ordres de sciences d'après leur degré de certitude. Les mathématiques sont dites sciences certaines, sciences exactes. Il y a peut-être un peu d'exagération à les opposer, à cet égard, trop complètement aux sciences de la nature. La géométrie élémentaire, considérée comme le modèle de la perfection scientifique depuis que Platon inscrivait sur le portique de l'Académie : « Que nul n'entre ici s'il n'est géomètre, » la géométrie, nous le répétons, a ses postulats avoués ou dissimulés, des prolégomènes d'une nullité philosophique souvent signalée, des démonstrations presque inexactes comme celle qui établit qu'une tangente à la circonférence a un seul point commun avec celle-ci. D'ailleurs, comme le fait remarquer H. Girard, le postulat d'Euclide laisse subsister une singulière incertitude rationnelle dans la théorie des parallèles, qui renferme la théorie de la simiJitude, qui contient elle-même l'évaluation des distances sidérales et terrestres; on peut croire que le fondement réel de ces théories et la seule justification de leur point de départ consiste dans la vérification expérimentale fournie par les mesures gcodésiques. Quelques philosophes ont essayé ainsi, non sans quelque apparence de raison, ■d'établir que les sciences exactes que l'on croit

les plus certaines ne le sont pas plus que let sciences de la nature, et qu'elles reçoivent on réalité de l'expérience les fondements de la certitude qu'on croit leur être inhérente. «C'est, dit d'Alembert, à la simplicité de leur objet qu'elles sont principalement redevables de leur certitude.... L'algèbre, la géométrie et la mécanique sont les seules que l'on puisse regarder comme marquées du sceau de la certitude. Encore y a-t-il, dans la lumière que ces sciences présentent à notre esprit, une espèce de gradation et pour ainsi dire do nuance à observer. » Si le degré de certitude tient à la complication de l'objet, on conçoit qu'elle décroisse successivement en passant de l'ordre mathématique à l'ordre physique et de là à l'ordre vital.

La marche des sciences de la nature, que nous appellerons désormais expérimentales, n'est pas moins différente de la marche des sciences spéculatives, c'est-à-dire mathématiques, bans le progrès des sciences de la nature on peut distinguer avec Auguste Comte trois périodes qui correspondent précisément aux trois époques de la pensée humaine, la période religieuse, la période métaphysique, la période scientifique. Au commencement on s'explique les phénomènes de la nature par les phénomènes volontaires. On attribue comme raison aux faits la volonté d'agents semblables à l'homme, ou mieux supérieurs à l'homme par leur puissance, êtres inconnus, surnaturels, dieux en un mot. Tout ce qui arrivait sans que les hommes y eussent part eut son dieu. Plus tard; dans une seconde période, on reconnaît l'absurdité de ces fables, on voit que les phénomènes ont une constance qui ne s'accorde guère avec l'arbitraire de la volonté, et on les attribue à une cause mal déterminée, force, principe, essence, expressions abstraites qui n'étaient pas des êtres réels, mais dont on raisonnait comme si elles l'étaient, comme si elle eussent été, selon le mot de Turgot, de nouvelles divinités substituées aux anciennes, ou, selon l'expression de Ravaisson, des copies affaiblies des causes surnaturelles des premiers âges. Enfin, dans la troisième période, on recherche la seule chose qu'il soit possible de connaître, c'est-àdire dans quelles circonstances physiques et observables chaque phénomène se produit, on borne toute ambition à connaître les conditions déterminées des phénomènes, leur déterminisme comme dit Cl. Bernard, leurs lois naturelles selon Ravaisson, les « uniformités naturelles », comme dit Stuart Mill ; et cette dernière expression du philosophe anglais est peut-être la plus juste, car elle indique bien que le seul résultat réel de l'investigation scientifique est de nous apprendre que telle chose ayant lieu, telle autre a lieu aussi.

Il résulte de là que l'on peut confondre le progrès des sciences naturelles avec la marche mêmes de l'esprit humain dont elles sont ainsi l'instrument, l'arme ou l'outil. Leur destinée, leur état présent, leur histoire, marque les destinées mêmes de l'esprit humain. «J'avais passé longtemps dans l'étude des sciences abstraites, dit Pascal ; quand j'ai commencé l'étude de l'homme, j'ai vu que ces sciences abstraites ne lui sont pas propres, et que je m'égarais plus de ma condition en y pénétrant, que les autres en les ignorant. » C'est par cette identification complète que les sciences naturelles méritent d'être, au détriment des mathématiques, appelées etconsidérôcscomme les sciences par excellence. Bacon a compris cette vérité, et c'est pour avoir déclaré que les vrais fondements de la science résident dans l'étude de la nature que le souvenir de ce grand homme vit dans la mémoire de la postérité.

Mais s'il en est ainsi, si véritablement l'axe de la science s'est déplacé et si aujourd'hui les

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sciences de la nature ont remplacé comme instrument de progrès les sciences abstraites ou sciences métaphysiques, il semble qu'elles devraient avoir une part prépondérante dans l'éducation. Il n'en est rien. Dans notre pays, jusqu'à ces dernières années, le préjugé mathématique a dominé, et les sciences abstraites ont eu la part léonine dans l'enseignement. Cette erreur serait funeste si elle se prolongeait trop longtemps. Trop d'intelligences sont exclusivement tournées vers les sciences spéculatives ; trop d'esprits dans nos lycées sont dirigés vers un ordre de travaux oui n'aura pas pour résultat de développer les hautes et exceptionnelles facultés d'abstraction, mais aura certainement pour effet d'étioler les précieuses facultés de l'observation, et de faire des sujets qui, sans avoir pris la haute habitude de regarder en eux-mêmes, auront perdu celle de regarder au dehors. Cette erreur est entretenue, il ne faut pas le dissimuler, par le régime traditionnel et indestructible de nos grandes écoles, particulièrement l'Ecole polytechnique ou même l'Ecole normale, fondées en un temps où l'éclat des mathématiques les fit identifier à tort avec la science même totale et absolue. Il y a d'ailleurs des raisons de second ordre qui entretiennent cet état de choses : la difficulté de ces sciences, leur sincérité parfaite, entendue en ce sens qu'elles ne permettent ni à peu près, ni tromperie et qu'il faut vraiment les comprendre pour les apprendre, tous ces caractères en font des instruments précieux pour le classement des mérites. C'est peut-être parce qu'elles fournissent un moyen d'appréciation ou de classement commode, pour les examens, facilitant à un haut degré la besogne du juge, qu'elles conserveront dans l'éducation de la jeunesse une part exorbitante. Raisons infimes, on en conviendra, lorsqu'on les met en balance avec les devoirs et les graves responsabilités imposées par cette condition si importante de la vie sociale, l'éducation.

Division des sciences. — Les sciences spéculatives et naturelles comprennent un grand nombre de branches qu'on ne peut faire connaître qu'en les énumérant, car, ainsi que nous l'avons dit, il n'y a rien de fixé dans leur nombre, leurs limites, leurs rapports. On pourrait rappeler à propos des sciences en général ce que A. Comte disait d'un de leurs groupes particulièrement : « Elles n'ont pas été réellement divisées à proprement parler,c'est-àdire d'après un examen direct et des vues raisonnées ; leurs diverses parties se sont classées à mesure qu'elles se sont formées, d'après l'époque de leur développement historique, sans aucune coordination réelle. Il en a été dans les sciences comme dans la plupart des grandes villes qui se sont formées peu à peu d'édifices successivement accolés les uns aux autres par laps de temps, et sans se rattacher à aucun plan primitif. » Le procédé par énumération est donc le seul qui soit applicable ici. Les éléments de cette énumération sont variables avec les temps et les progrès ; nous emprunterons les éléments de notre recensement a l'état actuel de l'enseignement supérieur en France, considérant comme occupant une place distincte tout système de connaissance qui est représenté par une chaire dans l'un des grands établissements scientifiques, tels que la Sorbonno, le Collège de France, le Muséum d'histoire naturelle, le Conservatoire des Arts et Métiers, les grandes écoles de l'Etat. On constituera ainsi la liste suivante :

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