SEL MARIN
les serpents à venin, on voit en arrière de l'œil, de chaque côté de la tête, une glande en grappe sécrétani le venin. Le canal collecteur de tout le produit de chaque glande vient déboucher à la partie supérieure des crochets à venin, et nous savons comment, chez ces reptiles malfaisants, le venin peut être mêlé au sang de leur victime et y exercer des ravages plus ou moins néfastes.
Le crapaud vert ou crapaud de joncs, qui se reconnaît à la longueur de ses doigts, à sa couleur verte et à la ligne médiane jaune parcourant son dos en longueur, a des glandes au niveau du cou sécrétant ce qu'on nomme le venin de crapaud. C'est un liquide fortement acide et qui, placé sur la peau d'une grenouille ou bien inoculé sous celle de petits animaux comme les cochons d'Inde, les tue rapidement; mais il ne parait pas redoutable pour l'homme.
Chez beaucoup de poissons, il existe une poche allongée pleine de gaz, appelée vessie natatoire, placée à la partie supérieure de lacavité viscérale, s'ouvrant souvent dans l'œsophage par l'intermédiaire d'un canal ; nous pouvons considérer aussi comme des appareils de sécrétion les organes électriques des torpilles et des gymnotes ou a?iguilles de Surinam. La peau de beaucoup de poissons sécrète abondamment un mucus particulier.
IV. Invertébrés. — Les mollusques céphalopodes ont non seulement des glandes salivaires, un foie et un pancréas rudinîentaire, mais beaucoup d'entre eux (poulpe, seiche) possèdent un appareil de sécrétion connu sous le nom de poche à encre, dont le canal excréteur vient déboucher près de l'anus. Le produit de cette glande, quand il s'épanche au dehors, trouble l'eau et favorise la fuite de l'animal.
La peau de tous les mollusques est recouverte d'une substance liquide mais gluante, laissant sa trace sur les objets que l'animal a touchés et que nous connaissons bien tous ; c'est ce liquide qui humecte la peau de l'escargot ; mais la coquille est certainement la sécrétion la plus intéressante dans cet embranchement. Elle est faite de substance calcaire, se compose d'une série de dépôts superposés à la manière d'écaillés et élaborés par les parois du manteau. Externe et bivalve chez les mollusques acéphalidiens '^privés de tête comme les huîtres), elle est univalve e: externe chez l'escargot (mollusques céphalidiens de la classe des gastéropodes) et souvent interne chez les seiches(mollusques céphalidiens céphalopodes); c'est, dans cette dernière classe, le biscuit de mer dont nous avons déjà parlé plus haut.
Dans la classe des articulés, on trouve à signaler beaucoup de sécrétions intéressantes:
La soie, dont la chenille du bombyx du mûrier fait un cocon (V. Ver à soie):
La cire, dont l'abeille construit les gâteaux alvéolés dans lesquels elle place son miel, et ce miel lui-même, formé par le mélange du suc provenant des nectaires des plantes et d'un fluide particulier sécrété par l'appareil digestif de l'insecte.
Beaucoup d'insectes sont pourvus, dans le voisinage de l'anus, de glandes dites anales d'où suinte un liquide particulier pouvant être épanché volontairement au dehors. C'est ce qui est facile à constater pour le carabe doré. Prenez ce bel et utile insecte avec la main, immédiatement vous voyez couler de son anus un liquide brun dont l'odeur acre et forte vous répugne : c'est le produit de ces glandes anales, au moyen duquel il cherche à se défendre contre vous, en vous inspirant le dégoût.
La toile que filent certaines araignées et qu'elles tendent afin de capturer leurs victimes ailées est tissée avec des fils sortis de 4 ou 6 mamelons
voisins de la bouche et constituant les filières. Chacune des ouvertures est percée de plus de 100 orifices par lesquels sort la matière textilo gluante et demi-liquide , mais qui se durcit aussitôt en autant de brins d'une extrême ténuité que l'animal réunit en un seul fil. Toutes les araignées ne sécrètent pas la substance dont nous venons de parler, mais toutes ont les deux mandibules terminées par un ongle acéré, mobile et traversé longitudinalement par le canal excréteur d'une glande située à la base de l'appareil masticateur. Le liquide que sécrète cet organe est venimeux et donne lamortaux proies vivantes que saisit et pique l'araignée avant de s'en nourrir.
C'est aussi à la classe des arachnides qu'appartiennent les scorpions, qui peuvent atteindre 15 centimètres dans l'Afrique et les Indes Orientales ; l'abdomen allongé de ces animaux se termine par un crochet creux en communication avec un venin, et percé d'une ouverture par laquelle le liquide toxique peut s'épancher. La piqûre de cet appareil cause des accidents inflammatoires plus ou moins graves, détermine la mort des petits animaux, et peut être aussi funeste pour l'homme.
Certains vers de la famille des tub'icoles ont le corps renfermé dans un tube calcaire sécrété par la peau. Le pied solide, composé de carbonate de chaux, appelé polypier, qui supporte les animalcules du corail, nous présente en eux l'exemple d'une sécrétion cutanée chez les rayonnes.
Enfin, les animaux les plus simples, ceux qui sont placés aux derniers échelons de la série animale, dans le groupe des protozoaires, et sont constitués par une petite masse de substance vivante des plus simples, peuvent cependant encore effectuer le travail de la sécrétion. Un grand nombre de rhizopodes du groupe des foraminifère* sont renfermés dans un test calcaire ou siliceux, percé d'un nombre variable de pores livrant passage au prolongement de leur corps qu'on appelle des pseudopodes.
Quoique microscopiques, les rhizopodes testacés sont importants ; ils peuplent toutes les mers en nombre absolument inimaginable, et dans les plus grandes profondeurs de l'Océan, le sol est recouvert de couches souvent profondes composées de leurs dépouilles solides. Dans un grain de craie, de la dimension d'une pointe d'aiguille, c'est par centaines qu'il faut compter les coquilles élégantes, à loges simples ou multiples, des rhizopodes fossiles. Les coucnes inférieures des terrains teniaires comprennent des assises appelées calcaires nummulitigues, — les pyramides d'Egypte en sont construites partiellement, — et ces calcaires doivent leurs noms aux innombrables tests calcaires de mimmulites (rhizopodes) dont ils sont littéralement farcis.
Les végétaux aussi ont leurs appareils de sécrétion ; on les appelle souvent même des glandes ; mais il n'y a pas identité parfaite entre l'acte sécréteur des animaux et cet acte dans les végétaux. [G. Philippon.]
SEL MARIN. — Chimie, XVI. — Le sel marin ou chlorure de sodium est un des corps les plus abondamment répandus. La mer en contient environ 3 p. 100. On peut évaluer ce que représente cette quantité en disant que si tout le sel contenu dans la mer était également répandu à la surface de la terre ferme, il s'élèverait à une hauteur d'environ 2 mètres. On rencontre de nombreuses sources d'eau salée ou saumâtre et des mines de sel gemme, dont les plus célèbres existent en Pologne et en Moravie. Celle de Wieliczka est la plus riche que l'on connaisse. L'exploitation a 3 kilomètres de long, 1 600 mètres de large et 300 de hauteur. Le même dépôt
SEL MAItIN
SELS
s'étend jusqu'à 2<i0 lieues do long et 40 de large en deçà et au-delà des monts Carpathes. Cotte mine de sel gemme, exploitée depuis six cents ans, est d'une magnificence extraordinaire. C'est toute une ville souterraine, où travaillent plusieurs milliers d'ouvriers. Le sel qu'elle contient est très pur et immédiatement livré au commerce.
Quand les mines donnent un produit moins pur, on le purifie en le dissolvant dans l'eau et l'on se trouve alors dans les mêmes conditions que quand on tire le sol de l'eau de la mer. Dans les pays chauds où l'évaporation au soleil est rapide, comme au sud et à l'ouest de la France, on fait arriver l'eau de mer sur de vastes terrains plats appelés marais salants. Quand l'eau s'est évaporée de manière à contenir plus d'un tiers de sel, celui-ci se dépose et cristallise en cubes ; on l'enlève au râteau et on forme sur le bord du marais des meules qui s'y égouttent et s'y sèchent. On retire ainsi environ 80 p. 100 du contenu solide de l'eau de mer. Ce sel est toujours altéré par une certaine quantité de terre, et est gris ou rougeâtre suivant les lieux. La saveur spéciale du sel gris et le préjugé qu'il sale mieux que le blanc proviennent de ce qu'il renferme toujours un peu de chlorure de magnésium. Dans les pays plus froids qui bordent la mer du Nord, on compte davantage sur l'action du vent pour hâter l'évaporation ; on élève artificiellement l'eau de mer, qu'on fait retomber sur une muraille de fascines appelée o bâtiment de graduation. » Pour avoir le sel tout à fait blanc, on le redissout dans trois fois son poids d'eau et on l'évaporé par la chaleur. L'eau-mèrc des marais salants, c'est-à-dire celle qui reste après l'extraction de la plus grande partie du sel marin, contient un grand nombre de produits intéressants qui ont été le point de départ de bien des découvertes, sulfate de soude, magnésie, brome, iode.
Le chlorure de sodium est incolore quand il est pur, inodore, d'une saveur bien connue. Sa transparence, quand on en taille des lames dans du sel gemme pur, égale celle du verre, et son pouvoir diathermane est le plus grand connu ; il laisse passer 0,92 de la chaleur rayonnante de toute provenance; tandis que le verre le plus transparent n'en laisse passer que les deux tiers dans les meilleures circonstances, et même arrête presque complètement la chaleur obscure. Le sel, soluble dans trois parties d'eau, est presque insoluble dans l'alcool anhydre ; l'alcool en contenant une petite quantité brûle avec une flamme d'une couleur jaune que l'on considère comme monochromatique. Cela est dû à la vapeur du sodium qui, aux hautes températures, donne au spectroscope les deux célèbres raies D.
Si le sel n'est pas le meilleur antiseptique, c'en est au moins un excellent et le seul qui convienne absolument à la conservation des aliments. Aussi l'usage des conserves dans la saumure ou au sel remonte-t-il à la plus haute antiquité. Le détail des précautions varie, mais il importe que la saumure pénètre bien exactement toute la masse ; généralement, avant de consommer ces conserves, on les fait dessaler par une macération de quelques heures dans l'eau douce. On a fait à cette alimentation des reproches plus ou moins justifiés. Les marins, dont les salaisons constituent la nourriture principale, parfois unique, sont atteints du scorbut; mais le scorbut résulte de toute alimentation insuffisante ou exclusive. Il y a eu fréquemment, et en particulier pendant le siège de Paris, des salaisons malsaines, vénéneuses ; cela tenait à leur préparation défectueuse. Somme toute, les salaisons sont d'excellents aliments dont il faut user et non abuser.
La saumure, qui a dissous une grand*- quantité des matières nutritives de la viande, est u condiment qui remplace avantageusement le sel pour la cuisson des aliments frais.
Le sel conserve les substances animales et végétales à cause de ses propriétés antiaeptiquea, c'est-à-dire en empêchant le développement des germes des microbes qui existent dans ces substances et tendant à leur destruction. 11 entrave de même la vie des parasites qui peuplent l<'^ corps des animaux vivants. A co point de vue. il est aussi nécessaire que les aliments eux-m Aussi, comme il n'en faut que quelques gramme! par jour à chaque personne, tous 1rs gom ments ont-ils trouvé dans le monopole du sel une source de revenus et souvent un moyen d'oppression. La France a subi la gabelle, et ce qui nous en reste aujourd'hui, l'impôt du sel, est un des plus durs pour la classe pauvre. Les douaniers, chargés d'empêcher la contrebande du sel dans les régions où il se fabrique, sont en guerre ouverte avec la population, et il en résulte chaque année un certain nombre de meurtres dans l'un ou l'autre sens. Le moyen âge, si ingénieux en fait de tortures, n'avait pas manqué d'appliquer la privation du sel aux victimes de la tyrannie religieuse, et c'était sans doute l'un des supj les plus atroces à cause de sa durée. Les landais ont jusqu'à ces derniers temps conservé, comme aggravation de peine, l'usage de nourrir sans sel les malheureux déportés dans leurs colonies pénitentiaires ; ces infortunés mouraient au bout de quelques années dévorés vivants par les helminthes.
Comme nous, les animaux ont besoin do sel. On sait avec quel plaisir un mouton croque une poignée de sel; dans quelques étables on place un ^ros morceau de sel compact que les bestiaux viennent lécher. .Mais l'usage du sel ne se répand pas dans nos compagnes comme dans les pays où, affranchi d'impôts, il se vend sept ou huit fois moins cher qu'en France. Le paysan n'aime pas à faire des expériences, et n'a pas confiance dans celles des autres, quand le hasard les lui a fait connaître. Il hésite à acheter du sel fort cher en vue d'une augmentation de produits à laquelle il croit peu. En Angleterre, des industriels ont fait d'immenses fortunes en vendant comme condiments pour les bestiaux des paquets de sel préparé, dont la grande valeur est sans doute due au sel plutôt qu'à la préparation. On recommande le sel de morue, qui a déjà payé les droits et ne peut plus servir pour la cuisine; on peut l'avoir à bas prix, et il serait utile d'en mélanger 1 centième au fourrage des bestiaux, d'en répandre avec les engrais quelques quintaux par hectare d'herbages.
Sans avoir la connaissance complète de son utilité, les peuples anciens ont soupçonné sa haute valeur et l'ont témoignée par cet usage si répandu de symboliser l'hospitalité par l'offre du pain et du sel. [P. Robin.]
SELS. — Chimie, XV. — L'acception du mot sel (latin sali a subi de nombreuses transformations dans l'histoire de la chimie, et elle n'est pas encore déterminée d'une manière reconnue par tous. Le premier sel fut le sel marin, aujourd'hui chlorure de sodium, que l'on trouva formé naturellement par l'évaporation des eaux de la mer ou de lacs salés produite dans des circonstances spéciales. Plus tard on reconnut dans des fissures de terrains argileux un autre corps cristallisé, soluble, ayant un goût comparable de loin à celui du sel de la mer; ce fut l'alun. Chose remarquable : les deux premiers sels connus sont des corps qui n'appartiennent aujourd'hui qu'imparfaitement à la classe type des sels, telle qu'elle est généralement définie. Plus tard les subs-
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tances cristallisées, solubles, à goût spécial, et se trouvant dans la nature, se multiplièrent ; tels sont : le nation (carbonate de soude), le sel de nitre ou salpêtre (azotate de potasse), le sel de Sedlitz (sulfate de magnésie), le sel admirable de Glauber (sulfate de soude), extrait pour la première fois par ce chimiste des eaux-mères des salines.
Ces derniers sont véritablement des sels suivant la définition de Lavoisier. Ce savant appelait sel le composé formé par la combinaison d'un acide et d'une base ; on sait qu'il ne donnait le nom d'acides qu'à des composés contenant de l'oxygène ou au moins crus tels ; pour lui les sels étaient des composés ternaires oxygénés ; le sel marin était un muriate de soude, et l'acide muriatique le premier composé oxygéné d'un radical non isolé dont le second était l'acide muriatique oxygéné, aujourd'hui le chlore. Quand la nature de ce dernier corps eut été déterminée par Gay-Lussac et Thénard, il se trouva que ce sel le plus ancien était un composé binaire non oxygéné, donc exclus de la nouvelle classe des sels. On l'y fit rentrer, comme on put, en créant pour lui et ses congénères le groupe des composés haloides. Ce groupe contient les chlorures, les bromures, les iodures, les fluorures. D'autre part, l'alun fut trouvé contenir du sulfate d'alumine combiné en proportion définie et simple à du sulfate de potasse, de soude, et d'ammoniaque; puis on découvrit d'autres substances inséparables de l'alun, où le sulfate alumineux était remplacé par un sulfate de chrome ou d'un autre corps. Voilà donc forcément une classe des sels doubles. Impossible alors de ne pas y introduire la série nombreuse des silicates doubles, triples. Mais tandis que les uns ont les proportions définies et simples de l'alun, chez d'autres, chez la plupart, ces proportions deviennent presque indéterminables ; les analystes sont obligés d'employer pour représenter leur composition des formules très compliquées, et quelques-uns, comme Delafosse, arrivent à nier la composition de ces silicates en proportions définies, et veulent ne considérer la silice que comme ayant agi en véritable dissolvant d'oxydes aux hautes températures ets'étant figée en mélanges plus ou moins irréguliers de composés isomorphes.
La netteté des limites de la classe des sels est encore diminuée par d'autres causes. Il y a nombre de composés ternaires oxygénés, en particulier ceux qui contiennent, de l'eau, auxquels on éprouve une grande répugnance à accorder le nom de sels, et pourtant l'acide sulfurique concentré, SO^HO, est, si l'on se conforme à la stricte logique, un sulfate de protoxyde d'hydrogène ; l'acide azotique ordinaire, un acide bien incontesté, Az03,:jHO, est un sel, un azotate tribasique ; la potasse caustique est un sel, un oxyhydrate de potasse. Il existe un composé cristallisable formé par l'union de deux oxydes du même élément, d'un métalloïde, l'azote ; on l'appelle souvent acide hypoazotique, bien qu'il n'existe pas d'hypoazotate ; c'est un composé binaire qu'on peut aussi considérer comme un sel, 2AzO* = AzO3, AzO5, d'autant qu'il existe un sulfate de la même base, les cristaux des chambres de plomb produits dans la fabrication de l'acide sulfurique , AzS209 == Az03,2S03. Il y a du reste des oxydes dits salins, comme l'oxyde manganoso-manganique Mn304 = MnO, MnO3, qui sont des sels au même titre que l'acide hypoazotique.
Il existe un sulfate d'ammoniaque, tout comme il y a des sulfates de potasse et de soude : c'est que l'ammoniaque,quoiqueétantun corps composé (AzH3,HOM appartientparses propriétés chimiques au même groupe que la soude et la potasse. Mais l'ammoniaque n'est que le premier d'un nombre infini d'alcalis organiques, de composition encore
plus complexe qu'elle, formant des sels incontestés avec les acides inorganiques, et aussi avec des acides organiques ou mixtes contenant également plus de deux éléments. Enfin des chlorures se combinent entre eux en proportions définies ou non ; de même des sulfures, des iodures, etc. Il a bien fallu admettre les chlorosels, les sulfosels, les iodosels sur le pied d'égalité avec les anciens sels de Lavoisier, devenus la simple subdivision des oxysels. Il existe encore d'autres combinaisons aujourd'hui relativement peu nombreuses et peu importantes, des composés binaires ayant comme élément commun, non plus l'électro-négatif, mais l'électro-positif, des oxychlorures, oxysulfures, iodobromures; et qui sait jusqu'où peut s'en étendre le nombre? Quant aux combinaisons franchement quaternaires de deux composés binaires n'ayant aucun élément commun, la liste commencée par les chlorures hydratés bien cristallisés et à proportions définies n'en est très probablement pas close. C'est ainsi qu'en étendant forcément la définition des sels de Lavoisier aux composés analogues, en maintenant dans leur classe les composés auxquels la tradition a constitué une sorte de droit, on arrive à comprendre dans les sels toutes les combinaisons chimiques possibles !
Cette introduction critique nous a paru indispensable, d'abord parce qu'elle n'énonce que des faits vrais, ensuite parce qu'elle montre le danger qu'il y a à établir des théories absolues sur un nombre restreint de faits. Il est rare que'des faits nouveaux ne viennent pas saper un édifice péniblement établi, et cependant l'esprit de routine le maintient au prix de grands efforts perdus pour la découverte de faits réels.
Un certain nombre de chimistes, qui sont toutefois encore la minorité et n'ont pas achevé de conquérir l'autorité officielle, laissent de côté toute hypothèse à priori dans la constitution des composés chimiques. L'école ancienne écrit la formule du sulfate de potasse K.O.S03, et semble ainsi indiquer que l'acide et la base y existent d'une manière distincte; la réalité est que le corps nouveau, le sel, n'a généralement rien de commun avec ses composants. Il est donc plus rationnel d'écrire, sans rien préjuger, cette formule ainsi : KSO'*. Pour la commodité do l'étude et des vues d'ensemble, on réunit les composés analogues, ceux qui ont une partie commune simple ou composée. Par exemple les sulfates de soude, NaSO>, d'ammoniaque AzH3,S04, sont des sels où le sodium, corps simple, l'ammonium, corps composé, se sont substitués au potassium du sulfate de potasse. Piemplaçons le groupement SO4 par Cl, I, S, etc. Nous obtenons les chlorures, iodures, sulfures de potassium. Ainsi l'on passe, par voie de substitution, d'un composé à un autre, et, en même temps qu'on obtient les groupements, les séries que donnait la théorie ancienne, on en obtient d'autres qu'elle excluait ou du moins ne prévoyait pas. Ce qui s'oppose au triomphe des idées si simples et si fécondes de la théorie dite unitaire par opposition à la théorie dualistique de Lavoisier et de son école, c'est le langage qui ne se transforme pas aussi facilement que des formules. Il nous reste à parler des généralités énoncées par des chimistes sur la neutralité des sels, sur l'action des agents physiques, sur celle de l'air, de l'eau, des corps simples, des acides, des bases, sur les actions réciproques de ces derniers. Ces généralités sont très utiles dans la pratique, mais manquent de rigueur absolue, à cause du défaut de précision de la classe à laquelle elles s'appliquent et de certains termes employés.
Quand un acide et une base forment plusieurs combinaisons, on appelle sel neutre celui dans lequel les propriétés de la base et de l'acide se ba-
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lancent ou se détruisent le plus complètement ; on | admit d'abord comme sel neutre celui qui était sans j action sur les teintures végétales et en particulier ne rougissait pas la teinture de tournesol, et ne ramenait pas au bleu celle qu'un acide avait rougie. Tel est le 6ulfate de potasse. Mais le réactif coloré ne permet pas toujours de découvrir le sel neutre. Ainsi le sulfate de cuivre rougit le tournesol, et les trois carbonates de soude le bleuissent. Derzélius, se fondant sur la composition de quelques sels envisagés comme neutres, établit pour chaque classe la condition de neutralité sur le rapport de l'oxygène de l'acide à celui de la base. Pour les sulfates ce rapport est 3, pour les azotates 5, pour les carbonates 2, etc. Le sulfate de cuivre CuO,S03, le sulfate d'alumine Al^OViSOS, la carbonate de soude XaO,CO!, l'azotate d'argent AgO,AzOs, sont des sels neutres. Les sels sont acides ou basiques selon qu'ils contiennent plus d'acide ou de base que le sel neutre contenant les mêmes éléments. Mais il y a encore des cas où un genre de sels ne contient aucune espèce sans action sur la teinture de tournesol. Comment trouver alors le rapport de Berzélius qui détermine le sel neutre? Alors, dit un auteur qui fait foi, on a recours « à une convention qui considère comme sels neutres les composés les plus stables ou les plus usuels, » c'est-à-dire encore une fois à l'arbitraire, source de divergences entre les chimistes.
Les sels ont une densité généralement croissant avec l'équivalent du métal contenu. La plupart sont inodores, ont un goût dépendant du métal plutôt que de la base. Beaucoup sont incolores, quelques-uns ont une coloration qui dépend de la base plutôt que du métal, et souvent analogue à celle de l'hydrate de la base. La chaleur agit sur les sels d'abord pour enlever l'eau de cristallisation, puis celle de combinaison; certains sels sont ensuite fondus et décomposés. Ces modifications sont généralement successives et ont lieu à des températures assez bien définies. L'alun, le borax, les phosphates alcalins, le sulfate de soude offrent sous ce rapport de curieux exemples dans le détail desquels nous ne pouvons entrer.
La lumière agit sur quelques sels ; ce fait est le point de départ de la photographie.
L'électricité décompose les sels. Les dissolutions des sels alcalins traversés par le courant de la pile se décomposent; l'alcali se rend au pôle négatif, l'acide au pôle positif, d'où le nom d'élément électro-positif donné à la base, d'électro-négatif à l'acide. Quand cette expérience est faite, avpc du sulfate de soude coloré au moyen de la teinture de dahlia ou de chou rouge, dans un tube en U, le milieu du tube reste violacé, le côté négatif devient vert, le positif rouge. Elle semble une confirmation éclatante de la théorie dualistique de Lavoisier. Mais si l'on agit sur d'autres sels métalliques à oxyde décomposable, comme le sulfate de cuivre, les sels d'argent ou d'or, ce n'est plus l'oxyde, mais le métal lui-même qui se porte au pôle négatif, tandis qu'au pôle positif se rend l'oxygène et l'acide, ou encore le corps simple ou composé combiné avec le métal, tel que chlore ou cyanogène. Ces expériences sont le point de départ de la galvanoplastie.
L'eau peut agir de trois manières sur les sels : les dissoudre, se combiner avec eux, les décomposer. Les sels alcalins sont en général solubles. Il est théoriquement intéressant et souvent pratiquement utile de connaître leur solubilité aux diverses températures. On connaît la quantité d'un sel dissoute dans 100 parties d'eau à une température donnée en évaporant à sec un poids connu de dissolution concentrée du sel à ladite tempétature. Les résultats pour chaque sel s'expriment à l'aide d'une courbe de solubilité. En général ces courbes s'élèvent rapidement; celle du nitre par
exemple devient verticale à 180°, point de fusion de l'azotate anhydre; d'autres offrent de remarquables exceptions; celle du sel marin est droite et horizontale, ce qui indique une solubilité égale à toute température ; celle du sulfata de soude présente un maximum et même un point de rebioussement à 33 degrés. Certains sels, peut-être tous avec des précautions convenables, présentent l'étrange phénomène de la sursaturation. La dissolution, se refroidissant dans un rase qui ne contient pas trace de sel solide, ne cristallise pas, bien qu'elle contienne plus de sel que ne l'indiquent les tables; elle est sursaturée. La présence d'un atome du sel solide ou peut-être d'un sel isomorphe suffit pour produire une cristallisation presque instantanée.
Généralement l'air contient cet atome, de sorte que la dissolution sursaturée dans un tube fermé se prend en masse aussitôt qu'on laisse pénétrer l'air. Mais, comme dans les expériences de M. l'asteur sur la génération spontanée, avec lesquelles celles de la sursaturation ont plus d'une analogie, l'air n'agit que comme véhicule de parties solides; car si l'on fait arriver sur la dissolution de l'air qui a passé à travers un tube assez long et tourmenté pour qu'il y ait laissé tous les corpuscules solides qui y étaient suspendus, il ne se produit plus de cristallisation.
L'eau se combine avec certains sels. Par exemple, le bisulfate anhydre de soude, 2NaO,S03, absorbe un équivalent d'eau et devient un vrai sel double. Le plâtre (sulfate de chaux), le bichlorure d'élain, le sulfate de cuivre anhydre, etc., absorbent de l'eau avec dégagement de chaleur. Cette eau, disent les chimistes, n'est pas de l'eau con. binée, c'est de l'eau de cristallisation, c'est un phénomène d'hydratation. Nous donnons ces mots pour ce qu'ils valent, et nous ne sommes pas plus capables d'indiquer la distinction entre l'hydratation en proportions définies et la combinaison, que les chimistes qui l'ont inventée. L'hydratation d'un sel varie avec la température de l'opération. Ainsi le borax prend 10 équivalents d'eau à o°, et 5 seulement de 40 à 50°. Il est des sels, carbonate de potasse, chlorure de calcium, qui absorbent l'eau de l'air : on les dit déliquescents; d'autres qui lui cèdent la leur, se dessèchent et forment une poudre, autrefois appelée fleur : on les dit efflorescents.
Un métal décompose le sel d'un autre meta) quand il a plus à'a/finité que lui pour l'élément ou le composé électro-négatif auquel ce dernier est combiné. Affinité ! encore un mot vague dont la science moderne ne se contente plus. Comment cette affinité se mesure-t-elle ? Par ses résultats; mais alors l'énoncé de la loi repose sur un cercle vicieux ; ce n'est plus une loi, mais une simple collection de faits sans connexion : le fer, le zinc, décomposent les sels de cuivre, de plomb ; ces derniers métaux les sels d'argent, de mercure, etc.
La même chose peut se dire de l'action réciproque des sels entre eux, dans laquelle rentre l'action des acides hydratés, sels d'eau, et des bases hydratées, hydrates d'oxydes. En fait de généralités, ce qu'on peut dire de plus net est ceci : Quand on mélange deux sels en état de réagir, c'est-à-dire de façon que l'un au moins soit rendu liquide par dissolution ou fusion, il peut se produire certaines quantités de quatre sels par une répartition convenable des bases et des acides. Si par une cause quelconque l'un d'eux s'élimine au fur et à mesure de sa formation, il y aura tendance à formation nouvelle de ce composé jusqu'à disparition de l'un des éléments ou des deux éléments nécessaires. Cela détermine la nature de la réaction. Berthollet avait énoncé deux lois, cas particuliers de
SELS
SENSIBILITÉ
la règle précédente et en général d'une grande utilité pratique, mais difficiles à appliquer dans certains cas spéciaux :
1° Quand on mélange deux solutions contenant chacune un équivalent d'un sel, et que ces sels, par l'échange de leurs bases et de leurs acides, peuvent former un sel insoluble dans les conditions de l'expérience, ce sel se forme et se précipite.
2° Quand on mélange par équivalents deux sels qui, par l'échange de leurs bases et de leurs acides, peuvent former un composé volatil à la température do l'expérience, ce sel se forme et se volatilise.
Exemples de la première loi : des solutions de sulfate de soude et de nitrate de baryte mélangées donnent du sulfate de baryte insoluble et de l'azotate de soude qui restent dissous. Autre exemple difficile à expliquer d'après la loi de iJerthollet : une solution étendue de carbonate de potasse et un lait de chaux donnent de la potasse caustique et du carbonate de chaux ; mais là réaction n'a plus lieu si la solution est concentrée, bien que la potasse caustique y soit très soluble, et le carbonate de chaux insoluble. — Exemples de la deuxième loi : l'acide sulfurique (sulfate d'eau) et 1 azotate de potasse donnent à chaud du sulfate de potasse et de l'acide azotique (azotate d'eau) ; la chaux anhydre et le chlorhydrate d'ammoniaque donnent du chlorure de calcium, du gaz ammoniac et de la vapeur d'eau. On voit que dans ce dernier cas la deuxième loi de Berthollet s'étend à des corps qui ne sont pas des oxysels, anciens sels de Lavoisier, mais à des oxydes, à des chlorures de corps composés.
Les grandes lois destinées à remplacer les précédentes, très souvent incomplètes et d'une précision insuffisante, sont celles que fournit la tliermochimie *. Dans cette science née d'hier et dont M. Berthelot est le véritable créateur, l'affinité de deux corps se mesure par la quantité de chaleur dégagée par leur combinaison ; de sorte qu'à l'aide d'un certain nombre de données et d'une méthode de calcul sur laquelle nous ne pouvons insister ici, on pourra toujours, étant connus les poids du corps en présence et les conditions de l'expérience, en prévoir le résultat et résoudre un problème de chimie comme un problème de mécanique.
Nous terminerons cet article en établissant la synonymie entre quelques noms vulgaires ou pharmaceutiques de sels inorganiques et leurs noms chimiques.
Alun
Sel ammoniac
Sel de Berthollet
Borax
Calomel
Cendre bleue
Céruse
Couperose blanche {ou vitriol blanc)
Couperose bleue [ou vitriol bleu)
Couperose verte (ou vitriol vert)
Sel d'Epsom ou de Sedlitz
Flux blanc
Sel de Glauber
Liqueur de Libavius . .
Nation
Nitre ou salpêtre
Or mussif
Pierre infernale
Plâtre
Sublimé corrosif.
Vert de Scheele
Sel volatil d'Angleterre
Sulfure d'alumine et d'un alcali.
Chlorhydrate d'ammoniaque.
Chlorate de potasse.
Borate de soude, l'rotochloruie de mercure.
Carbonate de cuivre.
Carbonate de plomb.
Sulfate de zinc.
Sulfate de cuivre.
Sulfate de fer.
Sulfate de magnésie.
Carbonate de potasse.
Sulfate de soude.
Bichlorure d'étain.
Sesquicarbonate de soude.
Azotate de potasse.
Bisulfuie d'étain Nitrate d'argent.
Sulfate de chaux.
Bichlorure de mercure.
Arsénite de cuivre.
Carbonate d'ammoniaque.
[Paul Robin.]
SEINS. — V. Sensibilité. — V. en outre Tact, Odorat, Ouïe, Vue.
SENSIBILITÉ. — Zoologie et Physiologie, XXXVIII. — La sensibilité est la faculté que possède l'animal de percevoir les impressions diverses qui lui viennent, soit des objets extérieurs, soit des profondeurs mêmes de son propre organisme. Nous écartons de cette étude certains phénomènes, d'une très lointaine analogie, observés chez quelques plantes (Dionœa, etc.). L'homme ne saurait juger des sensations de ses semblables ou de celles des animaux, que d'après ce qu'il observe et sent en lui-même, d'après les siennes propres; les mots que nous venons d'employer, sentir, percevoir, ont donc forcément une signification qui ne saurait s'entendre des fonctions végétales. L'animal seul possède les organes spéciaux par lesquels se manifeste cette faculté caractéristique.
Entre tous les animaux, l'homme est celui qui possède, dans toute sa plénitude, ce mode d'existence refusé aux végétaux, celui qui ressent le plus d'impressions variées, et qui est le mieux organisé pour les différencier.
En effet, l'appareil sensitif de l'homme occupe, à peu d'exceptions près, tous les points de l'organisme, et il n'y a pas de région qui ne soit munie de nerfs et capable de sentir. Mais en outre, cet appareil présente, à la surface même du corps, un certain nombre d'organes, d'une structure particulière (les organes des sens), qui perçoivent chacun un ou plusieurs des attributs des corps extérieurs.
A cette division de l'appareil correspond une division des sensations. Il y en a deux grandes catégories, l'une, celle des sensations générales perçues par tous les nerfs sensitifs du corps; l'autre, celle des sensations spéciales, transmises par les organes des sens. Les premières sont vagues, mal définies, et ne nous donnent sur le siège et la nature de la cause que des notions incertaines: la douleur, le malaise, la faim, sont des types de ce premier genre. Les secondes nous renseignent sur certains caractères précis et déterminés de la cause, couleur, température, forme, etc. Mais il ne faudrait pas croire qu'une différence bien tranchée sépare toujours ces deux catégories; il y a au contraire, de l'une à l'autre, une foule de transitions et d'intermédiaires.
Les sensations générales sont infiniment répandues. Tous les tissus, avons-nous dit, possédant des nerfs, sont par suite le siège de ces impressions. Les surfaces muqueuses, digestive ou pulmonaire, sont sensibles au contact des agents étrangers à l'organisme, air ou aliments. Les muscles sont le siège d'une curieuse sensation, désignée sous le nom de sens musculaire, qui nous renseigne sur le degré, sur l'énergie de la contraction ; c'est ainsi que nous pouvons apprécier le poids d'un objet, alors même que la peau de la main qui le soulève est insensible: nous ne l'apprécions, nous ne l'évaluons, dans ce cas, qu'au degré de l'effort nécessaire, c'est-à-dire de la contraction de certains muscles. La fatigue, les courbatures, ne sont autre chose que la souffrance du muscle épuisé, surmené. Les os, les glandes, plus pauvres en nerfs, possèdent cependant encore une sensibilité relative, et la maladie, l'inflammation par exemple, peut leur prêter une richesse passagère de sentiment, jusqu'à donner lieu à d'atroces douleurs.
La douleur et le plaisir physiques rentrent dans le groupe des sensations générales, soit que nous ne puissions en préciser le siège (mal-être de la faiblesse, de la fièvre, plaisir de la satiété, etc.), soit que, le siège étant précis, nous ne puissions déterminer la cause (douleurs en général).
A y regarder de près, on constate que chacune de nos fonctions, alimentation, respiration, etc., provoque, si elle n'est pas accomplie, des sensations générales désagréables, que nous désignons
SENSIBILITE
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sous des noms particuliers, soif, faim, etc., ou sous le nom commun de besoins physiques; elle provoque, en revanche, lorsqu'elle est satisfaite, des sensations générales agréables, parfois confuses et obscures, souvent d'une extrême intensité. Il semble que la nature ait voulu sans cesse avertir l'animal de la nécessité d'accomplir les actes indispensables à son existence propre, ou à la vie de l'espèce, puis le récompenser de son obéissance. Ces sensations seraient, à ce compte-là, pour nous, comme elles le sont pour les animaux, notre meilleur guide dans la conduite de notre être physique: mais la volonté et l'intelligence interviennent trop souvent ici pour fausser cette sensibilité révélatrice, pour dépasser le juste degré du besoin naturel, parfois même pour créer un besoin nouveau (gourmandise, ivrognerie, etc.).
Mais ce n'est pas seulement la fonction voulue, et dont on a conscience, qui retentit ainsi, en plaisir ou en peine, sur le cerveau : c'est la vie tout entière, en ses différentes et dernières parties, ce sont les mille vies des organes, des tissus, de chaque point de ces organes et de ces tissus, qui provoquent en nous des sensations continuelles. Nous ne décomposons pas, nous n'analysons pas ces sensations, sourdes et confuses; nous ne faisons que percevoir la résultante, et comme l'harmonie générale de ce concert qui s'élève à tout instant de tous les points de notre être : c'est là le sentiment de l'existence. Quand aucune discordance ne vient troubler cette harmonie, quand tous les organes o ont plaisir » à vivre, que l'air semble pur aux poumons, le sang riche aux tissus, qu'enfin le jeu de la machine entière est aisé, régulier et libre, alors se produit en nous la sensation du bien-être, révélation de la santé. Au contraire, un trouble apporté à l'équilibre organique se traduit, en dehors même des douleurs locales, par le malaise général.
Si là se bornait le rôle de la sensibilité, l'homme serait simplement un être qui jouit et qui souffre. Mais, à côté des sensations de peine ou de plaisir, les appareils particuliers des cinq sens nous donnent celles de la seconde catégorie, les sensations spéciales, et nous révèlent l'appa- *ence et les attributs des corps qui nous entourent. Nous ne ferons pas ici la description de ces sensations, puisque chacune est traitée à part dans un article séparé (V. Tact, Odorat, Ouïe, Vue). Nous dirons seulement que l'étude du développement embryonnaire des organes révèle ce fait intéressant : que tous les appareils des sens dérivent primitivement de la peau. Cette communauté d'origine anatomique correspond-elle à une analogie physiologique? Question qui n'a pas une bien grande portée, mais que nous tranchons affirmativement. On peut dire, en un certain sens, que la vue, l'ouïe, l'odorat et le goût, ne sont que des « tacts » différents : nous ne pouvons, en effet, concevoir que des actions de contact, et la vue, l'odorat, etc., ne sauraient consister que dans l'ébranlement de l'appareil nerveux au contact d'un corps extérieur, air, éther, aliments, etc.
La sensibilité est sujette à deux sortes d'erreurs. Les premières viennent de ce que les sens se meuvent entre des limites infranchissables : l'oreille par exemple cesse de percevoir les sons, quand le nombre des vibrations descend au-dessous d'un certain chiffre, ou monte au-dessus d'un chiffre également déterminé. Au delà ou en deçà de ces bornes, encore bien qu'il se produise des sons, c'est pour nous le silence. C'est ainsi encore que la main ne différencie que les températures comprises entre 0° et 70°.
La seconde source d'erreurs vient de ce fait (dont il est parlé à l'article Système nerveux), que le cerveau reporte à l'extrémité des nerfs toute excitation exercée sur un point quelconque
du trajet nerveux, fût-elle directement exercée sur le centre récepteur lui-même. C'est ainsi qu'un malade, atteint d'une tumeur cérébrale, se pi lignait de sentir une affreuse odeur de tonnerre vert. Association qui semble étrange au premier abord, et qui s'explique cependant le plus aisément du monde : chez lui les trois centres cérébraux de l'odorat, de l'ouie et de la vue, irrités par la lésion, reportaient à l'oreille, au nez et à l'œil les sensations qu'ils éprouvaient. Ces perceptions fausses, ou plutôt ces erreurs de siège surdos perceptions réelles, sont le fond du phénomène de l'hallucination.
C'est dans ce fait, de Y extériorité des sensations, qu'il faut chercher la clef d'un phénomène curieux, celui des sensations associées. Quand une sensation très intense est transmise au cerveau, l'ébranlement communiqué aux cellules du centre cérébral auquel aboutit le nerf se propage, en quelque sorte, aux cellules d'un centre voisin. Ce centre, ainsi excité par voisinage, provoque une sensation identique à celle que nous éprouverions s'il avait été mis enjeu par les nerfs qui le font communiquer avec la périphérie. C'est ainsi que l'irritation de la muqueuse de l'oreille produit une impression de picotement dans la gorge, et amène la toux et le vomissement. L'excitation du pied entre le 5e et le 4e orteil détermine une sensation de chatouillement vers l'ombilic, etc.
Tels sont, envisagés dans leur ensemble, les phénomènes physiologiques de la sensibilité. Très complexes, très variables suivant les individus, les races, les habitudes, les états de santé ou de maladie, ils se résolvent tous en un type commun et, on pourrait dire, en un schéma unique : l'ébranlement d'un organe spécial placé en un point quelconque du corps vivant, et la propagation de cet ébranlement le long de conducteurs nerveux jusqu'aux centres percepteurs.
|Dr E. Pécaut.]
SENSIBILITÉ. — Psychologie, III, VI. — La sensibilité est une faculté commune à l'animal et à l'homme. Mais chez l'homme, sous l'influence de l'intelligence et des idées, elle revêt des caractères particuliers et prend un essor extraordinaire. Montrons d'abord ce qu'est en lui-même un fait élémentaire de sensibilité; nous verrons ensuite comment se développent chez l'enfant et chez l'homme les phénomènes qui se rattachent à cette faculté.
Tout fait de sensibilité est d'abord un fait conscient. La conscience peut être vague, indécise, mais si petite qu'elle soit, elle accompagne toujours les faits sensibles. Nous ne saurions admettre la sensibilité inconsciente dont parlent quelques physiologistes. On ne peut pas plus comprendre une sensibilité qui ne sent pas, qu'une pensée qui ne pense pas. Il est vrai que certaines plantes, la sensitive par exemple , par les mouvements qu'elles exécutent au contact des corps étrangers, présentent les apparences d'une véritable sensibilité, que ce contact froisserait et irriterait. Mais il est bien évident que ces phénomènes ne résultent chez les végétaux que d'un mécanisme aveugle et inconscient. Il no vient à l'esprit de personne d'attribuer réellement la sensibilité aux plaques photographiques qu'on nomme cependant plaques sensibles. C'est par un abus de mots tout semblable qu'on se risque à parler de la sensibilité chez les plantes.
Le second caractère des faits sensibles, c'est qu'ils sont affectifs, c'est-à-dire qu'ils déterminent dans la conscience un plaisir ou une peine. Prenons par exemple les phénomènes sensibles qui résultent du sens de la vue. Toute sensation de nos yeux, à l'origine au moins, est à la fois représentative et affective. Lorsque l'enfant aperçoit la
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lumière d'une bougie, en même temps qu'il se représente la flamme dont l'image se grave dans sa mémoire, il éprouve un plaisir plus ou moins vif. Lorsqu'on lui présente la serviette qui va servira le débarbouiller, à la fois il reconnaît l'objet désagréable, et ressent une émotion pénible qui se manifeste par ses cris et par ses pleurs. Rousseau, dans l'Emile, prétend à tort que chez l'enfant toutes les sensations sont exclusivement affectives. Ce qui est vrai, c'est que, au début de la vie, la sensibilité, avec ses impressions de plaisir ou de peine, l'emporte dans la sensation sur la représentation intellectuelle. Mais cette représentation existe déjà, bien que vaguement perçue. Peu à peu, avec le progrès de l'âge, c'est elle qui dominera la sensibilité; les perceptions deviendront indifférentes, c'est-à-dire qu'elles ne seront accompagnées d'aucun plaisir ni d'aucune peine ; elles nous apporteront purement et simplement la connaissance de l'objet.
Quoiqu'il en soit, ce qui, parmi tous les autres faits de la conscience, caractérise les faits sensibles, c'est qu'ils sont agréables ou désagréables. Le plaisir et la peine, tel est le phénomène essentiel de la sensibilité. Reste à en expliquer la nature et l'origine.
D'après certains philosophes, Kant par exemple, le plaisir serait un phénomène négatif, et la douleur seule un fait positif. C'était déjà l'opinion de Cardan, qui soutenait que le plaisir n'était pas autre chose que la cessation de la douleur. Ce philosophe original, mettant sa théorie en pratique, s'imposait à lui-même des douleurs volontaires afin d'augmenter le nombre de ses plaisirs.
On ne saurait contester sans doute que le plaisir et la douleur ne soient en relation étroite. Nombre de jouissances ne sont des jouissance&que parce qu'elles succèdent à des privations. La douleur ressentie avive le plaisir qui vient après elle. On se rappelle l'apologue de Socrate. qui disait : « Le plaisir et la douleur sont inséparables : Jupiter les a liés l'un à l'autre par une chaîne d'or, de telle sorte que ces deux compagnons se suivent à peu de distance. »
Il n'en est pas moins certain que le plaisir ne dépend pas nécessairement de la douleur. Toutes les impressions agréables ne sont pas précédées d'impressions désagréables. On peut éprouver du plaisir à manger quoiqu'on n'ait pas souffert de la faim. De même tous les besoins naturels satisfaits procurent du plaisir sans qu'ils aient été assez vifs pour causer de la douleur. Remarquons d'ailleurs que si le plaisir résultait seulement de la cessation de la douleur, on ne pourrait éprouver •deux plaisirs de suite, ce qui n'est pas conforme à l'expérience.
Il ne faut donc pas chercher à expliquer le plaisir par la douleur, ni la douleur parle plaisir. La douleur et le plaisir sont deux phénomènes également réels, mais contraires, qui proviennent de •deux situations différentes de l'àme. La source du plaisir, c'est une activité normale et modérée. La douleur dérive au contraire de tout empêchement apporté à l'exercice de notre activité, ou bien d'une nrtiviié surmenée et exagérée, d'un excès d'activité.
Plusieurs objections ont été élevées contre cette théorie. On a dit que l'inaction, tout aussi bien que faction, pouvait procurer du plaisir. Mais cette -objection n'est pas sérieuse. Tout le monde sait que les paresseux s'ennuient; s'il en est qui semblent satisfaits et heureux, c'est que ce sont de faux paresseux, qui n'ont abandonné un travail que pour se livrer à d'autres occupations plus conformes à leurs goûts et plus proportionnées à leurs forces. Le rêveur, par exemple, qui trouve un charme infini dans ses rêveries, n'est inactif
qu'en apparence : son imagination est constamment en jeu.
Une autre objection plus sérieuse est tirée de ce fait que des actes analogues déterminent tantôt du plaisir, tantôt de la peine. Quand on mange une orange, fait remarquer Stuart Mill, on éprouve une sensation agréable : rien de plus désagréable, au contraire, que de goûter la rhubarbe. Dans les deux cas l'organe du goût a été excité de la mènie manière par un suc acide. D'où vient que les effets produits sont différents? Il serait plus facile sans doute de répondre à cette question, si l'on connaissait mieux le mode d'action des nerfs du goût. Il est probable que par leurs qualités propres la rhubarbe et l'orange impressionnent différemment les nerfs, que l'une gêne leur action, tandis que l'autre l'excite. D'ailleurs ce n'est pas une objection de détail qui peut faire rejeter une théorie vérifiée et justifiée par les faits dans la majorité des cas.
En effet, que l'on considère l'enfant ou que l'on considère l'homme, on reconnaît que tous les plaisirs résultent d'une activité réglée, toutes les peines, d'une activité immodérée ou de l'inaction. Les enfants dans leurs jeux éprouvent d'autant plus de plaisir qu'ils agissent davantage. Si la chasse et les diverses sortes de sport sont des distractions recherchées par les hommes, c'est qu'elles permettent le déploiement de l'activité physique. Ce sont les calculs et les combinaisons qui. en excitant l'activité intellectuelle, rendent intéressants des jeux tels que les cartes et les échecs.
On peut donc admettre comme définitivement établie cette vérité psychologique que le plaisir résulte de l'activité, que « le bonheur, comme disait Voltaire, est dans l'action, » et les pédagogues auront à profiter de cette théorie pour y trouver la règle essentielle du travail attrayant. Mais la sensibilité se manifeste par d'autres faits que le plaisir et son corrélatif, la douleur. Ce qui la caractérise encore, c'est le fait de rechercher le plaisir et d'éviter la douleur : ce qu'on exprime d'habitude en disant que la sensibilité est la faculté d'aimer et do haïr. Il y a dans la conscience des phénomènes d'attraction et de répulsion, de désir et d'aversion. Est-ce le plaisir et la peine qui sont les phénomènes initiaux, les principes de ces inclinations et de ces antipathies, ou au contraire faut-il voir dans ces tendances et ces aversions les racines du plaisir et de la peine?
Il y a lieu de distinguer ici les inclinations instinctives et innées, antérieures au plaisir et à la douleur, et les inclinations conscientes, déterminées par l'expérience préalable d'une impression agréable ou désagréable. Ainsi, l'enfant, la première fois qu'il tète, a une inclination naturelle à saisir le sein de sa nourrice, et il y trouve un plaisir qu'il ne soupçonnait pas. Mais une fois qu'il a expérimenté ce plaisir, il devient capable de le désirer. Le désir suppose le souvenir du plaisir ressenti, et de même l'aversion implique la mémoire d'une sensation désagréable. Ce qui n'empêche pas la sensibilité d'aspirer dès l'abord et sans le savoir à la satisfaction de ses divers appétits. On ne saurait comprendre la thèse des philosophes qui font dériver tous les phénomènes sensibles d'un plaisir ou d'une peine antérieurement éprouvés. 11 n'y a que les inclinations factices, les habitudes artificielles de la sensibilité qui soient de cette nature. Tout ce qui est naturel dans la sensibilité suppose une tendance primitive. L'âme n'est pas plus une table rase au point de vue de la sensibilité qu'au point de vue de l'intelligence. Il y a des inclinations innées comme il y a des principes innés de la raison.
La sensibilité est donc un ensemble d'inclinations, qui, suivant qu'elles sont favorisées ou con-
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trariées dans leur développement et leur action, Droduisent le plaisir ou la douleur.
Mais ces inclinations sont de diverse nature et peuvent être distribuées en deux grandes catégories, les unes se rattachant à la sensibilité physique, les autres à la sensibilité morale. La première a pour caractère d'être déterminée directement par un fait matériel : le plaisir et la peine, dans ce cas, se localisent dans un des organes du corps. Tels sont les phénomènes de brûlure, de piqûre, les impressions des cinq sens, etc. La sensibilité morale, au contraire, est déterminée par une idée, par un phénomène intellectuel, et les plaisirs et les peines auxquels elle donne lieu ne sont pas localisés dans une partie du corps. L'amitié, la peur, la colère, les émotions de l'art, sont des faits de sensibilité morale. Sans doute ils se compliquent eux-mêmes de phénomènes de représentation sensible. Le plaisir de l'artiste suppose l'impression visuelle que le tableau ou la statue laisse dans les yeux : mais cette représentation matérielle de l'objet n'est pas la cause du plaisir éprouvé. En effet, un paysan et un homme cultivé placés devant le même chef-d'œuvre ne sont pas impressionnés de la même manière, bien que la sensation soit la même pour tous deux. L'un restera presque indifférent, l'autre sera vraiment ému. L'émotion esthétique ne saurait se produire sans un certain développement d'idées et de souvenirs.
Les phénomènes de la sensibilité physique peuvent eux-mêmes se répartir en plusieurs catégories :
1° Les sensations de la vie organique, ou se?isations internes, qui proviennent des fonctions et des besoins de la vie. Voici, d'après le psychologue anglais Bain, l'énumération de ces sensations : 1° sensations organiques des muscles : coupure, déchirure, crampes, fatigue; 2° sensations des nerfs : fatigue nerveuse ; 3° sensations de la circulation et de la nutrition : faim, soif, nausées, dégoûts ; 4° sensations de la respiration : suffocation, etc. ; 5° sensations intimes de chaleur et de froid, frisson ; G° sensations électriques. « L'ensemble de toutes ces sensations et de beaucoup d'autres infiniment petites qui murmurent en quelque sorte dans le dernier fond de nos organes viennent se confondre dans une sensation générale, unique, qui accompagne toute notre existence, qui a des alternatives de force et de faiblesse, de clarté et d'obscurité, qui s'affaiblit et qui s'évanouit presque dans le sommeil, qui dort dans l'enfant et s'endort dans le vieillard : la sensation vitale. » (P. Janet.)
Aux sensations internes doivent se rattacher aussi celles qui résultent des appétits : le besoin de nourriture, le besoin de repos ou de sommeil, l'instinct de reproduction.
2° La seconde classe des phénomènes de la sensibilité physique comprend les sensations externes, celles qui résultent de l'exercice des cinq sens : les plaisirs du goût, de l'odorat, de la vue, de l'ouïe et du toucher.
La sensibilité morale comprend, elle aussi, un grand nombre d'inclinations, les unes personnelles et égoïstes, les autres affectueuses et sociales, les autres enfin qui ont pour objets le vrai, le beau et le bien (V. pour cette classification des inclinations morales les articles Inclinations et Instinct).
Cherchons maintenant selon quel ordre d'évolution la sensibilité se manifeste et grandit d'âge en âge.
C'est une question de savoir si l'enfant débute dans la vie par une impression de plaisir ou par une impression de peine. Dans son livre Dm plaisir et de la douleur, M. Francisque Bouillier affirme, pour des raisons métaphysiques surtout, que le plaisir doii
précéder, ne fût-ce que d'un instant insaisissable, I apparition de la douleur. A supposer que cet ordre de préexistence et de succession soit la loi nécessaire de la sensibilité, il faut remarquer que cela n'engage en rien et ne détermine pas la nature de la première impression do l'enfant. La question est en effet réglée dans la vie intrautérine, et l'enfant n'attend pas de naître pour souffrir ou pour jouir, pour ressentir un vague bien-être ou d'infiniment petites douleurs.
On a prétendu que pour un des seus qui se développent les premiers chez l'enfant, pour le toucher, l'enfant éprouvait de bonne heure des impressions désagréables, qui ont pour résultat de le faire grimacer, crier : mais qu'on ne trouvait point trace chez lui de plaisir tactile avant l'âge de quelques mois. L'observation est juste, mais il faut donner la raison do cette différence apparente. De ce que les impressions agréables produites par la chaude douceur du sein, par le contact d'une étoffe moelleuse ou d'une main caressante, ne se manifestent pas chez l'enfant, il ne faut pas en conclure qu'elles n'existent pas : c'est l'expression seule qui leur manque. La douleur trouve plus tôt que le plaisir le moyen de s'exprimer, et il est facile, de comprendre les raisons naturelles de cette priorité. L'expression de la douleur est une expression de besoin et de nécessité, parce que la douleur, anormale, quoique fréquente, proùent du trouble des fonctions, compromet la vie et la santé, et par suite réclame du secours. Le plaisir, au contraire, correspondant à un état sain des organes et à un développement régulier des facultés, n'aspire pas avec la même énergie à se manifester au dehors : il n'y a pas d'inconvénient à ce qu'il reste latent, et l'expression du plaisir est, si l'on peut ainsi dire, une expression de luxe dont l'enfant peut se passer pendant quelque temps. Yoiià pourquoi le rire et le sourire ne se manifestent que longtempsaprès les cris.
11 serait trop long de suivre ici pas à pas l'évolution graduelle de la sensibilité enfantine et de rechercher avec détail ce que le nourrisson aime et n'aime pas. Ce qui est à noter, c'est que la sensibilité se présente de très bonne heure chez l'enfant sous ses formes les plus diverses : la crainte, le plus souvent causée par l'apparition d'un objet nouveau, et qui ne se distingue pas encore nettement de l'étonnement et de la surprise; la jalousie, qu'on a observée dès l'âge de sept mois; la colère, plus précoce encore; la curiosité, qui fait que vers huit ou dix mois un enfant s'intéresse déjà à des objets qui n'ont aucun rapport avec la faim ou la gourmandise ; enfin la sympathie et l'antipathie, qui chez l'enfant ont pour objet non seulement les personnes humaines et les animaux, mais les choses inanimées.
Ce qui est remarquable aussi, c'est que la sensibilité morale ne se développe qu'après la sensibilité physique. Les premières sympathies de l'enfant, par exemple, ne s'attachent qu'aux personnes qui lui procurent un plaisir sensible. L'enfant de trois ans no sourit volontiers qu'à sa nourrice et à sa bonne, à la première parce qu'elle lui rappelle les douces impressions de l'allaitement, à la seconde parce qu'elle le berce mollement. L'habitude, la familiarité jouent aussi un rôle dans le développement des affections naissantes et d'une sensibilité qui s'effraie de tout ce qui est nouveau, inconnu. Plus tard, lorsque, aux plaisirs du goût, du contact s'ajouteront ceux de la vue et de l'ouïe, la sympathie déterminée par ces nouvelles sensations agréables se portera sur les objets colorés ou sonores, sur les animaux par exemple, qui par la grâce de leurs mouvements ou la vivacité de leurs cris donnent à.
SERVAGE
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la vue et à l'ouïe de l'enfant l'occasion de s'exercer. La sympathie enfantine, en résumé, suit pas à pas les manifestations successives du plaisir sensible. Ce n'est pas une raison cependant pour confondre les inclinations sympathiques avec les inclinations égoïstes. Aimer les autres ne sera jamais la même chose que s'aimer soi-même.
L'étude attentive de ces progrès lents et continus de la sensibilité, s'élevant peu à peu des plaisirs les plus grossiers des sens jusqu'aux émotions les plus délicates du cœur, c'est la meilleure réfutation qu'on puisse opposer à l'erreur des pédagogues qui, comme Rousseau, veulent attendre la quinzième année pour développer les sentiments moraux. On ne saurait trop tôt cultiver la sensibilité morale de l'enfant, et exercer dans les amitiés enfantines, dans les affections de la famille, une sensibilité destinée plus tard à s'éprendre de plus grands objets encore. 11 faut sur ce point s'en rapporter a la nature, à l'instinct, et donner cours, dès la jeunesse, aux premières émotions, aux premiers élans du cœur. L'éducation de la sensibilité sera d'abord négative : elle se contentera d'écarter tout ce qui pourrait froisser, comprimer la sensibilité naissante. Mais peu à peu elle deviendra positive, c'est-à-dire qu'elle recherchera toutes les occasions d'exciter et en même temps de régler les sentiments, d'intéresser les plaisirs de l'enfant aux choses bonnes et belles. [Gabriel Compayré.]
SERBIE. — Pour la géographie, V. Turquie; pour l'histoire, V. Slaves,
SERPENTS. — V. Reptiles.
servage.— Histoire générale, XVIII. — Le servage, condition passagère de l'esclavage à la liberté, a été par excellence l'institution du moyen âge, intermédiaire entre les temps antiques et les temps à venir. Pourtant ce n'était pas une institution tout à fait nouvelle et sans précédents. Sous des noms différents, l'antiquité avait connu et partiellement pratiqué le principe essentiel du servage, qui est l'attachement du cultivateur au domaine du maître. L'ilote à Sparte n'était qu'un tenancier héréditaire; à Rome, les esclaves rustiques, sous un régime plus précaire, avaient cependant une condition analogue ; avec les animaux, les outils, ils composaient « la garniture du sol » ; « on les vendait avec lui, et on ne les vendait guère sans lui » (Fustel de Coulanges), bien que le maître en eût la faculté ; l'usage ici précédait le droit. Les empereurs Valentinien et Gratien défendirent même au ive siècle « de vendre sans la terre les esclaves des campagnes. » A côté d'eux et en bien plus grand nombre, à la même époque, se trouvaient les colons. Cette classe comprenait et finit par confondre les esclaves inscrits sur les registres du cens [censiti) ; les affranchis établis sur les domaines de leur ancien maître devenu leur patron ; les fermiers qui cultivaient le sol d'autrui moyennant une redevance; les colons proprement dits, libres encore, mais unis au propriétaire et au sol par un bail héréditaire; enfin les prisonniers barbares établis par groupes et quelquefois par tribus sur les champs en friche de la frontière. « Ce qui caractérise véritablement leur situation, c'est que le sol qu'ils cultivaient ne leur appartenait pas. Ils en payaient une redevance annuelle, soit en fruits soit en argent. On ne pouvait jamais les chasser de la terre qu'ils occupaient, et ils n'avaient pas non plus le droit de la quitter. » (Fustel de Coulanges.) Mais ils étaient en même temps les hommes du propriétaire, et celui-ci choisissait parmi eux les soldats que la loi lui imposait d'entretenir aux armées. Dans la Germanie contemporaine de Tacite, les mœurs, en rendant honorable pour ses compagnons le service domestique du chef, écartaient l'esclave ou liteàe la maison pour le reléguer aux
champs. Les légendes disaient que la divinité avait fait naître le serf « au teint noir, aux mains calleuses, au dos voûté » ; sa tâche était « de labourer les champs, de creuser les tourbières, de garder les chèvres et les porcs. » Ainsi, en entrant violemment dans la société romaine, les Germains n'apportaient aucune institution qui pût entraver la transformation déjà commencée de l'esclavage ; et le trouble qui fut le premier résultat de leurs invasions ne pouvait que précipiter la décadence du système ancien.
Développement du servage. — En effet, quand César était entré en Gaule, il avait trouvé le pays dans un état de transition entre le régime du clan et celui de l'Etat constitué sous une force publique maîtresse et reconnue. L'instabilité et les dissensions avaient forcé les pauvres à rechercher un patron puissant qui les nourrît et les protégeât, mais auquel ils se donnaient en retour tout entiers. Suspendue par la conquête romaine, cette évolution sociale reprit son cours quand s'éclipsa le pouvoir impérial. « Le pauvre se met sous la dépendance du riche pour recevoir de lui la nourriture et pour vivre en sûreté sous sa protection. » (St Augustin.) C'était l'usage ancien sous un nom nouveau, la recomnwndation. <> Le patron est leur unique souverain, il est leur roi et leur loi... ils ne doivent plus regarder qu'à lui et n'espérer qu'en lui. » (Fustel de Coulanges.) Et les invasions, par l'instabilité, par les périls incessants qu'elles amenaient avec elles, par la ruine du pouvoir impérial qui fut leur conséquence, par les institutions même de la Germanie où dès longtemps le patronage était en vigueur, eurent pour conséquence naturelle l'extension et la pratique générale du système delà clientèle. Au ixe siècle, l'évolution était arrivée à son terme : le « droit de sauvement ou de garde » était établi ; le seigneur devait protéger le laboureur et celui-ci payait une redevance. « Je vous reçois en mon sauvement et défense et je vous promets en bonne foi de vous garder vous et vos biens, ainsi que doit faire un bon gardien et seigneur. » (Fustel de Coulanges.)
En même temps que la force des circonstances faisait ainsi déchoir les hommes libres dans cette demi-servitude que l'établissement définitif du système féodal devait rendre régulière et plus lourde, par un contre-coup de l'invasion l'esclavage allait se trouver adouci par la transformation de l'esclave industriel et domestique en esclave agriculteur. L'absence de sécurité avait peu à peu ruiné le commerce, et, à la suite, l'industrie ; la terre devenait ainsi l'unique source de richesses; on lui appliqua l'esclave, seule machine qu'on connût alors ; et la classe servile obtint ainsi une condition voisine de l'ancien colonat. et de la recommandation féodale. Du mélange des deux classes et de la confusion des deux régimes résulta le servage.
Caractère du servage. — Au pied du donjon féodal, protégé, puis écrasé par lui, était le village, humble et pauvre, peuplé des serfs, laboureurs, boulangers, forgerons, selliers, etc. Ils étaient les hommes du seigneur. Ils en attendaient protection ; et souvent en effet, au début des temps féodaux, quand la cloche de l'église sonnait le tocsin pour annoncer les brigands normands, réfugiés sous l'abri du château, les misérables paysans y avaient trouvé la sécurité. Ils en devaient aussi attendre justice. Et la grande salle baronniale où siégeait solennellement le suzerain, avec son sénéchal, son chancelier, son bailli, ses écuyers, était pour eux pleine de craintes : car la justice du maître était sans aucune garantie. « Le seigneur peut prendre à ses serfs tout ce qu'ils ont, et tenir leurs corps en prison toutes les fois qu'il lui plaît, soit à tort, soit à droit ; et il n'est
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tenu d'en répondre à personne, fors à Dieu, t Et le législateur de saint Louis, IWumanoir, ajoutait, en parlant au seigneur : a N'y a entre toi et ton villain.juge fors Dieu. » Si donc le seigneur avait droit de haute-justice, il pouvait >< ravir, traîner, pendre, brûler, enfouir, écorclier, mutiler, et tous autres moyens, par lesquels mort naturelle s'ensuit. » (Jean Desmarets, avocat du roi au parlement sous Charles V.) Les fourches patibulaires élevées au devant du donjon étaient le signe menaçant de cette redoutable prérogative ; et le donjon reposait sur des caves profondes, où l'on descendait les prisonniers au moyen d'une corde passée sous les aisselles (Monteil). Or le juge, dans l'application de ces peines terribles, instituées pour soutenir ses propres droits, n'était guidé que par les coutumes du pays, qui n'étaient souvent pas rédigées.
C'est aussi dans la salle baronniale que le serf venait une ou deux fois l'an, le plus souvent à l'octave de Pâques et à la Saint-Michel, s'acquitter de ses redevances. La première, la plus lourde, était la taille. « Les hommes de condition servile sont taillables à volonté raisonnable, une fois l'an, pour payer la taille à eux imposée... Et pour imposer la taille susdite, le seigneur et ses commis doivent appeler deux ou trois prudhommes (sages hommes) tels que bon leur semblera, pour d'eux s'informer, sommairement et sans formes judicielles, des facultés desdits hommes et femmes. » (Guy Coquille, coutume du Nivernais.) La taille était de deux sortes, à merci ou par abonnement. Dans le premier cas, la redevance était fixée arbitrairement chaque année par le seigneur ou par son bailli; dans le second, elle était déterminée à l'avance, et toujours la même. Le cens était l'impôt dû par le serf pour la terre qu'il cultivait; le champart (cawpi pars) était une portion de la récolte, qui variait selon les coutumes, droit de quart, de quint, de requint, de vingtain. Quand, après le ban publié, le laboureur coupait sa récolte,il devait avertir le seigneur pour que celui-ci fit surveiller par un agent le prélèvement du champart. Mais le serf devait transporter les gerbes et les fruits choisis dans les granges du château. Les aides extraordinaires étaient payées dans des circonstances déterminées, pour la rançon du suzerain prisonnier, pour le mariage de sa fille aînée, pour l'admission de son fils dans la chevalerie, pour son départ en Terre-Sainte. Mais il y avait aussi des aides régulières, payées chaque année deux fois, à Pâques et à la Saint- Michel. Enfin un grand nombre de seigneurs avaient acheté ou arraché aux églises, aux couvents, le droit de lever la ditne, qui prit alors le nom de dîme inféodée ou seigneuriale. Un concile de Latran avait consacré cet usage (1179). Et quand le serf ne payait pas au baron, il payait à l'Eglise les grosses dîmes sur les blés, les vins, le gros bétail; les menues dîmes sur les moutons, les peaux, la volaille, la laine, le lin; la dîme verte sur les herbes et les légumes; la dîme du poisson an bord du fleuve et de la mer. Ainsi les moines de Saint-Bertin avaient la dîme des harengs qui se péchaient à Calais, par concession du pape Alexandre III. Quand enfin il tenait le reste des fruits de son labeur, le seigneur et sa suite pouvaient encore les arracher et les consommer en un jour de passage. Jamais d'ailleurs le paysan n'en pouvait, disposer librement.
En effet, il devait encore, soumis au droit de banalité, moudre son grain, cuire son pain, pressurer ses raisins ou ses olives au moulin, au four, au pressoir public, banal, construit par le seigneur. En outre, pour transporter les fruits de son champ dans ces lieux publics, le malheureux devait payer un ou plusieurs péages, au passage des routes, aux ponts des rivières, aux portes de la
! ville (lonlieu). Et là, sur le marché, il ne pouvait i mettre en vente, avant le seigneur, le vin de j l'année — droit de banvin — ou les fruits de la j récolte. Par le droit d'épaves, il voyait le seigneur j saisir ses bêtes égarées, ses essaims d'abeilles. Mais dans son champ môme, loin du maître, était-il enfin quitte et libre ? « Nous reconnaissons à notre gracieux seigneur le ban et la convocation ; la haute forêt, l'oiseau dans l'air, le poisson dans l'eau qui coule, la bête au buisson, aussi loin que le gracieux seigneur pourra la forcer. » Aussi était-il défendu de tirer sur les pigeons sous peine de vingt livres parisis d'amende, en vertu du droit féodal de colombier. Détruire les œufs de cailles, de perdrix, entraînait pour la première fois cent livres d'amende, pour la troisième le fouet et le bannissement. Tendre des lacets, ou chasser, en cas de récidive, fut un crime puni de mort en vertu des lois de Henri IV. Les laboureurs ne pouvaient posséder de chiens qu'ils n'eussent le jarret coupé ou ne fussent tenus en laisse (ordonnance de 1G69). Sous Louis XI, a dit un historien, il était plus dangereux de tuer un cerf qu'un homme.
Mais les fruits du sol, le gibier des forêts n'étaient pas seuls au seigneur. Celui-ci prenait en quelque sorte une part de la personne du serf en usurpant son travail par l'institution des corvées, souvent arbitraires, à merci, comme la taille. Ainsi, lorsque l'abbé de Luxeuil séjournait dans sa seigneurie, les paysans battaient l'étang, la nuit, en chantant :
Pâ. renotte, pâ (paix, grenouille, paix), Yécy l'abbé que Dieu gà (garde).
L'er.istence jusqu'au xive siècle, dans plusieurs provinces, d'une corvée plus odieuse encore, devenue célèbre sous le nom de droit du seigneur, nous est attestée, entre autres témoignages, par un jugement de la sénéchaussée de Guyenne, rendu le 13 juillet 1302, contre une serve qui avait résisté au seigneur de Blanquefort.
Quelquefois encore, la famille même pouvait se trouver brisée par les droits féodaux. « Si le serf appartient à plusieurs seigneurs, dit la coutume de Troyes, art. 3, le fruit se partage entre eux pour telle part et portion que les père et mère sont leurs homme ou femme de servitude. »
Heureusement toutes ces misères ne pesaient pas sur tous les serfs sans exception. Deux classes,celles des mainmortables et des villains, étaient favorisées. Les mainmortables étaient soumis à une rente fixe, «s'ils nemeffont», dit la coutume Cependant ils ne peuvent se marier sans permis sion du seigneur ; si leur fiancée appartient à va autre maître, ils doivent le droit de formario'/e (mariage au dehors,, et leurs enfants seront j.artagés entre leurs deux seigneurs. Enfin leur héritage, en tout ou en partie, revenait au seigneur, s'ils n'avaient pas d'enfants, si leurs enfants n'habitaient pas avec eux. Les villains (villani, villici) n'étaient en principe que des tenanciers héréditaires ; mais, faibles et isolés, ils étaient impuissants à faire respecter leurs droits, et ils subissaient de nombreuses violences.
Doit-on donc s'étonner des représailles, d'ailleurs peu nombreuses, que l'excès de leurs misère» a excitées chez les paysans révoltés ? « Nous sommes hommes comme ils sont, » s'écriaient les serfs de Normandie soulevés au temps du duc Richard II ^997) . « Quand Adam labourait et qu'Eve filait, où donc était le gentilhomme ? » demandaient les Lollards d'Angleterre en 1380. Les Jacques de France, en 1358, ne brûlaient les châteaux et ne massacraient les nobles que pour venger les chaumières et les serfs. Que réclamaient enfin les paysans d'Allemagne en 152S dans leurs douze articles ? « A tou«, les oiseaux
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