INCLINATIONS
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point de départ d'un incroyable avancement dans la voie des tirages rapides. Nous ne saurions vouloir décrire ici en quelques lignes ces merveilleux instruments pour la création desquels plusieurs principes ont été mis en œuvre, et qui chaque jour d"ailleurs bénéficient de quelque nouveau progrès. Tout d'abord, et même pendant longtemps, la presse mécanique exigea de nombreux auxiliaireshumains, véritables esclaves de la travailleuse automatique. Il fallait lui présenter les feuilles, les recevoir, les lui redonner à imprimer d'un second côté après qu'elle les avait imprimées sur une face. Aujourd'hui on met à l'une de ses extrémités un énorme rouleau de papier sans fin, dont on se borne à engager le bout sur ses rouleaux ; en une heure elle imprime, découpe, plie, compte et livre, dans des corbeilles qu'on emporte à mesure, jusqu'à 15 et 20 mille numéros de journal ; ne le faut-il pas ainsi, puisqu'il est actuellement telle feuille populaire parisienne qui, mise sous presse seulement vers minuit, se répand au point du jour à un demimillion d'exemplaires, dont le texte, à vrai dire, composé une seule fois, mais reproduit en 5 ou 6 planches stéréotypées, est tiré par autant de machines,
Quant aux procédés stéréotypiques que nous venons de mentionner et qui servent d'auxiliaire à la presse mécanique, bornons-nous à dire qu'ils se réduisent aujourd'hui à prendre un moulage, une ■empreinte de l'ensemble de la composition, et à couler dans ce moule du métal en fusion qui, refroidi, produit d'un seul bloc un cliché identique à la forme composée de caractères mobiles ; cette empreinte est ordinairement prise aujourd'hui en foulant vigoureusement sur la composition une épaisseur de feuilles de papier humide que l'on fait ensuite sécher et qui donne le moule où l'on coule la matière métallique. C'est même à la flexibilité de ce moule que l'on doit de pouvoir transformer à la fonte l'empreinte plane en forme cylindrique, pouvant s'adapter aux rouleaux imprimants de la presse mécanique. Il suffit pour cela de les placer à l'intérieur d'un cylindre de même calibre que celui de la presse. Quoi qu'il en soit, la stéréotypie permettant d'obtenir presque immédiatement plusieurs formes semblables à la composition première, il s'ensuit qu'on peut tirer sur autant de presses le même texte, et partant arriver à un chiffre de tirage vraiment prodigieux en très peu d'heures. Pour les procédés de clichage en usage dans la gravure, V. Galvanoplastie.
Quel que soit, du reste, le système des presses mécaniques, il a toujours pour base un va-et-vient mettant successivement en contact la forme typographique avec des rouleaux encreurs, puis avec des rouleaux presseurs qui amènent et appuient la feuille blanche. La forme est tantôt placée telle qu'elle a été composée, tantôt rendue cylindrique par l'opération stéréotypique : mais il faut avoir vu fonctionner une presse mécanique, s'en être fait expliquer le jeu et avoir réussi à le comprendre, pour prendre une idée juste de ce que peut l'ingéniosité humaine.
Notons, pour achever, qu'en ces derniers temps une presse mécanique a été présentée qui, tout en gardant une extrême célérité, permet de faire sur une même feuille des tirages de diverses couleurs, non seulement simultanés, mais encore juxtaposés. Serait-ce le dernier mot du progrès? — Non, car qui dit progrès ne saurait dire arrêt. De ce que nous avons vu bien des merveilles, nous devons conclure qu'il nous en reste bien d'autres à voir.
[Eugène Mûller.]
IPS'CLIiXATIOIVS. — Psychologie, IV. — Les divers penchants inhérents à la nature humaine sont souvent désignés indifféremment par les noms d'inclinations ou d'instinct». Toutefois, tandis que le mot d'instvict s'emploie de préférence en par-
lant des animaux, le mot d'inclinations est réservé à l'ensemble des prédispositions naturelles de la sensibilité chez l'homme.
Les inclinations peuvent se ramener à un petit nombre de groupes distincts, suivant les objets auxquels elles se rapportent. On ne peut aimer aue soi-même, ou autrui, ou un objet pris en dehors de l'humanité. De là trois classes d'inclinations, les unes personne lies, les autres sociales, les autres qui peuvent être appelées plus spécialement mo?'ales.
Le tableau ci-dessous présente, groupées sous ces trois chefs, l'énuméi-ation de nos principales inclinations:
Relatives au 1 Nutrition.
corps • Exercice et sommeil.
(appétits) ( Reproduction.
( Amour de la vie.
Amour de la propriété.
Amour du bien-être (domicile, vête.
\ ment, santé, etc.).
Relatives à \ Ara"ur de 1,n°nneur (orgueil, etc.) l'âme • Amourdu commandement (ambition) / Amour de l'indépendance.
Instinct de société ou amour des hommes. Affections patriotiques ou amour de la patrie. / Amour conjugal.
Amour paternel et maternel.
Amour fraternel.
Amour filial.
Amitié.
Amour.
I Amour du Beau, principe de l'art.
1 Amour du Vrai, principe de la science. j Amour du Bien, principe de la morale. 1 Amour de Dieu, principe de la religion.
mutes
Affections individuelles '
domestiques
électives
Notre intention n'est pas de traiter ici en détail de ce qui se rapporte à chacune de ces inclinations : nous avons voulu seulement en donner une classification qui permît à la mémoire d'en retenir plus facilement la nomenclature. On trouvera des développements relatifs à un certain nombre de ces penchants de notre nature aux articles Instinct, Passio?is, Sensibilité, Morale.
IXDE. — Histoire générale, I. — Populations primitives. Castes. — Séparée du continent asiatique par la gigantesque et infranchissable barrière des monts Himalayas, enveloppée dans sa partie méridionale par l'Océan, l'Inde forme un monde à part. Il n'est aucune région du globe plus belle, plus merveilleusement douée. Nulle part on ne trouve une plus vaste quantité de terre arable, arrosée par de plus nombreux et de plus magnifiques cours d'eau, propre à la fois à la culture du blé et du riz, du palmier et de la vigne, possédant un climat chaud, mais tempéré par des séries régulières de vents et de pluies. Peuplée aujourd'hui de 240 millions d'agriculteurs et de marchands, cette terre favorisée en pourrait porter et nourrir sans peine le double.
Cette vaste péninsule, d'une forme triangulaire presque parfaite, ne communique avec le reste du globe (les communications maritimes étant laissées de côté) que par ses deux angles nord-ouest et nord-est. C'est en effet sur ces deux seuls points que la barrière de montagnes s'abaisse et laisse deux trouées assez vastes, l'une à l'ouest par la vallée de Caboul, l'autre à l'est par la haute vallée du Brahmapoutra. C'est par ces deux seuls points, il n'en faut pas douter, que sont entrées toutes les races étrangères qui composent aujourd'hui, avec l'élément autochthone , la population de l'Inde.
Les habitants primitifs de l'Inde appartenaient à une race noire, à cheveux lisses, que l'on a nommée négritoïde pour la distinguer de la race nègre africaine à cheveux crépus. Ces négritos, de petite taille, aux membres grêles et chétifs, n'ayant
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d'autres armes que des pierres taillées ou des bâtons durcis au feu, ne purent opposer une résistance sérieuse aux premiers envahisseurs, et durent se soumettre ou se réfugier dans les montagnes et dans les marais empestés de l'Inde centrale, où on les retrouve encore aujourd'hui à l'état primitif. Les premiers conquérants de l'Inde furent des peuplades jaunes venues du nord-est, de la Chine et du Thibet. Comme nous l'avons dit, ils refoulèrent en partie les noirs autochthones, mais ils se mélangèrent aussi à eux, donnant naissance à une importante race de métis. Cette première invasion eut lieu à une époque reculée, bien des siècles avant l'arrivée des conquérants Aryas, qui n'envahirent l'Inde qu'environ vingt siècles avant notre ère. Les Aryas, branche importante de la grande famille blanche ou indo-européenne, arrivaient des plateaux de l'Asie centrale, au nord du Pamir. D'une civilisation relativement avancée, professant un culte d'un naturalisme sublime, et parlant une des plus belles langues imaginées par le génie humain, le sanscrit, ces Aryas se divisaient en deux grandes classes, les Brahmanes ou prêtres et les Kchatriyas ou guerriers. Trop faibles par le nombre pour asservir les peuples qui les avaient précédés dans la péninsule gangétique, ils se les assimilèrent en leur ouvrant leurs rangs et les classant dans la hiérarchie brahmanique. Les conquérants de race jaune formèrent la troisième caste, celle des Vdichyas, tandis que le peuple des métis constituait la quatrième caste, celle des Soudras. Quant aux populations noires qui ne s'étaient ni soumises ni croisées avec les jaunes, elles restèrent en dehors de l'organisation des castes et formèrent la classe vile et méprisée des Parias. Telle est, dépouillée de l'auréole de fables dont l'entourèrent, depuis, les écrivains brahmaniques, l'origine de l'institution des castes dans l'Inde.
Le Brahmanisme. Védas. Lois de Uanou. — A leur arrivée dans l'Inde, les Aryas professaient le culte brahmanique dans toute sa pureté, tel qu'il était exprimé par les Védas, simple recueil d'hymnes et de prières que la tradition se transmettait depuis des siècles, et qui ne fut rédigé définitivement dans sa forme actuelle que 1400 ans avant J.-C. Les Védas nous montrent les premiers Aryas adorant la voûte du firmament et le tonnerre, le soleil, le feu, l'aurore, les forces de la nature en général. Respectueux de tout ce qui a vie, ils s'interdisaient la viande des animaux, ne se nourrissant que de laitage ou de légumes. Des divinités spéciales présidaient à chacun des éléments ; trois d'entre elles, Brahma, Yichnou et Siva, finirent par occuper le premier rang, et constituèrent une sorte de tiïnité, la Trimowti, dans laquelle Brahma joue le rôle de dieu générateur, père de toutes choses, Vichnou celui de dieu conservateur, et Siva celui de dieu destructeur. Les Brahmanes, chargés de conserver les traditions sacrées, n'avaient d'abord aucune fonction sacerdotale ; ils cultivaient le sol, gardaient les troupeaux, tandis que les Kchatriyas veillaient à la défense de la communauté. Mais à peine les Aryas furent-ils arrivés dans l'Inde, cette organisation si simple, si rationnelle, ce naturalisme pur, se modifièrent rapidement. Enorgueillis par la conquête, les Kchatriyas s'adjugèrent le gouvernement des vaincus, tandis que les Brahmanes, abandonnant la charrue, devenaient les prêtres du culte nouveau qu'ils créaient pour séduire les grossières populations primitives. Délaissant lis pures doctrines des Védas, ils élevaient peu à peu un monstrueux panthéisme où, non contents de faire entrer Brahma, Vichnou, Siva, Indra, et toutesles anciennes divinités symboliques, ils plaçaient au même rang des démons ou les grossières idoles du culte des aborigènes. Le brahmanisme devenait
ainsi la plus fantastique idolâtrie qu'ait vue le mond i Plusieurs siècles après la conquête, les Brahmanes rédigeaient les lois de Manou, code antique qui avait été la règle des premiers Aryas, et dans lequel ils introduisaient toutes leurs barbares innovations. Ce code, que l'on a longtemps considéré comme une œuvre très ancienne, ne date probablement, dans sa forme actuelle, que du troisième siècle avant notre ère. Les grands poèmes épiques du MahabharaVi et du Ramayana ne remontent eux-mêmes qu'au quatrième siècle.
Le Bouddhisme. — Le brahmanisme, arme puissante des conquérants aryens, s'était répandu sur toute la péninsule, lorsque le bouddhisme vint arrêter son essor. Un prince aryen, Çakya-Mouni, né vers 638 av. J.-C. dans une vallée du sud de l'Himalaya, est regardé comme l'auteur de cette réforme; mais il paraît aujourd'hui prouvé que le bouddhisme, sous une forme primitive, existait dans l'Inde bien avant Çakya , peut-être avant l'invasion aryenne. En tous cas Çakya, rejetant les doctrines brahmaniques, opposait au système des castes l'égalité absolue de l'homme, et promettait l'émancipation finale de l'âme au lieu de l'incessante métempsychose des Brahmanes. Le succès du bouddhisme fut immense ; refoulant le brahmanisme, il se répandit sur l'Inde entière, puis de là gagna l'Indo-Chine, la Malaisie, la Chine, tout le nord de l'Asie et peut-être le nord-est de l'Europe. Mais ce succès, dans l'Inde, où il avait eu à lutter contre la puissante organisation brahmanique, fut d'une durée relativement courte. Sous leur apparente humilité, les immenses couvents bouddhiques, les congrégations enseignantes, le clergé régulier avaient fini par dominer, accaparer le pays entier; l'égalité était devenue un vain mot. Aussi au vme siècle de notre ère, après quatorze siècies de domination, le bouddhisme disparut complètement, radicalement de l'Inde, balayé par une formidable réaction. Les Brahmanes, instigateurs de ce mouvement anti-bouddhique, avaient gagné le peuple en abaissant encore leur doctrine jusqu'à lui ; pour lui plaire ils remplacèrent les Védas par les Powanas (ixe siècle), et détrônant les anciens dieux, ils placèrent au sommet de leur Olympe un héros populaire, Krichna, autour duquel ils groupèrent tous les symboles les plus grossiers. C'est ce brahmanisme, religion basse, corrompue, indigne d'un grand peuple, qui règne encore aujourd'hui sur l'Inde.
Histoire politique jusqu'à la conquête musulmane. — Lorsque les Aryas entrèrent dans l'Inde, ils se partagèrent en petits royaumes la région entre l'Indus et le Gange, et ce n'est que lentement, progressivement, qu'ils avancèrent dans le pays. Quinze siècles avant notre ère, leur domination s'arrêtait aux Vindhyas, chaîne de montagnes qui coupe la péninsule en deux parties: au N., l'Hindoustan ou pays des Hindous, au S. le Dékhan ou pays du Sud. C'est à cette époque, sans doute, qu'il faut placer l'expédition dans le Dékhan qui fait l'objet du poème du Ramayana. Le roi Rama, aidé des populations noires, s'avança dans le sud et poussa son expédition jusqu'à Ceylan. Mais il ne fit que traverser le pays en conquérant, et, sauf quelques parties, le Dékhan resta, comme il est encore de nos jours, aux mains des races jaunes de langue dravidienne. Au moment où Alexandre, en 327, franchissait l'Indus, l'Hindoustan se partageait encore en d'innombrables principautés, et Porns et Taxile n'étaient que deux des nombreux rois du seul Pendjab. Cependant presque à la môme époque il se fondait dans le bas de la vallée du Gange un royaume, le Magadha, qui, gouverné par un Soudra, c'est-à-dire un homme de la dernière caste, allait rapidement absorber tous ses voisins. Chandragoupta, le Sandrakotès des Grecs, roi du Magadha, étendait en 31'» sa domination sur
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tout l'Hindoustan, de l'Indus aux bouches du Gange, et installait la capitale de son empire à Palibothra 'Patna), sur le Gange, où il recevait l'ambassadeur grec Mégasthènes.' Son petit-fils, Açoka, durant son long règne de 263 à 22*\ portait a son apogée la puissance de l'empire de Magadha, et réunissait l'Inde entière sous son sceptre. Ce prince, fervent zélateur du bouddhisme, fut un des principaux propagateurs de la religion de Çakya- Mouni. Mais à sa mort, l'empire se morcela de nouveau en une infinité de petits royaumes.
Au ive siècle de notre ère, des peuplades d'origine douteuse, quoique se rapprochant par leur type des Aryens, les Rajpouts, passèrent l'Indus, envahirent en petit nombre le nord-ouest de l'Inde et se répandirent sur le Rajpoutana et le Gange supérieur. C'étaient des tribus guerrières, offrant dans leur organisation quelque ressemblance avec les Germains. Leurs chefs portaient le titre de roi, mais tous se considéraient comme égaux et se paraient du nom de Rajpout. c'est-à-dire fils de roi. Ils apportaient avec eux des superstitions barbares, le culte du soleil sous l'emblème d'un cheval et l'infanticide des filles. Les Brahmanes, alors 'opprimés par les Bouddhistes, accueillirent ces nouveaux venus comme des frères, leur conférèrent en masse le titre de Kchatriya et, pour mieux les gagner, ouvrirent leurs dogmes à toutes leurs superstitions. Les Rajpouts se répandirent alors sur l'Inde entière, où ils s'emparèrent partout du pouvoir, mais sans que leur nombre très restreint pût avoir une influence ethnique sur les populations. Ce fut une conquête plutôt qu'une invasion.
Conquête musulmane. — Quatre siècles après les Rajpouts, on nouvel élément redoutable faisait son apparition dans l'Inde. Cent ans à peine après l'hégire, en 711, les Musulmans franchissaient l'Indus, et, sous la conduite de Mohammed Kacim, s'emparaient du Scinde. A partir de ce moment, l'Islam va s'acharner à la conquête de cette riche proie. Durant deux siècles, les Musulmans ne font que de faibles progrès; mais en 977, Sabouktighin, sultan de Ghazni, s'empare de tout le Pendjab; en 997, son fils Mahmoud s'avance jusque dans le Goudjerat et pille la cité sainte de Somnath.
Ce n'est cependant qu'en 1205 que le général Koutaé, esclave affranchi de Mohammed Ghor, s'empare de Delhi, et, usurpant la couronne, se proclame empereur des Indes. Ses successeurs étendent leur domination jusque dans le Dékhan. En 1397, TimourLang ou Tamerlan, le farouche dévastateur, envahit l'Inde, prend et brûle Delhi, et quitte le pays qu'il abandonne à l'anarchie et au désordre.
Daolat Lodi, un aventurier afghan, monte sur le trône resté vacant et le laisse à son fils. En 1525, Baber, descendant de Tamerlan, s'empare de Delhi et fonde la dynastie des Grands-Mogols ouTimourides. Son petit-fils Akbar le Grand ( 1555-1605) amène l'Inde à un degré de grandeur et de prospérité qu'elle n'a plus possédé depuis. Sous son règne, le pays se couvre de routes et de canaux, l'agriculture se développe, de magnifiques monuments s'élèvent.
Arrivée des Européens. Conquête anglaise. — Mais déjà les Européens commencent à apparaître dans l'Inde. Le Portugais Vasco de Gama double le cap de Bonne-Espérance et atteint en 1498 la ville de Calicut, que son successeur l'amiral Albuquerque prend et brûle en 1510. Les Portugais s'établissent sur la côte à Goa et à Bombay. En 1599, la reine Elisabeth d'Angleterre autorise la fondation de la Compagnie anglaise des Indes, et le premier ambassadeur de la nouvelle société se présente en 1603 à la cour de l'empereur Akbar. Chah Djihan, successeur d'Akbar (UJ05-1627), autorise en 1611 les Anglais à fonder des factoreries à Surat, Cambaye et Ahmedabad. Cette date mar-
que le commencement de l'influence anglaise dans l'Inde. Tandis que celle-ci va grandir avec une rapidité prodigieuse, la puissance des Grands-Mogols décline à grands pas.
Aurangzeb, fils de Chah Djihan (1658-170:), peut être considéré comme le dernier empereur musulman de l'Inde. Lui-même se voit déjà arracher les plus belles provinces de l'empire par les Maharates, tribu guerrière du Dékhan qui se répand en bandes de pillards sur le pays entier. Mais ses successeurs indolents cèdent bientôt devant ces envahisseurs qui leur enlèvent à la fin du xvine siècle jusqu'à l'ombre du pouvoir.
Durant ces dissensions intestines, les Anglais augmentent rapidement leur puissance. Un moment, en 1744, ils se voient menacés par la France qui leur dispute l'empire des Indes. Battus par Dupleix en 1749, puis remis en possession par le traité de Pondichéry en 1754 , ils se voient sur le point de perdre le Bengale par un soulèvement des indigènes. En 1758, de nouveau, les Français conduits par Lally-Tollendal conquièrent le Dékhan, que le honteux traité de Paris (17 63) rend aux Anglais. Ceux-ci, n'ayant plus désormais d'autres rivaux que les Maharates et les belliqueux princes de Maïssour ou Mysore, Haider-Ali et son successeur Tippou-Saib, poussentactivement leur conquête. En 1799, Tippou-Saib est tué dans sa capitale, Seringapatam, et en 1804 le traité de Barhampour scelle la déchéance des princes Maharates. Dès lors l'Angleterre règne virtuellement sur l'Inde entière. Une formidable révolte éclate en 1857, mais est étouffée dans des flots de sang; et la Compagnie des Indes ayant abandonné son privilège à la reine Victoria, celle-ci est proclamée en 1878 impératrice des Indes.
Statistique. — La vaste péninsule indienne, avec l'île de Ceylan, son annexe, occupe une superficie de 3 863 056 kilomètres carrés, représentant un territoire égal à celui de l'Europe sauf la Russie, la Suède et la Norvège. Sa population s'élevait en 187:' à 243163 900 habitants.
Les possessions anglaises de l'Inde s'étendent aujourd'hui sur un territoire de 2 125 000 kilomètres carrés (non compris Ceylan), égal à quatre fois le territoire de la France, avec une population de 190 millions d'habitants.
Les Rajahs ou princes indigènes de l'Inde, Rajpouts, Maharates, Sikhs, etc., possèdent encore un territoire de 1 428 000 kilomètres carrés, presque trois fois plus grand que la France, et peuplé de 48 millions d'habitants.
La France conserve dans l'Inde un territoire de 509 kilomètres carrés avec une population de 270 0.0 âmes; et le Portugal 3 720 kilomètres avec 445noi sujets. [Louis Rousselet.]
INDUCTION. — V. Raisonnement.
INDUSTRIE. — Histoire générale, XXXVII; Histoire de France, XXXVII. — Le mot Industrie, comme bien d'autres, a plusieurs acceptions, dérivées d'une même source, il est vrai, et plus ou moins voisines, mais qu'il importe, à cause de cette parenté même, de ne pas confondre.
Dans le langage vulgaire, dit Ch. Coquelin {Dict. d'économie politique), on n'entend guère par industrie que ce genre d'opérations, plus ou moins compliquées, par lesquelles l'homme amène à l'état de produits, dits fabriqués, les dons spontanés de la nature ou les fruits directs de l'exploitation du sol, généralement désignés sous le nom de matières premières, ^industrie, en ce sens, c'est la manufacture, par opposition à {'agriculture et au commerce. Encore convient-il d'ajouter que, par suite de l'extension qu'a prise dans le monde moderne l'emploi des forces naturelles, la manufacture, qui était à l'origine le façonnage des choses à la mai", est devenue la préparation par procédés mécaniques et par masses ; en sorte que le nom d'industrie se
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industiui;
restreint de plus en plus à ce qu'on appelle, quand
on veut préciser davantage, la grande industrie. Mn industriel est celui qui a sous ses ordres un personnel d'une certaine importance et dirige des ateliers étendus.
Dans un sens plus large, on comprend sous la dénomination d'industrie tous les travaux, quel qu en soit l'objet, qui s'nppliquent à la matière ou tendent à un résultat matériel ; mais on en exclut les occupations intellectuelles du savant, de l'artiste, de l'administrateur. Un chimiste, un physicien, dans ce sens, feront de l'industrie lorsque, dans une usine à laquelle ils seront attachés, ils détermineront la composition d'un bain de teinture, installeront un moteur électrique, ou surveilleront la préparation d'un sel ou d'un acide destiné à la vente ou à l'alimentation des ateliers: ils n'en feront pas lorsque, dans leur laboratoire, ils chercheront les lois d'une combinaison ou se livreront à des études d'un caractère actuellement théorique. Un agriculteur ou un horticulteur, de même, fera de l'industrie lorsqu'il élèvera des bestiaux ou des volailles, effectuera des croisements ou produira des espèces nouvelles en vue du profit; il n'en fera pas lorsque son mobile sera l'avancement des connaissances agricoles ou la satisfaction de son eoût pour les beaux animaux ou les plantes rares. Des leçons, des conférences, seront une industrie pour le chef d'institution ou pour le professeur qui en vit ; elles n'en seront pas une pour l'ami désintéressé de l'instruction qui ne compte pas sa Deine.
Dans un troisième sens, enfin, plus étendu, et en réalité plus exact (car il est aisé de voir que les distinctions précédentes sont forcément incertaines et jusqu'à un certain point arbitraires), dans le sens économique et philosophique du mot, on embrasse sous l'appellation générale d'industrie tous les travaux, de quelque ordre qu'ils soient, qui tendent à assurer l'existence et le développement de l'humanité en pourvoyant à la satisfaction de ses besoins. L'industrie, ainsi entendue, c'est l'ensemble des travaux, tant intellectuels que matériels, par lesquels l'homme, être industrieux par excellence, exerce sa domination sur la nature et se procure, en vue de cette œuvre, les lumières qui l'éclairent et la sécurité qui la protège. Les observations de l'astronome qui relève la carte des cieux en font partie aussi bien que l'art de l'opticien qui fabrique les lunettes ou les boussoles ; et l'intervention du gendarme qui prévient le désordre ou du magistrat qui réprime la fraude n'y est pas plus étrangère que celle du mineur qui extrait la houille, du voiturier qui la transporte ou du chauffeur qui l'enfourne. C'est en se plaçant à ce point de vue que Rossi a pu dire qu'un juge ou un préfet vendent de la justice ou de l'administration comme le boulanger vend du pain et le marchand de nouveautés des étoffes. Dunoyer, de son côté, a rangé le professeur, le médecin et le moraliste parmi les producteurs de richesse au même titre que le maître de forges, le charpentier et le vigneron ; procurer l'instruction, a-t-il dit, la santé ou la bonne conduite, n'est-ce pas fournir des choses sans lesquelles le travail, même le plus matériel, s'arrête ou s'égare? Donnera la société des hommes éclairés, sains et honnêtes, n'est-ce pas la pourvoir des instruments de production les plus précieux? J.-B. Say avait dit, plus anciennement : « Il n'y a qu'une seule industrie si l'on considère son but et ses résultats généraux ; il y en a mille si l'on considère la variété de leurs procédés et des matières sur lesquelles elles agissent. »
C'est à la technologie qu'appartient la description de ces procédés et l'énumération de ces matières : nous n'avons à envisager ici que les lois générales du travail humain, telles que l'étude de l'homme les révèle et que l'histoire les montre en action.
On a dû, sans doute, pour mettre de l'ordre dans l'exposition des phénomènes, partager ce domaine immense en un certain nombre de parties plus ou moins -nettement délimitées. Nous ayons rappelé tout à l'heure la classification vulgaire: agriculture, industrie, commerce; nous rappellerons également, sans commentaire, celle à Ijeaucoup d'égards plus complète et plus scientifique, mais plus en dehors de la langue courante, qu'avait adoptée M. Dunoyer : 1° industries agissant sur les choses, se subdivisant en industrie extradive, agricole, manufacturière et voiturière; et 2° industries agissant sur les hommes, parmi lesquelles il distinguait celles qui s'occupent du soin du corps, celles qui ont pour objet l'éducation de l'intelligence, celles qui tendent à la culture de Yimagination et des se?itiments, celles enfin qui ont trait à Y amélioration morale. Mais quelle que soit, parmi ces classifications, celle que l'on adopte, une conclusion commune se dégage toujours de l'observation des faits : c'est que le grand moteur de tout le mouvement industrieux de l'humanité est l'intérêt personnel, contenu en même temps que stimulé par la concurrence; et que la liberté est l'âme du progrès. C'est aussi que tout se tient dans le grand organisme du travail, et que des liens étroits unissent ensemble la grandeur matérielle et la grandeur morale, l'avancement des sciences et celui des métiers, la richesse publique et la prospérité privée.
« Les terres, a dit Montesquieu, ne sont pas cultivées en raison de leur fertilité, ma>s en raison de la liberté. » Qu'on élargisse la formule; qu'au lieu des terres on mette l'universalité des professions, et l'on aura, en deux mots, toute la philosophie de l'évolution économique de l'humanité. L'histoire n'est autre chose que l'émancipation graduelle du travail, et l'avènement, graduel aussi, de la masse humaine, d'abord dégradée et foulée, à la dignité et à la liberté.
Au début (et ce début a duré longtemps, puisque dans l'ancien monde l'antiquité entière a vécu sous ce régime, et que dans le nouveau il a subsisté jusqu'à hier), le travail manque absolument de liberté, et il est le lot d'êtres qui ne s'appartiennent pas. On a parlé de nos jours de Y ouvrière, comme d'une nouveauté impie qu'aucun siècle n'aurait connue avant le nôtre. 11 y arait des ouvrières, quoiqu'on en ait dit, et des ouvriers aussi, fort misérables même, et fort méprisés, dans le vieux monde païen ; mais ce qu'il y avait surtout, c'étaient des esclaves, c'est-à-dire des hommes réduits à la condition de bétail et d'instruments passifs. Sans entrer à cet égard dans des détails dont la place est ailleurs ( V. Esclavage), que pouvait être l'industrie sous un tel régime ? En faisant du travail le lot d'êtres inférieurs et dégradés, on déshonorait le travail ; et en déshonorant le travail on lui enlevait tout élan et toute énergie. Et en séparant, d'autre part, la jouissance de l'effort qui en est le sel, on lui enlevait à la fois toute saveur et toute réserve, et on lâchait la bride comme à plaisir à toutes les convoitises et à toutes les exigences. On supprimait, et pour le maître et pour l'esclave, le stimulant et le frein de la responsabilité. Or la responsabilité, a dit Bastiat, est le tout de l'homme, a C'est son moteur, son rémunérateur, son professeur et son vengeur. »
Aussi a-t-on remarqué que dans les sociétés à esclaves les produits de luxe abondent, comme ils abondent encore dans l'Inde, où tant de raffinements et de richesse se mêlent à tant de grossièreté et de misère ; mais les produits courants, les produits à l'usage de ce que les Anglais appellent le million, sont rares et insuffisants : c'est a peine ai, parmi les inventions de ces sociétés, on en rompte quelques-unes d'un intérêt vraiment général. L'antiquité, en particulier, a succombé sous
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ses vices autant que sous les ravages des Barbares. Elle ne produisait plus assez pour se soutenir.
L'un des principaux effets du christianisme, très certainement, a été de relever le travail. « Quiconque ne travaille pas n'est pas digne de manger », a dit saint Paul, faisant des tentes pour joindre l'exemple au précepte. « Qui travaille prie, » a dit à son tour saint Augustin. Et dans les primitives I communautés de l'Orient, comme plus tard chez I ces moines de l'Occident auxquels est dû en partie le défrichement de l'Europe, le travail, la sueur même, étaient d'obligation stricte : « sudore tuo vesceris pane. » Les outils étaient bénits et consacrés ; et mainte légende témoigne de l'estime dans laquelle étaient tenues les « vertus qui sortaient des mains, » vouées au labeur même le plus rude.
Des siècles se passent cependant avant que l'esclavage ait disparu du sein des nations devenues chrétiennes. A l'esclave succède non l'homme libre, mais le serf ; et bien des entraves encore pèsent sur le serf (V. Servage). Le christianisme, en outre, s'il relève le travail par un côté, le rabaisse par un autre ; car il a pour la richesse et pour les moyens qui la procurent des anathèmes dont toute trace n'est pas effacée encore. Il prêche le renoncement, il exalte la pauvreté ; et il conserve, à l'égard des travaux manuels ou salariés, cette expression de servies à laquelle on n'a pas cessé d'opposer celle d'occupations libérales. L'oisiveté, en môme temps, est considérée par les puissants du jour comme un privilège non moins que l'ignorance. Tel déclare fièrement ne savoir tigner, vu sa noblesse, et tel autre se vante d'être de race vivant noblement, c'est-à-dire sans rien faire. La plupart des professions font déroger; et quoique le commerce maritime, le « grand commerce », soit au nombre des exceptions admises, lorsqu'un gentilhomme en Bretagne est contraint par la pauvreté à s'y livrer, il dépose son épée et ne la doit reprendre que le jour où il aura entièrement renoncé au négoce. Les Thébains dans l'antiquité allaient plus loin : ils exigaient, de la part de ceux d'entre eux qui s'étaient souillés par l'industrie ou le commerce, la purification de cinq années d'oisiveté complète avant de pouvoir entrer au Sénat. Les temps sont bien changés ; ne nous en plaignons pas.
Des articles spéciaux sont consacrés, dans ce Dictionnaire, aux Communes, au Commerce, aux Paysans, etc. On y trouvera ce qui ferait double emploi dans celui-ci; il nous suffira d'ailleurs, pour donner une idée de la condition de la masse laborieuse et par conséquent du travail pendant le moyen âge, de deux citations.
L'une est de Beaumanoir, le jurisconsulte de la féodalité : a Le sire (le seigneur), dit-il, peut prendre aux serfs tout ce qu'ils ont, et les tenir en prison toutes les fois qu'il lui plaît, soit à tort soit à droit, et il n'est tenu à en répondre fors à Dieu. »
L'autre est de Guibert de Nogent, chroniqueur du xne siècle. « Communes, dit-il à son tour, est un mot nouveau et détestable ; et voici ce qu'on entend par ce mot. Les gens taillables ne paient plus qu'une fois l'an à leur seigneur ce qu'ils lui doivent ; et s'ils commettent quelque délit, ils en sont quittes pour une amende légalement fixée. »
Il y a eu des serfs, il ne faut pas l'oublier, jusqu'à la Révolution; la lutte de Voltaire contre les moines de Saint- Claude, sur le territoire desquels on ne pouvait demeurer un an et un jour sans compromettre sa liberté et risquer de faire perdre à sa famille tout droit sur son héritage, est là pour l'attester. Les tailles arbitraires, les corvées, les taxes de toutes sortes, contre lesquelles a si courageusement travaillé Turgot, les droits de banalité (four, pressoir, moulin et le reste), le gibier du roi, le gibier du seigneur, et le colom-
bier, et la garenne, sans compter les pillages et les violences personnelles, ont, malgré des adoucissements graduels, continué jusqu'à la fin de l'ancien régime d'écraser les terres et les gens. Aussi la première de toutes les industries, l'industrie nourricière, était-elle misérable, et les famines fréquentes; telles que personne, si haut que fût son rang, ne pouvait se flatter d'en éviter toujoui s les atteintes. On a vu, en 1G63, des personnes « vêtues de soie » tromper une faim de deux jours avec du son bouilli ; et .Mme de Maintenon, en 1709, à Versailles, a dû manger du pain d'avoine. Quant au pauvre peuple, les rapports officiels des intendants à Colbert le montrent dévorant l'écorce des arbres et broutant l'herbe des champs ; et le régent, sous Louis XV, apporte au Conseil du pain de fougère pour faire voir au roi de quoi ses sujets se nourrissent.
La condition des artisans, ou de l'industrie proprement dite, étût-elle beaucoup meilleure? Sans doute, en se groupant dans les villes, les gens de métiers, comme on les appelait, avaient pu se donner un peu de la sécurité personnelle qui manquait presque totalement aux paysans. C'est même de ce besoin de défense que paraît être née la corporation. Ces hommes faibles, qui s'élevaient, dit Rossi, « comme des plantes tendres et frêles au milieu des épées et des faux tranchantes », s'étaient groupés, parce que l'isolement pour eux eût été la ruine et la mort, pour travailler, pour exister. La corporation fut d'abord une armure défensive ; gênante ou non, il n'y avait pas moyen de s'en passer.
Mais avec le temps le caractère de cette association changea, et à l'esprit de légitime défense, qui en avait été l'inspirateur, succéda l'esprit d'oppression et de monopole. Les maîtres, en possession d'une situation faite, touvèrent bon de fermer la porte derrièra eux aux nouveaux venus ; et les rois, de leur côté, après avoir, comme saint Louis lorsqu'il fit rédiger le Lyvre des mes tiers, songé surtout à la loyauté du travail et à la bonne confection des produits, songèrent à battre monnaie avec les faveurs et privilèges qu'ils octroyaient ou maintenaient en vigueur. Ils en vinrent peu à peu à affirmer, comme Henri III, que « le droit de travailler était un droit domanial et royal, que le roi pouvait vendre et que les sujets devaient acheter, » et à déclarer, comme Louis XIV, « qu'au roi seul appartient de faire des maîtres ès-arts. »
L'histoire des corporations demanderait à elle seule un volume. Disons seulement que deux faits principaux caractérisent ce régime : 1° la classification officielle des métiers, avec les règlements de fabrication et la surveillance destinée à en garantir l'observation ; et 2° la limitation du nombre des maîtrises, dans plus d'un corps de métier, et, dans ceux mêmes où le nombre n'en était pas limité, l'obligation de se faire accepter par les maîtres en exercice, avec l'apprentissage forcé, le chef-d'œuvre, et les formalités de réception.
L'impossibilité d'arriver librement à la maîtrise, c'était évidemment la coalition permanente des maîtres contre les ouvriers et contre le public ; l'exclusion de quiconque portait ombrage ou déplaisait, l'impuissance pour quiconque réclamait. « Le consommateur, dit Turgot, a toujours tort. »
L'apprentissage forcé, c'était une servitude temporaire, généralement fort longue, sept, huit, dix ans, au profit des maîtres, et d'ailleurs sans issue la plupart du temps. C'était aussi, à défaut du métier qu'on avait appris, la fermeture des autres. « Tu as appris à faire des clavecins, dit encore à ce propos Rossi ; on n'en fait plus, mais on fait des harpes, et tu pourrais y réussir. Tant pis pour toi ; tu n'en feras pas. »
Pour ce qui est des règlements de fabrication et
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de la division officielle des professions, la moindre réflexion montre ce qu'il faut penser de cette prétention de « l'orgueil administratif. » En fait de travail tout se touche et tout se modifie. On ne peut, comme dit très bien M. Droz, « concilier des goûts et des besoins changeants avec des règlements immuables; et c'est un singulier moyen de perfectionner les arts que de leur interdire le progrès, x Aussi n'hésite-t-il pas, après avoir justifié cette conclusion par des exemples, à appeler cette consécration de la routine «une guerre» perpétuelle « de l'administration contre l'industrie. » Quelle situation, dit pareillement M. F. Cadet (Turgot, Librairie centrale des publications populaires), que ,celle d'hommes enfermés dans ce dilemme : ou étouffer en eux l'esprit d'invention, ou violer la loi? Telle était pourtant, au siècle dernier encore, la situation commune, et l'on n'y échappait, exceptionnellement, comme Réveillon, le célèbre et malheureux inventeur des papiers peints, qu'en obtenant l'érection de son établissement en manufacture royale, o Les règlements, » d'ailleurs toujours violés, o s'entassent sur les règlements. Colbert à lui seul en fit cent quarante-neuf. Les procès de leur côté se multiplient et s'éternisent. La querelle des fripiers et des tailleurs, sur la distinction d'un habit neuf avec un vieil habit, » dure plus de deux siècles; elle durerait encore sans la suppression des maîtrises, a De 1578 à 1767, les savetiers et les cordonniers se disputent pour arriver à la définition d'une vieille botte. Les oyers-rôtisseurs, les poulaillers, et les cuisiniers, » d'une part;« les merciers, les gantiers et les bonnetiers-chapeliers, » de l'autre, sont également aux prises; et « le Parlement rend des arrêts contradictoires, mais toujours graves, sur le droit de vendre de la viande cuite ou crue, de faire des sauces, sur le nombre des plats de fricassée à porter en ville, ou sur la quantité de gants ou de chapeaux à mettre en étalage. »
On n'en finirait pas d'énumérer seulementles vices de ce régime. « Patrons et ouvriers en souffraient également. Les patrons étaient gênés dans leurs moyens d'action, dans le nombre d'apprentis et d'ouvriers qu'ils pouvaient faire travailler, dans leurs achats et leurs ventes, dans leur fabrication ; et leurs privilèges ne les empêchaient pas de souf- ;;ïr des privilèges des autres. Les ouvriers étaient enfermés dans une profession, » et ne pouvaient d'ailleurs, sauf de rares et dispendieuses exceptions, espérer d'arriver à la maîtrise.
On a dit que, du moins, la corporation étant une famille, dont l'ouvrier faisait partie, il était certain de ne jamais être abandonné; la confrérie, sainte etbienfaisante union de fraternité chrétienne, ne lui offrait-elle pas un refuge assuré? C'est une erreur, « Ni compagnons, ni apprentis, dit M. Levasseur, n'avaient droit aux secours; ils n'étaient pas plus admis au bénéfice de l'aumône qu'aux autres avantages de la communauté. Les maîtres seuls et leurs veuves en profitaient.» Encore fallait-il que les secours fussent sollicités. En réalité, « dans une société fondée sur des privilèges, chacun est jaloux de celui qu'il possède, » et c'est de l'un à l'autre une cascade de dédains. Les bourgeois méprisaient les artisans; o ce mépris, les artisans le rendaient avec usure aux ouvriers, » et ceux-ci, - de leur côté, ne ménageaient guère les apprentis. »
Au point de vue social, en somme, au point de vue moral, aussi bien qu'au point de vue profes- Bionnel, le régime de la réglementation était déplorable. La dignité humaine n'en souffrait pas moins que le travail.
On a dit aussi qu'il n'y avait alors ni chômages
ni grèves, et que les difficultés contre lesquelles
lui' notre temps étaient inconnues au temps
. Cela n'est pas plus exact. M l.evasseur si-
gnale à Lyon, en 1744 notamment et en 1786, d'effroyables crises suivies de grèves et d'insurrections; chaque fois la ville est pendant plusieurs jours aux mains des ouvriers, et l'ordre n'est rétabli que par une occupation militaire. D'ailleurs, remarque-t-il justement, « les mauxles plus apparents ne sont pas toujours les plus réels. Des générations entières ont pu se succéder, végétant et mourant les unes après les autres, sans même concevoir la pensée d'une situation meilleure. Le silence de l'histoire cache à la postérité ces misères muettes. Elles n'en sont pas moins réelles; elles sont même d'autant plus tristes pour qui sait réfléchir qu'elles sont plus générales et moins faciles à guérir. »
C'est donc de la chute des corporations que date, en France au moins, l'émancipation matérielle et morale de l'industrie, l'affranchissement du travail et l'affranchissement de l'homme qui travaille. En Angleterre desrègles analogues avaient été édictées, notamment par le statut de la cinquième année d'Elisabeth, ou statut des apprentis; mais le mal avait été moins grand, grâce à cette habitude d'appliquer les lois dans leur lettre qui est un des traits du caractère britannique. Les dispositions restrictives n'étant observées qu'à l'égard des industries et des localités formellement visées, le travail avait pu trouver la liberté sous d'autres noms ou dans d'autres lieux. Le carrossier, dont lo métier était réglementé, ne pouvait faire de roues ; mais Vouvrier en roues, au sujet duquel la loi se taisait, pouvait faire des carrosses. Les centres manufacturiers pour la plupart n'étaient pas villes à l'époque d'Elisabeth ; ils se trouvaient en dehors des entraves imposées aux villes, et pouvaient se développer librement. De là, sans aucun doute, pour une bonne part, l'avance prise par l'industrie anglaise.
C'est à Turgot d'abord, à la Constituante ensuite, que revient, en France, l'honneur d'avoir brisé les chaînes de l'ancien régime industriel. Turgot, en 1776, après avoir magistralement dressé l'acte d'accusation des corporations, et non moins magistralement proclamé, dans un immortel préambule, la charte du travail libre, faisait rendre par Louis XVI, et enregistrer par le Parlement (au prix d'un lit de justice, il est vrai), un édit par lequel, sauf l'imprimerie, la pharmacie, l'orfèvrerie et les offices de barbiers-perruquiers-étuvistes, toutes les professions étaient déclarées libres.
La coalition des privilégiés le renversait, quelques mois après, et détruisait en grande partie son œuvre. Mais la Constituante la reprenait, et après avoir, par l'art. 2 de la loi du 2 mars 1791, supprimé « les brevets et lettres de maîtrises, et tous privilèges de profession, sous quelque dénomination que ce soit, » elle déclarait, dans l'art. 7, « libre à toute personne de faire tel négoce ou d'exercer telle profession, art ou métier qu'elle trouvera bon, » sous la condition seulement « de se pourvoir d'une patente, d'en acquitter le prix et de se conformer aux règlements de police. >< Ce ne sont plus là des exclusions ni des faveurs; ce sont de3 mesures d'ordre, plus ou moins bien entendues, mais les mêmes pour tous, et qui laissent le champ libre à toutes les ambitions comme à toutes les capacités.
Telle est, depuis bientôt un siècle, sauf quelques exceptions qui ne sont peut-être pas toutes suffisamment justifiées, mais qu'il serait trop long d'examiner ici, la condition du travail en France. Il est libre, à l'intérieur au moins, qu]il s'agisse de culture, de commerce ou d'industrie proprement dite. A l'extérieur la cause est pendante, et ce n'est pas une des moindres questions de l'heure présente. Chacun, quel qu'il soit, est seul maître du choix de sa profession; et chacun, dans cette profession, marche comme il lui convient, à ses risque! et périls
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On sait quelles ont été les conséquences do ce changement; et quel essor ont pris, une fois délivrés de leurs entraves, non seulement la production et le commerce, mais la science. M. Moreau deJonnès,dans son livre sur la Statistique de l'industrie en France, a montré cette industrie, affranchie de la veille, sauvant la France en 1 792, et, pour premier emploi de sa liberté, improvisant les plus merveilleux moyens de défense et d'équipement. M. Droz qui, comme lui, avait connu l'ancien régime, et pouvait parler pertinemment de ses vices et de son dénuement, a lui aussi, dans une page non moins remarquable, attribué à a la liberté donnée à l'industrie, dans l'intérieur de l'Etat, » la facilité avec laquelle la France, dans le premier tiers de ce siècle, a supporté tant de calamités et réparé tant de ruines. Nous avons fait, plus récemment, la même expérience : c'est assurément à la puissance de son activité productrice, affirmée avec tant d'éclat dans la dernière Exposition, que la France a dû la rapidité avec laquelle elle s'est relevée des désastres de la guerre étrangère et de la guerre civile.
Le même Moreau de Jonnès écrivait, à la première page du livre qui vient d'être cité, les lignes que voici :
« Abandonnée aux esclaves chez les peuples de l'antiquité, dévolue aux serfs pendant tout le moyen âge, enchaînée jusqu'à nos jours par les jurandes et les corporations, l'industrie a passé quarante siècles au moins dans la servitude, rançonnée comme un ennemi, vendue comme un captif au pouvoir des pirates, opprimée dans les moindres tetes de son travail et de son intelligence, châtiée comme le nègre et méprisée comme le paria. Elle est aujourd'hui libre, riche et honorée ; elle est l'arbitre des destinées des premiers peuples du monde, qui lui doivent à la fois leurs trésors, leur puissance et leur civilisation raffinée. »
Ces lignes peuvent paraître, au premier moment, dictées par un enthousiasme exagéré. Elles ne sont, en réalité, que l'exact résumé de l'histoire de l'industrie.
Aux premières heures de l'humanité, l'industrie, à vrai dire, n'existe pas. L'homme n'est qu'un animal qui, sous l'impérieuse impulsion du besoin, cherche autour de lui la pâture et l'abri. Il ne produit pas alors ; il consomme, on pourrait dire qu'il dévaste. Aussi a-t-il bientôt épuisé le coin de terre sur lequel il se trouve jeté, et lui faut-il, pour végéter péniblement d'une vie misérable, des espaces immenses. Mais l'intelligence chez quelques-uns s'éveille, la prévoyance apparaît ; aux ressources spontanées de la nature on songe à ajouter des ressources préparées par la main de l'homme; on façonne le bois, la pierre, le métal; on creuse des tanières ou l'on élève des huttes ; on garde des animaux ou l'on multiplie des plantes. Toutefois le cercle dans lequel s'opère cette action est étroit encore, et l'effort matériel y domine. Les muscles, mal armés, restent le principal outil, et contre les résistances sans nombre de la nature cet outil est trop faible pour remporter d'importantes victoires. Quelques-uns seulement, les plus forts et les plus habiles, en se faisant des autres des instruments, arrivent à se procurer quelque aisance et quelque luxe relatif : la force est le grand moyen d'acquisition, et l'esclavage soutient, à la surface des sociétés, un état-major, au fond bien mal pourvu lui-même, d'hommes plus ou moins libres qui se disent la nation et la cité. Le Spartiate, selon la vieille chanson dorienne, laboure avec sa lance et moissonne avec son glaive; il n'en est pas beaucoup plus heureux pour cela. Le Germain, d'après Tacite, estime honteux d'acheter au prix de la sueur ce que le sang peut payer ; sa vie ne paraîtrait guère enviable aux plus humbles de nos ouvriers contemporains. La ri-
chesse, en tout cas, infectée dans sa source, est le plus souvent le prix de la rapine et de l'oppression, et l'industrie, pour si peu qu'elle existe, est à toute heure la proie du brigandage. De là, pour le dire en passant, les anathèmes, alors trop justifiés, dont le souvenir pèse encore sur la richesse.
Les hommes cependant, par la guerre même ou parles voyages, voient s'élargir peu à peu leur horizon . Des productions inconnues leur sont révélées ; des désirs nouveaux surgissent en eux. Des échanges, d'abord rares, et bornés naturellement, sauf pnurles courtes distances, aux objets rares, les seuls qui puissent supporter des déplacements difficiles, commencent à s'opérer, et le commerce, auquel la sécurité est indispensable, impose, sous peine de refuser ses services, de premières habitudes d'ordre et de loyauté. Il exige en même temps de premiers moyens de communication ; des sentiers sont tracés, des lignes de caravanes s'organisent, et la navigation s'essaie le long des côtes pour se hasarder bientôt plus loin. Peu à peu, avec les choses, les hommes se mêlent, et les idées s'échangent comme les produits. Et non seulement on vend et l'on achète, c'est-à-dire on porte ici ce qui était là et là ce qui était ici ; mais on s'associe et l'on obtient, par des rapprochements quo la nature n'avait pas faits, des ressources nouvelles et des produits d'origine humaine. Ces trouvailles, souvent, sont dues au hasard ; mais souvent aussi, au lieu d'attendre patiemment les heureuses rencontres, on veut aller au-devant et l'on cherche, au risque de ne pas trouver. On observe, on expérimente, on raisonne; des faits connus on déduit des lois, et des lois on déduit la possibilité, la certitude même d'autres faits. La science ainsi emprunte sa lumière à la pratique, et à son tour l'éclairé. La chimie, la physique, la mécanique, la minéralogie se mettent au service de la production ; les outils se perfectionnent; les machines se multiplient; la vapeur, l'électricité, en réduisant sous les pas de l'homme l'espace et le temps, agrandissent sa place sur la terre et de plus en plus lui permettent de dominer la matière. C6 n'est plus le bras alors qui est l'outil, il n'est que l'intermédiaire par lequel la pensée commande à l'outil. La navette et le marteau, selon la prophétie peut-être inconsciente d'Aristote, marchent seuls, et le labeur servile n'est plus nécessaire.
Et non seulement il n'est plus nécessaire, mais il est impuissant et dangereux. Au perfectionnement de l'outillage le perfectionnement de l'homme doit répondre. Pour conduire les puissants et délicats engins de la mécanique moderne, pour ne pas compromettre à toute heure, par de fausses manœuvres, non seulement le travail, mais le matériel, et le personnel lui-même, il îaut des hommes à l'abri des témérités de l'ignorance et des irrégularités de l'insouciance. De là, comme pour le maniement plus délicat et plus dangereux encore de la machine politique, la nécessité d'une instruction plus générale, plus étendue et plus précise. De là aussi, par une inévitable réaction, l'élévation du niveau général, et la mise au jour d'une foule d'aptitudes qui, dans d'autres conditions, se seraient toujours ignorées. L'industrie, dit admirablement encore M. Moreau de Jonnès, donne aux hommes la nourriture et le vêtement ; elle change les torrents en force motrice, la foudre en messagère, et fait du soleil un peintre à nos ordres. Par elle les hameaux deviennent des villes, et la richesse éclôt dans les déserts. Mais « elle fait mieux, elle féconde les esprits par ses inspirations. Un pauvre ouvrier, un barbier, un filateur, un tisserand, » un mineur, un Arkwright, un Jacquart, un Stephenson, « deviennent des mécaniciens habiles, des hommes de génie, qui reculent les limites du possible, et agrandis-
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