‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. Buisson (volume 4)Chapitre 488 sur 593 · EXPLOITATION · texte numérisé non relu

EXPLOITATION

il est possible de se procurer de quoi répéter plusieurs fois les expériences de combustion dans l'oxygène, dans le chlore, dans la vapeur de soufre ; de préparer plusieurs gaz combustibles, l'hydro gène, le gaz d'éclairage, le chlore, l'hydrogène phosphore; de montrer l'action des acides et celle des bases sur le tournesol ; l'action des acides sur les bases, d'un acide sur la craie, de l'ammoniaque sur les sels de fer, de cuivre, etc.

Nous conseillerons de choisir, autant que cela est possible avec un laboratoire aussi peu fourni, des expériences qui aient un rapport direct avec des phénomènes naturels bien connus, afin que la satisfaction ne soit pas exclusivement pour les yeux, mais aussi pour l'intelligence, car autrement l'élève ne verrait là que des choses amusantes.

C'est en faisant l'expérience même et pendant qu'il l'explique, que le maître doit rappeler les rapports qu'elle a avec tel ou tel phénomène naturel; il n'oubliera pas non plus, s'il y a lieu, de citer les industries où elle est faite plus en grand, en donnant quelques détails surja difTorcnce entre celle qu'il fait dans le laboratoire et celle de l'usine. Nous n'avons pas à parler des expériences do physiologie animale ou végétale ; elles exigent des connaissances acquises et spéciales, et ne peuvent être tentées avec fruit que par des personnes auxquelles cet article n'est point destiné.

[Alfred Jacquemart.] EXPLOITATION (Systèmes d'). — Agriculture, XII. — Le but du propriétaire du sol est d'en tirer la plus grande somme possible de revenu. A cet effet, il doit choisir un mode d'exploitation qui lui assure le plus d'avantages, dans les conditions où il se trouve placé. S'il est agriculteur lui-même, il pourra exploiter directement son domaine : c'est ce qu'on appelle le faire-valoir direct. Si le propriétaire n'est pas agriculteur, ou s'il est placé loin des terres qu'il a acquises, il peut avoir recours à un système de location ; il y en a beaucoup d'espèces. Les locations les plus usitées en France sont le fermage et le métayage. Il faut donner quelques détails sur chacun de ces systèmes d'exploitation.

Faire-valoir direct. — Le faire-valoir direct n'a pas besoin de définition ; c'est la situation du propriétaire exploitant lui-môme son domaine à ses risques et périls. La plupart des petits propriétaires, en France, cultivent eux-mêmes leurs terres; ils savent, dans ces conditions, tirer le plus grand parti du sol. On peut affirmer que le développement de la moyenne et de la petite culture est une des causes qui ont exercé la plus heureuse influence pour l'augmentation de la production agricole du pays. Presque toujours le petit propriétaire s'enrichit par le travail et par l'économie. L'épargne est le plus souvent consacrée par lui à l'acquisition de nouvelles terres quand l'occasion se présente ; de telle sorte qu'en fait la propriété, au lieu de se morceler sans cesse, comme on le dit parfois, de tomber en poussière, suivant une expression de M. Passy, tend sans cesse à se reconstituer, entre de nouvelles mains, il est vrai.

L'exploitation directe d'un domaine exige la présence presque continuelle de son propriétaire. Dans la petite culture c'est la loi commune. Mais dans la grande culture, pour une raison ou pour «ne autre, le propriétaire n'agit pas toujours ainsi. De là, pour un grand nombre d entre eux, l'habitude d'avoir recours à des agents spéciaux- connus sous le nom de régisseurs. Ce sont des agents salariés qui sont chargés, sous la direction du propriétaire, de la gestion de la culture, des achats, des ventes, etc. L'activité et la probité sontdeux qualités indispensables pour le régisseur; en même temps, il est nécessaire qu'il ait des connaissances sérieuses dans la pratique des choses agricoles. Pour activer le zèle des régisseurs, un certain nombre de pro- '

priélaires ont pris l'habitude de les intéresser par un certain bénéfice dans les produits de l'exploitation, en dehors des appointements fixes qui leur sont attribués. Le régisseur est ainsi poussé à rechercher les meilleurs moyens d'augmenter la production du sol, .\ la fois dans son propre intérêt et dans l'intérêt du propriétaire. L'application de ce système est d'ailleurs facile quand la comptabilité est tenue en bon ordre.

Fermage. — Le fermage peut être défini : une cession temporaire d'un dcmaine par son propriétaire à un homme qui l'exploite à ses risques et périls, et paie chaque année une redevance fixe. Les obligations réciproques du propriétaire et du fermier sont consignées dans un bail qui devient la loi entre les deux parties.

Dans le système du fermage, le propriétaire reste tout à fait étranger à l'exploitation de son domaine ; il reçoit un revenu fixe, déterminé d'avance, et toujours le même, que les récoltes soient abondantes ou non. En dehors du paiement du revenu , le fermier est substitué au propriétaire dans la direction du domaine. Il doit avoir un capital assez important, représenté surtout par le matériel de culture et par le bétail qu'il entretient sur l'exploitation. De son habileté dépendent à la fois sa propre prospérité, et l'augmentation de la valeur du domaine. Le fermier est ainsi un véritable industriel pour lequel la terre est le principal instrument de travail.

le fermier doit avoir fait un apprentissage complet de la pratique agricole, et par conséquent être capable de diriger avec fruit l'exploitation qu'il prend à sa charge. S'il n'a pas l'habileté nécessaire, non seulement il marche à sa ruine, mais il compromet en même temps les intérêts du propriétaire, en épuisant la richesse du sol par des cultures mal ordonnées.

En outre, le fermier doit avoir à sa disposition un capital de culture proportionnel à l'étendue de l'exploitation qu'il prend et au système de culture qu'il veut suivre. Pour maintenir et surtout pour augmenter la fertilité du sol, il ne faut pas craindre de faire à celui-ci des avances; c'est même la condition indispensable du succès.

Le fermage est assurément la méthode d'exploitation du sol qui est la plus répandue dans les pays les plus riches. C'est celle qui est considérée comme le plus favorable au progrès agricole. Mais l'usage de ne faire que des baux d'une assez courte durée, neuf années en moyenne, est un grave inconvénient.

En effet, il arrive que le fermier qui, pendant les premières années, a fait des avances pour la culture, cherche, dans celles qui précèdent la fin du bail, à retirer ces avances, et épuise la terre dans une proportion plus ou moins considérable. Pour obvier à ces inconvénients, le meilleur moyen serait d'adopter des baux de longue durée, de vingt ans, qui assureraient au fermier tout le temps nécessaire pour retirer légitimement tout le fruit de ses etforts et de son travail. D'un autre côté, avec un bon fermier, le propriétaire serait certain de voir sa terre augmenter progressivement de valeur, sans qu'il lui en coûtât rien. On a aussi proposé d'introduire dans les baux une clause relative aux indemnités qui pourraient être attribuées au fermier pour les améliorations permanentes effectuées par lui; mais les difficultés d'évaluation de la valeur exacte de ces améliorations ont jusqu'ici empêché cette idée d'entrer dans la pratique. Métnyage. — Le métayage est un système d'exploitation intermédiaire entre le faire-valoir direct et le fermage. C'est une véritable association entre le propriétaire du sol et l'exploitant ; . par cette association, l'un et l'autre concourent, dans une proportion et d'une manière déterminées à la production agricole.

FABLE

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La meilleure définition du métayage a été donnée par le comte de Gasparin dans les termes suivants: a Le métayage est un contrat par lequel, quand le tenancier n'a pas un capitil ou un crédit suffisant pour garantir le paiement de la rente et des avances du propriétaire, celui-ci prélève cette rente par parties proportionnelles sur la récolte de chaque année. » Ainsi le métayer ne paie p:is de redevance fixe; il partage avec le propriétaire, tantôt par moitié, tantôt dans une autre proportion, les produits du sol. Le propriétaire fait les avances pour l'achat du cheptel vivant et du matériel, parfois même pour les engrais ; le métayer donne son travail et celui de sa famille, et il paie la main-d'œuvre. Dans le système du métayage, un domaine d'une certaine étendue est le plus souvent partagé en métairies restreintes, dont chacune est cultivée par un métajer et sa famille, aidé par un ou deux ouvriers. Le propriétaire a ainsi sa participation directe dans autant d'exploitations distinctes.

On a souvent considéré le métayage comme une pratique surannée, incompatible avec le progrès agricole. Cette idée, dans sa généralité, est contraire à la vérité. Sans doute le métayage est la forme la plus usitée de location des terres dans les régions où l'agriculture est le moins prospère, mais cela tient à l'absence générale de capitaux

dans ces contrées, et par suite à l'impossibilité de trouver de bons fermiers. Mais quand le propriétaire est éclairé, qu'il s'occupe activement de développer ses métairies, il obtient souvent des résultats tout à fait remarquables. La direction est dans sa main. Si cette direction est bonne, les métairies prospéreront ; si elle est mauvaise ou si elle est nulle, elles se traîneront péniblement dansl'ornière. Dans le premier cas, il y a naturellement accroissement de revenu pour le propriétaire.

Si l'on consulte les recensements de la population agricole en France, on constate que le métayage va en diminuant, sans que le système du fermage paraisse prendre une extension notablement plus considérable. Ce fait tient à l'augmentation du nombre des petits propriétaires cultivant eux-mêmes leurs terres. Beaucoup de métayers sont passés, durant les trente dernières années, dans cette nouvelle catégorie. Aujourd'hui, sur 100 cultivateurs, en France, on compte 69 propriétaires exploitant directement leurs terres, 10 métayers ou colons et 21 fermiers. C'est dans les régions du nord-est et de l'est que le système du fermage est le plus répandu ; le métayage domine au contraire dans les régions de l'ouest, du sud-ouest et du sud. En outre, il est la règle presque générale pour la culture des vignes.

[Henry Sagnier.]

FABLE. — Littérature et style, lïï. — « La fable , dit l'Académie , est un récit dans lequel on cache une vérité, une moralité sous le voile de quelque fiction. » C'est une fiction dont l'imagination fait tous les frais, du moins où un fond vrai se trouve modifié par des circonstances, des détails imaginaires, et qui donne un corps à la pensée, des formes sensibles à des objets immatériels. « Fable, dit un auteur du xiii« siècle, est uns contes que l'om dit des choses qui ne sont pas voires (vraies) ni voirescmblables, si comme la nef (navire) qui vola parmis l'air longuement. »

La fable se distingue du simple apologue en ce qu^'elle est un genre littéraire, une petite pièce ayant sa vie propre. Il ne faut pas non plus la confondre avec le conte. Le conte est un récit de quelque anecdote vraie ou imaginaire où ne figurent que l'homme, les dieux, les génies. La fable fait intervenir aussi les animaux, les choses inanimées. Dans La Fontaine, \e Héron est une fable, la Fille est un conte. Le sujet est le môme, ainsi que la moralité ; les acteurs dilTèrent.

L'élément dramatique est nécessaire à la fable, aussi bien que la leçon de morale : le poète s'efl'ace et laisse la parole à ses héros qui deviennent des personnages. La Fontaine l'a dit avec une autorité qui fait loi : c'est

Une ample comédie à cent actes divers Et dont la scène est l'univers.

La fable rappelle par des allusions perpétuelles les acteurs correspondants du monde humain. L'allusion élargit le cadre, l'applique aux hommes. Les animaux deviennent sire Lion, dame Belette, dom Pourceau, maître Renard, sa Majesté fourrée le Chat, Jeannot Lapin, fils oU neveu de Pierre ou de Guillaume ; c'est un vrai monde qui a des capitales : Ratapolis était bloquée. Il y a là une représentation indirecte mais constante de la vie humaine.

La fable remonte à la plus haute antiquité. On a quelquefois attribué son origine à l'esclavage :

l'esclave, qui n'osait dire ce qu'il pensait, a traduit ses sentiments dans la fable ; le faible, contraint à déguiser ses leçons ou ses conseils, a eu recours h l'apologue et, sous le couvert ingénieux d'une agréable fiction, a su faire entendre une vérité périlleuse. Tout cela est vrai. Mais la fable a une origine plus haute et plus universelle ; dans l'histoire de l'humanité elle date de plus loin. Elle tient à l'esprit humain môme, elle est née de ce besoin naturel que l'homme a toujours éprouvé d'exprimer, soit dans les arts, soit dans la poésie, ses pensées avec des emblèmes, des images. La fable est avant tout une œuvre d'imagination dans le sens propre du mot : c'est le bon sens populaire qui, aidé de l'imagination, avant d'être stimulé par a Nécessité l'ingénieuse, » a constitué la fable originaire.

Quoi qu'il en soit de ses origines psychologiques, historiquement la fable est née en Orient. L'Orient, terre de mythes et de légendes non moins que de despotisme et do servitude, s'est toujours entouré d'images et de fictions : ses religions, ses traditions en sont pleines; outre l'anthropomorphisme ou la figuration humaine du monde idéal, la métempsycose y est née : dans cette croyance, les animaux sont les frères de l'homme et lui donnent des conseils. L'Asie, qui inventa la fable, l'a transmise à la Grèce. Esope connut-il les fables de l'Indien Pilpay, de l'Arabe Lokman, les apologues de l'Hébreu Salomon? La question est oiseuse : il importe peu qu'Esope ait reçu ces fables sous leur forme arrêtée. Il est évident qu'elles couraient de paj's en pays, colportées par la curiosité publique, popularisant par leurs fictions agréables les vérités qu'elles voulaient enseigner. La fable est de tous les temps et de tous les lieux. Elle a fleuri partout, mais c'est en France qu'elle a trouvé son complet épanouissement : nul n'a égalé Vinimitable La Fontaine.

M. Taine distingue trois phases ou époques distinctes dans la fable. Elle n'est tout d'abord qu'une leçon de morale pure et simple : la morale n'en est pas seulement le fond principal, elle y est

FABLE

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tout : la fable n'est encore qu'un récit nu, court, sans ornements ; c'est une forme populaire de la ))liilosopliic ou de la rhétorique. Doctes, sententieuscs, lourdes, telles apparaissent les premières fables. Enfantines, naïves, celles de la seconde époque bégaient et balbutient d'un ton monotone dans les conteurs du moyen âge. Légères, ailées, poétiques au troisième âge, « elles s'envolent comme cet essaim d'abeilles qui s'arrêta sur les lèvres de Platon endormi et qu'un Grec aurait vu se poser sur les lèvres souriantes de La Fontaine. » C'est l'âge d'or de la fable, où l'esprit humain a peut-être cueilli ses fleurs les plus riantes.

La fable ne doit-elle être qu'en vers ? Supportet-elle la prose ? La poésie offre à la fable les plus grands avantages : elle diminue l'amertume des vérités parfois piquantes que son divin langage adoucit sans les émousser ; elle les fait même entrer plus profondément dans l'esprit, et c'est une vérité banale que le rythme du vers et, chez les modernes, le retour régulier de la rime, aide singulièrement la mémoire. Une foule de vers de La Fontaine sont devenus proverbes et rappellent sans effort h l'esprit, sous une forme vive et populaire, la sagesse dos nations : aussi, malgré l'autorité et l'exemple de Patru, même do Fénelon, semble-t-il aujourd'hui que la question soit hors de discussion, et qu'après La Fontaine la poésie seule puisse désormais convenir à la fable.

Les anciens voulaient que la fable fût courte, ils avaient raison : la leçon ne porte qu'à la condition de ne pas plus fatiguer l'esprit que de rebuter l'amour-propre. La brièveté est l'âme de la fable, a dit La Fontaine à qui appartient toujours le dernier mot en cette matière. Quintilien voulait même qu'elle ne comportât que peu de mots. Un académicien de notre siècle n'a consacré que quatre vers à chacune de ces fables : c'est une affectation puérile. La fable est un poème en miniature, et toute extension disproportionnée y est un grave défaut ; mais il ne faut pas que la peur dun mal nous fasse tomber dans im pire. Quelqu'un s'est-il jamais plaint que, dans sa jolie fable le Rat de ville et le Rat de^ champs, Horace ait dépassé de beaucoup les limites d'Esope et de Pllèdre ? Et si La Fontaine avait à la lettre suivi le précepte de Quintilien, dont la postérité a heureusement réformé l'arrêt, nous n'aurions ni les Animaux malades de la peste, ni le Chêne et le Roseau, ni les Deux Pigeons, ni même le Corbeau et le Renard, et tant d'autres chefs-d'œuvre de récit, d'action et de dialogue.

La fable doit rejeter tout ornement qui pourrait détourner l'attention de la morale : même une certaine négligence ne lui messied pas, a dit Arnault. Le style est familier sans être choquant, gracieux sans être efféminé, badin et riant sans bassesse. Variant avec les sujets, il prend tous les tons, et, de même que dans la comédie, s'élève parfois jusqu'au sublime (/(? F/ei7/a?-rf et les Trois jeujies hommes). Les rapprochements historiques, les réflexions profondes ou piquantes y peuvent trouver place, à la condition d'y être amenées naturellement.

Deux coqs TiTaient en paix : une poule survint, Et voilà la guerre allumée.

Amour ! tu perdis Troie

(Les Deux coqs. YII, 13.)

Qui désigné-je, à votre aTÎs, Par ce rat si peu secourable?

Un moine ? Non, mais un dervis.

Je suppose qu'un moine est toujours charitable.

(Le Rat qui s'est retiré du monde. VU, 3.)

Cette variété rend difficile de donner des règles à la fable. Le genre d'ailleurs en comporte-t-il do bien rigoureuses ? La Fontaine a fait des fables

oîi les règles ne sont pas observées, et Lamotte le lui reproche doctement : cependant les fables les plus défectueuses de La Fontaine ont un charme, un intérêt que n'ont pas les plus régulières de Lamotte. L'artifice de la fable consiste à déguiser la sagesse de la leçon sous un air de naïveté : c'est le secret de La Fontaine, que Lamotte n'a point connu. La naïveté est donc la qualité maîtresse du style, mais elle ne se conquiert pas. Quant à la composition, il n'y a qu'une règle à observer, mais celle-ci est invariable et ne doit jamais être enfreinte : c'est de conserver les convenances du sujet et les mœurs de chaque personnage ; le lion ne saurait être timide, le lièvre courageux, la brebis agressive, et par conséquent leur langage doit se conformer à leur caractère et ne s'en écarter jamais.

La fable n'est pas seulement un plaisir délicat de l'esprit, elle est un enseignement utile. Elle doit donc contenir une moralité: cela ne fait aucun doute. Les plus anciens fabulistes sont des moralistes : « L'apologue, dit encore La Fontaine, est composé de deux parties, dont on peut appeler l'une le corps, l'autre l'âme. Le corps est la fable, l'âme, la moralité. » Le corps doit être le plus apparent; l'âme doit animer tout le récit, sans se montrer à nu, sans lever le voile au moins jusqu'à la fin. Les anciens pensaient autrement: chez eux la donnée philosophique était tout; le récit, le drame n'était qu'un moyen, non le but; ils le négligeaient, ils l'abrégeaient pour arriver plus vite à la conclusion morale. « Tout le progrès de la fable, a-t-on dit avec raison, consiste dans le renversement de ces deux éléments. » La moralité doit être claire et ressortir directement du fait môme mis en scène. Sa place n'a qu'une importance secondaire. Phèdre, La Fontaine la mettent indifleremment avant ou après l'apologue. Mais il est préférable de l'exprimer que de la laisser deviner au lecteur, comme le voulait Lamotte. La leçon (|ui ménage et flatte notre amour-propre est trop utile pour qu'on se prive de ce fécond et facile enseignement. Aussi Platon, qui chasse Homère de sa P.épubhque, y a donné à Esope une place honorable. Et "Voltaire a dit justement : « Les belles fables de l'antiquité ont ce grand avantage sur l'histoire, qu'elles présentent une morale sensible: ce sont des leçons de vertu, et presque toute l'histoire est le succès du crime. »

Avec tous ces mérites, les fables ne pouvaient pas ne pas trouver place dans les écoles; de tout temps, en tous lieux elles sont entrées pour une large part dans l'instruction et l'éducation de l'enfance. Quintilien recommande comme premier exercice littéraire de faire raconter les fables aux enfants dans un langage correct et simple, et de les écrire ensuite avec soin en conservant la même simplicité: ce qui consiste premièrement h. faire rompre le vers, puis à le traduire en d'autres mots, et enfin à le paraphraser avec plus de hardiesse, tantôt en abrégeant, tantôt en amplifiant, conservant toujours le sens du poète. Et il ajoute que l'enfant qui arrive à réussir dans ce travail ne peut manquer de réussir à tout autre. Sans doute les enfants seuls n'en tireront pas tout le fruit, ils n'y apercevront pas la leçon qui y est voilée; mais si elle leur est montrée, ils la saisiront plus clairement que dans l'histoire. Un maître habile saura bien les y aider, et les initier à ces exercices qui offrent autant d'intérêt que de profit et qui sont à la portée des plus jeunes.

Les principaux fabulistes sont, dans l'Inde, Bidpal ou Pilpay; en Arabie, Lokmann; dans l'Asie Mineure et en Grèce, Esope, dont les fables ont été remaniées et mises en vers par le Syrien Babrias, qui vécut vraisemblablement au troisième siècle de notre ère. A Rome, on trouve des fables chez différents écrivains, mais il n'y a de fabuliste

7o2 — FACULTÉS DE L'AME

proprement dit que Phèdre. Au moyen âge, les fabliaux iV. ci-dessous) tiennent le milieu entre la fable et la nouvelle. Les Romans de Rennrt sont une fable continue. Marie de France, Rutebœuf, Gilles Corrozet, Guill. Haudent, Guill. Guéroult, Marot, Régnier ont écrit des fables en français. La Fontaine a surpassé tous ses devanciers : en les imitant, il a mérité le nom d'inimitable. Après lui Lamotte, Florian, Aubert, Le Bailly. Arnault ; et, de nos jours, Andrieux, Aimé Naudet, Viennet, Lachambaudie, ont montré de la grâce, du naturel, de la vivacité, de l'esprit. L'Italie semble tenir le premier rang après la France dans la fable avec Alberii, Baldi, Passeroni, Pignotti, Bertola, Casti. Les Allemands estiment les fables de Gellert, L. Gessner, Lessing. Les Anglais citent avec éloge Gay. Dodslcy, Tli. Moore ; les Espagnols, Th. de Ynarte, Samaniego; les Polonais, Kranicki ; les Russes, Kriloff, à qui les meilleurs juges s'accordent pour donner la seconde place après La Fontaine.

Fabliau. — On appelait fabliau (diminutif de fahlc), dans les premiers âges de la poésie française, du XII' au XIV" siècle, un récit, généralement plaisant, parfois dramatique, plus étendu que la fable proprement dite ; les trouvères y donnaient carrière à leur malice et à leur esprit satirique, ou cherchaient à intéresser par le récit d'une aventure touchante. Le fabliau fut d'abord en vers ; ce n'est qu'à partir du xv' siècle que la forme rimée fit place à la prose.

Ce genre, léger de forme, mais souvent grave de sens, avec sa variété de sujets, de tons et d'allures, reflète à merveille les événements, surtout l'impression qu'ils ont produite sur les contemporains, les idées, les modifications successives du caractère national. Il excelle à mettre en relief, en les frondant, les mœurs, les opinions, les usages, les préjugés, les travers, la manière d'être et de vivre de nos pères. La société du moyen âge s'y retrouve tout entière, peinte parfois un peu en déshabillé, mais vraiment sur le vif. C'est, en dehors de l'histoire officielle, une mine abondante de détails précieux qui ne se trouvent que là.. C'est aussi la source qui fournit au grammairien les plus riches documents pour l'étude de notre langue primitive.

Il n'y a pas que les historiens et les philologues qui y trouvent leur compte. La Fontaine y a puisé largement, en homme qui, riche de son fonds, ne craignait pas de prendre son bien où il le trouvait. Les étrangers ne l'ont pas dédaigné: Boccace y a pris le sujet de ses meilleurs contes et des plus fins. Marot, Rabelais, Voltaire, tous les écrivains de tradition gauloise y ont fait de larges emprunts. La comédie s'en est inspirée, à l'exemple de Molière qui doit, entre autres, quelques scènes du Malade imaginaire à la Bourse pleine de sen^! de Jean Legallois d'Aubepierre, l'idée première du Médecin malgré lui au Vilain Mire, et le sujet de Georges Dandin à un épisode du Dolopathos. Boileau, ainsi que La Fontaine, a emprunté la jolie fable de VHuitre et les Plaideurs au fabliau les Trois dames qui trouvèrent un anel. Le fameux conte de Zadig, de Voltaire, est en partie tiré du fabliau l'Ermite. La comédie, la fable se sont enrichies des dépouilles du fabliau, sans l'appauvrir. De nos jours encore, l'opéra-comique, la féerie y trouvent sans cesse des sujets nouveaux d'intrigues légères et enjouées, des chants ou des prétextes à décors. Le fonds en est inépuisable, et La Fontaine aurait pu dire du fabliau avec non moins de raison que de l'apologue :

... Ce champ ne se peut tellement moissonner Que les derniers venus n'y trouvent à glaner.

[A. Pressard.]

FACULTÉS DE L'ASIE. — Psychologie et mo-

rale, IL — Avant d'étudier et de classer les facultés, c'est-à-dire les diverses puissances, les diverses fonctions de l'âme, il est nécessaire de définir l'âme elle-même, d'en déterminer l'idée, et aussi d'indiquer l'origine, d'esquisser l'histoire de cette idée.

Avant d'être considérée, ainsi qu'elle l'est aujourd'hui, comme le principe immatériel des phénomènes moraux, l'âme a été conçue sous une multitude de formes. Chez les peuples primitifs, il semble que la croyance à l'âme ait été suscitée par les phénomènes du rêve et par les manifestations de la vie. D'une part, frappés de revoir dans leurs songes, comme si elles vivaient encore, comme si elles étaient réellement présentes, les personnes que l'espace ou la mort séparaient d'eux, les sauvages ont été naturellement conduits à croire aux iantômes et aux esprits. D'autre part, la puissance cachée qui anime l'homme vivant, qui s'évanouit quand il meurt, a dû être prise de bonne heure pour un principe distinct et indépendant du corps. L'âme vitale, l'âme fantôme, telles sont les deux formes qu'affecte le spiritualisme grossier des peuples enfants. Pour eux l'âme n'est pas le privilège de la nature humaine : il y a une âme chez l'animal, il y en a même une chez la plante. De même qu'elle a débuté par le polythéisme dans sa conception de Dieu, l'humanité a commencé par le polyanimisme dans sa conception de l'âme. Les races primitives considèrent volontiers les animaux comme les semblables de l'homme, leur attribuent des âmes immortelles et croient à un paradis des bêtes. Les Esquimaux, dit-on, enterrent dans la tombe des petits enfants une tête de chien, afin que l'âme du chien serve de guide vers le séjour des bienheureux à l'enfant encore incapable de se conduire.

On a cru longtemps à l'âme des arbres. Du temps de saint Augustin, les Manichéens croyaient encore que les plantes possèdent des principes sensibles et intelligents. Bien plus, les choses ellesmêmes, les objets inanimés, les pierres, les outils, les armes passaient à l'origine pour avoir des âmes. Chez les Fidgiens, dans l'Océanie, le paradis reçoit les âmes des haches, des ciseaux, quand ces instruments se brisent au service des hommes. En résumé, au début de la pensée humaine, l'âme a été considérée comme un principe universel, inhérent à tous les êtres : principe de permanence et de forme dans les choses inertes, principe de vie et de sensibilité chez les animaux et les plantes.

Mais ces âmes multiples, l'imagination sensible des hommes les a longtemps conçues comme matérielles. Chez les premiers philosophes grecs, l'âme humaine est de même nature que les éléments de l'univers: tantôt on la confond avec l'air, tantôt avec le feu. Avant Platon, on ne s'élève guère à la notion de la spiritualité. Ce qui frappe surtout les premiers théoriciens de l'âme, c'est qu'elle est un principe de mouvement: aussi fait-on d'elle quelque chose d'ailé et de mobile. Le papillon sert de symbole à l'âme, et le mot psyché a les deux sens. De même Démocrite se représente l'âme comme un atome sphéroïde, parce que les corps ronds se meuvent plus aisément et glissent à travers les choses. Du reste, la conception matérialiste de l'âme n'est pas seulement le fait des âges primitifs: on la retrouve jusque chez les premiers docteurs de l'Église chrétienne. Tertullien, Arnobe, saint Irénée, saint Justin, croient que l'âme est un corps, bien qu'ils lui promettent une destinée immortelle: tant il est vrai que l'intelligence est condamnée î» tâtonner et ne s'élève que péniblement au-dessusdes idées sensibles. Chez les Chinois, quand un homme est mort, on fait des trous dans la toiture pour que l'âme puisse s'envoler; chez certaines peuplades sauvages, on pratique, dans la même intention, une ouverture dans le cercueil. Même

aujourd'hui, dans quelques parties de l'Europe, on a conservé l'habitude de laisser la porte ou la fenêtre ouverte dans la cliambre du mort.

L'homme ne s'est élevé que lentement à la conception d'une âme absolument immatérielle et distincte du corps. Un philosophe grec, Platon, un ])ère de l'Église, saint Augustin, un philosophe français. Descartes, sont les vrais fondateurs du dogme de la spiritualité. Pour Platon, l'âme est dans le corps comme un prisonnier dans sa cellule, ou comme un pilote dans un bateau. Saint Augustin déclare que a l'âme n'a aucune qualité corporelle, comme la dimension, la forme ou la couleur... A la matière seulement appartient l'étendue. Tout ce qui n'est pas matière et qui cependant existe s'appelle proprement esprit. » Enfin Ôescartes. avec plus de précision encore et de force, a insisté sur la distinction fondamentale de la matière et de l'esprit, de l'étendue et de la pensée : si bien que Malebranche, un cartésien, pouvait dire à la fin du xyii" siècle : « On a le droit d'affirmer avec assurance que l'on n'a point assez clairement connu la différence de l'âme et du corps que depuis quelques années.»

Mais il restait encore et il restera toujours beaucoup à faire, même après les efforts de Descartes, pour éclaircir et compléter la notion de l'âme. La science moderne n'a sans doute pas réussi à résoudre tous les problèmes qu'implique l'étude de la nature morale de l'homme, mais elle a rectifié sur plusieurs points les erreurs du spiritualisme cartésien. Descartes avait le tort de confondre l'âme avec la pensée, de sorte que dans son système il ne pouvait être question de l'âme des bêtes, qui ne pensent point. Descartes se trompait aussi quand il faisait de la conscience le caractère essentiel de l'âme ; mieux informée, la psychologie nouvelle n'hésite pas à attribuer à l'âme un grand nombre de phénomènes inconscients. Enfin Descartes, n'offrant à l'activité de l'âme d'autre domaine que le monde intellectuel des idées, la concevait comme un principe trop désintéressé de la vie physique, trop étranger à la nature , trop affranchi de l'organisme. On sait aujourd'hui que l'âme, quelle que soit la nature de son essence, participe, soit par les influences qu'elle exerce, soit par celles qu'elle subit, à toutes les fonctions de la vie.

Voici donc quelle est, dans ses traits généraux, pour le spiritualisme contemporain, la conception de l'âme : 1° L'âme est une force immatérielle, mais en même temps liée à des organes matériels, conditionnée à des lois physiques. Le philosophe qui serait tenté d'oublier cette corrélation est fort exposé à ce qu'une fatigue cérébrale, attachée à tout effort prolongé, ne lui rappelle, au beau milieu de ses méditations, que le cerveau prend, lui aussi, sa part du travail de l'intelligence. Qui donc songerait à rééditer aujourd'hui ce que M. Barthélémy Saint-Hilaire écrivait, il y a trente ans, dans sa Prefaci à la Psychologie d'Aristote : « Je crois que la physiologie n'a rien à faire dans un traité de l'âme » ? 2" L'âme est une force active qui a ses énergies propres, sa spontanéité indépendante, mais que limitent et déterminent non seulement les conditions intérieures du tempérament, mais les conditions extérieures de la société et du climat, du miUeu moral et du milieu physique où elle est appelée à vivre. 3° L'âme enfin esi une force individuelle, qui développe peu à peu dans le cours de la vie sa personnalité, mais que dominent au début et que modifient en partie les lois encore mystérieuses de l'hérédité. Ce que nos pères ont senti, ce qu'ils ont pensé, ce qu'ils ont fait il y a cinq cents ans, il y a mille ans peut-cire, tout cela se retrouve en nous dans une certaine mesure, tout cela agit à distance sur noire caractère, sur la forme de nos âmes.

Quelle que soit d'ailleurs la théorie adoptée sur la nature intime de l'âme, ce qui est certain pour 2« Partie.

tous les penseurs, à quelque école qu'ils appartiennent, c'est qu'il y a dans l'être iiumain un certain nombre de manifestations morales, distinctes des phénomènes physiologiques, et qui constituent le domaine propre de la psychologie. Ces phénomènes, qui se succèdent durant toute la vie, et que le sommeil seul vient suspendre ou tout ati moins ralentir, ont cette qualité commune qu'ils se révèlent immédiatement à nous par le sens intime : ce sont des états conscients ou qui peuvent le devenir. Notre raison les rattache tous à un même principe, que nous concevons comme une cause et comme une substance, comme la cause qui les produit, comme la substance dont ils sont les modifications successives.

Mais quoiqu'ils aient tous pour caractère d'être connus ou de pouvoir être connus par la conscience, sans tomber sous les sens, les phénomènes moraux présentent, si on les examine de près, certaines diversités qui permettent de les diviser et de les distribuer en plusieurs catégories. Ces catégories ont pris le nom de familtés. Elles sont à l'âme ce que les propriétés sont à la matière inanimée et les fonctions aux corps organisés.

11 ne saurait être question en effet de prendre les facultés, comme on l'a fait autrefois, pour des entités indépendantes, pour des forces distinctes qui seraient comme des intermédiaires entre l'âme et ses opérations. Les facultés ne sont que des dénominations générales et abstraites, sous lesquelles les psychologues rangent, pour la commodité de leurs expositions, les familles de faits analogues qu'ils ont distinguées dans l'âme.

Rappelons brièvement les divers essais de classification qui ont tour à tour été proposés. Dans l'antiquité, Platon distinguait déjà trois parties dans l'âme : l'intelligence ou la raison {nous, logos), le cœur ou le courage, source des passions nobles et élevées J/iymos), le désir ou la sensibilité inférieure {éiiitht/mia). Aristote, à son tour, après avoir accordé une âme végétative à la plante et une âme sensitive à l'animal, semble reconnaître chez l'homme quatre facultés principales : 1° l'inclination ; 2» la faculté motrice ; 3° la volonté ; 4° l'intelligence.

Au xvii= siècle, chez Descartes et ses disciples, nous voyons les facultés ramenées à l'entendement et à la volonté : la sensibilité est omise. D'autre part, Bossuet confond la volonté et l'entendement sous la même dénomination d'opérations intellectuelles, et établit une classe à part pour les opérations sensitives.

C'est en Allemagne et au siècle dernier, chez les psychologues à peu près ignorés de l'époque qui s'étend entre Wolf et Kant, que pour la première fois a été établie avec quelque précision la distinction aujourd'hui banale des trois formes de l'âme : la sensibilité, l'intelligence et la volonté. Niée par les sensualistes qui, comme Condillac, ne veulent voir dans les phénomènes psychologiques que les transformations d'un fait primordial unique, qui serait la sensation, la division triple des facultés morales a été admise par la plupart des autres philosophes. Kant lui-même s'est conformé à ce principe de division, en écrivant la Critique de la Raison pure, la Critique de la liais"7i pratique et la Critique duJi'g-'ment, qui correspondent précisément à l'intelligence, à la volonté ou à l'action, au plaisir ou à la peine, c'est-à-dire à la sensibilité. Reid, il est vrai, revient à la théorie cartésienne en distinguant seulement les facultés actives et les facultés intellectuelles : il fond la sensibilité en partie dans l'intelligence, qui comprendrait les sens et les émotions du goût, en partie dans les facultés actives, auxquelles il faudrait rattacher les sentiments affectueux ou malveillants. Mais, de plus en plus, et malgré les tentatives isolées de quelques penseurs qui comme les phrénologues, proposent des

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classifications beaucoup plus compliquées et plus longues, les philosophes des écoles les plus diverses, les positivistes comme les spiritualistes, ceux qui doutent de l'existence de l'âme, comme ceux qui y croient le plus fermement, se mettent d'accord pour diviser la science mentale en trois départements. C'est ainsi que M. Bain, l'un des plus illustres représentants de la psychologie anglaise contemporaine, admet les trois classes suivantes : 1* le sentiment, qui comprend les plaisirs et les peinps : Ins mots éinotinn, passion, afTnctinn, sont des synonymes du sentiment ; 2» la volition ou volonté ; 3" la pensée, intelligence ou connaissance ; les sensations se rangent en partie dans la classe du sentiment, en partie dans celle de la pensée.

On a donc quelque droit de considérer comme définitive la division classique des trois facultés de l'âme, sensibilité, intelligence, volonté. Ces trois attributs épuisent la définition de l'esprit, et l'âme peut être considérée comme une force qui sent, oui pense et qui veut : ce qui revient simplement à dire qu'elle se manifeste successivement nar des sentiments ou sensations, par des pensées, par des volontés.

Il est bien entendu d'ailleurs qu'en fait les divers états de conscience qui constituent la série des événements de l'âme n'existent guère isolément et ne sont pas indépendants les uns des autres. Les lacultés collaborent et s'entr'aident; les phénomènes se mêlent et se confondent, au point qu'il est pratiauement difficile, sinon impossible, de les isoler, d'établir entre eux une ligne de démarcation absolue. Ainsi l'intelligence s'associe à tous les actes de l'âme. Il n'y a pas de plaisir ou de peine, d'afi'ection ou d'aversion qui n'implique plus ou moins l'idée de l'objet agréable ou désagréable, aimé ou déteste. De même il n'y a pas de volonté qui ne suppose la connaissance vague ou précise de l'acte Qu'on est résolu à accomplir et des motifs pour lesquels on s'y est déterminé. Il est rare que l'âme existe dans un état exclusif : mais les nécessités ae l'explication exigent que le psychologue sépare dans la théorie ce qui est uni dans la réalité.

Ajoutons que chaque classe ou chaque faculté comprend un grand nombre de faits, analogues sans doute et semblables par certains côtés, puisqu'on peut légitimement les rattacher à un même principe, mais qui présentent aussi de notables difi'érences. Cette diversité est attestée par la multitude de mots que l'usage a consacrés pour désigner sous leurs formes multiples et dans leurs délicates nuances les trois faits essentiels de l'âme. A la sensibilité, par exemple, se rapportent les inclinations, les penchants, les émotions, les passions, les affections, etc., de sorte que la difficulté est surtout, une fois les trois grandes catégories déterminées, d'y établir des subdivisions exactes et appropriées. (V. Intelligefice, Sensibilité, Volonté.)

11 ne nous reste plus qu'à indiquer les caractères distinctifs de chaque faculté. Pour faire comprendre ces différences, le mieux est peut-être de s'en rapporter à l'expérience personnelle de chacun, et de donner des exemples. La chaleur que procure le soleil, le parfum qu'on respire auprès des fleurs, la saveur douce du miel, l'émotion que cause la vue d'un beau tableau, la douleur qu'on ressent en perdant un ami. voilà des sensations et des sentiments. La perception de la forme d'un objet, le souvenir d'un événement passé, l'image qu'on garde dans l'esprit d'un monument, d'un paysage, l'idée d'une qualité commune à un grand nombre d'êtres, comme la méchanceté ou la vprtu, les raisonnements ; de la géométrie, voilà des faits intellectuels. Enfin } les actes que l'homme accomplit lorsqu'il marche, , lorsqu'il court, lorsqu'il mange, lorsqu'il parle, j lorsqu'il écrit, voilà des faits qui ont tous pour | cause initiale la volonté. Tout homme qui compa- i rera ces trois séries de phénomènes trouvera de I

lui-même dans sa conscience les raisons qui empêchent de les confondre, et de cette comparaisor. sortira une définition exacte des trois faculté;:. La sensibilité est le pouvoir d'aimer et de haïr, par suite d'éprouver du plaisir ou de la peine ; l'intelligence, la faculté de connaître, de comprendre ; la volonté, la faculté d'agir avec réflexion.

L'intelligence étant le fonds commun de tous les phénomènes moraux, peut-être est-ce par elle qu'il faut commencer quand on veut clairement apercevoir la nature des facultés ; une fois qu'on aura bien compris ce qu'est un phénomène intellectuel, il sera facile de saisir ce qu'y ajoutent dans certains cas la sensibilité et la volonté. Or, le fait intellectuel consiste essentiellement à se représenter un objet sensible ou abstrait, simple ou composé, particulier ou général. A ce phénomène qui implique toujours une certaine dualité, la dualité du sujet pensant et de l'objet pensé, la sensibilité ajoute une émotion toute subjective, tout intérieure, où notre âme seule est en jeu. Enfin, si la volonté intervient, l'âme manifeste des caractères tout nouveaux , ceux d'une force qui se développe spontanément par elle-même, trouvant dans ;es ressources propres le principe de son activité

La légitimité de la distinction des facultés ne saurait donc faire de doute pour personne : mais il faut se garder d'attacher à cette œuvre de classification plus d'importance qu'elle ne mérite. Ce qui est autrement intéressant pour le psychologue, c'est de décrire minutieusement les faits, afin de les ramener, non pas seulement aux classes qui les comprennent, mais aux lois qui les gouvernent. [Gabriel Compayrc.J

FALSIFICATIONS. — Hygiène, IX.XVÏI. — Dans le sens le plus large du mot, on entend par falsific'ition l'addition volontaire à une matière quelconque d'un produit étranger, dans un but de fraude et de lucre. Le mot adultération se prend dans la même acception.

Il y a souvent lieu d'étendre le sens des mots adultération et falsification. Ainsi le mélange d'une matière altérée, c'est-à-dire qui a subi spontanément ou accidentellement une détérioration plus ou moins considérable, à une quantité de môme matière saine, constitue évidemment une falsification.

Dans certaines circonstances, la falsification, tout en ayant pour but le lucre, ne constitue une fraude que si elle est déguisée. Ainsi l'on vend communément sous le nom de soutirage un mélange de vins — supposés chacun sain et pur — dont les qualités et les défauts se mitigent de manière à former une boisson salubre et plus agréable que chacun des vins employés à cette sorte de fabrication. C'est là une pratique admise dans le commerce ; elle est utile, et ne constitue une fraude que si l'on vend le soutirage pour un vin de cru : une telle falsification est considérée comme innocente. En fait, le mélange de vins naturels de divers crus n'est pas plus coupable que celui du lait de plusieurs vaches, — à moins de stipulations contraires.

Mais les choses ne se passent pas toujours aussi simplement. On ajoute du tartrate neutre de potasse, du tannin, du sucre, de l'alcool, à des vins acides, gras, amers, faibles. Ce sont des produits étrangers, par conséquent il y a falsification. Mais ces produits existent naturellement dans le vin. Au lieu de les employer en nature, ce qui est souvent le plus commode, on pourrait se servir de vins riches en ces matières pour opérer un simple mélange. Le résultat final serait le même : masquer ou corriger les délauts d'un produit naturel. Si le mélange est permis pour les soutirages, pourquoi défendrait-on l'emploi du tartrate neutre dépotasse, du tannin, du sucre, de l'alcool'?

Pour ce qui concerne le sucre et l'alcool de vin

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on a reconnu l'importance et l'innocuité de leur addition à certains moûts et même à certains vins faits; les Cliambres ont été saisies de projets de loi tendant à dégrever l'alcool et le sucre destinés à cet usage. Voilà donc des falsifications qui seraient sanctionnées par la loi.

Mais la loi permettra-t-elle aussi le plâtrage? Les avis sont partagés quant à l'opportunité de cette pratique, qui introduit assurément dans le vin un produit étranger, lequel y devient du sulfate de potasse, sel légèrement purgatif.

Ces exemples, que nous pourrions multiplier indéfiniment, suffisent pour urouver que dans les questions de falsification il y a lieu très souvent à interprétation ; que les coutumes établies et généralement connues, la nature des suDstances employées, le but de leur emoloi, les résultats obtenus, sont autant de circonstances qu'il laut ap précier pour conclure.

Aous venons de voir que certaines falsifications sont utiles, innocentes et légales. On devrait réserver à ces opérations le nom de manifjulatlm, le seul qui exprime exactement une préparation en vue de l'amélioration, de la mise en vente d'un produit. On dit déjà d'ailleurs : des vins travaillés. Le Champagne est de ce nombre, et cependant personne ne s'est avisé de dire que c'était un vin falsifié.

Si les manipulations n'avaient pas dégénéré en falsifications coupables et dangereuses, les législateurs n'auraient pas eu à s'en occuper. Mais l'appât du gain a fait inventer mille moyens de dénaturer les produits, de les substituer les uns aux autres, de manière à tromper l'acheteur. Dans ces cas il y a toujours tromperie sur la qualité de la marchandise vendue, ce qui constitue un délit, un vol ; souvent il y a aussi un crime véritable, équivalent aux coups et blessures et à l'homicide par imprudence. C'est ce qui arrive toutes les fois que l'on ajoute à une substance alimentaire un produit capable de nuire à la santé. Notons d'ailleurs que ces additions criminelles n'éveillent pas d'ordinaire l'attention des consommateurs. Le mal se fait insensiblement, graduellement, l'empoisonnement est assez lent pour ne pas causer d'alarmes, et l'on attribue à d'autres causes les symptômes auxquels il donne lieu. Au point de vue de la justice, quelle différence y a-t-il entre tuer un homme en dix ans ou lui faire prendre d'un coup une dose mortelle de poison ? On pourrait dire que dans le premier cas le crime mérite un châtiment plus sévère, parce que le coupable avait plus de chances d'échapper à la loL

Il résulte des enquêtes partielles auxquelles donnent lieu les procès et auxquelles se livrent, d'office, les conseils d'hygiène et de salubrité, que notre législation sur les falsifications est encore incomplète et laisse impunis un grand nombre d'abus .

Si une législation simple et facilement applicable faisait cesser les fraudes sans nombre qui sont devenues courantes dans presque tous les commerces et les industries, tout le monde y gagnerait au point de vue matériel et moral.

Nous ne pouvons passer ici en revue les falsifications auxquelles sont soumises les substances alimentaires et les boissons. Le sujet comporterait un gros livre. Nous devons nous borner à signaler celles qu'il importe le plus de connaître dans la vie pratique.

Le sujet des falsifications, trop riche même en restant dans les limites du sérieux et du vrai, a souvent été agrémenté d'anecdotes plus ou moins fantaisistes. Il ne suffit pas qu'un filou éhonté ait fabriqué du café avec de la terre glaise moulée, du lait avec de la cervelle de veau, des truffes avec du mérinos, pour que l'on présente ces exceptions comme des fraudes courantes et ordinaires. Mieux

' vaut se Dorner à indiquer celles qui donnent lieu j à des abus fréquents dans le commerce de détail. I Farines. — La falsification la plus commune consiste à mélanger les différentes qualités saines ou avariées. Le commerce reconnaît quatre qualités qui diffèrent par la blancheur et par la proportion de gluten qu'elles contiennent. Les deux premièrps seulement conviennent à la fabrication du pain blanc.

Dans les terres mal entretenues et cultivées sans soin, les céréales sont souvent envahies par des plantes dont les graines se trouvent mêlées, lors de la moisson, avec celle du blé, de l'orge, etc. Les plus communes sont le Melampyrurn arvvnse (Mélampyre des champs, blé de vache, rougelle) ; — le Lychnis githago (nielle des blés) qui donne au pain un goût acre ; — le Siîiapis arvensis (moutarde sauvage, que les boulangers appellent chico ti") ; — le Lolium tumutvntum (ivraie^ , la plus dangereuse de ces graines malfaisantes.

Si les grains n'ont pas été parfaitement nettoyés, ces graines sont moulues avec eux et donnent à la farine, avec un goût désagréable, des propriétés nuisibles, surtout pour les enfants.

Dans les années de cherté excessive, on falsifie les farines de blé avec celles de mais, d'orge, d'avoine, de seigle, de riz, de féverolles, de pois, avec de la fécule de pommes de terre, etc., etc. Ces mélanges n'ont rien de dangereux, mais constituent une fraude. Le pain fait avec une farine de blé additionnée de farine de féverolles perd en apparence sans perdre en qualités nutritives ; mais l'addition de fécule diminue notablement la valeur nutritive d'une farine.

On a quelquefois ajouté aux farines des poudres de plâtre, de craie, de chaux, etc., mais cette fraude est trop facile à reconnaître pour qu'on s'y livre régulièrement. Il suffit pour la découvrir de délayer un peu de farine suspecte dans une grande quantité d'eau, de laisser reposer un instant et de décanter. Les poudres minérales se reirouyent au fond du vase ; on les isole complètement par de nouveaux lavages.

Souvent on ajoute un peu d'alun aux farines pour les rendre plus blanches. Pour le découvrir, on délaye un peu de farine dans de l'eau, on filtre, on évapore presque à siccité et le liquide offre une saveur astringente particulière.

Pain. — Le prix du pain devrait être basé sur sa richesse en gluten ou matière azotée. Il est désirable qu'un règlement régularise, à ce point de vue, le commerce de la boulangerie. Alors on aurait le droit de s'opposer à la pratique journalière, qui consiste à vendre au même prix des produits dont la valeur varie de 30 à 40 p. 100. Il ne serait pas plus difficile de titi^er les farines que les alcools. Aujourd'hui les falsifications de la farine de blé dur par l'addition de farine de blé tendre échappent aux mesures administratives, et causent un grave détriment aux travailleurs.

L'adultération la plus redoutable à laquelle on ait soumis le pain est l'addition de sulfate de cuivre. Il est ^Tai que la quantité employée ordinairement est très faible, et que, répartie uniformément dans la pâte, elle ne pourrait causer, aux adultes surtout, aucun accident sérieux, si ce n'est peutêtre par un usage très longtemps prolongé. Mais il y a danger éndent à permettre l'introduction d'une substance vénéneuse dans un aliment, surtout lorsque la manipulation est confiée à des personnes ignorantes et sans responsabilité.

Pour reconnaître la présence du cuivre dans le pain, il faut recourir à une analyse minutieuse, attendu que le son en contient naturellement et qu'il y a toujours du son dans le pain bis. Mais s'il s'agit de pain bien blanc, une goutte de solution aqueuse de cyanure jaune de potassium suffit pour déceler le cuivre ajouté, en produisant une

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teinte rose jaunâtre dès que la proportion de sulfate de cuivre atteint un dix-millième.

Lait. — On s'est ingénié, dans les villes, à cacher de diverses manières les deux fraudes auxquelles on y soumet le lait: l'écrémage et le mouillage. On y a ajouté de la gomme, du sucre, de la dextrine, de la gélatine, des blancs d'œuf battus, qui produisent une mousse à laquelle on donne le nom de crème. Cependant on peut dire qu'aujourd'hui la fraude se borne à enlever tout ou partie de la crème et à étendre d'eau le lait pur ou écrémé.

Ces deux fraudes se font chez tous ceux qui vendent ou manipulent le lait. On les constate chez le producteur, chez le ramusseury chez le crémier.

Voici les moyens usuels de reconnaître le lait pur de qualité moyenne : aucun dépôt ; pas de flocons ou de grumeaux pendant l'ébuUition ; pellicule épaisse, consistante, en refroidissant ; proportion de crème variant de 8 à 10 p. lOO, au bout de 24 heures, pour le lait non bouilli.

Les marchands ont l'habitude de verser dans le lait, sous le nom de conservatfW\ une solution de bicarbonate de soude dans de l'eau. La proportion ordinairement employée introduit un demi-gramme de ce sel par litre de lait. Celte quantité est insignifiante pour un adulte qui ne consomme pas plus d'un tiers à un demi-litre de lait par jour, mais elle peut offrir des inconvénients pour les enfants et pour les adultes qui suivent un régime lacté.

beurre. — On ajoute quelquefois au bourre de l'amidon, de la farine, de la pulpe cuite de pommes de terre, du fromage blanc; mais ces falsificaiions sont trop grossières pour être dangereuses. On les découvre immédiatement en faisant fondre le beurre : les matières étrangères se déposent.

Les fraudes les plus communes consistent en des mélanges de suif, de stéarine, de saindoux. La simple fusion peut servir à reconnaître ces falsifications. Ainsi, le beurre fond à une chaleur moindre que le suif et la stéarine ; puis en refroidissant il se fige à une température plus basse. Si l'on chauffe, jusqu'à roussir, le beurre suspect, l'odeur caractéristique peut aussi déceler le mélange.

Le beurre pur fond sur la langue sans y produire, comme les autres corps gras solides, une sensation de granulation. Si on le lisse avec un couteau, on produit une surface plus nette, plus unie, que s'il est mélangé.

Des industriels sont parvenus à incorporer mécaniquement au beurre jusqu'à la moitié de son poids d'eau. Lorsque le vol est poussé aussi loin, on le reconnaît au peu de cohésion de la masse qui se désagrège très aisément.

Lorsque la proportion de sel dans les beurres dit S"/o;s dépasse 8 p. 100, cette substance y a été introduite en vue d'augmenter le poids et l'humidité.

Il est fréquemment d'usage de colorer le beurre qui est naturellement pâle. Si l'on n'emploie que des couleurs inoffensives, il n'y a là qu'une fraude vénielle, car le beurre se goîite d'ordinaire avant de l'acheter ; la couleur constitue une qualité de convention.

Depuis quelques années on fabrique avec de la graisse de bœuf, dont on élimine la stéarine, un composé vendu sous les noms de margarine, oléi) margarine, beurrine, etc. Ces corps gras sont inoffensifs quand ils sont bien préparés, mais on a largement profité de leur ressemblance avec le beui're pour les mêler en proportions très variables avec le produit naturel. La fraude est très facile à reconnaître au microscope. Le goût la révèle assez sûrement, ainsi que le lissé, et surtout la fusion à une haute température, qui développe l'odeur des graisses.

Vin. — Il faudrait un livre pour décrire les falsifications du vin. furmi relies qui diminuent seu-

lement ses qualités, citons l'addition d'eau, de sucre, d'alcool, de cidre, de poiré. On essaye de remédier à ses défauts naturels ou de lui donner des qualités factices au moyen de l'acide tartrique, du tannin, de la craie, du plâtre, de l'alun, du carbonate dépotasse, etc., etc. On le colore avec des raisins dits teinturiers, avec une infusion de betteraves rouges, des baies de myrtille, de sureau, dhièble, le bois d'Inde, etc. Depuis quelques années on emploie pour colorer les vins la fuchsine. Cette matière est inoffensive quand elle est chimiquement pure, mais celle du commerce contient un peu d'arsenic.

Pour donner du goût ou de l'âpreté aux vin& mouillés, on y ajoute de l'alun, du sulfate de fer, de l'acide sulfurique.

A mesure que se développe et se raffine la science des falsifications, on trouve aussi des moyens pratiques et sûrs de les découvrir. Pour levin, il faut recourir aux experts chimistes. La Sf'ule règle que puissent se poser les particuliers, c'est de n'acheter cette boisson que dans des maisonS' connues pour leur honnêteté, et de. ne pas se laisser séduire par un bon marché qui cache presque toujours une fraude et très souvent un danger.

Vinaigre. — Le vinaigre résulte d'une fermentation spéciale (acétique) du vin, du cidre, du poiré,, de la bière, etc. Le meilleur provient du vin ; c'est le plus fort et celui qui se conserve le mieux. Il offre une odeur franche, un peu éthérée, une saveur acide sans âcreté.

Dans le commerce, on altère le vinaigre en l'allongeant d'eau, puis on le rehausse au moyen d'acides tartrique, nitrique, sulfurique, etc; on lui donne du montant en y faisant macérer des graines de moutarde, de pyrèthre, de piment, etc. Enfin on le mélange de vinaigre obtenu par la fermentation du glucose, ou même d'acide pyroligneux {vinaigre de bois; obtenu par la distillation sèche des végétaux ligneux.

Tout vinaigre bon marché doit être suspect.

Eaux-de-vie. — Les falsifications qui n'ont pour but que de tromper sur le degré d'une eau-de-vi& ou de lui donner un arôme, un bouquet factice^ sont exemptes de danger. Mais il n'est point innocent de mêler à l'eau-de-vie de vin des alcoolsd'industrie, qui renferment toujours des substances toxiques et produisent une ivresse beaucoup plus dangereuse sous tous les rapports que celle du vin ou de l'eau-de-vie vieille de bonne qualité. La même observation s'applique aux liqueurs.

Huile d'olive. — Ce produit d'un prix assez élevé est souvent mélangé d'huiles d'œillette, de navette, de sésame, d'arachide, etc. Le mélanged'huile d'œillette (huile blanche, huile de pavot) constitue la fraude la plus commune. On la reconnaît aisément en agitant l'huile à essayer. Dans l'huile d'olives pure, les bulles d'air ne demeurent pas emprisonnées, tandis qu'elles persistent et forment chapelet dans le mélange. L'huile d'olive se fige entre 6 et 8 degrés, tandis que celle d'œillette reste liquide bien au-dessous de 0".

Chocolat. — Ce produit, lorsqu'il est pur, secompose de parties à peu près égales de sucre et de graines de cacaoyer (cacao) torréfiées et broyées. Le cacao vaiie beaucoup de qualité et de goût suivant la provenance, le mode de récolte, de préparation, etc. Le chocolat pur épaissit très peu pendant la cuisson. Tout chocolat qui devient notalolement épais a été additionné de farine ou de fécule. Ces matières lui donnent un goût pâteux et une odeur spéciale. L'addition de mélasse se découvre au goût et à l'odeur de la décoction. Le cacao naturel contient environ la moitié de son poids do matière grasse (beurre de cacao). Quelquefois on l'extrait pour la remplacer par une su'ostance de moindre valeur, comme le suif de veau.

FECULE

FECULE

la moelle de bœuf, l'huile, etc. Si l'on ajoute au cacao torréfié des noisettes grillées, des amandes, il faut recourir à des procédés compliqués pour découvrir la fraude; mais quand il s'agit de coques ae cacao broyées, de sciure de bois en poudre, •d'ocre. etc., iï suffit de dissoudre le chocolat suspect dans de l'eau et de décanter: les matières ■ajoutées forment un dépôt qu'on isole complètement par des lavages.

Café. — Le café en grains est assez souvent manipulé pour faire aisparaiire des traces d'avaries ■en mr^r. On le lave, on le sèche et on le colore avec de l'indigo, du sulfate de fer ou du bleu de Prusse. Des lavages enlèvent assez facilement cette coloration artificielle.

Un grand nombre de marchands vendent du café ■grillé recouvert (enrobé) de caramel pendant la torréfaction. Il y a lieu de défalquer la différence <ie prix du caramel et du café. Cet enrobage offre ■du reste l'avantage de former sur chaque grain un Terni qui conserve l'arôme ; de plus il donne à l'infusion une couleur foncée qui plaît h l'œil, mais le goût du caramel dénature celui du café.

Quelquefois on mélange au café moulu du marc •de café épuisé. Pour s'en assurer, on fait une infusion concentrée et on l'évaporé. Le bon café donne environ le tiers de son poids d'extrait ; si la proportion est moindre, on doit soupçonner une fraude.

La falsification la plus commune du café moulu consiste à le mélanger de poudre de racine de chicorée. Pour découvrir cette fraude, vous faites tomber doucement à la surface d'un verre d'eau un peu de café à examiner, puis vous laissez en repos quelques minutes. La chicorée, qui absorbe l'eau beaucoup plus facilement que le café, s'aloui'dit la première et tombe au fond du liquide qu'elle colore bientôt en jaune-brun. Après l'infusion à chaud, on distingue facilement les parcelles de chicorée de celles du café, parce qu'elles sont molles, spongieuses, se laissent aisément écraser.

L'addition de chicorée au café est tout à fait inofi'ensive. Bien plus, il serait à souhaiter que l'usage s'en répandît de plus en plus, afin de diminuer la consommation de cet excitant dont on fait un usage abusif. Son emploi est d'ailleurs très économique. [D' Satîray.]

F.iTALlSMK. — V. Volonté.

FKCL'LE. — Chimie, XXIL — (Etym. : du latin fxx, lie). — On appelle fécule la substance blanche que l'on rencontre en abondance dans les pommes de terre, les marrons dinde, les fèves, les haricots, «te., ainsi que dans les graines des céréales, telles que le blé, l'orge, l'avoine ; mais la fécule extraite des céré-ales est mélangée à de grandes quantités de gluten et s'appelle plus spécialement amidon. L'amidon s'extrait principalement du blé, et la fé- •cule des pommes de terre.

Caractères de la fécule. — L'amidon et la fécule ne diffèrent pas essentiellement; ils ont la même formule, c'est-à-dire la même composition, Ci^HioOi'', et les mêmes caractères chimiques ; ils bleuissent l'un et l'autre par l'iede et forment un empois avec l'eau ; ce sont là leurs caractères spécifiques communs. Le grain d'amidon est plus ou moins irrégulièrement sphérique, celui de fécule est plus allongé et plus gros.

Constitution de la pomme de terre d'après Payen .

Eau 75 67

Fécule 20 »

Epidémie, cellulose 1 GO

Albumine et matières azotées diverses 1 ôO

Malamide et matières grasses. ... 0 22 Sucre, huile essentielle, sels divers

à bases minérales 1 01

La fécule se trouve dans les cellules de la pomme de terre ; il faut les déchirer pour l'en extraire, le lavage ne suffit pas. Quand les pommes déterre ont été nettoyées et décortiquées, puis râpées de manière à être réduites en pulpe très ténue, on lave la matière dans un tamis sous un filet d'eau ; la fécule passe à travers le tamis, entraînée par l'eau ; on la dessèche et on la broie ; on peut ainsi en préparer soi-même quelques kilogrammes.

Extraction de la fécule en grand. — On commence par faire barboter les' po-Times de terre dans de grands cylindres tournant dans l'eau ; le nettoj'age terminé, on enlève mécaniquement l'enveloppe corticale, qui a une constiiution assez semblable au liège et qui noircirait la fécule. Les pommes de terre sont ensuite râpées mécaniquement, puis lavées sur des tamis en toiles métalliques.

La fécule recueillie est égouttée dans des baquets à jour et en'fin desséchée sur une aire en plâtre. Elle contient encore après cela 45 p. H'O d'eau. C'est la fécule verte à\x commerce ; elle est ensuite divisée en pains, puis soumise dans l'étuve à un courant d'air chaud; elle ne contient plus alors que 18 p. 100 d'eau.

Action des acides sur leî fécules. — La fécule, chauffée dans de l'eau acidulée par de l'acide sulfurique ou de l'acide clilorhydrique, puis desséchée à U)8", devient soluble dans l'eau. Si l'action des acides et de la chaleur se prolonge, la fécule se transforme en dextrine (V. Amidon), puis en glucose (V. Sucre).

Si, après avoir chauffé de la fécule à 110°, on la traite par un mélange de deux parties d'acide sulfurique et d'une partie d'acide azotique concentré, on obtient une poudre explosible appelée pyroxam. Chaufi'éc longtemps avec de i'acide azotique, la fécule, comme la dextrine et le sucre, se transforme en acide oxalique.

Action des bases. — L'empois de fécule ne se forme dans l'eau que vers 75° ; au contraire, dans la potasse ou la soude il se fait à froid, parce que l'alcali gonfle et déchire les enveloppes foliacées du grain de fécule.

Conservation de l'empois- — En été principalement, il est assez difficile de conserver l'empois de fécule ou d'amidon ; on y ajoute du sulfate de cuivre, de l'alun, du chlorure de zinc; cette dernière substance est préférable.

Usages des fécules. — Aujourd'hui on fabrique des Quantités considérables de glucoses par l'action des acides étendus sur la fécule 'V. Amidon et Sucre). On fabrique en plus grande quantité encore et de la même manière la dextrine, qui sert à encoller les tissus et à épaissir les couleurs. On fait entrer les fécules, mélangées à des savons de résines, dans la composition du papier. Depuis quelque temps on se sert de fécule en poudre nour saupoudrer les moules où on coule les statues de bronze ; elle empêche la matière d'adnerer au moule et remplace ainsi avantageusement la poussière de charbon de bois qui était nuisible aux ouvriers. Dans les laboratoires, la fécuie est le réactif de l'iode et des iodures (V. Amidon). En médecine on l'emploie contre les affections dartreuses ; enfin elle fait partie d'un nombre considérable de produits alimentaires : tapioca, pâtisseries, biscuits. 11 faut se rappeler néanmoins qu'elle n'est pas un aliment nutritif, n'étant point azotée : c'est un aliment respiratoire ("V. Aliments) .

Les résidus de pulpes do pommes de terre, provenant de la préparation de la fécule, salés et mélangés à du fourrage, constituent une excellente nourriture pour les bestiaux.

Les eaux des féculeries, d'une odeur si repoussante, sont aujourd'hui mélangées à du sulfate de chaux îplàtro), puis utilisées comme engrais.

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PaÎ7i de fécule. — Les farines employées à faire lo pain sont surtout formées de gluten et d'amidon; on a essayé de faire du pain îi base de fécule exclusivement, mais on obtient un produit très imparfaitement nutritif ; néanmoins dans beaucoup de pays, surtout lorsque le blé est cher, on mélange à la pâte destinée à la fabrication du pain une bouillie de pommes de terre cuites, qui donne au pain une très belle apparence et le conserve frais sans en changer sensiblement ni le goût ni les qualités. [Alfred Jacquemart.]

FEM.MES. — Histoire générale, XXXVIII. ' — L'histoire de la condition des femmes chez les différents peuples et dans les difi'érents âges du monde est l'histoire même de la civilisation. Leur ■•/ondition s'est toujours ressentie de l'état social où filles vivaient, et réciproquement, l'état social s'est modifié selon la condition qui leur était faite. Car c'est la femme qui donne à la famille son vrai caractère, et l'organisation de la famille n'influe pas médiocrement sur les institutions civiles et politiques et sur le niveau moral des nations.

Il est difficile de dire exactement quelle était la condition des femmes dans les siècles antérieurs à l'histoire, puisqu" aucun monument n'est arrivé jusqu'à nous de ces origines obscures de notre race. On peut néanmoins en reconstituer quelques traits, d'abord par certainiiS traditions que l'antiquité a recueillies, et puis par l'analogie probable des temps primitifs avec l'état des peuplades barbares que les voyageurs ont découvertes dans les temps modernes. La famille n'existait pas; on ne connaissait pas le mariage.

Le père étant inconnu, les enfants appartenaient à leur mère; en certains pays, on les attribuait plus tard h l'homme auquel ils ressemblaient le plus. Dans plusieurs îles de la Polynésie, c'est le nom de la mère que les enfants portaient ; c'est par les femmes que se comptaient les généalogies. En môme temps que ces mœurs réduisaient les femmes à une honteuse abjection, elles leur créaient une sorte d'indépendance dont on retrouve vaguement les traces. Les premiers peuples étaient nomades, toujours en course pour pourvoir à leurs besoins; les femmes prenaient leur part des travaux de la pèche, de la chasse et même de la guerre. La tribu des Amazones, dont parlent lijs anciens, ne paraît pas avoir été une simple fable : il y a du vrai au fond de ces récits qui montrent la femme libre, guerrière, enrégimentée pour le pillage et le combat. On rencontre encore aujourd'hui des régiments de femmes soldats chez certains rois noirs de l'Afrique. Mais l'indépendance ne pouvant être fondée chez de tels peuples que sur la force, on peut affirmer que le lot habituel de la femme était la servitude, et qu'elle était astreinte à tous les travaux grossiers, pénibles, dont les hommes se dispensaient. L'Indien, en dehors des combats, passe sa vie à fumer et à dormir; la femme est chargée de le nourrir; elle est l'esclave et la bête de somme.

L'un des progrès les plus considérables et les plus féconds fut la constitution de la famille ; elle dut coïncider avec la fin de la vie nomade, avec la résolution de s'établir à demeure et de cultiver le sol. Les premières habitations stables abritèrent les premiers foyers domestiques. Ce n'est plus maintenant la femme qui donne son nom aux enfants, c'est l'homme, c'est le père. La propriété crée l'héritage; l'héritier devient l'objet de la sollicitude ; c'est en lui que se prolongent la possession et la jouissance du bien acquis. La femme gagne en sécurité et en dignité ; elle donne à l'homme son héritier; elle devient l'épouse, la mère de famille.

Alors commence ce qu'on peut appeler l'état patriarcal.Depuis lors, le père est le maître.le monarque àf. son petit royaume, le dieu de son petit monde; tout gravite autour de lui, tout dépend de sa volonté.

Vivant, on lui obéit; mort, il est l'objet d'un culte. Il trace autour de son domaine et de sa famille une limite infraiichissable. Sa femme, ses fils, ses filles, ses esclaves, ses troupeaux et ses champs sont à lui au même titre. Il en fait ce qu'il lui plaît ; il fait vivre ou mourir à son gré. 11 vend et il achète selon ses besoins et ses goûts. Sa femme, il l'a achetée ; il a payé une dot à un autre père de famille pour l'avoir; si elle ne lui donne pas de fils, il en prend une autre : il a des enfants de ses concubines. Néanmoins, c'est la première femme qui reste l'épouse, qui est considérée comme la mère, qui jouit du respect et des honneurs dus à la compagne du maître. Prenez les tableaux de la période patriarcale que vous trouvez dans la Bible, voyez la famille d'Abraham, d'Isaac, de Jacob, et le rang élevé qu'y occupe la mère de famille, Sara, Rebecca, Piacliel. Les récits d'Homère dans Vlliadt et ï Odyssée ne sont pas moins significatifs : Hécube, l'épouse de Priam, Andromaque, l'épouse d'Hector, Pénélope, l'épouse d'Ulysse, sont entourées de déférence et de respect; elles prennent part au conseil; elles exercent une sorte d'autorité; tous s'inclinent devant elles. Les grands tragiques grecs nous montrent par leurs héroïnes Alceste, Clyiemnestre, Electre, Antigène, Iphigénie, la place considérable que la femme occupait dans les traditions populaires, dans la famille des chefs et même dans la vie publique.

Dans les grandes monarchies despotiques de l'Orient, qui sont pour ainsi dire l'état patriarcal s'étendant h. des peuples entiers, faisant de multitudes immenses la famille et la propriété d'un seul, les femmes ont participé à l'abaissement universel. Les hommes réduits à l'état de troupeau, les femmes perdaient toute individualité et toute indépendance ; la polygamie les ravalait au même degré d'abaissement où le despotisme faisait descendre les hommes. Les plus riches avaient le pluî de femmes comme ils avaient le plus de moutons ou de chevaux. Le sérail des rois est l'une des marques de leur rang et de leur opulence. Le monde oriental n'a guère changé à cet égard ; les mêmes institutions ont conservé les mêmes mœurs.

Là au contraire où la vie patriarcale s'est développée dans le sens politique et a fait place à un état social plus avancé, là où la cité s'est constituée par l'association des familles, la femme a conservé la dignité que lui avait conférée son titre d'épouse, titre que lui garantissait la monogamie imposée par la législation des républiques anciennes. Mais en même temps la femme rentre dans l'ombre, elle s'enferme dans la maison ; elle n'a plus d'autre domaine que le gynécée (appartement des femmes) ; la vie publique, où elle faisait jadis des échappées, lui est interdite maintenant, étant réservée exclusivement aux hommes. Arrêtons-nous par exemple dans la cité d'Athènes, ce point lumineux de la Grèce, le type immortel de la société antique la plus cultivée, la plus raffinée. La femme y est considérée comme une mineun? ; elle ne sort jamais de tutelle. Elle est d'abord sous la puissance de son père, puis sous celle de son mari, et, en cas de veuvage, elle dépend de l'héi'itier de son père ou, à défaut, de l'héritier du mari. Elle ne dispose jamais de ses biens. Son père la cède à un époux avec une dot; l'époux à son tour peut l'aliéner en cédant à la fois la dot et la femme ; les deux ne se séparent pas, et c'est même là une des causes qui rendaient le divorce assez rare à Athènes. Le mariage était obligatoire; le père ou le tuteur qui ne mariait pas une fille était puni par les lois ; c'est lui qui choisissait l'époux, car la jeune fille, enfermée dans son gynécée, ne connaissait personne. Dans cette retraite dont elle ne pouvait sortir qu'à des jours déterminés, pour des processions veli-

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gieuses, avant comme après son mariage, elle s'oc- j cupait aux ouvrages domestiques, surveillait les esclaves, vivait dans l'ignorance et l'isolement. Le mari, le père, les frères ne venaient pas animer la maison, n'y apportaient pas un élément d'intérêt ! et d'entretien : ils passaient presque toute la journée en plein air, dans les rues et sur l'agora (place publique), où ils siégeaient comme magistrats, où ils agissaient comme membres de l'assemblée politique dont tous les citoyens faisaient partie ; ils consacraient le reste de leur temps aux exercices du corps ou de l'esprit et aux représentations théâtrales. Leurs joyeux festins se prolongeaient assez avant dans la nuit en compagnie de femmes qui n'étaient ni ne pouvaient être leurs filles, leurs épouses ou leurs mères: c'étaient les courtisanes, nommées « hétaïres » (compagnes), femmes de conduite légère, quelques-unes d'un esprit cultivé, s'intéressant aux lettres et à la philosophie, de manières séduisantes, d'une beauté digne de cette patrie des arts, mais qu'un Grec n'eût jamais consenti à introduire dans sa famille.

Voici comment Xénophon décrit le rôle de la femme grecque, de l'épouse légitime : « Elle doit ressembler à la reine des abeilles : ne pas sortir de la maison,, exercer une active surveillance sur les esclaves, leur distribuer leurs tâches, recevoir les provisions et les disposer en ordre, mettre avec soin de côté ce qui n'aura pas été employé, ranger les ustensiles de cuisine et les tenir propres, etc. » Au fond la condition de la femme dans la Grèce ancienne, même à Athènes, ne différait pas essentiellement de celle de l'esclave, qui du reste était généralement traité à Athènes avec douceur. Le plus grand philosophe de l'antiquité , Aristote , classait la femme entre l'esclave et l'enfant, et la croyait aussi incapable qu'eux de se conduire elle-même. L'infériorité intellectuelle et morale que les Grecs attribuaient à la femme devait rester chez eux un obstacle insurmontable à son affranchissement.

D'Athènes passons à Rome. Ici la femme est dans une sujétion plus complète encore. L'homme, père et mari, est le maître sans réserve. 11 a droit de vie ou de mort, sans exception, sur tous les membres de la famille: la femme coupable est exécutée dans un coin de la demeure. A en juger par les lois, cette condition de la femme est terrible ; il en était autrement dans la réalité. La femme romaine, la mère de famille, la matrone, vit dans sa maison, comme la femme grecque, mais elle n'y est pas aussi rigoureusement renfermée; elle sort, couverte d'un long voile et accompagnée de ses gens qui écartent les importuns ; elle assiste aux repas, aux fêtes, aux spectacles. Sa chambre est le centre de la maison romaine ; c'est la salle commune dans laquelle on reçoit les amis et les hôtes, où brûle le foyer de famille, où les dieux lares ont leur autel, où sont placées les images des aieux. C'est là qu'elle rassemble les serviteurs, qu'elle préside à l'éducation des enfants, qu'elle confectionne les ouvrages de laine. On lit cette simple et sévère épitaphe sur quelques tombeaux de matrones romaines : « Elle a -été bonne fileuse, pudique et gardant le logis. » Voici le tableau que fait le poète Ovide de l'intérieur de Lucrèce, la femme de Tarquin Collatin : « Elle filait; devant son lit se trouvaient des corbeilles remplies de laine moelleuse. A la faible lueur d'une lampe, ses servantes tissaient l'ouvrage qu'elle leur avait partagé. Elle leur disait d'une voix douce : Hâtez-vous, mes filles, il nous faut envoyer au maître au plus vite ce manteau fait de notre main. » Dans une comédie de Plaute, une femme tient ce langage : « Ma dot. c'est la chasteté, la pudeur et la crainte des dieux; c'est mon amour pour mes proches, c'est d'être soumise à mon époux, bienfaisante aux bons, serviable aux gens de cœur, »

On sait le mot historique de Cornélie, la mère des Gracquos. Comme une dame de la Campanie venait de lui montrer ses riches parures et lui demandait en échange à voir les siennes, la fille du grand Scipion la conduisit au berceau où dormaient ses deux fils, Caius et Tibérius : « Voici mes bijoux, » dit-elle.

Peu à peu, cette simplicité de mœurs s'altéra. On vit les femmes prendre part à toutes les débauches qui amenèrent la décadence de la P»épublique. Les odieuses fêtes appelées Bacchanales se signalèrent par les déportements non seulement de courtisanes ou d'esclaves, mais de femmes libres, de matrones romaines. Les lois se multiplièrent contre le luxe, contre l'adultère, contre la débauche, et à mesure qu'elles semblaient témoigner un souci plus grave de la moralité publique, elles accusaient, au contraire, une chute de plus en plus profonde. Le divorce était devenu un jeu. L'exemple de la corruption la plus éhontée était donné par les femmes du plus haut rang. Sans insister sur les mœurs abominables qui ont déshonoré les premiers siècles de l'Empire romain, on peut se demander où se serait arrêtée cette décadence sans l'apparition du christianisme et l'invasion des barbares, deux événements qui ont singulièrement relevé la condition des femmes dans le monde.

Ce n'est pas que chez les Juifs, au milieu desquels la religion chrétienne a pris naissance, la condition des femmes fût bien différente de celle qui lui était réservée dans les républiques anciennes. Elle y était sans doute traitée avec égards ; le mariage y était en honneur; l'adultère y était très sévèrement puni. Mais la polygamie, institution commune à tout l'Orient, y était permise, sous la réserve de ne pas prendre de femmes étrangères. Le divorce était extrêmement facile; il suffisait que le mari renvoyât sa femme en lui donnant une « lettre de divorce », pour que le mariage fût rompu. Après la mort du mari, s'il ne laissait pas d'enfant, la veuve appartenait au /rère ou au plus proche parent de l'époux, obligé de l'épouser pour « susciter lignée à son frère. » L'idéal que les Hébreux se faisaient de la femme, de la mère de famille, ne s'éloigne pas extrêmement de celui que nous venons de remarquer chez les Romains ou les Grecs. Un petit poème acrostiche, placé à la fin du livre des Proverbes, trace le tableau suivant : « La femme vertueuse est à plus haut prix que les perles ; son mari triomphe dans toutes les luttes par la confiance qu'elle lui inspire. Elle se lève avant le jour pour assigner leur tâche à ses servantes, et ne laisse pas sa lampe s'éteindre la nuit. Elle tient en main la quenouille et le fuseau, tisse des tapis, des vêtements de pourpre pour sa famille et des ceintures qu'elle vend aux marchands de la Chaldée. De ses économies elle achète des champs et plante des vignes. Elle étend sa main secourable vers le pauvre. Vêtue de force et de beauté, elle marche en riant au-devant du lendemain. Elle ouvre la bouche avec sagesse et des paroles pleines de grâce planent sur ses lèvres. Ses fils se lèveront pour la bénir ; son mari fera son éloge ; elle arrivera à la gloire ! » S'il faut en croire l'Ecclésiaste, cet idéal était rarement réalisé, et la femme était habituellement tenue en médiocre estime : a La femme, dit-il, est plus redoutable que la mort: son cœur est un piège et ses mains sont des filets. Un homme entre mille, oui, j'en ai trouvé un ; mais une femme entre toutes, non ! 1)

Cette opinion de l'infériorité de la femme s'est prolongée très longtemps chez les Juifs. On se rappelle le mot un peu dur de Jésus : « Femme, qu'y a-t-il entre toi et moi? « L'apôtre Paul, juif de Cilicie, déclare que la femme doit être subordonnée à l'homme comme l'homme l'est au Christ,

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son chef; il veut que les femmes se taisent dans les assemblées ; il considère le mariage comme une faiblesse et comme une concession, comme un obstacle ;i la sainteté parfaite. Cette idée s'est développée et aggravée dans les premiers siècles de l'Église au point de jeter sur la femme une sorte de défiance, en la faisant considérer comme une occasion de chute dont les saints devaient s'éloigner avec crainte.

Néanmoins il y avait dans le christianisme naissant des inspirations d'une autre nature, qui devaient donner à la femme une place plus haute et plus digne d'elle. En effet, il établit avec une «ntière clarté l'égalité de toutes les âmes devant Dieu, sans distinction do sexe, de classe ou de nation. Il consacre le mariage par la bénédiction divine, et il en déclare l'indissolubilité. Il condamne absolument la polygamie. Il assigne un but sublime à toute existence humaine; il ne confine pas la femme dans la pratique des devoirs inférieurs, mais il l'appelle à pratiquer, comme l'homme, les plus nobles vertus, à s'élever, comme lui, par la foi, aux plus hautes spéculations et à participer au même titre que lui au salut éternel. Le mari et la femme occupent le même rang dans la famille chrétienne, ont la môme autorité sur les enfants, la même responsabilité morale, les mêmes devoirs réciproques d'amour et de fidélité.

Ce progrès serait resté longtemps à l'état d'exception et n'aurait modifié que bien lentement la condition des femmes, au milieu de la corruption de l'Empire romain , sans l'intervention de peuph^s nouveaux, qui couvrirent de ruines le sol de la civilisation, balayèrent sous leur impétueux torrent les sciences, les arts et les religions du vieux monde, mais y déposèrent aussi les germes de mœurs nouvelles, et à certains égards plus pures. Le plus considérable de ces peuples, les Germains, a imprimé en partie ces mœurs au monde nouveau <iui s'est formé sur notre Europe du mélange de la civilisation antique avec le jeune sang des barbares. Comme les Grecs et les Latins, les Germains n'admettaient pas la polygamie ; tout au plus était-elle permise aux seuls princes, « comme une marque de noblesse. » La femme occupait chez eux un haut rang, y était revêtue d'une sorte de dignité morale que les anciens ne lui avaient attribuée qu'aux temps héroïques. Dans la famille, au conseil, dans les mystères de la religion, comme mère, comme femme, comme prêtresse, elle était partout écoutée, respectée, suivie. Et elle le méritait. « Chez ce peuple, dit Tacite, les mariages sont chastes. Les femmes sont enveloppées de leur pudeur comme d'une forteresse. L'adultère y est extrêmement rare et puni des châtiments les plus sévères. La séduction n'y est pas décorée de noms flatteurs; le vice n'y prête pas à rire. » Voici comment le même auteur dépeint la vocation et la vie de la femme chez ces peuples : « Chez les Germains, ce n'est pas la femme, c'est le mari qui apporte la dot. Les parents et les proches viennent pour en apprécier la valeur. Elle ne consiste pas en frivolités, en parures pour la fiancée ; ce sont des bœufs, un cheval bridé, un bouclier avec la hache et l'épée. De son côté la femme apporte des armes à son mari. Telle est la cérémonie sacrée. Sous de tels auspices, la femme devient la compagne des travaux et des périls de son mari ; elle est appelée, dans la paix et dans les combats, à oser et à souffrir comme lui. C'est ainsi <iu'il lui faudra vivre ; c'est ainsi qu'il lui faudra mourir. »

Cette communion de pensée et d'existence entre le mari et la femme créait évidemment à celle-ci une situation bien supérieure h celle qu'elle avait dans la société romaine de l'empire. Les barbares ne la croyaient pas frappée d'infériorité intellectuelle et morale, mais, sauf la force physique.

l'estimaient leur égale. Aussi, « ils l'associaient à tous leurs périls, ils l'appelaient à toutes leurs fêtes. Dans ces banquets décrits par les scif/as, où la harpe et la corne remplie de bière circulaient tour à tour dans les rangs des convives , les femmes prenaient place à côté des hommes : c'étaient elles qui remplissaient les coupes et souvent qui présidaient aux festins. C'étaient elles encore qui recevaient l'étranger et le faisaient asseoir à la table hospitalière. Elles suivaient leurs époux ou leurs Irères dans leurs expéditions aventureuses, et partageaient avec eux les plaisirs de la chasse ou les fatigues des camps. Le Germain marchait avec plus de plaisir au-devant du péril quand il sentait derrière lui sa femme ou sa sœur ; il se croyait mieux protégé par leur mystérieuse influence que par son casque et son bouclier, et quand il se voyait près de périr, il s'imaginait que leur nom murmuré tout bas suffisait pour attirer sur lui la faveur des dieux et le sauver du danger. On retrouve, même après l'invasion, des traces naïves de cette croyance, et, au vi* siècle, on voit Gélimcr appeler les femmes dans son camp pour relever le courage abattu de ses soldats. » (P. Gide.)

On trouve là les origines du culte chevaleresque consacré à la femme par le moyen âge. Cette rude époque de barbarie et d'ignorance, qui fut le règne de la force brutale, vit naître une institution qui avait pour principes la protection des faibles et l'obéissance à la femme : c'est la chevalerie. Les chevaliers se déclaraient les très humbles esclaves de leur dame; pour elle ils accomplissaient les plus longs voyages, les plus rudes travaux ou les plus périlleux exploits. C'est dans ses mains qu'ils prêtaient serment ; ils se paraient de ses couleurs. Les tournois, jeux guerriers de cet âge, nous font voir d'une manière sensible la condition éminente qui était faite alors à la femme. Ces pas?es d'armes étaient le rendez-vous de tout ce que la noblesse comptait d'illustre et de vaillant. Elles avaient toujours lieu sous les yeux et sous la présidence des dames. « Des dames et des demoiselles amenaient quelquefois sur les rangs ces fiers esclaves attachés avec des chaînes qu'elles leur ôtaient au moment de s'élancer dans la lice. Le titre d'esclave ou de serviteur de la dame que chacun nommait à haute voix en entrant au tournoi était un titre d'honneur qui ne pouvait être acheté par de trop nobles exploits. Il était regardé' par celui qui le portait comme un gage assuré de la victoire et un engagement à ne rien faire qui ne fût digne d'une qualité si distinguée. A ce titre les dames daignaient joindre ordinairement ce qu'on appelait une faveur ou enseigne ; c'était une écharpo, un voile, un nœud, une boucle, quelque pièce de leur vêtement ou quelque ouvrage tissu de leurs mains, dont le chevalier ornait son armure. » (Sainte-Palaye.)

Les dames présidaient aussi à des tournois d'un autre genre, des tournois poétiques, des « cours d'amour » : tels furent à Toulouse les jeux floraux (restaurés au xvi' siècle par Clcmonc^ Isaure). Enfermées dans leurs chàieaux-forts, elles s'entouraient de ménestrels, de troubadours qui leur récitaient ou leur écrivaient leurs poèmes, et elles acquéraient ainsi une instruction qui manquait à leurs rudes époux.

La féodalité leur permettait d'hériter des titres et domaines à défaut de descendance mâle, et l'on a vu des dames gouverner dune main vigoureuse leurs propres États, lever des troupes, faire la guerre, prendre une part importante dans l'administration des royaumes et dans la destinée des peuples. Ce serait ici le moment de nommer notre Jeanne d'Arc*, cette héroïque personnification de la patrie française, si cette glorieuse fille du peuple n'était pas une exception, non seulement dans son temps.

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maïs dans l'histoire, une apparition aussi brillante que fugitive.

Ce culte chevaleresque de la femme, qui s'est continué dans la o galanterie » française, n'était pourtant pas le dernier mot du progrès. Il plaçait quelques femmes trop haut — car elles ne sont pas plus supérieures qu'inférieures à l'homme — et laissait toutes les autres trop bas. Il n'accordait aux femmes que le sceptre de la grâce, et à quelques femmes seulement, à celles que leur naissance avait élevées au-dessus des autres. Le reste du sexe était généralement tenu en profond dédain, regardé comme indigne et incapable de s'élever au-dessus des plus humbles travaux du ménage. Un auteur du xvi^ siècle, faisant le procès aux femmes, a résumé ses griefs en neuf chefs d'accusation, et il ajoute en y applaudissant : « MonseigneurSaint Augustin disait que la femme est une beste qui n'est ni ferme ni stable, et nourrissante de mauvayseté. » On trouverait chez les écrivains une foule de passages où l'on reproche à la femme d'être légère, variable, cruelle, indiscrète, etc., etc., défauts dont on pourrait dire sans crainte avec le fabuliste : « Bon nombre d'hommes sont femmes sur ces points. » Mais ce sont là railleries sans conséquence. Sous une forme badine, le mot de Chrysale dans Molière était plus sérieux, lorsqu'il déclarait, se faisant certainement l'interprète de l'opinion commune, qu'une femme en sait toujours assez

Quand la capacité de son esprit se hausse

A connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse.

En effet, tout est là. Ce n'est pas la nature, ce ne sont plus aujoura'hui les lois, c'est l'éducation qui seule établit entre les deux sexes une différence de niveau. Ils ont sans contredit des aptitudes différentes, mais d'égale valeur en réalité. Instruisez les femmes et négligez l'instruction des hommes, ceux-ci ne tarderont pas à tomber dans un état d'infériorité d'autant plus sensible qu'aujourd'hui ce n'est plus la force du poignet, mais celle de l'intelligence et de la volonté qui décident toutes les questions. Aussi le devoir le plus impérieux de la société moderne à l'égard des femmes, et le seul moyen de les placer au rang qui leur revient de droit naturel, est-il de développer autant que possible les moyens d'éducation pour leur sexe aussi bien que ceux qui sont destinés au sexe masculin. C'est l'intérêt bien entendu de la société elle-même, car il est impossible de méconnaître l'influence considérable qu'exercent les femmes sur leurs enfants, leurs époux et leur entourage : cette influence, provenant d'esprits attardés et ignorants, s'exerce contre la vérité et le progrès; l'écart dans la culture intellectuelle des deux sexes est une cause de troubles, de tristesses, de divisions et de recul. Qu'au contraire les fils et les maris soient encouragés et soutenus par la femme instruite, développée dans le même sens qu'eux, et la marche de la civilisation s'accélérera au bénéfice de tous. C'est dans cette absolue communion intellectuelle et morale des deux sexes que se trouve, à notre avis, la plus haute émancipation que puisse ambitionner la femme.

Déjà, à l'heure actuelle, la condition extérieure de la femme s'est améliorée sensiblement. La tutelle du mariage ne pèse plus sur elle du même poids : si elle ne jouit pas dans cet état d'une absolue liberté, c'est que les devoirs de la famille commandent un certain partage d'attributions qui n'est pas une sujétion, mais une raisonnable organisation du travail. Veuve ou sans époux, la femme est maîtresse de ses biens comme de sa personne, et jouit des mômes droits civils que l'homme. Quoique plusieurs carrières soient encore fermées a l'activité des femmes, combien ce siècle n'en a-t-il pas vu ouvrir devant leurs pas! Elles peuvent

gagner honorablement leur vie dans certaines administrations, dans le commerce, l'industrie, l'enseignement, la science, les arts libéraux, et traverser le monde, respectées de tous, sans autres protecteurs que la loi, le progrès des mœurs et la dignité de leur conduite.

Quelques-unes vont jusqu'à réclamer pour elles le droit de suffrage politique, et même l'éligibilité. Nous n'avons pas à nous prononcer ici sur ces innovations qui paraissent encore fort éloignées de notre époque, et qui seraient sans contredit (peutêtre plus en apparence qu'en réalité) le dernier degré possible des conquêtes sociales de la femme.

[Jules Steeg.]

Fr?îELO>*. ~ V. Férflon dans la l" Paktie.

FliOD.4LITÉ. — Histoire générale, XVIII ; Histoire de France, VII-.\V. — (Etym. : Des deux mots germains fee, salaire, et od, bien, propriété.) — On appelle de ce nom un système de relations politiques et sociales qui tient une large place dans l'histoire de tous les peuples européens, car ce système, avec des différences secondaires, a été commun à tous.

En France, le système féodal apparaît comme entièrement formé à la fin du ix* siècle. Il est en pleine vigueur de cette époque au xm* siècle, temps auquel les rois d'un côté, les communes de l'autre, commencent à le miner; sa décadence se précipite au xv^ siècle, par l'invention des armées permanentes, par l'usage dos armes modernes, la poudre et le canon ; et néanmoins il en subsiste des restes fort onéreux aux populations jusqu'en août 1789, où la révolution française anéantit ces restes d'un seul coup.

Si on le considère alors qu'il est entier et florissant, au XI' siècle, par exemple, ce système se montre très complexe, et on lui trouve plusieurs aspects assez différents.

I! n'y a en France aujourd'hui qu'un gouvernement, et tous les nationaux obéissent sans partage à ce gouvernement unique. L'administration s'exerce sans doute par un grand nombre de mains, des fonctionnaires levant l'impùt, d'autres jugeant les procès, d'autres accomplissant des fonctions diverses ; mais cette multiplicité d'agents ne détruit pas 1 unité fondamentale, parce que tous font ce qui leur est ordonné et ne font que cela. Ce type de gouvernement existe depuis la destruction du système féodal ; il a été même le I principal agent de cette destruction. Il existait j également avant la formation du système féodal. Inventé par les Romains, maintenu à grand' peine jusqu'à Charlemagne et dans ses parties essentiellesseulement,il fut, après ce grand homme, détruit par le système féodal. C'est dire que ce dernier se présente dans l'histoire comme l'opposé, comme la négation du gouvernement unique et uniforme pour tous, tel que l'antiquité romaine et le monde moderne l'ont également conçu. Dislocation de ce que nous appelons l'Etat, dispersion des pouvoirs publics entre une multitude de per.-onnes les exerçant en leur propre nom et dans leur propre intérêt, c'est bien là, en effet, l'aspect le plus saillant et le plus important du régime féodal.

Au moment où il est pleinement établi, c'est-àdire vers le xi° siècle, la France offre, pour un esprit moderne, le spectacle le plus singulier; elle apparaît toute découpée en petits Etats qui souvent n'excèdent pas la grandeur d'une paroisse rurale, et sont quelquefois moindres. Le maître de chacun de ces empires en miniature, le seigneur, habite une maison fortifiée sise sur quelque escarpement, ou entourée de fossés remplis d'eau. C'est un soldat que ce maître; il est habitué à manier le glaive et la lance, à monter le cheval de guerre, à porter la cotte de mailles, et il vit entouré d'autres soldats qui tiennent garnison permanente dans son château. En rapport avec l'étendue de la seigncu-

FÉODALITÉ

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rie, cette garnison n'est pas nombreuse en général; cependant, elle suffit à maintenir dans l'oboissance un peuple où nul n'est autorisé en temps ordinaire à porter des armes, et surtout n'est familiarisé avec leur maniement; ce qui n'empêche pas, la guerre survenant, que les hommes libres de la seigneurie, et même, en un besoin urgent, les serfs, ne soient appelés au cliâtoau, enrôlés, armés, et contraints de suivre la bannière de leur seigneur. C'est que ce seigneur a droit de vivre avec les seigneurs voisins ses égaux sur le pied qu'il veut ; il est le maître de rester en paix ou de faire la guerre contre eux, exactement comme un roi absolu ; et c'est là pour la seigneurie une première possibilité de guerre. Mais en second lieu, et en sus des entreprises conçues par le seigneur pour son propre compte, il se peut que le seigneur soit reqiiis de faire la guerre pour le compte de son suzerain. Retenons ce mot, il nous met en présence d'un des traits les plus originaux du système.

Règle générale (nous verrons les exceptions tout à riieurej le seigneur a un suzerain; cela signifie qu'il existe un second seigneur dit suzerain, qui est d'une certaine manière au-dessus du premier, envers qui le premier, appelé vassal dans la langue du temps, est tenu à remplir certaines obligations.

Le vassal est tenu d'abord, nous venons de le dire, à faire la guerre pour son suzerain, et à ses côtés, quand celui-ci le requiert. Secondement, il est tenu de se rendre au château du suzerain pour garnir sa coia\ c'est-à-dire pour y faire l'office de juge conjointement avec les autres seigneurs qui dépendent du même suzerain. Ce tribunal de seigneurs subordonnés, sous la présidence du suzerain, juge spécialement les disputes et les procès qu'ont entre eux les seigneurs.

Il est tenu à Vhommage. Cela signifie que lorsque le vassal, à la mort de son père, entre en possession de la seigneurie, il doit se rendre encore au château du suzerain, et reconnaître son infériorité, sa vassalité, suivant un cérémonial déterminé. A cette occasion, le vassal paie au suzerain un droit de mutation appelé le relief ou l'acapt, selon les pays ; c'est un impôt dont la valeur égale les revenus produits dans une année par la seigneurie vassale. Quand le suzerain vient à mourir, l'hommage est réitéré par le vassal entre les mains du nouveau suzerain.

Ces devoirs du côté du vassal, ces droits du côté du suzerain, ne croyons pas qu'ils fussent attachés à la personne de l'un et de l'autre. C'étaient aux seigneuries et aux domaines matériels qu'ils adhéraient. La hiérarchie était entre les terres, non entre les personnes; ou, si l'on veut, elle n'était entre les personnes qu'en raison de ce que ces personnes détenaient les terres. Le vassal n'a qu'à délaisser la terre sujette, le fief vassal ou servant, il ne doit plus rien ; il est tout à fait libre de sa personne à l'égard du fief suzerain ou dominant; tandis, que d'autre part, le fief suzerain continue à réclamer du fief servant, entre les mains du nouveau possesseur, les services accoutumés. La vassalité, la suzeraineté sont choses si peu personnelles, si ten^iennes, quon voit souvent un seigneur être vassal pour une terre et suzerain pour une autre terre à l'égard d'un second et même seigneur.

Ce n'est pas tout : voici un suzerain ; il se peut, et cela même se présente généralement, que ce suzerain soit vassal d'un autre suzerain et rien n'empêche que ce dernier ne dépende d'un quatrième encore plus haut placé ! Le cas le plus commun, c'est que la seigneurie tout à fait inférieure, élémentaire, si l'on peut dire, a par dessus elle deux suzerains, l'un immédiat, l'autre médiat. Ainsi toute seigneurie était comme un ainieau.

haut ou bas placé, dans une chaîne. Toutes ces chaînes se terminaient dans un petit nombre de mains vraiment suzeraines, en ce sens qu'elles étaient pleinement indépendantes : le duc de Bretagne, le duc de Normandie, le comte de Toulouse, le duc d'Aquitaine et le roi de France. Encore les premiers étaient-ils censés être avec ce dernier dans un certain rapport de vassalité ; mais il n'y avait pas de leur part dépendance réelle et effective, au moins au beau temps de la féodalité, au xii" siècle; la suzeraineté générale du roi sur toute la France n'était alors qu'une sorte d'idéal juridique.

Examinons d'un peu plus près le seigneur chez lui. Nous avons déjà vu que c'est un guerrier, une sorte de capitaine. En même temps il est juge, tant au civil qu'au criminel. Si de bonne heure le seigneur se fait remplacer généralement à son tritmnal par un magistrat dont il dispose, c'est toujours au nom du seigneur que ce magistrat rend la justice, qu'il décide entre deux parties, qu'il condamne un voleur à la potence; et les amendes, les confiscations qu'il décerne, sont pour le seigneur.

Le seigneur légifère, soit seul, soit avec des conseillers qu'il choisit comme il veut; la coutume, c'est ainsi que s'appelle alors la loi, le seigneur la recueille souvent de la bouche du public, mais parfois aussi il la modifie, il la crée. Le seigneur administre, il ouvre des routes, réglemente le commerce, régente l'industrie, surveille l'agriculture. Le seigneur lève des impôts, c'est là un office qu'il ne néglige pas ; et comme il est l'Etat, c'est à lui qu'il applique le produit de l'impôt.

Enfin, et ceci est un des points les plus singuliers du régime, ce petit Etat est, aux mains du seigneur qui le gouverne, un domaine au moins autant qu'un Etat; le caractère de propriétaire vient s'ajouter assez bizarrement dans la personne du seigneur au caractère de gouvernant ; et ce dernier n'est pas celui des deux qui y prédomine.

Imaginez que la seigneurie est divisée en deux parties soumises à un régime différent. L'une d'elles, la moindre, qui comprend le château et s'étend autour de lui plus ou moins loin, n'a de fruits, de récoltes que pour le seigneur; c'est le domaine direct dont le seigneur a la propriété intégrale, et que pourtantil fait cultiver d'une façon assez singulière, car les habitants de la seigneurie sont tenus de le travailler pour rien, de donner à cette besogne tant de journées chaque semaine ; ces prestations s'appellent les corvées. L'autre part de la seigneurie est aux mains des habitants sous des conditions assez diverses. Il y a des hommes libres qui ne doivent pour leur tenure que le cens, qui est probablement l'ancien impôt jadis établi par le gouvernement romain, dont le gouvernement féodal a hérité. D'autres paient le cens et la rente, comme si leur tenure avait été détachée du domaine direct, et donnée à ferme perpétuelle, car la rente est une sorte de prix de fermage. D'autres, à qui on donne le nom de serfs, paient annuellement un impôt assez fort, d'un chiffre déterminé, tandis que d'autres, encore plus malheureux, sont taxés à la volonté du seigneur, en même temps qu'ils ne sont libres ni quant au mariage, ni quant à la disposition de leurs biens. Tous enfin, hommes libres et serfs, paient un impôt appelé la taille, en quatre ou cinq occurrences déterminées (guerre — mariage de la fille du seigneur — quand le fils aîné du seigneur est armé chevalier — quand le seigneur est prisonnier — ou qu'il part pour la croisade). Tous paient encore des impôts indirects, péages et tonlieux, pour la circulation et la vente des marchandises.

Ce régime si étrange pour un Français du, XIX* siècle, et d'autant plus étrange qu'on y réflé-

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chit davantage, quelles causes l'ont pu produire? comment s'esi-il formé? Convenons que l'obscurité règne encore sur les origines de toutes ses parties, plus épaisse seulement sur quelques-unes d'entre elles. On s'esplique assez bien l'évolution qui a privé le gouvernement central de ses pouvoirs au bénéfice d"une multitude de seigneurs. Ces partages du pays qui se faisaient à chaque mort du souverain entre ses enfants, sous les Carlovingiens, et les guerres continuelles suites de ces partages entre les princes, mais par dessus tout les incursions réitérées, multipliées detous côtés des pirates normands, finirent, en rendant les communications périlleuses et partant très rares, par rompre, pour ainsi dire, les liens qui rattachaient ensemble les diverses parties du pays. Les gouverneurs de provinces, de cantons, ces fonctionnaires qu'on appelait alors ducs, marquis, comtes, vicomtes, en profitèrent pour se rendre peu à peu indépendants. Leur grand moyen pour cette fin, ce fut d'obtenir que leurs enfants leur succédassent dans leurs fonctions, ce qui leur fut accorde souvent en fait avant de l'être en droit par le capilulaire de Quierzy en 87 7 (sous Charles le Chauve^. Ainsi ce qui avait été une mission publique devint une propriété privée. Dans le même temps et par les mêmes causes , l'hérédité s'établissait dans un autre ordre fort important de relations. Les rois barbares, tant Mérovingiens que Carlovingiens, qui d'abord possédaient en France, dans tous les cantons, ces immenses étendues de terre qui avaient appartenu au fisc, c'est-à-dire à l'Etat, sous les Romains, s'en étaient peu à peu dépouillés, donnant tantôt à l'un, tantôt à l'autre un domaine plus au moins grand, à charge de service militaire et de services spéciaux îi leur cour. Ces dons de terre s'appelaient des bénéfices. Ils furent d'abord temporaires, révocables, tout au plus viagers ; mais enfin, comme les fonctions publiques, ils devinrent héréditaires. Ainsi l'Eiat perdu la disposition des fonctions publiques et celle des terres qui avaient été publiques. Avant ces pertes, il en avait fait une autre plus considérable peut-être et qui pourrait bien avoir fait plus que toute autre cause pour le mener à sa ruine: il avait perdu à peu près entièrement la jouissance des impôts.

Dès que les rois barbares furent convertis au catholicisme, ils commencèrent à doter l'Eglise, surtout en fonds de terre, exemple d'abord suivi par les grands propriétaires barbares. Non seulement les rois donnèrent à l'Eglise des biens considérables, mais ils leur accordèrent dans ces biens une situation exceptionnelle qu'on appellait Yimmunité. Au fond c'est la pleine indépendance à l'égard de l'Etat L'évêque, l'abbé, immunes, sont rois chez eux; ils jugent les habitants de leurs terres; ils lèvent sur eux l'impôt et se l'appliquent; ils administrent; aucun officier royal ne doit, sous aucun prétexte de service public, s'immiscer dans leurs aflaires. Qu'est-ce que cela, sinon le type de gouvernement qui tout à l'heure avec la féodalité prévaudra partout? N'est-il pas visible que voilà posé devant les yeux des grands propriétaires laïques et des grands fonctionnaires le modèle d'indépendance qu'ils s'eflForceront tous d'atteindre! Et non seulement l'immunité de l'Eglise a dû être un exemple hautement contagieux et influent, mais un autre effet considérable est certainement sorti de là. Les populations voyaient dans les évêques, les abbés, à cette époque, plus de douceur, de raison, d'honnêteté que dans les princes et les grands laïques; dépendre des premiers pour le gouvernement et pour l'impôt dut être le rêve de tous; comment le réaliser ?en se donnant soi etses terres, au moins en apparence, à l'Eglise. Celle-ci trouvait son compte à accepter, à recevoir ces biens, ces domaines en propriété nominale, et à les associer par là à son immunité, piiisqu'à défaut de la

propriété réelle et plénière, elle en avait au moins la souveraineté et qu'elle en retirait l'impôt.

En voilà assez pour s'expliquer la ruine du pouvoir central, de l'Etat proprement dit. Les autres aspects, secondaires par rapport à celui-ci, du régime féodal, tels que la subordination des fiefs entre eux, et les relations des seigneurs avec leurs sujets, sont loin de pouvoir être encore rapportés à leurs c:iuses certaines, qui peut-être remontent beaucoup plus loin qu'on ne le croit, ayant leurs dernières racines dans le régime antique du clan gaulois, ou do la communauté de village en Germanie. D'ailleurs les limites de cet article nous interdisent de nous engager dans ces recherches laborieuses.

[PaulLacombe.] FER. — (Etym.. : du latin ferrum; en grec, le 1er s appelle i'idt;?'i>i). — Connaissances usuelles

1 . Extraction, préparation et usages industriels du fer. — Le fer est un métal généralement d'un gris foncé ou b eu, se rapprochant de la couleur de l'argent quand il est pur. Son poids spécifique est en moyenne 7,7, c'est-à-dire que le décimètre cube de ce corps pèse 7*. 7. Il s'oxyde facilement à l'air sous l'influence de l'humidité, et donne la rouille. On le garantit contre cette action destructive en le galvanisant, c'est-à-dire en le recouvrant d'une couche de zinc qui ne s'oxyde pas à l'air à la température ordinaire. C'est un des métaux magnétiques, c'est-à-dire attirés par l'aimant et susceptibles de devenir eux-mêmes des aimants ; nous reviendrons plus loin sur cette propriété.

En dehors de ces propriétés physiques et chimiques, le fer en possède beaucoup d'autres qui, au point de vue industriel et pratique, le mettent au premier rang parmi les métaux.

A ce point de vue les qualités du fer sont : 1° Sa dureté, qui varie avec la quantité plus ou moins grande de carbone qu'il contient et le procédé employé pour sa préparation. Cette dureté diminue quand on le chauffe. Il est fusible, mais avant de fondre il devient assez mou pour prendre sous le marteau toutes les formes et être percé facilement; il peut même, au rouge blanc, se souder à luimême sans laisser trace de cette soudure ; — 2° Sa malléabilité, c'est-à-dire la propriété qu'il possède de pouvoir être réduit en feuilles plus ou moins minces, depuis la tôle avec laquelle on forme les tuyaux de poêle, jusqu'aux plaques plus épaisses employées dans la fabrication des chaudières pour les machines à vapeur, ou celles plus épaisses encore qui servent à blinder les vaisseaux cuirassés ; — 3° Sa fusibilité quand il est à l'état de fonte, qui permet de le couler dans les moules pour la fabrication des ustensiles de toute sorte, des statues, des colonnes si utiles dans la construction ; — 4° Sa ductilité, propriété de pouvoi: être réduit en fils plus ou moins fins (art de la tréfilerie) ; — 5" Enfin sa ténacité, propriété, quand il est réduit en fils, de pouvoir supporter des poids assez considérables sans se rompre.

Le fer se trouve en grande quantité dans le sol à l'état de combinaison, principalement uni à l'oxygène, au carbone, au soufre.

On appelle fer natif celui qu'on rencontre en grains isolés dans les pierres qui tombent de l'atmosphère. Ces chutes de pierres sont assez fréquentes; en France, la première qui ail été officiellement constatée est celle de la pierre dite de l'Aigle (26 avril 180'!). Le fer s'y trouve allié à deux autres métaux, le nickel et le chrome.

On rencontre aussi, presque à la surface du sol et sur des terrains de toute nature, même sur la terre végétale, dos blocs de fer, dit fer erratique. Ces dépôts, d'après leur situation, doivent provenir aussi de l'atmosphère; d'ailleurs plusieurs chutes de 1er erratique ont pu être observées près d'Agram en Croatie (16 mai 1751), à Lahore en In-

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doustan (?fi mai 1621). Le plus célèbre de ces gisements a été découvert à Jcniséisk en Sibérie : ce bloc de fer erratique, connu sous le nom de fer de Pallas, pesait 70ii kilogrammes. (Il a été trouvé par Pallas, célèbre naturaliste et voyageur, né à Berlin en 1741, mort en 1811.) On en connaît maintenant plusieurs autres: à Olympa, près Saintlago, un bloc pesant 1 4 OUO kilogrammes ; un avitre de 19 000 kilogrammes près de Durango, au Mexique; et enfin de plus considérables encore sur les bords du Sénégal.

Les principaux minerais de fer que l'on exploite sont d'abord le fer o'iVyzs^e, sesi]uioxyde de fer. gris à l'état cristallisé, rouge plus ou moins foncé dans les autres états. Il constitue des dépôts souvent considérables, quelquefois même des montagnes entières comme en Laponie, dans le Brésil et sur quelques points de la Bretagne. C'est un minerai très important, donnant des fers très purs; il en existe des mines à l'île d'Elbe, ainsi que dans l'Ardèche et dans les Vosges. Quelques variétés terreuses sont emploj'écs dans la fabrication dos couleurs communes, le rouge de Prusse, l'ocre rouge ; les plus argileuses forment la sanguine et Ihs crayons rouges ; enfin les variétés stalacliques qu'on nomme hématites sont recherchées pour faire les brunissoirs qui servent à polir l'or et l'argent. Ce minerai donne environ 69 p. 100 de fer.

Un second minerai, également un sesquioxyde de fer, est désigné sous le nom de limonife, fer hydraté, ou mine de fer en grains. C'e^t une substance brune ou jaune, donnant par calcination de l'eau et un résidu d'oxyde rouge. La limonite se trouve dans les terrains de sédiment, puis dans les cavités et les fentes du terrain jurassique ; aussi ce minerai alimente-t-il les usines de Normandie, du Berry, de la Bourgogne, de la Lorraine et de la Franche- Comté. Il donne environ .''5 p. l<i(t de fer; les variétés terreuses mélangées à l'argile et à l'aluminium forment l'ocre jaune.

Le troisième minerai à l'état d'oxyde est Vaimant, ou fer oxydé magnétique. Il est formé de peroxyde de fer, combiné avec du protoxyde. Il contient jusqu'à "i'I p. 100 de métal : c'est par conséquent le minorai le plus riclio. L'aimant appariii'iit entièrement aux terrains de cristallisation ; il est quelquefois disséminé en cristaux dans diverses roches, d'autres fois il se présente sous forme de montagnes entières. C'est particulièrement en Norvège et en Suède que ce minerai est abondant. Il donne le fer le plus pur; c'est le seul qui fournisse le bon acier fondu.

Le seul minerai important pour la fabrication du fer, on dehors des oxydes, est le carbonate de for. Il est connu en minéralogie sous le nom de fer carbonate, fer spathique, mine d'acier. Il se présente dans les gisements sous forme de rognons, en dépôts mamelonnés, et aussi sous la forme de tiges de plantes; enfin en masses lamellaires, et quelquefois sous la même forme que dans la limonite en grains. En France, on exploite des mines de cette espèce en Dauphiné et dans les Pyrénées. Les variétés compactes et terreuses de ce minerai, qu'offrent les terrains houillers, se trouvent surtout en Angleterre. Leur exploitation est facilitée par le voisinage des mines de houille. En France on les exploite aussi aux environs de Saint-Etienne et dans l'Aveyron.

En Angleterre, le minerai, essentiellement du fer carbonate, est grillé. Sa teneur est de 40 p. IdO, son prix de revient varie entre r,50 et 2',ô0 les 100".

En France, le minerai est lavé ; sa teneur est en moyenne de 86 p. Kio, son prix de revient, charrois compris, est de i',.32 les lOU".

Nous donnerons brièvement une idée du traitement qu'on fait subir au minorai pour obtenir le

fer sous les différents états où il est livré à l'industrie.

Il existe deux méthodes principales, la méthode catalane et la méthode du haut-fourneau.

Dans la première, on extrait directement le for du minerai; elle ne peut être appliquée avantageusement qu'à certains minerais très riches et d'une nature particulière. La transformation s'opère dans des fourneaux qui n'ont pas une grande hauteur; on y mélange du charbon de bois et du minerai; un vif courant d'air, lancé par des tuyères, active d'abord la combustion ; puis, pendant les diverses phases de l'opération, il est réglé de manière à modifier la nature du fer obtenu d'après la nature du feu et la quantité de carbone laissé en combinaison avec le fer.

Les fers fabriqués par cette méthode sont connus dans le commerce sous les noms de fer ordinaire, fer fort, et acier naturel ou fer cédât.

Voici le prix de revient de 100' de fer forgé dans une usine de l'Ariège pour 1,000 feux faits pendant l'année :

310" de minorai G',20

302" de charbon 24 ,76

Main-d'œuvre et frais généraux. . 9 ,67

La seconde méthode, dite des hauts fourneaux, tire son nom de la forme et des dimensions des fourneaux employés ; elle consiste dans la transformation du minerai en fonte, puis dans l'affinage ou le puddlage de la fonte, c'est-à-dire la fabrication du lor ou de l'acier.

On mélange le minerai (oxyde de fer) avec du charbon et un fondant qu'on appelle castine s'il est de nature calcaire, et erbue s'il est de nature argileuse. Un courant d'air puissant, lancé par une tuyère qui est alimentée par une machine soufflante, traverse le mélange, active la combustion, et aide aux combinaisons. Le principe général consiste à désoxygéner le fer par l'action du carbone, de laquelle résultent de l'acide carbonique et de l'oxyde de carbone qui se transforme lui-même en acide carbonique. Les couches successives ayant ainsi des températures différentes, une partie du carbone s'unit au fer et forme le carbure de fer, appelé funte.

Les produits obtenus dans les fourneaux sont la fonte et les laitiers, résidus provenant des matières contenues dans le minerai et le fondant. Quand l'opération est bien conduite, les laitiers contiennent une quantité insignifiante de fer ; on les utilise quelquefois pour la fabrication de briques communes.

On allume d'abord du charbon dans le fourneau; puis, lorsqu'il est suffisamment chaud, on introduit par la partie supérieure et par couches, ou préalablement mélangés, le minerai, le fondant et du charbon. On emploie soit du charbon de bois, soit du coke, soit enfin de la houille sèche; on semble renoncer au bois vert ou desséché dont on avait d'abord préconisé l'usage.

Quand le laitier arrive à la partie inférieure appelée creuset, on le fait couler par une ouverture pratiquée au-dessus dune plaque de fonte appelée dame. Quand il est relire et l'ouvcriure fermée, la fonte remplit le creuset ; on pratique des ouvertures sur les coins pour la laisser couler et former des sortes de lingots appelés gueuses, quand la fonte doit servir à l'affinage. Dans le cas où la fonte est employée à la construction de divers ustensiles, vases, chenets, grilles, etc., les ouvriers puisent la fonte à l'aide de poches ot de cuillères spéciales, et la portent dans les moules

Les fontes contiennent de 2 à ô p. loO de carbone, c'est-à-dire que dans 100 kil. de fonte, il entre 98 ou 9ô kil. de for et :; ou 5 kil. de carbone. On

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