‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. BuissonChapitre 211 sur 573 · NÉCESSAIRE MÉTRIQUE — 2015 — NECKER DE SAUSSURE(M · texte numérisé non relu

NÉCESSAIRE MÉTRIQUE — 2015 — NECKER DE SAUSSURE(M

à côté de ceux de Sturm * et de Trotzendorf * : c'est à ces trois liommes que l'Allemagne a dû, dans la deuxième moitié du xvi* siècle, la forte organisation de son enseignement secondaire, organisation restée à peu près intacte pendant cent cinquante ans, jusqu'au moment où Francke * et les partisans du a réalisme* » essayèrent de la renouveler en y introduisant l'élément scientifique et utilitaire. Neander, dont le vrai nom était Neumann, naquit en 1525 à Sorau dans la Basse-Lusace. Après avoir commencé ses études dans sa ville natale, il se rendit à l'âge de dix-sept ans à Wiltenberg, où il suivit les cours de l'université sous la direction de Mélanchthon *. En 1547 il devint professeur au collège de la ville de Nordhausen, et trois ans plus tard, en 1550, il fut appelé en la môme qualité au collège d'Ilfeld, où devait s'écouler le reste de son existence. Le supérieur du monastère de prémontrés d'Ilfeld, le pieux abbé Thomas Stange, avait adopté les doctrines de la Réforme, et avait ouvert une école dans son ancien cloître; Neander lui servit de second et, en 1559, à la mort de l'abbé, devint recteur de l'école. Grâce à son zèle et à son talent pour l'enseignement, il réussit à, attirer autour de lui de nombreux élèves, et le modeste collège d'Ilfeld devint bientôt l'un des principaux foyers de l'humanisme allemand. Les ouvrages classiques faisaient alors défaut ; Neander en composalui-même pour toutes les branches de l'enseignement : abrégés de la grammaire latine de Mélanchthon, traités et tableaux pour l'enseignement du grec et de l'hébreu, manuels de dialectique et de rhétorique, d'éthique, de chronologie, de géographie, de physique. En 15S0, il rassembla en un corps de doctrine les préceptes pédagogiques qu'il appliquait depuis trente ans dans son enseignement, et les publia sous le titre de Remarques à un ami^ sur la manière de diriger et d'instruire les jeunes garçons de Cage de six ans à celui de dix-huit, et de leur enseigner sans précipitation ni difficulté^ avec agrément et utilité, lapiété, les langues lutine, grecque et hébraïque, les arts et toute la philosophie. Neander vise surtout à simplifier l'enseignement de la grammaire des langues classiques, alors surchargée de définitions et de formules pédantesques, et à ménager le temps et la peine des élèves. Pas plus que ses contemporains, d'ailleurs, il ne s'est affranchi de la superstition qui faisait considérer l'antiquité classique comme la source de toute sagesse et de toute science. Au jugement de F.- A. Wulf, exprimant au xviiie siècle l'opinion de la postérité, Neander, comme écrivain, ne se distir)gue par aucun mérite transcendant; mais on doit rendre hommage à ses réelles connaissances philologiques, à la droiture de son caractère, au dévouement et à l'abnégation dont il a fait preuve pendant sa longue carrière, tout entière consacrée à l'éducation de la jeunesse. Il est mort en 1595, à l'âge de soixante-dix ans. lNECIi:SSAIRE MÉ TIUQUE, IVÉCESSAIEVE CHI- MIQUE. — On appelle nécessaire métrique une boîte ou un meuble contenant une collection d'objets relatifs au système métrique des poids et mesures et destinés à l'enseignement scolaire. Le premier nécessaire métrique a été construit, il y a environ vingt-cinq ans, par M. Carpentior-Delaporte, alors inspecteur primaire à Boulogne : il est vendu par la maison Aug. Godchaux et G^S à Pans, ou on le trouve en deux modèles de grandftur ditTorenies aux prix de 55 et de S5 francs. Le succès obtenu par cette collection a enga-é plusieurs maisons do librairie classique à en faire labriquer de semblables, avec diverses modifications ou perlcclionnements de détail. On peut voir au Musée pédagogique les modèles exposés par les éditeurs Hachette et Delagrave, qui ont donné à Uurs nécessaires le nom de compendium métrique.

On construit aussi sous le nom de nécessaire chimique un meuble renfermant les produits et ustensiles nécessaires aux expériences de chimie qui peuvent être faites dans une écoie primaire ou dans une école professionnelle. Nous signalerons le nécessaire chimique de M. Bonnet, directeur d'école primaire supérieure à Lyon, qui est vendu par la maison Allouard-I)umont de Lyon au prix de 300 francs.

NECKER DE SAUSSURE (Mme). Adrienne- Albertine de Saussure naquit à Genève en 1765. Elle était fille du savant H.-B. de Saussure et reçut sous les yeux et la direction de son père une éducation brillante. Mariée à Jacques Necker, neveu du ministre de Louis XVI, liée d'auiitié avec sa cousine Mn»e de Staël, elle vécut pendant quelques années au milieu de la société la plus distinguée de l'époque. Mais une surdité précoce l'empêcha d'y jouer le rôle actif auquel elle paraissait appelée. L'infirmité croissant avec les années, elle cessa peu à peu de fréquenter le monde et se renferma dans le cercle de la famille, partageant désormais sa vie entre l'éducation de ses enfants et l'étude. Elle mourut en 1841.

Elle débuta dans la vie littéraire par la traduction du livre de Fr. Schlegel sur la Littérature dramatique. Déjà elle y faisait preuve d'originalité, appréciant avec beaucoup de sens et d'indépendance cet ouvrage brillant, mais prétentieux et paradoxal. Après la mort deM^o de Staël, elle publia une Notice sur la vie et les ouvrages de son illustre parente et amie. Mais son œuvre capitale, c'est VEducation progressive ou étude du cours de la vie, dont le premier volume parut en 1828 et le dernier dix ans après. Ge livre, qui a été couronné par l'Académie française, restera l'une des meilleures productions de la littérature pédagogique dans notre langue.

L'ouvrage se divise en deux parties, formant dans l'origine trois volumes publiés successivement. Les deux premiers volumes traitent de l'éducation en général. L'auteur prend l'enfant dès la naissance et le suit jusqu'à quatorze ans, c'est-à-dire jusqu'au moment où le précepteur passe du premier rang au second et où l'éducation personnelle prend le pas sur l'autre. Le troisième volume est spécialement consacré à l'éducation des femmes et les suit dans tout le cours delà vie.

Ge livre a le défaut de toutes les publications faites en plusieurs temps : il manque d'unité. L'auteur avoue lui-même que son point de vue s'est déplacé dans le courant de la composition, jyime Necker se proposait d'abord de faire un traité sur l'éducation des femmes. Puis, le sujet grandissant à mesure qu'elle le médite, elle entreprend de suivre dans ses phases successives le développement de la vie humaine. Enfin, effra3'ée des vastes proportions qu'elle a données elle-même à l'édifice, elle suspend l'œuvre commencée pour revenir à son premier propos : l'éducation des femmes.

Mais si l'unité de composition manque, l'unité de pensée est profonde, et ces trois volâmes forment bien un traité unique ou plutôt un système d'éducation. Toutes les idées, toute la vie de M°i* Necker sont dominées par un même principe : la religion. Elle est un commentaire vivant de cette parole de M^* de Staël, que la religion est tout ou rien dans la vie. Pour elle, c'est tout. La religion est l'âme et pour ainsi dire la substance de la vie humaine. De là, le caractère fondamental de l'éducation. Elle consiste, pour M"»* Necker, à concourir au développement religieni' de l'âme. Tel est lo sens de cetio autre parole de M"* de Staël que M^« Necker a choisie pour épigraphe de son livre : «* Notre vie n'a quehiue prix que si elle sert à l'éducation yeligieuse de notre cœur. »

NECKER DE SAUSSURE (l\rO —2016— NECKER DE SAUSSURE (M"«)

L homme, ainsi raisonne M''* Necker, est un être immortel. Sa destinée ici-bas est de se préparer à la vie éternelle. L'y aider, telle est la mission de l'éducateur. L'éducation est de tous les âges, parce que le développement ne s'arrête jamais. Si, h mesure qu'on avance, l'horizon terrestre se resserre, l'horizon céleste s'entr'ouvre et s'élargit ; si le champ d'activité, si les forces diminuent, les pensées et les espérances s'élèvent, parce que le terme de la vie actuelle est en même temps le seuil d'une nouvelle vie. Créé pour cette destinée, l'homme n'a, pour l'atteindre, qu'à suivre sa nature et rester fidèle aux lois de son être. Il est naturellement religieux. Le développement religieux est le développement normal de la vie, c'est-à-dire qu'il se confond avec le développement moral. Tel est l'objet de l'éducation. L'éducation consiste à suivre la vie dans son cours, à l'accompagner, à l'assister, car l'être moral a toujours besoin d'aide, et il est toujours susceptible d'en profiter. « Tout est important dans l'éducation et rien n'est irréparable. » Mais il n'y a d'éducation vraie que celle qui concourt au développement moral et religieux.

Il va sans dire que pour agir ainsi sur la vie, il faut la prendre non à la surface, mais au fond, non dans les facultés spéciales, mais au centre, c'est-à-dire dans le caractère. Les procédés, les méthodes, le développement de telle ou telle aptitude sont choses secondaires. C'est au caractère qu'il faut viser, surtout chez l'enfant, car c'est surtout dans l'enfant qu'il se forme. Dès l'âge de cinq ans, les traits principaux en sont accusés d'une manière définitive. C'est donc l'étude et la direction de l'enfant dans les premières années qui est l'objet le plus important de l'éducation; étude d'autant plus importante et plus difficile qu elle a été jusqu'ici la plus négligée.

Pour former le caractère il faut former la volonté, car c'est la volonté qui en est l'âme. Atteindre la volonté dans l'homme et surtout dans l'enfant est pour l'éducateur l'art suprême. Art si difficile que M""* Necker se demande s'il est possible, et elle répond par cette observation profonde et redoutable : « Est-il accordé aux instituteurs d'augmenter chez l'enfant l'énergie morale? Je l'ignore, mais il me paraît certain qu'il est extrêmement aisé de la diminuer, » A quoi elle ajoute que « l'éducation presque entière tend à ébranler la fermeté et n'est, à vrai dire, qu'un système de moyens pour affaiblir la volonté. Ce n'est pas qu'on méconnaisse l'importance de l'énergie, mais c'est le principal obstacle à l'éducation; en sorte que la diminuer est un parti • tellement commode qu'on le prend souvent sans y songer. »

C'est par les mobiles qu'on gouverne la volonté. L'éducation doit se proposer d'agir sur la volonté par les mobiles conformes à sa loi. Or les vrais mobiles sont les sentiments, et le sentiment par excellence est le sentiment religieux. L'objet capital de l'éducateur doit être de développer chez l'enfant la sensibilité religieuse.

Cette mission appartient surtout à la femme. Plus sensible que l'homme, la femme est naturellement religieuse et mieux douée pour exercer sur l'eniânt le genre d'autorité que son développement réclame. Plus tard, quand commencera l'éducation personnelle, l'adulte trouvera de luimême dans la parole ou l'exemple db ses maîtres des secours pour se déterminer, ft^ais au début son âme a plus besoin de chaleur que de lumière, et c'est la lemme surtout qui la lui donnera. 11 va sans dire qu'en parlant de la femme nous songeons surtout à la mère; mais pour préparer la mère, c'est la femme qu'il faut d'abord former. Et voilà sans doute pourquoi M'"' Necker n'a pu s'empêcher do partagei" son attention entre les

deux objets qu'elle traite tour à tour dans son livre, sans être pourtant parvenue à mettre en relief l'idée qui réduit ces deux objets à l'unité. Elle pressentait vaguement que, suivant l'esprit de sa doctrine, l'éducation féminine serait le pivot de la pédagogie.

On a coutume de ranger M°i* Necker dans l'école de Rousseau et de rapprocher VEducation progressive de YEmile. Il y a certaines idées générales communes aux deux ouvrages, mais qui étaient tombées depuis longtemps dans le domaine public et .comptaient déjà parmi les axiomes de l'éducation libérale ou laïque. A part cela, nous ne voyons guère entre les deux livres que des contrastes. D'abord, sous le rapport littéraire, on ne saurait établir de comparaison. Mn^e Necker n'est ni un grand écrivain, ni même, à proprement parler, un écrivain. Elle n'en a guère que les qualités négatives. Son style sobre, simple^ exempt de toute prétention, ne possède aucun des caractères qui rehaussent la forme et attirent sur elle l'attention. Les dons de l'artiste lui manquaient: l'éloquence, l'éclat, la flamme, le trait, en général l'imagination. Il semble même qu'au lieu de donner du relief à ses idées, son style les émousse en répandant sur ce qu'elle dit je ne sais quelle teinte uniforme et terne. Style huguenot, ont dit quelquefois ceux qui n'avaient lu ni Calvin ni d'Aubigné ; oui, huguenot, moins la verve et la sève astringente qui peut au besoin mordre sur l'acier.

Et quant aux doctrines, c'est l'opposition qui frappe surtout lorsqu'on met en présence VEmile et VEducation progressive. On a comparé VEmile à ces appareils laits pour être admirés dans une exposition, mais qui ne peuvent être d'aucun usage et doivent être remplacés dans la pratiqua par des instruments d'apparence modeste, mais mieux appropriés à leur but. Cette comparaison peut très bien s'appliquer à notre propos. Rousseau est un grand génie auquel manque le jugement. Chez lui la vérité et l'erreur sont pour ainsi dire tissues ensemble, les pensées justes et profondes sont mêlées aux plus étranges paradoxes. Pour le lire avec fruit, il faut une raison déjà formée, assez clairvoyante et assez ferme pour faire le départ, pour pouvoir démêler les sophismes et résister aux entraînements d'une logique subtile, éloquente et passionnée. Chez M°i' Necker, au contraire, les sentiments les plus élevés sont unis au jugement le plus ferme et le plus sain. Son livre est un guide sûr à qui l'on peut accorder toute confiance et que tout le nionde peut lire avec grand profit. Il est vrai qu'elle insiste parfois outre mesure sur l'émotion religieuse et semble y ramener toute la religion, ce qui ne laisse pas d'être dangereux. Mais ceci n'est qu'une apparence ou, tout au plus, une erreur théorique qui n'aflfecte point le caractère éminemment pratique du livre» 11 est vrai aussi que par une apparente contradicdiciion, le livre a pour base une doctrine particulière. Mme Necker n'est pas seulement religieuse et chrétienne, elle est protestante orthodoxe. Quand elle parle de religion, elle entend toujours la Bible et la révélation surnaturelle que la Bible contient. Mais d'abord, on n'a guère à redouteraujourd'hui sur les esprits l'influence de ces idées ; le vent ne souffle pas au surnaturalisme. Il serait plutôt à craindre que cette étiquette, en inspirant des préventions, n'éloignât des lecteurs et ne les empêchât de profiter de ce beau livre. Le fait est que jamais orthodoxe ne fut moins sectaire ; jamais, avec des croyances aussi positives, on n'a moins insisté sur la doctrine. A part quelques rares passages, la livre de M™o Necker est complètement indépendant du dogme et repose exclusivement sur les bases psychologiques et morales. Il faut ajouter, .toutefois, que la doctrine de l'immortalité joue un

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d'être dans la Nouvelle-Angleterre, où on peut dire qu'il a été vaincu par l'école publique: dans les Etats du Nord-Ouest, il n'a pour ainsi dire jamais existé. Dans les Etats du centre il diminue, mais lentement; les mariages mixtes ne sont pas tousvs"tèmetiiéôlogiqueJeprincipedeM™cNecker jours autorisés et sont presque toujo-^rs mal vus; au fond que ie principe qui assigne h la vie toutes les grandes villes ont des églises et des

rôle essentiel dans le système de M'"" Neckcr; ello constitue la pierre angulaire de toute sa pédagogie et môme de toute sa morale, puisque l'auteur envisage la vie présente comme une préparation à la vie future. Mais, abstraction faite de tout n'est au lona q

un idéal, un but supérieur à la simple satisfaction des besoins matériels.

En résumé, une saine psychologie, un sens moral profond, une ardente sympathie, non seulement pour riiumanitô, mais pour l'homme concret, pour l'individu et surtout pour l'enfant, enfin une âme également pénétrée de la fragilité et de la valeur infinie de la vie humaine, telles sont les qualités qui distinguent M^o Necker et lui assignent une place éminente parmi nos meilleurs moralistes et surtout parmi nos meilleurs éducateurs. [P. Coy.]

IVÈGRES. — On donne le nom de Nègres aux populations à peau noire et à cheveux crépus qui sont originaires du Soudan et de la côte de Guinée, et par extension à différentes races africaines qui se rapprochent plus ou moins du type soudanien, les Cafres et les Hottentots du Cap, les Rouara de l'Algérie, et même les Abyssins. L'esclavage a transporté la race noire en Amérique, où elle s'est multipliée avec une fécondité extraordinaire, au point de former la majorité delà population dans les Antilles et la Guyane. Affranchis presque partout aujourd'hui, ces nègres ont en général été admis à jouir des mômes droits que les blancs, et l'on sait qu'ils ont même réussi à former i deux États nègres à Haïti (V. Haïti et République dominicaine). Dans cet article, nous nous occuperons d'abord de la population nègre des Etats- Unis; puis nous dirons quelques mots de la colonie de Libéria et des établissements missionnaires chez les Bassoutos.

D'après le recensement de 1880, sur une population de 50 155 783 habitants, 'es Etats-Unis comptent 6 580 793 gens de couleur (nègres et mulâtres), presque tous cantonnés dans le Sud, et formant la majorité dans trois Etats, la Caroline du Sud, le Mississipiet la Louisiane. Leur accroissement en dix ans a été de près de 35 p. 100, tandis ique celui des blancs, bien qu'aidé par une énorme immigration, n'a été que de 29 p. lOO. Cette augmentation extraordinaire n'est pas sans inspirer de vives inquiétudes au gouvernement des Etats- Unis, bien que l'hypothèse d'une guerre de races, regardée comme presque inévitable il y a trente ans, paraisse définitivement écartée. En effet, ces millions de noirs, lancés tout à coup dans la vie politique, sont encore pour la plupart plongés dans l'ignorance la plus grossière, et ont gardé trop souvent tous les vices qu'engendre l'esclavage, de sorte que les Etats du Sud pourraient se «trouver un jour gouvernés par une majorité de véritables barbares. Il est vrai que la population ^blanche de ces mêmes Etats est elle-même très ignorante, puisque sur 1 527 156 jeunes gens des •deux sexes de quinze à vingt ans, elle en compte 263 404 d'illettrés ; mais cette proportion est insignifiante à côté de celle qu'offrent les hommes de couleur, chez lesquels nous trouvons, pour le môme âge, 503 826 illettrés sur 751 435. Fait plus grave encore, l'enrôlement dans les écoles publiques, qui est de 2 234 877 sur 3 954 600 enfants d'âge scolaire chez les blancs, n'est que de 802372 sur 1929 187 ipour les noirs. La cause de ce triste état de choses réside en partie dans l'extrême pauvreté des nègres, en partie dans le fait qu'ils habitent en majorité les campagnes, en partie enfin dans le préjugé de race.

Il ne faut pas croire, en eftet, que ce préjugé ait disparu avec l'esclavage. Il est en voie de décroisfiancé dans le Nord, il a même presque cessé

écoles spéciales pour les noirs; à Philadelphie môme, il n'y a que peu d'années qu'ils peuvent se servir des voitures publiques., Dans le Sud, il est plutôt plus fort qu'il n'était du temps de l'esclavage, étant aggravé par les souvenirs de la guerre et des excès commis par les nègres lorsqu'ils ont eu la majorité aux élections. Aussi ne permet-on presque nulle part aux enfants de couh-ur de fréquenter les mêmes écoles que les; enfants blancs. On comprend immédiatement ce qu'un pareil système a de nuisible. Théoriquement, les mômes avantages sont acquis aux deux races, et toutes les lois scolaires stipulent que des écoles seront ouvertes pour les noirs dans les mômes conditions que pour les blancs ; mais en pratique ce sont les nègres qui souffrent le plus de la séparation, étant moins nombreux, plus dispersés, et pouvant fournir moins de maîtres capables. Il est d'autant plus regrettable que les Etats du Sud s'obstinent à conserver un système aussi désastreux, que ces Etats, ruinés par la guerre de sécession, manquent tout à fait des ressources nécessaires pour instruire leur population d'illettrés, tant blanche que noire. Le budget de l'instruction publique s'élève, pour les Etats du Sui, à 14 millions de dollars environ, somme colossale pour une population aussi pauvre ; mais il en faudrait trois et quatre fois autant pour conjurer le danger provenant de l'ignorance.

Les entreprises particulières ont beaucoup fait pour l'éducation des noirs. Au premier rang il faut placer Y American Missionnary Association, qui n'a cessé depuis 1846, malgré de terribles persécutions de la part des propriétaires d'esclaves, de travailler à l'évangélisation et à l'instruction des affranchis. C'est par elle qu'a été fondé, dansle Kentucky, le collège de Bérée, le premier établissement de ce genre où les deux races fussent admises sur un pied d'égalité, ce qui faisait dire à un propriétaire d'esclaves clairvoyant : « Si on laisse grandir cette maison, le Kentucky sera bientôt un Etat libre. » Ce fut encore cette Association qui ouvrit en 1868 à Hampton (Virginie), à l'endroit même où avait débarqué le premier vaisseau négrier, la première école pour les affranchis de la guerre : c'est aujourd'hui l'Institut normal et agricole, où 600 jeunes gens Indiens et nègres reçoivent une excellente éducation. Après l'Association missionnaire, il faut mentionner le fonds Peabody, produit d'un don généreusement offert par un riche citoyen du Massachusetts pour le développement de l'instruction dans le Sud, sans distinction de race; en 1881, on a déboursé de ce fonds plus de 250 000 francs, dont 145 000 pour les écoles normales. Mais tout cela est insuffisant, et les meilleurs éducateurs américains s'accordent à demander que le Congrès alloue une somme considérable pour aider les Etats du Sud dans leur lutte inégale contre l'ignorance. Il semble seulement quo le gouvernement central pourrait mettre comme condition à ses libéralité» que le Sud renoncerait au système des écoles séparées, lequel, outre ses inconvénients au point de vue social, nécessite des dépenses beaucoup plus considérables.

Il y a, d'après le dernier rapport du Bureau d'éducation de Washington, 17 816 écoles spécialement affectées à la race noire, avec 839 92S élèves. Les maîtres sont presque toujours des gans de couleur; contrairement à ce qui a lieu pour les autres écoles américaines, il y a beaucoup plus

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d'instituteurs que d'institutrices, les nègres ne pouvant pas encore fournir un grand nombre de maltresses capables. Du reste, si les instituteurs sont en général pleins de bonne volonté et d'aptitudes naturelles, ils manquent trop souvent des connaissances les plus élémentaires que doit posséder un maître d'école ; il n'y a donc pas lieu de s'étonner si les résultats obtenus ne sont pas toujours satisfaisants. Mais, et c'est là un des plus heureux symptômes pour le relèvement de la race, il semble que les jeunes nègres aient compris d'une façon très remarquable l'importance qu'il y a pour eux à former de bons instituteurs. Autant qu'on peut juger par les statistiques malheureusement incomplètes du Bureau d'éducation, il y a proportionnellement plus de noirs que de blancs dans les écoles normales du Sud. Dans l'Alabama, où les blancs sont d'un tiers plus nombreux, trois écoles normales de l'Etat sur quatre sont pour les gens de couleur, et les quatre écoles libres les admettent aussi. Dans l'Arkansas, où les blancs sont deux fois aussi nombreux que les noirs, l'école normale blanche a 82 élèves, l'école de couleur 123. La Virginie donne des chiffres analogues. Aussi y a-t-il déjà progrès dans la valeur des maîtres d'écoles nègres.

Ces écoles se distinguent d'ailleurs entre toutes par l'entrain, la gaieté et l'animation qui y régnent. On sait que les instituteurs américains en général excellent dans l'art d'intéresser et de fixer l'attention des enfants, de stimuler leur curiosité, de les instruire en les amusant; il semble que les instituteurs nègres les aient encore dépassés. Quant aux élèves, il est difficile de se prononcer avec quelque certitude sur leurs dispositions intellectuelles, car les renseigneraens fournissent souvent contradictoires ; d'ailleurs peut-on démêler, chez ces enfants qui sont aussi souvent des mulâtres ou des quarterons que des noirs purs, quelles sont les qualités inhérentes à la race, et quelles sont celles qui sont dues à l'état de barbarie ou de servitude où vivaient leurs parens? Ce qui paraît prouvé, c'est que les nègres ont, avec une excellente mémoire, des qualités d'imagination et de sentiment qui lesrendent très accessibles aux émotions religieuses, et les portent volontiers vers les études artistiques et littéraires. Ils sont passionnés pour la musique, et tout le monde a entendu parler des cantiques pleins d'une mélancolie sauvage que composaient autrefois les esclaves des plantations, et dont le genre s'est perpétué dans le Sud; néanmoins, ils n'ont pas en général de dispositions extraordinaires pour l'apprendre; ils sont mieux doués sous ce rapport que les Anglo-Saxons, moins bien que les Allemands. D'autre part, ils manquent d'ordinaire d'esprit de suite et de persévérance, bien qu'il se soit parfois trouvé parmi eux des hommes d'une volonté de fer (voir les vies de Josiah Henson et de FrédérickDouglas); de plus, ils sont peu développés sous le rapport du raisonnement, et par suite peu propres à l'étude des sciences, des mathématiques en particulier.

La conclusion qui paraît s'imposer à tout observateur impartial de l'éducation des nègres aux Etats-Unis, c'est que la race noire est perfectible comme la race blanche, et que son infériorité actuelle tient surtout aux conditions fâcheuses dans lesquelles elle a vécu jusqu'à ce jour. Tout porte àcroire que le moment n'est pas éloigné où elle tiendra très dignement sa place au milieu des peuples divers qui concourent à former la nation américaine. Il est peu probable, du re^te, qu'elle continue longtemps à se maintenir comme race séparée. Malgré leur grand nombre, malgré les différences physiques et intellectuelles et les préjugés enracinés qui les séparent des blancs, les nègres d'Amérique sont destinés à se fondre dans

la race blanche, perdant ainsi leur caractère de peuple à part, mais donnant à tout le peuple quelques-unes de leurs qualités bonnes ou mauvaises. Le mélange, d'ailleurs, a déjà commencé : les immigrants, qui ont moins de préjugés que les Américains, épousent assez souvent des négresses, et dans quelques parties du Sud, en Louisiane par exemple, les unions illégitimes entre créoles et mulâtresses, quoique moins nombreuses que du temps de l'esclavage, font encore partie des habitudes sociales. On peut dire dès à présent que la fusion des deux races n'est plus qu'une affaire de temps. Ainsi se résoudra pacifiquement une question qui paraissait naguère si menaçante pour l'avenir de la République américaine.

Il y a fort peu de chose à dire des nègres d'Afrique, qui vivent pour la plupart dans la barbarie la plus complète. L'islamisme, qui se propage avec une rapidité extraordinaire parmi les populations du Nord, du centre et deTEst, exerce peu d'influence sur leur relèvement intellectuel et moral : il a bien établi quelques écoles, mais elles ont un caractère exclusivement aristocratique et sacerdotal et restent à peu près sans action sur les masses. Parmi les œuvres d'origine européenne et chrétienne, il convient de citer la république de Libéria, sur la côte de Guinée, fondée en 1821 par des abolitionnistes américains, qui y transportèrent longtemps des esclaves affranchis, désireux d'échapper à la tyrannie du préjugé de race. Ce petit Etat s'est donné en 1847 une constitution copiée sur celle des Etats-Unis ; il compte aujourd'hui 800 000 habitants environ,, dont près de la moitié sont chrétiens de nom ou de fait et qui tous sont bien supérieurs aux populations environnantes. Le système scolaire parait imité de ceux en vigueur aux Etats-Unis. — Diverses sociétés missionnaires ont aussi envoyé en Afrique des agents qui travaillent avec zèle au relèvement des noirs ; leurs efforts ont obtenus un certain succès et ont démontré d'une manière péremptoire que, même parmi les peuplades les plus dégradées, Hottentots ou Bushmen, il se trouve au moins des individus capables de s'élever au niveau des peuples civilisés. Toutefois on ne peut pas dire que ces œuvres aient encore une grande importance : elle n'ont fait tout au plus qu'entamer la barbarie africaine. La seule qui mérite de nous arrêter un instant est celle entreprise par la Société des Missions ^évangéliques de Paris chez les Bassoutos,

Les Bassoutos ou Ba-Sotho sont une peuplade de Cafres-Betchuanas dont le territoire, appelé Lessouto, est enclavé presque entièrement dans la colonie anglaise du Cap et compte environ 150000 habitants. Lors de l'arrivée, en 1833, des missionnaires Casalis, Arbousset et Gosselin, le pays était plongé dans une anarchie effroyable qui menaçait de le ruiner entièrement ; il ne dut son salut qu'aux efforts persévérants des missionnaires, aidés par un chef énergique et intelligent, Moshesh, qui parvint à rétablir l'ordre et à mettre les indigènes à l'abri des usurpations des colons en les plaçant directement sous l'autorité de la Couronne britannique; celle-ci a dès lors prélevé un impôt de 10 shillings par hutte pour lei irûs de justice et autres, et établi des magistrat! anglais, mais en respectant l'aristocratie féodalu des Bassoutos. Malheureusement le pays fut placé, en 1881, sous l'autorité de la colonie du Cap; celle-ci ayant voulu désarmer les habitants, ce fut le signal d'une guerre dont les Bassoutos, quoique victorieux, ne sont sortis que presque ruinés. Ils sont aujourd'hui replacés sous la domination de la couronne. En 18S0, le Lessouto semblait entré définitivement dans la voie du progrès. Bien que les églises chrétiennes ne comptassent que 5 à

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